Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 450b-457a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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* Myreur, p. 450b-454a (A. sous Claude [suite] : Tongres - Judée -  Apôtres - Euchaire, Valère et Materne - Gaule et Germanie)

* Myreur, p. 454b-457a (B. sous Claude [suite] : Saint Thomas et Ogier le Danois)

 


 

 A.  sous Claude (suite) : Tongres - Judée - apôtres - Euchaire, valère et materne - Gaule et Germanie [Myreur, p. 450b-454a]

Ans 50-53

Introduction générale  [sommaire]  [texte]

Après la description détaillée de la mort et de l'Assomption de la Vierge, le récit des événements contemporains de Claude, qui avait commencé aux p. 441-445 se poursuit. Mais il n'est guère question de réalisations liées historiquement à l'empereur, sinon, en rapport direct avec les événements de Judée, la nomination de Félix, probablement un affranchi de Claude, qui fut procurateur de Judée pendant huit ans (p. 450). Nommé en 52 de notre ère, deux ans donc avant la mort de Claude, il resta en fonction sous Néron jusqu'en 60 de notre ère, laissant un exécrable souvenir, même dans les sources romaines (Tacite, Histoires, V, 9, 3 : « Félix, se livrant à toutes sortes de cruautés et de débauches, exerça l'autorité d'un roi avec le coeur d'un esclave »). Jean le considère comme unc sien chamberlan de Claude et lui donne le titre de prevoste. Il s'agit de Marcus Antonius Felix (Claudius Felix selon Flavius Josèphe), qui dut traiter le cas de saint Paul. Les Actes des Apôtres (XXIV-XXV) qui racontent longuement l'emprisonnement de Paul donnent au gouverneur son titre officiel de procurateur. Ils précisent aussi que saint Paul resta en prison à Césarée pendant deux ans, et que son cas ne fut réglé que par le successeur de Félix, Porcius Festus, procurateur de Judée de 60 à 62. Ly Myreur reprendra le fil de l'histoire de Paul un peu plus loin (p. 458).

Quant à l'ordre censé avoir été donné par Claude à Vespasien (p. 450) de ne pas attaquer la Judée, il n'a rien d'historique. Il n'a de place et de sens que dans « la légende de Vespasien ». Cette notice, qui prolonge celle des p. 429-430, rappelle l'intention de Vespasien d'organiser une expédition militaire en Judée pour aller venger la mort de Jésus. Elle n'eut lieu que plus tard, p. 475ss et, si l'on en croit Jean, sous un certain Anastase, successeur de Néron, et inconnu des listes officielles d'empereurs romains.

Dans cette section, l'accent est nettement mis sur l'histoire primitive du Christianisme. Il y est surtout question des disciples qu'envoie Pierre dans différentes régions du monde. Saint Thomas est particulièrement mis en valeur, et le motif de l'intervention future d'Ogier le Danois en Inde, déjà abordé plus haut (p. 440) sous la forme de prophéties de saint Pierre et de saint Paul, est repris ici sous un autre angle : saint Thomas, martyrisé en Inde, est porteur d'une lettre de Dieu annonçant la vengeance qu'exercera plus tard  Ogier dans ce pays. Dans Ly Myreur (III, p. 58), Ogier relèvera le corps de Thomas à Calamie et bâtira une église en son honneur. Un apocryphe ancien (il remonterait au IIIe siècle), intitulé les Actes de Thomas, raconte longuement la vie et l’œuvre de l’apôtre au royaume indo-parthe du Taxila (présentation et édition dans Écrits apocryphes chrétiens I, 1997, p. 1321-1470). Jacques de Voragine l'utilise largement dans l'histoire assez détaillée de Thomas qu'il trace au chapitre 5 de sa Légende dorée (p. 40-48, éd. A. Boureau), mais Jean ne s'en inspire pas. La source du chroniqueur resterait donc à déterminer, pour l'ensemble de l'histoire ainsi que pour les motifs qui le composent, notamment la lettre et le rôle de la main de l'incrédule utilisée dans les jugements pour séparer le vrai du faux. Terminons en notant qu'on peut trouver dans Wikipédia un certain nombre d'informations sur saint Thomas et sur les Chrétiens de saint Thomas.

En ce qui concerne les missions évangéliques, Thomas occupe ici la vedette parmi les soixante-douze disciples de Pierre, mais Jean fait défiler sous les yeux du lecteur une liste impressionnnante de missionnaires - tous saints en devenir bien sûr - ainsi envoyés en Italie, en Gaule, en Germanie. Il est exclu de présenter chacun des noms de la liste. Les lecteurs intéressés se reporteront aux dictionnaires de saints où ils réaliseront qu'avant le IVe siècle, il est très difficile, voire impossible, de se faire une idée, fondée historiquement, de la christianisation des régions ici en cause. Nous n'avons pas pu identifier un certain nombre des noms de la liste. Peut-être ont-ils été mal transcrits par le chroniqueur ? Nous ignorons aussi la source dont il s'inspire ici, mais nous avouons n'être pas très au fait de l'histoire de l'Église primitive.

Quoi qu'il en soit de tous ces noms, on n'épinglera ici que ceux des disciples envoyés à Trèves, en Germanie (p. 452), en l'occurrence Euchaire, Valère et Materne. Jean s'intéresse manifestement beaucoup à ces trois grands saints régionaux (de Trèves, de Tongres et de Cologne) et il leur attribue, surtout à Materne, un très grand rôle dans la suite de son récit. En quelques mots, leur historicité ne semble pas contestable. Mais il faut les situer au IVe siècle de notre ère et en outre, on ne sait absolument rien concernant une éventuelle christianisation des régions du Nord à l'époque de Claude et de Néron. Ce que les textes racontent à leur sujet n'appartient donc pas à l'histoire mais à la légende.

Ces textes sont rassemblés dans deux tomes des Acta Sanctorum (éd. des Bollandistes, tome 2 de janvier [p. 917-922] et surtout tome 4 de septembre [p. 354-400]). On peut aussi se référer, mais pour Materne uniquement, aux Acta Sanctorum Belgii selecta de J. Ghesquière (Bruxelles, 1783, tome I, p. 77-94). De volumineux commentaires, en latin aussi, les accompagnent parfois. En fait, tous les textes les plus anciens sur le sujet remontent à la Gesta Treverorum (« La Geste des Trévires »), un recueil de documents, d'histoires et de légendes liés aux archevêques de Trèves. Cette Gesta a connu plusieurs versions successives. La première, non conservée et datée de la fin du XIe siècle, commence par les débuts légendaires de Trèves, une ville censée avoir été fondée par le beau-fils de Sémiramis, bien avant la fondation de Rome. C'est cette Gesta que suivait déjà Jean d'Outremeuse en racontant (p. 13ss) les débuts de Trèves, description de la ville comprise. Nous l'avons signalé ad locum. Cette même Gesta lui a servi de guide dans le récit des événements liés à Euchaire, Valère et Materne. Elle est présentée et éditée par G. Waitz, dans les Monumenta Germaniae Historica. Scriptores in-Folio, t. VIII, Chronica et gesta aevi Salici, Hanovre, 1848, p. 110-260, accessible sur la Toile. Les lecteurs qui souhaiteraient comparer le texte latin original et la version française du chroniqueur liégeois devront s'y reporter.

