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Métamorphoses d'Ovide : Avant-Propos - Notices - Livre VIII (Plan) - Hypertexte louvaniste - Iconographie ovidienne - Page précédente - Page suivante


OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE VIII

[Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2007]

 

 Légendes crétoises autour de Minos (I) : Scylla, Nisus et Minos (8, 1-151)

 

Transition (8, 1-5)

Céphale retourne à Athènes avec les forces accordées par Éaque.

8, 1 Iam nitidum retegente diem noctisque fugante

tempora Lucifero cadit Eurus, et umida surgunt

nubila ; dant placidi cursum redeuntibus Austri

Aeacidis Cephaloque, quibus feliciter acti
 
Tandis que Lucifer, chassant la nuit, découvre le jour lumineux,

l'Eurus tombe et des nuages gorgés d'eau se lèvent ;

les Austers paisibles offrent à Céphale et aux forces d'Éaque

la possibilité du retour : poussés par des souffles favorables,
 
8, 5

ante exspectatum portus tenuere petitos.
 

ils parvinrent plus tôt que prévu au port qu'ils avaient cherché.
 

Scylla s'éprend de Minos, l'ennemi de sa patrie (8, 6-80)

Minos assiège Mégare où règne Nisus, père de Scylla. Un cheveu pourpre planté dans sa chevelure garantit à Nisus et la vie et son trône. Durant un siège qui se prolonge sans victoire décisive, la jeune Scylla, du haut des murailles, assiste aux combats et s'éprend de Minos, le chef des assaillants. (8, 5-37)

Dans un monologue intérieur, Scylla livre le cheminement de sa pensée : en proie à un amour irrépressible, elle se dit prête à tout pour plaire à Minos, sans aller pourtant jusqu'à trahir sa patrie.  Peu à peu cependant, développant des arguments plus ou moins discutables, elle justifie sa décision de livrer sa cit à Minos, vainqueur assuré d'une guerre juste, car elle est sûre ainsi de conquérir son amour. Finalement, consciente de disposer d'un moyen infaillible pour aboutir à ses fins, elle décide d'arracher de la tête de son père le cheveu de pourpre qui lui sert de « talisman ». (8, 38-80)

8, 6 Interea Minos Lelegeia litora uastat

praetemptatque sui uires Mauortis in urbe

Alcathoe, quam Nisus habet, cui splendidus ostro

inter honoratos medioque in uertice canos
 

Entre-temps, Minos dévaste les rivages des Lélèges

et essaie ses forces armées sur  la cité d'Alcathoé,

domaine de Nisus. Dans sa vénérable chevelure blanche,

ce dernier portait au sommet de la tête un cheveu,
 

8, 10 crinis inhaerebat, magni fiducia regni.

Sexta resurgebant orientis cornua lunae,

et pendebat adhuc belli fortuna, diuque

inter utrumque uolat dubiis Victoria pennis.

Regia turris erat uocalibus addita muris,
 
éclatant de pourpre, garantie  pour lui  d'un long règne.

Les cornes de la lune à son lever avaient reparu six fois

et l'issue de la guerre était toujours en suspens ; longtemps,

la Victoire aux ailes indécises vole entre les deux camps.

Une tour royale flanquait les murs aux harmonieux accents,
 
8, 15 in quibus auratam proles Letoia fertur

deposuisse lyram ; saxo sonus eius inhaesit.

Saepe illuc solita est ascendere filia Nisi

et petere exiguo resonantia saxa lapillo,

tum cum pax esset ; bello quoque saepe solebat
 
sur lesquels le descendant de Léto avait posé, selon la légende,

sa lyre d'or ; le son de l'instrument s'était fixé dans la pierre.

Souvent la fille de Nisus avait coutume d'escalader ces murs

et, à l'aide d'un petit caillou, elle faisait chanter les pierres,

en ces temps où régnait la paix. Durant la guerre aussi, souvent
 
8, 20 spectare ex illa rigidi certamina Martis.

Iamque mora belli procerum quoque nomina norat

armaque equosque habitusque Cydoneasque pharetras.

Nouerat ante alios faciem ducis Europaei,

plus etiam, quam nosse sat est. Hac iudice Minos,
 
elle allait contempler de là-haut les combats de l'impitoyable Mars.

