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Métamorphoses d'Ovide : Avant-Propos - Notices - Livre XIV (Plan) - Hypertexte louvaniste - Iconographie ovidienne - Page précédente - Page suivante


OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE XIV

[Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2009]

 

Énéide ovidienne (III) : De Sicile en Campanie (14, 1-153)

 

Circé et Glaucus - Métamorphose de Scylla (14, 1-74)

Quittant la Sicile où il vient de se heurter à l'indifférence de Scylla, le dieu-marin Glaucus se rend sur la côte Tyrrhénienne, chez  la magicienne Circé et, lui faisant part de sa passion malheureuse, lui demande de recourir à la magie pour amener Scylla à partager son amour. Circé, qui s'est immédiatement éprise de Glaucus, lui conseille d'oublier Scylla et de se tourner vers elle, mais ses avances à elle aussi sont vaines. (14, 1-39)

Pleine de colère à l'égard de sa rivale, Circé se dirige vers le détroit de Messine et, usant d'herbes et d'incantations, elle contamine l'endroit de repos de la nymphe Scylla. L'effet ne se fait pas attendre : Scylla, au contact des eaux empoisonnées voit une ceinture de chiens hurlants entourer le bas de son ventre et devient un monstre enragé, dont le premier méfait est de provoquer la perte des compagnons d'Ulysse. Bientôt, la nymphe est transformée en un écueil, redouté des marins. (14, 40-74)

14, 1

Iamque Giganteis iniectam faucibus Aetnen

aruaque Cyclopum, quid rastra, quid usus aratri,

nescia nec quicquam iunctis debentia bubus

liquerat Euboicus tumidarum cultor aquarum ;
 

Et déjà l'Etna, qui repose sur la gorge d'un Géant,

et les champs des Cyclopes, qui ignorent l'usage de la herse

et la charrue et qui ne doivent  rien à des attelages de boeufs,

avaient été délaissés par l'Eubéen, hôte des eaux gonflées par la houle.
 

14, 5

liquerat et Zanclen aduersaque moenia Rhegi

nauifragumque fretum, gemino quod litore pressum

Ausoniae Siculaeque tenet confinia terrae.

Inde manu magna Tyrrhena per aequora uectus

herbiferos adiit colles atque atria Glaucus
 

Délaissés aussi étaient Zanclé, et les murailles de Rhégium lui faisant face,

ainsi que le détroit briseur de navires, serré entre deux rivages

et touchant aux confins des terres d'Ausonie et de Sicile.

De là, Glaucus, fendant de sa large main les flots Tyrrhéniens,

rejoint les collines herbeuses et le palais de la fille du Soleil,
 

14, 10

Sole satae Circes, uariarum plena ferarum.

Quam simul adspexit, dicta acceptaque salute :

« Diua, dei miserere, precor ; nam sola leuare

tu potes hunc, » dixit « uidear modo dignum, amorem. »

Quanta sit herbarum, Titani, potentia, nulli
 

Circé, dont les cours regorgent de bêtes sauvages variées.

Dès qu'il la vit, après un échange de salutations, il dit :

« Déesse, je t'en prie, aie pitié d'un dieu ; car toi seule,

tu peux soulager mon amour, si du moins je t'en parais digne.

Personne, ô fille du Titan, ne sait mieux que moi combien grande

 

14, 15

quam mihi cognitius, qui sum mutatus ab illis.

Neue mei non nota tibi sit causa furoris,

litore in Italico, Messenia moenia contra,

Scylla mihi uisa est ; pudor est promissa precesque

blanditiasque meas contemptaque uerba referre.
 

est la puissance des herbes, car elles m'ont métamorphosé.

Pour que tu n'ignores pas la cause de ma fureur,

sache que sur le rivage d'Italie, face aux remparts de Messine,

Scylla m'est apparue ; je rougis de rappeler mes promesses

et mes prières, et les flatteries et les paroles qu'elle a dédaignées.
 

14, 20

At tu, siue aliquod regnum est in carmine, carmen

ore moue sacro ; siue expugnacior herba est,

utere temptatis operosae uiribus herbae.