L'histoire du « bâton de Pierre » et de la résurrection de Materne par exemple se trouve à la p. 144 de cette édition de G. Waitz. On verra, en lisant le ch. 84 de La légende dorée, consacré à Saint Pierre, apôtre (p. 450 de l'éd. A. Boureau, avec la n. 18 de la p. 1273), que « la revendication du bâton de saint Pierre, comme marque d'ancienneté et d'apostolicité des diocèses, est un thème important des récits hagiographiques des origines » et qu'on le retrouve dans d'autres légendes (Fronton de Périgueux et Martial de Limoges). Dans la Gesta Treverorum, les résultats de la résurrection de Materne en matière de baptêmes ne sont pas chiffrés, comme chez Jean d'Outremeuse. Mais ce dernier, on le verra, signale régulièrement les milliers de conversions à porter à l'actif de ses héros. Dans le cas présent (p. 453), il est piquant de constater que les chiffres du texte et du résumé marginal ne concordent pas (5414 d'un côté, 7400 de l'autre) !

Sur le plan géographique, Tongres est mise en évidence plus que Trèves. Selon Jean en effet, le royaume de Tongres « s'étendait alors de Reims à Trèves en Allemagne, et jusqu'en Bohême de l'autre côté, et tout entour à tous les costeis » (p. 450). Colongus en est à l'époque le neuvième roi. Le chroniqueur lui attribue de multiples fondations. L'ancienne Agrippine, transformée, prend le nom du roi et s'appelle désormais Cologne. Elle devient un comté que Colongus donne à Jupilla, un de ses frères. Le roi de Tongres fonde non seulement la future Dinant, dont il fait également un comté et qu'il donne à son fils Richier, mais aussi un nombre impressionnant de villes et de châteaux (p. 450-451). Nous ne commenterons par les détails du règne du neuvième roi de Tongres, dont le récit appartient à la légende.

La Geste de Liege consacre naturellement à cette période de l'histoire de Tongres et tout particulièrement à saint Marterne et à ses compagnons un grand nombre de laisses. Le lecteur trouvera les premières aux p. 615-617 de l'éd. A. Borgnet (vers 1960 à 2083). Voici leur contenu : LXX et LXXI (De VIIIe et IXe roy de Tongre), LXXII (Cis envoie sains Pierre les trois disciples en Germanye por la foy catholike establire), LXXIII (Chi morit sains Materne), LXXIV (Chi resuscita saint Materne). Mais il sera encore beaucoup question plus loin dans la Geste des saints évangélisateurs de la région, d'abord aux vers 2453-2475, puis aux vers 2892-3599.

 

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Sommaire

* Le royaume de Tongres :  À la mort de Trectulus, Colongus devient neuvième roi de Tongres - Jupilla premier comte de Cologne - L'étendue du royaume de Tongres (50-51)

Divers : Famine à Rome - Félix prévôt de Claude en Judée - Claude empêche une expédition de Vespasien en Judée - Saint Paul emprisonné en Judée - Le roi de Tongres fonde Dinant et d'autres cités (51-53)

* Expansion de l'église dans le monde : Saint Pierre envoie des disciples en Italie, en Égypte, en Gaule (53)

* Euchaire, Valère et Materne : à Trèves - Saint Materne ressuscité - Multiples conversions en Germanie (53 ?)

* Les disciples en mission et les reliques : Martial, Amand et Vérone apportent en Gaule des reliques, notamment de Notre-Dame - Rôle important de saint Martial comme fondateur d'églises, en l'honneur de la Vierge Marie et d'autres saints - Saint Amand vit solitaire à Rocamadour et Vérone accompagne Martial (53ss?)

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Le royaume de Tongres : À la mort de Trectulus, Colongus devient neuvième roi de Tongres - Jupilla premier comte de Cologne - L'étendue du royaume de Tongres (50-51)

 

[p. 450] [De roi de Tongre] Item, en cel an meismes, morut Trectulus, ly VIIIe roy de Tongre : chis avoit une fis qui astoit jones et n'estoit mie hons, ne en eaige por governeir la royalme ; si fut son mambor Richiers, son oncles ; mains en cel an morut ly enfes qui astoit nomeis Doga. Apres sa mort, fist Richier roy son fis Colongus, lyqueis regnat XV ans et fut ly IXe roy de Tongre.

[p. 450] [Le roi de Tongres] Cette même année mourut Trectulus, huitième roi de Tongres ; il avait un fils, trop jeune encore pour gouverner le royaume. Cet enfant, qui se nommait Doga, eut pour tuteur son oncle Richier, mais il mourut dans la même année. Après sa mort, Richier désigna comme roi son fils Colongus, qui régna durant quinze ans, et fut le neuvième roi de Tongres.

[L’an LI - Colongus le IX roy de Tongre - Jupilla le promier conte de Colongne] Item, l'an LI, li dit roy Colongus fist fermeir Colongne tout altour de mures, qui adont astoit appellée Aggripine en Germanie, et l'apellat solonc son nom Colongne : car vos deveis savoir que Colongne et tous li paiis altour astoit del royalme de Tongre. Et si en fist conte unc sien frere qui oit nom Jupilla : chis en fut le promier conte. Si le tenoit del roy de Tongre, car nos vos disons que I roy de Tongre le conquestat jadit al guerroier al saingnour d'Agripine. Et conquestat tout la terre Jupilla Baolle ; si fuit si destruite que pou de gens y habitaient, si que à cel temps le refist Colongus enssi com j'ay dit.

[An 51 - Colongus neuvième roi de Tongres - Jupilla, premier comte de Cologne] En l'an 51, ce roi Colongus fit complètement entourer de murailles la cité de Cologne, appelée alors Agrippine (p. 126 : Agrippa) en Germanie, et lui donna le nom de Cologne, d'après son nom. Vous devez savoir que Cologne et le pays alentour appartenait à Tongres. Colongus nomma Jupilla, un de ses frères, premier comte de Cologne. Il tenait son comté du roi de Tongres, car un roi de Tongres l'avait conquis jadis dans une guerre contre le seigneur d'Agrippine. Et Jupilla Baylle (?) conquit tout le pays, qui était si saccagé que peu de gens y habitaient ; et à ce moment-là, Colongus le reconstruisit, comme je l'ai dit.

[La grandeche del royalme de Tongre] Et durait la royalme de Tongre adont de Rains jusques à Trive en Allemangne, et jusqu'en Boheyme à l'autre leis, et tout entour à tous les costeis.

