Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant V (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante


ÉNÉIDE, LIVRE V

 

ESCALE EN SICILE. JEUX FUNÈBRES

Adieux à la Sicile (5, 746-871)

 

Avant le départ (5, 746-778)

Énée fait connaître aussitôt son plan : ceux qui le souhaitent resteront en Sicile, les autres se prépareront à partir. La ville nouvelle destinée aux Troyens, dont Aceste devient le roi, est fondée ; un temple à Vénus est érigé sur le mont Éryx, et le tombeau d'Anchise devient le centre d'un culte (5, 746-761).

Ensuite, après neuf jours de fêtes rituelles, les vents étant favorables, le départ est décidé, qui donne lieu à des adieux émouvants. Énée réconforte ceux qui vont rester en Sicile en les recommandant à Aceste puis, après des sacrifices et des offrandes, la flotte lève l'ancre (5, 762-778).

Extemplo socios primumque accersit Acesten

et Iouis imperium et cari praecepta parentis

edocet et quae nunc animo sententia constet.

Haud mora consiliis, nec iussa recusat Acestes :

Aussitôt, il mande ses compagnons, et en premier lieu Aceste ;

il leur fait connaître l'ordre de Jupiter, les conseils de son père aimé

et la décision qui maintenant est bien ancrée en son coeur.

Sans tarder on adopte ces projets, et Aceste ne récuse pas ces ordres :

transcribunt urbi matres populumque uolentem

deponunt, animos nil magnae laudis egentis.

Ipsi transtra nouant flammisque ambesa reponunt

robora nauigiis, aptant remosque rudentisque,

exigui numero, sed bello uiuida uirtus.
 

on enrôle pour la ville nouvelle, on y laisse les matrones

et ceux qui le veulent, coeurs  indifférents à une grande renommée.

Les partants eux remplacent les bancs de rameurs, réparent les planches

des navires rongées par les flammes, ajustent rames et cordages :

ils sont réduits en nombre, mais pleins de vertu guerrière.
 

5, 750

Interea Aeneas urbem designat aratro

sortiturque domos ; hoc Ilium et haec loca Troiam

esse iubet. Gaudet regno Troianus Acestes

indicitque forum et patribus dat iura uocatis.

Tum uicina astris Erycino in uertice sedes

Pendant ce temps, Énée dessine avec une charrue le tracé d'une ville,

et tire au sort les demeures ; il veut que ce soit leur Ilion, que ces lieux

soient leur Troie. Heureux de sa royauté, le Troyen Aceste

fixe une assemblée, convoque les sénateurs, promulgue des lois.

Puis, au sommet de l'Éryx, on fonde, proche des astres,

5, 755

fundatur Veneri Idaliae, tumuloque sacerdos

ac lucus late sacer additus Anchiseo.

 

Iamque dies epulata nouem gens omnis, et aris

factus honos : placidi strauerunt aequora uenti

creber et aspirans rursus uocat Auster in altum.

un temple dédié à Vénus d'Idalie ; au tombeau d'Anchise

on attribue désormais un prêtre et un vaste bois sacré.

 

Déjà durant  neuf jours  toute la population avait célébré des banquets

et honoré les autels. Des vents paisibles ont aplani la plaine marine,

et le souffle persistant de l'Auster invite à reprendre le large.

5, 760

Exoritur procurua ingens per litora fletus ;

complexi inter se noctemque diemque morantur.

Ipsae iam matres, ipsi, quibus aspera quondam

uisa maris facies et non tolerabile nomen,

ire uolunt omnemque fugae perferre laborem.

Le long du rivage incurvé s'élèvent d'intenses lamentations ;

on s'étreint mutuellement, s'attardant tout un jour et toute une nuit.

Maintenant les matrones elles aussi , et ceux-là mêmes qui naguère

jugeaient redoutable la vue de la mer, et intolérable son nom,

veulent partir et endurer jusqu'au bout l'épreuve d'un exil.

5, 765

Quos bonus Aeneas dictis solatur amicis

et consanguineo lacrimans commendat Acestae.

Tris Eryci uitulos et Tempestatibus agnam

caedere deinde iubet soluique ex ordine funem.

Ipse caput tonsae foliis euinctus oliuae

Énée, dans sa bonté, les console par des propos amicaux

et, en pleurant, les confie à Aceste, leur frère par le sang.

Il ordonne ensuite d'immoler trois veaux à Éryx, et une agnelle

,aux Tempêtes, puis de détacher progressivement les amarres.

