Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 9b-17a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

[BCS] [FEC] [Accueil JOM] [Fichiers JOM] [Pages JOM] [Table des Matières JOM]


Ce fichier contient trois parties :

Myreur, p. 9b-10a   (A. Occupation de l'Europe par les descendants de Japhet)

Myreur, p. 10b-13a (B. En Asie : Ninus - Sémiramis - Cyrus)

* Myreur, p. 13b-17a (C. Autour de Trèves)

 


 

A. OCCUPATION DE L'EUROPE par les descendants de Japhet [Myreur, p. 9b-10a]

 

Ans 2482-3184 de la création = 2718-2016 a.C.n. (2016 a.C.n. = an 1 d'Abraham)

 

Introduction   [texte]

Jean poursuit l'histoire des primordia de Rome et de la succession de Rachem, fils de Japhet, revenu en Europe, une fois celle-ci débarrassée des serpents envoyés par Dieu sur le site de la Tour de Babel. C'est la période des « gouverneurs d'Italie », qui dirigent le pays. Toute cette partie a été analysée en détail dans notre article sur Les « Primordia » de Rome selon Jean d'Outremeuse paru dans les FEC 34 (2017).

On sera notamment attentif au système de gouvernement (un collège de deux gouverneurs), à l'onomastique savante mise en oeuvre par Jean et surtout à la puissance de son imagination. Sans véritable modèle, le chroniqueur liégeois a reconstitué de toutes pièces une histoire fantaisiste de la Rome primitive, mettant sur pied une véritable dynastie portant des noms à consonance biblique mêlés à des données latines. On sera frappé par les précisions chronologiques tout à fait fictives. Mais l'essentiel est atteint : Rome hérite d'un passé extrêmement lointain ; on peut en faire remonter l'histoire jusqu'à un des fils de Noé. Cela n'a pas l'allure ferme, claire et bien assurée de la généalogie de Jésus chez Luc, mais la tentative de Jean mérite l'intérêt.

Jean d'Outremeuse évoque aussi (p. 10) un dernier point : celui de la naissance d'Abraham à Ur en Chaldée, en l'an 3184 de la création, soit en 2015 a.C.n. L'information est importante, car la mentalité historique du Moyen Âge voit dans cette date le début du « troisième âge » du monde, celui qui va de la naissance d'Abraham au couronnement de David. Le chroniqueur liégeois ne développe pourtant pas les aspects chronologiques du sujet se bornant à écrire simplement : « Dorénavant, c'est sur cette naissance que nous baserons nos dates ». Il ne donne pas non plus de détail sur l'histoire d'Abraham, fort détaillée pourtant dans la Genèse (XI, 10-XXV, 18). On retrouvera le patriarche beaucoup plus loin, et seulement pour quelques lignes d'ailleurs (p. 327-328). Il sera également cité ailleurs à deux reprises, mais d'une manière très épisodique (p. 141, à propos des Musulmans, et p. 415, lors de la descente de Jésus aux Enfers).

 

****

Sommaire

Rachem, fils de Japhet, revenu dans une Europe libérée des serpents, fonde des installations en Italie, dans la région de la future Rome - Il dirige le pays, puis est remplacé par ses descendants, fils, petits-fils, neveux, etc., qui gouvernent généralement par couple - Adeptes de paix et de simplicité, ils construisent parfois des palais (Janicule) et des villes (Jab et Rachet), mais préfèrent vivre dans les grottes des montagnes (de 2482 à 2544 de la création = 2718 à 2656 a.C.n.)

* Moeurs primitives des gens d'Europe par rapport à ceux d'Asie et d'Afrique - Rareté des informations sur cette période - Autres successeurs de Japhet (ans 2865 à 3054 de la création = 2335 à 2146 a.C.n.)

*Passage au comput d'Abraham : Naissance d'Abraham, fils de Tharé, un Africain venu s'établir à Ur en Chaldée (an 3184 de la création = 2016 a.C.n.) - Suite de la succession de Japhet (ans 3054 à 3327 de la création = 2235 à 1873 a.C.n.)

 

****

 

Rachem, fils de Japhet, revenu dans une Europe libérée des serpents, fonde des installations dans la région de la future Rome - Il dirige le pays, puis est remplacé par ses descendants, fils, petits-fils, neveux, etc., qui gouvernent généralement par couple - Adeptes de paix et de simplicité, ils construisent parfois des palais (Janicule) et des villes (Jab et Rachet), mais ils préfèrent vivre dans les grottes des montagnes (ans 2482 à 2544 de la création = 2718 à 2656 a.C.n.)