[La grandeur du royaume de Tongres] Le royaume de Tongres s'étendait alors de Reims à Trèves en Allemagne, et jusqu'en Bohême de l'autre côté, et tout autour, de tous les côtés.

 

Divers : Famine à Rome - Félix prévôt de Claude en Judée - Claude empêche une expédition de Vespasien en Judée - Saint Paul emprisonné en Judée - Le roi de Tongres fonde Dinant et d'autres cités (51-53)

 

[p. 450] [Grant famyne por vermyens] En cel an meismes oit en la citeit de Romme, et en paiis là altour, mult grant famyne por alconne manere de vermyens qui mangnoient tous les biens en terre, si qu'ilh ne s'apparut riens cel année defours terre.

[p. 450] [Grande famine causée par une vermine ] Cette même année, il y eut dans la ville de Rome et dans les pays voisins une grande famine, causée par des insectes qui rongeaient tous les fruits de la terre. Rien ne sortit du sol cette année-là.

[L’an LII] Item, l'an LII, envoiat l'emperere Claudius unc sien chamberlan en la terre de Judée por estre prevoste, qui oit nom Felix.

[An 52] En l'année 52, l'empereur Claude envoya en Judée pour y être prévôt un de ses chambellans, qui portait le nom de Félix.

[Wespasianus s’aparelhe por aller vengier le mort Jhesus en Judée] A cel temps soy commenchat fortement à apparelhyer Wespasianus, por alleir vengier la mort Nostre-Saingnour Jhesu-Crist en Judée. Si avoit tant targiet por une maladie qui li avoit tenut longe temps. Si mandat ses hommes ; mains Claudius li mandat, quant ilh l'oiit dire, qu'ilh ne li plaisoit mie que ilh alast destruire Judée. Enssi demorat Wespasianus, qui n'oisat faire contre le comman de son saingnour ; mains puisedit y alat, enssi com vos oreis chi apres.

[Vespasien se prépare à aller venger la mort de Jésus en Judée] À cette époque, Vespasien se prépara sérieusement à aller venger la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ en Judée. Il avait beaucoup tardé, à cause de la maladie qui l'avait affecté longtemps (p. 429-430). Il convoqua ses hommes. Mais quand Claude l'apprit, il lui fit savoir qu'il ne lui plaisait pas de le voir dévaster la Judée. Aussi Vespasien, n'osant pas agir contre les ordres de son seigneur, resta sur place. Mais il y alla plus tard, comme vous l'entendrez ci-après (p. 475).

[L’an LIII - De sains Poul] Item, l'an LIII, fut accuseis sains Poul à Felix, le prevoste de Judée, que ilh prechoit contre la loy des Juys ; se le fist mettre en prison.

[An 53 - Sur saint Paul] En l'an 53, saint Paul fut accusé devant Félix, le prévôt de Judée, de prêcher contre la loi des Juifs ; Félix le fit mettre en prison.

[p. 450] [La fondation de Dynan - Richier li promier conte de Dynan] En ceI an meismes commenchat à fondeir Colongus, ly roy de Tongre, la vilhe d'Arche ; et oit enssi à nom, portant qu'ilh le fist en la terre que ons nomoit le rains d'Arche, qui duroit plus de X liewes de long ; et est maintenant [p. 451] appelleit Dynant. IIh en fist une conteit, et le donnat Richier, son fis, qui en fut li promier conte.

[p. 450] [Fondation de Dinant - Richier, premier comte de Dinant] En cette même année, Colongus, le roi de Tongres, se mit à fonder la ville d'Arche ; elle eut ce nom parce qu'il la construisit dans la terre qu'on nommait le terrain d'Arche, qui s'étendait en longueur sur plus de dix lieues. Maintenant [p. 451] la ville est appelée Dinant (p. 526). Colongus en fit un comté et le donna à son fils Richier, qui en fut ainsi le premier comte.

[Hasselt, Blise, Stoxhem, Brede, Eyke, Rulmonde, Fene, Doudrac, St-Tron, Rochefort] Et fondat apres d'an en an pluseurs altres vilhes, assavoir : Hasselt, Blise, le vilhe et le casteal de Stokehem, Brede, Eyke, Rulemonde, Fene, Doudrach (?), Fulmonde, chu est maintenant Saint-Trond, et puis ceiles de Seronchant, et le casteal de Oridon et la vilhe awec, que ons nom maintenant Rochefort.

[Hasselt, Bilsen, Stoxhem, Brée, Maeseyk, Ruremonde, Fene, Doudrac, St-Trond, Rochefort] Ensuite, année après année, il fonda plusieurs autres villes, à savoir : Hasselt, Bilsen, la ville et le château de Stockhem, Brée, Masseik, Ruremonde, Faime, Doudrach (?), Fulmonde, devenue Saint-Trond, la cité de Serainchamps, le château et la ville de Oridon, appelée maintenant Rochefort.

 

Expansion de l'église dans le monde : Saint Pierre envoie des disciples en Italie, en Égypte, en Gaule (53)

 

[p. 451] [Des LXXII disciples] En cel an meismes, envoiat sains Pire, l'apostle de Romme, LXXII de ses disciples par universe terre ; et cascon envoioit en certain lieu où ilh aloit por prechier et augumenteir et ensachier la foid catholique, enssi com Dieu l'avoit commendeit à faire.

[p. 451] [Les soixante-douze disciples] Cette même année, saint Pierre, l'apôtre de Rome, envoya soixante-douze de ses disciples dans la terre entière, chacun en un endroit précis où il allait prêcher, expliquer et fortifier la foi catholique, ainsi que Dieu lui avait recommandé de le faire.

[Apoloniare, Syrien, March] Promier ilh envoiat sains Appolinaire en la citeit de Ravenne, qui adont astoit en Ytaile mult grant et pueplée, et apres Romme la plus grant de tout Ytaile. Sains Syrien envoiat à Pavie et sains March en Egypte, où ilh fondat la promier engliese en Alixandre.

[Apollinaire, Syrien, Marc] D'abord il envoya saint Apollinaire à Ravenne en Italie, qui à cette époque était très grande et très peuplée, la plus grande même de toute l'Italie après Rome. Il envoya saint Cyr à Pavie et saint Marc en Égypte, où il fonda la première église à Alexandrie.

[Saviniain, Potentans, Altimans, Sirocimans, Adaldrans] Apres ilh envoiat en Galle sains Saviniain, Potentians, Altimans, Syrocymans et Adaldrans, et par especial en la citeit de Soison, où sains Saviniain prechat devoltement la parolle de Dieu, et convertit sens nombre de gens à la foid de Dieu. Sarocinians et Aldrans ordinat-ilh dyaques, et edifiont là une engliese en l'honeur de sains Pire, laqueile ons nom encor à jourd'huy l'englise Sains-Pire-Vis, portant qu'elle fut edifiiet sains Pire encors vivant.

