Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant III (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante


ÉNÉIDE, LIVRE III

 

LIVRE DES VOYAGES ET DES PROPHÉTIES

Étapes en Grèce - Rencontres avec le passé (3, 192-355)

 

 Escale aux îles Strophades (3, 192-269)

Les Troyens subissent une violente tempête qui ne s'apaise qu'après trois jours et trois nuits ; ils aperçoivent alors une terre, vers laquelle ils se dirigent avec empressement ; il s'agit des îles Strophades, habitées en fait par les Harpyes, monstrueux oiseaux griffus, à tête de jeunes filles et à l'estomac toujours affamé (3, 192-218).

Mais les Troyens l'ignorent et accostent en toute confiance ; ayant trouvé des troupeaux dans les pâtures, ils préparent un repas, sans négliger leurs obligations religieuses
. À plusieurs reprises, les Harpyes surgissent du ciel, pillent et souillent les mets des naufragés, qui s'apprêtent à user de leurs armes, mais les Harpyes sont invulnérables et s'éloignent (3, 219-244).

Cependant l'une d'elles, Céléno, laisse aux Troyens un message étrange : ils atteindront bien l'Italie, mais ne s'installeront définitivement dans leur cité qu'après avoir souffert de la faim au point de dévorer leurs tables.
Effrayés, les Troyens cèdent devant ces êtres surnaturels et, sur les conseils d'Anchise, font des offrandes et des prières aux dieux, avant de reprendre la mer (3, 245-269).

Postquam altum tenuere rates, nec iam amplius ullae

adparent terrae, caelum undique et undique pontus,

tum mihi caeruleus supra caput adstitit imber,

Quand les bateaux eurent gagné le large, sans plus désormais

aucune terre en vue, avec partout  le ciel et partout la mer,

un sombre nuage alors se fait menaçant sur nos têtes,

 

noctem hiememque ferens, et inhorruit unda tenebris.

Continuo uenti uoluunt mare, magnaque surgunt

aequora ; dispersi iactamur gurgite uasto ;

inuoluere diem nimbi, et nox umida caelum

abstulit ; ingeminant abruptis nubibus ignes.

porteur de nuit et d'orage, et les flots se soulèvent dans l'obscurité.

Aussitôt les vents retournent la mer ; d'énormes vagues se lèvent ;

nous sommes  ballottés dispersés dans un immense abîme ;

les nuages ont enveloppé la clarté et une nuit humide

a dérobé le ciel ; les éclairs redoublent, déchirant les nuages.

3,195

Excutimur cursu, et caecis erramus in undis.

Ipse diem noctemque negat discernere caelo,

nec meminisse uiae media Palinurus in unda.

Tris adeo incertos caeca caligine soles

erramus pelago, totidem sine sidere noctes.

Déviés dans notre course, nous errons en aveugles sur les flots.

Palinure même dit que il ne discerne plus le jour et la nuit

dans le ciel,  et que au milieu des  flots, il a oublié la route.

Dans d'aveugles ténèbres, pendant trois longs jours d'incertitude

et autant de nuits sans étoiles, nous errons sur la mer.

3, 200

Quarto terra die primum se attollere tandem

uisa, aperire procul montis, ac uoluere fumum.

Vela cadunt, remis insurgimus ; haud mora nautae

adnixi torquent spumas et caerula uerrunt.

Seruatum ex undis Strophadum me litora primum

Le quatrième jour enfin, pour la première fois, une terre semble émerger,

découvrant au loin des montagnes et déroulant de la fumée.

Les voiles tombent ; nous forçons sur les rames ; sans tarder, les matelots,

de toutes leurs forces, tourmentent l'écume et balaient les flots sombres.

Rescapé des ondes, j'échoue le premier sur les bords des Strophades.

3,205

accipiunt ; Strophades Graio stant nomine dictae,

insulae Ionio in magno, quas dira Celaeno

Harpyiaeque colunt aliae, Phineia postquam

clausa domus, mensasque metu liquere priores.

Tristius haud illis monstrum, nec saeuior ulla

Les îles Strophades, avec leur nom grec, se dressent au milieu

de l'immense mer Ionienne ; la cruelle Céléno et les autres Harpyes,

habitent ces îles depuis que leur fut fermée la maison de Phinée

et que, par peur, elles abandonnèrent leurs tables antérieures.

Il n'existe pas de monstre plus sinistre qu'elles, et jamais n'a surgi

 3,210

pestis et ira deum Stygiis sese extulit undis.

Virginei uolucrum uoltus, foedissima uentris

proluuies, uncaeque manus, et pallida semper

ora fame.

 

Huc ubi delati portus intrauimus, ecce

des eaux du Styx fléau plus cruel ni fureur divine plus enragée .

Ces oiseaux ont une tête de femme, un flux immonde

s'écoule de leur ventre, leurs mains sont griffues,

et  leurs faces affamées sont toujours blêmes !

 

 Déportés en ce lieu, nous entrons au port, et voici qu'aussitôt

3,215

laeta boum passim campis armenta uidemus,

caprigenumque pecus nullo custode per herbas.

Inruimus ferro, et diuos ipsumque uocamus

in partem praedamque Iouem ; tum litore curuo

exstruimusque toros, dapibusque epulamur opimis.

nous voyons de riches troupeaux de boeufs dispersés dans les champs,

et  des bandes de chèvres dans les prairies, sans surveillance.

Armes à la main, nous fonçons et nous appelons les dieux 

et Jupiter lui-même à partager notre butin ; puis, au creux d'une baie,

nous dressons les lits de table et faisons un copieux repas.

3,220

At subitae horrifico lapsu de montibus adsunt

Harpyiae, et magnis quatiunt clangoribus alas,

diripiuntque dapes, contactuque omnia foedant

immundo ; tum uox taetrum dira inter odorem.

Rursum in secessu longo sub rupe cauata,

Mais soudain, se laissant glisser des montagnes en un vol effrayant,

les Harpyes apparaissent, faisant bruyamment claquer leurs ailes.

Elles pillent notre repas et  leur contact immonde souille tout ;

puis un cri sauvage se mêle à une odeur nauséabonde.

