Bibliotheca Classica Selecta - Énéide - Chant III (Plan) - Hypertexte louvaniste - Page précédente - Page suivante


ÉNÉIDE, LIVRE III

 

LIVRE DES VOYAGES ET DES PROPHÉTIES

Introduction (3, 1-12)

Départ de Troade

Énée poursuit le récit de ses aventures. Dès la chute de Troie, il rassemble des compagnons, construit une flotte dans la région de l'Ida et, au début de l'été, poussé par les dieux, prend la mer vers des terres inconnues.

Postquam res Asiae Priamique euertere gentem

immeritam uisum Superis, ceciditque superbum

Ilium, et omnis humo fumat Neptunia Troia,

diuersa exsilia et desertas quaerere terras

Après que les dieux d'en haut eurent décidé d'anéantir l'Asie

et la race de Priam qui ne le méritait pas, après la chute de la fière Ilion,

tandis que de partout  dans la Troie de Neptune monte la fumée,

les augures divins nous poussent à chercher un exil lointain

3, 1

auguriis agimur diuom, classemque sub ipsa

Antandro et Phrygiae molimur montibus Idae,

incerti, quo fata ferant, ubi sistere detur,

contrahimusque uiros. Vix prima inceperat aestas,

et pater Anchises dare fatis uela iubebat;

et des terres désertes. Nous construisons une flotte,

près d'Antandros, au pied des monts de l'Ida de Phrygie,

sans savoir où nous porte le destin, où il nous sera donné de nous établir

Nous rassemblons les hommes. L'été avait à peine commencé,

et mon père Anchise nous pressait de confier les voiles aux destins.

3, 5

litora cum patriae lacrimans portusque relinquo

et campos, ubi Troia fuit  : feror exsul in altum

cum sociis natoque Penatibus et magnis dis.

Je quittai alors en pleurant les rivages de ma patrie et ses ports

et la plaine où Troie s'est élevée. Je suis un exilé emporté au large,

avec mes compagnons et mon fils, les Pénates et les Grands Dieux.

3, 10

 

Escales en mer Égée (3, 13-189)

Première escale : la Thrace (3, 1-72)

Énée aboutit en Thrace, une terre qu'il croit amie, et entreprend d'y installer une ville pour les Énéades ; en héros pieux, il songe d'abord à faire des offrandes aux dieux, à Vénus notamment et à Jupiter. Au moment où Énée coupe des branches pour en orner les autels intervient un prodige (3, 13-26).

Des gouttes d'un sang infect suintent des souches des branches, et la voix plaintive de Polydore, enterré là, se fait entendre ; le malheureux conseille à Énée de fuir cette terre inhospitalière et lui raconte son histoire : ce fils de Priam avait été envoyé autrefois par son père chez le roi de Thrace pour y être élevé ; il avait avec lui une grande quantité d'or ; poussé par la cupidité, son hôte le mit à mort dès que la puissance troyenne se mit à décliner (3, 27-56).

Les chefs Troyens et Anchise décident alors de quitter la Thrace, non sans avoir honoré Polydore de rites funéraires en bonne et due forme. Dès que la mer le permet, la flotte met à la voile (3, 57-72)

Terra procul uastis colitur Mauortia campis,

Thraces arant, acri quondam regnata Lycurgo,

Au large s'étend la terre de Mars aux vastes plaines, terrres de labour

des Thraces, où régna jadis l'âpre Lycurgue ; ils étaient liés à Troie

 

hospitium antiquum Troiae sociique Penates,

dum Fortuna fuit. Feror huc, et litore curuo

moenia prima loco, fatis ingressus iniquis,

Aeneadasque meo nomen de nomine fingo.

Sacra Dionaeae matri diuisque ferebam

par d'antiques liens d'hospitalité et l'alliance de leurs Pénates

tant que dura notre fortune. Arrivé là, je pose mes premiers remparts

dans une courbe du rivage, où m'avait poussé un sort inique,

et d'après mon nom j'invente pour eux le nom d'Énéades.

Je faisais des offrandes à ma mère la Dionéenne et aux dieux protecteurs

3, 15

auspicibus coeptorum operum, superoque nitentem

caelicolum regi mactabam in litore taurum.

Forte fuit iuxta tumulus, quo cornea summo

uirgulta et densis hastilibus horrida myrtus.

Accessi, uiridemque ab humo conuellere siluam

 des entreprises naissantes, et  j'immolais sur le rivage

 un taureau magnifique au souverain roi des dieux du ciel.

Près de là, justement, se dressait un tertre que recouvraient

des branches de cornouiller et un myrte hérissé de rameaux touffus.

Je m'approchai et tentai d'arracher du sol des branches vivaces

3, 20

conatus, ramis tegerem ut frondentibus aras,

horrendum et dictu uideo mirabile monstrum.

 

Nam, quae prima solo ruptis radicibus arbos

uellitur, huic atro liquuntur sanguine guttae,

et terram tabo maculant. Mihi frigidus horror

pour couvrir les autels de leurs rameaux feuillus.

J'assiste alors à un prodige effrayant, étonnant à décrire.

 

En effet, le premier arbuste coupé de ses racines est arraché du sol,

et laisse s'écouler des gouttes d'un sang noir, qui souillent la terre

de leur infection. Un frisson glacial secoue mes membres

3, 25

membra quatit, gelidusque coit formidine sanguis.

Rursus et alterius lentum conuellere uimen

insequor, et causas penitus temptare latentis :

ater et alterius sequitur de cortice sanguis.

Multa mouens animo nymphas uenerabar agrestis

et, d'épouvante, mon sang glacé se fige dans mes veines.

J'essaie à nouveau d'arracher à l'autre plante une tige souple,

pour comprendre les causes secrètes de ce prodige.

De l'écorce du second arbuste s'écoule aussi un sang noirâtre.

Remuant mille pensées, je vénérais les Nymphes champêtres,

3, 30

Gradiuumque patrem, Geticis qui praesidet aruis,

rite secundarent uisus omenque leuarent.

Tertia sed postquam maiore hastilia nisu

adgredior, genibusque aduersae obluctor harenae

– eloquar, an sileam  ? – gemitus lacrimabilis imo

et l'auguste Gradivus qui règne au pays des Gètes :

les priant de rendre favorables ces visions et de conjurer ce présage.

Mais lorsque, après, je m'attaque avec plus de force encore

à une troisième tige,  luttant agenouillé contre le sable qui résiste,

– vais-je le dire ou me taire ?– , j'entends, venant du fond d'une tombe,

3, 35

auditur tumulo, et uox reddita fertur ad auris :

ʻ Quid miserum, Aenea, laceras ? Iam parce sepulto ;

parce pias scelerare manus. Non me tibi Troia

externum tulit, aut cruor hic de stipite manat.

Heu, fuge crudelis terras, fuge litus auarum :

un gémissement pitoyable et une voix qui parvient à mes oreilles :

ʻ Énée, pourquoi lacérer un malheureux ? Épargne un homme enseveli,

évite de souiller tes mains pieuses. Non, de moi Troie n'a pas fait

pour toi un étranger  ; et ce sang ne s'écoule pas d'une branche.

Ah ! Fuis des terres cruelles, fuis un rivage avide :

3, 40

nam Polydorus ego ; hic confixum ferrea texit

telorum seges et iaculis increuit acutis. ʼ

Tum uero ancipiti mentem formidine pressus

obstipui, steteruntque comae et uox faucibus haesit.

Hunc Polydorum auri quondam cum pondere magno

je suis Polydore. Une moisson de traits m'a transpercé,

m'a recouvert et a poussé sous forme de javelots aigus ʼ.

Alors, accablé d'une épouvantable incertitude, je restai stupéfait,

 mes cheveux se dressèrent et ma voix s'étrangla dans ma gorge.