Nec medeare mihi sanesque haec uulnera mando

fineque nil opus est ; partem ferat illa caloris. »

 

Toi donc, s'il existe une incantation au pouvoir souverain,

prononce-la de ta bouche sacrée ; ou s'il est une herbe plus active,

utilise les vertus éprouvées de cette plante efficace.

Je ne te demande pas de me guérir ni de soigner ma blessure,

nul besoin d'y mettre fin ; puisse cette nymphe partage ma flamme. »

 

14, 25

At Circe (neque enim flammis habet aptius ulla

talibus ingenium, seu causa est huius in ipsa,

seu Venus indicio facit hoc offensa paterno,)

talia uerba refert : « Melius sequerere uolentem

optantemque eadem parilique cupidine captam.
 

Alors Circé nulle autre n'a un tempérament plus enclin

à s'enflammer de la sorte, que cette passion lui soit propre

ou vienne de Vénus offensée d'avoir été dénoncée par son père,


lui répond ceci : « Tu ferais mieux de rechercher une amie consentante,

qui partage tes souhaits, et soit prisonnière de la même passion.
 

14, 30

Dignus eras ultro, poteras certeque, rogari ;

et, si spem dederis, mihi crede, rogaberis ultro.

Neu dubites adsitque tuae fiducia formae ;

en ego, cum dea sim, nitidi cum filia Solis,

gramine cum tantum, tantum quoque carmine possim,
 

Tu méritais et tu aurais pu, c'est sûr, être imploré le premier ;

et, si tu le laisses espérer, crois-moi, tu seras imploré.

Ne doute pas de toi, et sois confiant en ta beauté.

Moi par exemple, qui suis déesse et fille du Soleil éclatant,

si puissante par mes plantes et mes incantations,
 

14, 35

ut tua sim, uoueo. Spernentem sperne, sequenti

redde uices unoque duas ulciscere facto. »

Talia temptanti : « Prius » inquit « in aequore frondes »

Glaucus « et in summis nascentur montibus algae,

Sospite quam Scylla nostri mutentur amores. »

 

mon voeu est d'être à toi. Méprise celle qui te méprise, poursuis

qui te poursuit et, te vengeant de l'une, du même coup venge l'autre. »

 À de telles tentatives de Circé, Glaucus répondit :

« Des feuillages pousseront sur la mer et des algues sur les monts

avant que mes amours ne changent d'objet, tant que vivra Scylla. »

 

14, 40

Indignata dea est ; et laedere quatenus ipsum

non poterat nec uellet amans, irascitur illi

quae sibi praelata est ; Venerisque offensa repulsa

protinus horrendis infamia pabula sucis

conterit et tritis Hecateia carmina miscet
 

La déesse est indignée, et comme elle aimait Glaucus et ne pouvait

ni ne voulait le blesser, elle tourne sa colère contre la rivale

qui lui a été préférée. Offensée de voir son amour repoussé,

elle broie aussitôt des herbes infectes aux sucs effroyables,

et joint à la mixture obtenue des incantations à Hécate.
 

14, 45

caerulaque induitur uelamina perque ferarum

agmen adulantum media procedit ab aula

oppositumque petens contra Zancleia saxa

Rhegion ingreditur feruentes aestibus undas,

in quibus ut solida ponit uestigia terra
 

Elle s'enveloppe de voiles bleu sombre et traversant les rangs

des fauves qui l'adulent, elle sort du milieu de la cour,

et gagnant Rhégium qui fait face à la rocheuse Zanclé,

elle s'avance sur les eaux qui bouillonnent sous la houle.

Elle y pose les pieds comme sur de la terre ferme
 

14, 50

summaque decurrit pedibus super aequora siccis.

Paruus erat gurges, curuos sinuatus in arcus,

grata quies Scyllae, quo se referebat ab aestu

et maris et caeli, medio cum plurimus orbe

sol erat et minimas a uertice fecerat umbras.
 

et gardant les pieds secs court à la surface des flots.

