Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant III (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante


ÉNÉIDE, LIVRE III

 

LIVRE DES VOYAGES ET DES PROPHÉTIES

Passage de Grèce en Sicile (3, 356-547)

La prophétie d'Hélénus (3, 356-462)

Énée, assuré du secours des dieux, mais inquiet suite à la prophétie de Céléno, consulte le devin Hélénus sur la manière d'affronter les périls annoncés. Hélénus, après les rites d'usage, au seuil du temple se met à prophétiser : Énée aboutira et s'installera en Italie, mais seulement après de longues errances sur les mers, dont le présage de la truie blanche marquera le terme. Protégé d'Apollon, il n'a pas à redouter la prédiction de Céléno (3, 356-395).

Le devin lui conseille encore d'éviter les cités grecques du littoral de l'Italie et de s'en éloigner, après avoir jeté l'ancre un moment pour accomplir des voeux selon des rites bien précis et à perpétuer. Il lui recommande aussi de ne pas gagner directement la terre promise par le détroit de Messine, mais de contourner la Sicile, autrefois rattachée à l'Italie, et d'éviter ainsi les écueils des effrayantes Scylla et Charybde (3, 396-432).

Après avoir honoré Junon – obligation importante entre toutes – , Énée devra faire étape à Cumes, où la Sibylle, dûment vénérée, lui fera des révélations et l'aidera de ses conseils et de sa protection, pour venir à bout de toutes ses épreuves.
Hélénus termine sa prophétie en souhaitant à Énée de contribuer à la grandeur de Troie (3, 433-462).

Iamque dies alterque dies processit, et aurae

uela uocant tumidoque inflatur carbasus austro.

His uatem adgredior dictis ac talia quaeso :

ʻ Troiugena, interpres diuom, qui numina Phoebi,

Et déjà un jour s'est écoulé, puis un autre ; les brises

invitent nos voiles, dont la toile se gonfle sous l'Auster.

J'aborde le devin et le questionne en ces termes :

ʻFils de Troie, interprète des dieux, qui de Phébus comprends

 

qui tripodas, Clarii laurus, qui sidera sentis,

et uolucrum linguas et praepetis omina pennae,

fare age  –  namque omnem cursum mihi prospera dixit

religio, et cuncti suaserunt numine diui

Italiam petere et terras temptare repostas :

la volonté, ses trépieds, les lauriers de Claros, le message des astres,

le langage des oiseaux et les présages qu'annonce leur vol rapide,

allons, parle : en effet des manifestations divines encourageantes

m'ont indiqué toute ma route et les dieux unanimes m'ont persuadé

de gagner l'Italie et de chercher l'accès de ces terres lointaines ;

3, 360

sola nouum dictuque nefas Harpyia Celaeno

prodigium canit, et tristis denuntiat iras,

obscenamque famem –  quae prima pericula uito ?

Quidue sequens tantos possim superare labores ? ʼ

Hic Helenus, caesis primum de more iuuencis,

seule, la Harpye Céléno prophétise un prodige inouï,

sacrilège à rapporter, et elle annonce de cruelles colères

et une famine abominable.  Dis-moi quels périls éviter d'abord ?

Quelle route suivre, pour surmonter de telles épreuves ? ʼ

Alors Hélénus, après un sacrifice rituel de jeunes taureaux,

3, 365

exorat pacem diuom, uittasque resoluit

sacrati capitis, meque ad tua limina, Phoebe,

ipse manu multo suspensum numine ducit,

atque haec deinde canit diuino ex ore sacerdos :

ʻ Nate dea,   nam te maioribus ire per altum

implore la paix des dieux ; après avoir dénoué les bandelettes

autour de sa tête sacrée, il me prend la main et, ô Phébus, me conduit

plein de crainte devant la toute puissance divine, au seuil de ton temple.

Le prêtre enfin, de sa bouche inspirée, énonce cette prophétie :

ʻ Fils de déesse, tu vogues sur la mer sous de puissants auspices,

3, 370

auspiciis manifesta fides : sic fata deum rex

sortitur, uoluitque uices ; is uertitur ordo ;

pauca tibi e multis, quo tutior hospita lustres

aequora et Ausonio possis considere portu,

expediam dictis ; prohibent nam cetera Parcae

c'est une promesse manifeste ; ainsi le roi des dieux distribue

et alterne les destinées ; ainsi se déroule l'ordre des choses ;

pour que tu parcoures avec plus de sécurité les mers traversées

 et que tu puisses te fixer en un port d'Ausonie,  je te dévoilerai 

quelques points parmi beaucoup d'autres ; car les Parques empêchent

3, 375

scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno.

Principio Italiam, quam tu iam rere propinquam

uicinosque, ignare, paras inuadere portus,

longa procul longis uia diuidit inuia terris.

Ante et Trinacria lentandus remus in unda,

Hélénus de connaître les autres et Junon la Saturnienne lui interdit de parler.

Tout d'abord, de cette Italie que tu imagines déjà toute proche,

de ces ports voisins où, dans ton ignorance, tu es prêt à pénétrer,

une longue route te sépare, à peine tracée dans des terres lointaines .

Tu devras d'abord faire plier tes rames dans la mer de Trinacrie,

3, 380

et salis Ausonii lustrandum nauibus aequor,

infernique lacus, Aeaeaeque insula Circae,

quam tuta possis urbem componere terra :

signa tibi dicam, tu condita mente teneto :

cum tibi sollicito secreti ad fluminis undam

tu devras avec tes navires parcourir l'étendue salée d'Ausonie,

et dépasser les lacs infernaux et l'île de Circé l'Ééenne,

avant de pouvoir établir une ville dans une terre sûre.

Je te dirai des signes,  retiens-les, enfouis dans ta mémoire.

Lorsque, plein d'inquiétude, au bord d'un cours d'eau écarté

3, 385

litoreis ingens inuenta sub ilicibus sus

triginta capitum fetus enixa iacebit.

alba, solo recubans, albi circum ubera nati,

is locus urbis erit, requies ea certa laborum.

Nec tu mensarum morsus horresce futuros :

tu découvriras sous les chênes de la rive, couchée par terre,

une énorme truie, mère d'une portée de trente porcelets,

toute blanche avec, blancs aussi, ses petits pendus à ses mamelles,

là sera le site de la ville, le repos assuré après tes épreuves.

Et ne sois pas horrifié par ces morsures à faire dans les tables :

3, 390

fata uiam inuenient, aderitque uocatus Apollo.

 

Has autem terras, Italique hanc litoris oram,

proxuma quae nostri perfunditur aequoris aestu,

effuge ; cuncta malis habitantur moenia Grais.

