Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 475b-479a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Après Néron :  Opérations de Judée et Flavius Josèphe - Galba, othon, vitellius - Vespasien [Myreur, p. 475b-479a]

Ans 69-72

 

Introduction [sommaire]  [texte]

« L'année des quatre empereurs ». La mort de Néron en 68 de notre ère (et non le 31 décembre de l'an 69 de l'incarnation selon Jean d'Outremeuse [p. 474]) ouvrit à Rome une crise successorale grave, sur laquelle il est inutile de s'attarder ici. On dira simplement que l'Anastase dont Jean fait le successeur de Néron est inconnu des auteurs anciens et que le monde romain connut trois empereurs éphémères, Galba, Othon et Vitellius, avant que ne s'impose le quatrième, Vespasien, un militaire expérimenté qui se trouvait alors en Orient et qui fut proclamé empereur par les troupes d'Alexandrie le 1 juillet 69. Il ne rentrera qu'en automne 70 de notre ère dans la capitale romaine où des hommes à lui avaient occupé le pouvoir en son nom. Ce nouvel empereur est le premier d'une nouvelle dynastie, celle des Flaviens.

Pour en venir à la Judée, elle avait été fort mal administrée de 52 à 60 de notre ère par le procurateur Antonius Félix (cfr l'introduction aux p. 450-454), mais les vexations d'un de ses successeurs, Gessius Florus (62-66 de notre ère), suscitèrent la fureur des Juifs et provoquèrent en 66 une grande révolte contre l'occupant. D'importantes forces romaines furent envoyées par Néron pour la mater ; il plaça à leur tête Vespasien, un général chevronné qui était assisté par son fils Titus. C'est sur place, en Judée, que Vespasien apprit par des messagers sa désignation d'empereur de Rome.

Cette guerre juive donna aux Romains beaucoup de mal. Interrompue durant l'année 69, elle reprit au printemps 70, mais Vespasien, qui dans l'intervalle, on vient de le dire,  avait appris sa nomination, ne quitta le théâtre des opérations qu'après la prise difficile de Jérusalem, au début septembre. « Il fallut emporter sucessivement trois murs fortifiés, puis le Temple et la ville haute. Le Temple fut incendié, malgré les ordres de Titus, et avec lui périrent des richesses énormes. Le 8 septembre 70, la ville est prise, pillée, brûlée, systématiquement détruite. Les vaincus furent pourchassés partout, tués sur place, réservés pour le triomphe et les amphithéâtres ou vendus comme esclaves. Plus d'un million de Juifs auraient péri dans cette guerre inexpiable » (P. Petit, Empire romain, 1974, p. 111). Vespasien regagna Rome en octobre 70. Mais tous les foyers de révolte n'étaient pas éteints, notamment autour de la mer Morte. Titus resta quelque temps sur place pour achever le travail, mais il était rentré à Rome depuis quelque deux ans lorsque la célèbre forteresse de Massada fut définitivement réduite en mai 73 (de notre ère toujours). Pour une présentation récente des événements de cette Guerre de Judée de 66 à 73 de notre ère, on pourra voir M. Hadas-Lebel, Rome, 2009, p. 107-132.

On a déjà fait référence à plusieurs reprises aux ouvrages de Flavius Josèphe. Il s'agit d'un général juif qui combattit vaillamment contre les Romains, mais qui, devenu leur prisonnier, se rallia à Rome et rendit à Titus de grands services. Dans sa Guerre des Juifs, il a décrit en sept livres le soulèvement de la Judée et la prise de Jérusalem par Titus. Selon Marcel Simon (Qui était Flavius Josèphe ?, dans Aux origines du Christianisme, éd. Gallimard, 2000, p. 31), cet ouvrage, écrit en grec, « publié avec l'imprimatur et sur l'ordre de Titus, [...] est un écrit de propagande officielle, qui magnifie, sans le moindre mot de critique, la puissance romaine et qu'anime une aversion foncière pour le nationalisme exaspéré des Zélotes », que l'auteur rend responsables de tous les malheurs des Juifs. Un autre de ses ouvrages historiques (Les Antiquités judaïques) est un récit en vingt livres, qui raconte, en l'adaptant à la mentalité romaine, l'histoire du peuple juif depuis la Création du monde jusqu'à Néron. Il le publia plus tard, sous le règne de Domitien. Il y raconte également la guerre de Judée, avec parfois certaines différences sensibles par rapport au récit qu'il en avait donné dans la Guerre des Juifs.

Jean, s'appuyant nommément sur Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, livre III, 10, 9-10, notamment) et sur saint Jérôme (Vie des hommes illustres, XIII), semble avoir beaucoup de considération pour Flavius Josèphe (p. 478-479). Saint Jérôme a effectivement écrit de ce dernier que « l'éclat de son génie lui fit élever une statue à Rome », mais il n'a pas dit, comme l'affirme Jean, qu'il aurait obtenu « la gloire du paradis ». Dans une de ses Lettres (XXII, 35, 8), Jérôme fait aussi de Josèphe « un Tite-Live grec ».