Une petite grotte, aux voûtes arrondies en arcs, offrait à Scylla

un havre agréable, où elle s'abritait des ardeurs de la mer et du ciel,

lorsque le soleil, au milieu de sa course, était le plus ardent,

et du haut du ciel réduisait presque à rien les ombres.
 

14, 55

Hunc dea praeuitiat portentificisque uenenis

inquinat ; hic pressos latices radice nocenti

spargit et obscurum uerborum ambage nouorum

ter nouiens carmen magico demurmurat ore.

Scylla uenit mediaque tenus descenderat aluo,
 

La déesse se met à souiller et à infecter de poisons maléfiques

cet endroit ; elle l'asperge des sucs pressés d'une racine toxique.

Puis sa voix de magicienne murmure une formule obscure,

salmigondis de termes inconnus, répétés neuf fois à trois reprises.

Arriva Scylla. Elle était descendue dans l'eau jusqu'à la taille
 

14, 60

cum sua foedari latrantibus inguina monstris

adspicit ; ac primo credens non corporis illas

esse sui partes refugitque abigitque timetque

ora proterua canum ; sed, quos fugit, attrahit una

et corpus quaerens femorum crurumque pedumque
 

quand elle remarqua ses aines défigurées par d'horribles monstres hurlants.

Sans croire d'abord qu'ils faisaient partie de son corps,

elle recule et chasse ces chiens à la gueule menaçante 

qui lui font peur ; mais elle entraîne avec elle ce qu'elle fuit,

et en cherchant sur son corps, ses cuisses, ses jambes et ses pieds,
 

14, 65

Cerbereos rictus pro partibus inuenit illis ;

statque canum rabie subiectaque terga ferarum

inguinibus truncis uteroque exstante coercet.


Fleuit amans Glaucus nimiumque hostiliter usae

uiribus herbarum fugit conubia Circes.
 

elle trouve à leur place des gueules béantes de Cerbères.

Elle tient debout grâce à ces chiens enragés, et les aines mutilées,

les flancs proéminents, elle domine les échines soumises des bêtes.


Glaucus, qui l'aimait, pleura et se déroba à l'union avec Circé

qui avait usé des vertus des plantes avec trop d'hostilité.
 

14, 70

Scylla loco mansit, cumque est data copia primum,

in Circes odium sociis spoliauit Vlixem ;

mox eadem Teucras fuerat mersura carinas,

ni prius in scopulum, qui nunc quoque saxeus exstat,

transformata foret ; scopulum quoque nauita uitat.
 

Scylla resta sur place, et dès que s'en présenta l'occasion,

elle priva Ulysse de ses compagnons par haine pour Circé.

Bientôt elle aurait englouti les vaisseaux des Troyens,

si elle n'avait été  transformée en un rocher, qui se dresse

de nos jours encore. Même rocher, Scylla rebute les marins.
 

Arrivée mouvementée d'Énée en Campanie (14, 75-100)

Avant d'aborder en Italie, Énée, qui avait échappé à Charybde et à Scylla, fut repoussé par la tempête vers la Libye. Ovide évoque très rapidement divers épisodes du périple d'Énée, d'après Virgile (Carthage, Aceste et l'hommage à Anchise, incendie des vaisseaux, les îles d'Éole et des Sirènes, etc. ), avant de terminer son énumération par la mention de l'île de Pithécuses, et la description de la métamorphose de ses habitants en singes. (14, 75-100)

14, 75

Hunc ubi Troianae remis auidamque Charybdim

euicere rates, cum iam prope litus adessent

Ausonium, Libycas uento referuntur ad oras.

Excipit Aenean illic animoque domoque

non bene discidium Phrygii latura mariti,
 

Dès que les vaisseaux troyens furent venus à bout de cet écueil

et de l'insatiable Charybde, quand ils étaient déjà tout près

du rivage d'Ausonie, ils sont repoussés par le vent vers la côte libyenne.

C'est là, dans son coeur et dans sa demeure, que la reine accueille Énée,

elle qui n'allait pas supporter la séparation d'avec son époux phrygien,
 

14, 80

Sidonis inque pyra sacri sub imagine facta

incubuit ferro deceptaque decipit omnes.