Jadis ce Polydore, muni d'une grande quantité d'or,

3, 45

infelix Priamus furtim mandarat alendum

Threicio regi, cum iam diffideret armis

Dardaniae, cingique urbem obsidione uideret.

Ille, ut opes fractae Teucrum, et Fortuna recessit,

res Agamemnonias uictriciaque arma secutus,

avait été  secrètement envoyé par l'infortuné Priam, pour y être formé

chez le roi de Thrace, au moment où Priam se défiait déjà

des armes de Dardanie et voyait sa ville assiégée de toutes parts.

Dès que fut brisée la puissance des Teucères et que pâlit leur Fortune,

le Thrace prit le parti d'Agamemnon et des armées victorieuses,

3, 50

fas omne abrumpit ; Polydorum obtruncat, et auro

ui potitur. Quid non mortalia pectora cogis,

auri sacra fames ? Postquam pauor ossa reliquit,

delectos populi ad proceres primumque parentem

monstra deum refero, et quae sit sententia posco.

et trahit tous ses devoirs sacrés ; il massacre Polydore

et s'empare de l'or. À quels forfaits pousses-tu les coeurs des hommes

soif maudite de l'or ? Lorsque l'épouvante m'eut quitté,

aux notables choisis de notre peuple et d'abord à mon père

je rapporte ces prodiges divins et leur demande leur avis.

3, 55

Omnibus idem animus, scelerata excedere terra,

linqui pollutum hospitium, et dare classibus austros.

Ergo instauramus Polydoro funus, et ingens

aggeritur tumulo tellus ; stant Manibus arae,

caeruleis maestae uittis atraque cupresso,

Tous ont le même sentiment : s'éloigner d'une terre de forfaiture,

quitter une hospitalité profanée et offrir les vents à nos bateaux.

Dès lors, nous organisons des funérailles pour Polydore,

élevant sur son tombeau un immense tas de terre ;  à ses Mânes

on dresse des autels, parés de bandelettes sombres et de noir cyprès ;

3, 60

et circum Iliades crinem de more solutae ;

inferimus tepido spumantia cymbia lacte

sanguinis et sacri pateras, animamque sepulchro

condimus, et magna supremum uoce ciemus.

Inde, ubi prima fides pelago, placataque uenti

des femmes d'Ilion, cheveux dénoués selon le rite, les entourent ;

nous apportons des coupes pleines d'un lait tiède et mousseux

et des patères de sang sacré, puis nous enfouissons dans un tombeau,

cette âme que nous évoquons une ultime fois à haute voix.

Puis, dès que la mer se fait sûre, que les vents offrent des flots apaisés,

3, 65

dant maria et lenis crepitans uocat Auster in altum,

deducunt socii nauis et litora complent :

prouehimur portu, terraeque urbesque recedunt.

que le doux bruissement de l'Auster invite à prendre le large,

nos compagnons tirent les bateaux et couvrent le rivage.

Nous sortons du port, et voyons s'éloigner champs et cités.

3, 70

 

Deuxième escale : Délos (3, 73-120)

La flotte d'Énée cingle vers l'île consacrée à Apollon, Délos, où les accueille avec bienveillance le roi Anius, un vieil ami d'Anchise. Énée demande à Apollon de lui accorder un lieu où s'installer ou, du moins, des directives pour poursuivre sa quête. Le dieu leur conseille de rechercher leur « ancienne mère », c'est-à-dire leur terre ancestrale, où s'instaurera un empire universel pour les descendants d'Énée. Cette réponse réjouit les Troyens intrigués (3, 73-101).

Anchise, persuadé que cette terre mère est la Crète, île de Jupiter et royaume prospère (d'où serait arrivé Teucer avant qu'il fonde Troie), pousse le groupe à partir pour la Crète relativement proche, non sans avoir procédé au préalable aux sacrifices d'usage à Neptune et Apollon, ainsi qu'à la tempête et aux Zéphyrs (3, 102-120).

Sacra mari colitur medio gratissima tellus

Nereidum matri et Neptuno Aegaeo,

Il y a au milieu de la mer une terre habitée, île sacrée,

très chère à la mère des Néréides et à Neptune l'Égéen ;

 

quam pius arquitenens oras et litora circum

errantem Mycono e celsa Gyaroque reuinxit,

immotamque coli dedit et contemnere uentos.

Huc feror ; haec fessos tuto placidissima portu

accipit : egressi ueneramur Apollinis urbem.

cette terre qui errait de côtes en rivages, le pieux archer

Apollon la fixa à la haute Myconos et à Gyaros, l'immobilisa,

lui accorda  d'être habitée et de défier les vents. Je m'y rends ;

elle accueille dans son port paisible et sûr des hommes épuisés ;

aussitôt débarqués, nous rendons hommage à la ville d'Apollon.

3,75

Rex Anius, rex idem hominum Phoebique sacerdos

uittis et sacra redimitus tempora lauro,

occurrit ; ueterem Anchisen adgnouit amicum.

Iungimus hospitio dextras, et tecta subimus.

Templa dei saxo uenerabar structa uetusto :

Le roi Anius, à la fois roi de Délos et prêtre de Phébus,

avec ses bandelettes, et les tempes ceintes de laurier sacré, 

accourt vers nous ;  il reconnaît Anchise, son ami d'autrefois.

Entre hôtes, nous joignons nos mains, et pénétrons sous son toit.

Je vénérais le temple du dieu, fait de vieilles pierres :

3,80

ʻ Da propriam, Thymbraee, domum ; da moenia fessis

et genus et mansuram urbem ; serua altera Troiae

Pergama, reliquias Danaum atque immitis Achilli.

Quem sequimur ? Quoue ire iubes ? Vbi ponere sedes ?

Da, pater, augurium, atque animis inlabere nostris.ʼ

ʻ Dieu de Thymbra, donne-nous un lieu à nous ; à des hommes épuisés,

donne des remparts, des descendants et une ville faite pour durer ;

sauve de Troie la seconde Pergame, rescapée des Danaens et du cruel Achille.

Quel guide suivons-nous ? Où nous ordonnes-tu d'aller ? Où nous installer ?

Dieu vénérable, envoie-nous un signe et pénètre en nos coeurs ʼ.

3,85

Vix ea fatus eram : tremere omnia uisa repente,

liminaque laurusque dei, totusque moueri

mons circum, et mugire adytis cortina reclusis.

Submissi petimus terram, et uox fertur ad auris :

ʻ Dardanidae duri, quae uos a stirpe parentum

J'avais à peine prononcé ces mots que tout semble trembler soudain,

le parvis et le laurier du dieu ; toute la montagne alentour est ébranlée

et dans le sanctuaire grand ouvert le trépied semble mugir .

Nous nous inclinons vers la terre, et une voix frappe nos oreilles :

ʻ Rudes Dardanides, la terre qui la première porta votre race,

 3,90

prima tulit tellus, eadem uos ubere laeto

accipiet reduces. Antiquam exquirite matrem :

hic domus Aeneae cunctis dominabitur oris,

et nati natorum, et qui nascentur ab illis.ʼ

Haec Phoebus ; mixtoque ingens exorta tumultu

des l'origine de vos ancêtres, cette même terre à votre retour

vous accueillera en son sein fécond . Cherchez votre  mère antique.

C'est là que régnera la maison d'Énée sur tous les rivages,

et les enfants de ses enfants, et ceux qui naîtront d'eux ! ʼ

 Ainsi parle Phébus ; et mêlée au tumulte une immense joie éclate,

3,95

laetitia, et cuncti quae sint ea moenia quaerunt,

quo Phoebus uocet errantis iubeatque reuerti ?

