Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant III (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante
ÉNÉIDE, LIVRE III
LIVRE DES VOYAGES ET DES PROPHÉTIES
Passage de Grèce en Sicile (3, 356-547)
La prophétie d'Hélénus (3, 356-462)
Énée, assuré du secours des dieux, mais inquiet suite à la prophétie de Céléno, consulte le devin Hélénus sur la manière d'affronter les périls annoncés. Hélénus, après les rites d'usage, au seuil du temple se met à prophétiser : Énée aboutira et s'installera en Italie, mais seulement après de longues errances sur les mers, dont le présage de la truie blanche marquera le terme. Protégé d'Apollon, il n'a pas à redouter la prédiction de Céléno (3, 356-395).
Le devin lui conseille encore d'éviter les cités grecques du littoral de l'Italie et de s'en éloigner, après avoir jeté l'ancre un moment pour accomplir des voeux selon des rites bien précis et à perpétuer. Il lui recommande aussi de ne pas gagner directement la terre promise par le détroit de Messine, mais de contourner la Sicile, autrefois rattachée à l'Italie, et d'éviter ainsi les écueils des effrayantes Scylla et Charybde (3, 396-432).
Après avoir honoré Junon - obligation importante entre toutes -, Énée devra faire étape à Cumes, où la Sibylle, dûment vénérée, lui fera des révélations et l'aidera de ses conseils et de sa protection, pour venir à bout de toutes ses épreuves. Hélénus termine sa prophétie en souhaitant à Énée de contribuer à la grandeur de Troie (3, 433-462).
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Iamque dies alterque dies processit, et aurae uela uocant tumidoque inflatur carbasus austro. His uatem adgredior dictis ac talia quaeso : ʻ Troiugena, interpres diuom, qui numina Phoebi, |
Et déjà un jour s'est écoulé, puis un autre ; les brises appellent nos voiles, dont la toile se gonfle sous l'Auster. J'aborde le devin et le questionne en ces termes : ʻ Fils de Troie, interprète des dieux, instruit des volontés de Phébus, |
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qui tripodas, Clarii laurus, qui sidera sentis, et uolucrum linguas et praepetis omina pennae, fare age (namque omnem cursum mihi prospera dixit religio, et cuncti suaserunt numine diui Italiam petere et terras temptare repostas : |
toi qui connais les trépieds, les lauriers de Claros, qui comprends les astres et le langage des oiseaux et les présages qu'annonce leur vol rapide, allons, parle (car des manifestations divines favorables m'ont indiqué toute ma route et la volonté des dieux unanimes m'a persuadé de gagner l'Italie et de tenter d'atteindre ces terres lointaines. |
3, 360 |
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Sola nouum dictuque nefas Harpyia Celaeno prodigium canit, et tristis denuntiat iras, obscenamque famem) quae prima pericula uito ? Quidue sequens tantos possim superare labores ? ʼ Hic Helenus, caesis primum de more iuuencis, |
Seule, la Harpye Céléno prophétise un prodige inouï, horrible à rapporter, et elle annonce de cruelles colères et une famine abominable), dis-moi d'abord quels périls éviter ? Quelle route suivre, pour surmonter de telles épreuves ? ʼ Alors Hélénus, après le sacrifice rituel de jeunes taureaux, |
3, 365 |
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exorat pacem diuom, uittasque resoluit sacrati capitis, meque ad tua limina, Phoebe, ipse manu multo suspensum numine ducit, atque haec deinde canit diuino ex ore sacerdos : ʻ Nate dea, (nam te maioribus ire per altum |
implore la paix des dieux ; après avoir dénoué les bandelettes de sa tête sacrée, il me prend la main, et me conduit, ô Phébus, au seuil de ton temple, plein de crainte devant la toute puissance divine. Le prêtre enfin de sa bouche inspirée énonce cette prophétie : ʻ Fils de déesse, (tu navigues protégé par de puissants auspices, |
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auspiciis manifesta fides : sic fata deum rex sortitur, uoluitque uices ; is uertitur ordo) pauca tibi e multis, quo tutior hospita lustres aequora et Ausonio possis considere portu, expediam dictis ; prohibent nam cetera Parcae |
c'est une certitude absolue ; ainsi le roi des dieux distribue et alterne les destinées ; tel est le déroulement de l'ordre des choses), parmi de nombreux événements, je t'en dévoilerai quelques-uns qui te permettront de parcourir plus sûrement des mers accueillantes et de te fixer en un port d'Ausonie ; car par la volonté des Parques, |
3, 375 |
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scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno. Principio Italiam, quam tu iam rere propinquam uicinosque, ignare, paras inuadere portus, longa procul longis uia diuidit inuia terris. Ante et Trinacria lentandus remus in unda, |
Hélénus ne sait rien de plus et Junon la Saturnienne interdit de parler. Tout d'abord, de cette Italie que tu imagines déjà toute proche, et de ports que tu crois voisins, où dans ton ignorance tu es prêt à pénétrer, une longue route non frayée nous sépare par de longues terres, bien loin. Il faudra d'abord déployer tes rames dans la mer de Trinacrie, |
3, 380 |
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et salis Ausonii lustrandum nauibus aequor, infernique lacus, Aeaeaeque insula Circae, quam tuta possis urbem componere terra : signa tibi dicam, tu condita mente teneto : cum tibi sollicito secreti ad fluminis undam |
tes navires devront parcourir l'étendue salée d'Ausonie, et franchir les lacs infernaux et l'île de Circé l'Ééenne, avant que tu puisses établir une cité en une terre sûre. Je te dirai des signes ; enfouis-les dans ta mémoire et retiens-les. Lorsque, plein d'inquiétude, au bord d'un cours d'eau caché |
3, 385 |
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litoreis ingens inuenta sub ilicibus sus triginta capitum fetus enixa iacebit. alba, solo recubans, albi circum ubera nati, is locus urbis erit, requies ea certa laborum. Nec tu mensarum morsus horresce futuros : |
tu découvriras sous les chênes de la rive, couchée par terre, une énorme truie, mère d'une portée de trente porcelets, toute blanche, avec ses petits, blancs aussi, pendus à ses mamelles, ce sera le site d'une ville, un repos assuré après tes épreuves. Et ne sois pas horrifié par ces morsures à faire dans les tables : |
3, 390 |
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fata uiam inuenient, aderitque uocatus Apollo.
Has autem terras, Italique hanc litoris oram, proxuma quae nostri perfunditur aequoris aestu, effuge ; cuncta malis habitantur moenia Grais. Hic et Narycii posuerunt moenia Locri, |
les destins trouveront leur voie et invoqué Apollon t'aidera.