Rursus harenosae fugiens noua moenia terrae

ad sedemque Erycis fidumque relatus Acesten,

sacrificat tumulumque sui genitoris honorat,
 

la Sidonnienne qui, en imaginant un sacrifice, fit dresser un bûcher,

se coucha sur une épée et, trompée elle-même, trompa tout le monde.


À nouveau en fuite, loin des nouveaux murs de cette terre sableuse,

Énée est ramené au siège d'Éryx, chez le fidèle Aceste,

où il offre un sacrifice en hommage au tombeau de son père.
 

14, 85

quasque rates Iris Iunonia paene cremarat,

soluit et Hippotadae regnum terrasque calenti

sulphure fumantis Acheloiadumque relinquit

Sirenum scopulos, orbataque praeside pinus

Inarimen Prochytenque legit sterilique locatas
 

Ensuite, il détacha les navires qu'Iris, messagère de Junon,

avait presque brûlés, et laissa derrière lui le royaume

du fils d'Hippotès et les terres fumantes de soufre brûlant

et les rochers des Sirènes, filles d'Acheloüs. Privé de pilote,

son bateau longe Inarimé et Prochyté, ainsi que Pithécuses
 

14, 90

colle Pithecusas, habitantum nomine dictas.

Quippe deum genitor, fraudem et periuria quondam

Cercopum exosus gentisque admissa dolosae,

in deforme uiros animal mutauit, ut idem

dissimiles homini possent similesque uideri ;
 

sur sa colline aride, ainsi appelée d'après le nom de ses occupants.

En effet, le père des dieux avait autrefois pris en haine la duplicité,

les parjures et les forfaits de cette perfide race des Cercopes.

Il les transforma en animaux difformes, pour qu'ils puissent

paraître à la fois semblables à des hommes et différents d'eux :
 

14, 95

membraque contraxit naresque a fronte resimas

contudit et rugis perarauit anilibus ora

totaque uelatos flauenti corpora uillo

misit in has sedes ; nec non prius abstulit usum

uerborum et natae dira in periuria linguae ;
 

il contracta leurs membres, leur aplatit le nez qu'il retroussa

à partir du front, sillonna leurs visages de rides de vieille femme,

couvrit entièrement leurs corps de poils de couleur fauve,

et les envoya occuper ces lieux. Avant cela, il leur avait enlevé aussi

l'usage de la parole et de leur langue, née pour l'odieux parjure,

14, 100 posse queri tantum rauco stridore reliquit.
 
ne leur laissant qu'un cri rauque et strident pour se plaindre.
 

Énée et la Sibylle de Cumes (14, 101-153)

De l'île des Singes, Énée se rend à Cumes, où sa réputation d'homme valeureux lui vaut la faveur de la Sibylle à qui il a demandé de pouvoir visiter dans l'Averne les mânes de son père. La Sibylle lui fait couper un rameau d'or, lui permettant l'accès au royaume des morts et la possibilité d'apprendre de la bouche d'Anchise les lois de l'au-delà et d'autres révélations sur les dangers qui l'attendent encore sur terre. Après quoi, il quitte le monde souterrain en compagnie de la prêtresse. (14, 101-121)

Chemin faisant, il promet à la Sibylle de lui élever un temple pour lui montrer sa reconnaissance. Précisant qu'elle n'est pas une divinité, la Sibylle lui raconte son histoire : elle inspira un jour une vive passion à Apollon qui, pour la séduire, lui proposa d'accomplir le voeu qu'elle choisirait ; elle souhaita vivre autant d'années qu'il y avait de grains de poussière dans une poignée de sable, sans spécifier qu'il s'agissait d'années de jeunesse. Le dieu, qui n'était pas arrivé à la séduire, tint pourtant sa promesse. C'est ainsi que la Sibylle, âgée de sept siècles déjà, toujours solitaire et vierge, doit encore vivre trois cents années avant de n'être plus qu'une voix. (14, 122-153)

