Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 445b-450a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Mort et Assomption de Notre-Dame (Myreur, p. 445b-450a)

An 50

Introduction  [sommaire]  [texte]

« L'Assomption de Marie [...] est la croyance religieuse orthodoxe et catholique selon laquelle la Vierge Marie, mère de Jésus, au terme de sa vie terrestre, est entrée directement dans la gloire de Dieu, âme et corps. Sans fondement directement scripturaire mais très ancienne dans la Tradition des Églises d’Orient comme d’Occident (et fêtée liturgiquement dès le VIIIe siècle), la croyance fut définie comme dogme religieux (c’est-à-dire " vérité de foi chrétienne ") par l’Église catholique en 1950. Tout en partageant la même foi en l'Assomption, les Églises orientales [qui parlent plutôt de Dormition] n'ont jamais souhaité définir cette Dormition en termes dogmatiques » (Wikipédia). Si on ajoute que le dogme de l'Assomption a été défini sous le pontificat de Pie XII et que le monde protestant n'a pas pour Marie la même vénération que le monde catholique, on aura dit l'essentiel.

Le chroniqueur liégeois évoque d'entrée de jeu ses garants, à savoir sains Jerome et les altres docteurs. En fait, derrière ce Jérôme, dont Jacques de Voragine, lui aussi, cite régulièrement l'oeuvre dans le ch. 115 de sa Légende dorée (sur L'Assomption de la sainte Vierge Marie), se dissimule un auteur du IXe siècle, Paschase Radbert. Ce théologien et exégète de l'époque carolingienne écrivit, parmi beaucoup d'autres choses, une homélie de assumptione qui devint célèbre et qui circula très largement, sous le nom de saint Jérôme, l'Epistula beati Hieronymi ad Paulam et Eustochium de assumptione sanctae Mariae Virginis (cfr Patrologia Latina, t. 30, 1865, col. 126-147 ; accessible sur la Toile).

Mais des écrits plus anciens que cette homélie du IXe siècle qui avait marqué les esprits, sont très nombreux et la recherche leur a donné le titre générique de Transitus Mariae. On les rencontre dans plusieurs langues (syriaque, grec, copte, arabe, éthiopien, latin, géorgien, arménien et slave). Deux d'entre eux ont été traduits récemment en français dans les Écrits apocryphes chrétiens de la « Bibliothèque de la Pléiade ». On peut lire ainsi, dans le tome I (1997, p. 163-188), sous la signature de S.C. Mimouni, la présentation et la traduction de la Dormition de Marie du Pseudo-Jean, que S. Mimouni date (p. 166) entre le début du Ve et le début du VIe siècle et dont l'original a été publié en grec. Le même chercheur a présenté et publié, cette fois dans le tome II des EAC (2005, p. 205-239), un autre traité, dont le titre ancien complet est De saint Jean, le théologien et l'évangéliste, récit sur la dormition de la Très Sainte Mère de Dieu et comment a été transférée la Mère sans souillure de Notre Seigneur et qu'il a intitulé, beaucoup plus sobrement, Assomption de Marie ou Transitus grec "R". Ce traité « ne saurait remonter au-delà du Ve siècle et pourrait même dater du VIe siècle » (tome II, 2005, p. 209).

Ces deux tomes des Écrits apocryphes chrétiens et l'édition A. Boureau de La légende dorée (p. 630-656, et p. 1343-1348) fournissent beaucoup d'autres informations, notamment bibliographiques, sur les problèmes liés aux multiples recensions existantes du Transitus Mariae. Tout ce que nous pouvons dire pour introduire cette version de Jean d'Outremeuse est qu'elle ne dépend ni des deux versions grecques (ce qui ne surprend pas) ni même de celle de Jacques de Voragine (ce qui est plus inattendu, car La légende dorée est souvent utilisée dans Ly Myreur). Quoi qu'il en soit, sur le plan strictement narratif, les éléments essentiels de la tradition sont là. Le chroniqueur aurait-il eu devant lui une version latine relativement simplifiée qu'il aurait traduite, voire un texte français qu'il aurait repris ? Peut-être la monographie de S.C. Mimouni, Dormition et Assomption de Marie. Histoire des traditions anciennes, Paris, 1995, 716 p. (Théologie historique, 98) fournirait-elle des informations précises sur la (ou les) recension(s) qui pourrai(en)t être à la source de la version du Myreur. Nous n'avons pas fait la recherche.