Jean a beaucoup utilisé cet auteur, non pas dans les originaux grecs bien sûr, mais dans une traduction latine, qu'il est difficile d'identifier avec précision. Ces traductions latines étaient très répandues au Moyen Âge, au moins depuis le VIe siècle. Le nom de Josèphe figure d'ailleurs en tête du catalogue des historiens chrétiens dont Cassiodore conseille le lecture aux moines du Vivarium (Institutions, I, XVII, 1-4). Malheureusement pour nous, ces traductions sont loin d'être facilement accessibles à des non-spécialistes. Franz Blatt a bien entamé une édition critique de ce qu'on appelle le « Josèphe latin ». Pour les Antiquités judaïques, il a recensé 171 manuscrits. Mais seuls les quatre premiers livres sur les vingt existants ont été publiés jusqu'ici : F. Blatt, The Latin Josephus. 1: Introduction and Text (The Antiquities, Books I-V), Copenhague, 1958, 360 p. ‒ On possède aussi une édition critique du pseudo-Hégesippe, une libre adaptation en latin de la Guerre des Juifs (en 5 livres) : Hegesippi qui dicitur Historiae libri V, recensuit et praefatione, commentario critico, indicibus instruxit V. Ussani, 2 vol., Vienne, 1932-1960 (Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, 66, 1-2). ‒ Quoi qu'il en soit, sa traduction française pourrait vraisemblablement figurer parmi les plus anciennes. Arlima signale seulement deux traductions connues : Les anciennetez des Juifs selon Josephus (XIVe siècle, huit manuscrits repérés) et L'istoire de Josephus de Guillaume Coquillart père (XVe siècle, six manuscrits repérés), mais elles n'ont été ni l'une ni l'autre éditées à ce jour. ‒ Dans ces conditions, on comprendra que nous nous bornerons, quand Flavius Josèphe interviendra comme source de Jean d'Outremeuse, à renvoyer le lecteur aux passages correspondants des originaux grecs, tout en sachant bien que Jean ne les a utilisés qu'à travers une traduction latine que nous n'avons pas identifiée. ‒ D'importantes études ont cependant eu lieu sur la réception de Flavius Josèphe. Parmi d'autres, H. Schreckenberg a beaucoup travaillé cette question, par exemple : Die Flavius-Josephus-Tradition in Antike und Mittelalter, Leyde, 1972, 215 p. (Arbeiten zur Literatur und Geschichte des hellenistischen Judentums, 5).

Sur cet écrivain juif, on pourra lire l'intéressant livre de M. Hadas-Lebel, Flavius Josèphe. Le Juif de Rome, Paris, 1989, 298 p. Son chapitre X (La destinée posthume) explique que, paradoxalement, l'historien juif Flavius Josèphe doit sa survie aux auteurs chrétiens qui ont vu en lui un auxiliaire précieux dans leur entreprise polémique et apologétique. Une note de J.-M. Hannick sur le site de la BCS explique fort bien pourquoi.

L'épisode de la capture de Flavius Josèphe. C'est à travers le récit de Flavius Josèphe que Jean d'Outremeuse évoque la prise par les Romains en 67 (de notre ère) et après quarante-sept jours de siège, de la garnison juive de la forteresse de Jotapata, l'actuelle Yodfat, où des centaines de soldats sont tués et où la plupart des autres se suicident. Flavius Josèphe est piégé dans une grotte avec quarante (11 selon Jean, p. 475) de ses compagnons. Ceux-ci refusent de se rendre aux Romains et se livrent à un suicide collectif, dont seuls Josèphe et un compagnon réchappent, car « un tirage au sort destiné à fixer l'ordre dans lequel ils se donneraient réciproquement la mort, désigna Josèphe » pour périr le dernier avec ce compagnon. Après le massacre de leurs compagnons d'armes, Josèphe réussit à convaincre son seul compagnon restant de choisir avec lui la vie. Il se livra finalement à Vespasien. Le récit raconte aussi que Flavius Josèphe aurait eu la vie sauve parce qu'il aurait prophétisé à Vespasien qu'il deviendrait un jour empereur de Rome (cfr  Guerre des Juifs, III, 8, 1-3) ‒ Un long récit de l'ensemble des événements dans lesquels se place cet épisode se trouve dans le troisième livre de la Guerre des Juifs ; la version de La légende dorée (ch. 63, sur Saint Jacques, apôtre, p. 359-361, éd. A. Boureau, avec les notes) est beaucoup plus réduite. ‒ On n'est évidemment pas tenu de considérer tout cela comme historique. Mais le fait est que Flavius Josèphe se lia d'assez près à Titus, lorsque celui-ci devint empereur.

Maladie et guérison de Titus. L'anecdote de Jean expliquant la manière dont Flavius Josèphe aurait guéri Titus relève certainement plus de la légende que de l'histoire. Nous n'en avons pas trouvé trace dans l'ensemble de la Guerre des Juifs, mais elle figure chez Voragine, Légende dorée, ch. 63, dans le récit de la prise de Jérusalem (p. 360-361, éd. A. Boureau), où il est fait état  d'une Histoire apocryphe comme source. Dans le récit de Voragine, on en est toujours au siège de Jérusalem : Vespasien vient d'apprendre qu'il est élu empereur, il est rentré à Rome en laissant sur place son fils Titus. On notera la conclusion de Voragine : « Je laisse au lecteur le soin de juger s'il faut ou non faire usage de cette histoire apocryphe. »

