Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant IV (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante


ÉNÉIDE, LIVRE IV

 

LE ROMAN D'ÉNÉE ET DE DIDON

Rupture inévitable (4, 173-295)

La Renommée divulgue la liaison (4, 173-218)

La Renommée, toujours à l'affût, répandant partout le vrai et le faux, divulgue à travers la Libye la liaison de Didon et Énée (4, 173-195).

Finalement la nouvelle parvient à Iarbas, le prétendant éconduit de Didon ; fou de rage, le roi, fidèle adorateur de Jupiter, reproche au dieu cette situation imméritée (4, 196-218).

Extemplo Libyae magnas it Fama per urbes

Fama, malum qua non aliud uelocius ullum ;

Aussitôt, la Renommée parcourt les grandes villes de Libye,

la Renommée, de tous les maux le plus véloce :

mobilitate uiget, uiresque adquirit eundo,

parua metu primo, mox sese attollit in auras,

ingrediturque solo, et caput inter nubila condit.

Illam Terra parens, ira inritata deorum,

extremam ut perhibent Coeo Enceladoque sororem

la mobilité accroît sa vigueur et la marche lui donne des forces ;

petite d'abord par peur, elle s'élève bientôt dans les airs

et, tout en foulant le sol, tient sa tête cachée dans les nuages.

La Terre sa mère, par colère contre les dieux, l'a mise au monde

pour donner, selon la légende, une dernière soeur à Céus et Encélade ;

 4, 175

progenuit, pedibus celerem et pernicibus alis,

monstrum horrendum, ingens, cui, quot sunt corpore plumae

tot uigiles oculi subter, mirabile dictu,

tot linguae, totidem ora sonant, tot subrigit aures.

Nocte uolat caeli medio terraeque per umbram,

rapide car dotée de pieds et d'ailes agiles, monstre horrible,

gigantesque ; aussi nombreuses sont les plumes sur son corps,

autant sont sous ces plumes ses yeux vigilants (étonnant à dire !),

autant aussi ses langues, ses bouches sonores, ses oreilles dressées.

La nuit, elle vole entre le ciel et la terre, sifflant dans l'ombre,

 4, 180

stridens, nec dulci declinat lumina somno ;

luce sedet custos aut summi culmine tecti,

turribus aut altis, et magnas territat urbes ;

tam ficti prauique tenax, quam nuntia ueri.

Haec tum multiplici populos sermone replebat

et elle ne ferme point les yeux pour se livrer au doux sommeil ;

Le jour, elle guette, postée au sommet d'un toit

ou sur de hautes tours, et sème la terreur dans les grandes cités,

opiniâtre messagère d'inventions, de fausseté comme de vérité.

Elle se plaisait à répandre partout les propos les plus divers

 4, 185

gaudens, et pariter facta atque infecta canebat :

uenisse Aenean, Troiano sanguine cretum,

cui se pulchra uiro dignetur iungere Dido ;

nunc hiemem inter se luxu, quam longa, fouere

regnorum immemores turpique cupidine captos.

et diffusait à la fois des faits réels et d'autres qui ne l'étaient pas :

Énée, un homme né de sang troyen, est venu,

et la belle Didon ne dédaigne pas de s'unir à lui ;

maintenant, ils jouissent ensemble du long hiver, dans le luxe,

oublieux de leurs royaumes et prisonniers d'une passion honteuse.

 4, 190

Haec passim dea foeda uirum diffundit in ora.

 

Protinus ad regem cursus detorquet Iarban,

incenditque animum dictis atque aggerat iras.

Hic Hammone satus, rapta Garamantide Nympha,

templa Ioui centum latis immania regnis,

Ces vilenies, la déesse les répand partout sur toutes les lèvres.

 

Sur sa lancée, elle détourne sa course, arrive chez Iarbas ;

ses paroles embrasent l'esprit du roi et entassent ses rancoeurs.

Ce fils d'Hammon et d'une nymphe enlevée au pays des Garamantes

avait élevé à Jupiter, en ses vastes royaumes, cent temples immenses,

 4, 195

centum aras posuit, uigilemque sacrauerat ignem,

excubias diuom aeternas, pecudumque cruore

pingue solum et uariis florentia limina sertis.