La guerre se prolongeant, elle avait même appris les noms des nobles,

les armes et les chevaux, les tenues et les carquois de Cydon.

Elle avait surtout appris à connaître, plus même qu'à suffisance,

le visage de leur chef, le fils d'Europe. Elle le regardait et le jugeait.
 
8, 25

seu caput abdiderat cristata casside pennis,

in galea formosus erat ; seu sumpserat aere

fulgentem clipeum, clipeum sumpsisse decebat.

Torserat adductis hastilia lenta lacertis ;

laudabat uirgo iunctam cum uiribus artem.
 

S'il se cachait la tête sous un casque à aigrette de plumes

Minos lui paraissait beau sous son casque. S'il tenait en mains

son rutilant bouclier d'airain, son bouclier lui donnait fière allure.

S''il avait, d'un geste des bras, brandi et lancé de souples javelots,

la jeune fille louait son talent qu'il unissait à tant de force.
8, 30 Imposito calamo patulos sinuauerat arcus ;

sic Phoebum sumptis iurabat stare sagittis.

Cum uero faciem dempto nudauerat aere

purpureusque albi stratis insignia pictis

terga premebat equi spumantiaque ora regebat,
 

Quand il avait placé sa flèche et bandé son arc puissant,

elle jurait qu'il était debout, tel Phébus armé de ses flèches.

Et quand, ayant retiré son casque, il avait le visage découvert,

quand, vêtu de pourpre, il montait et maîtrisait son cheval blanc

à l'échine couverte de housses colorées et à la bouche écumante,
 

8, 35 uix sua, uix sanae uirgo Niseia compos

mentis erat ; felix iaculum, quod tangeret ille,

quaeque manu premeret, felicia frena uocabat.


Impetus est illi, liceat modo, ferre per agmen

uirgineos hostile gradus, est impetus illi
 
la fille de Nisus ne se maîtrisait plus, dominant à peine sa raison :

« Heureux », pensait-elle, « le javelot qu'il touche,

heureuses les rênes qu'il serre dans ses mains ! »


Un élan pousse la jeune fille –  ah ! si seulement c'était possible ! –

à porter ses pas à travers les rangs ennemis ; son élan la pousse
8, 40

turribus e summis in Gnosia mittere corpus

castra uel aeratas hosti recludere portas,

uel siquid Minos aliud uelit. Vtque sedebat

candida Dictaei spectans tentoria regis :

« Laeter » ait « doleamne geri lacrimabile bellum,
 

à se jeter du haut de la tour dans le camp des Gnosiens,

à ouvrir à l'ennemi les portes de bronze ou à faire toute autre chose,

si Minos le voulait. Et de la place où elle était assise,

contemplant les tentes blanches du roi de Dicté, elle se dit :

« Dois-je me réjouir de cette guerre lamentable ou la déplorer ?,
 
8, 45

in dubio est. Doleo, quod Minos hostis amanti est.

Sed nisi bella forent, numquam mihi cognitus esset !

Me tamen accepta poterat deponere bellum

obside ; me comitem, me pacis pignus haberet.

Si quae te peperit, talis, pulcherrime regum,
 

je ne sais. Je la déplore, puisque Minos est, pour moi qui l'aime,

un ennemi. Mais, sans cette guerre, jamais je ne l'aurais connu !

Il aurait pourtant pu m'accepter comme otage et arrêter la guerre ;

 il aurait trouvé en moi une compagne, gage de paix.

Si celle qui t'a donné le jour, ô le plus beau des rois, était belle
 
8, 50

qualis es, ipsa fuit, merito deus arsit in illa.

O ego ter felix, si pennis lapsa per auras

Gnosiaci possem castris insistere regis

fassaque me flammasque meas, qua dote, rogarem,

uellet emi, tantum patrias ne posceret arces !
 

comme tu es beau, elle méritait bien qu'un dieu brûlât d'amour pour elle.

Moi, je serais trois fois heureuse, si je pouvais, portée sur des ailes,

glisser à travers les airs et me poser dans le camp du roi de Gnose !

Je lui dirais mon nom et ma flamme, lui demanderais quelle dot il veut

pour son amour, pourvu qu'il n'exige pas la citadelle de ma patrie !
 