À nouveau, dans un lieu très retiré, sous une roche creuse,

3,225

arboribus clausi circum atque horrentibus umbris,

instruimus mensas arisque reponimus ignem :

rursum ex diuerso caeli caecisque latebris

turba sonans praedam pedibus circumuolat uncis,

polluit ore dapes. Sociis tunc, arma capessant,

[entouré d'arbres et d'ombres inquiétantes],

nous dressons nos tables et replaçons du feu sur les autels.

À nouveau, d'un autre point du ciel et de cachettes invisibles,

une horde bruissante aux pattes crochues survole sa proie

et souille nos mets de crachats. Alors j'ordonne à mes compagnons

3,230

edico, et dira bellum cum gente gerendum.

Haud secus ac iussi faciunt, tectosque per herbam

disponunt enses et scuta latentia condunt.

Ergo ubi delapsae sonitum per curua dedere

litora, dat signum specula Misenus ab alta

de prendre leurs armes pour combattre cette tribu sauvage.

Immédiatement, ils obéissent aux ordres, tiennent prêts leurs épées

recouvertes d'herbes et enfouissent  leurs boucliers.pour les cacher

Ainsi donc, tombées du ciel, elles emplissent la baie de leurs cris ;

alors Misène, du haut de son poste de guet, donne un signal

3,235

aere cauo. Inuadunt socii, et noua proelia temptant,

obscenas pelagi ferro foedare uolucres :

sed neque uim plumis ullam nec uolnera tergo

accipiunt, celerique fuga sub sidera lapsae

semesam praedam et uestigia foeda relinquunt.

 

de sa trompe creuse. Nos compagnons s'élancent et s'essayent

à ce combat nouveau : blesser de leurs traits ces sinistres oiseaux marins.

Mais leurs plumes les protègent contre toute atteinte, leurs échines

sont invulnérables et, rapides, elles glissent  sous les astres et fuient,

laissant leurs proies à demi consommées et leurs traces répugnantes.

3,240

Vna in praecelsa consedit rupe Celaeno,

infelix uates, rumpitque hanc pectore uocem :

ʻ Bellum etiam pro caede boum stratisque iuuencis,

Laomedontiadae, bellumne inferre paratis,

et patrio Harpyias insontis pellere regno ?

Seule, au sommet d'un rocher, Céléno s'est installée,

oiseau de malheur, qui de sa poitrine laisse éclater ces mots :

ʻ La guerre aussi, en échange des boeufs massacrés  et des génisses abattues

la guerre, êtes-vous vraiment prêts à la faire, descendants de Laomédon

et à chasser de leur royaume ancestral les Harpyes innocentes ?

3,245

Accipite ergo animis atque haec mea figite dicta,

quae Phoebo pater omnipotens, mihi Phoebus Apollo

praedixit, uobis Furiarum ego maxuma pando.

Italiam cursu petitis, uentisque uocatis

ibitis Italiam, portusque intrare licebit ;

Écoutez donc, et ancrez dans vos coeurs la prophétie que voici,

le tout-puissant Jupiter l'a faite à Phébus, et Phébus Apollon

me l'a faite à moi, l'aînée des Furies, qui vais vous la dévoiler.

Vous courez vers l'Italie, et avec les vents que vous avez appelés,

vous irez en Italie, et vous pourrez entrer dans ses ports.

3,250

sed non ante datam cingetis moenibus urbem,

quam uos dira fames nostraeque iniuria caedis

ambesas subigat malis absumere mensas. ʼ

Dixit, et in siluam pennis ablata refugit.

 

At sociis subita gelidus formidine sanguis

Mais avant de ceindre de murs la ville qui vous est destinée,

une faim intolérable et l'injuste massacre que nous avons subi

vous obligeront à mordre et à consommer vos tables ʼ.

Elle dit et, prenant son envol, elle se réfugie dans la forêt.

 

La crainte subitement glace le sang de nos compagnons ;

3,255

deriguit ; cecidere animi, nec iam amplius armis,

sed uotis precibusque iubent exposcere pacem,

siue deae, seu sint dirae obscenaeque uolucres.

Et pater Anchises passis de litore palmis

numina magna uocat, meritosque indicit honores :

leur courage défaille et ils me pressent de demander la paix

non plus par les armes mais par des voeux et des prières,

qu'elles soient des déesses ou des oiseaux cruels et repoussants.

Et mon père Anchise, du rivage, les paumes tendues,

invoque les grands dieux et indique les honneurs à leur rendre :

3,260

ʻ Di, prohibete minas ; di, talem auertite casum,

et placidi seruate pios ! ʼ Tum litore funem

deripere, excussosque iubet laxare rudentes.

Tendunt uela Noti ; fugimus spumantibus undis,

qua cursum uentusque gubernatorque uocabat.

ʻ Dieux, écartez de nous ces menaces ; dieux, détournez un tel malheur ;

soyez indulgents, sauvez des hommes pieux ʼ. Puis il ordonne

de détacher le câble du rivage, de secouer et de larguer les cordages.

Les souffles du Notus tendent les voiles : sur les vagues écumantes,

nous fuyons par le passage où nous appelaient le vent et notre pilote.

3,265

 

 Arrivée à Buthrote : Andromaque et Hélénus (3, 270-355)

La flotte troyenne aboutit, en contournant Ithaque et les îles voisines, à l'île Leucade, où Virgile situe le promontoire d'Actium. Le séjour dans ce lieu si évocateur pour les Romains est marqué par des rites et des jeux qui sont autant d'allusions à Octave-Auguste (3, 270-288).

Quittant Actium, les Troyens arrivent en Épire, à Buthrote, où une nouvelle inouïe éveille chez Énée joie et curiosité : le roi du pays est le Troyen Hélénus, héritier du trône de Pyrrhus et époux actuel d'Andromaque ; Énée rencontre celle-ci occupée à faire des offrandes près du cénotaphe d'Hector ; très troublée en l'apercevant, Andromaque croit voir un fantôme et regrette que ce ne soit pas celui d'Hector ; Énée l'informe de ses malheurs, puis l'interroge à son tour (3, 289-319).