Lui, la tête ceinte d'une couronne de feuilles d'olivier bien taillées,

5, 770

stans procul in prora pateram tenet, extaque salsos

proicit in fluctus ac uina liquentia fundit.

Certatim socii feriunt mare et aequora uerrunt ;

prosequitur surgens a puppi uentus euntis.

à l'écart en haut de la proue, tient  en main une coupe et lance

dans l'onde salée les entrailles des victimes et des libations de vin pur.

Ses compagnons, à l'envi, frappent et balayent les flots.

Un vent de poupe se lève et accompagne leur départ.

5, 775

 

Interventions divines (5, 779-826)

Vénus confie à Neptune son inquiétude, lui rappelant l'acharnement persistant de Junon à l'égard de Troie et de ce qui reste des Troyens. Habilement, elle le supplie d'accorder à ces derniers une traversée calme et une heureuse arrivée en Italie, en conformité du reste avec les arrêts des destins (5, 779-798).

Neptune promet d'exaucer cette prière, mais exige toutefois en échange du salut des Troyens, une vie humaine. Puis s'élançant avec toute sa suite sur son char, il fait régner le calme sur les flots (5, 799-826).

At Venus interea Neptunum exercita curis

Mais Vénus entre-temps, rongée d'inquiétude, s'adresse

adloquitur talisque effundit pectore questus :

« Iunonis grauis ira neque exsaturabile pectus

cogunt me, Neptune, preces descendere in omnis ;

quam nec longa dies pietas nec mitigat ulla,

nec Iouis imperio fatisque infracta quiescit.

 à Neptune et de son coeur laisse échapper ces plaintes :

« Le pesant courroux de Junon, son coeur toujours inassouvi,

me contraignent, Neptune, à en venir à toutes les prières possibles ;

elle, rien ne l'attendriit, ni le temps qui passe, ni aucun geste de piété ;

l'ordre de Jupiter et les destins qui l'ont brisée ne la laissent pas en repos.

5, 780

Non media de gente Phrygum exedisse nefandis

urbem odiis satis est nec poenam traxe per omnem

reliquias Troiae : cineres atque ossa peremptae

insequitur. Causas tanti sciat illa furoris.

Ipse mihi nuper Libycis tu testis in undis

Que sa haine féroce ait dévoré la ville au coeur de la nation phrygienne,

cela ne lui suffit pas, ni qu'elle ait entraîné dans les pires punitions

les restes de Troie  : elle s'acharne sur les cendres et les ossements

de la ville morte. Sans doute sait-elle les causes d'une telle fureur !

Toi-même naguère, tu fus témoin du bouleversement soudain

5, 785

quam molem subito excierit : maria omnia caelo

miscuit Aeoliis nequiquam freta procellis,

in regnis hoc ausa tuis.

Per scelus ecce etiam Troianis matribus actis

exussit foede puppis et classe subegit

qu'elle provoqua dans les ondes de Libye ; elle a mêlé au ciel

toutes les eaux de la mer, comptant en vain sur les tempêtes d'Éole,

et elle a osé cela dans ton propre royaume.

Et voilà que ayant même poussé au crime les femmes de Troie,

elle a incendié honteusement les vaisseaux et, une fois la flotte perdue,

5, 790

amissa socios ignotae linquere terrae.

Quod superest, oro, liceat dare tuta per undas

uela tibi, liceat Laurentem attingere Thybrim,

si concessa peto, si dant ea moenia Parcae. »

 

Tum Saturnius haec domitor maris edidit alti :

les a forcées à abandonner des compagnons à une terre inconnue.

Pour l'avenir, je t'en prie, accorde-leur une traversée sûre

sur les ondes, permets-leur d'atteindre le Thybris des Laurentes,

si je demande des choses concédées, si les Parques donnent ces remparts ».

 

Alors, le fils de Saturne, souverain des mers profondes, dit ceci :

5, 795

« Fas omne est, Cytherea, meis te fidere regnis,

unde genus ducis. merui quoque ; saepe furores

compressi et rabiem tantam caelique marisque.

Nec minor in terris, Xanthum Simoentaque testor,

Aeneae mihi cura tui. Cum Troia Achilles

« C'est absolument ton droit, Cythérée, de te fier à mon royaume,

car tu en tires ta naissance. J'ai moi aussi mérité  ta confiance : souvent,

j'ai réprimé les fureurs et la rage sans borne du ciel et de la mer.