14, 101

Has ubi praeteriit et Parthenopeia dextra

moenia deseruit, laeua de parte canori

Aeolidae tumulum et loca feta palustribus undis,

litora Cumarum uiuacisque antra Sibyllae
 

Après avoir dépassé ces îles et laissé sur sa droite les remparts

de Parthénope et sur sa gauche le tombeau de l'Éolide à la voix sonore,

ainsi que des lieux pleins d'eaux marécageuses, il pénètre

sur le rivage de Cumes, dans l'antre de la Sibylle chargée d'ans,
 

14, 105

intrat et ut manes adeat per Auerna paternos

orat. At illa diu uultum tellure moratum

erexit tandemque deo furibunda recepto :

« Magna petis, » dixit, « uir factis maxime, cuius

dextera per ferrum, pietas spectata per ignes.
 

et demande à se rendre par l'Averne auprès des mânes de son père.

Mais elle garda longtemps son regard fixé vers la terre, le leva,

et finalement après avoir reçu le dieu, saisie par une transe, elle dit :

« C'est beaucoup demander, ô héros magnifié par tes exploits :

ton bras a illustré ton épée, les flammes ont démontré ta piété.
 

14, 110

Pone tamen, Troiane, metum ; potiere petitis

Elysiasque domos et regna nouissima mundi

me duce cognosces simulacraque cara parentis.

Inuia uirtuti nulla est uia ». Dixit et auro

fulgentem ramum silua Iunonis Auernae
 

Mais, cesse d'avoir peur, Troyen ; ta requête sera satisfaite

et sous ma conduite, tu connaîtras les demeures de l'Élysée,

le dernier royaume de l'univers et l'ombre chérie de ton père.

À la vertu, nulle route n'est inaccessible. » Elle se tut,

montra dans la forêt consacrée à la Junon de l'Averne
 

14, 115

monstrauit iussitque suo diuellere trunco.

Paruit Aeneas, et formidabilis Orci

uidit opes atauosque suos umbramque senilem

magnanimi Anchisae ; didicit quoque iura locorum,

quaeque nouis essent adeunda pericula bellis.
 

un rameau aux brillants reflets d'or, et lui ordonna de l'arracher

au tronc qui le portait. Énée obéit et du redoutable Orcus

il vit la puissance ; il vit aussi ses ancêtres et l'ombre

du vieux et magnanime Anchise ; il apprit aussi les lois de ces lieux

et tous les périls qu'il devrait affronter dans de nouvelles guerres.
 

14, 120

Inde ferens lassos aduerso tramite passus,

cum duce Cumaea mollit sermone laborem.


Dumque iter horrendum per opaca crepuscula carpit :

« Seu dea tu praesens, seu dis gratissima, » dixit,

« numinis instar eris semper mihi, meque fatebor
 

Ensuite, portant ses pas fatigués sur le sentier qui lui faisait face,

il trompe la fatigue en conversant avec sa guide cuméenne.


Tout en suivant une route effrayante, dans une obscurité épaisse, il dit :

« Que tu sois une vraie déesse, ou une personne bénie des dieux,

pour moi tu seras toujours comme une divinité. Je proclamerai
 

14, 125

muneris esse tui, quae me loca mortis adire,

quae loca me uisae uoluisti euadere mortis.

Pro quibus aerias meritis euectus ad auras

templa tibi statuam, tribuam tibi turis honores. »

Respicit hunc uates et suspiratibus haustis :
 

ma dette envers toi, qui m'as conduit au royaume de la mort,

et qui, après ma visite, as bien voulu que je m'en échappe.

Pour ces bienfaits, une fois rentré dans les espaces où l'on respire,

je t'érigerai un temple et t'offrirai de l'encens pour t'honorer. »

La prêtresse se retourna vers lui, poussa de profonds soupirs, disant :
 

14, 130

« Nec dea sum, » dixit « nec sacri turis honore

humanum dignare caput ; neu nescius erres,

lux aeterna mihi carituraque fine dabatur,

si mea uirginitas Phoebo patuisset amanti.

