Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 355b-360a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Massacre des Innocents - Fuite et séjour en Égypte - Succession d'Hérode [Myreur, p. 355b-360a]

Ans 4-5

 

Introduction [texte]

Le Massacre des enfants et les épisodes qui ont marqué la fuite de la Sainte Famille en Égypte jusqu'à son arrivée dans ce pays ont été étudiés dans plusieurs articles des Folia Electronica Classica (t. 28, 2014). L'examen a porté notamment sur le prodige de l'enfant de cire de Gonis la Picelle, sur le miracle du champ de blé avec le semeur qui deviendra saint Amand et sur la chute des idoles marquant l'entrée de Jésus en Égypte. Le Dismas simplement évoqué lors du départ de la Sainte Famille de Bethléem se retrouvera plus loin, jouant un très grand rôle.

La dernière section de ce fichier traite des affaires de Judée, avec la succession d'Hérode, marquée par plusieurs rebondissements. Il est d'abord question du sort des enfants de Mariamne, Alexandre et Aristobule, convaincus d'avoir comploté contre lui et qu'il avait bannis (p. 334). La présentation de M. Hadas-Lebel (Rome, Judée, Paris, 2009, p. 55) fait bien sentir les imperfections du récit de Jean. En voici une brève synthèse.

Une partie de l'entourage d'Hérode s'est coalisée contre Alexandre et Aristobule « pour leur aliéner l'esprit de leur père. Hérode s'embarqua pour Rome afin d'accuser ses fils de complot auprès de l'empereur. Celui-ci poussa à la réconciliation, mais elle fut peu durable en raison des intrigues de cour. [...] Finalement, Hérode, fou de soupçons, plongé dans un état morbide, réunit à Berytos (Beyrouth) un conseil incluant des Romains pour juger ses fils et, contre l'avis même d'Auguste, il les fit étrangler à Sébasté (Antiquités judaïques, XVI, 394). [...] C'est alors qu'Auguste, qui n'avait pu s'opposer à l'exécution de ces deux jeunes gens auxquels il s'était attaché, aurait dit : "Il vaut mieux être le pourceau d'Hérode que son fils" ». Le détail, rapporté par Jean, de la torture infligée aux proches des fils d'Hérode se trouve chez Flavius Josèphe.

M. Hadas-Lebel  présente ensuite (p. 56) les fils restants et leur préparation au pouvoir : « L'intriguant Antipater, qui fut un temps le premier dans l'ordre de la succession, n'avait reçu aucune éducation particulière ; il fut un peu tardivement présenté à l'empereur à Rome (Antiquités judaïques, XVI, 86). Quand lui aussi commença à susciter les soupçons de son père, trois autres fils d'Hérode sensiblement plus jeunes furent envoyés se former à Rome : Archélaüs et Antipas, fils de la Samaritaine Malthacé, ainsi que Philippe, fils de Cléopâtre de Jérusalem (Antiquités judaïques, XVII, 20-21). Cependant, après une première expérience sans lendemain, l'empereur n'était plus disposé à accueillir à la cour d'autres fils d'Hérode. Ils furent élevés chez des particuliers dont on ne sait rien. [...] Ce sont ces trois fils  qui finirent par se partager le royaume d'Hérode en l'an 4 avant notre ère, Antipater ayant été confondu et exécuté la veille de la mort du roi ».

Ce tableau est fort intéressant, mais le récit de Jean n'est pas encore arrivé aussi loin. Pour l'instant, Antipater est le successeur officiellement désigné. Mais Hérode regrette cette décision et se rapproche d'Hérode Agrippa et d'Hérodiade, les enfants du défunt Aristobule, frère d'Antipater. Les relations d'Antipater avec toute sa famille, même avec son père, sont mauvaises. Phéroras, le frère d'Hérode s'éloigne de la cour.

