Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 439b-445a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Myreur, p. 439b-441a (A. Événements divers sous Caligula)

Myreur, p. 441b-445a (B. Événements divers sous Claude)

 


 

 

A. ÉVénements divers sous Caligula [Myreur, p. 439b-441a]

Ans 37-40

 

Introduction  [sommaire] [texte]

Bien que l'histoire de Rome comme telle n'occupe pas la place centrale dans la chronique de Jean, il nous a paru utile de replacer les événements dans le cadre traditionnel des empereurs romains. Les sections précédentes concernaient l'époque d'Auguste et de son successeur immédiat, Tibère. Vespasien aussi y est apparu dans un rôle relativement important. La présente section vise les événements survenus dans les années de Caligula, lequel n'était pas, comme l'écrit Jean, le fils de Tibère, mais le fils de Germanicus et d'Agrippine l'Aînée.

Caius Caligula prend le pouvoir en 37 de notre ère. De son règne, Jean d'Outremeuse retient essentiellement son intervention dans les affaires de succession de Judée, compliquées comme toujours. D'où peut-être l'utilité d'un petit rappel. Sont ici en cause Hérode Philippe et Hérode Antipas, deux des fils d'Hérode le Grand. Nos introductions aux p. 370-379 et 382-392 ont expliqué comment Auguste avait réglé la succession d'Hérode, lorsque celui-ci mourut en 4 avant notre ère. Aucun de ses trois fils survivants n'avait reçu le titre de roi. Rappelons comment se fit le partage en évoquant au passage, très schématiquement, l'évolution des choses.

Archelaüs, l'aîné des fils, né de Malthacé la Samaritaine, a reçu la plus grosse part : il est tétrarque de Judée, de Samarie et d'Idumée, avec le titre d'ethnarque des Juifs. Mais son règne ne dure pas longtemps. Dès l'an 6 de notre ère, il est destitué et exilé en Gaule par Auguste. Ses possessions de Judée et de Samarie passent alors sous l'administration directe de Rome et sont dirigées par un fonctionnaire romain, qui porte le titre de préfet de Judée. Ce système dura jusqu'en 41 de notre ère. Ponce Pilate fut l'un de ces préfets. En fait cette mainmise de Rome ne concernait stricto sensu que les anciennes possessions d'Archelaüs, les deux autres tétrarques (Hérode Antipas et Hérode Philippe) sont donc restés en fonction dans les territoires qu'ils contrôlent. C'est d'eux qu'il s'agit ici. Ils jouissent toujours d'une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir romain et on ne s'étonnera donc pas de les voir s'opposer entre eux de temps à autre. Mais Rome, très présente dans la région, laisse faire les choses aussi longtemps que ses intérêts ne sont pas en jeu.

Hérode Antipas, également fils de Malthacé, est tétrarque de Galilée et de Pérée, où il règne de -4 à 39 de notre ère. C'est lui qui intervint dans le procès de Jésus. Il épousa Hérodiade, la femme de son demi-frère Hérode Philippe (cfr ci-dessous). C'est lui aussi qui ordonna la décapitation de Jean Baptiste. Il construisit Tibériade et en fit sa résidence.

Le troisième, Philippe, appelé parfois Philippe Hérode ou encore Philippe le Tétrarque, fils de Cléopâtre, une autre épouse d'Hérode, est donc le demi-frère des deux premiers. Il est lui aussi devenu tétrarque lors du partage du royaume d'Hérode le Grand par Auguste en 6 avant notre ère. Les sources anciennes divergent sur ses possessions exactes, mais peu importe ici. Son règne semble avoir été tranquille et pacifique. Sa mort, en 34 de notre ère, déclencha toutefois de gros problèmes de succession. Son demi-frère Hérode Antipas, l'autre tétrarque, revendique son héritage, ouvrant une crise de trois ans. Elle se termina en faveur d'un personnage dont nous n'avons pas encore parlé, Hérode Agrippa.

Né en 10 avant notre ère, cet Hérode Agrippa était lui aussi un petit-fils d'Hérode le Grand, mais par Mariamne. Son père était Aristobule, un des fils d'Hérode et de Mariamne, ce qui faisait de lui le frère d'Hérodiade. Résidant à Rome où il avait été élevé, Agrippa était bien introduit dans les milieux impériaux et même était ami de l'empereur Caligula. C'est en sa faveur que se clôtura la succession de Philippe le Tétrarque lorsqu'elle fut finalement soumise à l'arbitrage impérial.

C'est ainsi qu'en 37 de notre ère, Hérode Agrippa fut nommé par Caligula roi de la tétrarchie de Philippe. Ce fut là le début d'une reconstitution territoriale de l'ancien royaume d'Hérode le Grand. En effet, deux ans plus tard, Hérode Agrippa reprit aussi la tétrarchie d'Antipas lorsque celui-ci fut démis par Caligula en 39 de notre ère et exilé en Occident. Puis, également deux ans plus tard, Agrippa récupéra encore l'ancien territoire d'Archelaüs. Ainsi, en 41, il avait presque réussi à reconstituer le royaume de son arrière-grand-père et, de 41 à 44 (date de sa mort), il le dirigea, avec la bienveillance de Caligula et portant le titre de roi. Il était le frère d'Hérodiade, on l'a dit, et le père de Bérénice, célèbre pour l'amour que lui porta Titus. Les manuels d'histoire l'appellent Hérode Agrippa I, parce qu'il eut un fils, Hérode Agrippa II, également roi des Juifs à partir de 50 jusqu'à une date discutée (93 de notre ère ?). L'auteur du Myreur (p. 443), dans le récit des événements du règne de Claude (en l'an 46 p.C.n. dans sa chronologie), signale la mort d'Hérode Agrippa I et la montée sur le trône de son fils Hérode Agrippa II, et cela (écrit-il) pour un règne de vingt-six ans. Dans l'Histoire, Hérode Agrippa mourut en l'an 50 de notre ère, et son fils resta roi (du moins en titre jusqu'à sa mort). Les dates de Jean ne concordent pas avec celles de notre comput.

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Jean, une fois de plus, ne reflète donc pas l'histoire authentique. C'est vrai encore sur beaucoup d'autres points. Le chroniqueur liégeois fait de Caligula le fils de Tibère (p. 439), alors qu'il était le fils de Germanicus. Il est inexact que Philippe Hérode soit le père de Hérode Agrippa (p. 439), tout comme il est inexact que Philippe Hérode roy astoit de Judée et ait fait décapiter Jacques le Majeur. Les Actes des Apôtres (XII) qui mentionnent l'événement l'attribuent sans plus au « roi Hérode », mais c'est d'Hérode Agrippa qu'il s'agit. À cette décapitation, les Actes ne consacrent d'ailleurs qu'un très bref passage (XII, 2). Ils s'attardent par contre (XII, 3-19) sur l'épisode de l'emprisonnement de Pierre décidé aussi par Hérode Agrippa. On sait que Pierre fut délivré de ses chaînes par l'intervention miraculeuse d'un ange, que ces chaînes ont été conservées et vénérées en tant que reliques prestigieuses (cfr la Basilique Saint-Pierre-aux-Liens de Rome). Jean ne dit rien ici sur cette belle histoire. Sa traduction des Indulgentiae avait toutefois présenté cette basilique (p. 79 et p. 85) mais sans raconter l'histoire des chaînes. Jean en fera encore état très brièvement beaucoup plus loin ( Myreur, II, 138).