Fuis nos terres et cette rive du littoral d'Italie qui, toute proche, est baignée par la houle de notre mer ; tous les remparts abritent des Grecs malfaisants. Ici, les Locriens de Naryx ont établi leurs murailles |
3, 395 |
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400 et Sallentinos obsedit milite campos Lyctius Idomeneus ; hic illa ducis Meliboei parua Philoctetae subnixa Petelia muro. Quin, ubi transmissae steterint trans aequora classes, et positis aris iam uota in litore solues, |
et Idoménée de Lyctus occupe avec ses troupes les plaines salentines ; ici, l'humble Pétélie s'appuie sur la muraille de Philoctète, le général venu de Mélibée. Et de plus, dès que, par-delà la mer, ta flotte aura jeté l'ancre, après avoir dressé des autels, tu accompliras tes voeux sur le rivage. |
3, 400 |
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purpureo uelare comas adopertus amictu, ne qua inter sanctos ignis in honore deorum hostilis facies occurrat et omina turbet. Hunc socii morem sacrorum, hunc ipse teneto : hac casti maneant in religione nepotes. |
Drapé dans un tissu de pourpre, tu te voileras la chevelure de peur que, entre les feux sacrés allumés en l'honneur des dieux, n'apparaisse une face ennemie qui vienne troubler les présages. Que tes compagnons retiennent ces rites sacrés ; et toi aussi, retiens-les, et que tes fils perpétuent fidèlement cette pratique religieuse. |
3, 405 |
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Ast ubi digressum Siculae te admouerit orae uentus, et angusti rarescent claustra Pelori, laeua tibi tellus et longo laeua petantur aequora circuitu : dextrum fuge litus et undas. Haec loca ui quondam et uasta conuolsa ruina |
Mais, après ton départ, lorsque le vent t'aura poussé au rivage de Sicile, et que les barrières de l'étroit Pélore commenceront à s'estomper, prends à gauche vers la terre, à gauche aussi prends la mer, en un large circuit. Évite la rive à ta droite et les eaux qui la baignent. On dit que ces lieux violemment arrachés autrefois par un énorme séisme |
3, 410 |
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‒ tantum aeui longinqua ualet mutare uetustas ‒ dissiluisse ferunt, cum protinus utraque tellus una foret ; uenit medio ui pontus et undis Hesperium Siculo latus abscidit, aruaque et urbes litore diductas angusto interluit aestu. |
‒ tant l'ancienneté d'une époque lointaine peut apporter de changements ‒ se sont séparés ; lorsque les deux terres se touchaient, ne faisant qu'une, la mer déchaînée s'introduisit entre elles et coupa l'Hespérie de la Sicile, et les flots baignent maintenant de leur bouillonnement campagnes et cités situées sur des rives différentes, séparées par un étroit chenal. |
3, 415 |
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Dextrum Scylla latus, laeuum implacata Charybdis obsidet, atque imo barathri ter gurgite uastos sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras erigit alternos et sidera uerberat unda. At Scyllam caecis cohibet spelunca latebris, |
Scylla occupe le côté droit ; sur la gauche veille Charybde, implacable, qui, au fond d'un abîme tourbillonnant, engloutit par trois fois dans les profondeurs des vagues énormes, puis les soulève tour à tour, et va de ses flots frapper les astres. |
3, 420 |
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ora exsertantem et nauis in saxa trahentem. Prima hominis facies et pulchro pectore uirgo pube tenus, postrema immani corpore pristis, delphinum caudas utero commissa luporum. Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni |
qui, sortant souvent la tête, attire les navires sur les rochers. De prime abord, elle a un aspect humain, jeune fille au beau torse jusqu'à la base du tronc, ensuite baleine au corps énorme, joignant des queues de dauphin à un ventre de loup. Mieux vaut longer le promontoire trinacrien de Pachynum, |
3, 425 |
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cessantem, longos et circumflectere cursus, quam semel informem uasto uidisse sub antro Scyllam, et caeruleis canibus resonantia saxa. Praeterea, si qua est Heleno prudentia, uati si qua fides, animum si ueris implet Apollo, |
en prenant son temps, et faire un long détour, plutôt qu'apercevoir une seule fois dans sa vaste caverne la hideuse Scylla et ses rochers qui résonnent des aboiements de ses chiens couleur de mer.
Par ailleurs, si Hélénus jouit de quelque sagesse comme devin, s'il est digne de foi, si Apollon inspire la vérité à son coeur, |
3, 430 |
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unum illud tibi, nate dea, proque omnibus unum praedicam, et repetens iterumque iterumque monebo : Iunonis magnae primum prece numen adora ; Iunoni cane uota libens, dominamque potentem supplicibus supera donis : sic denique uictor |
fils de déesse, je te dirai une chose, de toutes la plus importante, et te la répétant toujours et toujours, je te donnerai ce conseil : en premier lieu, adore dans ta prière la puissance de la grande Junon, plais-toi à réciter à Junon des formules de voeux ; que tes offrandes et tes supplications triomphent de cette maîtresse puissante : |
3, 435 |
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Trinacria finis Italos mittere relicta. Huc ubi delatus Cumaeam accesseris urbem, diuinosque lacus, et Auerna sonantia siluis, insanam uatem aspicies, quae rupe sub ima fata canit, foliisque notas et nomina mandat. |
vainqueur enfin, tu laisseras la Trinacrie, et seras envoyé en Italie. Lorsque, emporté là-bas, tu auras rejoint la ville de Cumes, ses lacs divins et l'Averne bruissant de ses forêts, tu apercevras une prêtresse en délire qui, au pied d'un rocher, chante des prophéties, inscrivant sur des feuilles des notes et des noms. |
3, 440 |
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Quaecumque in foliis descripsit carmina uirgo, digerit in numerum, atque antro seclusa relinquit. Illa manent immota locis, neque ab ordine cedunt ; uerum eadem, uerso tenuis cum cardine uentus impulit et teneras turbauit ianua frondes, |
Toutes les formules versifiées notées sur ces feuilles, la vierge les classe en bon ordre et les garde enfermées dans son antre. Elles restent fixées, immobiles, sans bouger de place. Mais quand un vent ténu a fait tourner la porte sur ses gonds, a soufflé sur ces feuilles légères et les a dispersées, la prêtresse, |
3, 445 |
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numquam deinde cauo uolitantia prendere saxo, nec reuocare situs aut iungere carmina curat : inconsulti abeunt, sedemque odere Sibyllae. Hic tibi ne qua morae fuerint dispendia tanti, quamuis increpitent socii, et ui cursus in altum |
au creux de son antre, ne se soucie plus de les saisir au vol, ni de les remettre en place ni de reconstituer les poèmes : les gens s'en vont, sans réponse, et maudissent le siège de la Sibylle. Ne considère pas trop grande perte de temps de t'attarder en ce lieu, malgré les reproches de tes compagnons, même si l'appel du large |
3, 450 |
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uela uocet, possisque sinus implere secundos, quin adeas uatem precibusque oracula poscas ipsa canat, uocemque uolens atque ora resoluat. Illa tibi Italiae populos uenturaque bella, et quo quemque modo fugiasque ferasque laborem |
presse tes navires et si un vent favorable permet de gonfler les voiles ; va vers la prêtresse, implore-la et réclame des oracles : qu'elle les chante, qu'elle accepte de donner de la voix, de desserrer les lèvres. Elle déroulera devant toi les peuples d'Italie, et les guerres futures, elle te dira comment fuir ou supporter toutes les épreuves |
3, 455 |
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expediet, cursusque dabit uenerata secundos. Haec sunt, quae nostra liceat te uoce moneri. Vade age, et ingentem factis fer ad aethera Troiam. ʼ |
et, si tu l'honores, elle t'accordera une traversée heureuse. Voilà les avertissements que peut te donner ma voix. Allons, va, et que tes exploits élèvent jusqu'aux astres la grande Troie ʼ. |
3, 460 |
Les adieux et le départ de Buthrote (3, 463-505)
Hélénus fait transporter sur les navires des Troyens des présents abondants et précieux, les armes somptueuses de Pyrrhus, des chevaux et des armes. Tandis qu'Anchise veut activer les opérations de départ, Hélénus, plein de déférence, l'encourage à partir au plus tôt pour la partie de l'Ausonie qu'Apollon destine aux Troyens (3, 463-481).