Déplorant de n'avoir pas connu le sort de Polyxène, Andromaque raconte son mariage humiliant avec Pyrrhus, à qui elle donna des enfants, avant d'être abandonnée pour Hermione puis transmise à son beau-frère troyen Hélénus qui, suite à l'assassinat de Pyrrhus par Oreste, avait hérité d'une partie du royaume d'Épire, où il cherchait à perpétuer les souvenirs de Troie (3, 320-336).

En proie à sa douleur et tout absorbée dans le souvenir d'Hector et d'Astyanax, elle demande à Énée des nouvelles de son fils Ascagne. Hélénus apparaît alors avec une escorte, reconnaît ses compatriotes et les accueille avec chaleur, émotion et générosité
 ; les Troyens et Énée, accueillis dans une cité amie, découvrent avec joie une profusion de souvenirs qui leur rappellent Troie (3, 337-355).

Iam medio adparet fluctu nemorosa Zacynthos

Dulichiumque Sameque et Neritos ardua saxis.

Effugimus scopulos Ithacae, Laertia regna,

et terram altricem saeui exsecramur Vlixi.

Mox et Leucatae nimbosa cacumina montis

Déjà, au milieu des flots, apparaît Zacynthe et ses bois,

et Dulichium et Samé et les rocs abrupts de Nérite.

Nous évitons les rochers d'Ithaque, royaume de Laërte,

et maudissons la terre qui nourrit le cruel Ulysse.

Et bientôt apparaissent les sommets brumeux du mont Leucate

3, 270

et formidatus nautis aperitur Apollo.

Hunc petimus fessi et paruae succedimus urbi ;

ancora de prora iacitur, stant litore puppes.

Ergo insperata tandem tellure potiti,

lustramurque Ioui uotisque incendimus aras,

et le temple d'Apollon, redouté des marins.

Épuisés, nous allons de ce côté et approchons d'une petite ville.

De la proue, l'ancre est jetée,  les navires se dressent le long du rivage.

Alors, ayant  enfin touché terre contre tout espoir, nous nous purifions

en l'honneur de Jupiter, brûlons sur les autels les offrandes promises,

3, 275

Actiaque Iliacis celebramus litora ludis.

Exercent patrias oleo labente palaestras

nudati socii ; iuuat euasisse tot urbes

Argolicas, mediosque fugam tenuisse per hostis.

Interea magnum sol circumuoluitur annum,

et célébrons sur les rivages d'Actium les jeux d'Ilion.

Nos compagnons, dénudés, le corps ruisselant d'huile,

pratiquent les jeux ancestraux : il nous est agrable d'avoir échapper

à tant de villes argiennes et d'avoir pu fuir au milieu des ennemis.

Entre-temps, le soleil parcourt sa longue révolution d'un an,

3, 280

et glacialis hiemps aquilonibus asperat undas.

Aere cauo clipeum. magni gestamen Abantis,

postibus aduersis figo, et rem carmine signo :

ʻ AENEAS HAEC DE DANAIS VICTORIBVS ARMA. ʼ

 

Linquere tum portus iubeo et considere transtris :

et le glacial hiver soulève les flots, au gré des Aquilons.

Le creux bouclier de bronze, que portait le grand Abas,

je le fixe aux montants de la porte face à moi, et le signale par ce vers :

ʻ Énée consacre cet arme prise aux Danaens vainqueurs ʼ.

 

J'ordonne alors de quitter le port et d'occuper les bancs de rameurs.

3, 285

certatim socii feriunt mare et aequora uerrunt.

Protinus aerias Phaeacum abscondimus arces,

litoraque Epiri legimus portuque subimus

Chaonio, et celsam Buthroti accedimus urbem.

Hic incredibilis rerum fama occupat auris,

Les matelots, rivalisant d'ardeur, frappent la mer et balayent les flots.

Bientôt, nous cessons de voir les hautes citadelles des Phéaciens ;

nous longeons le rivage de l'Épire, entrons dans le port des Chaoniens

et nous accédons à la ville haut perchée de Buthrote.

Là, un récit incroyable parvient d'emblée à nos oreilles :

3, 290

Priamiden Helenum Graias regnare per urbes,

coniugio Aeacidae Pyrrhi sceptrisque potitum,

et patrio Andromachen iterum cessisse marito.

Obstipui, miroque incensum pectus amore,

compellare uirum et casus cognoscere tantos.

 Hélénus, le fils de Priam, règne sur des villes grecques,

il possède et l'épouse et le trône de Pyrrhus l'Éacide ;

Andromaque une seconde fois est échue à un époux de son pays.

Je restai stupéfait et mon coeur brûlait d'un désir sans borne

de m'adresser au héros, d'être informé d'événements si importants.

3, 295

Progredior portu, classis et litora linquens,

sollemnis cum forte dapes et tristia dona

ante urbem in luco falsi Simoentis ad undam

libabat cineri Andromache, Manisque uocabat

Hectoreum ad tumulum, uiridi quem caespite inanem

Je m'éloigne du port, laissant ma flotte et le rivage ; à ce moment,

aux portes de la ville, dans un bois sacré, près du cours d'un faux Simoïs,

Andromaque offrait un repas rituel et des présents funèbres ;

elle versait une libation aux cendres d'Hector et invoquait ses Mânes

près d'un tertre vide recouvert de gazon verdoyant,

3, 300

et geminas, causam lacrimis, sacrauerat aras.

Vt me conspexit uenientem et Troia circum

arma amens uidit, magnis exterrita monstris

deriguit uisu in medio, calor ossa reliquit ;

labitur, et longo uix tandem tempore fatur :

qu'elle avait consacré avec deux autels, pour venir y pleurer.