8, 55 Nam pereant potius sperata cubilia, quam sim

proditione potens ! Quamuis saepe utile uinci

uictoris placidi fecit clementia multis.

Iusta gerit certe pro nato bella perempto

et causaque ualet causamque tuentibus armis.
 
Car, plutôt voir échouer l'union espérée que triompher par trahison !

Pourtant, beaucoup ont souvent profité d'une défaite,

grâce à la clémence bienveillante de leur vainqueur.

Minos certes mène une guerre juste, après la disparition de son fils,

sa force réside dans sa cause et dans les armes qui la défendent.
 
8, 60 Et, puto, uincemur. Quis enim manet exitus urbem ?


Cur suus haec illi reseret mea moenia Mauors

et non noster amor ? Melius sine caede moraque

impensaque sui poterit superare cruoris.

Non metuam certe, ne quis tua pectora, Minos,
 
Et, à mon sens, nous serons vaincus. Car quelle issue attend la ville ?


Pourquoi serait-ce Marvors qui lui ouvrirait mes remparts,

et non pas mon amour ? Mieux vaut qu'il puisse l'emporter

sans massacre, sans retard, sans verser son sang.

Ainsi, Minos, je n'aurai pas à craindre qu'un guerrier mal avisé
 
8, 65 uulneret inprudens ; quis enim tam durus, ut in te

dirigere inmitem non inscius audeat hastam ?

Coepta placent, et stat sententia tradere mecum

dotalem patriam finemque inponere bello.

Verum uelle parum est ! Aditus custodia seruat,
 
ne te frappe à la poitrine ; quel être assez cruel oserait en effet

diriger contre toi, en toute conscience, une lance impitoyable ?

Ce projet m'agrée, et mon idée persiste de livrer en guise de dot

ma patrie avec ma personne, et de mettre ainsi un terme à la guerre.

Mais il ne suffit pas de vouloir ! Des gardes veillent aux accès de la ville,
 
8, 70 claustraque portarum genitor tenet ; hunc ego solum

infelix timeo, solus mea uota moratur.

Di facerent sine patre forem ! Sibi quisque profecto

est deus ; ignauis precibus Fortuna repugnat.

Altera iamdudum succensa cupidine tanto
 
et mon père tient les portes verrouillées ; c'est lui seul que je crains,

dans mon malheur, lui seul retarde la réalisation de mes voeux.

Que ne puis-je, par les dieux, être privée de père ! Sans doute,

chacun est son propre dieu ; la Fortune rejette les prières des lâches.

Une autre, brûlant d'une telle passion, depuis longtemps déjà,
 
8, 75 perdere gauderet quodcumque obstaret amori.

Et cur ulla foret me fortior ? Ire per ignes

et gladios ausim. Nec in hoc tamen ignibus ullis

aut gladiis opus est ; opus est mihi crine paterno.

Ille mihi est auro pretiosior, illa beatam
 
aurait supprimé avec joie tout obstacle dressé devant son amour.

Et pourquoi une autre serait-elle plus forte que moi ?

J'oserais traverser flammes et glaives ; et pourtant, ici, il n'est besoin

ni de flammes ni de glaives ; j'ai besoin du cheveu de mon père.

Ce cheveu est pour moi plus précieux que l'or ; cette pourpre
 
8, 80 purpura me uotique mei factura potentem. »

 
fera mon bonheur et me permettra de réaliser mon souhait. »

La trahison de Scylla, inacceptable pour Minos (8, 81-144)

Scylla, sa décision prise, pénètre dans la chambre de son père endormi, coupe le cheveu fatidique, et, traversant les rangs ennemis, va le porter à Minos et s'offre à lui, lui livrant ainsi la vie de son père. Minos, horrifié, repousse la traîtresse et la maudit, souhaitant qu'elle soit bannie par les dieux et les hommes, et il refuse de l'emmener en Crète. Puis, imposant aux vaincus des conditions équitables, il se prépare à retourner en Crète. (8, 81-103)

Scylla abandonnée commence par supplier Minos, puis, gagnée par la colère, elle l'accable de reproches et d'invectives, trouvant son geste mal récompensé. Elle accepterait d'être punie de mort par son père qu'elle a trahi, mais ne peut admettre l'insensibilité et l'ingratitude de Minos, qu'elle tente encore d'apitoyer, avant de lui lancer une volée d'imprécations. Puis, quand elle le voit s'éloigner, elle se jette à l'eau et s'agrippe à son navire. (8, 104-144)

8, 81 Talia dicenti curarum maxima nutrix

nox interuenit tenebrisque audacia creuit.