De même sur terre, j'en prends à témoin le Xanthe et le Simoïs,

je prends tout autant soin de ton Énée. Un jour, à Troie, Achille

5, 800

exanimata sequens impingeret agmina muris,

milia multa daret leto, gemerentque repleti

amnes nec reperire uiam atque euoluere posset

in mare se Xanthus, Pelidae tunc ego forti

congressum Aenean nec dis nec uiribus aequis

poursuivait et refoulait les bataillons haletants contre les murs,

livrant à la mort des hommes par milliers ; les fleuves gémissaient,

pleins de cadavres, le Xanthe ne pouvant plus trouver son chemin

ni rouler vers la mer ; au moment où Énée affrontait le vaillant Péléide,

dans un combat où les dieux et les forces n'étaient pas équitables,

5, 805

nube caua rapui, cuperem cum uertere ab imo

structa meis manibus periurae moenia Troiae.

Nunc quoque mens eadem perstat mihi ; pelle timores.

Tutus, quos optas, portus accedet Auerni.

Vnus erit tantum amissum quem gurgite quaeres ;

moi, je l'ai dérobé au creux d'un nuage ; et pourtant de Troie la parjure

je désirais ébranler de fond en comble les murs, construits par mes mains.

Maintenant encore, je suis dans le même état d'esprit ; rejette toute crainte.

Énée accédera sain et sauf aux ports de l'Averne, que tu souhaites pour lui.

Un homme seulement, que tu chercheras dans l'abîme, sera perdu ;

5, 810

unum pro multis dabitur caput. »

 

His ubi laeta deae permulsit pectora dictis,

iungit equos auro genitor, spumantiaque addit

frena feris manibusque omnis effundit habenas.

Caeruleo per summa leuis uolat aequora curru ;

une seule vie sera offerte pour le salut d'une multitude ».

 

Dès qu'il eut par ces paroles apaisé et réjoui le coeur de la déesse,

le père des flots attelle ses chevaux avec un joug d'or, impose à leur fougue

des mors écumants tandis que ses mains relâchent complètement les rênes.

Sur son char bleu sombre il vole légèrement sur la crête des vagues ;

5, 815

subsidunt undae tumidumque sub axe tonanti

sternitur aequor aquis, fugiunt uasto aethere nimbi.

Tum uariae comitum facies, immania cete,

et senior Glauci chorus Inousque Palaemon

Tritonesque citi Phorcique exercitus omnis ;

les ondes retombent, la mer gonflée au passage tonitruant du char

se fait étale et les nuages fuient.dans l'immensité de l'éther.

Alors apparaissent diverses figures de sa suite : baleines immenses,

vieillards du choeur de Glaucus, Palémon, le fils d'Ino,

Tritons rapides et toute l'armée de Phorcus ;

5, 820

laeua tenet Thetis et Melite Panopeaque uirgo,

Nisaee Spioque Thaliaque Cymodoceque.

à sa gauche se tiennent Thétis et Mélité, et la vierge Panopée,

Niséé et Spio, ainsi que Thalie et Cymodocé.

5, 825

 

Palinure, victime expiatoire (5, 827-871)

Énée est enfin rasséréné et la flotte prend sa vitesse de croisière, guidée par Palinure qui pilote le navire de tête. La nuit venue, le dieu Sommeil, sous les traits de Phorbas, propose à Palinure de le remplacer, pour lui permettre de prendre un peu de repos. Sur le refus du consciencieux pilote, le dieu l'endort et le précipite dans les flots, avant de disparaître (5, 827-861).

La flotte poursuit tranquillement sa route, et quand Énée se rend compte de la disparition du pilote, il prend sa place à la barre, tout en déplorant le sort de son ami (5, 862-871).

Hic patris Aeneae suspensam blanda uicissim

gaudia pertemptant mentem ; iubet ocius omnis

attolli malos, intendi bracchia uelis.

Alors,  le vénérable Énée sent son âme angoissée pénétrée

à son tour d'une joie bienfaisante ; très vite, il donne l'ordre

de dresser tous les mâts et de tendre les voiles sur les antennes.

Vna omnes fecere pedem pariterque sinistros,

nunc dextros soluere sinus ; una ardua torquent

cornua detorquentque ; ferunt sua flamina classem.

Princeps ante omnis densum Palinurus agebat

agmen ; ad hunc alii cursum contendere iussi.