Pour les passages liés à la prise de Jérusalem et à sa destruction, on verra la version parallèle de Jacques de Voragine dans La légende dorée, chapitre 63, p. 358-363 (éd. A. Boureau), mais surtout les livres V à VII de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, entièrement consacrés au sujet, et facilement accessibles sur la Toile. On y trouvera l'origine de certaines des notices de Jean. Ainsi l'histoire de Juifs vendant leurs biens pour s'enfuir ou avalant des pièces de monnaie pour pouvoir les récupérer facilement plus tard se trouve dans la Guerre des Juifs, V, 10, 1 : « Les uns vendaient à très bas prix leurs biens ou ce qu'ils avaient de plus précieux ; les autres avalaient dans de la boisson les pièces d'or, pour les soustraire au pillage des brigands, puis ils fuyaient vers les Romains et alors, quand ils évacuaient, ils avaient les ressources suffisantes pour se procurer le nécessaire ». Le nombre des victimes chez Jean d'Outremeuse (1.200.000 en tout) diffère peu de celui qui figure dans la Guerre des Juifs, VI, 9, 3 : « Le nombre total des prisonniers faits pendant toute la guerre s'éleva à 97.000 ; celui des morts, pendant tout le siège, à 1.100.000. La plupart étaient des Juifs, mais non tous de la ville même ». Les chiffres varient d'un auteur à l'autre : ainsi pour Eusèbe, Chronique, p. 271, Titus aurait tué 600.000 hommes (Titus, Judaea capta, et Jerosolymis subversis, sexcenta millia virorum interfecit). Quant au prix (30 deniers) auquel Titus aurait vendu les Juifs, il figure chez Jacques de Voragine (Légende dorée, ch. 63, p. 362, éd. A. Boureau), mais pas chez Flavius Josèphe.

Pour l'histoire de la mère qui mange son enfant, assez rapidement traitée ici, on verra Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 6, renvoyant au récit, beaucoup plus détaillé, de Josèphe, Guerre des Juifs, VI, 3, 4. L'anecdote est bien connue au Moyen Âge, cfr, par exemple, Jean de Salisbury, Policraticus, II, 6, « De Maria quae fame urgente comedit filium », éd. K.S.B. Keats-Rohan, 1993, Corpus Christianorum. Continuatio Mediaevalis, 118, p. 85-86.

On ne trouve pas trace chez Jean d'Outremeuse, de Joseph d'Arimathie qui, après la conquête de la ville, aurait été « découvert, emmuré dans une pièce cachée pour avoir enseveli le Christ, et qui, pendant tout ce temps, avait été sustenté par une nourriture céleste et réconforté par une lumière divine », selon les mots de Jacques de Voragine, La légende dorée (ch. 63, p. 362-363, éd. A. Boureau).

La suite des événements, c'est-à-dire la révolte de Bar-Kokhba sous Hadrien, est traitée aux p. 543-544.

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Sommaire

Les Romains et la Judée : sous Anastase, successeur éphémère de Néron, Vespasien et Titus sont envoyés en Judée, en rébellion contre Rome - Prise de la ville de Jotapata, dirigée par le Juif Josèphe (69 ?)

Josèphe et Vespasien : Josèphe, réfugié dans une grotte, échappe à la mort grâce à une astuce - Fait prisonnier, il annonce à Vespasien sa prochaine élection comme empereur de Rome - Vespasien, sceptique, garde Josèphe en priso, jusqu'à la réalisation de sa prophétie

Année des quatre empereurs : Anastase mort, Galba, Othon, Vitellius se succèdent en l'espace d'une année (71?) - Vespasien est couronné et règne durant près de dix ans

* Josèphe et Titus : Josèphe guérit Titus d'une maladie et acquiert la liberté et ses faveurs

* Fondations de Cornulo, onzième roi de Tongres - Vie et oeuvre de Josèphe, selon Eusèbe et Jérôme - Divers (71)

* Titus en Judée : conquête et destruction de Jérusalem et de la Judée - Titus vengeur de la mort du Christ (72)

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Les Romains et la Judée : Sous Anastase, successeur éphémère de Néron, Vespasien et Titus sont envoyés en Judée, en rébellion contre Rome - Prise de la ville de Jotapata, dirigée par le Juif Josèphe (69 ?)

 

[p. 475] [Anastaise emperere] Apres la mort Nero, eslurent les Romans à emperere unc noble prinche qui fut nomeis Anastaise, lyqueis regnat V mois et II jours.

[p. 475] [Anastase empereur] Après la mort de Néron, les Romains élurent comme empereur un prince noble, nommé Anastase, qui régna durant cinq mois et deux jours.

[Wespasianus et Tytus entrent en Judée] Al temps de chesti emperere furent rebelles les Juys del terre de Judée aux Romans. Si fut envoiés là encontre eaux Wespasianus et Tytus, son fis, à grant planteit de gens de l'emperreur, qui commencharent à gasteir la terre de Judée ; et assegarent promier une citeit en Judée, qui oit nom Jotapatam de laqueile ilh astoit sire et governeurs Josephus, qui fut mult saige.

[Vespasien et Titus entrent en Judée] Au temps de cet empereur, les Juifs de Judée se rebellèrent contre les Romains. Vespasien et son fils Titus furent envoyés contre eux, avec un grand nombre de soldats romains, qui se mirent à dévaster la Judée. Ils assiégèrent d'abord une cité en Judée, dénommée Jotapata, dont le seigneur et gouverneur était Josèphe, un très grand sage.