Il s'intéresse davantage à une autre relique, conservée dans la basilique Saint-Pierre de Rome et qui s'appelle « la chaire de saint Pierre » (Cathedra Petri). Ni les Évangiles ni les Actes des Apôtres ne font état du motif de Pierre premier évêque d'Antioche. La tradition de l'Église catholique lui attribue ce poste qu'il aurait occupé pendant un nombre d'années variable selon les sources (quatre ans et huit jours selon Jean, toujours soucieux de précisions). Quoi qu'il en soit, une fête de « la chaire de saint Pierre Apôtre à Antioche » est célébrée le 22 février depuis le IVe siècle. Toutefois il existait aussi, le 18 janvier, une fête de « la chaire de saint Pierre Apôtre à Rome », bref deux fêtes de la chaire de Pierre. La relique romaine se présente sous la forme d'un vieux siège de bois conservé dans la basilique Saint-Pierre de Rome et placé, depuis 1653, dans un somptueux reliquaire en bronze doré exécuté par le Bernin. Elle exprime symboliquement l'autorité pontificale exercée par l'évêque de Rome. Il fallut attendre 1960 et la révision du calendrier romain général par le pape Jean XXIII pour assister à la suppression de la fête du 18 janvier et à la transformation du nom de celle du 22 février en fête de « la chaire de saint Pierre Apôtre » (pour plus de détails sur le thème de la cathedra Petri, cfr J. Leclant, Dictionnaire, Paris, 2005, p. 464-465).

Le nom de chrétiens. Que les disciples de Jésus aient été appelés chrétiens pour la première fois à Antioche est une affirmation des Actes des Apôtres (XI, 26). Pour une discussion moderne sur ce point, on pourra voir B. Lifshitz, L'origine du non des Chrétiens, dans Vigiliae Christianae, t. 16, 1962, p. 65-70.

En ce qui concerne la rédaction des évangiles de Matthieu et de Marc son adjuteur (!), une date aussi haute que l'an 40 de l'incarnation n'est plus acceptée aujourd'hui par personne. John P. Meier (Jésus, I, Paris, 2004, p. 41-42), se rangeant à « la position généralement acceptée [...] par la recherche néotestamentaire », place la rédaction de Marc « aux environs de 70 » et celle de Matthieu, « très probablement entre 80 et 90 ». Un peu plus loin, en l'an 47 de sa chronologie p.C.n., sous Claude, Jean signale la rédaction de l'évangile de Luc, à placer, selon les Modernes, à la même époque que celui de Matthieu, mais indépendamment de lui.

Venons-en aux prophéties. On a rencontré plus haut les nombreuses prophéties très détaillées de Virgile liées à la foi catholique. La section analysée ici en présente deux (p. 440), elles aussi liées à la religion : l'une faite par saint Pierre sur Charlemagne pendant son séjour à Antioche, et l'autre, plus curieuse, sur Ogier le Danois, faite par saint Paul d'une part à Athènes et d'autre part dans une île de l'Adriatique. Ces deux personnages se retrouveront dans la suite du Myreur où ils auront l'un et l'autre un grand rôle à jouer. Charlemagne est bien connu. Ogier le Danois l'est probablement moins. C'est un chevalier danois légendaire qui apparaît pour la première fois dans l'histoire de la littérature française médiévale (au début du XIIIe siècle) avec La chevalerie de Ogier de Danemarche, une chanson de geste attribuée à Raimbert de Paris (vers 1200). Ce personnage occupe une grande place dans l'oeuvre de Jean d'Outremeuse. Le Liégeois en effet, avant Ly Myreur des Histors, avait écrit deux poèmes intitulés, l'un Ogier le Danois, et l'autre la Geste de Liege, le premier perdu, le second conservé. Il les aurait largement utilisés pour rédiger sa chronique en prose. Ogier ne joue un rôle direct dans Ly Myreur qu'à partir du livre II (le tome III de l'édition A. Borgnet), mais Jean d'Outremeuse prend bien soin d'annoncer ses exploits et ses réalisations tout au fil du premier livre du Myreur (les tomes I et II de Borgnet), et cela bien avant de faire état de sa naissance, accompagnée de signes merveilleux (III, p. 2-5). Signalons aussi que le chroniqueur liégeois commence à parler du Danemark très tôt, puisqu'il en place la fondation en l'an 406 a.C.n. (p. 105-106). Il mentionne également avec beaucoup de soin les successions royales, veillant à donner, dans chaque cas, les noms des rois, souvent des Ogier et des Ogens. Jean a, oserait-on dire, un certain souci de maintenir le suspens.

La prophétie de saint Paul est beaucoup plus précise que celle de saint Pierre. Elle fait explicitement état de deux exploits marquants d'Ogier, le combat contre un roi géant, Bréhier, extrêmement dangereux, à qui Ogier coupera la tête en Myreur, III, p. 300, et le combat contre Cordraghon, un sarrasin engendré par un diable et transformé en dragon, qu'Ogier tuera en III, p. 281.

Caligula meurt à Rome en 41 de notre ère, assassiné par des membres de la garde prétorienne, ce que traduit Jean par alcuns de ses prinches, mais on sait que le chroniqueur utilise le terme prinche d'une manière assez particulière. Quoi qu'il en soit de ce détail, les sources anciennes parlent effectivement de Caligula comme d'un empereur tyrannique et mégalomane, autocratique, se prenant pour Jupiter, nourrissant une grande haine pour le Sénat, versant dans la débauche, cultivant les extravagances et les cruautés, assassinant sans raison valable ceux qui lui déplaisent. Elles le décrivent presque comme un fou. Elles lui prêtent aussi des liaisons incestueuses avec ses soeurs, particulièrement avec Drusilla (Suétone, Caligula, XXIV) et affirment aussi qu'ilh soy voloit faire aoreir com Dieu. Suétone écrit explicitement qu'« il consacra à sa propre divinité un temple spécial, dans lequel se dressait sa propre statue en or » (Caligula, XXII, 4-5). Nous n'approfondirons pas ces questions. Nous dirons simplement que nombre d'historiens modernes s'interrogent sur l'interprétation exacte à donner à beaucoup de ces témoignages antiques. Les travaux modernes nous livrent une vue plus nuancée et probablement plus juste du troisième empereur romain.

Pour une présentation récente et correcte de la politique romaine en Judée de 6 à 36 de notre ère, on verra M. Hadas-Lebel, Rome, Judée, Paris, 2009, p. 67-91.

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Sommaire

* Successions diverses : en Gaule (37) où Clobérius succède à Troïlus, à Tongres (38) ou Trectulus succède à Jupilla, et à Rome, où Caligula succède à Tibère (38)

* En Judée sous Caligula : Philippe Hérode, qui a refusé le baptême et fait décapiter Jacques le Majeur, meurt vaincu par Antipas, qui prétend lui succéder comme roi - Mais c'est Hérode Agrippa, fils de Philippe Hérode, qui est nommé roi - Antipas est exilé par Caligula, empereur débauché et cruel (38-39)

* Saint Pierre évêque d'Antioche - Les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc - Prophéties des saints Pierre et Paul à propos de Charlemagne et d'Ogier le Danois (40)

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Successions diverses : En Gaule (37) où Clobérius succède à Troïlus, à Tongres (38) où Trectulus succède à Jupilla, et à Rome, où Caligula succède à Tibère (38)

[p. 439] [Troilus et Cloberius, dus de Galle] En cel an meismes, morut ly dus de Galle Troielus, si regnat apres luy Cloberius, son fis, XLV ans.

[p. 439] [Troïlus et Clobérius, ducs de Gaule] Cette même année mourut Troïlus, duc de Gaule. Il fut remplacé par son fils Clobérius qui régna durant quarante-cinq ans.

[L’an XXXVIII - Trectulus ly VIIIe roy de Tongre] Item, l'an del incarnation XXXVIII, mois de may, morut Jupilla, ly VIIe roy de Tongre ; si fut roy apres luy son fis Trectulus, et regnat XII ans.