 

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Sommaire

Le Massacre des Innocents : Jésus échappe au massacre perpétré par Hérode - Légende de Gonis la Pucelle (an 4)

La Sainte Famille en Égypte : Le miracle du champ de blé - Le premier compagnon de Jésus : saint Amadus - Séjour au Caire et chute des idoles - Succession en Bourgogne (an 4)

La succession compliquée d'Hérode le Grand : Hérode emprisonne puis fait tuer ses fils Alexandre et Aristobule, convaincus de complot - Antipater, successeur désigné, hait son père et est détesté de tous - Hérode Agrippa et Hérodiade, neveux d'Hérode, ont maintennt ses faveurs (ans 4 et 5)

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Le Massacre des Innocents : Jésus échappe au massacre perpétré par Hérode - Légende de Gonis la Pucelle (an 4)

 

[p. 355] [L’an IIIIe] [Herode fist ochire les innocens] Le quarte an del incarnation Jhesu-Crist, mandat ly roy Herode tous les maistres de la loy, portant qu'ilh oiit dire que ly roy des Juys astoit neeis, et leur demandat s'ilh savoient où ly enfe devoit naistre de la Virgue. Adont respondirent les maistres que les prophetes assengnoient que ilh nastroit en Bethleem. Quant Herode chu entendit, ilh soy dobtat mult de sa signorie qu'ilh ne li tollist ; se mandat mult de gens d'armes, et se les fist gaitier tout nuit. Et chu fut le XXVIIIe jour de decembre, al adjournée. Et leur dest Herode que ilhs ochissent à matin tous les enfans qui sieroient troveis en la citeit de Bethleem.

[p. 355] [An 4] [Hérode fait tuer les Innocents] L’an 4 de l’incarnation de Jésus-Christ, le roi Hérode convoqua tous les maîtres de la loi, parce qu’il avait entendu dire que le roi des Juifs était né. Il leur demanda s’ils savaient où l’enfant devait naître de la Vierge. Les maîtres lui répondirent que, d’après l’enseignement des prophètes, il naîtrait à Bethléem. Quand Hérode entendit cela, il craignit très fort que cet enfant ne lui enlevât son pouvoir ; il convoqua un grand nombre d’hommes armés, qu’il fit veiller toute la nuit. Cela se passa le 28 décembre, à l’aube. Hérode leur dit de tuer au matin tous les enfants qui seraient trouvés dans la cité de Bethléem.

[Jhesus escapat] Celle nuit vint I angele à Joseph, et ly dest que tantoist ilh s'en alaist fours de la citeit, luy et Marie et Jhesus, car Herode feroit demain al matin ochire tous les enfans de la citeit Bethleem, portant qu'ilh quide ochire Jhesus. « Et s'en vas droite vers Egipte, et ne toy en depairs jusqu'à tant que je le toy nuncheray. » Quant Joseph l'oït, se soy levat tantoist, se mist la Virgue sour unc mule awec son enfant. Mains quant ilh devoit issir de la citeit, si at troveit les gens Herode qui gardoient les portes tous armeis ; se alat à I porte que Dismas gardoit, qui astoit asseis fellons ; mains Dieu l'esperat teilement que ilh lassat Joseph aleir, car ilh ne savoit cuy ilh astoient. Et Joseph se prist fortement à chemyneir.

[Jésus échappe] Cette nuit-là, un ange vint trouver Joseph et lui dit de sortir aussitôt de la cité, avec Marie et Jésus. Le lendemain matin en effet Hérode ferait tuer tous les enfants de Bethléem, car il voulait éliminer Jésus. « Va directement en Égypte, et n’en reviens pas, tant que je ne te le ferai pas savoir ». Quand Joseph entendit cela, il se leva aussitôt, mit la Vierge avec son enfant sur une mule. Mais quand il dut sortir de la ville, il trouva les hommes d’Hérode en armes qui gardaient les portes ; il alla à une porte gardée par Dismas, lequel était assez peu fiable ; mais, bien inspiré par Dieu, il laissa passer Joseph, car il ne savait pas qui ils étaient (p. 360-361). Et Joseph se mit résolument en chemin.

Et quant ilh fut jour, si entrat Herode, et ses gens awec ly, en Bethleem, et ont ochis tous les enfans desous IIII ans. Adont fut acomplie le prophetie Jeremie, qui dist : « Une vois fut oiie en Ramme en grant parleur et cris ; car Rachel, la dierain femme Jacob, ploroit les jovenes mors. »

Quand il fit jour, Hérode et ses gens entrèrent dans Bethléem et ils tuèrent tous les enfants de moins de quatre ans. Alors s'accomplit la prophétie de Jérémie, disant : « Une voix fut entendue dans Rama, parmi des paroles et des cris ; car Rachel, la dernière épouse de Jacob, pleurait les jeunes morts ».

