Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant X (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante
ÉNÉIDE, LIVRE X
COMBATS - MORTS DE PALLAS, LAUSUS ET MÉZENCE
Pallas stimule les Arcadiens (10, 362-438)
Le jeune Pallas, apercevant la déroute de ses Arcadiens, les exhorte et leur rend courage. (10, 362-379)
Les stimulant par sa conduite valeureuse, il va s'illustrer en abattant successivement toute une série d'ennemis dans des combats acharnés. (10, 380-425).
Dans le camp adverse, le jeune Lausus, fils de Mézence, s'illustre tout autant, sans que son destin lui réserve d'affronter directement Pallas. (10, 426-438)
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At parte ex alia, qua saxa rotantia late impulerat torrens arbustaque diruta ripis, Arcadas insuetos acies inferre pedestris |
Mais ailleurs, là où un torrent avait marqué un large espace avec des pierres roulées et des buissons arrachés à ses rives, les Arcadiens, peu accoutumés aux combats d'infanterie, |
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ut uidit Pallas Latio dare terga sequaci aspera quis natura loci dimittere quando suasit equos, unum quod rebus restat egenis, nunc prece, nunc dictis uirtutem accendit amaris : « Quo fugitis, socii ? Per uos et fortia facta, |
tournaient le dos à leurs poursuivants latins ; dès que Pallas les vit, contraints par le sol impraticable à abandonner leurs chevaux, il fit la seule chose à faire en ces circonstances extrêmes et, alternant prières et propos amers, ranima leurs courages : |
10, 365 |
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370 per ducis Euandri nomen deuictaque bella Opemque meam, patriae quae nunc subit aemula laudi, fidite ne pedibus. Ferro rumpenda per hostis est uia. Qua globus ille uirum densissimus urget, hac uos et Pallanta ducem patria alta reposcit. |
au nom de notre chef Évandre et de ses guerres victorieuses, par mon espoir de rivaliser désormais avec la gloire de mon père, ne comptez pas sur vos jambes. C'est le fer qui frayera notre route à travers l'ennemi. Là où leur troupe serrée nous presse notre altière patrie, vous réclame, vous et Pallas, votre chef. |
10, 370 |
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Numina nulla premunt, mortali urgemur ab hoste mortales, totidem nobis animaeque manusque. Ecce, maris magna claudit nos obice pontus, deest iam terra fugae : pelagus Troiamne petemus ? »
Haec ait et medius densos prorumpit in hostis. |
Notre ennemi n'est pas un dieu, mais un mortel pressant des mortels ; tout autant qu'eux, nous avons des coeurs et des bras. Voyez : l'immensité nous enferme en sa grande barrière marine, pas de terre où fuir désormais : choisirons-nous la mer ou les Troyens ? »
Cela dit, il se rua au milieu d'un groupe serré d'ennemis. |
10, 375 |
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Obuius huic primum, fatis adductus iniquis, fit Lagus. Hunc, magno uellit dum pondere saxum, intorto figit telo, discrimina costis per medium qua spina dabat, hastamque receptat ossibus haerentem. Quem non super occupat Hisbo, |
Le premier qu'il rencontra fut Lagus, victime d'un injuste destin. Il était en train d'arracher un roc d'un poids énorme, quand Pallas lance un trait qui le transperce par le milieu, à la jointure de l'épine dorsale et des côtes, puis il récupère la pique fichée dans ses os. Hisbon espère, mais sans succès, |
10, 380 |
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ille quidem hoc sperans : nam Pallas ante ruentem, dum furit, incautum crudeli morte sodalis excipit atque ensem tumido in pulmone recondit. Hinc Sthenium petit et Rhoeti de gente uetusta Anchemolum, thalamos ausum incestare nouercae. |
le surprendre penché sur le cadavre : tandis qu'il fonce inconsidérément, furieux de la mort cruelle de son compagnon, Pallas déjà l'attend et lui enfonce son glaive dans la poitrine gonflée de rage. De là, il marche sur Sthénius et sur le rejeton de l'antique tribu de Rhétus, Anchémolus, qui avait osé souiller d'un inceste la couche de sa marâtre. |
10, 385 |
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Vos etiam, gemini, Rutulis cecidistis in agris, Daucia, Laride Thymberque, simillima proles, indiscreta suis gratusque parentibus error ; at nunc dura dedit uobis discrimina Pallas : nam tibi, Thymbre, caput Euandrius abstulit ensis ; |