Dès qu'elle me vit approcher et, affolée, se vit environnée

d'armes troyennes, épouvantée par cet extraordinaire prodige ;

son regard se figea, la chaleur quitta ses membres,

elle tomba évanouie et, après un long moment, balbutia :

3, 305

ʻ Verane te facies, uerus mihi nuntius adfers,

nate dea ? Viuisne, aut, si lux alma recessit,

Hector ubi est ? ʼ Dixit, lacrimasque effudit et omnem

impleuit clamore locum. Vix pauca furenti

subicio, et raris turbatus uocibus hisco :

ʻ Est-ce ton vrai visage, me viens-tu  en messager véridique,

fils de déesse ? Es-tu vivant ? Ou, si la lumière de ta vie s'est retirée,

où est Hector ?ʼ, dit-elle, et elle fondit en larmes, emplissant l'espace

de ses cris. J'ai peine à répondre à cette femme éperdue

et, dans mon trouble, je balbutie ces quelques mots :

3, 310

ʻ uiuo equidem, uitamque extrema per omnia duco ;

ne dubita, nam uera uides.

Heu, quis te casus deiectam coniuge tanto

excipit, aut quae digna satis fortuna reuisit

Hectoris Andromachen ? Pyrrhin' conubia seruas ? ʼ

 

ʻ Oui, je suis vivant, et ma vie passe mille épreuves extrêmes ;

n'aie pas de doute, ce que tu vois est la réalité !

Hélas ! Quel sort as-tu connu, privée d'un époux si valeureux ?

Quelle destinée assez digne de toi t'a revisitée, Andromaque,

épouse d'Hector ? Es-tu toujours l'épouse de Pyrrhus ? ʼ

3, 315

Deiecit uoltum et demissa uoce locuta est :

ʻ O felix una ante alias Priameia uirgo,

hostilem ad tumulum Troiae sub moenibus altis

iussa mori, quae sortitus non pertulit ullos,

nec uictoris eri tetigit captiua cubile !

Elle baissa les yeux et, d'une voix éteinte, dit :

ʻ Elle est heureuse entre toutes, la fille de Priam,

qui, près du tertre d'un ennemi, sous les hauts murs de Troie,

fut condamnée à mourir, sans avoir à subir un tirage au sort

et sans avoir, captive, à partager la couche d'un vainqueur !

3, 320

Nos, patria incensa, diuersa per aequora uectae,

stirpis Achilleae fastus iuuenemque superbum,

seruitio enixae, tulimus : qui deinde, secutus

Ledaeam Hermionen Lacedaemoniosque hymenaeos,

me famulo famulamque Heleno transmisit habendam.

Moi, après l'incendie de notre patrie, emportée à travers les mers,

j'ai enduré la morgue du rejeton d'Achille et son orgueil juvénile,

et j'ai accouché dans la servitude. Ensuite, Pyrrhus a suivi Hermione,

la fille de Léda, et a contracté un hymen lacédémonien ;

l'esclave que je suis, il l'a transmise à son esclave Hélénus.

3, 325

Ast illum, ereptae magno inflammatus amore

coniugis et scelerum Furiis agitatus, Orestes

excipit incautum patriasque obtruncat ad aras.

Morte Neoptolemi regnorum reddita cessit

pars Heleno, qui Chaonios cognomine campos

Mais, brûlant d'un amour infini pour sa fiancée enlevée,

et agité par les Furies suite à ses crimes, Oreste surprit Pyrrhus

qui était sans méfiance, et l'égorgea près de l'autel de ses pères.

À la mort de Néoptolème, une partie du royaume revint à Hélénus,

qui donna à ces champs le nom de Chaoniens,

3, 330

Chaoniamque omnem Troiano a Chaone dixit,

Pergamaque Iliacamque iugis hanc addidit arcem.

 

Sed tibi qui cursum uenti, quae fata dedere ?

Aut quisnam ignarum nostris deus adpulit oris ?

Quid puer Ascanius ? superatne et uescitur aura,

et appela Chaonie toute la région, en l'honneur du Troyen Chaon.

Sur les hauteurs, il a ajouté une Pergame, la citadelle troyenne que voici.

 

Mais, toi, quels vents, quels destins ont dirigé ta course ?

Ou quel dieu t'a poussé, à ton insu, vers nos rivages ?

Qu'en est-il du petit Ascagne ? A-il survécu ? Respire-t-il  ?

3, 335

quem tibi iam Troia...

Ecqua tamen puero est amissae cura parentis ?

Ecquid in antiquam uirtutem animosque uirilis

et pater Aeneas et auunculus excitat Hector ? ʼ

Talia fundebat lacrimans longosque ciebat

Lui que Troie  à tes soins désormais...

Cependant l'enfant s'inquiète-t-il  de sa mère disparue ?

 L'exemple de son père Énée et de son oncle Hector

le pousse-t-il à l'antique vertu et aux sentiments héroïques ? ʼ

En pleurant, elle laissait couler ces propos et bien en vain ,

3, 340

incassum fletus, cum sese a moenibus heros

Priamides multis Helenus comitantibus adfert,

adgnoscitque suos, laetusque ad limina ducit,

et multum lacrimas uerba inter singula fundit.

Procedo, et paruam Troiam simulataque magnis

de longs gémissements, quand, s'amène depuis les remparts

 Hélénus, le héros Priamide, suivi d'une nombreuse escorte.

Il reconnaît les siens et, heureux, les conduit à sa demeure,

entrecoupant chacune de ses paroles d'abondantes larmes.

Je m'avance, et je reconnais une petite Troie et Pergame,

3, 345

Pergama, et arentem Xanthi cognomine riuum

adgnosco, Scaeaeque amplector limina portae.

Nec non et Teucri socia simul urbe fruuntur :

illos porticibus rex accipiebat in amplis ;

aulai medio libabant pocula Bacchi,

 imitant leurs grands modèles, et un ruisseau à sec,

dénommé Xanthe. J'embrasse l'entrée d'une porte Scée.

Et avec moi, les Teucères ont plaisir à voir cette ville amie.

Le roi les accueillait sous de vastes portiques : au milieu de la cour,

 ils offraient en libation des coupes de la liqueur de Bacchus,

3, 350

impositis auro dapibus, paterasque tenebant.

et tenaient en main des patères d'or chargées de mets.