Et furent à chi jour ochis des innocens VIIxx et IIII milhirs, solonc l'Escripture. Innocens ne sont mie appelleis martyres, jasoiche que ilh fuissent martyrisiés, car ilh deservirent le merite de Dieu, en morant et nient en prechant.

Ce jour-là, dit l’Écriture, cent quarante-quatre mille innocents furent massacrés ; ils ne sont pas dits martyrs, bien qu'ayant été martyrisés, car leur mérite fut de servir Dieu par leur mort, mais non par leur prédication.

Légende de Gonis la Pucelle

 

[De Gonis la pucelle] En paiis de Judée avoit une pucelle qui oit nom [p. 356] Gonis, filhe de I noble hons de paiis ; quant elle veit comment ons decolloit les innocens, si oit grant doleur que elle ne fuit si tempre mariée qu'elle ewist enfant qui fuist decolleis awec les aultres, en disant : « Hée Dieu ! qu'à bonne heure fut née celle mere ly cuy enfe bien awireux qui chi morat por vostre amour ! »

[Gonis la pucelle] Au pays de Judée, vivait une jeune fille, appelée [p. 356] Gonis, fille d’un noble du pays ; quand elle vit comment on décapitait les innocents, elle souffrit beaucoup de n’avoir pas été mariée à temps pour avoir eu un enfant qui serait décapité avec les autres, et elle dit : « Hé, Dieu, heureuse est-elle la mère dont l’enfant a le bonheur de mourir pour l’amour de vous ! »

[Del enfant de chire] Puis est la pucelle avisée ; si at faite I enfant de chire, se le cuchat en unc berchoul, et li mist sa mamelle en sa bouche, enssi com ilh fust vief. Gran myracle demonstrat là Dieu, car ilh donnat chaire et sanc à celle figure, et vertu de parleir, si qu'ilh parlat à Gonis et dest : « Pucelle et virgue bien awireux, à bonne heure fus-tu née, car ajourd'huy tu as fait bonne journée, car por ton amour m'at Dieu donneit vie ; or ne moy fais pas circonchier, car je veulhe morir por l'amour de ly ; je suy huy neis, si seray demain ochis, si moy baptizeray en mon sanc. »

[L’enfant de cire] La jeune fille prit alors une décision : elle façonna un enfant en cire, le coucha dans un berceau, et lui mit son sein en bouche, comme si il était vivant. Alors Dieu fit un grand miracle, donnant chair et sang, ainsi que l'usage de la parole à cette figure, qui s'adressa à Gonis en disant : « Pucelle et vierge bienheureuse, tu es née au bon moment, aujourd’hui est un bon jour pour toi, car par ton amour, Dieu m’a donné vie. Mais ne me fais pas circoncire, car je veux mourir par amour pour lui ; je suis né aujourd’hui ; je serai tué demain, et je serai baptisé dans mon sang ».

[Des enfans qui devienrent singnes] Enssi demorat jusques à lendemain, que les gens Herode sont là venus ; sy ochirent par le vilhe tous les enfans, dont gran cris est esleveis. Et là oit pluseurs dammes qui voirent leurs enfans gardeir, se les misent par les forestes ens bussons ; de coy Dieu soy corochat, et devienrent singnes. Mains quant la pucelle Gonis veit les gens d'armes Herode, si commenchat à chanteir et à berchier son enfant ; et les gens Herode qui l'oïrent sont cel part aleis, et ont pris l'enfant, si l'ont ochis ; mains de chu soy mervelhat tout le peuple que oncques li enfe ne sangnat. Adont vient I chevalier à Herode, et li dest qu'ilh avoit ochis I enfan si beal que oncques ne veit teil, et n'avoit gotte sangneit, et li avoit buteit l'espée en ventre ; mains quant ilh l'oit ochis, ilh veit le chiel ovrir deseur ly, et venir les angeles qui avoient l'arme de cel enfant presenteit à I saingnour, qui astoit mult beais. Quant ilh oit chu dit, Herode s'en moquat.