Isque amens animi et rumore accensus amaro

dicitur ante aras media inter numina diuom

cent autels, lui consacrant un feu perpétuel, éternel gardien des dieux.

Le sol des temples était gras du sang des victimes

et leurs seuils fleuris de guirlandes variées. On raconte que Iarbas,

l'esprit égaré et enflammé par cette amère rumeur,

pria devant les autels, parmi les statues divines,

 4, 200

multa Iouem manibus supplex orasse supinis :

« Iuppiter omnipotens, cui nunc Maurusia pictis

gens epulata toris Lenaeum libat honorem,

aspicis haec, an te, genitor, cum fulmina torques,

nequiquam horremus, caecique in nubibus ignes

en suppliant, les mains levées, invoquant longuement Jupiter :

« Jupiter tout-puissant, à qui les Maurusiens offrent désormais

les libations lénéennes quand ils banquettent sur des lits brodés, vois-tu

ce qui se passe ? Sont-ils vains, père, nos tremblements d'horreur

quand tu brandis tes foudres, vains aussi les éclairs dans les nuages

 4, 205

terrificant animos et inania murmura miscent?

Femina, quae nostris errans in finibus urbem

exiguam pretio posuit, cui litus arandum

cuique loci leges dedimus, conubia nostra

reppulit, ac dominum Aenean in regna recepit.

qui terrifient nos esprits, inconsistants les grondements qui s'y mêlent ?

Cette femme, qui errait sur notre territoire, a établi, à prix d'argent,

une petite cité sur le bord de mer que nous lui avons donné à cultiver,

en lui imposant les lois du lieu ; elle a repoussé notre offre de mariage,

et a accepté ensuite Énée comme maître dans son royaume.

 4, 210

Et nunc ille Paris cum semiuiro comitatu,

Maeonia mentum mitra crinemque madentem

subnexus, rapto potitur : nos munera templis

quippe tuis ferimus, famamque fouemus inanem. »

Et maintenant, ce Pâris, avec sa suite d'efféminés, sa mitre de Méonie

fixée à son menton et ses cheveux gominés, s'empare

de ce qui nous a été ravi : c'est donc pour cela que nous apportons

des offrandes à tes temples, que nous veillons vainement à ta gloire ! »

 4, 215

 

Mercure rappelle à Énée sa mission (4, 219-295)

Jupiter, sensible à la prière de Iarbas, dépêche Mercure à Carthage pour rappeler à Énée que son destin est de fonder un empire en Italie (4, 219-237).

 Aussitôt Mercure s'équipe et s'envole vers la Libye, en passant par le mont Atlas. Découvrant Énée occupé à l'embellissement de Carthage, Mercure lui transmet, sans ménager ses reproches, le message de Jupiter, puis disparaît dans les airs (4, 238-278).

Frappé de stupeur et décidé à obéir, Énée se demande comment faire comprendre à Didon sa décision. Il ordonne à ses compagnons ravis de préparer secrètement le départ (4, 279-295).
 

Talibus orantem dictis arasque tenentem

Tandis que Iarbas priait ainsi, la main posée sur les autels,

 

audiit omnipotens, oculosque ad moenia torsit

regia et oblitos famae melioris amantes.

Tum sic Mercurium adloquitur ac talia mandat :

« Vade age, nate, uoca Zephyros et labere pennis,

Dardaniumque ducem, Tyria Karthagine qui nunc

le Tout-puissant l'entendit ; il tourna ses regards vers les murs

de la reine et vers les amants oublieux d'une gloire plus noble.

Puis s'adressant à Mercure, il lui donne l'ordre suivant :

« Allons, va, mon fils, appelle les Zéphyrs et, d'un glissement d'ailes,

approche le chef dardanien qui s'attarde en ce moment à Carthage

 4, 220

exspectat, fatisque datas non respicit urbes,

adloquere, et celeris defer mea dicta per auras.

Non illum nobis genetrix pulcherrima talem

promisit, Graiumque ideo bis uindicat armis ;

sed fore, qui grauidam imperiis belloque frementem

la tyrienne, sans se soucier des cités qui lui sont destinées ;

parle-lui et, traversant les souffles rapides, transmets-lui mes ordres.