Tous ensemble ont manoeuvré l'écoute et, en même temps,

ont larué les voiles tantôt à droite, tantôt à gauche ; à l'unisson,

ils tournent et détournent les hautes vergues ; des brises appropriées

emportent la flotte. Les précédant tous, Palinure menait leur file serrée ;

l'ordre avait été donné aux autres de régler sur lui leur course.

5, 830

Iamque fere mediam caeli Nox umida metam

contigerat, placida laxabant membra quiete

sub remis fusi per dura sedilia nautae,

cum leuis aetheriis delapsus Somnus ab astris

aera dimouit tenebrosum et dispulit umbras,

Et déjà la Nuit humide avait presque atteint la borne au milieu du ciel ;

les marins, couchés sur les dures banquettes, sous leurs rames,

accordaient à leurs corps la détente d' un paisible repos,

quand le Sommeil glissa sans bruit du haut de l'éther étoilé,

écarta l'air ténébreux et  repoussa les ombres ;

5, 835

te, Palinure, petens, tibi somnia tristia portans

insonti ; puppique deus consedit in alta

Phorbanti similis funditque has ore loquelas :

« Iaside Palinure, ferunt ipsa aequora classem,

aequatae spirant aurae, datur hora quieti.

il te cherchait, Palinure, t'apportant de tristes songes,

à toi victime innocente ; le dieu s'installe en haut de la poupe,

il a les traits de Phorbas et de sa  bouche coulent ces paroles :

« Palinure, descendant de Iasius, l'onde porte la flotte d'elle-même,

des brises régulières soufflent ; l'heure est au repos.

5, 840

Pone caput fessosque oculos furare labori.

Ipse ego paulisper pro te tua munera inibo. »

Cui uix attollens Palinurus lumina fatur :

« Mene salis placidi uultum fluctusque quietos

ignorare iubes ? Mene huic confidere monstro ?

Laisse reposer ta tête et dérobe à la peine tes yeux fatigués.

Je me chargerai moi-même de ta tâche pendant un court moment ».

Levant à peine les yeux vers lui, Palinure répond :

« M' ordonnes-tu à moi de méconnaître l'aspect d'une mer paisible

et la tranquillité des flots ? Me dis-tu de me fier à ce prodige ?

5, 845

Aenean credam quid enim ? Fallacibus auris

et caeli totiens deceptus fraude sereni ? »

Talia dicta dabat, clauumque adfixus et haerens

nusquam amittebat oculosque sub astra tenebat.

Ecce deus ramum Lethaeo rore madentem

Pourquoi en effet, irais-je lui confier Énée ? N'ai-je pas été abusé

tant de fois par des brises trompeuses et les ruses d'un ciel serein ?»

Telles étaient ses paroles ; attaché à la barre, s'y cramponnant,

il ne la lâchait jamais et tenait les yeux fixés sur les astres.

Et voici que le dieu agite autour du front de Palinure un rameau

5, 850

uique soporatum Stygia super utraque quassat

tempora, cunctantique natantia lumina soluit.

Vix primos inopina quies laxauerat artus,

et super incumbens cum puppis parte reuulsa

cumque gubernaclo liquidas proiecit in undas

humide de la rosée du Léthé et somnifère par la vertu du Styx ,

et tandis que le pilote résiste, il fait chavirer ses yeux vacillants.

À peine ce repos inattendu avait-il détendu ses membres,

que le dieu se pencha sur lui et avec une partie de la poupe arrachée

et le gouvernail, le précipita tête en avant dans les flots limpides,

5, 855

praecipitem ac socios nequiquam saepe uocantem ;

ipse uolans tenuis se sustulit ales ad auras.

 

Currit iter tutum non setius aequore classis

promissisque patris Neptuni interrita fertur.

Iamque adeo scopulos Sirenum aduecta subibat,

tandis qu'il lançait à ses compagnons des appels fréquents mais vains ;

le dieu, tel un oiseau, s'envola et s'éleva dans l'air léger.

 

La flotte n'en poursuit pas moins sa course tranquille,

et vogue sans crainte, selon les promesses du dieu Neptune.