Vous aussi, les jumeaux, vous êtes tombés aux champs des Rutules, Laridès et Thymber, nés de Daucus, enfants si ressemblants, indiscernables, et aimable source de confusion pour vos parents ; mais Pallas, lui, vient de faire entre vous une cruelle distinction. Car toi, Thymber, tu eus la tête arrachée par l'épée d'Évandre, |
10, 390 |
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395 te decisa suum, Laride, dextera quaerit semianimesque micant digiti ferrumque retractant. Arcadas accensos monitu et praeclara tuentis facta uiri mixtus dolor et pudor armat in hostis. Tum Pallas biiugis fugientem Rhoetea praeter |
et toi, Laridès, ta main droite tranchée te cherche comme son maître, et tes doigts à demi morts s'agitent et se serrent sur ton arme. Les Arcadiens, excités par la harangue de Pallas, voient ses exploits, et leur chagrin mêlé de honte les arme contre l'ennemi. Alors Pallas transperça au passage Rhétée, qui fuyait sur son bige. |
10, 395 |
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traicit. Hoc spatium tantumque morae fuit Ilo ; Ilo namque procul ualidam direxerat hastam, quam medius Rhoeteus intercipit, optime Teuthra, te fugiens fratremque Tyren, curruque uolutus caedit semianimis Rutulorum calcibus arua. |
Cela laissa à Ilus un certain recul et quelque répit : contre lui en effet Pallas, de loin, avait dirigé une forte pique. Mais Rhétée, qui passait devant, la prit de plein fouet, ô excellent Teuthras, en vous fuyant, toi et ton frère Tyrès, avant de rouler, à demi mort, à bas de son char et de frapper de ses talons les champs des Rutules. |
10, 400 |
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Ac uelut optato uentis aestate coortis dispersa immittit siluis incendia pastor, correptis subito mediis extenditur una horrida per latos acies Volcania campos ; ille sedens uictor flammas despectat ouantis : |
Lorsque, durant l'été tant attendu, les vents se lèvent, le berger allume en divers points des incendies dans les bois ; subitement, le feu gagne les zones intermédiaires et en un instant s'étend, effroyable colonne de Vulcain, dans l'immensité des champs ; et le berger, assis en vainqueur, contemple de haut les flammes triomphantes. |
10, 405 |
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non aliter socium uirtus coit omnis in unum teque iuuat, Palla. Sed bellis acer Halaesus tendit in aduersos seque in sua conligit arma. Hic mactat Ladona Pheretaque Demodocumque, Strymonio dextram fulgenti deripit ense |
Ainsi toute la valeur de tes compagnons se concentre en un seul bloc, et cela te réjouit, ô Pallas. Mais Halésus, l'âpre guerrier, fond sur ses adversaires et se ramasse sous ses armes. Il sacrifie Ladon, Phérès et Démodocus ; de son épée éclatante, il arrache la main droite de Strymonius, qui l'avait portée à sa gorge ; |
10, 410 |
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elatam in iugulum, saxo ferit ora Thoantis ossaque dispersit cerebro permixta cruento. Fata canens siluis genitor celarat Halaesum : ut senior leto canentia lumina soluit, iniecere manum Parcae telisque sacrarunt |
d'une pierre il frappe Thoas en plein visage et disperse les os de son crâne mêlés à de sanglants lambeaux de cervelle. Son père, chantre des destins, avait caché Halésus dans la forêt ; dès que la mort eut fermé les yeux du vieillard chenu, les Parques mirent la main sur son fils, le vouant aux traits d'Évandre. |
10, 415 |
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Euandri. Quem sic Pallas petit ante precatus : « Da nunc, Thybri pater, ferro, quod missile libro, fortunam atque uiam duri per pectus Halaesi. Haec arma exuuiasque uiri tua quercus habebit. » Audiit illa deus : dum texit Imaona Halaesus, |
Pallas se dirigea vers lui, après avoir fait cette prière : « Ô vénérable Thybris, accorde maintenant à ce fer que je lance de trouver sa fortune et sa voie à travers la poitrine du cruel Halésus. Ces armes et les dépouilles du guerrier honoreront ton chêne ». Le dieu entendit ces paroles ; Halésus, tout en couvrant Imaon, |
10, 420 |
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Arcadio infelix telo dat pectus inermum.