Sa mère, la très belle, ne nous l'a pas présenté sous ce jour,

et ne l'a pas, par deux fois, soustrait aux armes des Grecs pour cela,

mais pour qu'il soit celui qui dirigera l'Italie, lourde d'empires à naître,

 4, 225

Italiam regeret, genus alto a sanguine Teucri

proderet, ac totum sub leges mitteret orbem.

Si nulla accendit tantarum gloria rerum,

nec super ipse sua molitur laude laborem,

Ascanione pater Romanas inuidet arces?

et retentissante de bruits de guerre, celui qui perpétuera la race

issue du sang noble de Teucer et soumettra à ses lois la terre entière.

Si la gloire de réalisations si grandioses ne l'enflamme en rien,

si lui-même ne veut pas faire d'effort pour sa propre gloire,

le père qu'il est va-t-il, jaloux, priver Ascagne de la citadelle de Rome ?

 4, 230

Quid struit, aut qua spe inimica in gente moratur,

nec prolem Ausoniam et Lauinia respicit arua?

Nauiget : haec summa est ; hic nostri nuntius esto. »

Dixerat. Ille patris magni parere parabat

imperio ; et primum pedibus talaria nectit

Que trame-t-il ? Qu'espère-t-il à s'attarder dans une nation ennemie,

sans souci de sa descendance ausonienne et des terres de Lavinium ?

Qu'il reprenne la mer ! Voilà, c'est tout ; ici, sois notre messager ».

Il avait parlé. Mercure se préparait à obéir à son père souverain ;

tout d'abord, il lace à ses pieds les talonnières d'or,

4, 235

aurea, quae sublimem alis siue aequora supra

seu terram rapido pariter cum flamine portant ;

tum uirgam capit : hac animas ille euocat Orco

pallentis, alias sub Tartara tristia mittit,

dat somnos adimitque, et lumina morte resignat.

dont les ailes le soulèvent dans les airs et le portent

,avec un vent rapide par-dessus les mers ou les terres.

Ensuite, il saisit sa baguette : avec elle, il fait sortir de chez Orcus

des âmes livides, et il en envoie d'autres dans le triste Tartare,

il donne et retire le sommeil, dessille les yeux dans la mort.

 4, 240

Illa fretus agit uentos, et turbida tranat

nubila ; iamque uolans apicem et latera ardua cernit

Atlantis duri, caelum qui uertice fulcit,

Atlantis, cinctum adsidue cui nubibus atris

piniferum caput et uento pulsatur et imbri ;

Avec elle, il guide les vents et traverse le tumulte des nuages.

Et déjà, dans son vol, il distingue le sommet et les flancs abrupts

du dur Atlas qui soutient le ciel sur le sommet de sa tête,

de l'Atlas, à la cime plantée de pins, ceinte éternellement

de sombres nuages, battue par les vents et les orages,

 4, 245

nix umeros infusa tegit ; tum flumina mento

praecipitant senis, et glacie riget horrida barba.

Hic primum paribus nitens Cyllenius alis

constitit ; hinc toto praeceps se corpore ad undas

misit, aui similis, quae circum litora, circum

et couvert de neige déversée sur ses épaules ; des torrents dévalent

du menton du vieillard à la barbe raidie et hérissée de glace.

C'est là que, déployant ses ailes, s'arrête d'abord Cyllénius ;

puis, tête en avant, il plonge son corps entier vers les ondes,

tel l'oiseau qui vole le long des côtes et rase le sol

 4, 250

 piscosos scopulos humilis uolat aequora iuxta.

Haud aliter terras inter caelumque uolabat,

litus harenosum Libyae uentosque secabat

materno ueniens ab auo Cyllenia proles.

Vt primum alatis tetigit magalia plantis,

autour des rochers poissonneux qui bordent la mer.

C'est  tout à fait  ainsi que volait entre ciel et terre

vers le rivage sablonneux de Libye, fendant les vents,

venant de chez son aïeul maternel, l'enfant du Cyllène.

Dès que ses pieds ailés eurent touché le sol carthaginois,

 4, 255

Aenean fundantem arces ac tecta nouantem

conspicit ; atque illi stellatus iaspide fulua

ensis erat, Tyrioque ardebat murice laena

demissa ex umeris, diues quae munera Dido

fecerat, et tenui telas discreuerat auro.

il aperçut Énée fondant des tours et bâtissant de nouveaux toits.