Prima quies aderat qua curis fessa diurnis

pectora somnus habet ; thalamos taciturna paternos
 
Pendant que Scylla se tenait ces propos, la nuit survint,

très propice à nourrir ses soucis, et son audace grandit dans le noir.

C'était l'heure du premier repos, quand, las des tourments du jour,

les coeurs appartiennent au sommeil ; la fille s'introduit silencieusement
 
8, 85

intrat et, heu facinus ! fatali nata parentem

crine suum spoliat praedaque potita nefanda

fert secum spolium celeris progressaque porta

per medios hostes (meriti fiducia tanta est)

peruenit ad regem. Quem sic adfata pauentem est :
 

dans la chambre paternelle et, ô forfait !, elle dépouille son père

du cheveu fatidique ; puis, en possession de son butin impie,

elle l'emporte avec elle, franchit la porte d'un pas rapide, passe

au milieu des ennemis, tant elle est sûre du mérite de son acte, 

et parvient auprès du roi, qui reste interdit quand elle lui dit :
 

8, 90 « Suasit amor facinus ; proles ego regia Nisi

Scylla tibi trado patriaeque meosque penates.

Praemia nulla peto, nisi te ; cape pignus amoris

purpureum crinem nec me nunc tradere crinem,

sed patrium tibi crede caput ! » ; scelerataque dextra
 
« C'est l'amour qui a inspiré mon crime ; je suis Scylla, fille du roi Nisus,

 je viens te livrer les pénates de ma patrie ainsi que les miens.

Comme récompense je ne demande que ta personne ; en gage d'amour,

prends ce cheveu pourpre, et sache qu'en ce moment je te livre

non un cheveu mais la tête de mon père ! », et de la main droite,
 
8, 95 munera porrexit. Minos porrecta refugit

turbatusque noui respondit imagine facti :

« Di te summoueant, o nostri infamia saecli,

orbe suo, tellusque tibi pontusque negetur !

Certe ego non patiar Iouis incunabula, Creten,
 
elle tend le présent impie. Minos recule devant l'offre tendue

et, déconcerté par cet acte qui lui paraît inouï, il répond :

« Puissent les dieux t'écarter de leur monde, ô honte de notre siècle,

et que tout accès à la terre et à la mer te soit refusé !

Quant à moi, je ne tolérerai pas que la Crète, berceau de Jupiter,
 
8, 100 qui meus est orbis, tantum contingere monstrum. »

Dixit et, ut leges captis iustissimus auctor

hostibus inposuit, classis retinacula solui

iussit et aeratas impleri remige puppes.


 Scylla freto postquam deductas nare carinas
 
monde dont je suis le maître, abrite un monstre tel que toi. »

Sur ce, en responsable très respectueux de la justice,

il imposa ses conditions aux ennemis capturés, puis il donna l'ordre

de détacher les amarres et de garnir de rameurs les poupes d'airain.


Quand Scylla vit  s'éloigner les navires voguant sur les flots
 
8, 105 nec praestare ducem sceleris sibi praemia uidit,

consumptis precibus, uiolentam transit in iram

intendensque manus passis furibunda capillis :

« Quo fugis » exclamat « meritorum auctore relicta,

o patriae praelate meae, praelate parenti ?
 
sans que leur chef lui ait offert la récompense de son forfait,

elle s'épuisa en prières, puis se mit à ressentir une violente colère.

Tendant les mains, les cheveux épars, elle s'écria, pleine de rage :

« Où fuis-tu, en abandonnant celle qui a assuré ton succès,

toi que j'ai préféré à ma patrie, que j'ai préféré à mon père ?
 
8, 110 Quo fugis, inmitis, cuius uictoria nostrum

et scelus et meritum est ? Nec te data munera, nec te

noster amor mouit, nec quod spes omnis in unum

te mea congesta est ? Nam quo deserta reuertar ?