[Savinien, Potentien, Altiman, Sarocinien (?), Adaldran (?)] Après il envoya en Gaule les saints Savinien, Potentien, Altiman, Sarocinien (?) et Adaldran (?), et tout spécialement dans la ville de Soissons, où saint Savinien prêcha dévotement la parole de Dieu et convertit un grand nombre de gens à la foi en Dieu. Il ordonna Sarocinien (?) et Adaldran (?) comme diacres, qui édifièrent là une église en l'honneur de saint Pierre, nommée encore aujourd'hui l'église de Saint-Pierre-le-Vif, parce qu'elle fut construite du vivant de saint Pierre.

[Altinans, Odaldins, Serocinans, Potentians] Apres chu sains Pire envoiat Altinans et Odaldins à Orlins, et Serocinans et Potentians à Troie en Borgongne, qui orent grant travalhe, et edifiont et consecrarent une engleise en nom des XII apostles. Et les aultres, qui furent envoiez en la citeit d'Orliens, convertirent mult de gens, et y edifiont une engliese en l'honeur de sains Estiane le prothomartyr. De là vinrent-ilh à Chartre, et de là à la citeit de Paris, que ons apelloit adont Lutesse, où ilh precharent et y convertirent mult de peuples, et edifiarent pluseurs englieses en l'honeur de la virgue Marie.

[Altiman, Odaldins (?), Serocinans (?), Potentien] Après quoi, saint Pierre envoya Altiman et Odaldins (?) à Orléans, et Serocinans (?) et Potentien à Troie en Bourgogne. Ils y firent beaucoup de travail, édifièrent et consacrèrent une église au nom des douze apôtres. Les autres, qui avaient été envoyés à Orléans, convertirent un grand nombre de gens et édifièrent une église en l'honneur de saint Étienne, le premier martyr. De là ils allèrent à Chartres, et puis à Paris, alors appelée Lutèce, où ils prêchèrent, convertirent beaucoup de monde et édifièrent plusieurs églises en l'honneur de la Vierge Marie.

[De Soison] Et puis revinrent à Soison à leur maistre Savinianus, et là edifiarent enmy la citeit trois englieses : une en l'honeur de la virgue Marie, l’autre de sains Pire et l'autre de sains Estiene. Et apres là meismes sains Savinian et ses aultres compangnons, apres chu qu'ilh orent mult de gens convertis par mervelheux myracles et [p. 452] predications, ilhs furent martyrisiiés glorieusement.

[Soissons] Par la suite, ils revinrent à Soissons, près de leur maître Savinien, et construisirent trois églises dans cette cité, l'une en l'honneur de la vierge Marie, l'autre de saint Pierre et la troisième de saint Étienne. Ensuite, en cet endroit même, saint Savinien et ses autres compagnons, après avoir converti une foule de gens par des miracles merveilleux et [p. 452] leurs prédications, moururent en glorieux martyrs.

[Martial] Apres sains Pire envoiat en pluseurs parties de Galle pluseurs evesques, assavoir : sains Marthial ; chu fut chis cuy Jhesus, à jour del cene, statuat et mist sa main desus son chief, enssi com nos avons dit desus. Chis fut envoiet à la citeit de Lymoge, en laqueile ilh convertit innumerable peuple et resuscitat VI mors.

[Martial] Ensuite saint Pierre envoya dans différentes contrées de la Gaule plusieurs évêques, notamment saint Martial. C'est celui que Jésus, le jour de la cène, désigna en mettant la main sur sa tête, comme nous l'avons dit plus haut (p. 404-405). Martial fut envoyé dans la cité de Limoges, où il convertit une multitude de gens et ressuscita six morts.

[Ursichis ou Nathanael - Julian et Symon le Lepreux- Clemens - Mansuetude] Et sains Ursichius, qui est aultrement nommeis Nathanael, de quy Jhesus dest : « Veeis chi le vray Ysraelitique, en queile ilh n'at nule doleurs » Apres, sains Pire envoiat Julian et Symon le Lepreux, ly unc à Bery et l'autre à Cenomannis. Là sains Julian resuscitat trois mors, lesqueis mors awec sains Julian furent asseis tost apres martirisiiés. Puis envoiat sains Pire Clemens patruus, ch'est-à-dire le frere de peire sains Clemens, qui puis fut pape de Romme, à Messe en Loheraine. Puis envoiat Mansuetude à Towe deleis Messe.

[Ursin ou Nathanaël - Julien et Simon le Lépreux - Clément - Mansuétude] Et saint Pierre envoya saint Ursin, appelé aussi Nathanaël, de qui Jésus disait : « Voici le vrai Israélite, en qui il n'y a aucune tromperie ». Puis il envoya Julien et Simon le Lépreux, l'un dans le Berry et l'autre au Mans, où saint Julien ressuscita trois morts, qui furent peu après martyrisés avec saint Julien. Puis saint Pierre envoya à Metz, en Lorraine Clément patruus, c'est-à-dire le frère du père de saint Clément, qui fut plus tard le pape de Rome (cfr p. 499-500). Puis il envoya Mansuétude à Toul, près de Metz.

 

 Euchaire, Valère et Materne : à Trèves - Saint Materne mort et ressuscité - Conversions en Germanie (53 ?)

 

 [p. 452] [Sains Pire envoiat à Trieve Euchars, Valeir et Materne] Apres sains Pire envoiat sains Euchars, Valeir et Materne à Trive en Germain, assavoir : Euchars sy com evesque, Valeir dyaque, et Materne com subdyake. Euchars, ly evesque de Trieve, awec ses II desciples et compangnons en alarent vers la citeit de Trive, por prechier la foid Jhesu-Crist, car adont ilhs astoient tous Sarasiens.

 [p. 452] [Saint Pierre envoie à Trèves Euchaire, Valère et Materne] Par la suite saint Pierre envoya à Trèves, en Germanie, les saints Euchaire, Valère et Materne, à savoir : Euchaire évêque, Valère diacre et Materne sous-diacre. Euchaire, l'évêque de Trèves, et ses deux compagnons s'en allèrent vers  Trèves pour prêcher la foi en Jésus-Christ, car à l'époque tous étaient païens.

[Sains Materne mourut] Enssi com ilh en aloient ens ès parties de Germaine, en prechant la foid, astoit sains Materne aleis unc jour prechier la loy en unc casteal que ons nomoit Elyganoir ; et enssi qu'ilh faisoit sa predication, ilh ly prisent le maladie des fievres, dont ilh morut là meismes.

[Mort de saint Materne] Tandis qu'ils visitaient ainsi différentes parties de la Germanie pour y annoncer la foi, un jour saint Materne prêchait dans un château nommé Heiligenroth (?). Pendant qu'il faisait son sermon, les fièvres le prirent et il mourut sur place.