Il portait une épée à la garde constellée de jaspe fauve,

et de ses épaules tombait un manteau de pourpre tyrienne,

resplendissant, présents réalisés par la riche Didon,

qui avait rehaussé la trame du tissu d'un mince fil d'or.

 4, 260

Continuo inuadit : « Tu nunc Karthaginis altae

fundamenta locas, pulchramque uxorius urbem

exstruis, heu regni rerumque oblite tuarum ?

Ipse deum tibi me claro demittit Olympo

regnator, caelum ac terras qui numine torquet ;

D'emblée, il l'aborde : « Tu  poses les bases de l'altière Carthage,

asservi à une épouse, tu bâtis pour elle une cité magnifique !

Hélas ! N'oublies-tu pas ton royaume et tes intérêts ?

Du haut et lumineux Olympe, le roi des dieux en personne

m'a envoyé vers toi, lui le Souverain qui plie ciel et  terre sous sa loi.

 4, 265

ipse haec ferre iubet celeris mandata per auras :

quid struis, aut qua spe Libycis teris otia terris?

Si te nulla mouet tantarum gloria rerum,

nec super ipse tua moliris laude laborem,

Ascanium surgentem et spes heredis Iuli

Il m'ordonne de t'apporter ce message à travers les airs rapides  :

Qu'as-tu en tête ? Qu'espères-tu de cette oisiveté en  terre libyenne ?

Si la gloire d'accomplir de grandes choses ne t'émeut pas,

[et si de plus, tu ne veux rien entreprendre pour toi-même,]

pense à Ascagne qui grandit, et aux espoirs de Iule, ton héritier,

 4, 270

respice, cui regnum Italiae Romanaque tellus

debentur. » Tali Cyllenius ore locutus

mortalis uisus medio sermone reliquit,

et procul in tenuem ex oculis euanuit auram.

 

At uero Aeneas aspectu obmutuit amens,

à qui reviennent de droit le royaume d'Italie et la terre romaine. »

Après avoir ainsi parlé, le dieu du Cyllène,

en plein discours, abandonna son aspect mortel

et, loin des regards humains, s'évanouit dans l'air léger.

 

Alors Énée resta sans voix, égaré par cette vision ;

 4, 275

arrectaeque horrore comae, et uox faucibus haesit.

Ardet abire fuga dulcisque relinquere terras,

attonitus tanto monitu imperioque deorum.

Heu quid agat ? Quo nunc reginam ambire furentem

audeat adfatu ? Quae prima exordia sumat ?

ses cheveux se dressèrent d'effroi et sa voix s'étrangla dans sa gorge.

Il brûle de s'en aller, de fuir et de quitter ce séjour de douceur,

atterré par un avertissement si impérieux des dieux.

Hélas, que faire ? En quels termes osera-t-il affronter

la fureur de la reine ? Quelle entrée en matière choisir ?

 4, 280

Atque animum nunc huc celerem, nunc diuidit illuc,

in partisque rapit uarias perque omnia uersat.

Haec alternanti potior sententia uisa est :

Mnesthea Sergestumque uocat fortemque Serestum,

classem aptent taciti sociosque ad litora cogant,

Son esprit rapide, emporté ici, puis là, est tiraillé

entre divers partis, qu'il tourne et retourne en tous sens.

Hésitant, il prend la décision qui lui semble la meilleure :

il convoque Mnesthée, Sergeste, et le vaillant Séreste. Que secrètement

ils équipent la flotte et rassemblent leurs compagnons sur le rivage ;

 4, 285

arma parent, et quae rebus sit causa nouandis

dissimulent ; sese interea, quando optuma Dido

nesciat et tantos rumpi non speret amores,

temptaturum aditus, et quae mollissima fandi

tempora, quis rebus dexter modus. Ocius omnes

qu'ils préparent les armes et cachent la raison de ce nouveau plan.

Lui, entre-temps, puisque l'excellente Didon ignore tout

et ne s'attend pas à la rupture d'amours si intenses,

il tentera de l'approcher au moment le plus approprié,

et avec l'adresse requise pour les circonstances. Tous aussitôt,

 4, 290

 imperio laeti parent ac iussa facessunt.

tout heureux, s'empressent d'obéir et d'exécuter les ordres.