Andromaque à son tour offre de somptueux présents faits de ses mains, destinés surtout à Ascagne, en souvenir d'Astyanax. Énée enfin estime dignes d'envie ses compatriotes installés à Buthrote, leur nouvelle Troie, en leur souhaitant un avenir propère et paisible ; puis il promet, s'il réussit à installer sa cité sur les bords du Tibre, d'établir des liens d'amitié entre l'Italie et l'Épire (482-505).
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Quae postquam uates sic ore effatus amico est, dona dehinc auro grauia sectoque elephanto |
Ensuite le devin, après avoir prononcé ces paroles amicales, fait porter de lourds présents d'or et d'ivoire ciselé |
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imperat ad nauis ferri, stipatque carinis ingens argentum, Dodonaeosque lebetas, loricam consertam hamis auroque trilicem, et conum insignis galeae cristasque comantis, arma Neoptolemi ; sunt et sua dona parenti. |
sur les navires ; il fait entasser dans nos carènes un monceau d'argenterie et des vases de Dodone, une cuirasse faite d'or tressé, en triple épaisseur, et un casque au cimier magnifique avec son élégant panache, ce sont les armes de Néoptolème. Pour mon père aussi, |
3, 465 |
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Addit equos, additque duces ; remigium supplet ; socios simul instruit armis. Interea classem uelis aptare iubebat Anchises, fieret uento mora ne qua ferenti. Quem Phoebi interpres multo compellat honore : |
il a des présents. De surcroît, il offre des chevaux, des pilotes, complète nos rameurs, et donne aussi des armes à mes compagnons. Entre-temps, Anchise donnait l'ordre de hisser les voiles de la flotte, pour éviter de prendre du retard, car le vent était favorable. L'interprète de Phébus s'adresse à lui, avec grande déférence : |
3, 470 |
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ʻ Coniugio, Anchise, Veneris dignate superbo, cura deum, bis Pergameis erepte ruinis, ecce tibi Ausoniae tellus ; hanc arripe uelis. Et tamen hanc pelago praeterlabare necesse est ; Ausoniae pars illa procul, quam pandit Apollo. |
ʻ Anchise, qui fus digne de partager la brillante couche de Vénus, protégé des dieux, qui deux fois fus arraché au désastre de Troie, la terre d'Ausonie est là, devant toi : à toutes voiles, saisis-la. Toutefois, cette terre, il faut absolument la côtoyer par la mer, la partie de l'Ausonie que t'ouvre Apollon se trouve très loin. |
3, 475 |
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Vade ʼ ait ʻO felix nati pietate. Quid ultra prouehor, et fando surgentis demoror austros ? ʼ
Nec minus Andromache digressu maesta supremo fert picturatas auri subtemine uestes et Phrygiam Ascanio chlamydem nec cedit honore, |
Va, dit-il, ô heureux père d'un fils pieux. Pourquoi m'étendre davantage et, en parlant, faire attendre l'Auster qui se lève ? ʼ
Andromaque elle aussi, triste au moment de l'ultime adieu, apporte des vêtements brodés d'or et, pour Ascagne, une chlamyde phrygienne, qui lui aussi mérite sa part d'honneur. |
3, 480 |
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textilibusque onerat donis, ac talia fatur : ʻAccipe et haec, manuum tibi quae monumenta mearum sint, puer, et longum Andromachae testentur amorem, coniugis Hectoreae. Cape dona extrema tuorum, O mihi sola mei super Astyanactis imago : |
Tout en le comblant de tissus somptueux, elle prononce ces paroles : ʻ Prends ces objets faits de mes mains, qu'ils te soient un souvenir, cher enfant, et qu'ils témoignent de l'amour infini d'Andromaque, l'épouse d'Hector. Reçois ces derniers présents des tiens, toi, la seule image qui me reste de mon cher Astyanax. |
3, 485 |
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sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat ; et nunc aequali tecum pubesceret aeuo. ʼ Hos ego digrediens lacrimis adfabar obortis : ʻ Viuite felices, quibus est fortuna peracta iam sua ; nos alia ex aliis in fata uocamur. |
Il avait tes yeux, il avait tes mains, les traits de ton visage, et aujourd'hui, il serait un jeune garçon de ton âge ʼ. Moi, prenant congé, tout en pleurs, je leur disais : ʻ Soyez heureux, vous dont la destinée s'est accomplie ; nous, nous sommes appelés d'aventures en aventures. |
3, 490 |
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Vobis parta quies ; nullum maris aequor arandum, arua neque Ausoniae semper cedentia retro quaerenda. Effigiem Xanthi Troiamque uidetis quam uestrae fecere manus, melioribus, opto, auspiciis, et quae fuerit minus obuia Graiis. |
Vous avez trouvé le repos : plus de mer à arpenter ; les terres d'Ausonie qui toujours reculent, vous n'avez plus à les chercher. Vous voyez l'image du Xanthe et une Troie façonnée par vos mains, sous des auspices meilleurs, je le souhaite, |
3, 495 |
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Si quando Thybrim uicinaque Thybridis arua intraro, gentique meae data moenia cernam, cognatas urbes olim populosque propinquos, Epiro, Hesperia, quibus idem Dardanus auctor atque idem casus, unam faciemus utramque |
Si un jour je pénètre dans le Thybris et les champs voisins, si je découvre les murailles offertes à ma race, alors, ces cités unies par le sang et ces peuples apparentés, l'Hespérie et l'Épire, qui ont même ancêtre, Dardanus, et même destin , ces deux Troies, dans nos coeurs, nous les unirons en une seule cité : |
3, 500 |
| Troiam animis ; maneat nostros ea cura nepotes. ʼ |
et que ce souci subsiste chez nos descendants ʼ. |
3, 505 |
Premiers contacts avec l'Italie (3, 506-547)
En quittant Buthrote, la flotte troyenne se dirige, en longeant la côte, vers l'endroit d'où le passage vers l'Italie est le plus court. Elle s'y installe là, mais Palinure le pilote, à l'affût du moment favorable, sonne le départ dès le milieu de la nuit (3, 506-520).