[Les enfants transformés en singes] Ainsi en fut-il jusqu’au lendemain, jusqu'à l'arrivée des hommes d’Hérode. Ils tuèrent les enfants à travers la ville, d’où s’élevèrent de grands cris. Plusieurs femmes, voulant garder leurs enfants, les cachèrent en foret dans des buissons. Dieu s’en irrita, et ces enfants devinrent des singes. Mais quand la jeune Gonis vit les gens d’armes d’Hérode, elle se mit à chanter et à bercer son enfant. Les gens d’Hérode l’entendirent, se dirigèrent de ce côté, prirent l’enfant, et le tuèrent ; mais tous s’étonnèrent car jamais l’enfant ne versa une goutte de sang. Alors un chevalier se présenta à Hérode et lui dit qu’il avait tué un très bel enfant, et qu'il n’avait jamais vu son pareil, que, quand il lui avait percé le ventre de son épée, l'enfant n’avait pas versé une goutte de sang ; mais qu’après l’avoir tué, il avait vu le ciel s’ouvrir au-dessus de lui et des anges présenter l’âme de l'enfant à un seigneur, très beau aussi. Quand il entendit cela, Hérode se moqua de lui.

 

La Sainte Famille en Égypte : Le miracle du champ de blé - Le premier compagnon de Jésus : saint Amadus - Séjour au Caire et chute des idoles - Succession en Bourgogne (an 4)

 

[p. 356] [De proidhons qui semoit des bleis] Et Nostre-Damme s'en alloit tendant vers Egypte mult espawentée, et Joseph le conduisoit. Si ont tant alleit, que ilh vinrent passant deleis I proidhons qui des bleis semoit ; Marie le saluat et li demandat le chemin vers Egypte, et li proidhons li dest mult douchement : « Vos en yreis toudis le chemin que vos aleis, tant que vos trovereis une arbrespine ; puis tenreis le chemien à [p. 357] diestre, en costiant les boscaiges ; apres trovereis une riweseal, qui est de fluis de paradis terrestre. Quant vos sereis passeis celle aighe, se sereis à segure, car nuls larons n'y oise habiteir. »

[p. 356] [Le brave homme qui sème du blé] Notre-Dame s’en allait, fort effrayée, en direction de l’Égypte, sous la conduite de Joseph. Ils cheminèrent jusqu’au moment où ils passèrent près d’un brave homme qui semait du blé. Marie le salua et lui demanda le chemin vers l’Égypte. L’homme lui répondit très aimablement : « Vous suivrez toujours la même route jusqu’à ce que vous trouviez une aubépine ; puis vous prendrez [p. 357] à droite, en longeant les bois ; après vous rencontrerez un cours d’eau, qui coule depuis le paradis terrestre. Quand vous l’aurez traversé, vous serez en sécurité, car aucun brigand n’ose habiter en ces lieux. »

[Jhesus parolle à Joseph] Atant sont partis. Mains Jhesus huchat Joseph, et li dest qu'ilh dit à chis proidhomme que se les gens le roy Herode le demandent s'ilh nos at veyut passeir, si responde oilh quant ilh semoit les bleis ; ly proidhons entendit bien Jhesus, si li dest : « Enfes, par ma loy, volentirs. »

[Jésus parle à Joseph] Alors ils partirent. Mais Jésus appela Joseph et lui fit dire de sa part au paysan : « Si les gens du roi Hérode vous demandent si vous nous avez vus passer, répondez-leur : " oui, quand je semais le blé " ». Le paysan comprit bien Jésus et lui dit : « Enfant, par ma loi, je le ferai volontiers ».

[Grant myracle de Jhesu-Crist] Atant s'en vont ; mains ilh ne furent gaire long, quant les gens Herode sont là venus, et demandent à proidhomme s'il avoit là veyut passeir I homme qui conduisoit une femme sour unc mule et I enfant, que ons leur avoit racompteit qu'ilh s'en aloient par là. Quant li proidhomme les oiit, se respondit : « Oilh, chi les vey passeir, quant je semay chesti frument que vos veiés maours por colhir ; depuis je ne vey chi personne passeir. » Enssi retournarent les gens Herode, et ly proidhons veit mult bien que chu astoit Dieu qui là avoit passeit le matin ; se dest que ilh yroit apres luy et le sierverat, et refuserat femme et ses enfans.