[An 38 - Trectulus, huitième roi de Tongres] Au mois de mai de l'année 38 de l'incarnation, mourut Jupilla, le septième roi de Tongres ; après lui, son fils Trectulus devint roi et régna douze ans.

[Gayus ly IIIIe empere de Rome] En cel an meisme, en mois de septembre, morut Tyberius, ly thiers emperere de Romme ; si en furent les Romans mult joians, car chu astoit uns hons mult yreux et de sa volenteit faire ; et avoit par sa crualteit faite ochire pluseurs des plus grans senateurs de Romme. Apres Tyberius fut, Gayus, son fis, emperere, liqueis fut coroneis le IIIIe jour apres chu que son peire fut mors, qui astoit le XXVlle jour de septembre. Si regnat III ans unc mois et VIII jours.

[Gaius, le quatrième empereur de Rome] Cette même année, en septembre, mourut Tibère, le troisième empereur de Rome. Les Romains s'en réjouirent, car c'était un homme très colérique et autoritaire. Cruel, il avait fait mettre à mort de nombreux sénateurs, parmi les plus importants de Rome. Après Tibère, son fils Gaius fut couronné empereur le quatrième jour suivant la mort de son père, c'est-à-dire le 27 septembre. Il régna durant trois ans, un mois et huit jours.

 

En Judée sous Caligula : Philippe Hérode, qui a refusé le baptême et fait décapiter Jacques le Majeur, meurt vaincu par Antipas, qui prétend lui succéder commd roi - Mais c'est Hérode Agrippa, fils de Philippe Hérode, qui est nommé roi - Antipas est exilé par Caligula, empereur débauché et cruel (38-39)

 

[p. 439] [Herode fit decoleir saint Jaque le gran] En cel an meismes esmuet grant guerre entre Herode-Philippe et Herode-Antipas, son frere, qui jadit ly avoit tollut sa femme ; et orent pluseurs batalhes ensemble ; si perdoient toudis ly lins et li aultre mult de gens. Si avient que sains Jaque le Gran, apostle, vient à Philippe-Herode, qui roy astoit de Judée, et le voult faire baptiziet. Et li dest s'ilh voloit croire en Jhesus ilh auroit victoir, mains altrement ilh seroit toudis desconfis. Quant Philippe-Herode entendit chu, sy en fut mult corochiet, et fist saint Jaque decolleir en despit de Jhesus. Puis oit l'endemain batalhe encontre son frere ; et son frere oit victoire, et fut Herode-Philippe ochis en la batalhe qui jà avoit regneit XXIII ans.

[p. 439] [Hérode fait décapiter saint Jacques le Majeur] Cette même année, une grande guerre opposa Hérode Philippe et Hérode Antipas, son frère, qui lui avait jadis prit sa femme (p. 395). Ils s'affrontèrent en plusieurs batailles et, chaque fois, ils perdirent tous deux beaucoup d'hommes. Un jour, saint Jacques le Majeur vint auprès de Philippe Hérode, roi de Judée, et il voulut le baptiser. Il lui dit que s'il acceptait de croire en Jésus, il aurait la victoire mais que, sinon; il serait toujours vaincu. En entendant cela, Philippe Hérode fut très en colère et fit décapiter saint Jacques, par haine de Jésus. Le lendemain, il rencontra son frère dans une bataille ; ce dernier l'emporta et Hérode Philippe fut tué au combat. Il avait régné vingt-trois ans.

[Discors entre Herode Agrippa et Herode Antypas] Chis Philippe avoit I fis qui fut nomeis par droit nom Herode Agrippa, qui vout eistre roy apres son peire ; mains Herode-Antypas, son oncle, ly enforchat et soy fist coroneir à roy. Et quant Agrippa veit chu, ilh dest qu'il devoit prendre la coronne à Gayus, l'emperere de Romme ; et là ilh l'ajournoit et li voloit contresteir que ilh ne devoit mie eistre roy. Adont dest Antypas que ilh seroit roy, ne jà ne releveroit de l'emperere, ains le tenroit francque de luy-meisme.

[Discorde entre Hérode Agrippa et Hérode Antipas] Ce Philippe Hérode avait un fils, nommé de son vrai nom Hérode Agrippa, qui voulut succéder à son père. Mais son oncle, Hérode Antipas, usa de la force à son égard et se fit couronner roi. Voyant cela, Agrippa déclara qu'Antipas devait recevoir la couronne des mains de Gaius, l'empereur de Rome ; en cela, il le citait à comparaître et contestait son droit à devenir roi. Alors Antipas répondit qu'il serait roi, ne relèverait jamais de l'empereur, et tiendrait son titre librement, de lui-même.

[Herode Agrippa fut fais roy de Judée] Quant Agrippa veit chu, ilh montat sour mere et vint à Romme ; si racomptat à Gayus l'emperere comment Antypas son oncle ly avoit ochis son peire, et avoit tolue sa terre, sy s'avoit fait coroneir com roy sens congier, et disoit que ilh de luy ne tenroit riens. Adont mandat l'emperere Antypas, et le fist par forche amyneir portant que ilh ne [p. 440] voloit mie venir à son mandement, puis l'envoiat en exilhe à Lyon sour le Royne ; et fist roy de Judée de Herode-Agrippa le fis Philippe, lyqueis regnat VII ans ; et fut coroneis en mois d'avrilh, le XVe jour l'an del incarnation XXXVIII.

[Hérode Agrippa est nommé roi de Judée] Devant cette situation, Agrippa prit la mer et se rendit à Rome ; il raconta à l'empereur Gaius qu'Antipas avait tué son père, lui avait enlevé sa terre, s'était fait couronner comme roi sans permission, en disant qu'il ne tiendrait rien de lui, Gaius. Alors l'empereur convoqua Antipas ; il le fit amener de force, parce qu'il [p. 440] refusait de venir sur son ordre, puis l'envoya en exil à Lyon, sur le Rhône. Il désigna ensuite comme roi de Judée le fils de Philippe Hérode, Hérode Agrippa, qui régna pendant sept ans. Il fut couronné le 15 avril de l'an 38 de l'incarnation.

[L’emperere Gayus soy fit aoreir] Chis Gayus Cesaire Gallicula fut unc tyrans ; ilh soy fist aoreir enssi com Dieu, et fut crueux à toutes gens. Et astoit mult luxurieux ; ilh cognuit charneilement ses II soreurs, et oit del une une filhe, et apres tout chu les envoiat en exilhe.

[L’empereur Gaius se fait adorer] Ce Gaius César Caligula fut un tyran. Il se fit adorer comme un dieu et fut cruel envers tous ses sujets. Il était aussi très débauché : il connut charnellement ses deux soeurs et de l'une d'elles il eut une fille. Après cela, il les envoya en exil.

 

Saint Pierre évêque d' Antioche - Les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc - Prophéties des saints Pierre et Paul à propos de Charlemagne et d'Ogier le Danois (40)

 

Saint Pierre évêque d'Antioche - Évangiles de Mathieu et Marc

 

[p. 440] [L’an XL - Sains Pire fut fais eveque d’Antyoche - Por quoy ons fait la fieste de saint Pire cherolle] Item, l'an del incarnation XL, en mois de fevrier, le XXIIe jour, vint Pire l'apostle en la citeit Antyoche ; et là fut-ilh fais evesque et assis en la chaiier, porquoy sainte Engliese faite tous les ans la fieste à celle journée. Et là furent-ilhs promier appelleis cristiens, solonc le nom Cristus leur maistre.

[p. 440] [An 40 - Saint Pierre est fait évêque d’Antioche - Pourquoi on célèbre la fête de la chaire de saint Pierre] En l'an 40 de l'incarnation, le 22 février, l'apôtre Pierre vint dans la cité d'Antioche. Il y devint évêque et installé sur la chaire ; dès lors, ce jour-là, la sainte Église célèbre tous les ans cette fête. Pour la première fois, les chrétiens furent appelés ainsi, du nom de Christus, leur maître.