 

Tum genitor, ueterum uoluens monumenta uirorum,

ʻ Audite, O proceres ʼ ait ʻ et spes discite uestras :

Creta Iouis magni medio iacet insula ponto ;

et tous veulent savoir ce que sont ces remparts, cet endroit

où Phébus appelle leurs errances et leur ordonne de retourner.

 

Alors mon père, repassant en esprit les histoires des Anciens :

ʻ Notables, dit-il, écoutez et apprenez quel espoir s'offre à vous.

La Crète, l'île du grand Jupiter, s'étend au milieu des flots ;

3,100

mons Idaeus ubi, et gentis cunabula nostrae.

Centum urbes habitant magnas, uberrima regna ;

maximus unde pater, si rite audita recordor,

Teucrus Rhoeteas primum est aduectus in oras,

optauitque locum regno. Nondum Ilium et arces

là se trouve le Mont Ida et le berceau de notre race.

Royaume très prospère de cent villes fort peuplées ;

c'est de là qu'est parti, si j'ai bien retenu ce que j'ai entendu,

notre très grand ancêtre, Teucer, qui aborda d'abord aux rivages de Rhétée,

lieu qu'il choisit pour son royaume. Ilion n'avait pas encore été construite

3,105

Pergameae steterant ; habitabant uallibus imis.

hinc mater cultrix Cybeli Corybantiaque aera

Idaeumque nemus ; hinc fida silentia sacris,

et iuncti currum dominae subiere leones.

Ergo agite, et, diuom ducunt qua iussa, sequamur ;

ni la forteresse de Pergame ; les habitants occupaient le fond des vallées.

De Crète vint  la déesse mère qui habite le Cybèle, les cymbales des Corybantes

et les bois de l'Ida ; de là aussi le silence garanti aux rites des mystères

et les lions attelés, qui tirent le char de leur souveraine.

En avant donc, et suivons la voie où mènent les ordres des dieux :

3,110

placemus uentos et Gnosia regna petamus.

Nec longo distant cursu ; modo Iuppiter adsit,

tertia lux classem Cretaeis sistet in oris. ʼ

Sic fatus, meritos aris mactauit honores,

taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo

apaisons les vents et partons pour le royaume de Cnosse.

Du reste, la traversée ne sera pas longue : si Jupiter nous assiste,

dans trois jours, notre flotte mouillera sur les côtes crétoises ʼ.

Sur ces paroles, il immola sur les autels les offrandes dues :

des taureaux, l'un à Neptune, un autre à toi, bel Apollon ;

3,115

nigram Hiemi pecudem, Zephyris felicibus albam.

des brebis, une noire à la Tempête, une blanche, aux Zéphyrs salutaires.

3,120

 

Troisième escale: la Crète (3, 121-191)

Les Troyens s'empressent de quitter Délos et, à travers les Cyclades, cinglent vers la Crète, qu'ils savent désertée par son prince Idoménée. Dès qu'ils accostent, ils se mettent à construire une ville qu'ils appellent Pergamée. Pendant leur installation, une épidémie de peste répand sur l'île la mort et les maladies, et Anchise suggère de retourner à Délos, pour solliciter une nouvelle fois l'avis et l'aide d'Apollon (3, 121-146).

Les Pénates de Troie apparaissent à Énée et rendent superflue la consultation à Délos, en renseignant le héros sur le brillant avenir qui les attend, lui et ses descendants, en Italie, la terre de Dardanus ; ils redonnent ainsi confiance et courage au héros (3, 147-171).

Troublé par cette vision, Énée se conforme aux rites d'usage, avant de s'en remettre à Anchise qui, avouant sa méprise et se souvenant des deux ancêtres de Troie (Teucer et Dardanos) et des prédictions toujours négligées de Cassandre à propos de l'avenir des Troyens en Italie, pousse la troupe à reprendre la mer (3, 172-191).

Fama uolat pulsum regnis cessisse paternis

Idomenea ducem, desertaque litora Cretae

hoste uacare domos, sedesque adstare relictas.

Linquimus Ortygiae portus, pelagoque uolamus,

Le vent de la rumeur rapporte que le prince Idoménée s'en est allé,

expulsé du royaume de ses pères, que les rivages de Crète sont désertés,

que la place est vide d'ennemis et que les demeures ont été abandonnées.

Nous quittons le port d'Ortygie et volons sur la mer, dépassons

 

bacchatamque iugis Naxon uiridemque Donysam,

Olearon, niueamque Paron, sparsasque per aequor

Cycladas, et crebris legimus freta consita terris.

Nauticus exoritur uario certamine clamor ;

hortantur socii : ʻ Cretam proauosque petamus  ! ʼ

Naxos aux sommets foulés par les Bacchantes,  Donusa la verdoyante,

Oléare, et la blanche Paros, et les Cyclades éparses sur la mer,

et choisissons les détroits parsemés de mille terres.

Les cris des matelots rivalisant  d'ardeur s'élèvent :

associés, ils s'encouragent : ʻ Rejoignons la Crète de nos aïeux ʼ.

3, 125

Prosequitur surgens a puppi uentus euntis

et tandem antiquis Curetum adlabimur oris.

Ergo auidus muros optatae molior urbis,

Pergameamque uoco, et laetam cognomine gentem

hortor amare focos arcemque attollere tectis.

Un vent de poupe qui se lève au moment du départ les pousse,

et nous abordons enfin aux rivages antiques des Curètes.

Alors, avec ardeur, je construis les murs de la ville dont j'ai rêvé ;

je la nomme Pergamée, à la joie de mes gens, que j'exhorte

à aimer leurs foyers et à élever une citadelle pour les protéger.

3, 130

Iamque fere sicco subductae litore puppes ;

conubiis aruisque nouis operata iuuentus ;

iura domosque dabam : subito cum tabida membris,

corrupto caeli tractu, miserandaque uenit

arboribusque satisque lues et letifer annus.

Déjà nos navires avaient été tirés au sec sur le rivage ;

les jeunes s'occupaient de mariages et de leurs champs nouveaux ;

je donnais des lois et des maisons, lorsque subitement survint,

dans une atmosphère infectée, un fléau déplorable pour nos corps,

une saison porteuse de mort fatale aux arbres et aux semailles.

3, 135

Linquebant dulcis animas, aut aegra trahebant

corpora ; tum sterilis exurere Sirius agros ;

arebant herbae, et uictum seges aegra negabat.

Rursus ad oraclum Ortygiae Phoebumque remenso

hortatur pater ire mari, ueniamque precari :

Les gens rendaient leur douce vie ou traînaient un corps malade ;

alors, Sirius brûlait les champs rendus stériles ; les plantes séchaient

et les moissons malades empêchaient toute subsistance.

Reprendre la mer et consulter à nouveau l'oracle d'Ortygie et Phébus,

 et implorer sa bienveillance, c'est  le conseil de mon père :

3, 140

quam fessis finem rebus ferat ; unde laborum

temptare auxilium iubeat ; quo uertere cursus.

 

Nox erat, et terris animalia somnus habebat :

effigies sacrae diuom Phrygiique Penates,

quos mecum a Troia mediisque ex ignibus urbis

quel terme le dieu fixe-t-il à notre épuisement ? où nous ordonne-t-il

de chercher à soulager nos épreuves ? où  tourner notre course ?

 

C'était la nuit, et sur la terre tous les êtres vivants dormaient.

Les images sacrées des dieux et les Pénates phrygiens,

que j'avais emportés avec moi de Troie, que j'avais arrachés

3, 145

extuleram, uisi ante oculos adstare iacentis

in somnis, multo manifesti lumine, qua se

plena per insertas fundebat luna fenestras ;

tum sic adfari et curas his demere dictis :

ʻ Quod tibi delato Ortygiam dicturus Apollo est,

aux flammes de la ville, de ma couche je les vis de mes yeux

se dresser en mes songes, bien visibles dans l'abondante lumière

que diffusait la pleine lune par les fenêtres ouvertes ;

ils m'adressèrent ces paroles qui apaisèrent mes inquiétudes :

ʻ Ce que te dira Apollon, si tu te rends à Ortygie,

3, 150

hic canit, et tua nos en ultro ad limina mittit.