Mais, à première vue, Jean pourrait bien jouer dans une certaine mesure « cavalier seul ». Un seul détail, emprunté au début du récit et censé expliquer la présence de Jean aux côtés de la Vierge semble le suggérer. Les deux recensions grecques des Écrits apocryphes chrétiens mentionnées plus haut, ainsi que les recensions latines que nous n'avons pas citées (Transitus A, B, C [la plus ancienne], D, E) mais qui sont connues, expliquent qu'un ange était venu chercher l'évangéliste dans la ville où il prêchait (généralement Éphèse), l'arrachant à son auditoire pour le transporter miraculeusement sur une nuée auprès de la Vierge. Jean est le seul à expliquer sa présence d'une manière tout à fait différente : selon lui, depuis que Jésus au pied de la Croix avait confié sa mère à Jean, Marie vivait à Jérusalem dans la maison du disciple. Elle n'avait jamais quitté la compagnie de saint Jean. Le miracle d'un transport miraculeux par les anges ne s'applique donc pas à Jean, mais uniquement aux autres disciples. C'est un détail, mais il y en d'autres de différents types, et leur examen pourrait permettre de conclure à une certaine originalité de la version du chroniqueur liégeois, par rapport aux autres textes connus. Mais c'est une enquête que nous ne pouvons faire ici.

Nous pensons en avoir dit assez pour introduire au texte de Jean. Nous en resterons là, non sans signaler la présence sur la Toile d'un bref exposé sur le Transitus Mariae, qui peut être utile.

 

Sommaire

* L'annonce du trépas de Notre-Dame : Avertie par un ange de sa mort (fixée au 15 août 50), Marie s'y prépare chez elle, dans la maison de Jean l'Évangéliste en veillant avec ses voisins - Marie recommande à saint Jean et aux apôtres miraculeusement arrivés à Jérusalem, d'empêcher les Juifs de brûler son cadavre (50)

La mort de Notre-Dame : Un coup de tonnerre retentit le 15 août dans la chambre de Marie où entre Jésus, le prince des anges - Dialogue de type théologique entre Jésus et Marie, dont l'âme est emmenée par des anges - Le Christ bénit les apôtres, place saint Pierre à leur tête et remonte au ciel

Le corps de Marie au paradis : Les Juifs veulent, en vain, insulter le cadavre de Marie - La guérison miraculeuse d'un Juif arrogant et le baptême de cent mille personnes - Le corps de Marie enseveli dans la vallée de Josaphat - Les apôtres miraculeusement ramenés chez eux - Jésus emporte au paradis le corps de Marie

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L'annonce du trépas de Notre-Dame : Avertie par un ange de sa mort (fixée au 15 août 50), Marie s'y prépare chez elle, dans la maison de Jean l'Évangéliste en veillant avec ses voisins - Marie recommande à saint Jean et aux apôtres miraculeusement arrivés à Jérusalem, d'empêcher les Juifs de brûler son cadavre (50)

 

[p. 445] [L’assumption Nostre-Damme - L’an L] L'an del incarnation chinquante fut l'an de grasce que la benoite virgue Marie, la glorieux mere del sainte Triniteit, trespassat de chis morteile siecle, si montat en chiel deleis Dieu, son douls fis, qui advocans est por nos : et chu fut en mois d'awoust, le XVe jour. Si vos diray briefment le manere de son trespasse, enssi com sains Jerome et les altres docteurs le dient.

[p. 445] [L'assomption de Notre-Dame - An 50] L'an 50 de l'Incarnation fut l'an de grâce où la bienheureuse Vierge Marie, la glorieuse mère de la Sainte-Trinité, quitta ce siècle mortel et monta au ciel près de Dieu, son doux fils, qui intercède pour nous. Cela se passa le 15 août. Je vous dirai brièvement comment elle mourut, selon ce que rapportent saint Jérôme et les autres docteurs.

Promirs, vos saveis que quant Jhesu-Crist pendoit en la crois ilh commandat sa mere à sains Johans ewangeliste, son bien ameit disciple, à gardeir, et ilh le gardat bien jusqu'à son trespasse ; et demorat en la maison de sains Johans qui astoit en Jherusalem, et là elle trespassat. Et sains Johans ne ly fallit oncques de sa compangnie.