3,355

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Notes  (3, 192-355)

Les bateaux... (3, 192-195). Les vers 192-195 sont inspirés d'Homère (Odyssée, 12, 403-406 = 14, 301-304), et repris avec de subtiles variations en 5, 8-11, pour évoquer une tempête qui semble se préparer et qui décidera Énée à relâcher en Sicile.

Palinure (3, 201-202). Palinure est le pilote ou timonier d'Énée (cfr aussi 3, 513, 3, 562 et 5, 12). Il mourra, victime du dieu Sommeil, à la fin du chant 5 (835-860), et sera encore évoqué au chant 6 (337-383).

jours d'incertitude (3, 203). Il était difficile de savoir si c'était le jour ou la nuit.

déroulant de la fumée (3, 206). Les Troyens ont peut-être pu penser que l'île était habitée. On songera à des textes d'Homère, comme par exemple lorsqu'Ulysse arrive au pays des Lestrygons (Odyssée, 10, 101-103 : « de troupeaux ou d'humains, on ne voyait pas trace ; il ne montait du sol au loin qu'une fumée »).

de toutes leurs forces, etc. (3, 208). Ce vers sera repris en 4, 583, dans un contexte différent, puisque l'effort là est déployé en vue de gagner le large ; ici, il s'agit, au sortir d'une tempête, d'accoster dans une terre que les Troyens espèrent salvatrice.

Strophades (3, 209-211). Les Strophades sont deux petites îles (aujourd'hui Strivali) à l'ouest du Péloponnèse, dans la mer Ionienne, au sud de la mer Adriatique. Appelées primitivement îles Plotées (= flottantes), elles auraient pris le nom de Strophades, tiré du verbe grec (strephesthai « tourner »), dans des circonstances particulières. Selon la légende qu'on trouve chez Apollonius de Rhodes (2, 296-297), les fils de Borée, Calaïs et Zéthès, poursuivant les Harpyes depuis la Thrace, auraient reçu à cet endroit précis l'ordre d'abandonner la poursuite et de faire demi-tour. Virgile semble innover en imaginant en quelque sorte une suite à l'épisode raconté par Apollonius de Rhodes et qui mettait en scène Phinée (cfr la note suivante).

Harpyes (3, 211-213). Dans la mythologie grecque, les Harpyes sont des génies ailés, qui pourraient à l'origine avoir personnifié les vents de tempêtes. « On les représente comme des femmes pourvues d'ailes ou comme des oiseaux à tête féminine. Elles ont des serres aiguës. [...] On plaçait parfois leur image sur les tombeaux, emportant l'âme du mort dans leurs serres. » (P. Grimal, Dictionnaire, 1969, p. 175). Homère en fait des pourvoyeuses des Enfers (« Et maintenant les Harpyes l'ont enlevé sans gloire », dira-t-il par deux fois à propos d'un héros mort). Pour Hésiode, elles personnifient les génies de la tempête farouche, qui ravissent les navigateurs. Elles sont au nombre, tantôt de deux, tantôt de trois, mais le nom de Céléno n'apparaît pas avant Virgile, qui semble aussi les avoir dotées du don prophétique. Les Harpyes sont encore mentionnées collectivement en 3, 226, en 3, 249, et aussi en 6, 289 (où Virgile leur ménage une place dans le vestibule des enfers) ; quant à Céléno, elle sera à nouveau citée en 3, 365.

Phinée (3, 212). C'est dans la légende de Phinée que les Harpyes jouent le rôle le plus important. Roi de Thrace, Phinée avait été puni pour des raisons qui varient selon les traditions. L'une des versions dit que Phinée aurait abusé de ses dons de devin, révélant aux hommes les intentions des dieux. Quoi qu'il en soit, sa punition était d'être tourmenté par les Harpyes qui s'abattaient sur sa table pour lui dérober sa nourriture ou la souiller au fur et à mesure qu'il mangeait. Les Argonautes lui vinrent en aide lorsqu'ils passèrent sur le lieu de son supplice ; les fils de Borée, Calaïs et Zéthès, chassèrent les Harpyes de Thrace, les poursuivirent à travers les airs et les auraient tuées sans l'intervention d'Iris, qui promit qu'elles ne tourmenteraient plus Phinée (Apollonius de Rhodes, 2, 178-300). C'est ainsi qu'elles s'établirent aux Strophades.

Styx (3, 215). Le Styx est un fleuve des enfers qu'on retrouvera plus loin, notamment au livre 6 (par exemple 6, 154 et 6, 439).

de riches troupeaux (3, 220). Un souvenir probablement du motif homérique du troupeau du Soleil (Odyssée, 12, 261-262 ; 12, 353-354), auquel les compagnons d'Ulysse, dans l'île du Soleil, n'auraient pas dû toucher.

les lits (3, 224). Allusion aux coutumes des Romains, qui se couchaient pour prendre les repas. On imagine que les Troyens avaient construits ces lits avec de la terre et des feuilles.

entouré (3, 230). Ce vers, probablement introduit ici par une erreur de copiste, semble repris de 1, 311.

Misène (3, 239). Misène est le trompette d'Énée, cité ici pour la première fois. Virgile raconte en détail son histoire en 6, 156-235.

descendants de Laomédon (3, 247-248). Il s'agit des Troyens ; mais la référence à Laomédon, roi de Troie, père de Priam, est injurieuse, compte tenu de la mauvaise réputation de Laomédon. On sait en effet (cfr 2, 610 n Neptune) que le roi Laomédon avait demandé à Poséidon, à Apollon et à Éaque de construire les murs de Troie. Une fois le travail terminé, Laomédon s'était parjuré et avait refusé de payer le salaire convenu, ce qui provoqua contre Troie et les Troyens l'hostilité des dieux lésés. Sur Laomédon et son parjure, cfr aussi 4, 542 ; 5, 811 ; 7, 105 ; 8, 18 ; 8, 158 et 8, 291).

royaume ancestral (3, 249). Elles considèrent donc ainsi les Strophades où elles avaient été envoyées par la volonté de Jupiter.

innocentes (3, 249). Elles n'ont rien fait aux Troyens.

faite à Phébus, etc. (3, 251). La prophétie s'est donc transmise de Jupiter à Apollon, puis d'Apollon à Céléno. Selon Varron (cfr Servius, 3, 256) c'est à Dodone qu'Énée aurait reçu cette prophétie. Profitant de son séjour en Épire, le héros troyen aurait en effet été consulter l'oracle de Jupiter. Virgile, qui n'a pas retenu l'épisode de Dodone, aurait donc mis la prophétie dans la bouche de Céléno, tout en rappelant subtilement la version varronienne par l'évocation de Jupiter. On trouvera plus loin, en 3, 466, une mention de Dodone (« des vases de Dodone ») qui pourrait elle aussi renvoyer à cette dernière version.

