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Métamorphoses d'Ovide : Avant-Propos - Notices - Livre III (Plan) - Hypertexte louvaniste - Iconographie ovidienne - Page précédente - Page suivante


OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE III

[Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006]

 

Légendes thébaines (2) : Sémélè - Tirésias (3, 253-338)

 

Sémélè, mère du futur Bacchus (3, 253-315)

Après Actéon, le petit-fils, c'est au tour de la fille de Cadmos, Sémélè, de subir la vindicte d'une déesse, Junon. Pleine de rancune à l'égard d'Europe et de sa famille, Junon, suite à une nouvelle liaison de Jupiter avec Sémélè, recourt à un stratagème pour perdre sa rivale. Insinuant le doute dans l'esprit de la naïve Sémélè, elle lui suggère de vérifier l'identité de son amant, en obtenant qu'il se présente à elle revêtu de ses attributs divins, comme lors de ses rencontres avec Junon. (3, 253-286)

Jupiter, engagé par un serment qu'il ne peut esquiver, se présente à contre-coeur à Sémélè, entouré d'un éclat insoutenable pour une simple mortelle, qui périt aussitôt foudroyée. (3, 287-309)

Toutefois, Jupiter fait coudre dans sa cuisse le fétus (le futur Bacchus) que portait Sémélè, pour lui permettre d'atteindre la fin de la gestation. À sa naissance, l'enfant fut élevé par Ino, puis par les nymphes de Nysa. (3, 310-315)

3, 253

Rumor in ambiguo est ; aliis uiolentior aequo

uisa dea est, alii laudant dignamque seuera

L'histoire reste peu claire ; à certains, la déesse est apparue

plus violente que juste, d'autres la louent et jugent sa conduite

3, 255

uirginitate uocant : pars inuenit utraque causas.

Sola Iouis coniunx non tam, culpetne probetne,

eloquitur, quam clade domus ab Agenore ductae

gaudet et a Tyria collectum paelice transfert

in generis socios odium ; subit ecce priori

digne de son austère virginité : tous trouvent des arguments valables.

Seule l'épouse de Jupiter n'émet ni accusation ni blâme.

Elle se réjouit surtout du malheur subi par la maison d'Agénor,

et la haine amassée à cause de sa rivale tyrienne, elle la reporte

sur les membres de la famille. Et voici qu'à cette première cause,

3, 260

causa recens, grauidamque dolet de semine magni 

esse Iouis Semelen ; dum linguam ad iurgia soluit,

« Profeci quid enim totiens per iurgia ? » dixit,

« Ipsa petenda mihi est ; ipsam, si maxima Iuno

rite uocor, perdam, si me gemmantia dextra

s'en ajoute une nouvelle : elle déplore que Sémélè soit grosse

de la semence du grand Jupiter. Elle se prépare à une nouvelle dispute,

puis se dit : « Mais qu'ai-je donc gagné à toutes ces querelles ? »

« C'est à la fille même que je dois m'en prendre ; je causerai sa perte à elle,

si c'est avec raison qu'on m'appelle la grande Junon, si ma droite

3, 265

sceptra tenere decet, si sum regina Iouisque 

et soror et coniunx, certe soror. At, puto, furto est

contenta, et thalami breuis est iniuria nostri.

Concipit ; id deerat ; manifestaque crimina pleno

fert utero et mater, quod uix mihi contigit, uno

a le droit de tenir un sceptre serti de pierreries, si je suis reine,

épouse et soeur du grand Jupiter, sa soeur en tout cas. Mais, j'y pense,

une union furtive lui a-t-elle suffi, l'insulte à notre couche fut-elle brève ?

Non, elle attend un enfant ; cela manquait encore ; son ventre rebondi

fournit la preuve de son crime et, alors que j'ai à peine connu ce bonheur,

3, 270

de Ioue uult fieri : tanta est fiducia formae. 

Fallat eam faxo ; nec sum Saturnia, si non

ab Ioue mersa suo Stygias penetrabit in undas ». 

Surgit ab his solio fuluaque recondita nube

limen adit Semeles nec nubes ante remouit 

elle veut être mère, du fait du seul Jupiter : tant elle est sûre de sa beauté.