At non caede uiri tanta perterrita Lausus, pars ingens belli, sinit agmina : primus Abantem oppositum interimit, pugnae nodumque moramque. Sternitur Arcadiae proles, sternuntur Etrusci |
offre, l'infortuné, sa poitrine désarmée au trait de l'Arcadien.
Mais Lausus, cheville importante de cette guerre, ne laisse pas la mort d'un si grand guerrier effrayer les troupes. Il supprime d'abord juste devant lui Abas, noeud et frein de la bataille. La jeunesse arcadienne est jetée à terre, à terre les Étrusques, |
10, 425 |
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et uos, O Grais imperdita corpora, Teucri. Agmina concurrunt ducibusque et uiribus aequis. Extremi addensent acies nec turba moueri tela manusque sinit. Hinc Pallas instat et urget, hinc contra Lausus, nec multum discrepat aetas : |
et vous aussi, Troyens, qui avez échappé aux Grecs. Les armées s'affrontent, égales par leurs chefs et leurs forces; les troupes éloignées se resserrent, et la foule est si dense, que ni traits ni mains ne peuvent bouger. Ici Pallas charge et menace Lausus, face à lui ; ni l'âge ni leur remarquable beauté ne les distinguent, |
10, 430 |
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egregii forma, sed quis Fortuna negarat in patriam reditus. Ipsos concurrere passus haud tamen inter se magni regnator Olympi : mox illos sua fata manent maiore sub hoste. |
mais la Fortune leur avait refusé le retour dans leur patrie. Le souverain du grand Olympe a permis à ces jeunes gens d'aller au combat, mais non pas pourtant l'un contre l'autre ; bientôt ils accompliront leur destin, sous les coups d'un ennemi plus grand. |
10, 435 |
Pallas tué par Turnus (10, 439-509)
Turnus, se substituant à Lausus sur le conseil de Juturne, défie en combat singulier Pallas, lequel est résolu à faire face avec bravoure. (10, 439-456)Ce dernier invoque l'aide d'Hercule, à qui Jupiter fait comprendre que le destin a fixé pour chacun le jour de la mort, et que ce qui importe c'est la vertu, susceptible de donner la notoriété. (10, 457-473)
Pallas en dépit de sa vaillance est tué par un Turnus très arrogant, qui lui enlève son baudrier, en consentant toutefois à rendre aux siens le cadavre du jeune héros. (10, 474-509)
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Interea soror alma monet succedere Lauso |
Entre-temps Turnus reçoit de sa soeur divine le conseil de remplacer |
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Turnum, qui uolucri curru medium secat agmen. Vt uidit socios : « Tempus desistere pugnae ; solus ego in Pallanta feror, soli mihi Pallas debetur ; cuperem ipse parens spectator adesset. » Haec ait, et socii cesserunt aequore iusso. |
Lausus ; sur son char ailé, il fend les rangs de son armée. Dès qu'il aperçoit ses compagnons : « Il est temps de quitter le combat ; je vais moi seul affronter Pallas ; c'est à moi seul que revient Pallas ; je souhaiterais que son père en personne fût là pour voir ce spectacle ». Il dit et, sur son ordre, ses compagnons lui cédèrent la place. |
10, 440 |
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At Rutulum abscessu iuuenis tum iussa superba miratus stupet in Turno corpusque per ingens lumina uoluit obitque truci procul omnia uisus talibus et dictis it contra dicta tyranni : « Aut spoliis ego iam raptis laudabor opimis |
Cet ordre arrogant et le départ des Rutules étonnent le jeune Pallas, qui reste stupéfait devant Turnus ; il laisse ses regards parcourir le corps du géant ; il observe tout de loin, d'un oeil farouche ; il s'avance et, aux paroles du tyran, il oppose le discours que voici : « Bientôt, on me louera, parce que j'aurai enlevé les dépouilles opimes |
10, 445 |
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aut leto insigni : sorti pater aequus utrique est. Tolle minas. » Fatus medium procedit in aequor. Frigidus Arcadibus coit in praecordia sanguis. Desiluit Turnus biiugis, pedes apparat ire comminus ; utque leo, specula cum uidit ab alta |
ou parce que je serai mort noblement : mon père y est préparé. Cesse tes menaces ». Sur ces paroles, il s'avance au centre du terrain. Les Arcadiens sentent leur sang se glacer dans leurs veines. Turnus a sauté de son bige ; il est disposé à marcher au combat, au corps à corps. Lorsqu'un lion, du haut de son observatoire, |
10, 450 |
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stare procul campis meditantem in proelia taurum, aduolat : haud alia est Turni uenientis imago.