[Josephus soy combat aux Romans] Chis Josephus issit de sa citeit à grans gens, et soy combattit aux Romans ; mains les Romans orent la victoire, et furent les Juys desconfis, et soy refuirent en la citeit où ly siege fut là assis longement. Et avoient tous les jours esquermuches l'unc à l'autre ; et prendoit Josephus mult sovent des chevaliers Wespasianus, si les boloit en oyle et les faisoit à grant doleur morir. Mains apres fut la citeit prise des Romans.

[Josèphe combat les Romains ] Ce Josèphe sortit de la cité avec un grand nombre d'hommes et se battit contre les Romains, qui l'emportèrent ; les Juifs, défaits, se réfugièrent dans la ville, dont le siège dura assez longtemps. Des escarmouches se produisaient chaque jour ; très souvent Josèphe capturait  des cavaliers de Vespasien, les mettait dans l'huile bouillante et les faisait mourir dans d'atroces souffrances. Mais finalement la cité fut prise par les Romains.

 

Josèphe et Vespasien : Josèphe, réfugié dans une grotte, échappe à la mort grâce à une astuce - Fait prisonnier, il annonce à Vespasien sa prochaine élection comme empereur de Rome - Vespasien garde Josèphe en prison, jusqu'à la réalisation de sa prophétie

 

[p. 475] [Josephus entrat en terre] Et quant Josephus veit chu, si prist awec luy XI Juys ; si entrat en une boyme desous terre, où ilhs demoront trois jours ; et, les trois jours passeis, les Juys ne vorent ne ne porent plus là demoreir por le famyne qui les tenoit. Si dessent qu'ilhs avoient plus chier à morir plus honestement que enssi, ou que Wespasianus les metist à vilaine servitude. Et portant que Josephus astoit ly plus digne de eaux, tous dessent que ilh le voroient sacrefiier à Dieu et espandre son sanc.

[p. 475] [Josèphe entre sous terre] Quand il vit cela, Josèphe prit avec lui onze Juifs et entra dans une grotte souterraine, où ils restèrent trois jours. Après ces trois jours, les Juifs ne voulurent ni ne purent rester là plus longtemps, à cause de la faim qui les tenaillait. Ils se dirent qu'ils souhaitaient mourir plus honorablement que de cette façon-là ou qu'être réduits par Vespasien à une honteuse servitude. Et du fait que Josèphe était le plus digne d'entre eux, ils dirent tous qu'ils voudraient le sacrifier à Dieu et répandre son sang.

[Josephus fist grant sens] Mains Josephus, qui astoit saige et subtils, s'en soit mult bien gardeir, car ilh ne voloit mie morir ; si dest : « Saingnours, je vos aprenderay mies lyqueis morat de nos tous : vos jettereis dois en dois les los ; enssi sarons-nos lyqueis devrat morir, car ons ne doit mie faire sens grant besongne sacrifiche à Dieu d'homme. » Enssi soy fist Josephus par son sens juge des altres, et si eslongat sa vie.

[Josèphe fait preuve d'une grande sagesse] Mais Josèphe, qui était sage et intelligent, réussit à éviter cette solution, car il ne voulait pas mourir. Il déclara : « Messieurs, ce n'est pas moi qui vous apprendrai lequel de nous devra mourir : vous tirerez au sort deux par deux ; ainsi nous saurons qui devra mourir, car on ne doit pas sacrifier un homme à Dieu sans grande nécessité. » C'est ainsi que Josèphe, par son intelligence, s'institua juge des autres, et prolongea sa vie.

Atant commencharent les Juys à jetteir les los dois à dois, ly uns apres l'autre ; et les los astoient livreis à mort jusqu'à derain, tant que Josephus duit traire aux los. Et quant ilh veit qu'ilh le covenoit traire, ilh tollit à chely l'espée, et ly demandat lequeile ilh amoit mies ou vivre ou morir. Quant chis l'entendit, [p. 476] ilh dest : « Je ayme mies vivre, se par vostre grasce je puy etres saveis. » Et Josephus ly dest : « Nos serons toist saveis. » Atant sont issus de la boyme et sont venus à plain (au jour).

Les Juifs commencèrent à tirer au sort, l'un après l'autre, des groupes de deux ; tous ceux dont le nom sortait furent tués, jusqu'au deux derniers. Arriva alors le moment où Josèphe lui aussi dut tirer au sort. Et quand il vit qu'il le fallait, il enleva son épée au dernier survivant et lui demanda s'il préférait vivre ou mourir. À ces mots, [p. 476] l'autre dit : « Je préfère vivre, si votre bonté peut me sauver. » Josèphe lui dit alors : « Nous serons tous les deux sauvés. » Ils sortirent alors de la grotte et parvinrent au grand jour.

[Wespasianus prist merci Josephus] Et Josephus vient Wespasiain, et ly priat merchi por ly et por son compangnon par teile condition : « Se vos n'asteis temprement esluis emperreur de Romme, je veulhe estre mys à mort. »

[Vespasien a pitié de Josèphe] Josèphe alla trouver Vespasien, et implora sa pitié pour lui et ses compagnons, en présentant cette condition : « Si vous n'êtes pas élu empereur de Rome sous peu, je veux bien être mis à mort. »

[Josephus prophetisat] Quant Wespasianus entendit chu, sy soy mervelhat mult, et dest à Josephus : « Tu es unc prophete ; porquoy dont ne prophetisas que chest citeit seroit en ma subjection ? » Respondit Josephus : « Je le pronunchay plus de XL jours devant vostre venue. Se mestier en est, j'en ay des tesmons asseis. » Adont amynat-ilh bien XXX tesmons, par lesqueiles ilh provat le jour et l'heure que la citeit seroit prise. En teile manere le lassarent, mains Wespasianus fist mettre en prison Josephus tant et si longement qu'ilh avenroit chu qu'ilh avoit dit.