 4, 295

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Notes (4, 173-295)

la Renommée, etc. (4, 173-190). Homère (Odyssée, 24, 413-415) et Hésiode (Travaux, 761-764) avaient déjà l'un et l'autre personnifié la Renommée ou Rumeur, mais très brièvement. Virgile fait de Fama une figure allégorique, bénéficiant d'une description détaillée et haute en couleurs, qui sera encore amplifiée par Ovide, Mét., 12, 39-63. Le thème aura beaucoup de succès dans la littérature, et à l'opéra (la célèbre tirade sur la calomnie, dans le Barbier de Séville, II, 8, de Figaro).

Terre (4, 178). S'inspirant de la mythologie des Titans et des Géants, Virgile fait ici de Fama une fille de la Terre (Gaia), épouse du Ciel (Ouranos), mère des Titans et des Géants. La Terre, irritée contre les dieux qui avaient exterminé ses enfants révoltés, aurait donné naissance à Fama, pour qu'elle nuise aux dieux et aux hommes.

Céus et Encélade (4, 179). Céus (ou Coios) est un Titan, donc un frère d'Océan, d'Hypérion, de Japet et de Cronos. Encélade, quant à lui, est un Géant, non un Titan ; il en a déjà été question en 3, 578. Quoique nés les uns et les autres de la Terre, les Titans et les Géants forment, au sens strict, deux groupes différents. Mais certains auteurs anciens les confondent.

Iarbas (4, 196). Il a déjà été question plus haut (4, 36) de ce roi africain, prétendant évincé de Didon.

Hammon (4, 198). Iarbas est censé descendre de Ammon ou Hammon ou Ammon. C'est le nom hellénisé de Amun, le grand dieu de Thèbes en Égypte, une divinité principale du panthéon égyptien. Il fut assimilé par les Grecs à Zeus. Il avait un oracle célèbre (Ammonion) dans l'oasis de Siwa, dans le grand désert occidental égyptien. Plusieurs personnages célèbres dans l'antiquité sont allés le consulter, le principal d'entre eux étant Alexandre le Grand, qui s'y rendit en 331, après la victoire d'Issos. À l'époque de Virgile, l'oracle avait perdu toute sa réputation et n'était plus qu'une tradition littéraire. Lucain (Pharsale, 9, 511-586) a laissé une description, détaillée mais imaginaire, de la visite que Caton est censé avoir faite au temple, « le seul temple qui fût en Libye, et que possèdent les sauvages Garamantes » (9, 511-512).

Garamantes (4, 198). Les Garamantes étaient un peuple africain, à l'intérieur de la Libye. Il en est déjà question chez Hérodote (4, 174 ; 4, 183). On sait qu'en 21 avant Jésus-Christ le proconsul d'Afrique, L. Cornelius Balbus, monta une expédition contre eux. Ils étaient perçus comme habitant aux extrémités du monde (cfr aussi 6, 794). Virgile attribue ici à Ammon des aventures sentimentales, comme celles dont était coutumier le Zeus grec. Cette nymphe garamantide est inconnue par ailleurs.

un feu perpétuel (4, 200). Sur le modèle du feu perpétuel du temple romain de Vesta. Les autres détails aussi (sang des victimes ; guirlandes) transposent les habitudes religieuses romaines. Virgile ne livre pas un témoignage de première main sur le culte d'Ammon.

Maurusiens (4, 207). Il ne s'agit pas des habitants de la Mauritanie ancienne, beaucoup plus à l'ouest. Le mot sert ici à désigner les Africains en général, en l'occurrence les sujets de Iarbas.

lénéennes (4, 206). Lénéus est un des noms de Bacchus ; il s'agit donc ici de libations de vin.

à prix d'argent (4, 211). Virgile a raconté en 1, 365-368 l'histoire de l'achat par Didon d'une parcelle de terre.