Dum tamen hanc sperat, dum praecorrumpere donis
 

« Je ne suis pas déesse, et ne va pas juger une simple mortelle

digne d'offrandes d'encens. Pour t'éviter une erreur, sache toutefois

que la lumière éternelle, qui n'aura pas de fin, m'aurait été accordée,

si j'avais offert ma virginité à Phébus, qui s'était épris de moi. 

Tandis qu'il espérait me déflorer et cherchait par des présents d'abord

14, 135

me cupit, “ elige ”, ait “ uirgo Cumaea, quid optes ;

optatis potiere tuis. ” Ego pulueris hausti

ostendi cumulum ; quot haberet corpora puluis,

tot mihi natales contingere uana rogaui ;

excidit, ut peterem iuuenes quoque protinus annos.
 

à me séduire, il dit : “ Vierge de Cumes, fais le voeu que tu souhaites ;

il sera exaucé. ” Alors, j'ai ramassé une poignée de poussière

la lui ai montrée et, futile que j'étais, j'ai demandé à vivre

autant d'années que mon poing comptait de grains de poussière ;

j'ai oublié de demander aussitôt que ce soit des années de jeunesse.
 

14, 140

Hos tamen ille mihi dabat aeternamque iuuentam,

si Venerem paterer ; contempto munere Phoebi

innuba permaneo ; sed iam felicior aetas

terga dedit, tremuloque gradu uenit aegra senectus,

quae patienda diu est ; nam iam mihi saecula septem
 

Pourtant il me les donnait, ces années et l'éternelle jeunesse,

si je subissais son amour, mais j'ai dédaigné le présent de Phébus,

et je continue à rester vierge. Maintenant l'âge heureux

m'a tourné le dos et, de son pas tremblant, arrive l'amère vieillesse

bien longue à supporter. J'ai déjà vécu sept siècles, tu le vois ;
 

14, 145

acta uides ; superest, numeros ut pulueris aequem,

ter centum messes, ter centum musta uidere.

Tempus erit, cum de tanto me corpore paruam

longa dies faciet consumptaque membra senecta

ad minimum redigentur onus ; nec amata uidebor
 

il me reste, pour égaler le nombre des grains de poussière,

à voir trois cent moissons, à vivre trois cent vendanges.

Le temps viendra où, toute grande que je sois, je rapetisserai

au fil des jours, et où mes membres usés par la vieillesse

pèseront un poids infime. Nul ne croira que j'ai été aimée
 

14, 150

nec placuisse deo ; Phoebus quoque forsitan ipse

uel non cognoscet, uel dilexisse negabit,

usque adeo mutata ferar ; nullique uidenda,

uoce tamen noscar ; uocem mihi fata relinquent. »
 

par un dieu, à qui j'ai plu. Peut-être Phébus lui-même

ne me reconnaîtra-t-il plus, ou niera-t-il m'avoir aimée,

tant j'aurai changé. Invisible pour tous, je ne serai

reconnue que par ma voix ; ma voix, les destins me la laisseront. »
 

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NOTES

Etna... Géant... Cyclopes... (14, 1-2). L'Etna est censé peser de toute sa masse sur la tête du Géant Typhée ou Encélade (cfr Mét., 5, 346-355 et Én., 3, 578). Sur les Cyclopes et l'Etna qui servent ici à désigner la Sicile, on pourra se reporter à Virg., Én., 3, 554-587, avec les notes.

Eubéen (14, 4). C'est Glaucus, un pêcheur venu d'Eubée, dont Ovide a traité dans le livre précédent (13, 898-968, avec note à 905-906). Il avait été métamorphosé en divinité marine, avant de s'éprendre de la nymphe Scylla. Quittant la Sicile, il va se rendre chez la magicienne Circé, en vue d'obtenir son aide pour conquérir l'amour de Scylla.

Zanclé... Rhegium (14, 5). Zanclé, l'ancien nom de Messine, est en Sicile, et Rhegium, de l'autre côté du détroit. en Italie, appelée ici Ausonie. C'est dans le détroit de Messine que se trouvent les écueils redoutés de Charybde et Scylla.

Ausonie (14, 7). C'est l'Italie.