Au point du jour, les Troyens aperçoivent la terre d'Italie qu'ils saluent avec joie ; Anchise s'empresse d'invoquer la bienveillance des dieux. Bientôt le groupe accoste à Castrum Minervae, un port bien protégé, dominé par un temple de Minerve. La vue de quatre chevaux blancs est considérée par Énée comme un premier présage sur le sol italien, présage qu'Anchise interprète aussitôt comme annonciateur de guerre, mais aussi de paix. Ensuite, les Troyens honorent d'abord Pallas-Minerve, la déesse du lieu, puis Junon (3, 521-547).
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Prouehimur pelago uicina Ceraunia iuxta, unde iter Italiam cursusque breuissimus undis. Sol ruit interea et montes umbrantur opaci ; sternimur optatae gremio telluris ad undam, |
Emportés sur la mer, nous longeons les monts Cérauniens voisins ; c'est de là que le trajet et le passage vers l'Italie sont les plus courts. Entre-temps le soleil précipite sa course, et les monts se couvrent d'ombres ; nous nous couchons près du rivage, au sein de la terre désirée, |
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sortiti remos, passimque in litore sicco corpora curamus ; fessos sopor inrigat artus. Necdum orbem medium Nox horis acta subibat : haud segnis strato surgit Palinurus et omnis explorat uentos, atque auribus aera captat ; |
désignons par le sort les rameurs et, au sec, dispersés sur le rivage, veillons aux soins de nos corps ; le sommeil gagne nos membres épuisés. La Nuit, guidée par les Heures, n'était pas encore au milieu de sa route : toujours attentif, Palinure surgit de sa couche, guette le moindre vent, son oreille cherche à capter le mouvement de l'air ; |
3, 510 |
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sidera cuncta notat tacito labentia caelo, Arcturum pluuiasque Hyadas geminosque Triones, armatumque auro circumspicit Oriona. Postquam cuncta uidet caelo constare sereno, dat clarum e puppi signum ; nos castra mouemus, |
il note le glissement de tous les astres dans le ciel silencieux, l'Arcture et les Hyades chargées de pluies, et les deux Ourses, et ses regards découvrent Orion tout armé d'or. Quand il voit régner partout le calme dans le ciel, il lance de la poupe un signal clair ; nous levons le camp |
3, 515 |
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temptamusque uiam et uelorum pandimus alas.
Iamque rubescebat stellis Aurora fugatis, cum procul obscuros collis humilemque uidemus Italiam. ʻ Italiam ʼ primus conclamat Achates, Italiam laeto socii clamore salutant. |
et prenons la route, déployant les ailes de nos voiles.
Déjà, l'Aurore avait chassé les étoiles et commençait à rosir, quand, au loin, nous apercevons de sombres collines, et toute basse, l'Italie. ʻ L'Italie ʼ, s'écrie en premier lieu Achate ; et tous, de leurs clameurs joyeuses, de saluer l'Italie. |
3, 520 |
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Tum pater Anchises magnum cratera corona induit, impleuitque mero, diuosque uocauit stans celsa in puppi : ʻ Di maris et terrae tempestatumque potentes, ferte uiam uento facilem et spirate secundi. ʼ |
Alors, mon père Anchise pare d'une couronne un grand cratère, qu'il emplit de vin pur ; et il invoque les dieux, debout, en haut de la poupe : ʻ Dieux, maîtres de la mer, de la terre, et des tempêtes, que le vent, sous votre inspiration bienveillante, facilite notre route ʼ. |
3, 525 |
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Crebrescunt optatae aurae portusque patescit iam propior, templumque adparet in arce Mineruae. Vela legunt socii et proras ad litora torquent. Portus ab Euroo fluctu curuatus in arcum, obiectae salsa spumant aspargine cautes ; |
Les brises désirées s'intensifient, et un port s'ouvre à nous, tout proche ; sur la hauteur, apparaît un temple de Minerve ; les matelots roulent les voiles et dirigent les proues vers le rivage. Le port s'incurve comme un arc, sous l'effet des vagues du levant, des écueils le protègent, tout bouillonnants, aspergés d'écume salée, |
3, 530 |
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ipse latet ; gemino demittunt bracchia muro turriti scopuli, refugitque ab litore templum. Quattuor hic, primum omen, equos in gramine uidi tondentis campum late, candore niuali. Et pater Anchises : ʻ Bellum, O terra hospita, portas |
mais lui est caché : en une double muraille, les rochers, tels des tours, étendent leurs bras, et le temple s'est retiré à l'écart du rivage. Ici, premier présage, je vis dans l'herbe quatre chevaux, d'une blancheur de neige, broutant la plaine sur une large étendue. Et mon père Anchise dit : ʻ Terre accueillante, tu es porteuse de guerre ; |
3, 535 |
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bello armantur equi, bellum haec armenta minantur. Sed tamen idem olim curru succedere sueti quadrupedes, et frena iugo concordia ferre ; spes et pacis ʼait. Tum numina sancta precamur Palladis armisonae, quae prima accepit ouantis, |
on arme les chevaux pour la guerre, ces bêtes sont une menace de guerre. Pourtant, ces mêmes chevaux s'habituent un jour à être attelés à un char, et sous le joug supportent des freins dans la concorde ; c'est aussi un espoir de paix ʼ,dit-il. Alors, nous invoquons la puissance sacrée de Pallas aux armes sonores, qui la première reçut nos cris de joie ; |
3, 540 |
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et capita ante aras Phrygio uelamur amictu ; praeceptisque Heleni, dederat quae maxima, rite Iunoni Argiuae iussos adolemus honores. |
ensuite, devant les autels, la tête voilée d'un tissu phrygien, suivant les grands préceptes d'Hélénus, nous brûlons selon les rites les offrandes requises en l'honneur de Junon d'Argos. |
3, 545 |
Notes (3, 346-547)
Auster (3, 357). Ici encore, le terme désigne le vent en général.