Déjà elle avait progressé, s'approchant des rochers des Sirènes,

5, 860

difficilis quondam multorumque ossibus albos,

– tum rauca adsiduo longe sale saxa sonabant, –

cum pater amisso fluitantem errare magistro

sensit, et ipse ratem nocturnis rexit in undis

multa gemens casuque animum concussus amici :

périlleux jadis, et couverts d'une multitude d'ossements blanchis ;

alors montait au loin le son rauque des rocs battus par les vagues incessantes ;

alors Énée remarqua alors que la flotte voguait à l'aveugle, sans son pilote,

et il prit lui-même  la direction du navire sur la mer sombre,

émettant force gémissements, ébranlé par l'infortune de son ami :

5, 865

« o nimium caelo et pelago confise sereno,

nudus in ignota, Palinure, iacebis harena. »

« Ô toi qui fus trop confiant dans la sérénité de la mer et du ciel,

Palinure, tu resteras, gisant  nu, sur une plage ignorée. »

5, 870

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 Notes (5, 746-871)

on enrôle (5, 750). Virgile utilise le terme technique (transcribere) qui signifie « prendre les inscriptions ». Le poète s'inspire manifestement des usages romains, mais ce genre d'anachronisme est courant chez lui. Il s'inspire ici de certaines institutions romaines, de même qu'aux vers 755 et 758.

avec une charrue (5, 755). Comme on était censé le faire dans la fondation des villes et en particulier celle de Rome. Plusieurs auteurs anciens évoquent ce rituel ; c'est par exemple le cas de Varron (De la langue latine, 5, 143) qui y voit une influence étrusque : « Dans le Latium, bien des fondateurs de cité suivaient le rite étrusque : autrement dit, avec un attelage de bovins, un taureau et une vache, celle-ci sur la ligne intérieure, ils traçaient à la charrue un sillon d'enceinte [...] afin de se fortifier par fossé et muraille. Le trou d'où ils avaient enlevé la terre, ils l'appellaient fossa (fossé), et la terre rejetée à l'intérieur, ils l'appelait murus (muraille) [etc.] ». On apprend aussi par Caton (Origines, I, fr. 18 a) qu'en marquant avec le sillon l'emplacement des murs, le fondateur soulevait la charrue à l'endroit où devraient s'élever les portes.

leur Ilion... leur Troie... (5, 756-757). En fait, la ville devait s'appeler Acesta (5, 718). Peut-être donneraient-ils à certains endroits des noms évocateurs des réalités troyennes, comme ce fut le cas à Buthrote où les Troyens avaient reconstitué une « petite Troie » (cfr par exemple 3, 349-351 ; on songera aussi aux vers 5, 633-634).

il fixe, etc. (5, 758). C'est de nouveau la terminologie institutionnelle romaine.

Éryx... (5, 759). C'est la montagne de Sicile dont on a déjà parlé plus haut à plusieurs reprises (notamment 5, 24 et 5, 630 ; cfr aussi 1, 570). C'est sur ce mont Éryx que se trouvait un temple d'Aphrodite, très célèbre dans l'antiquité (Thucydide, 6, 46, 3; Tacite, Annales, 4, 43, 4) dont Virgile attribue ici la fondation aux Troyens. En 248 avant Jésus-Christ, lors des guerres puniques, les Romains crurent que cette Aphrodite du mont Éryx les avait particulièrement protégés ; aussi décidèrent-ils d'introduire son culte à Rome et de lui élever un temple près de la Porte Colline sous le nom de Vénus Érycine (217 avant Jésus-Christ).

Idalie (5, 760). Idalie était une ville et un mont de l'île de Chypre, où se trouvait un temple de Vénus ; c'était un des séjours favoris de la déesse (cfr 1, 681 et 1, 693; 10, 52 et 10, 86).

au tombeau d'Anchise... (5, 760-761). Ce passage suggère que désormais, le père d'Énée sera honoré comme un héros, ou un demi-dieu. Il reçoit notamment un prêtre spécialisé. Virgile utilise sacerdos, qui est le terme latin général pour « prêtre » ; techniquement, c'est un flamine, comme ceux que recevront à Rome les empereurs divinisés à partir de Jules César.

neuf jours (5, 762). Énée avait décrété neuf jours de célébrations avant les jeux (5, 64) ; les fêtes célébrant la fondation de la ville ont duré aussi neuf jours. Comme on le voit, le nombre neuf avait à Rome une signification spéciale.

Auster (5, 764). Vent soufflant du sud, donc favorable à ceux qui veulent se rendre en Italie.