Nos te, Dardania incensa, tuaque arma secuti,

nos tumidum sub te permensi classibus aequor,

idem uenturos tollemus in astra nepotes,

imperiumque urbi dabimus : tu moenia magnis

il le prophétise ici et, prenant les devants, il nous envoie à ta porte.

Après l'incendie de la Dardanie, nous t'avons suivi, toi et tes armes ;

sous ta conduite, nous avons parcouru l'océan et sa houle ;

c'est nous aussi qui porterons jusqu' aux astres vos futurs descendants,

et donnerons l'empire à leur ville. Toi, prépare de grandes murailles

3, 155

magna para, longumque fugae ne linque laborem.

Mutandae sedes : non haec tibi litora suasit

Delius, aut Cretae iussit considere Apollo.

Est locus, Hesperiam Grai cognomine dicunt,

terra antiqua, potens armis atque ubere glaebae ;

pour de grands lendemains et ne te dérobe pas à la longue épreuve de l'exil.

Il faut changer de lieu de séjour. Ce n'est pas ce rivage que t'a conseillé

le dieu de Délos ; Apollon ne t'a pas ordonné de t'établir en Crète.

Il existe un lieu que les Grecs nomment Hespérie,

terre antique, puissante par ses armes et la fécondité de son sol ;

3, 160

Oenotri coluere uiri ; nunc fama minores

Italiam dixisse ducis de nomine gentem :

hae nobis propriae sedes ; hinc Dardanus ortus,

Iasiusque pater, genus a quo principe nostrum.

Surge age, et haec laetus longaeuo dicta parenti

les Oenotriens l'ont habitée ; maintenant, d'après la tradition,

leurs descendants l'ont appelée Italie, du nom de leur chef.

Cette terre nous appartient en propre ; de là viennent Dardanus

ainsi que le vénérable Iasius, le premier auteur de notre race.

Allons, debout, et, rapporte avec joie à ton vieux père ces paroles

3, 165

haud dubitanda refer : Corythum terrasque requirat

Ausonias ; Dictaea negat tibi Iuppiter arua.'

Talibus attonitus uisis et uoce deorum

nec sopor illud erat, sed coram adgnoscere uoltus

uelatasque comas praesentiaque ora uidebar ;

qu'il ne faut pas mettre en doute : qu'il recherche Corythe

et les terres d'Ausonie ; Jupiter te refuse les champs de Dicté ʼ.

Impressionné par ces visions et par la voix des dieux

– ce n'était pas l'effet du sommeil, mais je croyais reconnaître,

devant moi, leurs visages et leur chevelure voilée et leurs traits, 

3, 170

 tum gelidus toto manabat corpore sudor

corripio e stratis corpus, tendoque supinas

ad caelum cum uoce manus, et munera libo

intemerata focis. Perfecto laetus honore

Anchisen facio certum, remque ordine pando.

 tandis qu'une sueur glacée  m'inondait tout entier –,

je m'extirpe de mon lit, je tends mes mains vers le ciel,

priant à haute voix et je répands sur les flammes

une libation sans tache. Tout joyeux des rites accomplis,

je vais avertir Anchise et lui rapporte tout en détail.

3, 175

Adgnouit prolem ambiguam geminosque parentes,

seque nouo ueterum deceptum errore locorum.

Tum memorat : ʻ Nate, Iliacis exercite fatis,

sola mihi talis casus Cassandra canebat.

Nunc repeto haec generi portendere debita nostro,

Il reconnut notre origine ambiguë et nos deux ancêtres,

avoua s'être trompé à nouveau à propos de lieux anciens.

Il rappelle alors : ʻ Mon fils, éprouvé par le destin d'Ilion,

Cassandre était la seule à me prédire de tels événements.

Maintenant je me souviens qu'elle prédisait ces destins pour notre race,

3, 180

et saepe Hesperiam, saepe Itala regna uocare.

Sed quis ad Hesperiae uenturos litora Teucros

crederet, aut quem tum uates Cassandra moueret ?

Cedamus Phoebo, et moniti meliora sequamur.ʼ

Sic ait, et cuncti dicto paremus ouantes.

que souvent elle évoquait l'Hespérie, souvent les royaumes d'Italie.

Mais qui aurait cru à l'arrivée des Teucères aux rivages d'Hespérie ?

Qui se serait ému alors des prophéties de Cassandre ?

Cédons à Phébus et, suite à ses avertissements, suivons la meilleure voie ʼ.

Ainsi parla-t-il ; tous nous applaudissons et obéissons à son ordre.

3, 185

Hanc quoque deserimus sedem, paucisque relictis

uela damus, uastumque caua trabe currimus aequor.

Une fois de plus, nous quittons la place et, y laissant quelques hommes,

nous hissons les voiles et sur nos nefs creuses parcourons la vaste mer.

3,190

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Notes (3, 1-191) 

les dieux d'en haut (3, 1). C'est insister on ne peut plus nettement sur le rôle des dieux dans le déroulement des événements. Le chant 3 reprend le récit de la fin du chant 2, 796-804, qui montrait Énée gagnant les montagnes de l'Ida avec un groupe important de compagnons.

la race de Priam (3, 2). Priam, en 2, 557, était déjà présenté comme régnant sur l'Asie. Innocente selon Virgile, la race de Priam n'aurait pas mérité l'anéantissement. On rappellera ici qu'Énée, fils d'Anchise, petit-fils de Capys, arrière-petit-fils d'Assaracus, n'était qu'un parent très éloigné de Priam. Il avait toutefois épousé une de ses filles, Créuse.

Troie de Neptune (3, 3). Neptune (cfr 1, 125 ; 2, 201 et 2, 610) avait participé avec Apollon à la construction des murs de Troie mais, grugé par Laomédon qui lui avait refusé son salaire, il en avait conçu de l'hostilité pour les Troyens. Pour cette histoire, on verra la note à 2, 610.

terres désertes (3, 4). Des terres où tout sera à construire, par contraste avec la ville anéantie.

Antandros (3, 6). Antandros, ville de Troade, au sud de Troie, de l'autre côté de la chaîne de l'Ida (2, 801) de Phrygie.

sans savoir (3, 7). Pourtant, en 2, 781-782, Créuse dans sa prédiction avait mentionné l'Hespérie (= Italie) et le Thybris Lydien (= le Tibre). Faut-il voir ici, comme certains l'ont fait, une légère incohérence chez Virgile ? Pas nécessairement. Même si Énée a entendu ces noms, ils lui sont probablement inconnus.

L'été (3, 8). Ce qui placerait peut-être l'incendie de Troie à la fin de l'hiver ou au début du printemps.Virgile semble insister sur l'efficacité et la rapidité d'action d'Énée.

Anchise (3, 9). Depuis son revirement en 2, 692-704, le père d'Énée va jouer, dans le livre 3, un rôle important d'animateur et d'interprète des signes et des oracles.

mon fils (3, 12). Ascagne, dont Énée se souciera toujours, autant qu'il le fait de son père.

Pénates... Grands Dieux (3, 12). Pour les Pénates, on verra le passage (2, 293) où Hector avait recommandé à Énée d'emporter les Pénates de Troie. Quant aux « Grands Dieux » (une expression qui reviendra à plusieurs reprises dans la suite), leur nature exacte faisait déjà l'objet de discussions dans l'antiquité, comme nous l'apprend le commentaire de Servius. Pour les uns, il s'agissait tout simplement des Pénates, considérés comme les Grands Dieux de Rome (= les Pénates, nos Grands Dieux) ; pour d'autres, il s'agissait de divinités différentes, mais il n'y avait pas d'unanimité sur leur identification. La question ne nous retiendra pas.

terre de Mars (3, 13). La Thrace, qui se situe à l'extrémité nord-est de la Grèce, est d'emblée présentée sous un jour inquiétant. Terre de guerriers, elle est liée à Mars, le dieu de la guerre (cfr 3, 35 avec le mot Gradivus).