devin (3, 358-359). Hélénus possède le don de prophétie (cfr supra la note à 3, 295-297). Homère (Iliade, 6, 76) fait d'Hélénus, « de beaucoup le meilleur des devins ». En tout cas, c'est lui qui va délivrer à Énée la prophétie la plus longue et la plus détaillée du chant 3.
Phébus (3, 359-361). Apollon ou Phébus, le dieu de la divination, disposait de plusieurs sanctuaires oraculaires. Il a déjà été question de Delphes et de Délos ; Claros aussi va être cité. Les vers suivants vont énumérer divers procédés de divination en usage dans le monde ancien. On songera aussi à la liste de 10, 175-177, énumérant les spécialités d'Abas en matière de divination.
trépieds (3, 360). Il en a été question en 3, 92. On sait qu'à Delphes la Pythie était censée rendre ses oracles assise sur un trépied.
lauriers de Claros (3, 360). Il a déjà été question (3, 80 ; et surtout 3, 91) des liens privilégiés d'Apollon avec le laurier. À Claros par exemple, une ville d'Ionie près de Colophon, le temple d'Apollon était situé dans un bois de lauriers.
comprends les astres (3, 360). C'est l'astrologie, très importante dans l'antiquité, parfois interdite par le pouvoir, mais qui n'occupe pas une grande place dans l'Énéide.
oiseaux (3, 361). Les oiseaux donnaient leurs présages, soit par leur chant, soit par leur vol. Virgile a raconté en détail au premier chant une prédiction célèbre : l'observation d'un groupe d'oiseaux permet à une chasseresse inconnue (qui se révélera être Vénus) d'annoncer à Énée le sauvetage de sa flotte, qu'il croyait perdue (1, 393-400). Un autre présage, impliquant des oiseaux, est développé en 12, 244-265 : il est envoyé par Juturne et interprété par l'augure Tolumnius. Les augures romains étaient passés maître dans l'auspication, c'est-à-dire la divination par les oiseaux.
des manifestations divines (3, 362). Allusions aux diverses révélations et prophéties dont Énée a déjà bénéficié. Sont ainsi intervenus jusqu'ici pour l'aider : Hector (2, 268-297), Créuse (2, 776-789), Apollon (3, 94-98) et les Pénates (3, 147-171).
Céléno (3, 365). Elle avait annoncé aux Troyens qu'ils atteindraient bien l'Italie, mais qu'ils ne pourraient s'installer définitivement qu'après avoir souffert de la faim au point de dévorer leurs tables (cfr 3, 245-257).
la paix des dieux (3, 370). Une notion importante dans la religion romaine que cette pax deum ou deorum. La traduction « paix des dieux » risque d'induire en erreur. Il s'agit d'un état privilégié dans les rapports entre les hommes et les dieux ; c'est, de la part des dieux, une bienveillance agissante, une protection efficace contre les nombreux dangers qui menacent aussi bien Rome que les Romains. Ceux-ci avaient le sentiment profond que seule la pax deorum permettait succès, bonheur et même survie. Cette pax deum pouvait être rompue par la faute des hommes malgré tous leurs scrupules : ce n'était pas nécessairement une question de morale ni même de foi, la cause était beaucoup plus simplement l'inobservance d'un rite ou un empiétement sur le domaine du sacré, même involontaire. Les dieux manifestaient alors leur mécontentement et leur colère de diverses manières, et il fallait rétablir à tout prix et très vite la pax deum perdue.
dénoue les bandelettes (3, 370). Le sacrificateur quitte ses bandelettes pour prophétiser. De même les cheveux de la Sibylle de Cumes (en 6, 48) se dénouèrent lorqu'elle entra en transe. Le devin devait s'abandonner totalement et entièrement à l'inspiration divine : des noeuds quelconques risquaient de faire obstacle.
auspices (3, 374). Le terme « auspices » est un mot très important du vocabulaire religieux romain. Au sens propre, il se réfère à la divination par les oiseaux, mais son sens ici (n'entrons pas dans les détails) est qu'Énée est sous la protection spéciale de Jupiter, qui est du reste évoqué au vers suivant. C'est le roi des dieux qui a tracé le destin du héros troyen. On songera à la grande prophétie de Jupiter au livre premier (1, 254-296).
Ausonie (3, 378). C'est-à-dire Italie (cfr 3, 171).
Les Parques (3, 379). Cfr 1, 22. Les Parques sont les divinités romaines du Destin, censées présider à la destinée des individus et des peuples. En tant que déesses du Destin, elles ne laissent pas à Hélénus la possibilité de connaître tout l'avenir. Il s'agit manifestement ici d'un artifice de Virgile qui lui permet de sélectionner les prédictions d'Hélénus. À ce moment de son voyage, Énée ne doit pas encore être informé de tout.
Junon la Saturnienne (3, 380). Cfr 1, 23 et suivants. C'est un rappel de l'hostilité de Junon à l'égard des Troyens.
toute proche (3, 381). Effectivement, entre l'Épire et le talon de la botte de l'Italie, la distance n'est pas très grande, mais le but ultime du voyage est encore très lointain.
Trinacrie (3, 384). C'est la Sicile, ainsi appelée à cause de sa forme triangulaire (Trinacria veut dire en grec « à trois pointes »). Cfr 1, 195 et 3, 429.
étendue salée d'Ausonie (3, 385). La mer Tyrrhénienne.
lacs infernaux (3, 386). Le Lac Averne, en Campanie, qui passait pour être l'entrée des Enfers (cfr 3, 442 ; 7, 91), et où Énée se rendra (au début du chant 6).
l'île de Circé l'Ééenne (3, 386). Fille du Soleil et de Persé, ou d'Éétes, roi de Colchide, et d'Hécate, Circé s'était établie dans l'île d'Éa, près du promontoire de Circéi, sur la côte tyrrhénienne, entre la Campanie et le Latium. Cfr 7, 10 pour plus de détails. En fait les Troyens ne feront pas escale dans l'île de Circé.
une énorme truie (3, 389-393). C'est l'annonce de la truie prodigiale, également annoncée par le dieu Tibre (8, 42-48) et qui se présentera à Énée en 8, 81-83.
morsures à faire dans les tables (3, 394). Cfr la prophétie de Céléno, en 3, 250-257, qui se réalise en 7, 107-134.