[Josèphe prophétise] Quant Vespasien entendit cela, il s'étonna beaucoup et dit à Josèphe : « Tu es un prophète ; pourquoi donc n'as-tu pas prophétisé que cette cité tomberait en mon pouvoir ? » Josèphe répondit : « Je l'ai fait plus de quarante jours avant votre arrivée. Si c'est nécessaire, je puis produire beaucoup de témoins. » Alors il amena au moins trente témoins, attestant qu'il avait prévu le jour et l'heure où la cité serait prise. Les choses en restèrent là, mais Vespasien fit mettre Josèphe en prison, aussi longtemps que nécessaire en attendant que se réalise ce qu'il avait annoncé.

 

 Année des quatre empereurs : Anastase mort, Galba, Othon, Vitellius se succèdent en l'espace d'une année (71 ?) - Vespasien est couronné et règne durant près de dix ans

 

[p. 476] [L’emperere morit] Item, quant ly VIIe emperere de Romme, qui oit à nom Anistaise, oit regneit V mois, si morut sour l'an LXX, le IIe jour de junne. Si muet grand discord entre les Romans por fair election ; et avoient fait IIII parties, et cascon eslisit uns emperere, assavoir : cheaux de Romme eslesirent une prinche qui oit nom Otton, et cheaux devers Espangne eslesirent uns aultre qui oit à nom Gabba, et cheaux de Germaine eslesirent uns aultre qui oit à nom Vitellus, et cheaux qui astoient oultre mere eslesirent Wespasiain qui conquestoit fortement, et avoit jà conquis tout Judée, four mys Jherusalem.

[p. 476] (an 70) [Mort de l’empereur] Le septième empereur de Rome, qui se nommait Anastase, mourut après cinq mois de règne, le 2 juin de l'an 70. Un profond désaccord s'éleva parmi les Romains à propos de l'élection du successeur. Il y avait en fait quatre partis, qui chacun élurent un empereur : ceux de Rome désignèrent un prince nommé Othon ; ceux d'Espagne en élurent un autre, du nom de Galba ; ceux de Germanie, un autre encore, nommé Vitellius, et ceux qui étaient en Orient choisirent Vespasien, un grand conquérant, qui s'était déjà emparé de toute la Judée, hormis de Jérusalem.

[L'an LXXI] Quant Wespasianus veit chu, si laissat Josephus fours de prison, et commandat à son fis Tytus ses gens, et ly priat del conquerre avant ; puis soy partit et revient à Romme, et y entrat droit le jour de Noyel, l'an LXXI.

[An 71] Quand Vespasien apprit sa désignation, il laissa Josèphe sortir de prison et confia ses troupes à son fils Titus, chargé de poursuivre ses conquêtes. Puis il retourna à Rome, où il arriva exactement le jour de Noël, en l'an 71.

[Gabba, ly VIIIe emperere morut] Quant ilh vient à Romme, ilh trovat la chouse enssi com je l'ay deviseit : promirs ilh trovat que Anastaise astoit mors, enssi com dit est ; si avoit vaqueit le siege VII jours par le grant discorde del election. Et totvoie astoit demoreis, et fut coroneis Gabba, qui regnat VII mois et VII jours tant seulement ; et chis astoit neis d'Espangne de grand lynaige. Si fut agaitiés par Otton, qui oussi astoit eslus ; et fuit ochis tout emmy le marchiet de Romme, si fut ensevelis en sa maison meismes, qui astoit en armeile voie.

[Mort de Galba, huitième empereur] Quand Vespasien arriva à Rome, il trouva la situation que j'ai décrite. Anastase était mort, comme je l'ai dit ; le siège impérial était resté vacant durant sept jours, suite au désaccord à propos de l'élection. Galba fut couronné et ne régna que durant sept mois et sept jours. Il était né en Espagne et d'une famille de grande noblesse. Othon, qui lui aussi avait été élu, lui tendit une embuscade et le tua en plein milieu du marché de Rome. Galba fut enseveli dans sa maison même, sur la voie Aurélienne.

[Otton, le IXe emperere] Puis fut li siege vaque VIII jours, si fut coroneis chis Otton deseurdis : chis fut [p. 477] noble, et plus de part sa mere que de part son peire. Chis regnat VI mois et IIII jours, et, le XXIIIIe jour de junne, fut ochis par luy-meismes : car ilh soy combattit contres les parens Vitellii, dois dus qui astoient venus à Romme ; si orent victoire, si fut Otton disconfis et ses gens mortes, et portant s'ochist-ilh luy-meismes.

[Othon, neuvième empereur] Après huit jours de vacance du trône, Othon fut couronné : il était de famille [p. 477] noble, plus par sa mère que par son père. Il ne régna que six mois et quatre jours, et se suicida le 22 juin. En effet, il avait combattu contre les parents de Vitellius, deux ducs qui étaient arrivés à Rome et qui remportèrent la victoire. Othon fut défait et ses hommes périrent ; c'est pour cette raison qu'il se donna la mort.