Furies (3, 252). Comme c'est souvent le cas, les Harpyes sont assimilées ici aux Furies, divinités infernales. On retrouvera en 6, 605 la même expression « l'aînée des Furies » pour qualifier une des Furies stricto sensu, dans une activité proche de celle des Harpyes.

injuste massacre (3, 256). Exagération épique, car les Harpyes ont échappé aux traits des Troyens. Mais Céléno fait peut-être allusion aux bêtes tuées (cfr 3, 248).

consommer vos tables (3, 257). Cette prophétie sinistre sera accomplie sans dommage en 7, 107-134.

Notus (3, 268). Un vent du sud, qui logiquement va pousser les Troyens vers le nord. Sur les vents, cfr 1, 84-86.

notre pilote (3, 269). C'est Palinure (cfr 3, 201). Le vers est librement imité d'Homère (Odyssée, 11, 10 : « On n'a plus qu'à s'asseoir et à laisser mener le vent et le pilote ».

Zacynthe... Dulichium... Samé (3, 270-271). Zacynthe (aujourd'hui Zante), Dulichium (aujourd'hui Dolicha ou Néochori), Samé ou Céphallénie (aujourd'hui Céphalonie), sont des îles de la mer Ionienne, voisines d'Ithaque, dont Virgile a certainement trouvé l'inspiration chez Homère (Odyssée, 9, 24), dans le passage où Ulysse se présente à Alkinoos, le roi des Phéaciens (cfr 3, 291) : « C'est moi qui suis Ulysse [...]. Ma demeure est Ithaque [...] ; tout autour d'elle se pressent des îles habitées, Doulichion, Samé, Zante la forestière ».

Nérite (3, 270-271). Chez Homère, le Nérite est une montagne d'Ithaque (Odyssée, 9, 22 ; Iliade, 2, 632).

Ithaque... Laerte (3, 272). Ithaque (aujourd'hui Théaki), une île de la mer Ionienne, se trouve au large de la côte ouest de la Grèce, à l'est de Céphallénie. Si elle ne joua aucun rôle dans l'histoire grecque, elle occupe une place importante dans la littérature, car c'est le royaume d'Ulysse, dont Laerte était le père. Ulysse la décrit ainsi à Alkinoos : « Sur la mer, mon Ithaque apparaît la plus basse, laissant à l'est et au midi les autres îles. Elle n'est que rocher, mais nourrit de beaux gars ; cette terre ! il n'est rien à mes yeux de plus doux » (Odyssée, 9, 25-28).

le cruel Ulysse (3, 273). C'était l'ennemi mortel des Troyens, souvent cité dans l'Énéide, tout particulièrement dans le livre deux (vers 7, 44, 90, 97, 164, 261, 436, 762). Dans le livre trois, il apparaît encore aux vers 613, 628 et 691.

mont Leucate (3, 274). L'île de Leucade était située au nord d'Ithaque. À son extrémité sud-ouest se trouvait le cap Leucade, un promontoire dont les roches de calcaire blanc (hautes de quelque 600 mètres) expliquent le nom « La Blanche » donné à l'ensemble de l'île. C'est de leur sommet qu'on précipitait dans la mer les criminels ; ceux qui en réchappaient étant récupérés en bateau et grâciés (Strabon, 10, 452). La légende raconte que Sapho aurait fait « le saut de Leucade » par désespoir d'amour. Sur ce promontoire, réputé dangereux, se dressait un célèbre temple à Apollon. Il est encore question de l'île en 8, 677, dans la description de la bataille d'Actium, qui s'était déroulée dans les environs, au nord de Leucade.

temple d'Apollon (3, 275). La suite du texte « nous nous dirigeons de ce côté et approchons d'une petite ville » semble montrer que Virgile n'a pas en vue le temple d'Apollon au sud de l'île de Leucade mais un autre temple d'Apollon, qui se dressait beaucoup plus au nord, sur le continent même, sur le promontoire d'Actium (3, 280). Ce sanctuaire venait d'être restauré par Auguste en l'honneur de sa victoire (Suétone, Auguste, 18 ; Virgile, Énéide, 8, 704)

petite ville (3, 276). Actium est un promontoire de sable, plat, à l'entrée sud du Golfe d'Ambracie ; il fait partie du territoire d'Anactorium, à l'extrémité nord-ouest de l'Acarnanie. Dès le 6ème siècle avant J.-C., Apollon y était honoré, et dès la fin du 3ème siècle, semble-t-il, il y possédait un temple et on y célébrait des jeux en son honneur. En 31 avant Jésus-Christ, Antoine y établit son camp. Actium donna son nom à la bataille navale, qui se livra en fait en dehors du Golfe d'Ambracie. Quelques années plus tard, de l'autre côté du détroit (en Épire donc, à l'entrée du golfe d'Ambracie, très exactement sur l'isthme de la péninsule Prévésa en face d'Actium), Octave fonda Nicopolis destinée à commémorer sa victoire (en grec, Nicopolis signifie « la ville de la victoire »). Il veilla aussi à agrandir le sanctuaire d'Apollon à Actium en reconstruisant l'ancien temple et y ajoutant un trophée naval monumental (Strabon, 7, 7, 6). En outre il redonna vie aux anciens jeux d'Actium en les transférant à Nicopolis. Appelés Actia, ces jeux, en l'honneur d'Apollon, se modelèrent sur les jeux olympiques et eurent lieu tous les quatre ans. Il fut même question en chronologie d'une « ère d'Actium ».

contre tout espoir (3, 278). Manifestement ils avaient eu très peur au cours de leur voyage, notamment en naviguant dans la région d'Ithaque et des autres îles. Ils n'osaient plus espérer toucher terre sains et saufs.

nous nous purifions (3, 278). Ils devaient probablement se purifier après leur rencontre avec les Harpyes. Mais pourquoi s'adressent-ils spécialement à Jupiter ?