à Éryx (5, 772). En tant que divinité protectrice du lieu.

aux Tempêtes (5, 772). En 3, 120, une brebis noire avait été immolée à la Tempête (Hiems = « le mauvais temps »), pour obtenir une heureuse traversée de Délos jusqu'en Crète. Depuis 259 avant Jésus-Christ, les Tempêtes (Tempestates) avaient à Rome un temple près de la Porte Capène. Avant de prendre la mer pour Actium, Octave avait offert un sacrifice à Neptune, à la Tranquillité (Tranquillitas) et aux Vents (Appien, Guerre civile, 5, 406, confirmé par des inscriptions CIL, X, 6642-6644)

bien taillées (5, 774). De manière à ce qu'aucune ne dépasse les autres (M. Rat). Cfr 5, 556.

les entrailles (5, 775-776). Les vers 775-776 sont très proches, pour le sens et pour la forme, de 5, 237-238.

Un vent de poupe... (5, 777-778). Vers semblables à 3, 130 et 3, 290.

Vénus entre-temps (5, 779). Le lecteur est transporté une fois de plus dans le monde des dieux, pour assister en l'occurrence à un dialogue entre Vénus et Neptune, traitant principalement de la haine malfaisante de Junon pour les Troyens. Ce discours de Vénus peut être rapproché de la prière qu'elle adresse à Jupiter en 1, 229-253.

pesant courroux de Junon (5, 781). Dont il est longuement fait état en 1, 9-49.

logeste de piété (5, 783). Énée, le pieux, a toujours veillé à honorer Junon (cfr par exemple 3, 547), mais la déesse ne se laissera fléchir, contrainte et forcée, qu'à la fin du chant 12.

les causes d'une telle fureur (5, 788). À rapprocher de 1, 11 : « Est-il tant de colères dans les âmes des dieux ? ». Une telle colère paraît incompréhensible, en tout cas peu ordinaire.

bouleversement... (5, 789-791). Évocation de la tempête, suscitée par Éole à la demande de Junon, et à laquelle Neptune mit fin (1, 50-156). C'est cette tempête qui jettera la flotte troyenne sur les côtes de la Libye, en l'occurrence à Carthage.

dans ton propre royaume (5, 792). Vénus se montre très habile, en s'adressant à l'amour-propre de Neptune.

flotte perdue (5, 794). Évocation de l'épisode de l'incendie des vaisseaux raconté en 5, 604-699. Vénus exagère le désastre : quatre navires seulement ont été perdus.

terre inconnue (5, 795). Exagération ici encore : la Sicile n'est pas pour les Troyens une terre inhospitalière.

Thybris des Laurentes (5, 797). C'est le Tibre, généralement désigné ainsi dans l'Énéide (cfr 2, 782 ; 3, 500 ; 5, 83, et bien d'autres passages encore). Le pays des Laurentes désignait la région s'étendant du Tibre à Ardée (cfr 7, 63 ; 8, 371 ; 8, 537 et ailleurs). C'est dans l'embouchure du Tibre que la flotte d'Énée arriva au Latium (7, 25-36).

si... si... (5, 798). Ces conjonctions conditionnelles (si) ont pratiquement le sens de « puisque, parce que, étant donné que ». Vénus en effet ne réclame que des choses décidées depuis longtemps par les instances suprêmes.

Parques (5, 798). Les Parques sont les divinités romaines du Destin (cfr 1, 22 ; 3, 379 ; 9, 107 et ailleurs).

le fils de Saturne (5, 799). Neptune qui, comme Jupiter (et Junon) et Pluton, descendait de Saturne.

Cythérée (5, 800). Aphrodite possédait un temple très célèbre au sud du Péloponnèse, sur l'île de Cythère, qui lui était consacrée, d'où son surnom de Cythérée (cfr 1, 257 ; 1, 657 ; 4, 128, et ailleurs).

tu en tires ta naissance (5, 801). Plusieurs traditions circulaient sur la naissance d'Aphrodite-Vénus. Selon l'une d'entre elles, Aphrodite serait la fille de Jupiter et de Dioné (cfr 3, 19). Selon une autre version (notamment Hésiode, Théogonie, 188-200), la déesse aurait jailli de l'écume (en grec aphros) de la mer qui se serait rassemblée autour des bourses du dieu Ouranos lorsque son fils Cronos les lui coupa. C'est cette version que présente Neptune.

souvent (5, 801). En tout cas, lorsqu'il apaisa les flots après la tempête (1, 142-156).

Xanthe... Simoïs (5, 803). Sur ces deux fleuves de Troade, cfr notamment 5, 634.

j'ai pris tout autant soin de ton Énée... (5, 804-810). Allusions à deux épisodes de l'Iliade d'Homère : 21, 218-220 pour les fleuves encombrés de cadavres, et 20, 318-339, pour le sauvetage d'Énée par Neptune-Poséidon.