Lycurgue (3, 14). Seconde notation inquiétante, après celle de Mars, pour caractériser la terre où abordent les Troyens. Lycurgue était ce roi légendaire qui avait été puni pour s'être violemment opposé à l'introduction du culte de Dionysos en Thrace. Il en est déjà question chez Homère (Iliade, 6, 130-141), où c'est Jupiter qui le punit. Chez les Tragiques, c'est Dionysos qui se charge lui-même de la vengeance (cfr en particulier Les Bacchantes d'Euripide).

liens d'hospitalité (3, 15). La Thrace et Troie étaient liées depuis longtemps : l'épouse de Priam, Hécube, était la fille de Cissée, roi de Thrace, et Ilioné, la fille aînée de Priam et Hécube, avait épousé Polymestor, le roi de Thrace, à qui Priam avait envoyé Polydore (3, 49-52).

Énéades (3, 18). Il existait dans la région du nord de la Grèce deux cités dont la légende expliquait le nom en supposant que les Troyens d'Énée y avaient fait escale. La première est en Thrace même ; c'est Ainos (Homère, Iliade, 4, 520 ; Hérodote, 1, 90 ; Thucydide, IV, 28) qui se dresse à l'embouchure de l'Hèbre, en face de Samothrace. L'autre est plus à l'ouest, en Macédoine ; c'est Aineia, située sur la côte de Chalcidique, au fond du golfe de Thermé (Hérodote, 7, 123). Si, au cours de leur histoire, les habitants de ces deux cités ont bien fait remonter leurs origines à Énée, ils ne s'appelèrent jamais Énéades. Virgile ici joue sur les noms, et le poète ne fournit d'ailleurs aucune précision géographique qui permettrait de savoir à laquelle des deux cités il songeait. On aura toutefois tendance à penser (malgré la carte de J. Perret) qu'il avait à l'esprit Ainos, indiscutablement en territoire thrace.

Dionéenne (3, 19). Vénus, la mère d'Énée, était fille de Zeus et de Dioné, fille d'Océan et de Téthys.

dieux protecteurs (3, 19). Ils ne sont pas autrement nommés. D'après Servius, il s'agirait de Jupiter, d'Apollon et de Bacchus.

le roi des dieux célestes (3, 19). Jupiter.

cornouiller et d'un myrte (3, 23). Le cornouiller est un arbuste commun des bois et des haies, au bois dur, dont on se servait pour faire des hampes d'épieu ou de javelot ; le myrte au feuillage toujours vert servait pour les guirlandes et couronnes des sacrifices. Comme le montrera la suite du passage, ces arbustes ont été choisis pour leur valeur symbolique.

Nymphes champêtres (3, 34). Les Dryades et les Hamadryades, nymphes des bois et des arbres, qu'Énée craint d'avoir offensées.

Gradivus (3, 35). Un autre nom de Mars. À l'origine, c'était un adjectif appliqué au dieu (cfr 10, 542 avec la note). Rappelons que la Thrace a été présentée en 3, 13 comme une  « terre de Mars ». Il n'est donc pas étonnant qu'Énée s'adresse à ce dieu.

Gètes (3, 35). Au sens propre, les Gètes étaient une tribu thrace, qui s'était installée au IVe siècle a.C.n. sur le cours inférieur du Danube au sud et à l'est des Carpathes. Le mot est ici utilisé comme un synonyme de Thraces.

enseveli (3, 41). Polydore n'a pas reçu une sépulture selon les rites, mais son corps avait été recouvert, peut-être naturellement, d'une sorte de tertre (tumulus) de terre ou de sable.

tes mains pieuses (3, 42). L'adjectif « pieux », spécifique d'Énée, est bien en situation ici, puisque le héros est en train d'accomplir des cérémonies religieuses. Mais la remarque de Polydore illustre une caractéristique romaine : le contact avec la mort provoque une souillure, qu'il importe d'éviter.

Polydore (3, 45). C'est le plus jeune des fils de Priam et d'Hécube, dont l'histoire sera racontée dans les vers suivants. En fait, plusieurs versions circulaient dans l'antiquité sur le personnage et les circonstances de sa mort. Virgile se rattacherait plutôt à la version d'Euripide (Hécube, 1-30 ; cfr aussi 716-720 ; 781-782). Chez Homère par contre (Iliade, 20, 407-418), Polydore est le fils de Priam et de Laothoé, une de ses concubines ; il sera tué par Achille qui lui enlèvera la cuirasse d'argent dont il était armé. Ovide en parlera également en Mét., 13, 432 ; 13, 530ss.

je restai stupéfait (3, 47-48). Vers repris à 2, 774, où il était question de l'apparition du fantôme de Créuse.

roi de Thrace (3, 50). C'était Polymestor qui avait épousé Ilioné, la fille aînée de Priam et Hécube (cfr 3, 15 avec la note).

Dardanie (3, 52). Le terme désigne couramment Troie dans l'Énéide. Il renvoie à Dardanos, lequel, accueilli par Teucer, aurait bâti la citadelle (cfr 1, 38 avec la note).

Teucères (3, 53). Les Troyens sont régulièrement désignés dans l'Énéide par le terme Teucères, qu'ils doivent à Teucer, l'ancêtre lointain de la famille royale de Troie (cfr 1, 38).

Agamemnon (3, 52-54). C'est-à-dire des Grecs ; Agamemnon, un des Atrides, était le chef des Grecs.

aux notables choisis de notre peuple (3, 58). Cela évoque le souci d'Énée de prendre les bonnes décisions, après avoir demandé l'avis de quelques personnalités, dont Anchise, qui est présenté comme la plus importante. Le verbe latin utilisé (refero) s'applique à Rome à un magistrat qui fait rapport au sénat pour lui demander son avis.

organisons des funérailles (3, 62). La croyance antique attachait une grande importance aux rites funèbres. Polydore n'avait pas bénéficié de funérailles décentes.

Mânes (3, 63). La notion de Mânes, dans la religion romaine, est très complexe. À l'origine, le terme, au pluriel, désignait les esprits des morts qui étaient perçus comme une collectivité divinisée mais indifférenciée (di manes). Une évolution vers l'individualisation amena à penser que chaque mort avait un esprit individuel, et le mot manes, tout en restant un pluriel, fut alors utilisé pour désigner ce qui subsistait d'un défunt particulier ; on parlera alors des Mânes d'un Tel, comme c'est le cas ici. Sur un plan plus général, on observera que chez Virgile, qui l'utilise beaucoup, le terme peut désigner dans certains cas un mort individuel (comme ici), dans d'autres, le monde des morts comme tel (4, 387 ; 11, 181 ; 12, 884), mais il a encore d'autres sens, dont certains (comme en 6, 743) ne sont pas faciles à préciser.

bandelettes sombres (3, 64). Les bandelettes (uittae en latin), sortes de rubans décoratifs, étaient utilisées, en guise de consécration, dans beaucoup de cérémonies religieuses. Elles étaient par exemple portées par des prêtres, ou par les animaux qu'on allait sacrifier ; elles pouvaient aussi orner des bâtiments ou des autels. Souvent blanches, elles étaient de couleur sombre dans les cérémonies de deuil. Il en est assez largement question dans l'Énéide (cfr 2, 168 ; 2, 221 ; 3, 81 ; 7, 418). Les Pénates qui apparaîtront à Énée en Crète en portaient dans leur chevelure (3, 174).

cyprès (3, 64). Consacré à Pluton, le cyprès (en latin cupressus) était l'arbre funéraire par excellence (cfr 2, 714).

lait (3, 66). Le lait était en effet une offrande régulière aux Mânes, mais on leur offrait aussi du sang des victimes, du vin, de l'huile, du miel, des fleurs, des parfums (cfr 5, 76-82 ; 5, 98 ; et aussi la description d'Ovide, Fast., 2, 533-542 lors des Feralia).

sang sacré (3, 67). Il s'agit du sang des animaux offerts en sacrifice.

nous enfouissons (3, 67). « Pour la fixer, de façon qu'elle ne soit plus errante. - Il s'agit ici de la cérémonie suprême des funérailles : on recueillait les cendres du mort dans une urne, et, nu-pieds, sans ceinture, on allait la déposer dans le monument. Énée, n'ayant point les restes de Polydore, accomplit le simulacre » (M. Rat, Virgile. L'Énéide, 1965, p. 306, n. 550).