Actium les jeux d'Ilion (3, 280). Après tout ce qui vient d'être dit, on conçoit que Virgile, en imaginant ces jeux d'Ilion, fait une allusion évidente à l'histoire contemporaine.

tant de villes argiennes (3, 282-283). Argiennes, c'est-à-dire grecques, donc ennemies, les derniers endroits approchés rappelant le souvenir d'Ulysse, un des ennemis les plus acharnés des Troyens. Les Troyens semblent convaincus d'avoir maintenant quitté le territoire ennemi. Butrothe, la prochaine étape, sera la première escale dans un pays ami et sûr.

Aquilons (3, 285). C'est-à-dire les vents froids du nord-est (cfr 1, 102). On est en hiver.

Abas (3, 286). Selon Servius, Abas serait un des Grecs, dont les armes avaient été prises par les Troyens dans les combats qu'ils livrèrent lors du sac de Troie (cfr 2, 389-395, où Corèbe suggère cette initiative). Abas était un nom assez répandu. De toute façon, on ne confondra pas cet Abas avec le guerrier troyen mentionné en 1, 121, ni avec le guerrier étrusque qui apparaît en 10, 170 et en 10, 427-428.

je le fixe (3, 286-288). La dédicace d'un trophée ennemi sur les portes du temple pourrait renvoyer aux trophées élevés par Auguste après sa victoire à Actium (cfr (3, 276 note). Le piquant en l'occurrence est que les vaincus dressent un trophée avec les dépouilles d'un vainqueur : les Troyens, c'est-à-dire les Romains, ont finalement triomphé des Grecs.

Les matelots (3, 290). Ce vers sera répété en 5, 778.

les Phéaciens (3, 291). L'île des Phéaciens, où régnait Alkinoos, le père de Nausicaa, fut la dernière étape de l'odyssée d'Ulysse avant son retour à Ithaque (Odyssée, chant 6). Homère l'appelle Schéria ; elle est généralement identifiée avec l'île de Corcyre (aujourd'hui Corfou), voisine de l'Épire.

Épire (3, 292). L'Épire (actuellement l'Albanie) fait face à Corcyre, sur le continent.

Chaoniens (3, 292). La Chaonie est une région de l'Épire (cfr 3, 334-335). Ce « port des Chaoniens » n'est pas autrement précisé, mais il pourrait s'agir de Buthrote, une ville proche de la côte, qui possédait un port.

Hélénus (3, 295). Hélénus, un des fils de Priam (cfr le terme « Priamide » en 3, 346) et de Créuse, était le frère jumeau de Cassandre et doué, comme elle, du don de prophétie. Selon une légende qui ne se trouve pas chez Homère, il fut capturé par Ulysse à qui il révéla que les Grecs ne prendraient Troie qu'avec l'aide des flèches de Philoctète. Après la chute de Troie, il fait partie, comme Andromaque, veuve d'Hector, du butin de Pyrrhus. Prévoyant, grâce à ses dons divinatoires, que le retour des Grecs par la mer serait dangereux, il avait persuadé son nouveau maître de rentrer par voie terrestre. Lorsque Pyrrhus abandonna Andromaque pour Hermione, il laissa Andromaque à Hélénus, qui l'épousa. À la mort de Pyrrhus, une partie de son royaume revint à Hélénus (cfr 3, 325-334).

Pyrrhus l'Éacide (3, 296). Pyrrhus, appelé aussi Néoptolème, était le fils d'Achille, le petit-fils de Pélée, et l'arrière-petit-fils d'Éaque, d'où le qualificatif d'Éacide qui lui est ici attribué. Il a joué un grand rôle dans les combats entre Grecs et Troyens, et il été largement question de lui dans le livre deux, où il tue le vieux roi Priam (vers 469, 491, 526ss, 547, 662). Cfr aussi 11, 264.

Andromaque (3, 297). C'est la veuve d'Hector, dont il a déjà été question en 2, 456. Elle épouse pour la seconde fois un Troyen. 

un faux Simoïs (3, 302). Une rivière rebaptisée Simoïs, en souvenir du vrai Simoïs, celui de Troade (cfr 1, 100).

un repas rituel et des présents (3, 300-301). Il n'est pas impossible qu'en décrivant cette cérémonie, Virgile ait en tête le rituel romain de la fête des morts, qui se déroulait du 13 au 21 février. On se réunissait près des tombeaux pour un repas funèbre, et on faisait des offrandes sur la tombe des défunts, dans les cimetières situés généralement à l'extérieur des villes (cfr 3, 301 « aux portes de la ville »). On a rencontré plus haut (3, 62-68) la description d'une autre cérémonie funéraire, autour de la tombe de Polydore en Thrace. On en verra une autre près de la tombe d'Anchise, en Sicile (5, 77-81). À leur arrivée à Buthrote, les Troyens tombent donc sur une cérémonie religieuse ; il en est de même à Pallantée (en 8, 102ss), où Évandre et ses Arcadiens célèbrent Hercule.

tertre vide (3, 304). La tombe d'Hector était évidemment un cénotaphe.

deux autels (3, 304). On ne sait pas à qui ils étaient consacrés. Servius (3, 305) s'interroge : Dis et Proserpine ? ou Hector et Astyanax ? Dans les Bucoliques aussi (5, 65-66), les autels funéraires vont par deux : « Voici quatre autels ; deux pour toi, Daphnis, et deux pour Apollon ».

des armes troyennes (3, 306). Celles des compagnons d'Énée.

ton vrai visage (3, 310). Vu l'endroit de l'apparition (un cimetière), Andromaque se demande si elle n'a pas devant elle un fantôme.

la fille de Priam... (3, 321-324). Il s'agit de Polyxène, qui passe pour la plus jeune des filles de Priam et d'Hécube. Son histoire n'apparaît pas dans les poèmes homériques. Achille l'avait aimée et épousée à l'insu des Grecs. Lorsque Achille mourut, tué par Pâris, une voix était sortie de son tombeau, exigeant que l'on sacrifiât Polyxène, qui fut ainsi immolée par Pyrrhus sur le tombeau de son père, lors de la chute de Troie (cfr notamment Euripide, Hécube, et Ovide, Mét., 13, 439-532).

un tirage au sort (3, 323). Après la prise de Troie, les Grecs se sont partagé leurs prisonniers en les tirant au sort.

ai accouché dans la servitude (3, 327). Andromaque aurait eu de Pyrrhus trois fils.