[Sains Pire dest messe à le pater noster seulement - Les promirs ordes par saint Pire] Et là celebra sains Piere messe, en disant la Pater noster tant seulement. Et si avoit par-devant en parties d'Orient prechiet IIII ans. Et là dest-ilh le promier messe. Et en Antyoche ilh tient le siege IIII ans et VIII jours. IIh fist apres en mois de septembre les ordres, où ilh ordinat VII evesques, X preistres et VII dyaques. Et escript sains Pire en Antyoche dois epistles que ons nom canonicas.

[Saint Pierre dit la messe seulement avec le pater noster - Premières ordinations de saint Pierre] Là saint Pierre célébra la messe en disant seulement le Pater noster. Auparavant, il avait prêché quatre ans dans les régions orientales, mais c'est là qu'il dit la première fois la messe. Il occupa le siège quatre ans et huit jours. Ensuite, en septembre, il procéda à des ordinations : sept évêques, dix prêtres et sept diacres. Et à Antioche il écrivit deux épîtres, dites canoniques.

[L’ewangeile saint Maxhir fut fais chist an, et oussi saint March] En cel an meismes escriat sains Maxhier son ewangeile, et oussi saint March fist le sien ewangeile, car chu fut son adjuteur. Et se le lavat saint Pire de baptesme, si fut son parin.

[Les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc sont écrits cette année-là] Cette même année, saint Matthieu écrivit son évangile et saint Marc, qui était son assistant, écrivit le sien. Saint Pierre lui donna le baptême et fut son parrain.

Prophéties des saints Pierre et Paul : Charlemagne et Ogier

 

[Saint Pire prophetizat la nascence Karle le gran et Ogier ly champion Jhesu-Crist et Sainte-Engliese] En cel citeit de Antyoche prophetizat sains Pire le nascenche Karle le Gran qui puis fuit roy de Franche. Et pronunchat que Dieu donroit à cheli, por le vraie creanche que ilh auroit, si grant forche, qu'ilh auroit à son temps la flour del chevalerie de monde, par lesqueis la loy cristine seroit mul enforchié et ensauchié ; entres lesqueis seroit ly champion Jhesu-Crist et de Sainte-Engliese, qui seroit nommeis Ogier de Dannemarche.

[Saint Pierre prophétise la naissance de Charlemagne et d'Ogier, le champion de Jésus-Christ et de la Sainte-Église] Dans cette ville d'Antioche, saint Pierre prophétisa la naissance de Charlemagne, qui fut plus tard roi de France. Il annonça que Dieu lui donnerait, vu la vraie foi qui serait la sienne, une force si grande qu'il posséderait la fleur de la chevalerie de son temps, fortifierait et glorifierait fortement la loi chrétienne. Parmi ces chevaliers figurerait le champion de Jésus-Christ et de la Sainte-Église, Ogier de Danemark.

[Le prophetie saint Poul de Ogier le Danois] En cel an meismes sains Pire prophetizat. Astoit sains Poul en Athenes, en mois de may, et la prechoit-ilh la foid de Jhesu-Crist, et tant que ilh dest que ons devoit bien croire en luy ; car à cheaux de sa loy donroit-ilh teile vertut que nuls ne poroit encontre eaux avoir poioir, se ilh astoit ferme creans. Et dest que ilh le voloit mult bien proveir, et que ons metist chu que ilh diroit en escript por savoir s'ilh disoit veriteit.

[La prophétie de saint Paul sur Ogier le Danois] L'année où saint Pierre prophétisa, saint Paul se trouvait à Athènes, au mois de mai, où il prêchait la foi en Jésus-Christ. Il disait et répétait qu'on devait bien croire en lui, parce qu'il donnerait à ceux qui suivraient sa loi une telle force que personne ne pourrait rien contre eux, s'ils étaient de fervents croyants. Et il dit qu'il voulait bien le prouver : qu'on mette par écrit ce qu'il avait dit, pour savoir s'il disait la vérité.

Et donnat cel exemple, et dest que droit sour l'an del incarnation VIIIc et XLIII, en mois de may, le XXe jour, auroit une batalhe en Galle, qui adont serat nommée Franche, de dois hommes corps à corps, [p. 441] en unc champ, des dois plus fors hommes qui jamais seiront chi apres ne sont à present ; desqueis ly unc serat I roy sarasins, qui aurat nom Brehier, qui de grandeche tenrat XIX piés et de gros al avenant, lyqueis contresteroit bien XII chevaliers tous armeis. Et ly aultres serat I noble prinche cristiens, qui serat nomeis Ogier ly Danois, qui serat X piés gran.

En guise d'exemple, il dit qu'en l'an 843 de l'incarnation exactement, le 20 mai, il y aurait en Gaule, qui serait alors appelée France, un combat en corps à corps, sur le champ, entre deux hommes, [p. 441]. Il s'agirait de deux hommes plus forts que tous ceux qui existaient à l'époque ou qui existeraient jamais dans la suite. L'un serait un roi sarrasin, du nom de Bréhier, qui mesurerait dix-neuf pieds de haut et aurait une largeur à l'avenant, capable de se battre contre au moins douze chevaliers tout armés. L'autre serait un noble prince chrétien, haut de dix pieds, et nommé Ogier le Danois.

[Mervelhe de 0gier le Danois] Chis Ogier serat le champion de Dieu et de Sainte-Englise, et par sa ferme creanche que ilh arat en Dieu ilh conquerat le roy sarasin et l'ochirat. Et dest encor sains Poul que chis Ogier ochiroit adont en la batalhe unc sarasien contrefigureit et engenreis de unc dyable, qui fut nommeis Cordich, en unc dragon : si oit à nom Cordraghon ; dedens l'isle de Bracha enssi prophetizat sains Poul. Et encor dest sains Poul que chis Ogier seroit li mies creans en Dieu et li plus ferme en la loy que tous les aultres chevaliers de monde, et oussi li plus vertueux, et auroit plus de paine en sa vie que nuls aultres chevaliers, et cheaux à cuy ilh feroit honneur et amisteit ly feroient male à leur poioir ; et que chis Ogier sieroit une grant estache por cristiniteit, et sourtenroit et sorcouroit pluseurs fois la loy cristiene ; et seroit sour tous aultres chevaliers la fleur de netteteit, de gran sanc, de proieche, de hardileche, de loialteit et de vraie creanche sour tous aultres chevaliers.

[Merveilleux 0gier le Danois] Cet Ogier sera le champion de Dieu et de la Sainte-Église, et grâce à sa ferme croyance en Dieu, il l'emportera sur le roi sarrasin et le tuera. Saint Paul dit aussi que cet Ogier tuerait alors dans la bataille un Sarrasin engendré par un diable, nommé Cordich, et transformé en dragon : ce Sarrasin serait appelé Cordraghon. Ainsi prophétisa saint Paul, dans l'île de Brazza. Saint Paul dit encore que cet Ogier serait le plus fervent croyant en Dieu et le plus fidèle à sa loi, plus que tous les autres chevaliers au monde, le plus vertueux aussi, et qu'il aurait plus de malheur dans sa vie que tous les autres chevaliers ; que ceux qu'il traiterait avec honneur et amitié lui feraient du mal, autant qu'ils le pourraient ; que cet Ogier serait un grand appui pour la chrétienté ; qu'il soutiendrait et aiderait à plusieurs reprises la foi chrétienne ; qu'il serait, par son honnêteté, son sang noble, ses prouesses, son audace, sa loyauté et sa vraie foi, la fleur de tous les autres chevaliers.