[Grand miracle de Jésus-Christ] Alors ils s’en allèrent. Mais peu de temps se passa avant qu'arrivent les hommes d’Hérode. Ils demandèrent au paysan s’il avait vu passer un homme emmenant une femme et un enfant sur une mule. On leur avait appris qu’ils allaient de ce côté. L’homme répondit : « Oui, je les ai vus passer quand je semais ce blé mûr que vous voyez là, bon à cueillir ; depuis je n’ai vu personne passer ici. » Alors les gens d’Hérode s’en retournèrent, et le brave homme comprit très bien que c'était Dieu qui était passé là le matin. Il se dit qu’il allait le suivre, qu'il le servirait et qu'il rejetterait sa femme et ses enfants.

Le premier compagnon de Jésus : saint Amadus

 

[p. 357] [De proidhons, comment ilh alat vers Jhesus] Lendemain, droit al matin, s'en allat ly proidhons apres Nostre-Saingnour ; si trovat en son chemien les pas que ly mule avoit faite, et li proidhons s'abassoit à terre et les baisoit, en depriant Dieu que ilh ly laisast retroveir la mere et l'enfant. Tant alat li proidhomme, qu'ilh at passeit le pont del aighe qui departoit les terres.

[p. 357] [Comment le brave homme s'en va vers Jésus] Le lendemain, tout au matin, le brave homme partit pour suivre Notre-Seigneur. Il retrouva sur son chemin les traces des pas de la mule, et, se jetant à terre, il les baisait, en priant Dieu de lui permettre de retrouver la mère et l’enfant. Il marcha jusqu’au moment où il arriva au pont de la rivière séparant les pays et le traversa.

Et là encontrat-ilh sainte Marie qui tenoit son fis Jhesus, se les saluat et dest : « Damme, laisiés-moy alleir awec vos, se vos serveray ; je suy li hons qui hire matin semoit le frument, qui jà est maours ; portant suy venus apres vos que je sçay bien que ch'est Dieu que vos teneis, par qui salveis sierat tout le monde. » Quant Marie entendit le proidhomme, se l'at retenut awec lée.

Là il rencontra sainte Marie qui tenait son fils Jésus, les salua et dit : « Madame, laissez-moi vous accompagner pour vous servir. Je suis l’homme qui hier matin semait le blé, qui déjà est bien mûr. Je vous ai suivis parce que je sais bien que  vous tenez Dieu dans vos bras, celui par qui tout le monde sera sauvé ». Quand Marie eut entendu ce brave homme, elle le garda avec elle.

Chis proidhons fut puis ly gran amis de Jhesu-Crist, car Dieu l'endoctrinat et l'ensengnat tant, que ilh fist messe chanteir et son santisme corps sacreir. Et fut chis hons nommeis Amadus, et ch'est sains Amadus.

Ce paysan fut dans la suite le grand ami de Jésus, car Dieu l’instruisit et le forma pour qu’il fasse chanter la messe et consacrer son très saint corps. Cet homme était appelé Amadus, et il est devenu saint Amadus.

Séjour au Caire et chute des idoles

 

[p. 357] [Les ydolles de Egipte chaïrent] Item à cel temps n'avoit dammes en Egipte qu'elle n'awist en sa chambre ydolles faites d'or ou d'argent, de coevre ou d'erain, que elles adoroient tous les jours à matin et al vesprée ; mains oussitoist que Jhesus [p. 358] entrat en la terre, toutes les ydols criarent si fort que ly peuple en fut tout enbahis, et puis chaïrent les ymages à terre et debrisarent en piches.

[p. 357] [Chute des idoles d’Égypte] En ce temps-là, en Égypte il n’y avait pas une dame qui ne possédât dans sa chambre des idoles d’or et d’argent, de cuivre ou de bronze, idoles qu'elles adoraient tous les jours, matin et soir. Dès que Jésus [p. 358] entra dans le pays, ces idoles crièrent si fort que le peuple en fut tout effrayé ; ensuite elles tombèrent à terre et se brisèrent en morceaux.