Hermione (3, 328). Hermione était la fille unique d'Hélène, fille de Léda, et de Ménélas, roi de Sparte (cfr 1, 650ss). Sa vie n'est pas toujours racontée de la même manière. Homère (Odyssée, 4, 3-9) dit simplement que Ménélas l'avait donnée en mariage à Pyrrhus. - « La version des Tragiques est notablement différente. Selon eux, Hermione avait d'abord été fiancée par Ménélas à Oreste, avant la guerre de Troie [...]. Mais pendant la guerre, Ménélas s'était rétracté et avait promis sa fille au fils d'Achille, dont la coopération était nécessaire pour que Troie pût être prise [...]. Après la guerre, Oreste fut obligé de céder Hermione, sa fiancée (ou, selon certains, sa femme, car il l'aurait déjà épousée) à Pyrrhus, qui la lui réclama » (P. Grimal, Dictionnaire, 1969, p. 207-208). Les détails varient selon les auteurs, mais il reste qu'Hermione était l'enjeu d'une rivalité entre Oreste et Pyrrhus. L'histoire finira mal. Son mariage avec Hermione étant stérile, Pyrrhus était allé consulter l'oracle de Delphes. C'est là qu'Oreste le tua ou (selon d'autres versions) le fit tuer. Oreste épousa alors Hermione qui lui donna un fils. - Virgile s'inscrit très globalement dans cette histoire, mais le lecteur, à le lire, pourrait penser que Pyrrhus avait abandonné Andromaque pour épouser Hermione et qu'il avait été tué par le mari de cette dernière, Oreste, devenu fou de jalousie. Racine, à son tour, transforma l'histoire dans sa tragédie Andromaque.

les Furies suite à ses crimes (3, 331). Allusion à un épisode bien connu de l'histoire des Atrides. Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, avait tué sa mère adultère et meurtrière, pour venger le meurtre d'Agamemnon, à son retour de Troie. Ce parricide lui avait valu d'être frappé de folie par les Furies. Cfr 4, 471-473.

près des autels de ses pères (3, 332). Si Virgile ne donne pas plus de précision géographique, Euripide place à Delphes le meurtre de Pyrrhus. Mais il reste qu'on ne sait pas trop bien comment comprendre cette expression qui traduit littéralement le texte latin (patriasque... ad aras). Virgile voudrait-il dire qu'Oreste a tué Pyrrhus, non pas à Delphes, mais dans la maison même de son père Achille ? Servius penche pour Delphes et suggère que Pyrrhus aurait élevé dans cette cité un autel en l'honneur d'Achille. On peut supposer que, dans la bouche d'Andromaque, la formule « de ses pères » évoquait la terre grecque. Quoi qu'il en soit, la précision « près des autels » rappelle les circonstances de la mort de Priam, tué par Pyrrhus (2, 524-558).

Néoptolème (3, 333). Rappelons que Néoptolème était le nom du fils d'Achille ; Pyrrhus (en grec « le Roux ») était son surnom (cfr 3, 296).

Chaoniens (3, 333-334). Les Chaoniens ou Chaones, qui formaient une tribu de l'Épire, étaient réputés, selon Thucydide (2, 81), « les plus belliqueux parmi les habitants de cette partie du continent ». Le terme Chaonie, qui, au sens propre, désignait leur région, était parfois utilisé pour l'ensemble de l'Épire (3, 295). Le nom de leur héros éponyme, Chaon, n'apparaît pas avant Virgile dans la littérature. Tout ce que nous savons sur lui vient de Servius. C'était un Troyen, le frère, ou l'ami, d'Hélénus, qui aurait suivi celui-ci chez Néoptolème. Il aurait été tué dans un accident de chasse par Hélénus, lequel, pour l'honorer, aurait donné son nom à la région. Selon d'autres versions, Chaon se serait sacrifié pour ses compatriotes, en s'offrant comme victime volontaire aux dieux, au cours d'une épidémie. D'où le geste de reconnaissance d'Hélénus.

Pergame, citadelle troyenne (3, 336). À Buthrote, Hélénus avait voulu faire revivre Troie, non seulement en donnant aux lieux des noms troyens (Simoïs, cfr 3, 302), mais aussi en reproduisant ses monuments, en l'occurrence la citadelle de Troie, qui s'appelait Pergame (cfr notamment 1, 466). Il a veillé à constuire, comme le dira le texte (3, 349), « une petite Troie ».

Lui que Troie (3, 340). Le seul des vers incomplets de l'Énéide, dont on ne perçoit pas le sens exact.

de sa mère disparue (3, 341). Comment Andromaque sait-elle que Créuse a disparu ? Peut-être la partie inachevée devait-elle comporter des nouvelles de Créuse.

Xanthe (3, 351). C'est un ruisseau de Troade, appelé aussi Scamandre (cfr entre autres 1, 473 ; 6, 88 et 10, 60).

porte Scée (3, 351). Les Portes Scées (au pluriel) sont des portes de la ville de Troie, très souvent citées dans l'Iliade. Elles sont évoquées par Virgile en 2, 612.

la liqueur de Bacchus (3, 354). C'est-à-dire de vin, dont Bacchus est le dieu, destinataire de la libation. (cfr 1, 215).


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