[Vitellus, le Xe emperere de Romme] Apres vacat li siege XXI jours, puis fut coronais Vitellus, le XVe jour de jule ; se regnat jusques à la nativiteit Jhesu-Crist que Wespasiain vient à Romme, et trois jours apres. Chis fut mult crueux, si fist les Romans pluseurs crualteis ; et si astoit laron, et mangnoit et bevoit bien ortant que VI hommes, et n'astoit mie chevalereux. Chely trovat Wespasiain à Romme ; sy prist batalhe contre luy, le XXVIIIe jour de decembre, et le desconfist emmy la citeit, et par le peuple fut traineit par tout Romme, et puis fuit-ilh jetteis en la Tybre por sa crualteit grant.

[Vitellius, dixième empereur de Rome] Ensuite, le trône resta vacant vingt et un jours, puis Vitellius fut couronné le 15 juillet ; il régna jusqu'à la date de la nativité de Jésus-Christ, quand Vespasien arriva à Rome, et les trois jours suivants. Vitellius, un personnage sans pitié, avait infligé aux Romains des traitements cruels et nombreux. C'était aussi une canaille, qui mangeait et buvait comme six hommes et n'était pas courageux. Il rencontra Vespasien à Rome. Ce dernier engagea une bataille contre lui le 28 décembre et le défit au milieu de la cité. Vitellius fut traîné par le peuple à travers Rome et jeté dans le Tibre, à cause de sa grande cruauté.

[Wespasianus, le XIe emperere de Romme] Adont fut coroneis Wespasianus emperere de Romme XIe ; et regnat IX ans X mois et XXII Jours. Enssi fut Wespasianus emperere de Romme, et Tytus, son fis, conqueroit par Judée. Si oiit dire Josephus que ilh fuist joians, car son peire astoit volentiers rechus à emperere, et astoit coroneis.

[Vespasien, onzième empereur de Rome] Alors Vespasien fut couronné onzième empereur de Rome, et régna neuf ans, dix mois et vingt-deux jours. Vespasien fut nommé empereur, pendant que son fils Titus faisait des conquêtes en Judée. Et Josèphe entendit dire que Titus était heureux de savoir son père reçu et couronné empereur à la satisfaction générale.

 

 Josèphe et Titus : Josèphe guérit Titus d'une maladie et acquiert la liberté et ses faveurs

 

[p. 477] [Tytus prist les fivres del joie qu’ilh oit de son père ; mains Josephus le garist] Quant Tytus l'entendit, si en fuit tant liies, que de la grant joie qu'ilh en oit aovrit son cuer tant que tous les nerfs des jambes ly retrahirent par froidures ; et de chesti maladie ilh perdit une cusse et enssi ilh fut mult malaide. Mains quant Josephus le soit, si demandat la cause de la maladie, et en queile temps ilh ly astoit prise ; et ons ly dest que chu ly astoit avenus quant ilh entendit que son peire astoit emperere, de la joie qu'ilh en oit astoit-ilh cheyus en celle maladie.

[p. 477] [Titus contracte des fièvres suite à la joie qu'il éprouve pour son père - Josèphe le guérit] Quand Titus apprit la nouvelle, il en fut très content, et sa grande joie eut tant d'effet sur son coeur que tous les nerfs de ses jambes se rétractèrent de froid ; suite à cela il perdit l'usage d'une jambe et en fut très gravement malade. Apprenant cela, Josèphe s'informa de la cause de la maladie et du moment où il l'avait contractée ; on lui dit que cela lui était arrivé quand il avait entendu dire que son père était devenu empereur, et qu'il était tombé malade suite à la joie qu'il en éprouvait.

[Tout chouses contraire soy garissent] Adont aperchut Josephus la cause de la maladie, si avisat une chouse de phischinerie : se dest que toutes chouses contraires soy garissent par aultres contraires, si que por chu qu'ilh ly astoit par joie avenus, ilh le covient garir par le contraire, et ly farat avoir subitement grant coroche. Atant demandat Josephus à tout sa maisnie s'ilh astoit nuls qui l'awist corochiet le temps devant, que ons ly aminast. Si fut amyneis uns servans qui avoit nom Jobal, qui avoit si grandement corochiet Tytus, qu'ilh le haioit tant qu'ilh ne le poioit veioir, ne oyr [p. 478] parleir de luy. Et Josephus vient devant Tytus en disant : « Sires, je vos gariray bien, se vos voleis ; mains je vos prie que nuls n'ait maile par vos qui chi venrat awec moy. » Et Tytus ly respondit : « Je weulh que tous cheaux qui venront en ton compangnie n'aient garde et soient tous assegureis. » Quant chu fut fais, Josephus le laisat enssi jusques à lendemain que tout chu fuit oblieit.