 


 

B. ÉVénements divers sous Claude [Myreur, p. 441b-445a]

Ans 39-49

 

Introduction  [sommaire]  [texte]

Claude, oncle de Caligula, lui succéda. Dans l'histoire, à l'âge de 43 ans, il monte sur le trône impérial qu'il occupe de 41 à 54 de notre ère. Il meurt empoisonné. Tout comme Caligula, il n'a été pas épargné par l'historiographie antique. Toutefois, pour lui comme pour son prédécesseur, les Modernes sont aujourd'hui amenés à corriger le portrait transmis par l'antiquité. Quoi qu'il en soit, parmi les réalisations à mettre à l'actif de Claude, la présente section n'en retient que deux (p. 444) : une expédition victorieuse en Grande-Bretagne et la méconduite de son épouse Messaline. Jean reviendra bien un peu plus loin (p. 450-457) sur les événements contemporains de Claude, mais il n'y citera qu'une autre réalisation qui puisse, historiquement, lui être attribuée, celle de la nomination de Félix comme procurateur de Judée (p. 450).

À propos des opérations de Claude en Grande Bretagne (p. 444), la vision de Jean doit être très sérieusement nuancée, car, comme c'est souvent le cas, le chroniqueur exagère. L'existence des îles Orcades, à l'extrême Nord de l'Écosse, était connue des Romains (cfr par exemple Plin., Histoire Naturelle, IV, 30, 103 ; Juvénal, Satires, II, 161), mais comme une simple réalité géographique. Il ne fut jamais question pour Rome de les conquérir. Cela dit, sous Claude, les Romains jouèrent un certain rôle dans l'histoire de la Grande-Bretagne. Pour intervenir dans le pays, l'empereur prit prétexte d'une querelle locale entre un roi ami de Rome et des voisins qui lui avaient pris son royaume. Le corps de débarquement, fort de quatre légions (un des commandants est le futur empereur Vespasien), conquiert le sud de la Bretagne de 43 à 47 de notre ère. Claude fait même personnellement « un saut » jusqu’en Bretagne pour revenir à Rome célébrer en 44 son triomphe sur les Bretons. La Bretagne devient sous son règne une province de l'empire. La conquête de l'île se poursuivit, sous d'autres empereurs, jusqu'à ce que le mur d'Hadrien marque la frontière effective entre la provincia et le reste de l'île. Le lecteur ne peut donc que sourire en lisant sous la plume du chroniqueur que les îles Orcades ont été conquises par Rome. Ly Myreur avait mentionné plus haut (p. 305) ces îles, les précisant inhabitées (où nuls gens n'abitent par nuls temps), mais c'était à la fin de sa Mappemonde, là où il adaptait celle de Brunetto Latini. Si le chroniqueur s'était souvenu de ce passage, peut-être n'en aurait-il pas attribué la conquête à Claude.

Messaline était évidemment attendue dans la présentation du règne de Claude (p. 444). Figure bien connue au Moyen Âge, et de nos jours encore d'ailleurs, Valeria Messalina, arrière-petite-fille d'Auguste, doit sa célébrité à ses « frasques sexuelles », parfois décrites avec une certaine délectation par les auteurs anciens : Tacite (Annales, XII, 12, 1-3 ; 25, 5 à XXXVIII) ; Suétone (Claude, XXVI, 4-5 ; XXIX, 5 ; XXXVI, 3, et XXXIX, 2), et surtout le satiriste Juvénal (Satires, VI, 115-132), à qui Jean, qui l'invoque comme garant, aurait peut-être emprunté - directement ou non - le vers 130 : lassata uiris necdum satiata recessit. Il n'est pas sûr que Claude ait donné l'ordre formel d'exécuter son épouse. En tout cas, sur le conseil de sa mère, Messaline se suicida (48 de notre ère). La remarque de Claude sur l'absence de Messaline, citée par Suétone et reprise par Jean, doit être relativisée. comme beaucoup de traits attribués à l'empereur par la tradition historiographique (cfr le paragraphe suivant).

En effet, le portrait de Claude dressé par notre chroniqueur est historiquement incorrect, parce que caricatural et entièrement négatif. Il est cependant basé sur des sources antiques, voire sur des faits. Il est exact que Claude reçut à sa mort les honneurs de l'apothéose, comme avant lui César et Auguste. L'anecdote, censée illustrer son manque de mémoire, vient de Suétone (Claude, XXXIX, 2), l'allusion à sa goinfrerie et à son ivrognerie aussi (Claude, XXXIII, 1-2), tout comme son goût pour les édits (Claude, XVI, 8 : vingt édits promulgués en un seul jour). Même le détail de l'édit qui aurait autorisé de lâcher des vents en public se lit chez Suétone (Claude, XXXII, 5), assorti toutefois d'un dicitur (« on raconte que »), montrant bien que Suétone lui-même n'y croyait pas. Jean note que l'empereur était très érudit, l'information est présente aussi chez Suétone (Claude, XLI et XLII), et correspond à une réalité historique. En ce qui concerne son apparence physique, la description de Jean (astoit si tasis, qu'ilh sembloit qu'ilh dewist partir) est contredite par Suétone (Claude, XXX), pour qui l'empereur « avait la taille élancée, mais non pas grêle ». Suétone, dans ce même chapitre, qui décrit par le menu ses nombreuses faiblesses physiques (il bégayait, claudicait et avait beaucoup de traits de comportement ridicules), ne dit rien de l'odeur qu'il était censé dégager, un détail que Suétone aurait sûrement mentionné, s'il avait figuré dans l'historiographie du temps. Sénèque également, dans la satire féroce que constitue l'Apocoloquintose du Divin Claude, est muet sur ce trait.

Le reste de la section est donc occupé par des événements censés s'être déroulés à l'époque de Claude et en relation avec l'histoire (vraie ou supposée) de l'Église primitive. Ce sera désormais le cas, assez systématiquement.

Un accent est mis sur la diffusion géographique du christianisme. Sous Caligula, il avait déjà été question de la présence à Antioche de Pierre, qui aurait procédé là aux premières ordinations. Sous Claude, on reparle d'Antioche que Pierre quitte pour gagner Rome ; il est aussi question d'Alexandrie. Après la première communauté de Jérusalem, on voit donc des églises locales (Antioche, Alexandrie, Rome) se mettre en place en dehors de la Palestine. Un autre événement majeur est le début des départs en mission ; Pierre envoie des disciples prêcher dans différents pays (en cascon paiis ilh envoiat de ses disciples) : Mondius à Antioche, Thomas en Inde, Clément en Lorraine. Précisons que les premières décennies du christianisme primitif n'étant guère connues, il faut lire les « reconstructions » de Jean avec beaucoup de réserve, qu'il s'agisse des pages analysées ici ou de celles qui le seront par la suite.

Une chose en tout cas est certaine : l'organisation de l'église telle qu'on la lit aux p. 442 et 443, avec le tableau détaillé des charges des évêques et des cardinaux n'a aucun rapport avec l'époque de Claude. Jean (espérons-le en tout cas) devait être conscient du caractère totalement anachronique de sa description. Il pourrait fort bien avoir utilisé la chronique de Martin (p. 407, éd. L. Weiland) qui, arrivé à la fin de son compendium d'histoire de la Rome antérieure au christianisme et avant d'entamer son exposé sur les Pontifices, s'arrête un instant pour proposer un texte qui mériterait d'être comparé systématiquement à celui de Jean. Nous n'en dirons pas plus, une recherche sur la véritable organisation de l'Église primitive et sur les sources précises utilisées par Jean dépasserait nos compétences. Quoi qu'il en soit, nous signalerons qu'un texte du Cardinal C. Baronius (1538-1607) qui reproduit un rituel de 1057 traitant de la répartition des cardinaux entre les églises patriarcales est lui aussi assez proche de celui de Jean. On le trouve dans le tome 1 (p. 300) de la Rome Chrétienne d'Eugène de La Gournerie (Google Books). La lecture de l'article Cardinal du volume VIII de l'Encyclopédie théologique de Migne, consacré à la Liturgie catholique (Paris, 1844), dans ses colonnes 242-243 (Google Books), nous plonge dans l'histoire primitive du cardinalat. Elle peut aider à comprendre les passages de Jean d'Outremeuse, mais ne permet aucune conclusion sur sa source directe.