évoquons une ultime fois (3, 68). Le dernier adieu donné au défunt. L'ensemble du cérémonial funéraire en comportait plusieurs (cfr 1, 219).

Auster (3, 70). L'Auster ou Notus est un vent du sud (cfr 1, 85 avec la note). Le mot est utilisé ici dans le sens général de vent favorable, puisque le groupe va se diriger vers le sud, vers Délos.

île sacrée, etc. (3, 73). À propos de la petite île de Délos (moins de 5 km carrés), Virgile multiplie les allusions érudites, en mentionnant divers éléments de son mythe. Délos aurait été à l'origine une île flottante qui fut fixée pour la remercier de l'aide qu'elle aurait fournie à Latone /Léto qui ne parvenait pas à trouver un endroit où accoucher. On verra sur ce sujet le très beau texte de l'Hymne homérique à Apollon. « On racontait en effet que lorsque Léto était grosse [...], Héra, jalouse, avait interdit à tous les lieux de la terre de lui donner asile pour qu'elle puisse mettre ses enfants au monde [Apollon et Artémis que Léto avait conçus de Zeus]. Aussi Léto errait sans pouvoir jamais s'arrêter. Enfin, Délos, qui était jusque-là une île errante, stérile, et n'avait rien à craindre de la colère d'Héra, consentit à l'accueillir. En récompense, l'île fut fixée au fond de la mer par quatre colonnes, qui la maintinrent solidement. Elle changea aussi de nom (car elle s'appelait d'abord Ortygie [cfr 3, 124 ; 3, 143 et 3, 154]), et parce que le dieu de la lumière avait vu le jour sur son sol, on l'appela Délos, [qui veut dire en grec] la Brillante. » (P. Grimal, Dictionnaire, 1969, p. 259, s.v. Léto).

la mère des Néréides (3, 74). Doris, femme de Nérée, était la mère des Néréides. Le grand nombre de ces Néréides (généralement 50, mais parfois 100) symbolisait peut-être les vagues innombrables de l'Océan. D'une grande beauté, elles vivaient au fond de la mer, assises sur des trônes d'or dans le palais de leur père, Nérée. « Souvent elles venaient par troupes jouer à la surface des flots, chevauchant, de leurs corps nus de femmes à queue de poisson, des tritons et autres monstres marins. [...] Ce sont des divinités bienfaisantes. Leurs représentations sur les vases peints ou sur les bas-reliefs sont très nombreuses » (M. Rat, Virgile. L'Énéide, 1965, p. 330, n. 1109). Généralement elles interviennent collectivement ; seules quelques-unes d'entre elles sont dotées d'une individualité plus marquée, comme par exemple Thétis, la mère d'Achille. Il sera question des Néréides en 5, 240.

Neptune l'Égéen (3, 74). Neptune, le dieu des mers, est ici qualifié d'Égéen, probablement à cause de la situation de Délos dans la mer Égée, peut-être aussi parce que Homère (Iliade, 13, 21) place le palais de Poseidon (Neptune) dans un endroit merveilleux appelé Aigai, « là où un palais illustre lui a été construit dans l'abîme marin, étincelant d'or, éternel ». Comme la mythologie ne livre pas d'informations sur un lien particulier qui aurait existé entre Délos d'une part, Doris ou Neptune de l'autre, on peut supposer que le vers 74 veut marquer le caractère essentiellement marin de l'île avant qu'elle ne passe dans la sphère d'Apollon.

le pieux archer (3, 75). Le texte latin parle simplement du « pieux archer » (pius arquitenens). Depuis Homère, c'était une manière courante de désigner Apollon, qui maniait avec brio, comme sa soeur Artémis d'ailleurs, l'arc et les flèches.

la fixa (3, 76). La légende ne s'accorde pas sur le nom du dieu qui « fixa » Délos au fond de la mer. C'est tantôt Jupiter, tantôt Neptune, tantôt (comme ici) Apollon. Délos était le site d'un très important sanctuaire d'Apollon; mais l'oracle qu'y avait le dieu tomba en désuétude à l'époque classique.

Myconos et Gyaros (3, 73-76). Les îles de Myconos et de Gyaros, sont, parmi les Cyclades, les plus proches de Délos. Myconos n'a que deux montagnes pas très élevées (cfr Ovide, Mét., 7, 463), mais elle est de toute manière plus « élevée » que Délos, la plus basse des Cyclades, que ces deux îles semblent, grâce à leur relief plus élevé, protéger des vents.

Le roi Anius (3, 80). D'après la légende, qui s'est surtout développée à l'époque hellénistique, Anius régnait à Délos au temps de la guerre contre Troie. C'était un fils d'Apollon/Phébus et, par sa mère, un descendant lointain de Dionysos. Apollon, dont il était aussi le prêtre, lui avait donné le pouvoir sur l'île et lui avait conféré le don de prophétie. Ses trois filles, dont Virgile ne parle pas, avaient reçu de Dionysos le pouvoir de faire jaillir du sol l'huile, le blé et le vin. Les bandelettes, on l'a dit plus haut (3, 64), sont normales chez un prêtre ; quant au laurier, c'est, par excellence, l'arbre d'Apollon (cfr Ovide, Mét., 1, 452-567).

il reconnaît Anchise (3, 82). D'après le Servius de Daniel (3, 80), Anchise serait passé par Délos lors d'un voyage antérieur à la guerre de Troie pour demander à Anius s'il devait accompagner Priam à Salamine (cfr 8, 158).

Thymbra (3, 85). Petite ville de Troade, où Apollon avait un temple célèbre. En évoquant ce lieu de culte, Enée voulait apparemment rappeler à Apollon l'attachement des Troyens à son égard.

seconde Pergame (3, 87). Pergame, citadelle de Troie, symbolise la puissance troyenne ; cette puissance est limitée désormais à la troupe des compagnons d'Énée, qui forment en quelque sorte une « seconde Pergame ». Ce vers reproduit, presque mot pour mot, le texte de 1, 30 qu'on verra, en même temps que la note.

le laurier du dieu (3, 91). Sans doute le temple était-il entouré d'un bois de lauriers, ce qui serait bien normal compte tenu du fait que le laurier est, par excellence, l'arbre d'Apollon (cfr Ovide, Mét., 1, 452-567). Il a déjà été question du laurier en 3, 80, et on trouvera plus loin dans le livre 3 l'expression des « lauriers du dieu de Claros » (en 3, 360).

la montagne alentour (3, 91). Le Cynthe, sur la côte orientale de l'île.

le trépied (3, 92). Le trépied était au sens strict un chaudron pourvu de trois pieds ou posé sur un trépied, qui servait à faire bouillir la viande. En fait cet ustensile était porteur de significations symboliques particulières. Il figurait souvent parmi les offrandes apportées aux dieux, et jouait également un rôle important dans la divination. À Delphes, la Pythie était censée rendre ses oracles assise sur un trépied. On ne connaît pas les usages oraculaires de Délos ; ce que décrit ici Virgile pourrait être calqué sur des procédures delphiques.

mugir (3, 92). Le verbe « mugir » (en latin mugire) est associé chez Virgile à des phénomènes supranaturels, notamment en 4, 490 et 6, 256.