D'abord, vous savez que quand Jésus était suspendu sur la croix, il recommanda sa mère à saint Jean l'évangéliste, son disciple bien-aimé, qui veilla sur elle jusqu'à sa mort. Elle demeura dans la maison de saint Jean à Jérusalem, où elle trépassa. Et jamais elle ne vécut privée de la compagnie de saint Jean.

[L’angle et Nostre-Damme parlent ensemble] La damme aloit tout les jour à temple Dieu oreir mult devoltement. Et tant le fist qui vient ly an chinquante deseurdit, qu'ilh plaisit à Dieu del avoir sa glorieux mere deleis luy en sa gloire ; si envoiat I angle le XIIe jour de mois d'awouste en temple, où Nostre-Damme Sainte-Marie oroit, qui ly dest : « O virgue et damme, mere, filhe et espeuse à tres-douls roy de tout le monde, Jhesu-Crist m'at tramis à toy ; si t'envoie chesti palme et toy fait savoir que tu toy apparelhe, car ilh toy veult avoir dedens thier jour deleis ly en corps et en arme. » Et la damme ly demandat : « Qui es-tu, amis ? » Et ilh respondit : « Je suy ly messagier de ton fis, por toy porteir el rengne de chiel lasus.» Respondit la Virgue : « Convient donc que je [p. 446] moy depart dedens le jour que tu as dit ? » Dest ly angle : « Oilh, damme, dedens III jours, et tous les apostles vostre fis seront chaens deleis vos, por conforteir et honoreir al departir de chi siecle. »

[Échanges de paroles entre l’ange et Notre-Dame] Notre-Dame allait chaque jour au temple prier Dieu avec grande dévotion. Et elle le fit jusqu'à l'an 50 cité plus haut, quand il plut à Dieu d'avoir sa glorieuse mère près de lui dans sa gloire. Le 12 août il envoya au temple, où Notre-Dame Sainte Marie était en prières, un ange qui lui dit : « O vierge, dame, mère, fille et épouse du très doux roi de l'univers, Jésus-Christ m'a envoyé vers toi. Il t'envoie cette palme et te recommande de te préparer, car il veut t'avoir dans trois jours à côté de lui, avec ton corps et ton âme ». Alors la dame lui demanda : « Qui es-tu, mon ami ? ». Et il lui répondit : « Je suis le messager de ton fils, chargé de te porter là-haut dans le royaume des cieux ». La Vierge répondit : « Il faut donc que je [p. 446] parte le jour que tu as dit ? ». L'ange lui dit : « Oui, madame, dans trois jours, et tous les apôtres de votre fils seront ici près de vous, pour vous réconforter et vous honorer au moment de quitter ce siècle ».

[Nostre-Damme s’aparelhe por morir] Atant se partit ly angle, et Marie prist le palme et issit de temple. Se vat vers son maison, puis apellat une femme, se li dest qu'elle ly aportas en sa chambre del aighe et une pegne ; et celle le fist. Adont la virgue Marie soy devestit tout nue, et lavat bien tout son corps et pegnat son chief, puis soy cuchat sour son lit, et soy commenchat à oreir en teile manere en disant : « Beaux et douls fis, qui es vraie Dieu et vray hons, grasciiés et glorifiiés et honoreis soit ton nom ! Quant tu m'as mandeit, veulhes moy gardeir del poioir des dyables et de leur vehue, al departir mon arme de mon corps, et qu'ilhs n'aient ja domynation sour moy. »

[Notre-Dame se prépare à mourir] Alors l'ange s'en alla. Marie prit la palme et sortit du temple. Elle se dirigea vers sa maison, puis appela une femme, lui dit d'apporter dans sa chambre de l'eau et un peigne, ce qu'elle fit. Alors la Vierge Marie se dévêtit complètement, se lava bien tout le corps, peigna sa chevelure, puis se coucha sur son lit et commença à prier en disant : « Beau et doux fils, qui es vrai Dieu et vrai homme, remercié, glorifié et honoré soit ton nom ! Une fois que tu m'auras appelée, veuille me protéger du pouvoir des diables et de leur vue, lorsque mon âme se séparera de mon corps, et fais en sorte qu'ils n'aient jamais de pouvoir sur moi ».