[De Juys qui demeuroit à Cayr] Adont avoit en Egipte I juys qui astoit mult saige, qui dest à peuple qu'ilh avoit veyut en la scripture que quant Dieu nasqueroit de virgue, qui debriseroit les ydolles. « Et portant ons puet clerement veioir que ilh est neeis ; se priiés à li dévoltement qu'ilh soy lasse veioir. » Atant priarent tout la nuit à Dieu que ilh se vosist à eaux demonstreir. Chu fut en une citeit qui oit nom Cayr, qui siet en Egipte, et Nostre-damme et Jhesu-Crist awec Joseph vinrent à la porte de celle citeit, droit à meynuit ; mains elle astoit fermée, sique ons ne voloit dedens lassier entreir nulle personne jusqu'al jour, ne oussi issir por I guere qu'ilh avoient à I hault prinche.

[Le Juif qui demeurait au Caire] En ce temps-là vivait en Égypte un Juif très sage, qui déclara, d'après ce qu'il avait lu dans l’Écriture, que quand Dieu naîtrait d’une vierge, il briserait les idoles. « C’est pourquoi maintenant, on peut voir qu’il est né ; priez-le dévotement pour qu’il se manifeste. » Alors ils prièrent Dieu toute la nuit, pour qu’il veuille se montrer à eux. Cela se passa dans une cité, appelée Le Caire, qui se trouve en Égypte. Notre-Dame et Jésus-Christ avec Joseph arrivèrent à la porte de cette cité juste à minuit. Mais elle était fermée. On ne voulait laisser entrer ni sortir personne avant le lever du jour, parce que la cité était alors en guerre contre un prince puissant.

[Miracle de mort qui soy relevat] Dedens celle citeit avoit-ons novellement ensevelit I mors hons, qui soy relevat de sa sepulture et appellat le peuple, et leur dest : « Saingnours, porquoy ratendeis-vos de ovrir la porte où Dieu atent ? Que ons le laisse dedens entreir, qui m'at fait resusciteir pour chu nunchier. » Quant ilh oit chu dit, ilh meisme alat defermeir la porte et Dies y entrat.

[Miracle du mort qui se relève] Dans cette ville, on avait récemment enseveli un homme. Le mort se releva de son tombeau, appela le peuple et dit : « Seigneurs, qu’attendez-vous pour ouvrir la porte où Dieu attend ? Qu’on le laisse entrer ; c’est lui qui m’a ressuscité pour vous annoncer cela ». Après avoir dit cela, il alla lui-même ouvrir la porte et Dieu entra dans la ville.

[Jhesus demorat el citeit de Cayr] En celle citeit sourjournat sainte Marie, et Jhesus son fis awec Joseph, unc pau de temps tant qu'ilh li plaisit ; puis s'en partit, enssi com vos oreis quant je seray là tourneis.

[Jésus demeure dans la ville du Caire] Sainte Marie et Jésus son fils habitèrent là avec Joseph quelque temps, tant que cela lui plut. Puis elle partit, comme vous l’apprendrez quand je reviendrai sur ce sujet.

Succession en Bourgogne (an 4)

 

[p. 358] [L'an IIII] Item, l'an IIII deseurdit, le XIe jour de décembre, morit Sedrich, le duc de Burgongne, qui avoit regeit XXVI ans. Chis Sedrich fut ly fis Yborus le duc de Galle, et Franco son frere astoit duc de Galle.

[p. 358] [An 4] L'an IV signalé ci-dessus, le 11 décembre, mourut Sédrich, le duc de Bourgogne, après un règne de vingt-six ans. Ce Sédrich était fils de Yborus le duc de Galle, dont le frère Franco était devenu duc de Gaule.