In patriam ? Superata iacet ! Sed finge manere :
 
Où fuis-tu, cruel, toi dont la victoire est à la fois

mon crime et mon bienfait ? Ni les services que je t'ai rendus,

ni  mon amour ne t'ont donc touché ? Ni le fait que  tout mon espoir

repose sur toi seul ? Car, où retourner, dans l'abandon où je suis ?

Dans ma patrie ? Elle est vaincue, terrassée ! Mais imagine-la debout :
 
8, 115 proditione mea clausa est mihi ! Patris ad ora,

quem tibi donaui ? Ciues odere merentem ;

finitimi exemplum metuunt ; obstruximus orbem

terrarum, nobis ut Crete sola pateret.

Hac quoque si prohibes et nos, ingrate, relinquis,
 
depuis ma trahison, elle m'est fermée ! Vais-je paraître devant mon père

que je t'ai livré ? Mes concitoyens me haïssent, et je le mérite ;

les peuples voisins redoutent mon exemple ; je me suis fermé

l'univers entier, pour que seule la Crète me soit ouverte.

Si tu me l'interdis aussi et si tu m'abandonnes, ô ingrat,
 
8, 120 non genetrix Europa tibi est, sed inhospita Syrtis,

Armeniae tigres austroque agitata Charybdis.

Nec Ioue tu natus, nec mater imagine tauri

ducta tua est : generis falsa est ea fabula ! Verus,

et ferus et captus nullius amore iuuencae
 

on dira que ta mère n'est pas Europe, mais la Syrte inhospitalière,

une des tigresses d'Arménie, ou bien Charybde soulevée par l'Auster.

Non, tu n'es pas pas né de Jupiter, et ta mère n'a pas été séduite

par un simulacre de taureau : ce récit de ta naissance est une fable !

Celui qui t'a engendré était un vrai taureau, une bête sauvage,
 

8, 125 qui te progenuit, taurus fuit. Exige poenas,

Nise pater ! Gaudete malis, modo prodita, nostris,

moenia ! Nam, fateor, merui et sum digna perire.

Sed tamen ex illis aliquis, quos impia laesi,

me perimat ! Cur, qui uicisti crimine nostro,
 
que ne séduisit l'amour d'aucune génisse. Inflige-moi un châtiment,

Nisus, mon père ! Riez de mes maux, remparts que je viens de trahir !

Oui, je l'avoue, je l'ai mérité, je suis digne de mourir.

Mais au moins, que la main d'une des victimes de mon impiété

me supprime ! Pourquoi serait-ce toi, vainqueur grâce à mon crime,
 
8, 130

insequeris crimen ? Scelus hoc patriaeque patrique,

officium tibi sit ! Te uere coniuge digna est,

quae toruum ligno decepit adultera taurum

discordemque utero fetum tulit. Ecquid ad aures

perueniunt mea dicta tuas ? An inania uenti
 

qui punirait ce crime ? Ce forfait contre ma patrie et mon père

devrait être pour toi bénéfique ! Vraiment, elle mérite de t'avoir

pour époux, la femme adultère qui abusa sous une forme en bois

un taureau farouche et porta dans son ventre un fruit monstrueux.

Mes mots parviennent-ils à tes oreilles ? Ou bien, les mêmes vents
8, 135 uerba ferunt idemque tuas, ingrate, carinas ?

Iam iam Pasiphaen non est mirabile taurum

praeposuisse tibi ; tu plus feritatis habebas.


Me miseram ! Properare iubet diuulsaque remis

unda sonat, mecumque simul mea terra recedit.
 
qui emportent tes navires, ô ingrat, emportent-ils mes paroles vaines ?

Désormais il ne sera plus étonnant que Pasiphaé t'ait préféré

un taureau ; tu avais en toi plus de sauvagerie que lui.


Que je suis malheureuse ! Il ordonne d'accélérer, l'onde résonne,

déchirée par ses rames, et comme moi, mon pays s'éloigne de sa vue.
 
8, 140 Nil agis, o frustra meritorum oblite meorum ;

insequar inuitum puppimque amplexa recuruam

per freta longa trahar. » Vix dixerat, insilit undis

consequiturque rates faciente cupidine uires,

Gnosiacaeque haeret comes inuidiosa carinae.