Quant elle oit chu dit, elle issit de sa chambre ; et appellat les dammes qui astoient ses voisines et les hommes oussi, et leurs dest qu'elle le covenoit partir de chi siecle, car son fis l'avoit mandeit qu'ilh le voloit avoir dedens thier jour. Portant vos ay-je chi assembleis, que je vos veulhe remerchier des biens et de la compangnie que vos m'aveis fait ; et vos veulhe proier que vos voilhiés awec moy sens dormir, car les angles venront asseis toist qui moy voiront enporteir. » Quant les gens l'entendent, si commenchont à ploreir, et la Virgue leur dest : « Ly ploreir rien n'y vault ; car mon peire, mon fis et espeux moy veult avoir. » Atant laissat le parleir.

Après avoir dit cela, elle sortit de sa chambre. Elle appela les dames ses voisines, ainsi que les hommes et leur dit qu'elle devait quitter ce siècle, car son fils l'avait avertie qu'il voulait l'avoir (auprès de lui) trois jours plus tard. « Je vous ai rassemblés ici parce que je veux vous remercier de vos bienfaits et de votre compagnie. Je veux aussi vous prier de veiller avec moi sans dormir, car les anges viendront très bientôt, qui voudront m'emporter ». Quand les assistants l'entendirent, ils se mirent à pleurer, et la Vierge leur dit : « Pleurer ne sert à rien ; car mon père, mon fils et mon époux veut m'avoir (près de lui) ». Alors elle cessa de parler.

[p. 446] [Nostre-Damme parolle à sains Johans ewangeliste] Sains Johans adont tantoist entrat en la chambre, et vint devant son lit, se les trovat tous plorans, et voit la virgue qui ploroit. Si at ploreit awec eaux. Adont s'engenulhat à ses piés, et li demandat : « Que font chi ches gens ? » Adont li dest la virgue tout le fait, et li dest : « Beais cusins, mon fis rechargat mon corps à toy por gardeir, et encor le fault mies gardeir, car mon arme monterat asseis toist en chiel ; je toy lairay mon corps chà-jus, se le garde bien, car les Juys dient qu'ilh l'arderont, car ilhs moy haient grandement. » Enssi fut la virgue jusque à XIIIIe jour d'awoust à la vesprée qu'elle demandat unc drap ; si en coupat une pieche et le donnat à sains Johans, et puis ly donnat Ia palme que ly angle ly aportat, et dest qu'ilh le tenist devant lée quant elle deveroit trespasseir.

[p. 446] [Notre-Dame s'adresse à saint Jean l'évangéliste] Saint Jean entra alors dans la chambre, vint devant son lit, trouva les assistants et la vierge tous en pleurs et pleura avec eux. Alors, il s'agenouilla à ses pieds et lui demanda : « Que font ces gens ? ». Alors la Vierge lui raconta tout en détail et lui dit : « Beau cousin, mon fils t'a confié le soin de protéger mon corps, qu'il faudra mieux garder encore, car bientôt mon âme montera au ciel. Je te laisserai mon corps ici-bas ; garde-le bien. C'est que les Juifs disent qu'ils le brûleront, car ils ont pour moi beaucoup de haine. » La Vierge resta ainsi jusqu'au 14 août au soir. Elle demanda alors un drap. Elle en coupa un morceau et le donna à saint Jean ; elle lui remit ensuite la palme que l'ange lui avait apportée, et lui dit de la tenir devant elle, au moment où elle devrait trépasser.

[Les apostles furent al trespas Nostre-Damme] Entour la méenuit se trovont tous les apostles en la maison où [p. 447] Nostre-Damme astoit, dont sains Johans fut mult liies ; et les fiestiat de grant cuer et leur racomptat le fait, tout enssi com nos l'avons desus deviseit, et puis les demandat : « Coment asteis-vos venus si ensemble, et où astiés assembleis ? » Sains Pire respondit : « Je astoie à Romme, et avoie grans gens assembleis por sermoneir ; si lisoie des auctoriteis, et tout lisant suy-je chi aporteis. »