[Toute chose se guérit par son contraire] Alors Josèphe, instruit de la cause de la maladie, pensa que cela relevait de la médecine : il se dit que toute chose se guérit par son contraire, que ce qui était arrivé par la joie devait se guérir par son contraire, et qu'il faudrait déclencher brusquement une violente colère chez Titus. Alors Josèphe interrogea toute sa maisonnée pour savoir s'il n'y avait pas quelqu'un qui aurait mis précédemment Titus en colère et demanda qu'on le lui amène. On lui amena un nommé Jobal, serviteur qui avait fortement irrité Titus au point qu'il le haïssait et ne supportait ni de le voir ni d'entendre [p. 478] parler de lui. Josèphe se présenta devant Titus en disant : « Sire, je pourrais vous guérir, si vous voulez ; mais je vous prie de ne faire de mal à aucune personne qui viendra avec moi. » Et Titus lui répondit : « Je veux que tous ceux qui t'accompagneront n'aient aucune inquiétude et se sentent en sécurité. » Après cela, Josèphe le laissa jusqu'au lendemain, jusqu'à ce que tout cela soit oublié.

[Josephus garist Tytus de sa maladie] Et lendemain, enssi c'on faisoit Tytus à mangier, Josephus prist la viande et le chargat à Jobal, et li dest : « Porte chu devant Tytus. » Et chist le fist. Mains quant Tytus veit que chis cuy ilh haioit si fort le servoit, si oit teile yreur que ilh tremblat tout de gran duelhe. Et ilh avoit esteit devant refroidiés de joie, si s'eschaufat maintenant de coroche, et fut enssi com tous fourseneis ; adont ilh s'extendit si fortement, que tous ses nerfs soy restandirent par caleur qui ly avoient esteit retrais por joie. En teile manere fut garis Tytus, sy pardonnat Jobal son matalent ; et Josephus fut delivreis de sa captivison, et oit la grasce Tytus dedont en avant.

[Josèphe guérit Titus de sa maladie] Et le lendemain, tandis que l'on préparait le repas de Titus, Josèphe prit la nourriture, en chargea Jobal et lui dit : « Porte ceci à Titus. » Et c'est ce qu'il fit. Mais quand Titus vit le serviteur qu'il haïssait si fort, il ressentit une telle colère qu'il devint tout tremblant, atteint d'une grande douleur. Lui que la joie avait précédemment refroidi entièrement, s'échauffait maintenant de colère et devenait comme forcené. Il s'étira alors si fortement que tous ses nerfs, qui s'étaient rétractés à cause de la joie, se détendirent sous l'effet de la chaleur. Ainsi Titus fut guéri et pardonna à Jobal sa méchanceté. Josèphe recouvra la liberté et eut dorénavant les faveurs de Titus.

 

 Fondations de Cornulo, onzième roi de Tongres - Vie et oeuvre de Josèphe, selon Eusèbe et Jérôme - Divers (71)

 

[p. 478] [Cornelo, roy de Tongre, fondat Vileir, Embour, Lovengneez, Songnée, Huffalye, Bastongne, le Roche, Haneffe, Stiers, Doncheir, Hodege, Momale, Henricourt et Thys] En cel an meisme, fist Cornelo, ly roy de Tongre, pluseurs vilhes, assavoir sont : Vileir que ons nomat apres mesire Symon, Embour, Lovengnéez, Songnée, Huffalye, Bastongne, le Roche en Ardenne, Haneffe, Stiers, Doncheir, Hodege, Momale, Henricourt et Thys, et pluseurs aultres dont je ne say les noms. Et fist tant qu'ilh les parfist à sa vie.

[p. 478] [Cornulo, roi de Tongres, fonda Villers, Embourg, Louvegnée, Songnée, Houffalize, Bastogne, Laroche, Haneffe, Ster, Donceel, Hodège, Momalle, Henricourt et Thys] Cette même année Cornulo, roi de Tongres, fonda plusieurs villes, qui sont : Villers, qu'on appela plus tard Villers-Saint-Siméon, Embourg, Louvegnée, Songnée, Houffalize, Bastogne, Laroche-en-Ardennes, Haneffe, Ster, Donceel, Hodège, Momalle, Henricourt et Theys, et beaucoup d'autres dont je ne connais pas le nom. Et il fit si bien qu'il les termina de son vivant.

[p. 478] [Nobleche de Josephus] Item, sains Eusebes dist en ses croniques que chis Josephus deseurdit fut uns mult saige Juys ; et fut chis qui escript des histoirs sens nombre, et astoit dus des batalhes des Juys. Ilh pronunchat la mort Nero, enssi qu'ilh fuit. Et sains Jerome dist enssi en livre où ilh parolle des nobles hommes que chis Josephus fut ly fis Mathier, prestre de Jherusalem, qui fut pris par Wespasiain et delivreit par Tytus.

[p. 478] [Noblesse de Josèphe] Saint Eusèbe dit dans ses chroniques que le Josèphe cité plus haut fut un Juif très sage ; il écrivit d'innombrables histoires et fut général lors des guerres des Juifs. Il prédit la façon dont mourut Néron. Saint Jérôme dit aussi dans un livre où il traite des hommes illustres que ce Josèphe fut le fils de Mathier, prêtre de Jérusalem, qu'il fut fait prisonnier par Vespasien et libéré par Titus.

[De Josephus] Chis Josephus, quant ilh vient à Romme, se fist VII livre des Juys que ilh donnat à Wespasianus et à Tytus empereres. Chis fist tant qu'ilh oit la gloire de paradis et son ymage à Romme. Ilh escript XX aultres livres des antiquiteit del commenchement de monde jusques al XIIIIe an de Domitian emperere chi-apres nomeis, [p. 479] et I aultre livre où ilh sont declareis les martyrs des Machabeiens, et mult d'aultres livres.