Péléide (5, 809). Achille, fils de Pélée (cfr 2, 263 ; 2, 548 ; 12, 350).

au creux d'un nuage (5, 810). Méthode assez courante, qu'on rencontre chez Homère (par exemple Iliade, 20, 444) et que Virgile aussi utilisera (cfr 1, 516 et 1, 586).

de Troie la parjure... (5, 810-811). Neptune et Apollon avaient participé avec Laomédon à la fondation de Troie, mais ce dernier avait lésiné sur leur salaire (cfr par exemple 3, 248 et 4, 542).

Averne (5, 813). Cfr 5, 732-733.

Un homme seulement (5, 814-815). Ce sera Palinure, pilote ou timonier du navire d'Énée, qui servira de victime expiatoire (5, 827ss).

le père des flots attela (5, 816-826). La description de Neptune, « le père des flots », conduisant son char s'inspire directement d'Homère (Iliade, 13, 23-31), et peut être comparée partiellement avec une autre évocation de Neptune par Virgile en 1, 142-156.

Glaucus (5, 823). C'était un pêcheur de Béotie qui, ayant goûté par hasard une herbe qui rendait immortel, était devenu un dieu de la mer. « Les déesses marines le purifièrent de tout ce qui restait en lui de mortel, et il prit une forme nouvelle : ses épaules se développèrent, le bas de son corps devint une puissante queue de poisson, ses joues se recouvrirent d'une barbe aux reflets verts comme la patine du bronze » (P. Grimal, Dictionnaire de la mythologie, p. 167). Il courtisa en vain Scylla, et essaya aussi de conquérir Ariane, sans y réussir. Ovide raconte son histoire dans les Métamorphoses (13, 898-968). Son nom apparaîtra encore en 6, 36, comme père de la Sibylle Déiphobé.

Palémon, fils d'Ino... (5, 823). Palémon, appelé aussi Mélicerte, et sa mère Ino, pour échapper aux violences de leur père et époux Athamas, roi de Thèbes, se précipitèrent dans la mer où, grâce à Vénus, ils devinrent des divinités marines. Un jeu subtil d'équivalences et d'identifications, trop long à développer ici, rattache Ino à Leucothoé et à Matuta, et Palémon-Mélicerte au Portunus latin (cfr 5, 241). On verra aussi Ovide (Mét., 4, 416ss).

Tritons (5, 824). Triton était un dieu marin qui passait généralement pour être le fils de Poséidon et d'Amphitrite. Il était représenté soufflant dans une conque, qui était à la fois son attribut et son instrument (cfr 1, 144). On le retrouvera en 6, 173, où il provoque la mort de Misène qui l'avait en quelque sorte défié à la conque. Le nom de Tritons (au pluriel) est parfois appliqué à une série d'êtres qui font partie du cortège de Poséidon. C'est le cas ici. « Ils ont le haut du corps semblable à celui d'un homme, mais le bas est en forme de poisson. Ils sont représentés ordinairement en train de souffler dans des coquillages » (P. Grimal, Dictionnaire, 1969, p. 463).

Phorcus (5, 824). Frère de Nérée et, comme lui, ancien dieu de la mer. On lui attribue parfois la paternité du monstre marin Scylla et celle des Gorgones. Il a déjà été cité en 5, 240.

Thétis... Mélité... Panopée (5, 825). Trois des cinquante Néréides, nymphes marines, filles du dieu de la mer Nérée (cfr 5, 240). Thétis, la mère d'Achille est la plus connue. Panopée a déjà été citée en 5, 240. Mélité n'apparaît qu'ici dans l'Énéide.

Niséé, Spio, Thalie, Cymodocé (5, 826). Ces nymphes marines, qui ne sont citées qu'ici dans l'Énéide, sont reprises à Homère (Iliade, 18, 39-40). Une Cymodocée interviendra, comme nymphe marine, en 10, 225. Il s'agit peut-être du même personnage, avec une graphie légèrement différente (Cymodoce ici; Cymodocea au chant 10).