Hic et Narycii posuerunt moenia Locri,

les destins trouveront leur voie et à ton appel Apollon t'aidera.

 

Toutefois fuis ces terres et cette rive du littoral d'Italie

toute proche, baignée par notre mer agitée ;

tous ces remparts abritent des Grecs malfaisants.

Ici, les Locriens de Naryx ont établi leurs murailles

3, 395

et Sallentinos obsedit milite campos

Lyctius Idomeneus ; hic illa ducis Meliboei

parua Philoctetae subnixa Petelia muro.

Quin, ubi transmissae steterint trans aequora classes,

et positis aris iam uota in litore solues,

et Idoménée de Lyctus occupe avec ses troupes

les plaines de Salente ; ici, l'humble Pétélie s'appuie

sur la muraille de Philoctète, le chef  de Mélibée.

De plus, quand ta flotte aura jeté l'ancre de l'autre côté de la mer,

après avoir dressé des autels, tu accompliras tes voeux sur le rivage.

3, 400

purpureo uelare comas adopertus amictu,

ne qua inter sanctos ignis in honore deorum

hostilis facies occurrat et omina turbet.

Hunc socii morem sacrorum, hunc ipse teneto :

hac casti maneant in religione nepotes.

Drapé dans un tissu de pourpre, tu te voileras la chevelure

pour éviter que, entre les feux sacrés en l'honneur des dieux,

n'apparaisse une face ennemie qui vienne troubler les présages.

Ces rites sacrés, que tes compagnons les retiennent, et toi aussi,

et que tes descendants perpétuent fidèlement ce rituel sacré.

 

3, 405

Ast ubi digressum Siculae te admouerit orae

uentus, et angusti rarescent claustra Pelori,

laeua tibi tellus et longo laeua petantur

aequora circuitu : dextrum fuge litus et undas.

Haec loca ui quondam et uasta conuolsa ruina

Mais, après ton départ, lorsque le vent t'aura poussé au rivage de Sicile,

quand les barrières de l'étroit Pélore commenceront à s'estomper,

prends à gauche vers la terre, à gauche aussi vers la mer,

en un large circuit. Évite à ta droite le rivage et les eaux qui le baignent.

Ces lieux furent autrefois violemment arrachés par un énorme séisme

3, 410

‒ tantum aeui longinqua ualet mutare uetustas 

dissiluisse ferunt, cum protinus utraque tellus

una foret ; uenit medio ui pontus et undis

Hesperium Siculo latus abscidit, aruaque et urbes

litore diductas angusto interluit aestu.

tant l'ancienneté d'un temps reculé entraîne de changements

et furent séparés, dit-on, alors que les terres ne faisaient qu'une

se touchant l,une et l'autre ; la mer déchaînée s'introduisit entre elles

et coupa l'Hespérie de la Sicile, baignant de ses flots bouillonnants

les campagnes et les cités des rivages séparés par un étroit chenal.

3, 415

Dextrum Scylla latus, laeuum implacata Charybdis

obsidet, atque imo barathri ter gurgite uastos

sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras

erigit alternos et sidera uerberat unda.

At Scyllam caecis cohibet spelunca latebris,

Scylla occupe le côté droit ; sur la gauche Charybde veille,

implacable, monstre qui, au fond d'un abîme tourbillonnant,

engloutit par trois fois dans les profondeurs des vagues énormes,

qu'il rejette à chaque fois dans les airs, frappant les astres de son onde.

Mais, Scylla, confinée dans une caverne aux sombres recoins

3, 420

ora exsertantem et nauis in saxa trahentem.

Prima hominis facies et pulchro pectore uirgo

pube tenus, postrema immani corpore pistrix,

delphinum caudas utero commissa luporum.

Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni

laisse apparaître sa tête et attire les navires sur les rochers.

Par le haut, elle a figure humaine, vierge au tronc admirable

jusqu'au pubis ; par le bas, c'est un  monstre marin difforme

comportant une queue de dauphin jointe à un ventre de loup.

Mieux vaut longer le promontoire trinacrien de Pachynum,

3, 425

cessantem, longos et circumflectere cursus,

quam semel informem uasto uidisse sub antro

Scyllam, et caeruleis canibus resonantia saxa.

Praeterea, si qua est Heleno prudentia, uati

si qua fides, animum si ueris implet Apollo,

en prenant ton temps, et faire un long détour, qu'avoir vu

 une fois dans sa vaste caverne la hideuse Scylla et ses écueils

retentissants des aboiements de ses chiens couleur de mer.

En outre, si le devin Hélénus jouit de quelque sagesse,

s'il est digne de foi, si Apollon inspire la vérité à son coeur,

3, 430

unum illud tibi, nate dea, proque omnibus unum

praedicam, et repetens iterumque iterumque monebo :

Iunonis magnae primum prece numen adora ;

Iunoni cane uota libens, dominamque potentem

supplicibus supera donis : sic denique uictor

fils de déesse, je te dirai cette  chose, de toutes la plus importante,

et, te la répétant toujours et toujours, je te donnerai ce conseil :

en premier lieu, adore et prie la divinité de la grande Junon,

à Junon, plais-toi à psalmodier des voeux, et par tes dons de suppliant

 fléchis cette puissante dominatrice : c'est ainsi qu'en vainqueur

3, 435

Trinacria finis Italos mittere relicta.

 

Huc ubi delatus Cumaeam accesseris urbem,

diuinosque lacus, et Auerna sonantia siluis,

insanam uatem aspicies, quae rupe sub ima

fata canit, foliisque notas et nomina mandat.

enfin tu quitteras la Trinacrie et seras envoyé en Italie.

 

Lorsque, emporté là-bas, tu auras rejoint la ville de Cumes,

ses lacs divins et l'Averne tout bruissant de ses forêts,

tu apercevras une prêtresse en délire qui, sous un rocher creux,

prophétise des destinées, notant les noms sur des feuilles d'arbres.

3, 440

Quaecumque in foliis descripsit carmina uirgo,

digerit in numerum, atque antro seclusa relinquit.

Illa manent immota locis, neque ab ordine cedunt ;

uerum eadem, uerso tenuis cum cardine uentus

impulit et teneras turbauit ianua frondes,

Tous les oracles que la vierge a  inscrits sur ces feuilles,

elle les classe en bon ordre et les laisse enfermés dans son antre.

Ils restent bien en ordre, immobiles, sans quitter à  leur place.

Mais, quand un faible vent a soufflé et quand la porte, en pivotant,

a dispersé ces tendres frondaisons, cette même prêtresse,

3, 445

numquam deinde cauo uolitantia prendere saxo,

nec reuocare situs aut iungere carmina curat :

inconsulti abeunt, sedemque odere Sibyllae.