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Sommaire

* Divers : Mort de Gaius/Caligula - Claude, successeur de Caligula (41) - Fondations de Trectulus au pays de Tongres (39-43)

* Expansion de l'église : À Alexandrie et à Rome (43-44) - Digression sur l'organisation de l'Église (évêques et cardinaux)

* Divers : Clovis, comte de Flandre - Pierre envoie des missionnaires dans le monde - Avènement d'Agrippa, fils d'Hérode Agrippa, roi de Judée (46) - Famine universelle - Évangile de Luc - Succession en Hongrie (47) - Portrait de Claude, vainqueur des Bretons (47) - Claude et Messaline - Saint Thomas en Inde (48) - Clément en Lorraine (49) - Le phénix en Égypte (48)

 

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Divers : Mort de Gaius/Caligula - Claude, successeur de Caligula (41) - Fondations de Trectulus au pays de Tongres (39-43)

 

[p. 441] [De Gayus l’emperere] Item, l'an del incarnation XLI, ly emperere Gayus montat en si grant orguelh, qu'ilh soy voloit faire aoreir com Dieu. Et commandat à faire son ymaige por tous les temples de son empire. Se fisent alcuns de ses prinches conspiration contre luy, et l'ochirent le IIIIe jour de novembre, l'an XLI ; car ilh astoit grandement de ses prinches hays.

[p. 441] [L'empereur Gaius] En l'an 41 de l'incarnation, l'empereur Gaius atteignit un si haut degré d'orgueil qu'il voulut se faire adorer en tant que Dieu. Il ordonna de présenter sa statue dans tous les temples de son empire. Plusieurs de ses princes conspirèrent contre lui et le tuèrent le 4 novembre de l'an 41 ; car tous ses princes le haïssaient beaucoup.

[L’an XLI - Claudius le IIIIe emperere] Apres la mort Gayus fut coroneis à emperere Claudius, dont Gayus astoit oncle ou peire ou neveur, car de toutes ches manieres en dient ypluseurs ; mains la plus grant partie dient que Gayus astoit son oncle ; lyqueis regnat XIIII ans VI mois et XXVIII jours.

[An 41 - Claude le quatrième empereur] Après la mort de Gaius, Claude, dont Gaius était l'oncle, le père ou le neveu, car beaucoup d'auteurs proposent ces liens de parenté, fut couronné empereur ; mais la plupart disent que Gaius était son oncle. Claude régna quatorze ans, six mois et vingt-huit jours.

Fondations de Trectulus au pays de Tongres

 

[p. 441] [L’an XXXIX - Loos, Bolsée, Lonchins] Item, l'an del incarnation XXXIX, fit Tractulus le casteal de Louz, et fondat Bolsée et Lonchins.

[p. 441] [An 39 - Looz, Borzée, Loncin] En l'an 39 de l'incarnation, Trectulus construisit le château de Looz et fonda les cités de Borzée et Loncin.

[L’an XLII - Treit] Item, Trectulus, li VIIIe roy de Tongre, fondat, l'an XLII, la ville de Treit, et le nomat enssi apres son nom, laqueile giest asseis pres de la citeit de Tongre, sor la riviere de Mouse qui là court.

[An 42 - Maestricht] Trectulus, le huitième roi de Tongres, fonda en l'an 42, la ville de Maestricht, et l'appela d'après son nom ; elle se trouve très près de la cité de Tongres, sur la Meuse qui coule là.

[Oultreit] Et apres, l'an XLIII, ilh fondat [p. 442] encor en sa royalme une citeit, se l'apellat Oultreit, qui est maintenant une evesqueit. Et deveis savoir qu'ilh les commenchat adont à fondeir, mains elles ne furent mie tantoist parfaites.

[Utrecht] Ensuite, en l'an 43, il fonda [p. 442] encore dans son royaume une cité, qu'il appela Utrecht, qui est maintenant un évêché. Vous devez savoir qu'il commença à fonder ces villes à cette date, mais elles ne furent pas tout de suite achevées.

 

Expansion de l'église : À Alexandrie et à Rome (43-44) - Digression sur l'organisation de l'Église (évêques et cardinaux)

 

Expansion de l'Église à Alexandrie et à Rome

 

[p. 442] [Sains March convertit Alixandre] En cel an meismes fist sains March son ewangeile, et se l'alat prechier en Alixandre, une citeit d'Egypte, où ilh, par sa predication, convertit mult de peuple.

[p. 442] [Saint Marc convertit Alexandrie] Cette même année, saint Marc composa son évangile et alla le prêcher à Alexandrie, une cité d'Égypte, où par sa prédication il convertit beaucoup de monde.

[Sains Pire soy partit d’Antyoche et vint à Rome] Item, l'an XLIIII, le VIe jour de marche, soy partit sains Pire l'apostle, le fis Johanne, del provinche de Galilée, qui astoit del rue de Bedsaida de la citeit d'Antyoche, où ilh avoit tenuit le siege IIII ans et VIII jours. Et s'en alat à Romme où ilh prechat la foid par l'espause de XXV ans, assavoir jusqu'à XIIIe an del regnation l'emperere Neron, le fis Claudius, et anunchat la foid Jhesu-Crist.

[Saint Pierre quitte Antioche et vient à Rome] En l'an 44, le 6 mars, l'apôtre saint Pierre, fils de Jean, qui était originaire de la province de Galilée, du village de Bethsaïda, quitta la ville d'Antioche dont il avait occupé le siège durant quatre ans et huit jours. Il se rendit à Rome où il prêcha et annonça la foi en Jésus-Christ pendant vingt-cinq ans, c'est-à-dire jusqu'à la treizième année du règne de Néron, fils de Claude.

Digression : Organisation de l'Église

 

[Sains Pire le promier pape de Romme - Dez cardinals de pape] Chis sains Pire fut li promier pape de Romme, et li secons apres NostreSaignour : car Jhesu-Crist fut ly promier, sicom nous l'avons deviseit desus. Et Dieu le constituat por luy son vicaire en terre ; et tienet le siege tout son temps multcastement : si ordinat promirs trois digniteit des cardinals à Romme qui seroient son conselhe, assavoir (des evesques) qui le devoient assisteir com evesques, et des preistres qui le devoient assisteir com prestres, et des dyaques qui le devoient assisteir sicom dyaques. Les evesques sont assesseurs deleis le pape et usent de chaiers ; et les preistres, cascon en sa samaine, dist messe devant le pape ; et les dyaques administrent entour l'auteit, et vestent le pape.

[Saint Pierre, premier pape de Rome - Les cardinaux du pape] Ce saint Pierre fut le premier pape de Rome, et le second après Notre-Seigneur : car Jésus-Christ fut le premier, comme nous l'avons dit plus haut (p. 350). Dieu l'établit comme son vicaire sur la terre. Il occupa très scrupuleusement le siège (pontifical) sa vie durant. Il institua en premier lieu trois titres de cardinaux qui constitueraient son Conseil, à savoir (des évêques) pour l'assister comme évêques, des prêtres pour l'assister comme prêtres, et des diacres pour l'assister comme diacres. Les évêques sont assesseurs près du pape et disposent de chaires ; les prêtres, ayant chacun leur semaine, disent la messe en présence du pape ; les diacres assurent le service de l'autel et s'occupent d'habiller le pape.