 

La succession compliquée d'Hérode le Grand : Hérode emprisonne puis fait tuer ses fils Alexandre et Aristobule, convaincus de complot - Antipater, successeur désigné, hait son père et est détesté de tous - Hérode Agrippa et Hérodiade, ses neveux, ont maintenant les faveurs d'Hérode (ans 4 et 5)

 

[p. 358] [De Antipater et Herode - Fauseteit] Celle an meismes, en mois de Marche, vint Antipater à Herode son père, et li fist entendant que Alixandre et Aristoble, ses dois fis, procuroient sa mort occultement. Et chu disoit-ilh portant qu’il n’amoit mie leur compangnie, car ilh devoit être roy après son père ; se soy dobtoit que che ne le nuysissent. Et toutvoie le creit Herode, et se soy tournat encontre ses dois fis en mult grant hayme ; mains, portant qu’ilh avoit fait paix à eaux par-devant Augustus Cesaire, ilh n’osoit d’eaux faire justiche, se de luy ne li astoit concedeis ; portant escript-ilh à Cesaire en plaindant à luy de ses dois fils, de chu qu’ilh le voloient empuisonneir.

[p. 358] [Antipater et Hérode - Déloyauté] Cette même année, au mois de mars, Antipater [fils de Doris] vint trouver son père Hérode et lui apprit que ses deux fils, Alexandre et Aristobule, préparaient secrètement sa mort. Antipater agissait ainsi, parce qu’il n’appréciait pas leur compagnie, car étant destiné à succéder à son père, il craignait qu’ils ne lui fassent tort. Hérode le crut et éprouva à l’égard de ses deux fils une grande haine ; mais comme il avait fait la paix avec eux en présence d'Auguste César, il n’osait pas leur faire justice sans l'aval de l'empereur. C’est pourquoi il écrivit à César, se plaignant de ses  deux fils, parce qu'ils  voulaient l’empoisonner.

[De Herode qui jugat ses dois fis] Adont envoiat Cesaire en [p. 359] Judée dois de ses barons, et mandat à Herode que ilh mandast tous les plus saiges hommes de sa terre, si jugasse, par leur conselhe et de ses dois barons que ilh li envoioit, ses dois fils de chu dont ilh les poroit attendre. Enssi le fist Herode, car ilh assemblat tous les plus saiges hommes de sa terre, et fist somonre ses dois fis devant eaux. Et quant ilhs furent venus, se les attendit Herode de tout chu que ilh les avoit amis.

[Hérode juge ses deux fils] Alors César envoya [p. 359] en Judée deux de ses barons et ordonna à Hérode de convoquer tous les hommes les plus sages de son pays. Sur le conseil de ces derniers et des deux barons  envoyés par César, qu'Hérode juge ses deux fils. C'est ce que fit Hérode. Il convoqua tous les hommes les plus sages de son royaume et fit comparaître ses deux fils devant eux. Et, quand ils comparurent, Hérode les convainquit de tout ce dont ils étaient accusés.

[Herode fist emprisonneir ses enfans et ceaux qui les amoient] Adont les fist Herode prendre et mettre en prison, par le conselhe des dois barons de Romme qui li dessent qu'ilh en fesist sa volenteit, sens eaux à faire morir. Adont Herode fist prendre tous cheaux qui amoient ses dois fis, et les enprisonnat à Sebaste deleis ses dois fis ; et puis les fist mettre à gehinne, pour savoir se chu astoit veriteit que ses dois fis procuroient sa mort. Ilh oit là unc qui cognuit que Alixandre ly avoit promis grant avoir por luy enpuisonneir ; et apres, son barbiers cognut que Aristoble ly avoit promis grant avoir, por luy à colpeir la gorge, quant ilh le reseroit la barbe, car ons ne devoit mie bien entendre à teile vilhart, qui faisoit faire sa barbe por eistre plus jovene.

[Hérode fait emprisonner ses fils et leurs amis] Alors, sur le conseil des deux barons de Rome qui lui avaient dit de se comporter comme il voulait, sans toutefois les faire mourir, Hérode fit arrêter et mettre en prison. Hérode fit aussi arrêter tous ceux qui étaient proches de ses deux fils et les emprisonna avec eux à Sébaste. Il les fit mettre à la torture, pour savoir si véritablement ses deux fils préparaient sa mort. Quelqu’un reconnut qu’Alexandre lui avait promis beaucoup d’argent pour l’empoisonner ; puis son barbier reconnut qu’Aristobule lui avait promis une fortune pour lui couper la gorge quand il le raserait, car on ne devait pas bien comprendre un tel vieillard qui se faisait raser la barbe pour paraître plus jeune.