[Les apôtres assistent au trépas de Notre-Dame] Vers minuit, tous les apôtres se retrouvèrent dans la maison où [p. 447] était Notre-Dame, ce qu'apprécia beaucoup saint Jean. Il les accueillit très cordialement et leur raconta les faits comme nous l'avons dit plus haut, puis leur demanda : « Comment êtes-vous arrivés tous ensemble ? Où étiez-vous réunis ? » Saint Pierre répondit : « J'étais à Rome, devant une grande assemblée pour faire un sermon ; je lisais des textes d'auteurs, et pendant que je lisais j'ai été transporté ici. »

Atant sont entreis en la chambre, si ont la virge salweit. Quant la damme les voit, si soy levat douchement, si les salue et les baisat en plorant, puis les dest : « Saingnours, veischi la palme que mon fis m'at envoiet ; aleir m'en doye en chiel, si vos prie que vos enterreis mon corps si parfont en terre, que les Juys ne le puissent troveir, car ilhs le veulent ardre. » Et les apostles ly oirent enssi en convent. Apres dest la virgue : « Saingnours, faites esprendre les lumynars. » Et ilhs le fisent. Adont soy recuchat la virge, et ilhs sont tous assis entour lée. Et commencharent à oreir devoltement en plorant.

Arrivés dans la chambre ils saluèrent la Vierge. Quand elle les vit, elle se leva doucement, les salua à son tour, les embrassa en pleurant et dit : « Messieurs, voici la palme que mon fils m'a envoyée ; je dois aller au ciel, et je vous prie d'enterrer profondément mon corps, pour que les juifs ne puissent le trouver, car ils veulent le brûler. » Les apôtres lui promirent de le faire. Après la Vierge dit : « Messieurs, faites allumer les lampes ». Ce qu'ils firent. Alors la Vierge se recoucha et tous s'assirent autour d'elle. Ils se mirent à prier avec dévotion tout en pleurant.

 

La mort de Notre-Dame : Un coup de tonnerre retentit le 15 août dans la chambre de Marie où entre Jésus, le prince des anges - Dialogue de type théologique entre Jésus et Marie, dont l'âme est emmenée par des anges - Le Christ bénit les apôtres, place saint Pierre à leur tête et remonte au ciel

 

[p. 447] [Une mult bonne odeur desquendit en la chambre le virge Marie] Adont desquendit en la chambre une oudeur tant douche, que ons ne le saroit racompteit, si que tous sont endormis. Et le XVe jour d'awoust, droit al heure entre tirche et medis, se s'enlevat une thonoir de quoy la terre tremblat ; et la virgue esvoilat les dormans.

[p. 447] [Une très agréable odeur descend dans la chambre de la Vierge Marie] Alors descendit dans la chambre une odeur si douce qu'on ne pourrait la décrire, si bien que tous s'endormirent. Et le 15 août, exactement entre la troisième heure et midi, retentit un coup de tonnerre qui fit trembler la terre. La Vierge éveilla ceux qui dormaient.

[L’angle desquendit en la chambre la virge Marie] Adont vint ly prinche des angeles en sa chambre, et la virgue le regardat, se l'at bien raviseit, se l'enclinat mult parfont et puis le salwat en teile manere : « Benois sois-tu et l'heure quant tu nasquis. »

[L’ange descend dans la chambre de la Vierge Marie] Alors le prince des anges vint dans sa chambre. La Vierge le regarda et, après l'avoir reconnu, elle s'inclina profondément et le salua ainsi : « Béni sois-tu et bénie soit aussi l'heure de ta naissance ».

[La virge parolle à son fils] La virgue dest : « Sires, tu es mon peire, mon espeux et mon fis ; tu es chis qui fist le monde promier, chiel et terre, et tout chu qu'ilh at dedens. Et puis fesis-tu les angeles qui gardont maul obedienche et chu que tu les desis, si enchaïrent en ynfeir. Et puis fesis Adam et Evain, si leurs donnas paradis. Mains les dyable les dechuit, dont ilhs furent chaitis et cheaux qui d'eaux desquendirent jusqu'à ton salvement. Mains à ta venue les salvas tous, se t'en devons rendre grasce trestous, beais douls fis ; tu moy diras chu que je doie faire. »

[La Vierge parle à son fils] La Vierge dit : « Seigneur, tu es mon père, mon époux et mon fils ; tu es celui qui fit d'abord le monde, le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent. Ensuite tu as créé les anges qui désobéirent à ce que tu avais dit et qui furent précipités en enfer. Puis tu créas Adam et Ève ; tu leur donnas le paradis, mais ils furent trompés par le diable. Ils furent punis, eux et leurs descendants, jusqu'à ce que tu les sauves. Car tu es venu les sauver tous, et nous devons tous t'en rendre grâce, beau et doux fils ; tu me diras ce que je dois faire ».