 

[p. 9] [Rachem, le fis Japhet, vint habiteir en Europ, en Ytalie où Romme siet] En chesti an meismes revient Rachem, le fis Japhet, en Europe par le commandement de Dieu, qui li envoiat certain signe, par lequeile ilh fist vuidier de son pays tous les serpens, et s'en alerent en Orient. Se prisent puis ches serpens habitation en la thour de Babel, c'on nommoit adont la thour de confusion. Chis Rachem fist mult de habitation en Europ, en la partie c'on nomme Ytalie, où Romme siet ; et governat ses gens LXII ans, et puis morut, sor l'an del origination de monde IIm Vc et XLIIII, qui fut li an de son eaige IXxx et VIII ans.

[p. 9] [Rachem, le fils de Japhet, vient habiter en Europe, en Italie, sur le site de Rome] En cette même année, Rachem, fils de Japhet, revint en Europe, sur ordre de Dieu. Celui-ci lui avait envoyé un signal clair, en vidant son pays de tous les serpents qui s'en allèrent en Orient pour s'installer finalement dans la tour de Babel, qu'on nommait alors la tour de confusion. Ce Rachem fonda beaucoup d'installations en Europe, dans la région qu'on appelle Italie, où se trouve Rome. Après avoir dirigé son peuple soixante-deux ans, il mourut en l'an 2544 de la création, âgé de cent quatre-vingt-huit ans.

[Apres vinrent en Europ le fis Rachem et plusieurs altres] Apres la mort Rachem, vient Janus son fis, et Janus li fis Jabam, son cusin, en Europ ; et acceptarent le gubernation de peuple Rachem por le besongne et necessiteit que li peuple en avoit, qui encor astoit asseis petis. Et regnarent ensemble ches dois cusiens, com soverains de peuple, par l'espause de XCVII ans ; et puis morurent à unc seul jour, l'an de monde IIm VIc et XLI an, quy fut li an del eaige Janus, le fis Jabam, IIc et XLI an, et del eaige Janus, le fis Rachem, IIc et VIII ans. Ches dois cusiens fondarent unc palais en leur regne, lequeile ilh nommarent Janyculum ; et en droit lieu de chis palays siet ors li engliese Sains-Johan al Janycul.

[Dans la suite, le fils de Rachem et beaucoup d'autres viennent en Europe] Après la mort de Rachem arrivèrent en Europe Janus, son fils, et Janus, le fils de son cousin Jabam. Ils acceptèrent la direction du peuple de Rachem, chose bien nécessaire, ce peuple étant encore très peu nombreux. Les deux cousins régnèrent ensemble en souverains quatre-vingt dix-sept ans, et moururent le même jour, en l'an 2641 de l'origine du monde, Janus, fils de Jabam, à l'âge de deux cent quarante et un ans, Janus, fils de Rachem, à l'âge de deux cent et huit ans. Tous deux avaient fondé dans leur royaume un palais, nommé Janicule. À l'endroit exact de ce palais se trouve maintenant l'église Saint-Jean en Janicule.

[Des II governeurs de Europ] Apres le mort des dois dis Janus, furent gubernateurs de peuple de Europ Phalec, li fis Janus fil Jabam, et awec li Mathiabam, fil Janus le fil Rachem, par l'espause de XCII ans ; puis morut Mathiabam sor l'an del creation de monde IIm VIIc et XXXIII ; si regnat son fis Rachen awec Phalec deseurdit LXXIII ans. Adont morut Phalec ; si regnat son fis Jaban awec Rachen deseurdit LIX ans ; et furent mult simples. Ches dois governeurs edifiont à leurs temps II vilhes qui furent nommeis Jab et Rachet ; et fisent mult de grandes boymes dedens les grandes montagnes, en queiles ilh habitont plus volentiers qu'en leurs edefisses et vilhes.

[Les deux gouverneurs de l'Europe] Après la mort des deux Janus, le peuple d'Europe fut gouverné par Phalec, fils de Janus, petit-fils de Jabam, et par Mathiabam, fils de Janus, petit-fils fils de Rachem, et cela durant quatre-vingt-douze ans. Puis Mathiabam mourut en l'an 2733 de la création, et son fils Rachem régna cent soixante-treize ans avec Phalec. Lorsqu'à son tour Phalec mourut, son fils Jabam régna cinquante-neuf ans avec Rachem. Ces deux gouverneurs, gens très simples, avaient construit deux villes, Jab et Rachet. Ils avaient aussi aménagé dans les montagnes des grottes vastes et nombreuses, qu'ils occupaient plus volontiers que leurs constructions et leurs villes.