 
Tu n'agis pas sagement, toi qui oublies en vain mes bienfaits ;

je te suivrai malgré toi et, étreignant ta poupe recourbée,

je me laisserai longuement traîner sur les flots. » Elle avait à peine fini

qu'elle saute à l'eau et rejoint la flotte, son désir décuplant ses forces.

Et, compagne indésirable, elle s'agrippe au navire de Gnose.

 

Double métamorphose de Nisus et de Scylla (8, 145-151)

Nisus, métamorphosé en aigle des mers (orfraie) chercha à déchirer Scylla qui lâcha prise et qui fut elle aussi métamorphosée en aigrette (ou Ciris).

8, 145 Quam pater ut uidit (nam iam pendebat in aura

et modo factus erat fuluis haliaeetus alis),

ibat, ut haerentem rostro laceraret adunco.

Illa metu puppim dimisit, et aura cadentem

sustinuisse leuis, ne tangeret aequora, uisa est.
 
Dès que son père la vit  – car lui planait déjà dans les airs,

venant d'être métamorphosé en orfraie aux ailes fauves – ,

il attaqua pour déchirer de son bec recourbé sa fille accrochée au bateau.

Elle, épouvantée, lâcha la poupe et il sembla que, durant sa chute,

un léger souffle la soutint, lui évitant de toucher les flots.
 
8, 150 Pluma fuit ; plumis in auem mutata uocatur

Ciris et a tonso est hoc nomen adepta capillo.
 
C'était son plumage ; ces plumes la métamorphosèrent en un oiseau,

appelé « Ciris », nom qu'elle tient du cheveu qu'elle a coupé.
 

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NOTES

Scylla, Nisus et Minos (8, 1-151). Les 259 premiers vers du livre 8 des Métamorphoses présentent des légendes plus ou moins liées au personnage de Minos et à la Crète (Scylla, Dédale avec le Minotaure, Thésée et Ariane, Icare, Perdix). La première est celle de Scylla, Nisus et Minos. Pour punir le meurtre de son fils Androgée (7, 456-458), Minos prépare la guerre contre Athènes (7, 453-489). Après avoir quitté Égine, il vient assiéger Mégare, une ville de l'Attique située à la sortie de l'Isthme de Corinthe, sur la mer, en face de Salamine. Son roi est Nisus. Scylla, la fille de ce dernier, s'éprend de l'assaillant, et par amour elle n'hésite pas à couper le cheveu de pourpre ou d'or, une sorte de talisman  planté sur la tête de son père et qui avait la propriété de le rendre invincible. Scylla offre ce cheveu à Minos, qui peut ainsi se rendre maître de Mégare. Mais Minos repousse la traîtresse avec horreur et refuse de l'emmener avec lui en Crète. Il quitte Mégare avec sa flotte. Scylla rejoint alors à la nage le bateau de Minos, mais son père, qui a été transformé en aigle des mers, la poursuit et veut la déchiqueter ; elle ne lui échappe que grâce à une métamorphose en aigrette (Ciris). Le récit a une origine gréco-orientale et a notamment été étudié par Georges Dumézil. Son schéma fondamental est également à la base de la légende de Tarpéia liée à l'épisode sabin des origines de Rome. L'histoire de Scylla, Nisus et Minos a été largement utilisée par les auteurs grecs (Eschyle, Sophocle, Callimaque) et latins (Virgile, Properce, Ovide). L'Appendix Vergiliana par exemple contient un poème de plus de 500 vers intitulé Ciris (« L'aigrette »), qui permet d'éclairer certains passages du texte plus succinct des Métamorphoses.

Lucifer (8, 2). Lucifer ou l'Étoile du matin est la planète Vénus. Cfr 2, 115 et 722-723 ; 4, 629 et 4, 665. Les cinq premiers vers du livre 8 forment une transition entre la fin du livre 7 (661-865), consacré à Céphale, racontant son histoire aux fils d'Éaque, pour tuer le temps, en attendant des vents favorables pour rentrer d'Égine à Athènes, avec les renforts demandés.

Eurus (8, 2) et Auster (8,3). Sur ces vents, cfr par exemple 7, 659-660.

port (8, 5). Il s'agit du Pirée, le port d'Athènes.