Hic tibi ne qua morae fuerint dispendia tanti,

quamuis increpitent socii, et ui cursus in altum

au creux de son antre, ne se soucie pas ensuite de les saisir au vol,

ni de les remettre en place ni de reconstituer les poèmes :

on s'en va, sans  réponse, et on déteste le séjour de la Sibylle.

Pour toi, t'attarder là ne devrait pas être trop grande perte de temps,

même si  tes compagnons protestent, même si un violent l'appel du large

3, 450

uela uocet, possisque sinus implere secundos,

quin adeas uatem precibusque oracula poscas

ipsa canat, uocemque uolens atque ora resoluat.

Illa tibi Italiae populos uenturaque bella,

et quo quemque modo fugiasque ferasque laborem

presse tes voiles et si un vent favorable te permet de les gonfler ;

va trouver la prêtresse, implore-la et demande-lui de chanter ses oracles :

qu'elle consente à faire entendre sa voix, à desserrer les lèvres.

Elle t'expliquera  les peuples d'Italie, et les guerres futures,

elle te dira comment éviter ou supporter toutes les épreuves

3, 455

expediet, cursusque dabit uenerata secundos.

Haec sunt, quae nostra liceat te uoce moneri.

Vade age, et ingentem factis fer ad aethera Troiam. ʼ

et, vénérée par toi, elle t'accordera une heureuse traversée.

Voilà les révélations qu'il m'est permis de t'annoncer par ma voix.

Allons, va, et que tes exploits élèvent jusqu'aux astres une Troie majestueuse ʼ.

3, 460

 

Les adieux et le départ de Buthrote (3, 463-505)

Hélénus fait transporter sur les navires des Troyens des présents abondants et précieux, les armes somptueuses de Pyrrhus, des chevaux et des armes. Tandis qu'Anchise veut activer les opérations de départ, Hélénus, plein de déférence, l'encourage à partir au plus tôt pour la partie de l'Ausonie qu'Apollon destine aux Troyens (3, 463-481).

Andromaque à son tour offre de somptueux présents faits de ses mains, destinés surtout à Ascagne, en souvenir d'Astyanax. Énée enfin estime dignes d'envie ses compatriotes installés à Buthrote, leur nouvelle Troie, en leur souhaitant un avenir propère et paisible ; puis il promet, s'il réussit à installer sa cité sur les bords du Tibre, d'établir des liens d'amitié entre l'Italie et l'Épire (482-505).

Quae postquam uates sic ore effatus amico est,

dona dehinc auro grauia sectoque elephanto

Ensuite le devin, après avoir prononcé ces paroles amicales,

fait porter de lourds présents d'or et d'ivoire ciselé

 

 imperat ad nauis ferri, stipatque carinis

ingens argentum, Dodonaeosque lebetas,

loricam consertam hamis auroque trilicem,

et conum insignis galeae cristasque comantis,

arma Neoptolemi ; sunt et sua dona parenti.

sur les navires ; il fait entasser dans nos carènes

un monceau d'argent et des vases de Dodone,

une cuirasse de triple épaisseur, tressée de fils et de crochets d'or,

et un casque au cimier magnifique avec son épais panache,

 les armes de Néoptolème. Mon père aussi a ses propres présents.

3, 465

Addit equos, additque duces ;

remigium supplet ; socios simul instruit armis.

Interea classem uelis aptare iubebat

Anchises, fieret uento mora ne qua ferenti.

Quem Phoebi interpres multo compellat honore :

De surcroît, il offre des chevaux, des pilotes ;

il complète nos rameurs, et arme aussi mes compagnons.

Anchise pendant ce temps ordonnait de hisser les voiles,

pour éviter de prendre du retard, le vent étant favorable.

L'interprète de Phébus s'adresse à lui, avec grande déférence :

3, 470

ʻ Coniugio, Anchise, Veneris dignate superbo,

cura deum, bis Pergameis erepte ruinis,

ecce tibi Ausoniae tellus ; hanc arripe uelis.

Et tamen hanc pelago praeterlabare necesse est ;

Ausoniae pars illa procul, quam pandit Apollo.

ʻ Anchise, jugé digne de partager la brillante couche de Vénus,

protégé des dieux, par deux fois arraché au désastre de Troie,

la terre d'Ausonie est là, devant toi :  saisis-la. à pleines voiles.

Toutefois, cette terre, tu dois absolument en longer le rivage par la mer,

car elle est bien loin la partie de l'Ausonie qu'ouvre Apollon.

3, 475

Vade ʼ ait ʻO felix nati pietate. Quid ultra

prouehor, et fando surgentis demoror austros ? ʼ

 

Nec minus Andromache digressu maesta supremo

fert picturatas auri subtemine uestes

et Phrygiam Ascanio chlamydem nec cedit honore,

Va, dit-il, ô heureux père d'un fils pieux. Pourquoi m'étendre

davantage et par mes paroles faire attendre l'Auster qui se lève ? ʼ

 

Andromaque elle aussi, triste au moment de l'ultime adieu,

apporte des vêtements brodés d'or et une chlamyde phrygienne

 pour Ascagne, qu' elle ne lésine à honorer,

3, 480

textilibusque onerat donis, ac talia fatur :

ʻAccipe et haec, manuum tibi quae monumenta mearum

sint, puer, et longum Andromachae testentur amorem,

coniugis Hectoreae. Cape dona extrema tuorum,

O mihi sola mei super Astyanactis imago :

le chargeant de tissus somptueux, puis prononce ces paroles :

ʻ Prends ces objets faits de mes mains, qu'ils te soient un souvenir,

cher enfant, et une preuve de la tendresse infinie d'Andromaque,

l'épouse d'Hector. Reçois ces derniers présents des tiens,

toi, la seule image qui me reste de mon cher Astyanax :

3, 485

sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat ;

et nunc aequali tecum pubesceret aeuo. ʼ

Hos ego digrediens lacrimis adfabar obortis :

ʻ Viuite felices, quibus est fortuna peracta

iam sua ; nos alia ex aliis in fata uocamur.

il avait tes yeux, il avait tes mains, les traits de ton visage,

et aujourd'hui, de ton âge, il grandirait avec toi ʼ.

Moi, en prenant congé j'étais en larmes et leur disais :

ʻ Soyez heureux, vous dont la destinée s'est accomplie ;

nous, nous sommes appelés d'aventures en aventures.