Palinure (5, 833). Palinure est le pilote ou timonier d'Énée (cfr 3, 202 ; 3, 513 ; 3, 562 ; 5, 12). Il mourra, victime du dieu Sommeil, à la fin du chant 5 (835-860), et interviendra encore au chant 6 (337-383). Il porte le nom d'un cap de la côte italienne.

la Nuit (5, 835). Le char de la Nuit a été évoqué en 5, 721. Ici, allusion à la borne que devaient contourner les chars lors des courses.

le Sommeil (5, 838). « Le Sommeil, divinité allégorique empruntée aux Grecs [Hypnos en grec] par les Latins, est le fils de la Nuit, le frère jumeau de la Mort [Thanatos en grec], et le père des Songes. L'art romain le représentait comme un éphèbe, presque un enfant, planant léger au-dessus du sol, tenant d'une main une tige de pavots, de l'autre une urne renversée d'où coule un liquide soporifique : son image se rencontre souvent sur les sarcophages » (M. Rat, Virgile. L'Énéide, p. 338, n. 1307). Cfr Homère, Iliade, 14, 231ss, et  Ovide, Mét., 11, 581-748 (sur le Sommeil et les Songes).

victime innocente (5, 841). J. Perret (Virgile. Énéide, II, p. 37, n. 1) souligne « le pathétique d'un épisode pour lequel Virgile paraît n'avoir pas eu de modèle. Le malheur qui frappe Palinure n'est pas seulement immérité : il semble gratuit, inutile, ne paraît même répondre à aucune intention. Peut-être le poète veut-il nous faire entendre qu'une entreprise hors du commun ne peut se réaliser sans quelque malheur, comme par une résistance aveugle, anonyme, de l'ordre du monde ».

Phorbas (5, 842). Ce compagnon d'Énée, dont le nom est emprunté au répertoire mythologique grec, n'est mentionné qu'ici dans l'Énéide. Les dieux ont l'habitude de se déguiser pour se présenter aux hommes. Allecto revêt l'apparence de Calybé pour s'adresser à Turnus (7, 415-419), et Iris celle de Béroé pour aborde les Troyennes (5, 618-621). Et ce ne sont que deux exemples parmi d'autres.

descendant de Iasius (5, 843). Le latin dit « Iaside », ce qui ne fournit pas d'indication sur la parenté précise. Il a déjà été question de ce Iasius , « ancêtre de la race troyenne » (en 3, 168 avec la note). Dans la tradition grecque, Dardanus avait un frère Iasion, connu surtout pour son amour pour Déméter. C'est Virgile qui semble avoir transformé son nom en Iasius. Palinure descendrait donc de ce Iasion / Iasius, fils de Zeus et frère de Dardanus. Dans l'Énéide, un autre Troyen est qualifié de « Iaside » : c'est le médecin Iapyx, en 12, 391.

ce prodige (5, 849). Le terme latin utilisé ici (monstrum) caractérise une chose étrange et étonnante, inquiétante même. Palinure est un pilote expérimenté et consciencieux, et cette mer calme, trop calme, lui paraît suspecte. Dans l'Énéide, le mot est appliqué au cheval de bois (2, 243ss), aux Harpyes (3, 214), au Cyclope Polyphème (3, 658), à la Renommée (4, 181), à Cacus (8, 198). Si, dans tous ces exemples, une traduction par « monstre » pouvait se défendre, ce n'est plus le cas ici. J. Perret traduit « ce miracle ».

Léthé (5, 854). Le fleuve des enfers dont les eaux procuraient l'oubli. On le retrouvera en 6, 705 et ss, et la note. Son eau sera bue par les âmes qui vont se réincarner : ainsi, elles oublient tout de leur existence antérieure.

Styx (5, 855). C'est un des Fleuves des Enfers, souvent cité dans l'Énéide (cfr 3, 215 ; 4, 699 ; etc. et auquel Virgile semble attribuer ici les mêmes vertus soporifiques qu'au Léthé. On le retrouvera au chant six.

partie de la poupe arrachée et le gouvernail (5, 858-859). Tellement Palinure les tenait fortement.

rochers des Sirènes (5, 864). Les Sirènes étaient des monstres marins, à queue de poisson et à tête et corps de femme. Grâce à la beauté de leur voix, elles attiraient les marins de passage, et les faisaient périr (d'où l'allusion sinistre aux ossements blanchis). Leurs rochers étaient localisés dès l'époque alexandrine dans les îles Sérinuses (aujourd'hui îles Galli), sur les côtes de Campanie, au nord du golfe de Paestum, non loin de l'île Capreae (aujourd'hui Capri). La légende d'Ulysse se bouchant les oreilles pour entendre leurs voix sans tomber dans leur piège, est très célèbre (cfr Homère, Odyssée, 12, 39-54, et 165-200).

Ô toi qui fus trop confiant (5, 870-871). Énée se méprend complètement sur la cause de la mort de Palinure. Il apprendra la vérité en 6, 337-383.


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