[Euchars et Valers s’en retournent à Romme] Mains quant sains Valeir et Euchars veirent chu, si en furent mult dolans, et se l'ensevelirent en unc noble sarcus puis soy retournarent et en ralarent à Romme, et demonstront à sains Pire mult tristement comment Materne astoit trespasseit. Adont les donnat sains Pire son baston, en disant en grant devotion : « Vos en yreis à la tombe Materne et le sengnereis de cheluy baston, en disant en grant devotion : Materne, lieve-toy sus depart Jhesus de Nazareth, le roy de monde et de paradis, qui à thier jour de sa mort resuscitat, et resuscitat awec luy ses amis, en nom de Dieu le Peire, le Fis et [p. 453] le Sains-Espirs. Et ilh soy se releverat et serat haitiés com devant. » Et puis dest sains Pire que lidit baston fust ly baston de pasteur de chi pays dedont en avant.

[Euchaire et Valère retournent à Rome] Quand saint Valère et saint Euchaire le virent mort, ils furent très affligés. Ils l'ensevelirent dans un somptueux sarcophage, puis retournèrent à Rome et expliquèrent à saint Pierre avec beaucoup de tristesse comment Materne était décédé. Alors saint Pierre leur remit son bâton en disant avec une grande dévotion : « Vous irez sur la tombe de Materne et avec ce bâton vous ferez sur lui un signe de croix, en disant très dévotement : 'Materne, lève-toi, au nom de Jésus de Nazareth, le roi du monde et du paradis, qui trois jours après sa mort ressuscita et ressuscita ses amis avec lui, au nom de Dieu, Père, Fils et [p. 453] Saint-Esprit.' Alors il se relèvera et se portera bien comme avant. » Et saint Pierre déclara que ce bâton serait dorénavant le bâton du pasteur de ce pays.

[Sains Materne fut resusciteit par le baston saint Pire] Puis sont retourneis à la tumbe Materne sains Euchars et Valeir, et ont fait chu que sains Pire leurs avoit commendeis ; et tantoist resuscitat par le signe que Euchars ly fist de baston pontificale.

[Saint Materne est ressuscité par le bâton de saint Pierre] Après cela, saint Euchaire et saint Valère retournèrent sur la tombe et firent ce que saint Pierre leur avait recommandé. Aussitôt Materne ressuscita, par le signe fait par Euchaire avec le bâton pontifical.

[Par le resurrexion sains Materne furent baptisiés VIIm et IIIIc personnes] Par cel resurrexion creirent en Dieu et furent baptiziés Vm IIIIc et XIIII personnes. Et commencharent à edifier, en propre lieu où sains Materne fut ensevelis, une engliese, et le nomarent en son propre nom l'engliese de Resurrexion.

[La résurrection de saint Materne entraîne le baptême de sept mille quatre cent quatorze personnes] Suite à cette résurrection, cinq mille quatre cent quatorze personnes furent baptisées. On commença à construire une église à l'endroit exact où saint Materne avait été enseveli et en son honneur, on l'appela l'église de la Résurrection.

Et puis sains Euchars, Valeirs et Materne s'en alarent mult diligemment, prechant la loy novelle par tout chi pays.

Ensuite les saints Euchaire, Valère et Materne partirent très rapidement prêcher la loi nouvelle partout dans le pays.

[Sains Materne jut XL jours en terre] Et deveis savoir que sains Materne jut en terre XL jours - car ortant misent-ilh al ralleir et revenir de Romme - et por les XL jours ilh visquat apres XL ans.

[Saint Materne était resté en terre XL jours] Il faut savoir que saint Materne était resté en terre quarante jours - temps que mirent (Valère et Euchaire) pour aller à Rome et revenir - et, pour ces quarante jours, il vécut encore quarante ans.

 

Les disciples en mission et les reliques : Martial, Amand et Vérone apportent en Gaule des reliques, notamment de Notre-Dame - Rôle important de saint Martial comme fondateur d'églises, en l'honneur de la Vierge Marie et d'autres saints - Saint Amand vit solitaire à Rocamadour et Vérone accompagne Martial (53ss?)

 

[p. 453] [Des disciples que sains Pire envoiat prechier : Syrus, Franco, Memnius, Saturninus] Apres sains Pire envoiat Sirus en la citeit de Rains, et Franco à Piragorre et en Cathalongne Memnius et à Tholouse Saturninus. Et sains Marchial deseurdit, quant ilh fut entreis en Acquitaine, ilh enportat awec ly de propre sancg sains Estiene et de pluseurs aultres reliques.

[p. 453] [Les disciples que saint Pierre envoie prêcher : Sirus, Franco, Memmius, Saturninus] Par la suite saint Pierre envoya Sirus dans la cité de Reims, et Franco à Piragorre ; en Catalogne, il envoya Memnius et à Toulouse Saturninus. Et quand saint Martial, mentionné plus haut, entra en Aquitaine, il apporta avec lui du sang de saint Étienne et plusieurs autres reliques.

[De Nostre-Damme nobles et saintes reliques] Et si avoit awec ly uns des disciples Jhesu-Crist, qui avoit à nom Amans, et sa femme astoit nommée Verone, qui astoit et esteit avoit bien favorable amie à la glorieux sainte Vierge Marie, lesqueis conjoins, assavoir Amans et Verone, aportarent awec eaux de lacheal Nostre-Damme, de ses cheveals et II de ses soleirs.

[Nobles et saintes reliques de Notre-Dame] Saint Martial avait avec lui un des disciples de Jésus-Christ, qui était appelé Amand, ainsi que sa femme Vérone, qui était et avait été une amie toute dévouée à la glorieuse sainte Vierge Marie. Ces époux, c'est-à-dire Amand et Vérone, apportèrent avec eux du lait de Notre-Dame, certains de ses cheveux et deux de ses chaussures.

[Des englieses que sains Marcheal fondat] Chis sains Marchial fondat une engliese en l'honeur de la benoite virge Marie, en la vilhe que ons nom en latin Podium et en franchoys Puy ; et por l'honour Nostre-Damme ons l'at depuis nommeit le Puy-Nostre-Damme ; là true-ons asseis de bonnes pires prechieux. En ledit engliese mettit-ons unc des soleirs Nostre-Damme ; en l'autre engliese Nostre-Damme de Ruchenne que ilh fondat ons mettit l'autre soleirs. Et des chevals Nostre-Damme ilh en mettit une partie en la citeit d'Avergne qui est maintenant appellée Cleremont, et l'autre en la citeit de Minimate.

[Les églises fondées par saint Martial] Ce saint Martial fonda une église en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, dans la ville qu'on nomme en latin 'Podium' et 'Puy' en français, appelée depuis lors 'Puy-Notre-Dame', pour honorer Notre-Dame. On y trouve beaucoup de pierres précieuses de belle qualité. Dans cette église, on déposa un des souliers de Notre-Dame ; dans l'église Notre-Dame de Ruchenne, autre église fondée par lui, on déposa le second. Une partie des cheveux de Notre-Dame fut déposée dans la cité auvergnate, maintenant appelée Clermont, et une autre partie dans la ville de Mende (?).