[Son fis ly respont] « Meire, dest Jhesu-Crist, por vos je suy chi venus ; awec moy vos en welhe emyneir, si commandereis à mes apostles vostre corps. » Et Nostre-Dame ly demandat : « Dit-moy, beais fis, se je veray le dyable ? » « Non vos, dest Jhesus, je vos feray chu que ly fis doit faire à la mere, car vos sereis damme et royne de monde ; et toutes les personnes por cuy vos voreis priier, queilecunque forfait qu'ilh ait meffait, sens riens excepteir, à la vostre priier je leurs pardonray tout. Et [p. 448] vos si vos serveront tous les espirs d'infeir, et tous mes angeles et archangeles feront tous vos commandemens ; je les ay amyneit, et vos enporteront et vos garderont à mon commandement. »

[Son fils lui répond] « Mère, dit Jésus-Christ, je suis venu ici pour vous ; je veux vous emmener avec moi, et je recommanderai votre corps à mes apôtres ». Notre-Dame lui demanda : « Dis-moi, beau fils, si je verrai le diable ? » ‒ « Non, pas vous, dit Jésus, je ferai pour vous ce que le fils doit faire pour sa mère, car vous serez dame et reine du monde. Et à toutes les personnes pour qui vous voudrez prier, quelle que soit leur faute, sans exception, j'accorderai totalement mon pardon à votre demande. [p. 448] Tous les esprits de l'enfer aussi vous serviront ; tous mes anges et archanges accompliront tous vos commandements ; je les ai amenés ; ils vous emporteront et vous protégeront sur mon ordre. »

Adont levat Jhesu-Crist sa main, si donat benichon à tout personne qui là astoit presens. Atant soy partit l'arme de corps Nostre-Damme »; si montat contremont vers le chiel, plus reluisant mille fois que le soleal. Et Dieu le livrat à sains Mychiel, le prevoste de paradis, et awec sens nombres d'angles et d'archangles qui l'emportoient en chantant melodieusement.

Jésus-Christ leva sa main et donna sa bénédiction à toutes les personnes présentes. Alors l'âme de Notre-Dame se sépara de son corps. Elle monta vers le ciel, et elle était mille fois plus brillante que le soleil. Dieu la confia à saint Michel, le prévôt du paradis, qui était accompagné d'anges et d'archanges innombrables, qui l'emportèrent en chantant mélodieusement.

Et adont dest Dieu à saint Pire »: « Je toy fay maistre de tos tes compangnons mes apostles, et recommande à vos tous le corps de mon espeux ma mere, se l'ensevelisseis en le vaul de Josaphat bien parfont en terre ; et n'aiez mie paour de ches Juys. » Atant s'en montat vers le chiel, et là commenchat ly plus glorieux chant et tant melodieux, que les apostles qui astoient chaval demoreis, en furent tous enyvreis et obliez et demorarent une grant pieche enssi com ravis, qu'ilh ne veioient et n'entendoient à riens fours que à la dit melodie.

Ensuite Dieu dit à saint Pierre : « Je fais de toi le maître de tous tes compagnons, mes apôtres, et je vous recommande à tous le corps de mon épouse et mère, pour que vous l'ensevelissiez dans la vallée de Josaphat, bien profondément en terre. N'ayez pas peur de ces Juifs. » Alors il monta au ciel et à ce moment s'éleva le plus glorieux des chants, chant si mélodieux que les apôtres, qui étaient restés ici-bas, en furent tous enivrés et éperdus. Ils restèrent ainsi un long moment, comme emportés, sans voir ni entendre rien d'autre que cette mélodie.