Circé (14, 10). Célèbre magicienne, fille du Soleil, fils du Titan Hypérion, qui s'est établie dans l'île d'Éa (Aea), près du promontoire de Circéi, sur la côte tyrrhénienne. Cfr n. à 13, 968. Elle avait notamment le pouvoir de transformer les hommes en bêtes (cfr Homère, Od., 10, 210ss).

Scylla (14, 18). Avant de devenir l'écueil redouté, Scylla était la nymphe dont s'était épris Glaucus (13, 898-968).

Vénus offensée (14, 27). Allusion à la rancune de Vénus à l'égard du Soleil/Hélios/Hypérion, père de Circé. C'est en effet le Soleil qui avait dénoncé les amours coupables de Vénus/Aphrodite avec Mars/Arès. Cfr Mét., 4, 169-189.

du même coup... (14, 36). Fais d'une pierre deux coups, en punissant Scylla de son dédain et en vengeant Circé.

Hécate (14, 44). Divinité liée à la magie et aux enchantements. Cfr par exemple Mét., 7, 74 et 7, 94.

gagnant Rhégium (14, 47). Dans le détroit de Messine, en face de Zanclé. Cfr 14, 5.

Arriva Scylla... (14, 59-67). Le résumé de Hygin, Fab., 199, sur la métamorphose de Scylla, est en accord avec la version retenue ici par Ovide. Mais selon d'autres versions, cette métamorphose serait l'oeuvre d'Amphitrite, jalouse de l'intérêt que Scylla avait inspiré à Poséidon.

elle priva Ulysse... (14, 71). Cfr Homère, Od., 12, 245-259.

Dès que les vaisseaux troyens... (14, 75-81). Ces quelques vers évoquent des passages de l'Énéide. Dans le chant I, Virgile relate l'arrivée d'Énée (= l'époux phrygien, c.à.d. troyen, du v. 79) à Carthage (= les côtes libyennes du v. 77), et dans le chant IV, il raconte les amours d'Énée avec la reine Didon provenant de Sidon, en Phénicie (= la Sidonnienne du v. 80), laquelle s'était suicidée de désespoir en se jetant sur une épée, lorsque le héros l'avait quittée.

Éryx... Aceste (14, 83). Chez Virgile, Énée, en quittant Carthage, s'arrête de nouveau en Sicile, où il est accueilli par Aceste, non loin du mont Éryx. Cfr Én., 5, 21-41, avec les notes.

Iris... Junon (14, 85-86). Allusion au célèbre épisode de l'incendie des vaisseaux par les femmes troyennes, inspirées par Junon, qui leur avait suggéré ce geste par l'intermédiaire d'Iris, sa fidèle messagère (cfr Én., 5, 604-663, avec les notes).

fils d'Hippotès (14, 86). Le fils d'Hippotès est Éole, le roi des vents, qui règne sur les îles Lipari (cfr Mét., 4, 663, avec d'autres liens, et aussi Mét., 11, 431).

Sirènes...  (14, 86). Les Sirènes, filles d'Acheloüs, étaient censées habiter dans un groupe d'îlots voisins de Capri. Sur les Sirènes, cfr Mét., 5, 556 et Én., 5, 864.

terres fumantes (14, 87). Allusion aux solfatares de la côte campanienne voisine de Cumes.

privé de son pilote (14, 88). Palinure, le pilote d'Énée, mourut par la volonté du dieu Sommeil (cfr Én., 5, 827-871).

Inarimé et Prochyté (14, 89). Respectivement les îles actuelles d'Ischia et de Procida, citées par Virgile, Én., 9, 715-716, dans le contexte de la geste de Turnus.

Pithécuses... (14, 90). Les Grecs donnaient ce nom à une île en face de Naples, et à la ville qui se dressait au sommet d'une colline. Le mot grec pithèkos veut dire « singe », et il ne serait pas exclu que des singes aient été apportés dans l'île depuis la côte nord de la Tunisie (P. Ruby, dans Dictionnaire de l'Antiquité de J. Leclant, Paris, 2005, p. 1737). Pour Ovide, l'île devrait son nom à la métamorphose de ses habitants en singes. On rencontre aussi l'orthographe Pithécusses.