Hunc ubi contiguum missae fore credidit hastae, ire prior Pallas, siqua fors adiuuet ausum uiribus imparibus, magnumque ita ad aethera fatur : |
voit au loin dans la plaine un taureau debout prêt au combat, il s'élance ; telle est bien l'image qu'offre l'arrivée de Turnus.
Dès qu'il le crut à portée d'un jet de pique, Pallas aussitôt se lance, espérant que la fortune, vu la disparité des forces, le secondera dans son audace, et tourné vers l'immensité de l'éther, il prie ainsi : |
10, 455 |
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« Per patris hospitium et mensas, quas aduena adisti, te precor, Alcide, coeptis ingentibus adsis. Cernat semineci sibi me rapere arma cruenta uictoremque ferant morientia lumina Turni. » Audiit Alcides iuuenem magnumque sub imo |
« Au nom de l'hospitalité de mon père, par les tables qu'en étranger tu approchas, Alcide, je te supplie de soutenir mon entreprise démesurée. Que Turnus expirant me voie lui enlever ses armes sanglantes, que ses regards emportent en mourant l'image de son vainqueur ». Alcide entendit le jeune homme, et au fond de son coeur, |
10, 460 |
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corde premit gemitum lacrimasque effundit inanis. Tum Genitor natum dictis adfatur amicis : « Stat sua cuique dies, breue et inreparabile tempus omnibus est uitae : sed famam extendere factis, hoc uirtutis opus. Troiae sub moenibus altis |
réprima un profond gémissement, puis fondit en larmes vaines. Alors le père des dieux adresse à son fils des paroles amies : « Il est un jour fixé pour chacun ; pour tous, le temps de la vie est bref et irréparable ; mais étendre sa renommée par des exploits, telle est l'oeuvre de la vertu. Sous les hautes murailles de Troie, |
10, 465 |
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tot nati cecidere deum ; quin occidit una Sarpedon, mea progenies. Etiam sua Turnum fata uocant, metasque dati peruenit ad aeui. » Sic ait atque oculos Rutulorum reicit aruis.
At Pallas magnis emittit uiribus hastam |
tant de fils de dieux sont tombés ; et même avec eux tomba aussi Sarpédon, mon propre fils ; Turnus aussi, son destin l'appelle et il est parvenu aux limites de la vie qui lui a été accordée. » Il parla ainsi, et il détourna ses regards des champs des Rutules.
Pallas pour sa part, de toutes ses forces lance une pique, |
10, 470 |
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uaginaque caua fulgentem deripit ensem. Illa uolans umeri surgunt qua tegmina summa incidit atque uiam clipei molita per oras tandem etiam magno strinxit de corpore Turni. Hic Turnus ferro praefixum robur acuto |
et du creux de son fourreau dégaine une éclatante épée. La pique vole, frappe l'endroit où le bouclier de Turnus protège le haut de son épaule, se fraie un chemin à travers le bord du bouclier, mais finalement s'écarte du corps du géant, qu'elle ne fait qu'effleurer. |
10, 475 |
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in Pallanta diu librans iacit atque ita fatur : « Adspice, num mage sit nostrum penetrabile telum. » Dixerat ; at clipeum, tot ferri terga, tot aeris, quem pellis totiens obeat circumdata tauri, uibranti cuspis medium transuerberat ictu |
munie d'une pointe de fer acéré, puis la lance contre Pallas en disant : « Vois donc si mon trait ne s'enfonce pas mieux que le tien ». Il avait parlé. Et toutes les couches de fer et de bronze du bouclier, toutes les peaux de taureau qui le recouvrent et l'entourent, la pointe vibrante les transperce en plein milieu ; |
10, 480 |
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loricaeque moras et pectus perforat ingens. Ille rapit calidum frustra de uolnere telum : una eademque uia sanguis animusque sequuntur. Corruit in uolnus, sonitum super arma dedere et terram hostilem moriens petit ore cruento. |