Les destins trouveront leur voie (3, 395). Les destins parviendront à s'accomplir, d'ailleurs ils se réalisent toujours. L'expression sera répétée en 10, 113, et mise dans la bouche de Jupiter.
Apollon t'aidera (3, 395). Hélénus a conduit Énée devant le temple d'Apollon, et c'est le dieu qui va parler par la bouche du devin. Au chant 6, Apollon interviendra encore par la voix de la Sibylle de Cumes, une autre de ses prêtresses.
cette rive du littoral d'Italie (3, 396). La côte est d'Italie, sur l'Adriatique, celle qui fait face à l'Épire, où se trouvent les terres d'Hélénus.
tous les remparts (3, 398). Allusion à la Grande-Grèce (Sicile, Italie méridionale, et côte orientale de l'Italie centrale), largement colonisée par des Grecs, que les Troyens, dont ils ont détruit la ville, considèrent comme malfaisants. La Grande-Grèce ne fut colonisée que longtemps après la chute de Troie, mais Virgile veille à citer des endroits qui faisaient remonter leurs origines légendaires à des héros liés à la guerre de Troie.
Les Locriens de Naryx (3, 399). Naryx, ville de Locride, en face de l'Eubée, est la patrie d'Ajax, fils d'Oïlée. Rentrant de la guerre de Troie, ces Locriens auraient fait naufrage avec Ajax (cfr 1, 39-45) ; et certains d'entre eux auraient fondé dans le Bruttium, la ville de Locres Épizéphyrienne (aujourd'hui Gerace).
Idoménée etc. (3, 400-401). Il a déjà été question (3, 121-122 ; cfr aussi 11, 264-265 ) d'Idoménée, roi de Crète, qui, chassé de son royaume après la guerre de Troie, s'en alla fonder Salente, en Calabre (« les plaines salentines » du vers 400). Lyctus, une ville crétoise au pied du mont Dicté, symbolise ici la Crète.
Pétélie etc. (3, 401-402). Pétélie (Petelia en latin) était une ville du Bruttium, au nord de Crotone, liée à la légende de Philoctète, dont on n'envisagera ici que la dernière partie. Après la prise de Troie, Philoctète serait rentré chez lui sain et sauf (Homère, Odyssée, 3, 190), mais, chassé de Mélibée, ville de Thessalie, à la suite d'une révolte de son peuple, il serait venu s'établir dans l'Italie méridionale et y aurait fondé diverses cités dont Pétélie. En réalité Virgile ne suit pas la version (par exemple Lycophron, Alexandra, 911-912) qui faisait de Pétélie une fondation de Philoctète. Il adopte celle de Caton (Origines, III, 3 Chassignet = Servius, 3, 402) selon laquelle Philoctète aurait seulement fait édifier la muraille de la ville, fondée avant son arrivée. Quant à l'adjectif qui qualifie la ville (« humble », en latin parua), il pourrait être le résultat d'un jeu étymologique sur le nom même de Petelia, rapproché du latin petilus « mince, grêle ».
après avoir dressé des autels (3, 404). Un sacrifice pour remercier les dieux de l'heureuse traversée. Hélénus va alors évoquer certains aspects très précis du rituel romain.
tu te voileras la chevelure, etc. (3, 405-409). Contrairement aux Grecs, les Romains sacrifiaient normalement la tête couverte d'un voile. Le sacrifiant était ainsi censé s'abstraire complètement de ce qui l'entourait pour se concentrer sur la conduite de la cérémonie et éviter de la sorte les troubles qui auraient pu résulter de visions inopportunes ou intempestives. Virgile fait remonter cet usage à Énée, et Hélénus l'explique en évoquant la possibilité d'apercevoir alors « une face ennemie ». Cette précision montre que Virgile avait certainement à l'esprit des versions qui racontaient qu'Énée était en train de sacrifier lorsqu'il aperçut Diomède dans son champ de vision ; le héros se serait alors couvert la tête pour achever la cérémonie, et cet usage se serait conservé (Servius de Daniel, 2, 166 [renvoyant à Varron] ; Servius de Daniel, 3, 407 ; Plutarque, Questions romaines, 10). Quant à la couleur pourpre, elle passait pour bénéfique, protégeant contre les enchantements et les maléfices. Mais nous ne savons pas si cette couleur était imposée à l'officiant dans le rituel romain historique.
Que tes compagnons retiennent (3, 408). On est dans la sphère de l'explication étiologique. Virgile fait remonter à Énée des pratiques religieuses courantes à son époque.
Pélore (3, 411). Ce promontoire (aujourd'hui Capo di Paro) de la pointe extrême nord-est de la Sicile désigne ici le détroit de Messine. Le Pélore est mentionné aussi en 3, 687.
prends à gauche, etc. (3, 412-413). L'expression, un peu embarassée, n'est pas facile à traduire (nous avons repris en partie la traduction de J. Perret), mais l'idée est nette. Les Troyens arrivant de l'est ne doivent pas « tourner à droite », c'est-à-dire remonter vers le nord et passer par le détroit de Messine, trop dangereux (cfr les vers suivants). Ils doivent contourner la Sicile, en allant au sud, c'est-à-dire en se dirigeant à gauche.
énorme séisme, etc. (3, 414-419). Les Anciens croyaient (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 2, 204 ; Ovide, Mét., 15, 290), que la Sicile était jadis réunie à l'Italie. C'est une réalité géologique.