Je ferai qu'elle soit déçue. Et je ne suis pas la fille de Saturne,

si elle ne pénètre dans les eaux du Styx, engloutie par son Jupiter. »

Sur ce, elle se leva de son siège et, cachée sous une nuée fauve,

se rendit à la porte de Sémélè. Avant de dissiper le nuage,

3, 275

quam simulauit anum posuitque ad tempora canos 

sulcauitque cutem rugis et curua trementi

membra tulit passu ; uocem quoque fecit anilem,

ipsaque erat Beroe, Semeles Epidauria nutrix.

Ergo ubi captato sermone diuque loquendo

elle prit les traits d'une vieille, se couvrit les tempes de cheveux blancs,

traça des rides sur sa peau, déplaça ses membres déformés

d'un pas tremblant et prit aussi une voix de vieille femme.

Elle était Béroé en personne, la nourrice épidaurienne de Sémélè.

Ainsi, lorsque, après une conversation longue et enjouée,

3, 280

ad nomen uenere Iouis, suspirat et « Opto, 

Iuppiter ut sit » ait ; « metuo tamen omnia : multi

nomine diuorum thalamos iniere pudicos.

Nec tamen esse Iouem satis est : det pignus amoris,

si modo uerus is est ; quantusque et qualis ab alta 

elles en vinrent à citer le nom de Jupiter, la déesse soupira et dit :

« Pourvu que ce soit Jupiter ; pourtant, tout me fait peur :

que d'hommes sont entrés dans de chastes couches, en se disant dieux.

Mais il ne suffit pas qu'il soit Jupiter : qu'il te donne un gage d'amour,

si du moins il est le vrai Jupiter ; demande-lui de te montrer

3, 285

Iunone excipitur, tantus talisque, rogato, 

det tibi conplexus suaque ante insignia sumat ! »


Talibus ignaram Iuno Cadmeida dictis

formarat : rogat illa Iouem sine nomine munus.

Cui deus : « Elige! » ait , « nullam patiere repulsam, 

la grandeur et les qualités qu'il a quand l'accueille la noble Junon,

et que pour une étreinte d'amour, il revête ses insignes propres ! »


Ces propos de Junon avaient travaillé l'esprit naïf de la fille de Cadmus.

Elle demande à Jupiter un présent, sans plus de précision.

Le dieu lui dit : « Choisis, tu ne subiras aucun refus,

3, 290

quoque magis credas, Stygii quoque conscia sunto

numina torrentis : timor et deus ille deorum est. »

Laeta malo nimiumque potens perituraque amantis

obsequio Semele : «qualem Saturnia » dixit

« te solet amplecti, Veneris cum foedus initis,

et pour mieux te convaincre, je prends même à témoin le Styx brûlant

et sa puissance divine, ce dieu que redoutent les dieux eux-mêmes. »

Heureuse de son futur malheur, trop puissante, Sémélè,

qu'allait perdre la complaisance de son amant, dit : « Donne-toi à moi,

paré comme tu l'es d'habitude lorsque tu étreins la Saturnienne,

3, 295

da mihi te talem ! » Voluit deus ora loquentis

opprimere : exierat iam uox properata sub auras.

ingemuit ; neque enim non haec optasse, neque ille

non iurasse potest. Ergo maestissimus altum

aethera conscendit uultuque sequentia traxit

quand vous engagez les ébats de Vénus » ! Le dieu voulut l'interrompre

en lui pressant la bouche ; mais déjà sa voix pressée s'était envolée.

Il gémit ; car, on ne peut faire en sorte qu'elle n'ait pas souhaité cela,

et que lui n'ait pas fait de serment. Dès lors, plein de tristesse,

il regagne les hauteurs de l'éther, et d'un signe de son visage,

3, 300

nubila, quis nimbos inmixtaque fulgura uentis 

addidit et tonitrus et ineuitabile fulmen ;

qua tamen usque potest, uires sibi demere temptat

nec, quo centimanum deiecerat igne Typhoea,

nunc armatur eo : nimium feritatis in illo est.

il attire à sa suite les nuages, y ajoute orages et éclairs

mêlés aux vents, tonnerre et foudre imparable. Cependant,

dans la mesure où il le peut, il essaie de réduire sa force.

Il ne s'est pas armé cette fois du feu qui lui servit à abattre

Typhée aux cent mains : ce feu recèle trop de cruauté sauvage.

03, 305

Est aliud leuius fulmen, cui dextra cyclopum 

saeuitiae flammaeque minus, minus addidit irae :

tela secunda uocant superi ; capit illa domumque

intrat Agenoream. Corpus mortale tumultus

non tulit aetherios donisque iugalibus arsit.