elle perfore alors les obstacles de la cuirasse et la large poitrine. Pallas arrache de sa blessure le trait tout chaud, mais en vain : car son sang et sa vie ensemble empruntent la même voie. Il s'écroule sur sa blessure, ses armes résonnent en tombant sur lui, qui, mourant, touche de sa bouche en sang la terre ennemie. |
10, 485 |
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Quem Turnus super adsistens, « Arcades, haec, » inquit, « memores mea dicta referte Euandro ; qualem meruit, Pallanta remitto. Quisquis honos tumuli, quidquid solamen humandi est, largior. Haud illi stabunt Aeneia paruo |
Et Turnus, debout près de lui, d'ajouter : « Arcadiens, souvenez-vous, et rapportez à Évandre ce que je vais dire : je lui renvoie Pallas, dans l'état qu'il a mérité. Ce qu'il voudra, l'hommage d'un tombeau, la consolation d'une sépulture, je l'accorde généreusement. Il paiera assez cher son hospitalité à Énée ». |
10, 490 |
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hospitia. » Et laeuo pressit pede talia fatus exanimem, rapiens immania pondera baltei impressumque nefas, una sub nocte iugali caesa manus iuuenum foede thalamique cruenti, quae Clonus Eurytides multo caelauerat auro ; |
Et, après ces paroles, il pressa du pied gauche le corps sans vie, le dépouillant de son baudrier si pesant, orné de l'empreinte d'une scène funeste, figurant au cours de leur commune nuit de noces le massacre honteux d'un groupe de jeunes hommes et leurs lits en sang, scène ciselée par Clonus, le fils d'Éurytus dans de l'or massif. |
10, 495 |
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quo nunc Turnus ouat spolio gaudetque potitus. Nescia mens hominum fati sortisque futurae et seruare modum, rebus sublata secundis ! Turno tempus erit, magno cum optauerit emptum intactum Pallanta et cum spolia ista diemque |
Maintenant, Turnus triomphe et se réjouit de s'être emparé de ce butin. L'esprit humain ignore le destin et son sort futur, il ne sait pas garder la mesure, quand le succès le grise ! Pour Turnus viendra le jour où il souhaitera que Pallas soit vivant, acheté à grand prix, et où il haïra ces dépouilles et cette journée. |
10, 500 |
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oderit. At socii multo gemitu lacrimisque impositum scuto referunt Pallanta frequentes. O dolor atque decus magnum rediture parenti haec te prima dies bello dedit, haec eadem aufert, cum tamen ingentis Rutulorum linquis aceruos. |
Alors les compagnons de Pallas, avec force larmes et gémissements, l'exposent sur son bouclier, et le ramènent, au milieu de la foule. Ô douleur et gloire immense, toi qui vas retourner à ton père, ce premier jour t'a donné à la guerre, et ce même jour t'en arrache, tandis que tu laisses des monceaux de Rutules massacrés ! |
10, 505 |
Notes (10, 362-509)
Lagus... Hisbon (10, 380-387). Ces deux guerriers rutules ne sont cités qu'ici ; ils portent un nom d'origine grecque.
Sthénius (10, 388). Sthénius est un Rutule portant un nom grec et n'apparaissant qu'ici dans l'Énéide.
Rhétus... Anchémolus (10, 388-389). Servius raconte qu'Anchémolus, fuyant la colère de son père Rhétus, roi des Marrubiens (chez les Marses) et descendant du dieu marin Phorcus (cfr 10, 328), s'était réfugié chez Daunus, père de Turnus. Anchémolus avait dû s'enfuir lorsque Rhétus s'était rendu compte que son fils avait été l'amant de Caspéria, sa belle-mère.
Laridès... Thymber... Daucus (10, 390-396). Ces trois noms qui désignent des alliés des Rutules ne sont pas cités ailleurs dans l'Énéide.
Rhétée (10, 399). Rhétée porte le nom d'un cap de la Troade. Il n'est cité qu'ici. Ce n'est pas le même personnage que le Rhétus, guerrier rutule mort sous les coups d'Euryale (9, 344-345), ni que le Rhétus, père d'Anchémolus, dont il vient d'être question en 10, 388.
Ilus (10, 400-401). Ce Rutule ne doit pas être confondu avec des guerriers troyens de même nom, cités en 1, 268 et en 6, 650.