Pâris... (4, 215). Iarbas va comparer Énée au troyen Pâris, comme si Didon était sa femme qu'Énée lui aurait enlevée, comme Pâris avait arraché Hélène à Ménélas. S'ajoute à cela le mépris pour la mollesse des Orientaux, lieu commun à Rome à l'époque de Virgile. On lira, en 12, 97-100, les invectives lancées par Turnus à Énée, qualifié notamment de « semiuir ». En 7, 321 ; 7, 363 et 9, 138, Turnus compare aussi Énée à Pâris.

mitre (4, 216). La mitre était une espèce particulière de coiffure que portaient les habitants de la Perse, de l'Asie Mineure, ainsi que les femmes de Grèce. Elle enveloppait toute la tête, du front à la nuque, et couvrait les joues et le menton sous lequel elle passait. Chez les Romains, l'emploi de la mitra passait pour une marque de moeurs efféminées (Cicéron, De haruspicum responsis, 21) (d'après A. Rich). Cfr 9, 616.

Méonie (4, 216). La Méonie est un canton de la Phrygie, et l'expression « de Méonie » désigne la Lydie ou la Phrygie (cfr 8, 499 ; 9, 546 ; 10, 141).

Mercure (4, 222). Fils de Zeus-Jupiter et de Maia, Mercure est le messager attitré de Jupiter (cfr aussi 1, 297-301 et 8, 138). Le passage qui va suivre (4, 217 à 237) s'inspire, tout en s'en différenciant beaucoup, d'Homère (Odyssée, 5, 28 ss), où Hermès, l'équivalent grec de Mercure, est envoyé par Zeus pour ordonner à Calypso de laisser partir Ulysse.

Zéphyrs (4, 223). Ici au sens général de « vents », comme en 3, 120. Il est aussi question du Zéphyr, mais dans un emploi plus technique, en 1, 131 et en 2, 417.

le chef dardanien (4, 224). Énée, chef des Troyens.

cités qui lui sont destinées (4, 225). Motif récurrent dans l'Énéide : les destins veulent que le héros troyen fonde une cité pour ses dieux (cf notamment 1, 258 ; 3, 255 ; 11, 112).

par deux fois (4, 227-228). Vénus a sauvé Énée une première fois lors de son combat contre Diomède (Homère, Iliade, 5, 311-317, où elle sera même blessée), et une seconde fois lors de l'incendie de Troie (2, 589-593).

mais pour être celui qui, etc. (4, 229-231). Ces vers synthétisent la mission dévolue à Rome, selon Virgile ; ils peuvent être rapprochés de 1, 263-296 (prédiction de Jupiter) et de 6, 847-853 (prédiction d'Anchise).

Teucer (4, 231). L'ancêtre des Troyens, appelés Teucères (cfr 1, 38).

descendance ausonienne (4, 236). La race d'Énée, destinée à régner sur l'Ausonie, c'est-à-dire l'Italie (cfr par exemple 3, 477).

Lavinium (4, 236). La cité qu'Énée va fonder dans le Latium (cfr notamment 1, 2).

talonnières d'or (4, 239). Mercure est décrit ici selon les représentations figurées classiques. Les talonnières sont des sandales munies d'ailes sur les côtés, près de la cheville, qui permettent au dieu qui les porte (en l'occurrence Mercure), de se déplacer à travers l'espace. L'évocation rappelle Homère, Odyssée, 5, 43-49, et Iliade, 24, 340-342. Persée aussi possède des talonnières de ce genre (cfr Ovide, Mét., 4, 665-667), ainsi d'ailleurs que Minerve (Cicéron, De la nature des dieux, 3, 23, 59).

baguette (4, 242). Outre ses sandales ailées, Mercure-Hermès a pour attribut une baguette aux deux serpents entrelacés, qu'on appelle le caducée. Les vers suivants évoquent le rôle du dieu en tant que « psychopompe », littéralement « conducteur des âmes ». Muni de son caducée, il dirige en effet les âmes des morts vers les enfers, désignés ici par les termes Orcus et Tartare. Il peut aussi ramener des morts sur terre. Ainsi le choeur des Perses d'Eschyle (vers 649-650) s'adresse à lui pour faire revenir sur terre l'ombre de Darius. Pour des aperçus comparatistes sur cette baguette d'Hermès, cfr l'article de J. Poucet, Valeria Luperca et le 'maillet guérisseur falisque' (Ps.-Plutarque, Parallela minora 35), dans FEC, t. 9, 2005.

Orcus (4, 243). Nom d'un ancien démon de la mort chez les Romains. Cfr aussi 2, 398 ; 6, 273 ; 8, 296-299 ; 9, 527 ; 9, 785.