[p. 442] [Des evesques : Hostien - Portuen - Albain - Sabin - Prenestre Rufine - Tusculaine] Et sont VII evesques specials à pape, solonc la promier institution, assavoir : le cardinal de Hostie, qui est li plus digne, et si use de pallion, et chis consecre le pape ; puis si est li evesque de Portuen, et ly evesque de Sabine, et ly evesque de Prenestre, et li evesque de Sainte-Rufine, et li evesque de Tusculaine. Che sont les VII evesques cardinals ; mains à jour d'huy n'en est-ilh que VI : car Portuen et Sainte-Rufine ne font que unc. Ches evesques sont sicom vicaires de nostre sains peire le pape ; et les dymengnes et les fiestes et les principals sollempniteit doient deservir al alteit Sains-Salveur de Latran.

[p. 442] [Des évêques : d'Ostie, de Porto, d'Albano, de Sabine, de Préneste, de Sainte-Rufine, de Tusculum] Selon la première institution, sept évêques sont spécialement attachés au pape. Il s'agit du Cardinal d'Ostie, le plus élevé en dignité, qui dispose du pallium et qui consacre le pape ; ensuite l'évêque de Porto, celui de Préneste, celui d'Albe, celui de Sainte-Rufine et celui de Tusculum. Ce sont les sept évêques cardinaux. Aujourd'hui ils ne sont plus que six, car Porto et Sainte-Rufine ont fusionné. Ces évêques sont comme les vicaires de notre saint père le pape. Les dimanches, les jours de fête et lors des célébrations solennelles, ils doivent assurer le service à l'autel de Saint-Sauveur de Latran.

[Des cardinals de Romme qui sont preistre] Et les preistres cardinals sont en leur nombre XXVIII et si sont IIII intituleis les principals del engliese al celebreir. Ches VII doient celebreir en l'eglise [p. 443] Sains-Pire, assavoir : les preistres cardinals Sainte-Marie-trans-Tyberim, Sainte-Anastaise, Sains-Loren en Damaise, Sains-March, Sains-Martien en Monte, Sains-Grisogonne, Sainte-Cicile. Et ches aultres septes sont cheaux qui deservent Sains-Poul, qui doient al grant alteit la messe : Sainte-Sabine, Sainte-Prisce, Sainte-Balbine, Sains-Nerei et Acilhei, Sains-Sixte, Sains-Marcelle, Sainte-Susanne.

[Des cardinaux de Rome qui sont prêtres] Les prêtres cardinaux sont au nombre de vingt-huit, et il y en a quatre, désignés comme les principaux célébrants de l'église. Les sept qui doivent célébrer en l'église [p. 443] Saint-Pierre sont : les prêtres cardinaux de Sainte-Marie trans Tiberim, de Sainte-Anastasie, de Saint-Laurent in Damaso, de Saint-Marc, de Saint-Martin en Mont, de Saint-Chrysogone et de Sainte-Cécile. Les sept autres, qui desservent Saint-Paul et doivent y dire la messe au grand autel, sont ceux de Sainte-Sabine, Sainte-Prisca, Sainte-Balbine, Saint-Nérée et Saint-Achillée, Saint-Sixte, Saint-Marcel et Sainte-Suzanne.

Chi apres sont les VII priestres cardinals qui doient deservir l'engliese Sains-Lorent defours les mures : Sains-Lorent en Lucine, Sainte-Croix en Jherusalem, Sains-Estienne en Celimonte, Sains-Johans et Sains-Poul, les Sains IIII Coronateurs, Sainte-Praxede et Sains-Pire aux Loyens. Chi apres sont les VII cardinals preistres qui doient deservir Sainte-Marie-le-Maiour, ly cardinal del engliese des XII apostles, Sains-Cyriach en Termes, Sains-Eusebe ; Sains-Potentiane, Sains-Vitale, Sains-Marcelli et Sains-Pire, Sains-Clement.

Voici maintenant les sept prêtres cardinaux qui doivent desservir l'église Saint-Laurent-hors-les-murs : ceux de Saint-Laurent in Lucina, de Sainte-Croix de Jérusalem, de Saint-Étienne au Mont Celius, de Saint-Jean et Saint-Paul, des Quatre-Saints-Couronnés, de Sainte-Praxède et de Saint-Pierre-aux-Liens. Quant aux sept prêtres cardinaux qui doivent desservir Sainte-Marie-Majeure, ils proviennent de l'église des XII apôtres, de Saint-Cyriaque-des-Thermes, de Saint-Eusèbe, de Sainte-Pudentienne, de Saint-Vital, de Saint-Marcellin et Saint-Pierre, de Saint-Clément.

[Des cardinals qui sont dyaques] Puis s'ensiwent les dyaques cardinals qui sont les administrateurs de pape deputeis, desqueis ilh en sont XVII, assavoir sont : ly promier dyaque cardinal est intituleis de Sainte-Marie en Comté, et chis est archedyaque des aultres : Sainte-Lucie de Jardin, Sainte-Marie-Nove, Sains-Cosme et Sains-Damien, Sains-Adrian, Sains-George, Sainte-Marie al escolle grigois, Sainte-Marie en port, Sains-Nycholay, Sains-Eustaise, Sains-Angle, Sainte-Marie en Aquaire, Sainte-Marie en large voie, Sainte-Aghisse (Agathe mssB), Sainte-Lucie, Sains-Querin, Sainte-Sabine et Sains-Theodoriens. Ors avons deviseit les cardinals evesques, preistres et dyaques qui doient eistre en serviche de pape ; si revenrons et dirons avant de nostre matere.

[Les cardinaux qui sont diacres] Viennent ensuite les cardinaux diacres, qui, au nombre de douze, sont les administrateurs délégués du pape. Le premier cardinal diacre est le titulaire de Sainte-Marie en Comté. Il est l'archidiacre des autres, ceux de Sainte-Lucie au Jardin, Sainte-Marie Nouvelle, Saint-Côme et Saint-Damien, Saint-Adrien, Saint-Georges, Sainte-Marie de Schola Graeca, Sainte-Marie du port, Saint-Nicolas, Saint-Eustache, Saint-Ange, Sainte-Marie in Aquiro, Sainte-Marie de la Via Lata, Sainte-Agathe, Sainte-Lucie, Saint-Quirin, Sainte-Sabine et Saint-Théodore. Nous avons ainsi parlé des cardinaux évêques, prêtres et diacres qui doivent être au service du pape ; nous y reviendrons. Mais avant cela nous traiterons de notre matière.

 

Divers : Clovis, comte de Flandre - Pierre envoie des missionnaires dans le monde - Avènement d'Agrippa, fils d'Hérode Agrippa, roi de Judée (46) - Famine universelle - Évangile de Luc - Succession en Hongrie (47) - Portrait de Claude, vainqueur des Bretons (47) - Claude et Messaline - Saint Thomas en Inde (48) - Clément en Lorraine (49) - Le phénix en Égypte (48)

 

[p. 443] En cel an meisme morut Alixandre ly XIe conte de Flandre ; si regnat apres luy son fis XX ans, qui oit à nom Clovis, qui fut beaux chevalier et grans ; mains ilh ne fut mie combatans ne hardis.

[p. 443] Cette année-là [44] mourut Alexandre le neuvième comte de Flandre ; son fils, prénommé Clovis, régna après lui durant vingt-cinq ans. C'était un grand et beau chevalier mais il ne fut ni guerrier ni audacieux.

[L’an XLV - Sains Pire envoiat ses disciples par le monde] Item, l'an XLV, envoiat sains Pire unc de ses disciples en Antyoche por estre evesque, Iyqueis fut appelleis Mondius ; et encor en cascon paiis ilh envoiat de ses disciples, enssi com vos oreis chi-apres.