Scylla... Charybde (3, 420-432). Dans le détroit de Messine, Scylla est un écueil et Charybde un tourbillon voisin, tous deux très dangereux pour les navigateurs (cfr 1, 200n ; cfr aussi 7, 302). Ces deux noms sont bien connus grâce à l'expression « tomber de Charybde en Scylla » (= tomber d'un mal dans un mal pire encore). Pour Homère (Odyssée, 12, 72-125), Scylla est une sorte de monstre à six têtes, ayant chacune une triple rangée de dents, et Charybde un monstre qui trois fois par jour avale et recrache l'eau de la mer. Virgile ne s'inspire que partiellement de ces descriptions homériques; il placera d'ailleurs « des » Scylla à l'entrée des Enfers (6, 286). La légende la plus accréditée conte que Scylla, nymphe sicilienne, fut aimée de Glaucus et métamorphosée par la jalousie de Circé en un monstre horrible ; désespérée, elle se jeta à la mer où ses cris effrayaient les matelots, et où elle causait leur perte. Ovide (Mét., 13, 719-968) s'attarde également sur l'histoire de Scylla.
trinacrien de Pachynum (3, 429). Le Pachynus (ou Pachynum) est le cap situé au sud-est de la Sicile (aujourd'hui Capo di Passaro). Il constitue une des trois pointes de la Sicile ou Trinacrie. Cfr 1, 195 et 3, 384.
la grande Junon (3, 437-439). On aura noté l'emphase avec laquelle Hélénus recommande à Énée de vénérer Junon, dont l'hostilité envers les Troyens, manifeste tout au long du poème, ne s'apaisera qu'à la fin du chant 12.
envoyé en Italie (3, 440). Comme il l'avait précisé en 3, 377, Hélénus ne révèle, de l'avenir qui attend Énée, que certains éléments seulement. On ne trouve ici aucune allusion ni à Didon ni à l'escale carthaginoise. Hélénus passe directement de la Sicile à l'Italie.
Cumes (3, 441). Située en Campanie, sur la côte au nord de la baie de Naples, Cumes était une des plus anciennes colonies grecques d'Italie. Fondée par des Eubéens de Chalcis et d'Érétrie vers 750 avant Jésus-Christ, elle devint rapidement très riche, l'apogée de sa prospérité se plaçant entre 700 et 500. La tradition y plaçait le siège d'une Sibylle célèbre, la Sibylle de Cumes, dont il sera beaucoup question dans le chant 6.
lacs divins... Averne (3, 441). Près de la ville de Cumes se trouvaient plusieurs lacs, dont l'Averne (cfr 3, 386 note). Entouré de forêts épaisses, il occupait le cratère d'un ancien volcan, d'où émanaient des vapeurs sulfureuses. Les Anciens y voyaient une des entrées des Enfers. En 3, 386, Hélénus évoquait des « lacs infernaux » (inferni lacus) ; les lacs sont ici qualifiés de divins (diuinos lacus) : ce sont les mêmes. On retrouvera l'Averne plus loin (par exemple en 4, 512 ; 5, 731 ; 5, 813 ; 6, 118 ; 6, 126 ; 6, 201 ; 6, 564), toujours lié au monde souterrain des Enfers.
une prêtresse en délire (3, 443). C'est la Sibylle de Cumes, prêtresse d'Apollon, qui jouera un rôle important dans le chant 6, et dont les transes seront décrites en 6, 46-51, et 6, 77-80. La présente description (3, 443-452) de la méthode de vaticination suivie par la Sibylle est peut-être à mettre en rapport avec l'importance qu'avaient les oracles dits Sibyllins dans la religion romaine (on retrouvera ce sujet dans le commentaire du chant 6). On notera que la consultation de la Sibylle est le seul élément « italien » retenu par Hélénus, comme si le devin de Buthrote passait le relais à une autre spécialiste de l'art divinatoire.
la grande Troie (3, 462). La nouvelle Troie, plus grande que la précédente, qu'Énée fera revivre en Italie. C'est évidemment Rome.
vases de Dodone (3, 466). Dodone, en Épire, non loin de Buthrote, possédait un sanctuaire oraculaire de Jupiter. Aux branches des chênes entourant le temple, on suspendait des vases de bronze, et le bruit qu'ils faisaient, lorsqu'ils étaient secoués par le vent ou frappés par des chaînes, était interprété par les prêtres-devins. C'étaient des vases assez profonds, avec des flancs rebondis, qu'on appelait lebes. On peut supposer qu'Énée reçoit en cadeau, non pas du matériel qui avait réellement servi à Dodone, mais des vases du même type que ceux utilisés à Dodone. On a dit plus haut (à propos de la prophétie de Céléno, en 3, 250) que dans certaines formes prévirgiliennes de la légende d'Énée, le héros troyen allait consulter l'oracle de Dodone. Virgile n'a pas retenu ce motif, mais il a veillé à évoquer subtilement cette version ancienne.
cuirasse (3, 467). Une cuirasse du même genre (cotte de mailles) servira de deuxième prix en 5, 259-260, lors des régates.
armes de Néoptolème (3, 469). Ou Pyrrhus, auquel Hélénus avait succédé à Buthrote, on l'a dit plus haut (3, 295-297). Il avait hérité du royaume, de l'épouse (Andromaque) et des armes.
des pilotes (3, 470). Des pilotes pour conduire la flotte troyenne de l'autre côté de la mer.
l'interprète de Phébus (3, 474). Hélénus, prêtre d'Apollon et devin.
couche de Vénus (3, 475). Énée est le fils d'Anchise et de Vénus. Cfr 1, 228-229 avec la note.
deux fois (3, 476). La première fois, lorsque Hercule avait détruit Pergame pour punir de son parjure Laomédon, père de Priam ; la seconde fois, c'est le sac de Troie par les Grecs, qui fait l'objet d'une grande partie du chant 2 (cfr 2, 642-643 et 8, 290 avec les notes).
Ausonie, etc. (3, 477-479). Hélénus, plein de déférence à l'égard d'Anchise, lui répète ce qu'il a dit à Énée (3, 381-384) ; la partie de l'Italie réservée aux Troyens est très loin de l'Épire, sur la côte tyrrhénienne donc.
chlamyde phrygienne (3, 484). La chlamyde était un manteau léger et court, provenant de la Thessalie ou de la Macédoine, et qui de là fut introduit dans les autres régions de la Grèce. On pouvait l'ajuster et le porter de beaucoup de manières. À l'époque classique, c'était notamment le vêtement de cheval ordinaire des jeunes gens d'Athènes. Plus tard, à partir d'Alexandre, la chlamyde était devenue un vêtement de luxe, parfois brodé d'or ou teint de pourpre. Didon en porte une (4, 137), de même que Pallas, lorsqu'il quitte Pallantée avec Énée et les Arcadiens pour rejoindre l'armée étrusque (8, 588). Une chamlyde d'or est offerte comme prix lors des régates (5, 250). Celle de Chlorée (11, 775), qui séduit Camille, était particulièrement soignée. À Rome, c'était surtout un vêtement de guerre et de luxe : Scipion, Sylla, portaient souvent une chlamyde. Les chlamydes étaient souvent brodées, et la broderie passait pour une invention phrygienne (phrygium opus).