3, 490

Vobis parta quies ; nullum maris aequor arandum,

arua neque Ausoniae semper cedentia retro

quaerenda. Effigiem Xanthi Troiamque uidetis

quam uestrae fecere manus, melioribus, opto,

auspiciis, et quae fuerit minus obuia Graiis.

Vous avez trouvé le repos : plus de mer à arpenter ;

les terres d'Ausonie qui toujours reculent, vous n'avez plus

à les chercher. Vous voyez l'image du Xanthe et une Troie

façonnée par vos mains, sous des auspices meilleurs,

je le souhaite, et moins en butte à l'hostilité des Grecs !

3, 495

Si quando Thybrim uicinaque Thybridis arua

intraro, gentique meae data moenia cernam,

cognatas urbes olim populosque propinquos,

Epiro, Hesperia, quibus idem Dardanus auctor

atque idem casus, unam faciemus utramque

Si un jour je pénètre dans le Thybris et les champs voisins,

si je découvre les murailles offertes à ma race,

alors, ces cités unies par le sang et ces peuples apparentés,

l'Hespérie et l'Épire,  qui ont même ancêtre, Dardanus,

et même destin, ces deux Troies en nos coeurs nous les unirons ,

3, 500

Troiam animis ; maneat nostros ea cura nepotes. ʼ

en une seule cité ; puisse ce souci subsister chez nos descendants ʼ.

3, 505

 

Premiers contacts avec l'Italie (3, 506-547)

En quittant Buthrote, la flotte troyenne se dirige, en longeant la côte, vers l'endroit d'où le passage vers l'Italie est le plus court. Elle s'y installe là, mais Palinure le pilote, à l'affût du moment favorable, sonne le départ dès le milieu de la nuit (3, 506-520).

Au point du jour, les Troyens aperçoivent la terre d'Italie qu'ils saluent avec joie ; Anchise s'empresse d'invoquer la bienveillance des dieux. Bientôt le groupe accoste à Castrum Minervae, un port bien protégé, dominé par un temple de Minerve. La vue de quatre chevaux blancs est considérée par Énée comme un premier présage sur le sol italien, présage qu'Anchise interprète aussitôt comme annonciateur de guerre, mais aussi de paix. Ensuite, les Troyens honorent d'abord Pallas-Minerve, la déesse du lieu, puis Junon (3, 521-547).

Prouehimur pelago uicina Ceraunia iuxta,

unde iter Italiam cursusque breuissimus undis.

Sol ruit interea et montes umbrantur opaci ;

sternimur optatae gremio telluris ad undam,

Emportés sur la mer, nous longeons les monts Cérauniens voisins ;

c'est de là que le trajet et le passage vers l'Italie sont les plus courts.

Cependant le soleil précipite sa course, et les monts se couvrent d'ombres ;

nous nous couchons  au sein de la terre désirée, près de la mer,

sortiti remos, passimque in litore sicco

corpora curamus ; fessos sopor inrigat artus.

Necdum orbem medium Nox horis acta subibat :

haud segnis strato surgit Palinurus et omnis

explorat uentos, atque auribus aera captat ;

désignons par le sort les rameurs et, dispersés au sec sur le rivage,

nous reposons nos corps ; le sommeil gagne nos membres épuisés.

La Nuit, guidée par les Heures, n'était pas encore en milieu de course :

toujours attentif, Palinure surgit de sa couche, observe les vents,

et, oreille tendue, il cherche à capter le mouvement de l'air ;

3, 510

sidera cuncta notat tacito labentia caelo,

Arcturum pluuiasque Hyadas geminosque Triones,

armatumque auro circumspicit Oriona.

Postquam cuncta uidet caelo constare sereno,

dat clarum e puppi signum ; nos castra mouemus,

il note tous les glissements des astres dans le ciel silencieux,

l'Arcture et les Hyades chargées de pluies, et les deux Ourses,

tandis que ses regards découvrent Orion tout armé d'or.

Quand il voit le calme régner partout dans le ciel,

de la poupe il lance  un signal clair ; nous levons le camp,

3, 515

temptamusque uiam et uelorum pandimus alas.

 

Iamque rubescebat stellis Aurora fugatis,

cum procul obscuros collis humilemque uidemus

Italiam. ʻ Italiam ʼ primus conclamat Achates,

Italiam laeto socii clamore salutant.

et nous osons prendre la route, déployant les ailes de nos voiles.

 

Déjà, l'Aurore avait chassé les étoiles et rougeoyait,

quand, au loin, nous apercevons des collines sombres

et  une terre basse, l'Italie. ʻ L'Italie ʼ, s'écrie le premier Achate ;

et tous, de leurs clameurs joyeuses, de saluer l'Italie.

3, 520

Tum pater Anchises magnum cratera corona

induit, impleuitque mero, diuosque uocauit

stans celsa in puppi :

ʻ Di maris et terrae tempestatumque potentes,

ferte uiam uento facilem et spirate secundi. ʼ

Alors, mon père Anchise pare d'une couronne

un grand cratère, qu'il emplit de vin pur ; et il invoque les dieux

dressé en haut de la poupe :

ʻ Dieux, maîtres de la mer, de la terre, et des tempêtes,

que le vent, sous votre inspiration bienveillante, facilite notre route ʼ.

3, 525

Crebrescunt optatae aurae portusque patescit

iam propior, templumque adparet in arce Mineruae.

Vela legunt socii et proras ad litora torquent.

Portus ab Euroo fluctu curuatus in arcum,

obiectae salsa spumant aspargine cautes ;

Les brises désirées s'intensifient, et un port s'ouvre devant nous,

déjà proche, et sur une hauteur apparaît un temple de Minerve.

Les matelots carguent les voiles et tournent leurs proues vers le rivage.

Du côté des vagues du levant, le port est courbé en forme d'arc,

barré par des écueils qui bouillonnent, aspergés d'écume salée,

3, 530

ipse latet ; gemino demittunt bracchia muro

turriti scopuli, refugitque ab litore templum.

Quattuor hic, primum omen, equos in gramine uidi

tondentis campum late, candore niuali.

Et pater Anchises : ʻ Bellum, O terra hospita, portas

lui est caché : formant une double muraille, tels des tours,

des rochers étendent leurs bras, et le temple s'écarte du rivage.

Là dans l'herbe j'aperçus, premier présage, quatre chevaux,

d'une blancheur de neige, qui broutaient dans une vaste plaine.

Alors mon père Anchise : ʻ Terre accueillante, tu es porteuse de guerre ;

3, 535

bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.

Sed tamen idem olim curru succedere sueti

quadrupedes, et frena iugo concordia ferre ;

spes et pacis ʼait. Tum numina sancta precamur

Palladis armisonae, quae prima accepit ouantis,

on arme les chevaux pour la guerre, ces bêtes sont une menace de guerre.