Lélèges (8, 6). Lélex, venu d'Égypte (Pausanias, I, 39, 6), passe pour un roi mythique de Mégare. Son peuple aurait pris le nom de Lélèges. En réalité, le terme Lélèges, comme celui de Pélasges (7, 49), désigne une population primitive prégrecque (cfr 7, 443).

Alcathoé (8, 7). Alcathoé est l'ancienne désignation de Mégare. La ville porte le nom d'un de ses rois, Alcathoos, fils de Pélops et d'Hippodamie, qui, avec l'aide d'Apollon, reconstruisit les murs de la cité qu'avaient détruite les Crétois (cfr 7, 443).

Nisus (8, 7). L'un des quatre fils de Pandion, roi d'Athènes. Né à Mégare, où son père exilé avait épousé Pylia, la fille du roi de Mégare. Après avoir reconquis l'Attique avec ses frères, Nisus obtint lors du partage le trône de Mégare. Il était pourvu d'un cheveu de pourpre ou d'or, qui le rendait invincible, selon un oracle. Des commentateurs ont pensé rapprocher ce détail de l'histoire biblique de Samson (Jg 13-16), dont toute la force était concentrée dans sa chevelure. - Sa  fille Scylla est parfois abusivement rapprochée de la Scylla localisée dans le détroit de Messine, en face de Charybde : cette nymphe, transformée en monstre (« la terrible aboyeuse » d'Homère, Od., 12, 85, et dont il sera longuement question dans Mét.,13, 722-968), terrorisait les marins et Ulysse avait dû l'affronter. La confusion a notamment été faite par Ovide, lui-même, dans les Fast., 4, 500 et la note.

Les cornes de la lune... (8, 11-12). Tour recherché pour indiquer que le siège de Minos s'était prolongé durant six mois lunaires (cfr 2, 453 et 7, 179-181).

descendant de Léto... (8, 14-16). Apollon (fils de Léto, autre nom de Latone) avait aidé le roi Alcathoos lors de la construction des murs de Mégare. Comme le dieu avait déposé sa lyre sur une pierre pendant qu'il travaillait, la pierre eut la propriété d'émettre un son musical quand on la frappait avec un caillou.

la fille de Nisus (8, 17). Scylla, que certains mythographes ont parfois confondue avec Scylla, le monstre marin voisin de Charybde, et célèbre chez Homère et Virgile, est la fille de Nisus. Sa légende présente des points communs avec Tarpéia, l'héroïne romaine qui s'éprit du chef sabin qui assaillait le Capitole (Liv., I, 11, 5-9), trahit sa patrie, et fut châtiée par l'ennemi qui, loin d'être séduit, avait été horrifié par sa trahison.

Cydon (8, 21). Ville de Crète, réputée pour ses archers fameux.

fils d'Europe (8, 23-24). Minos est le plus souvent considéré comme le fils de Jupiter et d'Europe (sur Europe, cfr 2, 833-875 ; 3, 3, et 6, 103-107, où toutefois Ovide ne mentionne pas de descendance pour le couple). On sait que Minos régna sur la Crète et que sa flotte lui permit de contrôler la mer et les Cyclades. Époux de Pasiphaé, il est le père d'Ariane, de Deucalion, de Phèdre et d'Androgée. Il est aussi le frère de Rhadamanthe et de Sarpédon.

Gnosiens (8, 40). Cno(s)se, ou Gno(s)se, est une ville du nord de la Crète, appelée Cnossos de nos jours, où l'on découvrit les ruines impressionnantes d'un palais, qui fut attribué à Minos. « Gnosiens » désigne donc ici les Crétois.

Dicté (8, 43). Nom d'une montagne de Crète, ici synonyme de Crète. Cfr 3, 2. Le roi de Dicté est donc ici Minos.

ailes (8, 51). Souhait prémonitoire, puisque Scylla sera métamorphosée en aigrette (8, 150-151).

guerre juste (8, 58). La cause de Minos est censée juste, parce qu'il voulait châtier les habitants de l'Attique pour le meurtre injuste de son fils Androgée (cfr 7, 456-458). Comme dans le vers précédent qui fait allusion à la « clémence » du vainqueur, la notion de « guerre juste » renvoie à des concepts qui devaient être débattus à Rome au temps d'Ovide.