Dardanides (3, 94). « Dardanides » est le terme adéquat pour désigner Énée et ses compagnons : la terre « première », « l'antique mère » qu'ils doivent chercher est celle d'où est venu leur ancêtre Dardanus, c'est-à-dire en fait l'Italie. On verra sur cette question, qui semble du reste une innovation virgilienne, 1, 380n et 7, 205-209n.

Alors la maison d'Énée régnera (3, 97-98). Vers inspirés d'Homère, Iliade, 20, 307-308, où Poseidon prophétise qu'Énée et ses descendants régiront les Troyens, mais on ne peut manquer de percevoir chez Virgile une allusion « patriotique » à l'avènement d'un empire romain universel. Alors qu'Homère ne promettait que l'empire sur les Troyens, Virgile leur promet l'empire du monde entier.

mon père (3, 102). Rôle de premier plan d'Anchise, en tant qu'interprète de l'oracle. En réalité, il se trompera, mais sans être ridicule, car ses erreurs seront toutes explicables logiquement.

La Crête... (3, 104-106). Appelée par Homère (Iliade, 2, 649 ; Odyssée, 19, 172) « l'île aux cent villes », la Crète avait développé très tôt (vers 2000) une brillante civilisation, bien antérieure à la civilisation mycénienne. Elle passait pour être le berceau de Jupiter (cfr la note suivante), dont Dardanos, ne l'oublions pas, était le fils.

le Mont Ida (3, 105). Le Mont Ida, chaîne de montagne qui traverse la Crète d'ouest en est, aurait donné son nom au mont Ida de Troade (2, 696 et 2, 801). On montre encore de nos jours aux touristes plus ou moins crédules la grotte où Zeus fut nourri par les Nymphes et par la chèvre Amalthée.

Teucer (3, 108). Sur ce Teucer, l'ancêtre lointain de la famille royale de Troie, on verra 1, 38n. Teucer était généralement considéré comme d'origine troyenne, fils d'une nymphe du mont Ida et du dieu-fleuve Scamandre ; mais d'autres traditions, représentées ici par Virgile (cfr Apollodore, 3, 12, 1), font de lui un étranger immigré en Troade, qu'on faisait venir de l'Ida crétois, avec son père Scamandros. La confusion d'Anchise s'explique : il pouvait penser que la race troyenne était en définitive originaire de Crète.

Rhétée (3, 108). Le Rhétée était un promontoire de Troade, sur l'Hellespont. Cfr 6, 505.

déesse mère qui habite le Cybèle (3, 111-113). Ces vers décrivent Cybèle ou la Grande Mère des Dieux, dont il a déjà été question en 2, 788, et qui est citée plusieurs fois dans l'Énéide (cfr 7, 139 ; 9, 80-83 avec la note ; 9, 109 avec la note ; 9, 618-619 ; 10, 220 où elle apparaît sous le nom de Cybebe ; 11, 768). On n'accordera évidemment pas de crédit à l'affirmation d'Anchise concernant une origine crétoise de la divinité. Dans l'histoire, Cybèle provient d'Anatolie. Sur ce point aussi, le père d'Énée se trompe donc, mais son « erreur » s'explique parce qu'une certaine confusion se faisait dans l'antiquité entre Cybèle, liée à l'Anatolie, et Rhéa, liée à la Crète.

Corybantes (3, 111). C'était le nom que portaient les compagnons de Cybèle, dont ils accompagnaient les processions de danses échevelées et de chants, avec un large accompagnement musical (tambourins, cors, flûtes, cymbales), ce qui explique la référence dans le texte aux « bronzes des Corybantes ». Ces derniers étaient souvent confondus avec les Courètes, liés eux à la déesse Rhéa et censés donc provenir de la Crète. Cfr la description de Lucrèce, 2, 629-639, où les Corybantes sont appelés Courètes phrygiens.

le bois de l'Ida (3, 112). Dans la ligne de son raisonnement, Anchise croit donc que l'Ida de Phrygie tire son nom de l'Ida de Crète. Les linguistes modernes ne le suivront pas sur ce point.

le silence (3, 112). Il s'agit du silence prescrit aux adeptes des religions à mystères, et l'on songe en particulier au culte de Déméter à Éleusis. À l'époque de Virgile, le culte de Cybèle n'était pas au sens strict un culte à mystères, mais on sait que dès le 5ème siècle en Grèce, Cybèle était associée à Déméter. Ici encore, la confusion d'Anchise peut s'expliquer.

les lions (3, 113). Cybèle était souvent représentée, couronnée de tours, dans un char tiré par des lions, image symbolique de son rôle de divinité maîtresse de la nature sauvage (cfr l'expression « leur souveraine »).

Cnosse (3, 115). Cnosse ou Cnossos, la principale ville de la Crète antique, où résida le légendaire roi Minos, et où les archéologues ont mis au jour les ruines d'un vaste complexe palatial remontant au IIIème millénaire avant J.-C.

les offrandes dues (3, 118-120). Neptune et Apollon, deux divinités déjà citées au début de l'épisode à Délos (3, 74 et 3, 79), sont honorées par un taureau, une de leurs victimes rituelles. La Tempête (le mot latin est Hiems, c'est-à-dire « le mauvais temps ») semble considérée comme une divinité sinon malfaisante, en tout cas potentiellement dangereuse, d'où la couleur noire de la brebis censée l'amadouer (cfr 5, 772, pour le sacrifice d'une agnelle aux Tempêtes). Quant aux Zéphyrs, vents bienveillants, ils reçoivent une brebis de couleur blanche. Avant de prendre la mer pour Actium, Octave avait offert un sacrifice à Neptune, à la Tranquillité (Tranquillitas) et aux Vents (Appien, Guerre civile, 5, 406, confirmé par des inscriptions CIL, X, 6642-6644).

Idoménée (3, 121-122). Idoménée, roi de Crète, était un des principaux héros grecs à Troie (pour ses exploits, voir par exemple Homère, Iliade, 13, 210-539). Selon Servius, il aurait été pris dans une tempête au cours de son retour dans sa patrie et aurait promis, s'il en réchappait, de sacrifier le premier être qu'il rencontrerait à son arrivée dans sa patrie. Ce fut son fils, qu'il sacrifia pour accomplir son voeu. Une peste se déclara ; expulsé de son pays, il se rendit en Italie où il fonda Salente, en Calabre (Cfr 3, 400, et aussi 11, 264-265).

Ortygie (3, 124). Ancien nom de Délos (« l'île aux cailles » ; cfr 3, 73, avec la note). Le terme se retrouvera en 3, 143 et en 3, 154. Il désignait aussi Syracuse (3, 694).

Naxos (3, 125-126). Les deux vers suivants enchaînent les noms de plusieurs des îles formant l'archipel des Cyclades, auquel appartient Délos. Naxos, renommée pour son vin, était parfois appelée île de Dionysos ; selon certaines légendes, il y serait né, et c'est là qu'il aurait rencontré et épousé Ariane, abandonnée par Thésée. Le terme « Bacchantes » évoque le culte de Dionysos.

Donusa (3, 125). Donuse est une petite île entre Naxos et Amorgos. Virgile pourrait faire allusion à son aspect verdoyant.