Chis sains Marcheal dedicassat ches IIII englieses en l'honeur de la virgue Marie : Lymoge, Bery, Chartres et Tholouse, et en l'egliese Sains-Estiene ilh y metit les reliques de ly.

Saint Martial dédicaça en l'honneur de la Vierge Marie les quatre églises suivantes : Limoges, Bourges (?), Chartres et Toulouse ; il déposa dans l'église Saint-Étienne. les reliques de ce saint.

 Ches englieses ne faisoit mie tout en une an, [p. 454] mains affin que ons le retengne mies ou ons l'entende mies, je les ay mis tout en ordre, puis retourneray à ma matere com par-devant.

Il ne fit pas toutes ces églises en un an [p. 454], mais pour qu'on retienne et qu'on comprenne mieux, j'ai mis tout cela ensemble. Je retournerai maintenant à mon sujet, comme précédemment.

[Dieu dest à sains Marcheal que sains Pire astoit huy crucifiés à Romme] Si vos dis enssi que sains Marcheal prechoit une fois à Poitier. Et s'apparut à luy Jhesus et li dest : « Sache que à jour d'huy est sains Pire à Romme crucifiiés por et en nom de moy ; et en l'honeur de luy fais chi une engliese. » Ilh le fist.

[Dieu dit à saint Martial que saint Pierre ce jour-là était crucifié à Rome] Je vous dis aussi que, un jour, saint Martial prêchait à Poitiers. Jésus lui apparut et dit : « Sache qu'à Rome en ce jour saint Pierre a été crucifié à cause de moi et de mon nom. Construis ici une église en son honneur ». Ce qu'il fit.

Apres avint que sains Marcheals fist une engliese à Bordeal sour Geronde en l'honeur de sains Estiene, en laqueile sains Severins fut ensevelis. Et fondat encor une aultre en l'honeur sains Pire.

Dans la suite saint Martial construisit une église à Bordeaux sur la Gironde, en l'honneur de saint Étienne, église où saint Séverin fut enseveli. Et il en fonda une autre encore en l'honneur de saint Pierre.

[De sains Adrier] Se ly apparut sains Pire et li dest : « Sache que mon frere Andrier est à jour d'huy, en la citeit de Patras, en la crois leveis por l'amour de Jhesu-Crist, en cuy honeur cel engliese tu toy haste del consecreir. » Et ilh le fist.

[Saint André] Saint Pierre apparut à saint Martial et lui dit : « Sache que en ce jour mon frère André, dans la cité de Patras, a été  élevé sur une croix pour l'amour de Jésus-Christ ; hâte-toi de consacrer cette église en son honneur ». Ce qu'il fit.

[De sains Amans] Sains Amans ou Amandus, qui fut ly maris Verone, s'en alat en une roche que ons nom maintenant le roche Amados, et là mynat-ilh vie solitaire, et y fondat une alteit en l'honeur de la Virge Marie. Et astoit adont uns ors lieu et masier et desers, et maintenant chu est uns beal et nés lieu et honorable. Et fut lidit alteit consecreis de sains Marcheals, et sains Amadus com reclus finat là sa vie.

[Saint Amand] Saint Amans ou Amand, le mari de Vérone, se rendit sur un rocher qu'on nomme maintenant la roche Amadour (Rocamadour). Il y mena une vie solitaire et fonda un autel en l'honneur de la Vierge Marie. C'était alors un lieu perdu, négligé et désert ; c'est maintenant un bel endroit, net et digne d'estime. Saint Martial y consacra cet aute  et saint Amadus (p. 356-357) finit là sa vie en reclus.

Et sa femme Verone porsuit toudis sains Marcheal en tou lieu où ilh alloit prechant la foid, tant qu'elle vient en terreur de Bordeal sour Geronde. Et adont elle astoit tant année qu'elle ne poioit plus avant aleir ; si fist là une chelle sor la mere, et fut en mise par sains Marceal. Et consecrat en sa chelle une alteit en l'honeur de la virgue Marie, se l'apellat-ons et encor l'apelle-ons Salac car ilh mettit là ens le seul lac Nostre-Damme ; car toutes ses aultres reliques avoit donneit aux englieses deseurdit, enssi com dit est.

Sa femme Vérone, de son côté, suivit saint Martial toujours et partout où il allait, prêchant la foi, jusqu'à son arrivée dans le pays de Bordeaux sur la Gironde. À ce moment-là, elle était si âgée qu'elle ne pouvait plus avancer ; on lui fit une cellule au bord de la mer, où saint Martial l'installa. Et dans sa cellule, saint Martial consacra un autel en l'honneur de la Vierge Marie, que l'on appela alors et qu'on appelle encore Saleich (?), car il y déposa uniquement le lait de Notre-Dame. Toutes ses autres reliques, il les avait données aux églises susdites, selon ce qui est dit.

 

 


 

B. événements divers sous Claude (suite) : saint Thomas et Ogier le Danois  [Myreur, p. 454b-457a]

An 55

 

Sommaire

* Saint Thomas apôtre de l'Inde : L'ange saint Michel annonce à saint Thomas son martyre prochain et son arrivée au paradis, après  l'outrage qu'il a subi de la part des païens - Il lui confie une lettre de Dieu le chargeant d'annoncer la vengeance future d'Ogier le Danois (55)

* Prophétie et mort de saint Thomas : Ogier le Danois fera la conquête de l'Inde - Martyrisé et tué, Thomas resta jusqu'à l'arrivée d'Ogier huit siècles plus tard, enseveli avec la lettre de Dieu

* Les restes de saint Thomas : Ils passent d'Inde en Assyrie, puis reviennent en Inde - Rôle de la main de Saint Thomas dans les jugements

 

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Saint Thomas apôtre de l'Inde : L'ange saint Michel annonce à saint Thomas son martyre et son arrivée prochaine au paradis, après l'outrage qu'il a subi de la part des païens - Il lui confie une lettre de Dieu le chargeant d'annoncer la vengeance future d'Ogier le Danois (55)

 

[p. 454] [L’an LV - Sains Thomas convertit Yndre] En apres, revenant à nostre mateire, vos disons que sour l'an LV convertissoit sains Thomas l'apostle mult de gens parmy le hault Ynde, où ilh prechoit la foid de Jhesu-Crist. Si avint qu'ilh astoit entreis en une citeit qui astoit et encor est nommée Calamie, qui est une mult belle citeit. En celle citeit prechoit sains Thomas [p. 455] la foid de Jhesu-Crist et convertissoit mult de proidhommes.