Il existe une autre foudre, plus légère, que la main des Cyclopes

a dotée de moins de cruauté et de flamme, de moins de colère :

les dieux l'appellent « la foudre seconde ». Il s'en saisit et pénètre

dans la demeure d'Agénor. Le corps de cette mortelle ne supporta pas

le fracas de l'éther et se consuma, brûlé par le présent d'un époux.


3, 310

Inperfectus adhuc infans genetricis ab aluo  

eripitur patrioque tener (si credere dignum est)

insuitur femori maternaque tempora conplet.

Furtim illum primis Ino matertera cunis

educat, inde datum nymphae Nyseides antris

Le foetus de l'enfant encore imparfait est arraché au ventre maternel

et, frêle embryon, est cousu dans la cuisse de son père,

- si du moins on peut croire cela -, où il acheva son temps de gestation.

Dans sa prime enfance, sa tante maternelle, Ino, l'éleva en secret ;

ensuite, elle le confia aux nymphes de Nysa qui le cachèrent

3, 315

occuluere suis lactisque alimenta dedere.

dans leurs grottes et lui donnèrent du lait pour le nourrir.

 

Tirésias (3, 316-338)

Le récit suivant est centré sur le personnage de Tirésias, illustre devin de Thèbes, qui subit, lui aussi, la vindicte de Junon, pour avoir pris parti contre elle dans une discussion galante qu'elle avait avec Jupiter. Ce dernier prétendant que les femmes éprouvaient plus de jouissance que les hommes dans l'union amoureuse, le couple décida de recourir à l'arbitrage de Tirésias, expert en la matière, puisqu'il avait été transformé en femme durant sept ans. Tirésias donna raison à Jupiter, et la déesse furieuse le frappa de cécité, mais le roi des dieux compensa cette infirmité en lui accordant de connaître l'avenir.

3, 316

Dumque ea per terras fatali lege geruntur

tutaque bis geniti sunt incunabula Bacchi,

forte Iouem memorant diffusum nectare curas

seposuisse graues uacuaque agitasse remissos

Tandis que sur terre se déroulent les arrêts du destin,

tandis que Bacchus, né deux fois, repose en sécurité dans son berceau,

Jupiter, rappelle la tradition, avait oublié sous l'effet du nectar

ses lourds soucis et avait repris avec Junon apaisée des propos enjoués.

3, 320

cum Iunone iocos et : « maior uestra profecto est,

quam quae contingit maribus » dixisse « uoluptas ».

Illa negat. Placuit quae sit sententia docti

quaerere Tiresiae : Venus huic erat utraque nota.

Nam duo magnorum uiridi coeuntia silua

Il lui avait dit : « Assurément, la volupté que vous éprouvez

est plus grande que celle qui échoit au sexe masculin ».

Elle n'est pas de cet avis. Ils décidèrent de demander l'avis

du sage Tirésias, qui avait connu les plaisirs des deux Vénus.

En effet dans une forêt verdoyante, il avait frappé

3, 325

corpora serpentum baculi uiolauerat ictu  

deque uiro factus (mirabile) femina septem

egerat autumnos ; octauo rursus eosdem

uidit, et : « Est uestrae si tanta potentia plagae »

dixit, « ut auctoris sortem in contraria mutet,

d'un coup de bâton les corps accouplés de deux longs serpents,

et, d'homme qu'il était, (fait étonnant !) il était devenu femme

pour une durée de sept automnes ; la huitième année, il revit

les mêmes serpents et dit : « Si le coup que vous avez reçu

est si puissant qu'il peut changer totalement le destin de son auteur,

3, 330

nunc quoque uos feriam. » Percussis anguibus isdem

forma prior rediit, genetiuaque uenit imago.

Arbiter hic igitur sumptus de lite iocosa

dicta Iouis firmat : grauius Saturnia iusto

nec pro materia fertur doluisse suique

cette fois encore je vous frapperai ». Après avoir frappé ces mêmes serpents,

il réintégra son aspect primitif, et le sexe qu'il avait à sa naissance.

Dès lors, choisi comme arbitre de ce joyeux litige,

il confirme les dires de Jupiter : la Saturnienne, dit-on,

en fut plus peinée que de raison et, de façon disproportionnée,

3, 335

iudicis aeterna damnauit lumina nocte ; 

at pater omnipotens (neque enim licet inrita cuiquam

facta dei fecisse deo) pro lumine adempto

scire futura dedit poenamque leuauit honore.

elle condamna à la nuit éternelle les yeux de son juge.