[p. 359] [Herode ochist ses enfans] [An V] Quant Herode entendit chu, si commandat que ons aminast ses enfans, et quant ilh furent amyneis, ilh leur fist trenchier leurs tiestes.

[p. 359] [Hérode tue ses fils] [An V] Quand Hérode apprit cela, il fit amener ses fils, et quand ils furent arrivés, il leur fit trancher la tête.

Antipater, successeur désigné, hait son père et est détesté par tous (an 5)

 Quant Herode oit chu fait, si fist somonre tous ses hommes, et instaublit devant eaux que Antipater, son anneis fis, seroit roy apres luy et tenroit tout la terre. Et chu fut l'an V del incarnation le XXIIIIe jour de junne. Et Antipater prist la fealteit des hommes que ilh le tenroient à saingnour ; mains les gens ne le porent ameir, portant qu'ilh avoit faite ses freres ochire.

 Après cela, Hérode convoqua tous ses gens et décréta devant eux qu’Antipater, son fils aîné, lui succéderait comme roi et détiendrait la totalité du royaume. Cela se passa l’an V de l’incarnation, le 24 juin. Antipater reçut le serment de fidélité des hommes, s’engageant à le considérer comme leur seigneur. Mais le peuple ne pouvait l’aimer parce qu’il avait fait tuer ses frères.

Quant Herode veit que son peuple haioit enssi son fis Antipater, si s'apensat qu'ilh avoient droit, si le commenchat oussi fortement à haïr, et mult li pesoit de chu qu'ilh l'avoit instaublit à roy. Mult volentirs s'en repentist Herode s'ilh posist, et ilh n'avoit mie tort ; car Antipater avoit si malvais coraige, que ilh vosist bien que Herode son pere fuist mors.

Quand Hérode vit que son peuple haïssait ainsi son fils Antipater, il pensa que c'était à juste titre. Il se mit à le haïr fortement et regretta beaucoup de l’avoir désigné comme futur roi. Hérode se serait volontiers repenti s’il l’avait pu, et à juste titre ; car Antipater avait de si mauvais sentiments qu’il aurait volontiers voulu la mort de son père.

Hérode Agrippa et Hérodiade,  neveux d'Hérode, ont ses faveurs  - Phéroras, le frère d'Hérode quitte la cour

[p. 359] [Des enfans d’Aristoble par queiles furent ochis sains Jaque et sain Johan-Baptiste - De Herode, Agrippa et de Herodias] Et portant que ilh astoit demoreit dois enfans de Aristoble son frere, I valeton et I baselete, si astoit li valeton nommeis Herode Agrippa ; et chu fut chis qui puis fist decolleir sains Jaque, à la requeste de Herode Philippe son oncle. Et la filhet fut nommée Herodias ; chu [p. 360] fut celle, solonc l'Escripture, por cuy fut decolleis sains Johan-Baptiste.

[p. 359] [Les enfants d’Aristobule, meurtriers de saint Jacques et saint Jean-Baptiste - Hérode, Agrippa et Hérodiade] Il restait deux enfants de son frère Aristobule, un garçon et une fille. Le garçon fut appelé Hérode Agrippa. C’est lui qui plus tard fit décoller saint Jacques à la requête de Hérode Philippe son oncle. La fille s’appelait Hérodiade ; c’est [p. 360] pour elle que, selon l’Écriture, fut décapité saint Jean-Baptiste.

Ches dois enfans amoit mult Herode et les trahoit et tenoit plus pres de luy que Antipater, ne que nuls des aultres trois enfans Herode. Et de chu astoit Antipater tant dolans, qu'ilh en haioit son pere Herode ; et fist tant que ilh mist grant hayme entre Herode et Ferolas, son frere, qui amynoit lesdis enfans al amour Herode, et que Ferolas soy partit de Herode, et en alat en sa terre oultre le fluis de Jordain.

Hérode aimait beaucoup ces deux enfants. Il les attirait et les avait autour de lui, les préférant à Antipater et à ses trois autres enfants. Antipater souffrait tellement de la situation qu’il haïssait son père Hérode. Il réussit à susciter beaucoup de haine entre Hérode et son frère Phéroras, lequel poussait les enfants à aimer le roi. Dès lors, Phéroras quitta Hérode et se retira dans sa terre, au-delà du Jourdain.

 

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