Tartare (4, 243). « Dans les poèmes homériques, et dans la théogonie hésiodique, le Tartare apparaît comme la région du monde la plus profonde, placée au-dessous des Enfers eux-mêmes [...] Peu à peu le Tartare fut confondu avec les Enfers proprement dits dans la notion de 'monde souterrain', et on y plaça le lieu où étaient suppliciés les grands criminels »" (P. Grimal, Dictionnaire, Paris, 1969, p. 437). On le retrouvera au chant 6. Cfr aussi notamment 4, 446 ; 5, 734 ; 7, 327 ; 7, 514 ; 8, 563 ; 8, 667 ; 9, 496 ; 11, 397 ; 12, 14 ; 12, 205.

donne et retire le sommeil, etc. (4, 244). On songe par exemple à Homère (Odyssée, 24, 1-5), qui décrit Hermès conduisant les âmes des prétendants morts : « Répondant à l'appel d'Hermès, les âmes des seigneurs prétendants accouraient : le dieu avait en mains la belle verge d'or, dont il charme les yeux des mortels ou les tire à son gré du sommeil. De sa verge, il donna le signal du départ ; les âmes, en poussant de petits cris, suivirent... » (trad. V. Bérard). Chez Homère, Hermès n'est pas seulement conducteur des âmes des morts ; il endort ou éveille aussi qui il veut. À propos du vers 244, R.D. Williams rappelle que dans le rituel romain, les yeux des morts, fermés par les proches (cfr 9, 487), étaient rouverts sur le bûcher. C'est qu'il fallait permettre aux morts de voir dans l'au-delà.

Atlas (4, 247). Fils du Titan Japet, et donc frère de Prométhée et d'Épiméthée, Atlas participa à la guerre des Titans contre Jupiter et fut pour cela condamné à porter le ciel sur ses épaules et à en faire tourner l'axe. Il donna son nom au mont Atlas (Afrique du Nord). Il était le père de Maia, mère de Mercure, et donc le grand-père de Mercure (cfr l'expression « son aïeul maternel » au vers 258). Voir aussi notamment 1, 741 ; 4, 482 ; 8, 136.

Cyllénius (4, 252). Sunom de Mercure-Hermès qui était né de Maia sur le mont Cyllène, en Arcadie (cfr 8, 138).

tel l'oiseau (4, 254-255). La comparaison semble inspirée d'Homère (Odyssée, 5, 51-55).

son aïeul maternel (4, 258). Mercure venait du mont Atlas, dont l'éponyme, le Titan Atlas, rappelons-le, était le père de Maia, sa mère.

le sol carthaginois (4, 259). Virgile emploie ici un terme d'origine carthaginoise magalia, qui désigne les cabanes, les huttes des indigènes. Les traducteurs modernes proposent des équivalents français, comme « douars », « gourbis », « baraquements », mais il s'agit de constructions solides, dignes d'une ville.

il l'aborde (4, 265). Mercure (4, 265-275) reproduit presque textuellement les paroles de Jupiter (4, 223-237). Pareille répétition est bien dans le style des épopées.

Olympe (4, 268). Le mont Olympe, en Thessalie, passait pour être le séjour des dieux. Le terme est très souvent utilisé par Virgile (cfr notamment, dans les livres précédents, 1, 374 et 2, 779).

et si de plus, etc. (4, 273). Ce vers est absent de toute une série de manuscrits.

Ascagne, etc. (4, 274). Le fils d'Énée est désigné dans le même vers sous ses deux dénominations Ascagne et Iule, pour rappeler sans doute les liens établis entre les origines troyennes et la dynastie julio-claudienne. Cfr 1, 267-268 et les notes.

le dieu du Cyllène (4, 276). Cfr 4, 252.

Son esprit rapide, etc. (4, 285-286). Ces deux vers seront repris en 8, 20-21.

Mnesthée, Sergeste, Séreste (4, 288). Compagnons et hommes de confiance d'Énée, qui interviennent à diverses reprises, dans l'Énéide. Mnesthée n'apparaîtra qu'à partir du livre 5 (5, 116ss) ; il a déjà été question de Sergeste en 1, 510 et de Séreste en 1, 611.


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