Teuthras et Tyrès (10, 402-403). Deux Arcadiens, des frères, portant des noms d'origine grecque et qui ne sont cités qu'ici.
Halésus (10, 411-425). Halésus va mourir sous les coups de Pallas. Sur le personnage, voir 10, 352. L'inspiration homérique est évidente dans ces récits de combats épiques, tout comme le comportement du père devin de Halésus cachant son fils dans les bois peut avoir été inspiré de l'Iliade, 2, 831-833, où nous lisons que le devin Mérope avait caché son fils pour l'empêcher de partir vers son destin.
Ladon, Phérès et Démodocus (10, 413). Ces Troyens ne sont cités qu'ici.
Strymonius (10, 414). Le nom de ce guerrier renvoie à 10, 265, qui mentionnait les grues du Strymon.
Thoas (10, 415). Un Troyen qui n'est cité qu'ici. Un Grec du même nom apparaissait en 2, 262, parmi les guerriers dissimulés dans le ventre du Cheval de Troie.
Évandre (10, 419-420). Pallas se servait donc d'armes qui appartenaient à son père.
Thybris (10, 421). Le Tibre divinisé est invoqué ici par Pallas.
honoreront ton chêne (10, 423). Allusion à la cérémonie, racontée par Tite-Live en 1, 10, 5, au cours de laquelle Romulus déposa sur le Capitole, au pied d'un chêne sacré, les dépouilles du roi des Céniniens qu'il venait de tuer en combat singulier. Ce geste passe pour l'acte fondateur du rituel romain des dépouilles opimes (spolia opima). On verra aussi en 11, 5-11, le cérémonial d'offrande des dépouilles de Mézence auquel procède Énée et qui implique aussi un chêne. Sur les dépouilles opimes, cfr 6, 859 ; 6, 841.
Imaon (10, 424). De nouveau un guerrier troyen qui n'est cité qu'ici. Halésus utilise son propre bouclier pour protéger Imaon, et s'expose ainsi au trait de Pallas.
Lausus (10, 426). Première intervention de Lausus, le fils de Mézence, présenté dans le Catalogue des Italiens en 7, 649-654, sous un jour d'ailleurs très positif, qui n'est nulle part démenti dans le reste du chant où il intervient souvent (passim 10, 426-902). Ici précisément il intervient comme un chef de guerre efficace, décimant les ennemis.
Abas (10, 426-427). Un Étrusque, déjà cité en 10, 170, et qu'il ne faut pas confondre avec un guerrier troyen qui intervient en 1, 121.
un ennemi plus grand (10, 438). Pallas et Lausus tomberont respectivement sous les coups des guerriers prestigieux que sont Turnus et d'Énée.
sa soeur divine (10, 439). C'est Juturne, qui joue un très grand rôle dans le chant 12, et qui apparaît ici dans le récit, sans toutefois être nommément citée. Juturne était une antique déesse du Latium, qui présidait aux sources et aux eaux courantes. Elle semble avoir été d'abord vénérée à Lavinium avant de passer à Rome, où son nom fut donné à une source au bas du Palatin et où un temple lui fut consacré en – 78 au Champ de Mars. Sa fête, les Iuturnalia, était célébrée le 13 janvier. Virgile a fait de ce personnage divin la soeur de Turnus, simplement à cause du rapprochement des noms (Turnus / Iu-turnus).
tyran (10, 448). Comme le précise Servius, le terme tyran est utilisé dans le sens de roi arrogant (rex superbus).
les dépouilles opimes (10, 449). Cfr ce qui vient d'être dit en 10, 423n et surtout 6, 859 ; 6, 841.
Lorsqu'un lion (10, 454). Comparaison homérique, provenant peut-être de Iliade, 16, 823-826.
Alcide (10, 461). Pallas adresse donc sa prière à Hercule, qui avait été accueilli par Évandre (voir????).
son fils (10, 466). Hercule était effectivement le fils d'Alcmène et de Jupiter, lequel avait pris les traits d'Amphitryon pour approcher la farouche Alcmène.