Cercopes... (14, 93). L'histoire des Cercopes ne manque pas de sel. Ce sont deux frères, nés de l'Océanide Théia qui les avait mis en garde contre un être « aux fesses noires ». Brigands, ils détroussaient et mettaient à mort les passants. Un jour ils voulurent s'en prendre à Héraclès endormi au bord d'une route, mais le héros se réveilla, les maîtrisa et les attacha tous les deux par les pieds aux extrémités d'un long bâton qu'il transporta sur ses épaules. Au fil du trajet, les deux frères n'arrêtèrent pas de rire. « Leur position leur permettant de voir ce qu'il y a sous la peau de lion [qui habille Héraclès], les deux frères trouvent très drôle que les fesses d'Héraclès soient noires, complètement brunies par le soleil. Ils se rappellent alors l'avertissement de leur mère. L'enjouement des gnomes est contagieux, et Héraclès les relâche - comme quoi, la mise en garde maternelle n'était pas fondée » (J.-Cl. Belfiore). Leur vie de rapines et de brigandage, ainsi que leurs incessantes facéties, indisposèrent Zeus/Jupiter, qui les métamorphosa en singes. Selon les auteurs, on les trouverait dans la région des Thermopyles (Hérodote), ou en Lydie (Apollodore), ou encore - c'est la version d'Ovide - sur une des îles du Golfe de Naples. En tout cas, il n'est question de Cercopes ni chez Homère ni chez Virgile.

Parthénope (14, 101-102). C'est-à-dire Naples, ainsi nommée d'après la Sirène Parthénopé, dont le corps avait échoué sur le rivage napolitain, où s'éleva plus tard la ville de Naples.

l'Éolide (14, 102). C'est Misène, fils d'Éole, dieu des vents (ou fils d'un Troyen nommé Éolus). Trompette d'Énée, il périt pour avoir défié Triton. Énée dut se purifier de la mort de Misène pour pouvoir accéder au monde des morts ; le tumulus que lui aurait dressé Énée aurait donné son nom au cap Misène. (Virgile, Én., 6, 149-235, avec les notes).

Cumes... la Sibylle... (14, 104-153). Dans tout ce passage, Ovide a comme fil conducteur Én., 6, 1-263, à quoi on se reportera pour comparer l'apport d'Ovide à la version de Virgile qu'il considère à juste titre comme ultra-connue. Cfr en particulier la note à Én., 6, 2.

Averne... Mânes de son père (14, 105). La descente d'Énée aux enfers (Én., 6, 268-901) est très brièvement résumée par Ovide. Sur le lac Averne, considéré comme une entrée vers les enfers, cfr Én., 6, 118 (avec d'autres liens). Énée désirait consulter son père Anchise, mort en Sicile, et dont il espérait rencontrer les Mânes.

bras... flammes (14, 109). Énée a combattu vaillamment lors de la chute de Troie. Il est sorti indemne de l'incendie, manifestant d'une façon éclatante sa piété en sauvant son fils, son père et les pénates de la ville. Cfr Mét., 15, 441.

Junon de l'Averne... rameau... (14, 114-116). C'est-à-dire Perséphone/Proserpine, l'épouse d'Hadès/Pluton, qui règne sur les Enfers, « le dernier royaume de l'univers » (v. 111). Sur le rameau d'or, cfr Én., 6, 185-211.

Orcus (14, 116). Autre nom de Hadès/Pluton. Cfr Én., 6, 273.

un temple (14, 128). Il n'existe pas à Rome de temple dédié comme tel à la Sibylle. Ovide, comme Virgile (Én., 6, 69ss) fait allusion au temple d'Apollon élevé sur le Palatin par Auguste. Les livres Sibyllins avaient été placés dans le piédestal de la statue du dieu.

sache... (14, 132-153). Cette légende concernant Phébus et la Sibylle n'est pas présente chez Virgile. Mais le commentaire de Servius (ad Aen., 6, 321) y fait allusion.


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