[p. 454] [An 55 - Saint Thomas fait des conversions en Inde] Pour revenir à notre sujet, nous vous disons qu'en l'an 55, l'apôtre saint Thomas convertit beaucup de personnes dans l'Inde d'en haut, où il prêcha la foi en Jésus-Christ. Un jour il était entré dans une cité appelée, alors et maintenant encore, Calamie. C'est une très belle ville. Saint Thomas y prêchait [p. 455] la foi de Jésus-Christ et convertissait une foule de gens sages.

[Mervelhe de sains Thomas] Mains entres les altres ilh avoit là unc sarasin mult de putaire et de maul condicion, qui prist deI ordure en sa main et le jettat sains Thomas en visaige, de quoy ly apostle fut mult corochiés. Apres cheloy serasin, qui fut nomeis Badus de Tharse, jettarent ypluseurs gens merdre et ordure apres sains Thomas. Mains Dieu y fist teile myracle que IXc et XI personnes chaïrent mors subitement de cheaux qui chu faisoient. Quant les aultres sarasins veirent chu, si forent mult enbahis de chu qu'ilh veioient leurs parens et amis enssi mors ; et dessent à sains Thomas que s'ilh ne les faisoit resusciteir qui seroit lapideis.

[Miracle de saint Thomas] Il y avait là, entre autres, un païen de basse et mauvaise condition. Il prit des ordures dans sa main et les jeta sur la figure de saint Thomas, qui en fut très fâché. Suivant l'exemple de ce païen, dénommé Badus de Tarse, une foule de gens se mirent à jeter des excréments et des ordures sur saint Thomas. Dieu fit alors un grand miracle et neuf cent et onze personnes parmi celles qui se comportaient ainsi moururent subitement. Quand les autres païens virent cela, ils furent très frappés par cette mort de leurs parents et amis. Ils dirent à saint Thomas qu'il serait lapidé, s'il ne ramenait pas ces gens à la vie.

[Grant myracle pour sains Thomas] Adont s'engenulhat sains Thomas l'apostle, et priat à Dieu qu'ilh ly vosist aidier, se chu estoit son plaisir. Mains enssi com ilh astoit en orison, ly vient une vois qui li dest : « Thomas, Dieu toy mande que ilh toy covient chi estre martyrisiiet por l'amour de ly, car ton siege est aparelhiés en paradis ; car tu as diligemment prechiet la foid catholique. Si toy mande Dieu, se ches gens de putaire ont fait à toy teile despit, que ilh en sarat bien prendre la venganche. Mains chu serat longtemps chi-apres, assavoir l'an VIIIc, que Dieu envora en chi pays unc chevalier de Franche qui serat son champion, et si serat nomeis Ogier, qui serat li fleur de tout le chevalerie de cristiniteit. Et toy mande Dieu que chu soit par ta bouche prophetiziet aux sarasiens tout publement, en teile manere que ilh contient en chel lettre que Dieu t'envoie. » Adont donnat sains Mychiel une lettre à sains Thomas, puis s'envanuit.

[Grand miracle en faveur de saint Thomas] Alors l'apôtre saint Thomas s'agenouilla et pria Dieu de lui accorder son aide, si telle était sa volonté. Mais tandis qu'il était en prières, une voix lui parvint, disant : « Thomas, Dieu te fait savoir que tu dois subir le martyre ici par amour pour lui, car ta place est préparée au paradis : tu as en effet prêché avec beaucoup de zèle la foi catholique. Dieu te fait savoir aussi que, si ces êtres vils t'ont infligé pareil outrage, il saura bien comment en tirer vengeance. Mais cela se passera bien plus tard, c'est-à-dire en l'an 800, quand Dieu enverra dans ce pays un chevalier de France, qui sera son champion : il s'appellera Ogier et sera la fleur de toute la chevalerie de la chrétienté. Dieu ordonne que tu le prophétises toi-même publiquement aux païens, conformément au contenu de cette lettre que Dieu t'envoie. » Alors saint Michel donna une lettre à saint Thomas, puis disparut.

 

Prophétie et mort de saint Thomas : Ogier le Danois fera la conquête de l'Inde - Martyrisé et tué, Thomas resta jusqu'à l'arrivée d'Ogier huit siècles plus tard, enseveli avec la lettre de Dieu

 

[p. 455] [Prophetie de Ogier le Danois par sains Thomas] Apres chu soy drechat sains Thomas, et regardat la tenure de la lettre entyrement, et araisonat les tyrans serasins en teile manere : « Malvais gens de putaire, porquoy alleis mon corps degabbans, se je vos vien anunchier la voie de vostre salvement, et moy voleis lapideir à tourt, sans cause de raison, enssi com les faux Juys fisent à Nostre-Sangnour Jhesu-Crist, de quoy ilh prenderat temprement mult cruel venganche ? Et enssi vos dis que vos moy martirisiés ychi sens cause.

[p. 455] [Prophétie de saint Thomas sur Ogier le Danois] Alors saint Thomas se redressa, lut le texte entier de la lettre et s'adressa ainsi aux tyrans païens : « Race d'êtres mauvais et méprisables, pourquoi vous moquez-vous ainsi de moi, alors que je viens vous annoncer la voie de votre salut, à vous qui voulez à tort me lapider, sans cause ni raison, comme le firent les perfides Juifs envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, un acte dont il tirera bientôt une vengeance très cruelle ? Et je vous dis aussi que vous me martyrisez ici sans raison.

[Sains Thomas anunchat que Ogier li Danois par VII fois releverat christiniteit] De quoy Dieu en temps future prenderat grant vengement, car sour l'an del incarnation Nostre-Saingnour Jhesu-Crist VIIIc et XVI ans venrat en chi pays uns chevalier, ly champion de Dieu et Sainte-Engliese, qui serat nomeis Ogier ly Danois : chis [p. 456] Ogier serat ly estaiche de cristiniteit, liqueis par VII fois sourcurat et releverat cristiniteit encontre les serasiens et iist mult crueux contre eaux ; et ensaucherat la foid Jhesu-Crist plus que nulle chevalier qui fut oncques devant luy, ne apres doit estre neeis. IIh serat nomeis li fleur des fleurs, ly ors de tout chevalerie, ly plus parfais, ly plus hardis et poissans, foirs et bien creians en Dieu, proidhons, veves et orphenirs leurs drois defendans, de si gran sang de nation, de gentilheche que jamais doit eistre en Franche. »

[Saint Thomas annonce que Ogier le Danois relèvera sept fois la chrétienté] De cela, Dieu tirera une grande vengeanceplus tard, car en l'an 816 de l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, viendra dans ce pays un chevalier, le champion de Dieu et de la Sainte-Église, qui s'appellera Ogier le Danois. Cet [p. 456] Ogier sera le soutien de la chrétienté. À sept reprises il secourra et relèvera la chrétienté contre les païens et sera très cruel à leur égard ; et il célébrera la foi en Jésus-Christ, plus qu'aucun autre chevalier avant ou après lui. Il sera appelé la fleur des fleurs, l'or de toute la chevalerie, le plus parfait, le plus audacieux et le plus puissant, fort et croyant en Dieu, bon, sage, véritable défenseur des veuves et des orphelins, d'une naissance si grande et d'une noblesse comme il n'y en aura jamais d'autre en France. »

[Ogier conquerat XV royalmes, se dest sains Thomas] « Chaitive gens, chis Ogier conquerat, al temps que je dis, XVII royalmes en chi paiis sour sarasiens que tous croiront en la loy Jhesu-Crist ; et destruirat toutes vous faux ydolles en quoy vos creieis ; et serat à vostre faux loy mult fel et creweux, et le metterat mult à basse, si que jamais apres ne soy releverat en paiis où ait esteit. » Tout enssi com nos le disons le prophetisat ly apostle sains Thomas ; et leur jettat la lettre qui contenoit tout chu qu'ilh avoit devant dit.