étendre sa renommée par des exploits, etc. (10, 468-469). « Ces vers, note J. Perret (Virgile. Énéide, III, 1980, p. 61), introduisent une perspective qui modifie profondément le pessimisme du modèle homérique (Iliade, 16, 433-457). Si l'excellence de l'homme (uirtus), si sa vie consiste à agir (factis, opus), la mort de l'homme ne saurait être un terme : par leurs effets, la valeur d'exemple (fama), les actes vaillamment posés vont en effet prolonger (extendere) longtemps son influence propre. En ceux qu'on appelle, à tort, les survivants, l'individu continue à vivre, aussi vivant qu'eux, aussi vraiment vivant (agissant) qu'il fut naguère. [...] C'est l'affirmation d'Ennius en son épitaphe : uolito uiuus per ora uirum. En Odyssée, 8, 579-580, l'idée est toute différente. »
tant de fils de dieux (10, 470). On en compte effectivement plusieurs : outre Sarpédon (cfr 1, 99-100), nommément cité ici, il y eut ainsi Achille, fils de Thétis, tué par Pâris (Homère, Iliade, 22, 358-360 : prédiction d'Hector) ; Cycnus, fils de Neptune, tué par Achille (Ovide, Mét., 12, 71-145) ; Memnon, fils de l'Aurore, tué par Achille (Ovide, Mét., 13, 578-580). Pour ce passage, on se reportera au dialogue entre Héra et Zeus, en Iliade, 16, 440-457, et en particulier à ce que dit Héra : « Ils sont nombreux, les fils d'Immortels, à combattre autour de la grande ville de Priam » (trad. P. Mazon).
Sarpédon (10, 471). Il était le fils de Jupiter et fut tué par Patrocle. Le récit de sa mort et des combats autour de son cadavre occupe une partie du chant 16 de l'Iliade (419-683). Dans ce texte d'Homère (16, 433-438), Zeus se demande ce qu'il va faire : laisser s'accomplir le destin ou intervenir pour sauver Sarpédon.
il détourna ses regards des champs des Rutules (10, 473). Ayant laissé mourir son propre fils à Troie, Jupiter ne pouvait pas intervenir ici en faveur de Pallas. Il détourne les yeux. Sa réaction dans l'Iliade (16, 479-481) avait été différente : « Il répandit sur le sol une averse de sang, pour rendre hommage au fils que va lui tuer Patrocle, en Troade fertile, loin de sa patrie » (trad. P. Mazon).
baudrier (10, 496). Cette prise du baudrier de Pallas par Turnus est un élément important du récit, puisque Énée ne se contint plus quand il l'aperçut sur Turnus en 12, 940-952. Pour le baudrier comme pièce d'armement, voir 9, 359.
une scène funeste (10, 497-499). C'est le crime des Danaïdes. On donne ce nom aux cinquante filles de Danaos qui, la nuit de leurs noces avec les cinquante fils d'Aegyptos, tuèrent leurs époux sur l'ordre formel de leur père, toutes sauf une, Hypermnestre qui épargna le sien, Lyncée. Pour ce meurtre, elles furent condamnées dans le Tartare à remplir d'eau un tonneau sans fond. Pour comprendre cette vengeance, il faut savoir que Danaos avait dû fuir son pays, la Libye, par peur de son frère Aegyptos et de ses cinquante fils. Exilé avec ses filles à Argos, il vit arriver dans cette ville ses cinquante neveux qui lui demandèrent d'oublier les anciennes querelles et lui proposèrent, en signe de réconciliation, d'épouser ses cinquante filles. Danaos, qui ne croyait pas à leur bonne foi, fit semblant d'accepter, tout en méditant une vengeance définitive qui ferait disparaître toute cette branche de la famille. D'où cet ordre terrible qu'il donna à ses filles pour leur nuit de noces. Ajoutons que Lyncée, le seul rescapé, resta marié à Hypermnestre, se réconcilia avec son beau-père à qui il succéda sur le trône d'Argos et eut comme fils, Abas, père d'Acrisius et donc ancêtre de Turnus (cfr 7, 372).
Clonus, fils d'Eurytus (10, 499). Un artiste, vraisemblablement imaginé par Virgile, comme le Lycaon de Cnosse, cité en 9, 304, censé avoir fabriqué l'épée offerte par Iule à Euryale.
il haïra ces dépouilles et cette journée (10, 504). La vue du baudrier sur les épaules de Turnus attisera la rancoeur d'Énée qui, pourtant sur le point d'épargner son ennemi, l'immolera pour venger Pallas (12, 940-952).
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