Mais pourtant, un jour, dressés à être attelés à des chars,

 ces mêmes chevaux, sous le joug, supportent des freins accordés ;

c'est aussi un espoir de paix ʼ. Alors, nous invoquons la puissance sacrée

de Pallas aux armes sonores qui, la première, reçut nos cris de joie ;

3, 540

et capita ante aras Phrygio uelamur amictu ;

praeceptisque Heleni, dederat quae maxima, rite

Iunoni Argiuae iussos adolemus honores.

ensuite, devant les autels, la tête voilée d'un tissu phrygien,

suivant les grands préceptes d'Hélénus,  selon les rites

nous brûlons les offrandes requises en l'honneur de Junon d'Argos.

3, 545

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Notes (3, 346-547)

Auster (3, 357). Ici encore, le terme désigne le vent en général.

devin (3, 358-359). Hélénus possède le don de prophétie (cfr supra la note à 3, 295-297). Homère (Iliade, 6, 76) fait d'Hélénus, « de beaucoup le meilleur des devins ». En tout cas, c'est lui qui va délivrer à Énée la prophétie la plus longue et la plus détaillée du chant 3.

Phébus (3, 359-361). Apollon ou Phébus, le dieu de la divination, disposait de plusieurs sanctuaires oraculaires. Il a déjà été question de Delphes et de Délos ; Claros aussi va être cité. Les vers suivants vont énumérer divers procédés de divination en usage dans le monde ancien. On songera aussi à la liste de 10, 175-177, énumérant les spécialités d'Abas en matière de divination.

trépieds (3, 360). Il en a été question en 3, 92. On sait qu'à Delphes la Pythie était censée rendre ses oracles assise sur un trépied.

lauriers de Claros (3, 360). Il a déjà été question (3, 80 ; et surtout 3, 91) des liens privilégiés d'Apollon avec le laurier. À Claros par exemple, une ville d'Ionie près de Colophon, le temple d'Apollon était situé dans un bois de lauriers.

des astres (3, 360). C'est l'astrologie, très importante dans l'antiquité, parfois interdite par le pouvoir, mais qui n'occupe pas une grande place dans l'Énéide.

oiseaux (3, 361). Les oiseaux donnaient leurs présages, soit par leur chant, soit par leur vol. Virgile a raconté en détail au premier chant une prédiction célèbre : l'observation d'un groupe d'oiseaux permet à une chasseresse inconnue (qui se révélera être Vénus) d'annoncer à Énée le sauvetage de sa flotte, qu'il croyait perdue (1, 393-400). Un autre présage, impliquant des oiseaux, est développé en 12, 244-265 : il est envoyé par Juturne et interprété par l'augure Tolumnius. Les augures romains étaient passés maître dans l'auspication, c'est-à-dire la divination par les oiseaux.

des manifestations divines (3, 362). Allusions aux diverses révélations et prophéties dont Énée a déjà bénéficié. Sont ainsi intervenus jusqu'ici pour l'aider : Hector (2, 268-297), Créuse (2, 776-789), Apollon (3, 94-98) et les Pénates (3, 147-171).

Céléno (3, 365). Elle avait annoncé aux Troyens qu'ils atteindraient bien l'Italie, mais qu'ils ne pourraient s'installer définitivement qu'après avoir souffert de la faim au point de dévorer leurs tables (cfr 3, 245-257).

la paix des dieux (3, 370). Une notion importante dans la religion romaine que cette pax deum ou deorum. La traduction « paix des dieux » risque d'induire en erreur. Il s'agit d'un état privilégié dans les rapports entre les hommes et les dieux ; c'est, de la part des dieux, une bienveillance agissante, une protection efficace contre les nombreux dangers qui menacent aussi bien Rome que les Romains. Ceux-ci avaient le sentiment profond que seule la pax deorum permettait succès, bonheur et même survie. Cette pax deum pouvait être rompue par la faute des hommes malgré tous leurs scrupules : ce n'était pas nécessairement une question de morale ni même de foi, la cause était beaucoup plus simplement l'inobservance d'un rite ou un empiétement sur le domaine du sacré, même involontaire. Les dieux manifestaient alors leur mécontentement et leur colère de diverses manières, et il fallait rétablir à tout prix et très vite la pax deum perdue.

dénoue les bandelettes (3, 370). Le sacrificateur quitte ses bandelettes pour prophétiser. De même les cheveux de la Sibylle de Cumes (en 6, 48) se dénouèrent lorqu'elle entra en transe. Le devin devait s'abandonner totalement et entièrement à l'inspiration divine : des noeuds quelconques risquaient de faire obstacle.

auspices (3, 374). Le terme « auspices » est un mot très important du vocabulaire religieux romain. Au sens propre, il se réfère à la divination par les oiseaux, mais son sens ici (n'entrons pas dans les détails) est qu'Énée est sous la protection spéciale de Jupiter, lequel est du reste évoqué au vers suivant. C'est le roi des dieux qui a tracé le destin du héros troyen. On songera à la grande prophétie de Jupiter au livre premier (1, 254-296).

Ausonie (3, 378). C'est-à-dire Italie (cfr 3, 171).

Les Parques (3, 379). Cfr 1, 22. Les Parques sont les divinités romaines du Destin, censées présider à la destinée des individus et des peuples. En tant que déesses du Destin, elles ne laissent pas à Hélénus la possibilité de connaître tout l'avenir. Il s'agit manifestement ici d'un artifice de Virgile qui lui permet de sélectionner les prédictions d'Hélénus. À ce moment de son voyage, Énée ne doit pas encore être informé de tout.

Junon la Saturnienne (3, 380). Cfr 1, 23 et suivants. C'est un rappel de l'hostilité de Junon à l'égard des Troyens.

toute proche (3, 381). Effectivement, entre l'Épire et le talon de la botte de l'Italie, la distance n'est pas très grande, mais le but ultime du voyage est encore très lointain.

Trinacrie (3, 384). C'est la Sicile, ainsi appelée à cause de sa forme triangulaire (Trinacria veut dire en grec « à trois pointes »). Cfr 1, 195 et 3, 429.