 

Le corps de Marie au paradis : Les Juifs veulent, en vain, insulter le cadavre de Marie - La guérison miraculeuse d'un Juif arrogant et le baptême de cent mille personnes - Le corps de Marie enseveli dans la vallée de Josaphat - Les apôtres miraculeusement ramenés chez eux - Jésus emporte au paradis le corps de Marie

 

[p. 448] [Nostre-Damme fut ensevelie en Josaphat] Li corps Nostre-Damme sainte Marie fut douchement laveis de trois virgues pucelles, et fut mis en vaseal si fut ensevelis en la vaul de Josaphat. Adont sains Johans fut des aultres apostIes ly promier apelleis, en disant : « Prendeis cest palme, car porteir le deveis. » Puis mandont leurs proïsmes et leurs amis ; apres aluinarent les chirges et leurs chandelles, s'en alarent parmy Jherusalem en chantant à hault vois : « In exitu Israël de Égypto, etc. »

[p. 448] [Notre-Dame est ensevelie à Josaphat] Le corps de Notre-Dame Sainte Marie fut soigneusement lavé par trois jeunes vierges, placé dans un cercueil et enseveli dans la vallée de Josaphat. Alors saint Jean fut le premier à parler aux autres apôtres, en leur disant : « Prenez cette palme, car vous devez la porter ». Puis ils firent venir leurs proches et leurs amis, allumèrent les cierges et leurs chandelles et marchèrent dans Jérusalem en chantant à voix haute : In exitu Israël de Egypto, etc. »

[Myracle] Quant les Juys entendirent tele chant, et voient le corps Nostre-Damme que ons enportait à grant assemblée, ilhs salhirent tous fours et demandent : « Que ch'est chu là ? » Et y fut respondut que ch'astoit le corps Marie qui astoit fineit. Adont soy corirent armeir et jurent qu'ilh arderont le corps et en venteront les cendres al vent ; car par lée et par le trahitour, son fis, astoient dechuis vilainement. Adont ont assalhut les apostles ; mains Dieu les aidat, car ilh envoiat de chiel une compangnie teile, que pres tous les Juys furent mors et disconfis. Entre eaux avoit unc qui astoit prinche d'eaux, qui mist le main au biere où li corps gisoit ; mains tantoist y demorat sa main pendant. Chis commenchat à crier merchi [p. 449] à sains Pire en disant : « Merchi, merchi, en l'honeur de cheluy que tu renoias trois fois. » Respondit sains Pire : « Se je pechay en luy, je l'en priay merchi en grand repentanche, si moy le pardonnat. Ossi li prie merchi et si crois en ly, et je priray à ly por toy qu'ilh toy pardonne le meffait. »

[Miracle] Quand les Juifs entendirent ce chant et virent le grand nombre de personnes emportant le corps de Notre-Dame, ils sortirent tous, en demandant : « Qu'est-ce cela ? ». Il leur fut répondu que c'était le corps de Notre-Dame, qui était morte. Alors ils coururent s'armer et jurèrent qu'ils brûleraient son cadavre et disperseraient ses cendres au vent ; car elle et son traître de fils les avaient vilainement humiliés. Ils s'en prirent aux apôtres, mais Dieu les aida, envoyant du ciel une troupe qui réussit à faire mourir ou à mettre en fuite presque tous les Juifs. Il y avait là un de leurs princes qui mit la main sur la civière où gisait le corps ; aussitôt la main y resta suspendue. Il se mit à crier pitié [p. 449] à saint Pierre en disant : « Pitié, pitié, en l'honneur de celui que tu renias trois fois. » Saint Pierre répondit : « Quand j'ai péché contre lui, j'ai imploré sa pitié avec un grand repentir, et il m'a pardonné. Toi aussi, implore sa pitié, et si tu mets ta confiance en lui, je le prierai qu'il te pardonne ton méfait ».

[Gran myracle de corp sainte Marie] [Cent milhe sont baptisiés] Quant chis l'entent, se dest : « Je croie en ly fermement, et ly prie merçhi. » Adont li dest sains Pire : « Prens le palme que tu vois chi, se le porte awec toy entre tous tes compangnons, et leurs dis que cheaux qui croire volront le sains Sacrement et la virge Marie, ilh serat garis et salveis. » Chis vint qui par-devant avoit esteit si enderveis, qu'ilh ne savoit qu'il faisoit et at prechiet les autres en disant : « Saingnours, creieis en Jhesu-Crist qui fut neis de la virgue Marie, cuy nostre parage et nos amis ont fausement crucifiiet. IIh debrisat ynfeir, apres ilh resuscitat. Regardeis le myracle qu'ilh at fait maintenant à moy-meismes. » Tant les sermonat que cent milhe s'en baptizat.