[Ogier conquerra quinze royaumes, dit saint Thomas] « Gens insensés, à l'époque dont je parle, cet Ogier conquerra sur les païens dix-sept royaumes dans ce pays, qui tous alors croiront en la loi de Jésus-Christ. Il détruira toutes les fausses idoles en qui vous croyez ; il se dressera très féroce et cruel contre votre fausse loi et l'abaissera tellement qu'elle ne se relèvera plus jamais dans le pays où elle aura régné. » L'apôtre saint Thomas prophétisa tout cela, dans ces termes exacts ; puis il leur jeta la lettre contenant la prophétie.

[Gran myracle de sains Thomas] Mains les sarasiens jettarent celle lettre en unc feu ardant, et le quidarent ardre ; mains Dieu y fist myracle, car oussitoist que la lettre touchat à feu, ly feu soy levat en l'aire et sailhit à visaige de cheluy qui la lettre avoit en feu jetteit, par teile vertut qu'ilh li crevat les dois yeux.

[Grand miracle de saint Thomas] Cette lettre, les païens la jetèrent dans un feu ardent croyant la brûler. Mais Dieu fit un miracle, car dès qu'elle toucha le feu, le feu s'éleva et sauta au visage de celui qui l'avait jetée, et cela avec une telle force qu'elle lui creva les deux yeux.

[Sains Thomas fut ochis] Adont fut sains Thomas martyrisiés mult crueusement, puis fut ensevelis en une tumbe. Et misent la lettre deleis luy en sa tumbe, et demorat enssi pres de VIIIc et XVI ans, assavoir jusques à temps que Ogier conquist cheli paiis, qui ilh levat son corps, et le fist mettre en unc fietre d'or et d'argent et de pires precieux.

[Saint Thomas est tué] Saint Thomas fut alors très cruellement martyrisé, puis enseveli dans une tombe où on déposa la lettre près de son corps. Les choses en restèrent là pendant près de huit cent et seize ans, c'est-à-dire jusqu'à la conquête de ce pays par Ogier, qui leva son corps et le fit mettre dans un coffre d'or, d'argent et de pierres précieuses.

 

Les restes de saint Thomas : Ils passent d'Inde en Assyrie, puis reviennent en Inde - Rôle de la main de Saint Thomas dans les jugements

 

[p. 456] [Ogier fundat une engliese où il mist le corps sains Thomas] En queile fietre li corps sains Thomas demorat dedens une belle engliese que lidit Ogier edifiat et estaublit en l'honeur de luy, bien par l'espause de IIIc ans que les Assiriens, une manere de gens, le conquestarent sour les Yndins par forche, et le portarent en leur royalme de Mesopotame, en laqueile royalme ilh demorat par l'espause de LXVIII ans dedens une citeit qui at à nom Edisse.

[p. 456] [Ogier fonde une église où il dépose le corps de saint Thomas] Le coffre contenant le corps de saint Thomas fut placé dans une belle église qu'Ogier construisit et institua en son honneur ; il y resta au moins trois cents ans jusqu'au jour où  les Assyriens (c'est une nation) s'en emparèrent en faisant violence aux Indiens et le transportèrent dans leur royaume de Mésopotamie. Là saint Thomas demeura soixante-huit ans, dans une cité  nommée Edesse.

[Coment li corps sains Thomas fut translateit en pluseurs lieu] Apres, sour l'an del incarnation XIc et LXXXIIII, le reconquestarent les Yndins, et se le remisent en son fietre en l'engliese deseurdit que Ogier avoit fondeit dedens la citeit de Calmie. Et portant que les Yndins en voirent estre mies [p. 457] creus que ilh le ravoient, ilhs misent le main qu'ilh butat en la plaie Nostre-Saingnour, quant ilh s'aparut à ly apres sa resurrexion, defours le fietre, si que ons le voit.

[Le corps de saint Thomas est transféré en plusieurs endroits] Par après, en l'an 1184 de l'Incarnation, les Indiens le reprirent par la force et remirent le coffre dans l'église citée plus haut (p. 454), celle qu'Ogier avait fondée dans la cité de Calamie (Myreur, III, p. 58). Et parce que les Indiens voulaient qu'on croie [p. 457] qu'ils l'avaient récupérée, ils placèrent  la main que Thomas avait enfoncée dans la plaie de Notre-Seigneur, quand il lui apparut après la résurrection, en dehors du coffre, si bien qu'on la voit.

[Comment les vraies jugement se font par le main sains Thomas] Et par chesti main ilhs font leurs jugement en leurs paiis de là en teile manere.Promirs je vos diray comment ilh font leurs jugement par myracles, enssi com vos oreis. Quant aucunes gens ont à faire ly unc à l'autre et ilhs plaidient, et ons ne puet savoir lyqueis at droit ou tort, portant que cascunne partie sourtient que ilh at droit, adont ons fait cascunne des parties escriere sa demandie en parchemyn, puis ons met les dois escrips en le main sains Thomas, et tantoist le main jette le tort lonche fours de sa main et retient le droit et la veriteit, jusqu'à tant que chis qui ly at mis en sa main l'en oste. Et enssi vinent là de bien long paiis, por avoir jugement des choses dobtaubles.

[Les vrais jugements se font par la main de saint Thomas] C'est par cette main qu'ils rendent leurs jugements dans leur pays. Voici comment. D'abord je vous dirai comment ils rendent leurs jugements par des miracles. Écoutez. Quand des personnes en conflit plaident leur cause, sans qu'on puisse savoir qui a tort ou raison, chacun prétendant être dans son droit, chaque partie doit alors écrire sa requête sur un parchemin. Les deux écrits sont posés dans la main de saint Thomas, qui aussitôt rejette au loin  le texte de celui qui a tort et retient celui qui dit le droit et la vérité, en attendant que celui qui le lui a mis dans la main le retire. Ainsi, on vient de pays bien lointains pour trancher des cas douteux.

En teile manere que je vos ay dit fut martyrisiiet sains Thomas.

Tel fut le martyre de saint Thomas.

 

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