[An 45 - Saint Pierre envoya ses disciples à travers le monde] En l'an 45, saint Pierre envoya à Antioche un de ses disciples, qui s'appelait Mondius, pour y être évêque. Il envoya aussi certains de ses disciples dans chaque pays, comme vous l'apprendrez ci-après.

[L’an XLVI - Grant famyne - Grant aighes] Item, l'an XLVI, morut Herode Agrippa, le roy de Judée, si fut roy apres luy son fis Agrippa, liqueis regnat XXVI ans. En cel an meismes fut par tout le monde grant famyne, de quoy chu fut grant doleur à veir ; car ilh convenoit les gens mangnier [p. 444] herbes, rachines et foulhes d'arbres cuites. Et vint celle famyne par grandes aighes, qui fut al manere del delueve ; car ilh commenchat à plovoir en mois de junne al entrée, tous les jours continuelment, jusqu'en mois de fevrier ensiwant ; et plovoit toudis oniement une menue ploive. IIh ne chaioit mie grant fasse d'aighe, mains toutvoies astoient les terres si molhiés et si destemprées, que tous les biens de terre furent puris et riens ne pot venir à mawoureteit ; et enssi ons ne pot l'année apres semeir, ne si ne pot fructifyer chouse que ons metist en terre.

[An 46 - Grande famine - Grandes eaux] En l'an 46, mourut Hérode Agrippa, le roi de Judée ; son fils Agrippa lui succéda et régna durant vingt-six ans. Cette même année sévit partout dans le monde une grande famine, ce qui fut très douloureux à voir ; car les gens étaient obligés de manger [p. 444] des herbes, des racines et des feuilles d'arbres qu'ils cuisaient. Cette famine eut pour cause de grandes inondations, comparables au déluge ; il commença en effet à pleuvoir du début du mois de juin jusqu'au mois de février suivant, chaque jour, sans arrêt, une petite pluie tombait ; elle ne tombait pas en grande quantité, mais cependant les terres étaient si humides et détrempées que tous les produits de la terre pourrissaient et que rien ne parvenait à maturité. En outre, l'année suivante, on ne put semer et rien de ce qu'on mettait en terre ne pouvait fructifier.

[Sains Luc escript son ewangeile - L’an XLVII] - L'an del incarnation XLVII, fist et escript sains Luc son ewangele.

[Saint Luc écrit son évangile - L’an 47] En l'an 47 de l'incarnation, saint Luc composa et écrivit son évangile.

En cel an meismes, morut Porus, ly XIe roy de Hongrie ; si fut roy apres son fis Eneas, qui regnat XXXVI ans.

Cette même année, mourut Porus, le onzième roi de Hongrie. Son fils Énée lui succéda et régna trente-six ans.

[p. 444] [Batalhe entre Romans et Bretons] En cel an meismes oit une grant batalhe entre l'emperere Claudius, d'une part, et les Bretons que ons nom maintenant Englois, d'aultre part, por une terre et I'ysle que ons nom l'isle d'Orchaide, que les Bretons avoient enforchiet aux Romans. En cel batalhe fut desconfis li peuple de Bretangne, et Claudius oit la victoire et submist une isle al empire de Romme que ons nom l'isle Archades, que oncques Julius Cesar, ne les aultres devant luy ne apres, ne porent avoir ne ens entreir.

[p. 444] [Bataille entre Romains et Bretons] Cette même année, une grande bataille opposa l'empereur Claude d'une part, et les Bretons, maintenant appelés Anglais d'autre part, pour la possession de la terre et de l'île appelée Orcade, que les Bretons avaient prises par la force aux Romains. Au cours de cette bataille, les habitants de Bretagne furent défaits. Claude remporta la victoire et soumit à l'empire de Rome cette île d'Orcade, que ni Jules César, ni ses prédécesseurs, ni successeurs ne purent conquérir, pas même y pénétrer.

[De Claudius] Et portant fut-ilh si ameis à Romme, que quant ilh fut mors si fut consacreis awec lez dieux. Ilh n'avoit point de memoire ; car quant sa femme fut ochise, une pou apres astoit aleis cuchier dormir, se ne li sovenoit que sa damme fust mort, se dest : « Porquoy ne vient ma damme ? » Chis Claudius mangnoit toutes maneres de viandes, et bevoit vin en tous temps et à tout heurs ; astoit mult entahmteis, et pensoit fortement à instituer loys par queis ilh donnast poioir de sofflemens de ventre lassier fours ; car par trop à mangier et à boire astoit si tasis, qu'ilh sembloit qu'ilh dewist partir, et puoit si fort que ons ne poioit dureir deleis luy. Sa femme Messalaine, enssi com ilh escript Juvenalis, astoit si tres-grandement luxurieux et si ardente apres, que elle alloit de bourdeaux à bordeals, [p. 445] occultement al promier et apres tout publement, lée ouffrir aux hommes grans et petis, tant qu'elle revenoit nient assasie, mains si lassée qu'elle ne poioit esteir sour ses jambes. Et les nobles femmes à chu faire elle traihoit.

[De Claude] Claude fut si aimé à Rome qu'après sa mort il fut mis au rang des dieux. Il n'avait pas de mémoire. Ainsi un peu après le meurtre de sa femme, il était allé dormir, sans même se rappeler qu'elle était morte, et il avait demandé : « Pourquoi ma femme ne vient-elle pas ? ». Claude mangeait toutes les sortes de nourriture et buvait en tout temps et à toute heure. Il était très instruit et songeait beaucoup à instituer une loi qui autoriserait de lâcher des vents. Comme il mangeait et buvait trop, il était si gros qu'il semblait devoir exploser. Il répandait une odeur si forte qu'on ne pouvait rester près de lui. Sa femme Messaline, comme l'écrit Juvénal, était tellement débauchée et excitée par le désir qu'elle allait de bordel en bordel, [p. 445] secrètement d'abord, ouvertement ensuite, pour s'offrir aux hommes, de grande et de petite naissance, jusqu'à ce qu'elle revienne, non pas rassasiée mais tellement épuisée qu'elle ne pouvait tenir sur ses jambes. Et elle entraînait les dames de la noblesse à l'imiter.

[p. 445] [L’an XLVIII - De Saint Thomas apostle]- Item, l'an XLVIII, commenchat sains Thomas l'apostle à prechier la foid cristiene en Judée, où ilh convertit mult de gens.

[p. 445] [An 48 - Saint Thomas apôtre] En l'an 48, l'apôtre saint Thomas commença à prêcher la foi chrétienne en Inde, où il convertit un grand nombre de gens (cfr p. 454-457).

[L’an XLIX - De Loheraine] Item, l'an XLIX, sains Pire ordinat evesque saint Clemens, et l'envoiat el Loheraine, où ilh en fut promier evesque, et convertit mult diligemment le peuple dedit paiis al loy Jhesu-Crist.

[An 49 - En Lorraine] En l'an 49, saint Pierre ordonna comme évêque saint Clément et l'envoya en Lorraine. Il y fut le premier évêque et convertit avec un très grand zèle la population de ce pays à la loi de Jésus-Christ.

[De fenix] Item, en cel an meismes, fut veyus en Egypte ly oyseal qui est nomeis fenix, dont ilh n'at que unc tout seul à monde : si l'avoit-ons veyut devant chu VIc ans en Arabe. Ons dist qu'ilh vit Vc ans, et puis soy art, et à thier jour ilh rest en vie. Il est al manere de une aigle, mains ilh at des plus belles plummes.

[Le phénix] Cette même année, on vit en Égypte l'oiseau que l'on nomme phénix, le seul au monde de son espèce, dit-on ; on l'avait aperçu six cents ans plus tôt en Arabie. On dit qu'il vit cinq cents ans puis se consume, et revient à la vie après trois jours. Il ressemble à un aigle mais ses plumes sont plus belles.

 

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