Mauors (8, 61). Autre nom de Mars, employé métaphoriquement comme souvent (cfr par exemple le texte latin de 8, 7) pour désigner la guerre.

Fortune... (8, 73). Tournure de même sens mais inversée par rapport à celle de Virgile, Én., 10, 284 : « Audentes Fortuna iuuat » (La Fortune sourit aux audacieux).

berceau de Jupiter (8, 99). Selon la forme la plus courante de la légende, Zeus (Jupiter), fils de Cronos et de Rhéa, serait né en Crète, sur le mont Ida ou le mont Dicté, et aurait été confié par sa mère Rhéa aux nymphes (ou aux Courètes, ou à la chèvre Amalthée), parce qu'elle voulait le soustraire à Cronos, qui dévorait ses enfants à leur naissance, suite à un oracle disant qu'il périrait par un de ses enfants. Cfr notamment Fast., 5, 111-117 et les notes. Selon d'autres sources, Zeus serait né en Arcadie (cfr Mét., 2, 405 n.).

justice (8, 101). Minos, Éaque et Rhadamanthe étaient juges aux enfers, d'où cette notation d'Ovide, à rapprocher du portrait d'Éaque, présenté comme un homme juste (par ex. en 7, 484-486 : sa fidélité à Athènes).

ennemis capturés (8, 102-103). Ovide est très concis concernant la prise de Mégare et la fin de Nisus, événements qui peuvent se déduire ici du geste de Scylla.

Europe (8, 120). Cfr  8, 23 et la note.

Syrte (8, 120). Dans la géographie ancienne, le terme Syrtes, d'origine grecque, désignait deux golfes de la Méditerranée, situés entre Cyrène et Carthage, sur la côte de l'Afrique. La navigation y était dangereuse. Cfr Fast., 4, 499 ; Virg., Én., 1, 111 ; 5, 51 ; 7, 302.

tigresses d'Arménie (8, 121). C'est un lieu commun courant chez les écrivains latins d'associer, sans grande rigueur géographique, les environs de la mer Caspienne, le Caucase, l'Arménie, l'Hyrcanie, l'Inde avec le lieu de provenance des tigres.

Charybde (8, 121). Cfr 7, 63-65, où l'écueil Charybde est associé à l'écueil Scylla, son voisin (cfr n. à 8, 7), deux endroits de la mer de Sicile, dans le détroit de Messine, signalés comme particulièrement redoutables pour les navigateurs. Cfr Virgile, Én., 1, 200 avec une note détaillée ; 3, 420 ; 7, 302 et notes ; Ovide, Fast., 4, 499 et note.

femme adultère... fruit monstrueux (8, 132-133). Allusion à Pasiphaé, l'épouse de Minos (mère d'Ariane et de Phèdre) ; elle s'était éprise du taureau magnifique que Poséidon avait fait surgir des flots à la demande de Minos. Cet amour contraire à la nature aurait été inspiré à Pasiphaé par Poséidon, qui voulait punir Minos d'avoir refusé de lui offrir le taureau en sacrifice, ou par Aphrodite/Vénus qui avait voulu punir Pasiphaé de sa négligence envers elle. Quoi qu'il en soit, Pasiphaé s'unit à ce taureau grâce à un stratagème imaginé par Dédale, qui avait fabriqué en bois un simulacre de génisse, dans lequel la reine avait pris place, abusant ainsi le taureau. C'est de cette union que naquit le Minotaure, « le fruit monstrueux ». Cfr Virg., Én., 6, 14-30, et surtout la note à 6, 24-26 ; Ovide, Fast., 3, 499.

orfraie... (8, 145-146). Ovide, succinct ici encore, présente la métamorphose de Nisus en aigle des mers (orfraie) quand elle est déjà réalisée.

Ciris (8, 151). Ou aigrette, oiseau mythique, qu'Ovide (ou plutôt sa source) fait erronément dériver du grec « keirein » couper, tondre. Selon Hygin, Fab., 198, Nisus, métamorphosé en aigle des mers « haliaeton », poursuit Scylla, qui se voyant repoussée par Minos s'était jetée dans la mer et était devenue un poisson qu'on appelle « ciris ». Cfr le poème Ciris de l'Appendix Vergiliana.


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