étendue salée d'Ausonie (3, 385). La mer Tyrrhénienne.

lacs infernaux (3, 386). Le Lac Averne, en Campanie, qui passait pour être l'entrée des Enfers (cfr 3, 442 ; 7, 91), et où Énée se rendra (au début du chant 6).

l'île de Circé l'Ééenne (3, 386). Fille du Soleil et de Persé, ou d'Éétes, roi de Colchide, et d'Hécate, Circé s'était établie dans l'île d'Éa, près du promontoire de Circéi, sur la côte tyrrhénienne, entre la Campanie et le Latium. Cfr 7, 10 pour plus de détails. En fait les Troyens ne feront pas escale dans l'île de Circé.

une énorme truie (3, 389-393). C'est l'annonce de la truie prodigiale, également annoncée par le dieu Tibre (8, 42-48) et qui se présentera à Énée en 8, 81-83.

morsures à faire dans les tables (3, 394). Cfr la prophétie de Céléno, en 3, 250-257, qui se réalise en 7, 107-134.

Les destins trouveront leur voie (3, 395). Les destins parviendront à s'accomplir, d'ailleurs ils se réalisent toujours. L'expression sera répétée en 10, 113, et mise dans la bouche de Jupiter.

Apollon t'aidera (3, 395). Hélénus a conduit Énée devant le temple d'Apollon, et c'est le dieu qui va parler par la bouche du devin. Au chant 6, Apollon interviendra encore par la voix de la Sibylle de Cumes, une autre de ses prêtresses.

cette rive du littoral d'Italie (3, 396). La côte est d'Italie, sur l'Adriatique, celle qui fait face à l'Épire, où se trouvent les terres d'Hélénus.

tous les remparts (3, 398). Allusion à la Grande-Grèce (Sicile, Italie méridionale, et côte orientale de l'Italie centrale), largement colonisée par des Grecs, que les Troyens, dont ils ont détruit la ville, considèrent comme malfaisants. La Grande-Grèce ne fut colonisée que longtemps après la chute de Troie, mais Virgile veille à citer des endroits qui faisaient remonter leurs origines légendaires à des héros liés à la guerre de Troie.

Les Locriens de Naryx (3, 399). Naryx, ville de Locride, en face de l'Eubée, est la patrie d'Ajax, fils d'Oïlée. Rentrant de la guerre de Troie, ces Locriens auraient fait naufrage avec Ajax (cfr 1, 39-45) ; et certains d'entre eux auraient fondé dans le Bruttium, la ville de Locres Épizéphyrienne (aujourd'hui Gerace).

Idoménée etc. (3, 400-401). Il a déjà été question (3, 121-122 ; cfr aussi 11, 264-265 ) d'Idoménée, roi de Crète, qui, chassé de son royaume après la guerre de Troie, s'en alla fonder Salente, en Calabre (« les plaines de Salente » du vers 400). Lyctus, une ville crétoise au pied du mont Dicté, symbolise ici la Crète.

Pétélie etc. (3, 401-402). Pétélie (Petelia en latin) était une ville du Bruttium, au nord de Crotone, liée à la légende de Philoctète, dont on n'envisagera ici que la dernière partie. Après la prise de Troie, Philoctète serait rentré chez lui sain et sauf (Homère, Odyssée, 3, 190), mais, chassé de Mélibée, ville de Thessalie, à la suite d'une révolte de son peuple, il serait venu s'établir dans l'Italie méridionale et y aurait fondé diverses cités dont Pétélie. En réalité Virgile ne suit pas la version (par exemple Lycophron, Alexandra, 911-912) qui faisait de Pétélie une fondation de Philoctète. Il adopte celle de Caton (Origines, III, 3 Chassignet = Servius, 3, 402) selon laquelle Philoctète aurait seulement fait édifier la muraille de la ville, fondée avant son arrivée. Quant à l'adjectif qui qualifie la ville (« humble », en latin parua), il pourrait être le résultat d'un jeu étymologique sur le nom même de Petelia, rapproché du latin petilus « mince, grêle ».

après avoir dressé des autels (3, 404). Un sacrifice pour remercier les dieux de l'heureuse traversée. Hélénus va alors évoquer certains aspects très précis du rituel romain.

tu te voileras la chevelure, etc. (3, 405-409). Contrairement aux Grecs, les Romains sacrifiaient normalement la tête couverte d'un voile. Le sacrifiant était ainsi censé s'abstraire complètement de ce qui l'entourait pour se concentrer sur la conduite de la cérémonie et éviter de la sorte les troubles qui auraient pu résulter de visions inopportunes ou intempestives. Virgile fait remonter cet usage à Énée, et Hélénus l'explique en évoquant la possibilité d'apercevoir alors « une face ennemie ». Cette précision montre que Virgile avait certainement à l'esprit des versions qui racontaient qu'Énée était en train de sacrifier lorsqu'il aperçut Diomède dans son champ de vision ; le héros se serait alors couvert la tête pour achever la cérémonie, et cet usage se serait conservé (Servius de Daniel, 2, 166 [renvoyant à Varron] ; Servius de Daniel, 3, 407 ; Plutarque, Questions romaines, 10). Quant à la couleur pourpre, elle passait pour bénéfique, protégeant contre les enchantements et les maléfices. Mais nous ne savons pas si cette couleur était imposée à l'officiant dans le rituel romain historique.

Que tes compagnons retiennent (3, 408). On est dans la sphère de l'explication étiologique. Virgile fait remonter à Énée des pratiques religieuses courantes à son époque.

Pélore (3, 411). Ce promontoire (aujourd'hui Capo di Paro) de la pointe extrême nord-est de la Sicile désigne ici le détroit de Messine. Le Pélore est mentionné aussi en 3, 687.

prends à gauche, etc. (3, 412-413). L'expression, un peu embarassée, n'est pas facile à traduire (nous avons repris en partie la traduction de J. Perret), mais l'idée est nette. Les Troyens arrivant de l'est ne doivent pas « tourner à droite », c'est-à-dire remonter vers le nord et passer par le détroit de Messine, trop dangereux (cfr les vers suivants). Ils doivent contourner la Sicile, en allant au sud, c'est-à-dire en se dirigeant à gauche.

énorme séisme, etc. (3, 414-419). Les Anciens croyaient (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 2, 204 ; Ovide, Mét., 15, 290), que la Sicile était jadis réunie à l'Italie. C'est une réalité géologique.