[Josèphe] Ce Josèphe, quand il vint à Rome, écrivit  sur les Juifs sept livres qu'il donna aux empereurs Vespasien et Titus. Il réussit à obtenir la gloire du paradis et eut sa statue à Rome. Il écrivit vingt autres livres d'antiquités, depuis le commencement du monde jusqu'à la quatorzième année de l'empereur Domitien, nommé ci-après [p. 479] ; il écrivit aussi un livre où sont relatés les martyres des Macchabées et beaucoup d'autres ouvrages.

En cesti an morut Jonab, ly prinche de Anwerpe ; si fut prinche apres luy son fis Cletus.

Cette année-là mourut Jonab, le prince d'Anvers ; son fils Clétus devint prince après lui.

[De sains Ignasce] En chesti an fut fais evesques de Antyoche uns sains hons qui astoit nomeis Ignasce.

[Saint Ignace] La même année, un saint homme du nom d'Ignace fut nommé évêque d'Antioche.

 

Titus en Judée : conquête et destruction de Jérusalem et de la Judée - Titus vengeur de la mort du Christ (72)

 

[p. 479] [Jherusalem fut conquestée par Tytus, et destruit] Item, l'an del incarnation LXXII, conquist Tytus la citeit de Jherusalem et toutes les provinches de Galylée, et destruite tout. Et tous les Juys qui astoient et avoient esteit, eaux et leurs predicesseurs, coupable de la mort Jhesu-Crist ilh metit à mort, et abatit tout Jherusalem, et enchachat tous ses anemys en temple Salmon ; et puis ardit le temple et tous ses anemis dedens.

[p. 479] [Jérusalem est prise et détruite par Titus] En l'an 72 de l'Incarnation, Titus conquit la cité de Jérusalem et toutes les provinces de Galilée ; il les détruisit toutes. Il mit à mort tous les Juifs qui étaient et avaient été, eux et leurs prédécesseurs, coupables de la mort du Christ. Il abattit toute la ville de Jérusalem et chassa tous ses ennemis dans le Temple de Salomon. Il fit alors brûler le Temple et tous ceux qui s'y trouvaient.

[La terrible venganche que Tytus prist del mort Jhesu-Crist] Et portant que les Juys avoient Nostre-Saingnour achateit XXX doniers à faux Judas, Tytus donnoit XXX Juys por une donier à tous cheaux qui les voloient avoir ou achateir. Là oit ypluseurs qui achatarent de ches Juys, et puis les fisent ovrir les ventres ; si trovarent tant d'avoir d'or et d'argent qu'ilhs avoient avaleit et mangniet, qu'ilh en furent tous riches. De chesti destruction en fist Josephus I livre, en queile ilh contient et racompte plainement de commenchement jusques à la fien de toutes ches besongnes.

[La terrible vengeance que Titus tire de la mort de Jésus-Christ] Et parce que les Juifs avaient acheté Notre-Seigneur pour trente deniers au traître Judas, Titus donnait trente Juifs pour un denier à tous ceux qui voulaient en acheter. Plusieurs personnes firent ouvrir le ventre de Juifs ainsi achetés et y trouvèrent tellement d'or et d'argent avalé qu'ils devinrent tous riches. Sur la destruction de Jérusalem, Josèphe écrivit un livre dans lequel il rassemble tous les événements qu'il raconte en long et en large, du début à la fin.

[La mere mangnoit son enfan] A chesti destruction furent les Juys si destrains de famyne, que la mere mangnat là son enfan en la citeit de Jherusalem por destrendement de famyne ; et orent en toutes maniers tant à soffrir que nuls ne le poroit dire. Enssi fut Jhesu-Crist vengiés, et les rendit le geridon de chu qu'ilh avoient mys à mort le salveur de tout le monde, Jhesu-Crist, et ses disciples encachiés de leurs terres et les aucuns ochis. Nostre sires ne soy vengat mie tantoist ; car ilh oit, entre chu que ilh fut crucifiiés jusques à jour qu'ilh fut vengiés, XXXIX ans parfais.

[La mère mange son enfant] Lors de cette destruction, les Juifs furent si éprouvés par la famine qu'une mère, à Jérusalem, mangea son enfant pour apaiser sa faim. Les Juifs eurent à endurer tant de souffrances de tout ordre que personne ne pourrait les décrire. Ainsi Jésus-Christ fut vengé et les Juifs payèrent pour avoir mis à mort Jésus-Christ, sauveur du monde entier, pour avoir chassé ses disciples de leurs pays et avoir tué certains d'entre eux. Notre-Seigneur ne se vengea pas immédiatement. Entre la crucifixion et la vengeance s'écoulèrent trente-neuf années complètes.

[XICm mors et Cm vendus] A cel destruction furent mors et peris XIc milhes Juys, tant par batalhe com par famyne, et Cm tant vendus com mis en prison : chu fut tout ensemble compteit XII Cm.

[1.100.000 morts et 100.000 vendus] Lors de cette destruction, onze cent mille Juifs moururent dans des combats ou suite à la famine, et cent mille autres furent vendus ou mis en prison : cela fait en tout douze cent mille.

En chesti an meismes revient Tytus à Romme por veioir son pere, qui regnoit adont com emperere.

Cette année-là [an 72], Titus rentra à Rome pour voir son père, qui régnait alors comme empereur.

 

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