Mais le tout puissant père des dieux (car nul dieu n'a le droit

d'invalider les actes d'un autre dieu), en échange de sa vue perdue,

lui accorda de connaître l'avenir, et soulagea sa peine par cet honneur.

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NOTES

la déesse... (3, 253). Diane qui punit Actéon en le métamorphosant (cfr Mét., 3, 193-252).

l'épouse de Jupiter (3, 256). Héra-Junon, l'épouse souvent trompée de Zeus-Jupiter, est assez généralement présentée comme jalouse et vindicative.

Agénor (3, 257). Agénor est le roi de Tyr, en Phénicie, père de Cadmos et d'Io.

rivale tyrienne (3, 258). Europe, fille d'Agénor, dont l'histoire vient d'être racontée par Ovide, Mét., 2, 833-875.

Sémélè (3, 260). Sémèlè est une des filles de Cadmos et Harmonie. Elle plut à Jupiter et conçut de lui un enfant, Dionysos-Liber. Ovide rapporte ici une version de la naissance miraculeuse du dieu et de la mort de Sémélè. Voir aussi Fastes, 6, 485 ; 3, 503-504 et 3, 715-718.

Béroé (3, 278). Ce nom et l'idée du déguisement sont sans doute inspirés à Ovide par Virgile (Én., 5, 618-640).

Styx (3, 290). Sur le serment par le Styx qui engageait irrévocablement les dieux, cfr Mét., 1, 189 et 1, 737. Les dieux qui juraient par le Styx risquaient très gros en cas de parjure. Voir notamment, Fastes, 2, 536 et surtout 3, 322.

Typhée (3, 303-304). Typhée, alias Typhon, monstre gigantesque et effrayant, aux cent mains, fils de Gaia et de Tartare (ou conçu par la seule Héra). Désireux de régner sur l'univers il fut longtemps en lutte avec Zeus-Jupiter, qui usa à plusieurs reprises de sa foudre contre lui, avant de l'abattre sous la Sicile ou sous l'Etna d'où il vomit des flammes (Virgile, Én., 1, 665 ; 8, 298 ; 9, 716 ; Ovide, Mét., 5, 318-335 ; 5, 346-356 ; Ovide, Fastes, 2, 461 ; 4, 491 ; Hygin, Fab., 152).

Cyclopes (3, 305). Sur les Cyclopes, Virgile, Én., 1, 201 ; 3, 568-683 ; 8, 418-425 ; Ovide, Fastes, 4, 287-288 ; 4, 473.

foudre seconde (3, 305-307). Invention d'Ovide, apparemment, que cette foudre de seconde catégorie, à usage domestique si on peut dire. Fantaisie de poète ou tentative de mettre en évidence l'amour et la compassion de Jupiter pour Sémélè (Fr. Bömer).

Ino (3, 313). Soeur de Sémélè, Ino est une des filles de Cadmos et Harmonie. On la retrouvera en 3, 722. Elle aussi sera poursuivie par la haine de Junon, avant d'être transformée en déesse marine sous le nom de Leucothée, et assimilée à Rome à Matuta. Cfr Ovide, Fastes, 3, 852-862 ; 6, 475-550 et les notes (surtout aux vers 476, 483, 485, 501). Voir aussi Mét., 4, 416-562. -- Hygin, Fab., 1 à 6, résume les histoires de cette famille thébaine.

Nymphes de Nysa (3, 314). Ville (ou montagne) que la légende situe en Thrace ou en Inde ou en Afrique. Ovide présente de la naissance de Dionysos une version très concise. À la naissance de l'enfant, Zeus le confie à Hermès, qui à son tour le confie à Athamas, roi d'Orchomène, et à sa seconde épouse Ino. Mais Héra, par rancoeur, frappa de folie Ino et son époux, et pour soustraire l'enfant à sa rage, Zeus le transporta au pays de Nysa, et le confia à des nymphes qui le nourrirent et devinrent plus tard les Hyades (Fastes, 3, 105-106 ; 5, 163-4).

Tirésias (3, 323). Illustre devin de la mythologie grecque, intervenant dans le cycle thébain, comme Calchas dans le cycle troyen. Fils d'Évérès, un des Spartoi (les hommes issus des dents du dragon semées par Cadmos : Mét., 3, 101-110) et de la nymphe Chariclo. Parmi les variantes sur la manière dont il acquit son talent de devin, celle adoptée par Ovide dans ce passage est la plus célèbre.


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