Scylla... Charybde (3, 420-432). Dans le détroit de Messine, Scylla est un écueil et Charybde un tourbillon voisin, tous deux très dangereux pour les navigateurs (cfr 1, 200n ; cfr aussi 7, 302). Ces deux noms sont bien connus grâce à l'expression « tomber de Charybde en Scylla » (= tomber d'un mal dans un mal pire encore). Pour Homère (Odyssée, 12, 72-125), Scylla est une sorte de monstre à six têtes, ayant chacune une triple rangée de dents, et Charybde un monstre qui trois fois par jour avale et recrache l'eau de la mer. Virgile ne s'inspire que partiellement de ces descriptions homériques; il placera d'ailleurs « des » Scylla à l'entrée des Enfers (6, 286). La légende la plus accréditée conte que Scylla, nymphe sicilienne, fut aimée de Glaucus et métamorphosée par la jalousie de Circé en un monstre horrible ; désespérée, elle se jeta à la mer où ses cris effrayaient les matelots, et où elle causait leur perte. Ovide (Mét., 13, 719-968) s'attarde également sur l'histoire de Scylla.

trinacrien de Pachynum (3, 429). Le Pachynus (ou Pachynum) est le cap situé au sud-est de la Sicile (aujourd'hui Capo di Passaro). Il constitue une des trois pointes de la Sicile ou Trinacrie. Cfr 1, 195 et 3, 384.

la grande Junon (3, 437-439). On aura noté l'emphase avec laquelle Hélénus recommande à Énée de vénérer Junon, dont l'hostilité envers les Troyens, manifeste tout au long du poème, ne s'apaisera qu'à la fin du chant 12.

envoyé en Italie (3, 440). Comme il l'avait précisé en 3, 377, Hélénus ne révèle, de l'avenir qui attend Énée, que certains éléments seulement. On ne trouve ici aucune allusion ni à Didon ni à l'escale carthaginoise. Hélénus passe directement de la Sicile à l'Italie.

Cumes (3, 441). Située en Campanie, sur la côte au nord de la baie de Naples, Cumes était une des plus anciennes colonies grecques d'Italie. Fondée par des Eubéens de Chalcis et d'Érétrie vers 750 avant Jésus-Christ, elle devint rapidement très riche, l'apogée de sa prospérité se plaçant entre 700 et 500. La tradition y plaçait le siège d'une Sibylle célèbre, la Sibylle de Cumes, dont il sera beaucoup question dans le chant 6.

lacs divins... Averne (3, 441). Près de la ville de Cumes se trouvaient plusieurs lacs, dont l'Averne (cfr 3, 386 note). Entouré de forêts épaisses, il occupait le cratère d'un ancien volcan, d'où émanaient des vapeurs sulfureuses. Les Anciens y voyaient une des entrées des Enfers. En 3, 386, Hélénus évoquait des « lacs infernaux » (inferni lacus) ; les lacs sont ici qualifiés de divins (diuinos lacus) : ce sont les mêmes. On retrouvera l'Averne plus loin (par exemple en 4, 512 ; 5, 731 ; 5, 813 ; 6, 118 ; 6, 126 ; 6, 201 ; 6, 564), toujours lié au monde souterrain des Enfers.

une prêtresse en délire (3, 443). C'est la Sibylle de Cumes, prêtresse d'Apollon, qui jouera un rôle important dans le chant 6, et dont les transes seront décrites en 6, 46-51, et 6, 77-80. La présente description (3, 443-452) de la méthode de vaticination suivie par la Sibylle est peut-être à mettre en rapport avec l'importance qu'avaient les oracles dits Sibyllins dans la religion romaine (on retrouvera ce sujet dans le commentaire du chant 6). On notera que la consultation de la Sibylle est le seul élément « italien » retenu par Hélénus, comme si le devin de Buthrote passait le relais à une autre spécialiste de l'art divinatoire.

une Troie (3, 462). La nouvelle Troie, plus grande que la précédente, qu'Énée fera revivre en Italie. C'est évidemment Rome.

vases de Dodone (3, 466). Dodone, en Épire, non loin de Buthrote, possédait un sanctuaire oraculaire de Jupiter. Aux branches des chênes entourant le temple, on suspendait des vases de bronze, et le bruit qu'ils faisaient, lorsqu'ils étaient secoués par le vent ou frappés par des chaînes, était interprété par les prêtres-devins. C'étaient des vases assez profonds, avec des flancs rebondis, qu'on appelait lebes. On peut supposer qu'Énée reçoit en cadeau, non pas du matériel qui avait réellement servi à Dodone, mais des vases du même type que ceux utilisés à Dodone. On a dit plus haut (à propos de la prophétie de Céléno, en 3, 250) que dans certaines formes prévirgiliennes de la légende d'Énée, le héros troyen allait consulter l'oracle de Dodone. Virgile n'a pas retenu ce motif, mais il a veillé à évoquer subtilement cette version ancienne.

cuirasse (3, 467). Une cuirasse du même genre (cotte de mailles) servira de deuxième prix en 5, 259-260, lors des régates.

armes de Néoptolème (3, 469). Ou Pyrrhus, auquel Hélénus avait succédé à Buthrote, on l'a dit plus haut (3, 295-297). Il avait hérité du royaume, de l'épouse (Andromaque) et des armes.

des pilotes (3, 470). Des pilotes pour conduire la flotte troyenne de l'autre côté de la mer.

l'interprète de Phébus (3, 474). Hélénus, prêtre d'Apollon et devin.

couche de Vénus (3, 475). Énée est le fils d'Anchise et de Vénus. Cfr 1, 228-229 avec la note.

deux fois (3, 476). La première fois, lorsque Hercule avait détruit Pergame pour punir de son parjure Laomédon, père de Priam ; la seconde fois, c'est le sac de Troie par les Grecs, qui fait l'objet d'une grande partie du chant 2 (cfr 2, 642-643 et 8, 290 avec les notes).

Ausonie, etc. (3, 477-479). Hélénus, plein de déférence à l'égard d'Anchise, lui répète ce qu'il a dit à Énée (3, 381-384) ; la partie de l'Italie réservée aux Troyens est très loin de l'Épire, sur la côte tyrrhénienne donc.

chlamyde phrygienne (3, 484). La chlamyde était un manteau léger et court, provenant de la Thessalie ou de la Macédoine, et qui de là fut introduit dans les autres régions de la Grèce. On pouvait l'ajuster et le porter de beaucoup de manières. À l'époque classique, c'était notamment le vêtement de cheval ordinaire des jeunes gens d'Athènes. Plus tard, à partir d'Alexandre, la chlamyde était devenue un vêtement de luxe, parfois brodé d'or ou teint de pourpre. Didon en porte une (4, 137), de même que Pallas, lorsqu'il quitte Pallantée avec Énée et les Arcadiens pour rejoindre l'armée étrusque (8, 588). Une chamlyde d'or est offerte comme prix lors des régates (5, 250). Celle de Chlorée (11, 775), qui séduit Camille, était particulièrement soignée. À Rome, c'était surtout un vêtement de guerre et de luxe : Scipion, Sylla, portaient souvent une chlamyde. Les chlamydes étaient souvent brodées, et la broderie passait pour une invention phrygienne (phrygium opus).