Oléare... Paros (3, 126). Oléare, aujourd'hui Antiparos, au sud-ouest de Paros (cfr 1, 593 avec la note), était, comme Paros, réputée pour son marbre éclatant de blancheur, fort recherché pour la statuaire.

Un vent de poupe (3, 130). Un vers qui sera repris en 5, 777.

Curètes (3, 132). Comme on l'a dit plus haut (3, 111 note), les Curètes identifiés aux Corybantes sont les prêtres crétois qui veillèrent sur l'enfance de Jupiter, quand Saturne le poursuivait. L'expression « les rivages des Curètes » désigne ici la Crète.

Pergamée (3, 133). Il appelle cette ville ainsi en souvenir de Pergame. Pline et Velleius Paterculus signalent en Crète une ville de ce nom, non loin de Cydonia, mais sa localisation n'est pas connue avec certitude. Comme pour Ainos et Aineia (3, 18 note), il était donc tentant de mettre cette cité en rapport avec la légende troyenne.

fléau (3, 137-142). C'est la peste, évoquée brièvement. D'autres descriptions d'épidémies célèbres se retrouvent dans la littérature latine : ainsi l'épizootie du Norique (Virgile, Géorgiques, 3, 478-566) ou la peste d'Athènes (Lucrèce, 6, 1138-1286).

Sirius (3, 141). La constellation du Chien ou Canicule, qui apparaissait le 26 juillet, était associée à la période des plus fortes chaleurs de l'année. (cfr 10, 273 avec la note).

images sacrées des dieux et les Pénates phrygiens (3, 148). En 2, 293, à la fin de son discours, Hector, parlant au nom de Troie, avait confié à Énée « ses choses saintes et ses Pénates », et un peu plus loin, en 2, 296, il avait été nommément question de Vesta, de ses bandelettes et de son « feu éternel ». On a eu l'occasion de dire que les versions anciennes de la légende n'envisageaient que les dieux de Troie, appelés Pénates, et qu'en l'espèce Vesta aurait représenté une addition virgilienne. Le présent passage semble montrer que pour Virgile Énée aurait bien emporté d'autres dieux que les Pénates. À moins qu'on ait tort de donner un sens fort à la conjonction « et » et qu'il y ait identité entre les deux groupes : dans ce cas, les « images sacrées des dieux » ne seraient autres que les Pénates. Un problème du même type se posait plus haut (3, 12 avec la note), lorsqu'il était question « des Pénates et des Grands Dieux ».

ils m'adressèrent (3, 153). Vers semblable en 2, 775 (apparition de Créuse à Énée) et en 8, 35 (apparition du Tibre à Énée).

Dardanie (3, 156). Troie, appelée probablement à dessein Dardanie, à cause du contexte, qui va évoquer explicitement Dardanus et son origine italienne (3, 167).

c'est nous aussi qui porterons (3, 158-159). Nouvelle prophétie de la future grandeur de Rome. Cfr la grande prophétie de Jupiter en 1, 278-279.

Apollon ne t'a pas ordonné (3, 161-162). Effectivement le message d'Apollon en 3, 94-98, ne parlait pas de la Crète. L'escale dans cette île est le résultat d'une mauvaise interprétation d'Anchise.

Il existe un lieu... (3, 163-166). Ces quatre vers sont repris du discours d'Ilionée à Didon en 1, 530-533. On s'y reportera pour les notes concernant «  Hespérie», « Oenotriens » et « Italie ».

Dardanus (3, 167). Nouvelle mention, beaucoup plus nette que la première (1, 380n), du thème de l'Italie vue comme la terre ancestrale d'Énée. Selon le poète en effet, Dardanus serait originaire d'Italie : il aurait quitté la ville étrusque de son père, Corythus, pour gagner Samothrace et la Troade. En réalité, nulle part avant Virgile il n'est question d'une origine italienne de Dardanus. Mais le poète tient beaucoup à cette innovation, sur laquelle il reviendra à plusieurs reprises (3, 94-96 ; 7, 205-209 ; 8, 36). Cette transformation apportée à la tradition prévirgilienne était d'importance. Devenu maintenant le descendant lointain d'un Italien, le troyen Énée n'arrive plus en Italie comme un étranger ; il rentre dans sa patrie.

Iasius (3, 168). Dans la tradition grecque, Dardanus avait un frère Iasion, connu surtout pour son amour pour Déméter. Virgile semble avoir transformé son nom en Iasius. Le Servius de Daniel (3, 167) a rassemblé ce que les anciens avaient écrit sur les deux frères. Selon une tradition, ils auraient l'un et l'autre quitté l'Italie, Dardanus s'installant à Troie, et Iasius à Samothrace. Iasius n'intéresse guère, mis à part le fait que lui et son frère sont à l'origine lointaine de la race troyenne.

Corythe (3, 170). Première mention du mot Corythe (Corythus en latin), qu'on retrouvera encore en 7, 205-209 avec les notes ; 9, 10 et 10, 719. Fils de Zeus, ce personnage ne semble exister que dans la tradition latine, en tant que père de Dardanus et de Iasios (Iasion), deux héros que les traditions grecques font descendre directement de Zeus. Ce Corythus aurait régné sur les Tyrrhènes d'Italie, et fondé la ville étrusque de Cortone. C'est de cette dernière cité que seraient partis ses deux fils.

Ausonie (3, 171). L'Ausonie était le nom d'une partie de l'Italie, au sud du Latium (cfr aussi 7, 39 ; 8, 328), dont l'éponyme était Auson (un fils d'Ulysse), mais Virgile l'utilise, comme il le fait du mot Hespérie (cfr par exemple 1, 530), pour désigner toute l'Italie.

les champs de Dicté (3, 171). Le Dicté est une montagne à l'extrémité orientale de la Crète. Elle portait le nom d'une nymphe locale qui, voulant fuir l'amour de Minos, se serait jetée dans la mer du haut de cette montagne. L'expression « champs de Dicté » désigne donc la Crète. Cfr aussi 4, 73.

voilée (3, 175). Leur front était ceint de guirlandes, de rubans ou de bandelettes (cfr 3, 64).

libation sans tache (3, 178). La libation était une forme élémentaire de sacrifice. Elle consistait à faire tomber quelques gouttes d'un liquide (par exemple du vin, ou du lait, voire du miel) sur un autel, sur une victime, dans le foyer ou tout simplement par terre. Elle pouvait s'accomplir seule, ou accompagner un autre sacrifice (celui d'un animal par exemple). L'expression française « sans tache » (intemerata en latin) veut dire que le rituel est correctement accompli, qu'aucune faute rituelle n'est venue entacher la cérémonie.

des rites accomplis (3, 178). Il était normal de prier et d'accomplir un sacrifice après une manifestation surnaturelle de ce genre. Énée procède de même en 5, 743-745, lorsque l'ombre d'Anchise se manifeste à lui en Sicile ; et en 8, 68-70, après l'apparition du dieu Tibre.

notre origine ambiguë (3, 180). L'expression sera expliquée par ce qui suit immédiatement « nos deux ancêtres ». Les Troyens ont comme ancêtres aussi bien Teucer que Dardanus. Interprétant l'oracle d'Apollon à Délos, Anchise s'était focalisé sur Teucer et la Crète, oubliant Dardanus et le volet italien de ses origines.

Cassandre (3, 183-187). Fille de Priam et d'Hécube, et soeur jumelle d'Hélénus, elle avait reçu, comme son frère Hélénus, le don de prophétie. Elle prophétisait toujours la vérité mais personne ne la croyait. Pour plus de détails, cfr 2, 246.

nous quittons la place et, y laissant quelques hommes (3, 190). Ils abandonnent la ville de Pergamée en Crète. Est-ce pour fournir une étiologie au nom de la ville que Virgile signale qu'un petit nombre de Troyens ne reprirent pas la mer.


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