Astyanax (3, 489). Le fils d'Andromaque, mort à Troie (cfr 2, 457 ; et 3, 304 avec la note). Ascagne lui ressemble. Dans la présentation de cette ressemblance, Virgile s'est probablement inspiré d'Homère (Odyssée, 4, 149-150) où il est question de Télémaque et d'Ulysse.
Soyez heureux (3, 493). Cfr 1, 437 pour un sentiment analogue.
l'image du Xanthe et une Troie (3, 497). Ils ont reconstruit une petite Troie, à l'image de la grande (cfr 3, 349-351).
sous des auspices meilleurs (3, 493). Allusion à la cérémonie de la prise des auspices lors des fondations de cités. Puisse la ville d'Hélénus avoir été fondée « sous de meilleurs auspices » que Troie, et connaître un sort meilleur ! Puisse Buthrote être mieux protégée des Grecs que Troie ! Dans l'histoire, les descendants de Pyrrhus régnèrent en Épire jusqu'en 232 avant Jésus-Christ. « L'Épire, devenue alors une république, ravagée par des guerres intestines, tomba sous la domination des Macédoniens, puis sous celle des Romains, qui la rattachèrent tour à tour à la province de Macédoine, et à celle d'Achaïe » (M. Rat, Virgile. Énéide, 1965, p. 315, n. 735).
dans le Tybris (3, 500). C'est en effet par l'embouchure du Tibre, à Ostie, qu'Énée pénètre dans le royaume de Latinus, qui va devenir le sien (cfr 7, 25-36). Énée utilise la forme grecque Thybris, comme l'avait fait Créuse dans sa prophétie à la fin du chant 2, où elle avait parlé de « Thybris lydien » (2, 782).
Hespérie et l'Épire (3, 503-505). Allusion aux liens existant entre ces deux régions à l'époque augustéenne. On a déjà dit (3, 276, avec la note) que pour commémorer la victoire d'Actium, Octave avait fondé la ville de Nicopolis en Épire. La loi d'établissement spécifiait que les habitants seraient apparentés aux Romains (cognati). On a également retrouvé récemment à Buthrote une inscription montrant que la ville avait comme protecteur (patronus) Lucius Domitius Ahénobarbus, qui était apparenté à l'empereur Auguste (H.-P. Stahl, dans Vergil's Aeneid, Londres, 1998, p. 45-46).
Dardanus (3, 503). Sur cet ancêtre des Troyens, que Virgile fait venir d'Italie, cfr 1, 380 avec la note.
les monts Cérauniens (3, 506). Chaîne de montagne de la côte de l'Épire, au nord de Buthrote. Les Troyens remontent donc vers Acroceraunia, qui est l'endroit de l'Épire le plus proche de l'Italie. C'est là qu'ils vont traverser. Chez Denys d'Halicarnasse (I, 51, 2), les Troyens partent d'Onchesmos, qui est beaucoup plus au sud et où, selon certaines versions, Anchise serait mort.
la terre désirée (3, 509). L'expression n'est pas simple à comprendre. Les Troyens ne sont pas encore en Italie, mais toujours en Épire.
désignons par le sort (3, 510). Sans doute les rameurs qui devront oeuvrer le lendemain. On pouvait dès lors ne pas perdre de temps en cas de départ précipité.
Nuit, guidée par les Heures (3, 512). Le char de la Nuit était tiré dans le ciel par les Heures (cfr 5, 721). Dans l'Énéide, les Heures ne sont mentionnées qu'ici. Filles de Zeus et de Thémis, soeurs des Moires, les Heures étaient des divinités de la nature, présidant notamment au cycle de la végétation, et des divinités de l'ordre, assurant le maintien de la société. C'est plus tard seulement qu'elles en arrivèrent - c'est le cas ici - à personnifier les heures du jour.
Palinure (3, 513-517). Le pilote d'Énée dont il a été question en 3, 201-202. Chez Homère aussi (Odyssée, 5, 271-277), Ulysse observe les étoiles pour guider son radeau.
Arcture etc. (3, 516). Ce vers est intégralement repris de 1, 744, auquel on se reportera pour le commentaire.
Orion (3, 517). Le chasseur Orion avait été transformé par Diane en une constellation portant son nom. Deux rangs d'étoiles forment son baudrier et son épée. Il en est question à plusieurs reprises dans l'Énéide (la première mention est en 1, 535 ; cfr aussi 4, 52 ; 7, 719 ; 10, 763-765).
Achate (3, 523). Le compagnon très fidèle d'Énée (le fidus Achates), très souvent cité (cfr 1, 120 avec la note).
pare d'une couronne, etc. (3, 525-529). À tous les moments importants, les rites et les prières sont de rigueur. Pour les cratères ornés de feuilles ou de guirlandes, cfr 1, 724 et la note.
poupe (3, 527). Où étaient placées les images des dieux protecteurs.
un port (3, 530-536). Le vers suivant montre qu'il s'agit de Castrum Minervae (aujourd'hui Castro) en Calabre ; le temple, de loin, semble proche du rivage, bien qu'il soit à quelque distance. C'était pour les marins un point de repère.
présage (537). À leur arrivée en Italie, les Troyens sont à l'affût du moindre signe, dans lequel ils verront un présage.
quatre chevaux, etc. (3, 537-543). Ce présage rappelle celui de la tête de cheval découverte par les fondateurs de Carthage à leur arrivée en Libye (1, 441-445). Par ailleurs les quatre chevaux blancs évoquent les cérémonies triomphales à Rome (cfr le triomphe de Camille chez Tite-Live, 5, 23-25). Comme l'écrit J. Perret (Virgile. Énéide, I, 1981, p. 181, « dans l'imagerie virgilienne, le cheval symbolise la guerre [...]. Il n'est donc pas douteux que l'omen du cheval est présage de guerre, même si, au terme, la guerre doit s'achever par la célébration d'un triomphe ». L'interprétation d'Anchise est tout à fait normale. Le lecteur pense aussi, bien sûr, à toutes les guerres historiques que mena Rome, avant que ne s'instaurent le triomphe d'Auguste, et la « paix romaine ».
Pallas aux armes sonores (3, 544). La déesse du lieu, Minerve, est désignée ici par son équivalent grec, Pallas, et l'adjectif "aux armes sonores" (armisona en latin) insiste sur ses aspects guerriers.
préceptes d'Hélénus (3, 546). On renverra aux recommandations d'Hélénus, en particulier 3, 403-409, pour le rituel de la tête voilée, et 3, 437-440, pour la vénération spéciale que les Troyens doivent témoigner à Junon.
Junon d'Argos (3, 547). Héra avait à Argos un temple célèbre, avec une imposante statue, chef d'oeuvre de Polyclète.
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