Astyanax (3, 489). Le fils d'Andromaque, mort à Troie (cfr 2, 457 ; et 3, 304 avec la note). Ascagne lui ressemble. Dans la présentation de cette ressemblance, Virgile s'est probablement inspiré d'Homère (Odyssée, 4, 149-150) où il est question de Télémaque et d'Ulysse.

Soyez heureux (3, 493). Cfr 1, 437 pour un sentiment analogue.

l'image du Xanthe et une Troie (3, 497). Ils ont reconstruit une petite Troie, à l'image de la grande (cfr 3, 349-351).

sous des auspices meilleurs (3, 493). Allusion à la cérémonie de la prise des auspices lors des fondations de cités. Puisse la ville d'Hélénus avoir été fondée « sous de meilleurs auspices » que Troie, et connaître un sort meilleur ! Puisse Buthrote être mieux protégée des Grecs que Troie ! Dans l'histoire, « l'Épire, devenue une république [en 232 avant Jésus-Christ et] ravagée par des guerres intestines, tomba sous la domination des Macédoniens, puis sous celle des Romains, qui la rattachèrent tour à tour à la province de Macédoine, et à celle d'Achaïe » (M. Rat, Virgile. Énéide, 1965, p. 315, n. 735).

dans le Tybris (3, 500). C'est en effet par l'embouchure du Tibre, à Ostie, qu'Énée pénètre dans le royaume de Latinus, qui va devenir le sien (cfr 7, 25-36). Énée utilise la forme grecque Thybris, comme l'avait fait Créuse dans sa prophétie à la fin du chant 2, où elle avait parlé de « Thybris lydien » (2, 782).

Hespérie et l'Épire (3, 503-505). Allusion aux liens existant entre ces deux régions à l'époque augustéenne. On a déjà dit (3, 276, avec la note) que pour commémorer la victoire d'Actium, Octave avait fondé la ville de Nicopolis en Épire. La loi d'établissement spécifiait que les habitants seraient apparentés aux Romains (cognati). On a également retrouvé récemment à Buthrote une inscription montrant que la ville avait comme protecteur (patronus) Lucius Domitius Ahénobarbus, apparenté à l'empereur Auguste (H.-P. Stahl, dans Vergil's Aeneid, Londres, 1998, p. 45-46).

Dardanus (3, 503). Sur cet ancêtre des Troyens, que Virgile fait venir d'Italie, cfr 1, 380 avec la note.

les monts Cérauniens (3, 506). Chaîne de montagne de la côte de l'Épire, au nord de Buthrote. Les Troyens remontent donc vers Acroceraunia, qui est l'endroit de l'Épire le plus proche de l'Italie. C'est là qu'ils vont traverser. Chez Denys d'Halicarnasse (I, 51, 2), les Troyens partent d'Onchesmos, qui est beaucoup plus au sud et où, selon certaines versions, Anchise serait mort.

la terre désirée (3, 509). L'expression n'est pas simple à comprendre. Les Troyens ne sont pas encore en Italie, mais toujours en Épire.

désignons par le sort (3, 510). Sans doute les rameurs qui devront oeuvrer le lendemain. On pouvait dès lors ne pas perdre de temps en cas de départ précipité.

Nuit, guidée par les Heures (3, 512). Le char de la Nuit était tiré dans le ciel par les Heures (cfr 5, 721). Dans l'Énéide, les Heures ne sont mentionnées qu'ici. Filles de Zeus et de Thémis, soeurs des Moires, les Heures étaient des divinités de la nature, présidant notamment au cycle de la végétation, et des divinités de l'ordre, assurant le maintien de la société. C'est plus tard seulement qu'elles en arrivèrent – c'est le cas ici – à personnifier les heures du jour.

Palinure (3, 513-517). Le pilote d'Énée dont il a été question en 3, 201-202. Chez Homère aussi (Odyssée, 5, 271-277), Ulysse observe les étoiles pour guider son radeau.

Arcture etc. (3, 516). Ce vers est intégralement repris de 1, 744, auquel on se reportera pour le commentaire.

Orion (3, 517). Le chasseur Orion avait été transformé par Diane en une constellation portant son nom. Deux rangs d'étoiles forment son baudrier et son épée. Il en est question à plusieurs reprises dans l'Énéide (la première mention est en 1, 535 ; cfr aussi 4, 52 ; 7, 719 ; 10, 763-765).

Achate (3, 523). Le compagnon très fidèle d'Énée (le fidus Achates), très souvent cité (cfr 1, 120 avec la note).

pare d'une couronne, etc. (3, 525-529). À tous les moments importants, les rites et les prières sont de rigueur. Pour les cratères ornés de feuilles ou de guirlandes, cfr 1, 724 et la note.

poupe (3, 527). Où étaient placées les images des dieux protecteurs.

un port (3, 530-536). Le vers suivant montre qu'il s'agit de Castrum Minervae (aujourd'hui Castro) en Calabre ; le temple, de loin, semble proche du rivage, bien qu'il soit à quelque distance. C'était pour les marins un point de repère.

présage (537). À leur arrivée en Italie, les Troyens sont à l'affût du moindre signe, dans lequel ils verront un présage.

quatre chevaux, etc. (3, 537-543). Ce présage rappelle celui de la tête de cheval découverte par les fondateurs de Carthage à leur arrivée en Libye (1, 441-445). Par ailleurs les quatre chevaux blancs évoquent les cérémonies triomphales à Rome (cfr le triomphe de Camille chez Tite-Live, 5, 23-25). Comme l'écrit J. Perret (Virgile. Énéide, I, 1981, p. 181, « dans l'imagerie virgilienne, le cheval symbolise la guerre [...]. Il n'est donc pas douteux que l'omen du cheval est présage de guerre, même si, au terme, la guerre doit s'achever par la célébration d'un triomphe ». L'interprétation d'Anchise est tout à fait normale. Le lecteur pense aussi, bien sûr, à toutes les guerres historiques que mena Rome, avant que ne s'instaurent le triomphe d'Auguste, et la « paix romaine ».

Pallas aux armes sonores (3, 544). La déesse du lieu, Minerve, est désignée ici par son équivalent grec, Pallas, et l'adjectif "aux armes sonores" (armisona en latin) insiste sur les aspects guerriers de cette divinité.

préceptes d'Hélénus (3, 546). On renverra aux recommandations d'Hélénus, en particulier 3, 403-409, pour le rituel de la tête voilée, et 3, 437-440, pour la vénération spéciale que les Troyens doivent témoigner à Junon.

Junon d'Argos (3, 547). Héra avait à Argos un temple célèbre, avec une imposante statue, chef d'oeuvre de Polyclète.


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