[Grand miracle opéré par le corps de sainte Marie] [Cent mille personnes sont baptisées] Quand le Juif entendit cela, il dit : « Je crois fermement en lui et j'implore sa pitié. » Alors saint Pierre lui dit : « Prends la palme que voici, porte-là avec toi, parmi tous tes compagnons et dis-leur que ceux qui voudront croire au saint sacrement et à la vierge Marie seront guéris et sauvés. » Cet homme, si enragé précédemment qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, vint prêcher aux autres en disant : « Messieurs, croyez en Jésus-Christ qui est né de la vierge Marie et que nos familles et nos amis ont injustement crucifié. Il a brisé (les portes) de l'Enfer, et est ressuscité. Regardez le miracle qu'il vient de faire maintenant pour moi. » Il prêcha si bien que cent mille personnes furent baptisées.

[Les apostles ploront fortement] [Les apostles furent reporteis en leurs paiis]Atant s'en vont tous en la vallée Josaphat : ch'est une vaux qui siiet entre le mont de Syon et le mont d'Olivet, où ilhs ont le corps de la virge Marie ensevelit, et bien saileit de pires et de chyment. Adont les apostles et leurs amis ploront fortement ; mains Dieu descendit chà jus, et mult de ses angles awec, et at les apostles tous salweis et baisiés. Et puis les acovrit de une nuée de chiel, et les angles reportont tous les apostles tantost, cascon en paiis dont ilh astoient venus.

[Les apôtres pleurent beaucoup] [Ils sont ramenés dans leurs pays] Alors tous s'en allèrent vers la vallée de Josaphat, située entre le mont Sion et le mont des Oliviers. Ils y ensevelirent le corps de la Vierge Marie, en scellant bien la sépulture avec des pierres et du ciment. Puis les apôtres et leurs amis pleurèrent beaucoup. Mais Dieu descendit ici-bas, avec nombre de ses anges, il salua tous les apôtres et les embrassa. Ensuite, il les recouvrit dans un nuage céleste, et les anges ramenèrent aussitôt les apôtres dans les pays d'où ils étaient venus.

[Dieu ressuscitat le corps de sa mère, et fut porteit en ciel] Apres, ly vraie Dieu Jhesu-Crist sachat luy-meismes le corps de sa mere fours de terre, et le donnat aux angles et archangles qui l'ont porteit en chiel. Et Dieu l'asseit en plus hault trone, et remist l'arme en son corps, et puis le coronat à son diestre. Chut fut grant joie et fieste por la lignie humaine, car ch'est ly advocaux de peuple por priier por eaux que Dieu leur pardonne leurs pechiés. Elle at le dyable matteit, vancut et desconfit por pecheurs à reconforteir pluseurs fois puisedit.

[Dieu ressuscite le corps de sa mère, qui est porté au ciel] Ensuite, le vrai Dieu Jésus-Christ retira lui-même de la terre le corps de sa mère, pour le donner aux anges et aux archanges qui l'emportèrent au ciel. Dieu l'installa sur un trône très élevé, remit son âme dans son corps, puis la couronna et la plaça à sa droite. Ce fut une grande joie et une grande fête pour la race des humains, car (Marie) est leur avocate, qui prie Dieu de leur pardonner leurs péchés. Elle a battu, vaincu et défait le diable, pour réconforter les pécheurs plusieurs fois dans la suite.

Ors aiiés en memoire cel sainte dame virgue et royne, et le reclameis en vos necessiteit fermement et en grant fianche, et l'ameis et le serveis et le créeis, et elle prierat por vos à son douls fis Jhesu-Crist, tant qu'elle vous ferat obtenir vos requestes justes et rasonables. Que lée et son enfant soit loiés et benis en siecle des [p. 450] siecles. Amen.

Maintenant ayez en mémoire cette sainte dame, vierge et reine, et faites appel à elle dans vos besoins avec force et grande confiance, aimez-la, servez-la et faites-lui confiance. Elle priera pour vous son doux fils Jésus-Christ, jusqu'à ce qu'elle fasse aboutir vos requêtes justes et raisonnables. Qu'elle et son fils soient loués et bénis pour les siècles des [p. 450] siècles. Amen.

 

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