 

Moeurs primitives des gens d'Europe par rapport à ceux d'Asie et d'Afrique - Rareté des informations sur cette période - Autres successeurs de Japhet (ans 2865 à 3054 de la création = 2335 à 2146 a.C.n.)

 

[p. 10] [Coment cheaux de Europ estoient mult simples gens, et ches d’Asie et Affrique astoient felles et orgulheux] A cel temps astoient si simples les gens qui regnoient en Europ, qu'ilh soy maintenoient com biestes. Mais cheaux d'Affrique et d'Asie, qui estoient yssus de Cam, astoient tres-subtils, felles et orgulleux. Et cheaux qui estoient issus de Sem, estoient plains de grant sanctité et proidhons.

[p. 10] [En Europe les habitants sont des gens très simples ; ceux d'Afrique et d'Asie sont fourbes et orgueilleux] En ce temps-là, les gens qui vivaient en Europe étaient si simples qu'ils vivaient comme des bêtes. Les habitants d'Asie et d'Afrique, issus de Cham, étaient très subtils, fourbes et orgueilleux. Les descendants de Sem étaient pleins d'une grande sainteté et étaient des hommes sages.

Apres, sor l'an del origination de monde IIm VIIIc et LXV, morut Rachem ; si regnat son fis Japhet awec Jabam deseurdit XCIII ans. Puis morut Jabam sor l'an IIm IXc et LVIII ; si regnat son fis Janon awec Japhet deseurdit XXXIII ans.

Dans la suite, en l'an 2865 de l'origine du monde, mourut Rachem ; son fils Japhet régna quatre-vingt-treize ans avec Jabam. Puis Jabam mourut en l'an 2958 ; son fils Janon régna trente-trois ans avec Japhet.

Item, vos deveis savoir que ches governeurs avoient pluseurs enfans, fis et filhes, desqueiles li regne multipliat fortement ; se ne faisons d'eaux nulle mension, portant que toudis regnoit li anneis fis ; et se ne savons les nommes d'eaux, si nos en covient abstenir.Et se vos disons que nos ne racomptons nuls fais qu'ilh fesissent adont, car ilhs ne fasoient nuls, et viskoient simplement si com biestes, en mangnant rachines et herbes, et poymes savaiges, et teils viandes.

Vous devez aussi savoir que ces gouverneurs avaient de nombreux enfants, fils et filles, ce qui fit que la population se multiplia fortement dans le royaume. Nous n'en faisons nulle mention, le fils aîné étant toujours le roi. Et ne connaissant pas leurs noms, nous devons nous abstenir. Nous vous disons aussi que nous ne racontons rien de ce qu'ils auraient fait alors, car ils ne faisaient rien. Ils vivaient simplement comme des animaux, en mangeant des racines et des herbes, des fruits et des viandes sauvages.

Item, sor l'an del monde IIm IXc IIIIxx et XI morut Japhet ; si regnat son fis Matiphalet awec Janon deseurdit LXIII ans.

En l'an du monde 2991 mourut Japhet ; son fils Mathiphalet régna soixante-trois ans avec Janon.

 

Passage au comput d'Abraham : Naissance d'Abraham, fils de Tharé, un Africain venu s'établir à Ur en Chaldée (an 3184 de la création = 2016 a.C.n.) - Suite de la succession de Japhet (ans 3054 à 3327 de la création = 2235 à 1873 a.C.n.)

 

[p. 10] [De Tharé, le père Abraham] A cel temps regnoit en Affrique Tharé, le pere Abraham, le patriarche.

[p. 10] [Tharé, le père Abraham] En ce temps-là, vivait en Afrique Tharé, père d'Abraham, le patriarche.

Item, l'an de monde IIIm et LIIII morut Janon ; si regnat Janon, son fis, awec ledit Mathiphalet LXXIX ans.

En l'an 3054 du monde mourut Janon ; son fils Janon régna soixante-dix-neuf ans avec Mathiphalet.

[Tharé vint demoreir en la terre de Caldée] En cel an meismes vient Tharé demoreir en la terre de Caldée, en une citeit c'on nommoit Hur, qui est à dire en franchois Feu. Item, l'an IIIm C et XXXIIII morut Matiphalet, si regnat son fis Sem IIIIxx et II ans.

[Tharé vient demeurer en Chaldée] Cette même année, Tharé vint demeurer en terre de Chaldée, dans une cité appelée Ur, ce qui signifie en français 'Feu'. Et en l'année 3134, Mathiphalet mourut, et son fils Sem régna quatre-vingt-deux ans.

[De Abraham quant ilh fut neis] Et al cinquanteime année del regnation ledit Sem, fut neis Abraham, li fis Tharé. A laqueile nativiteit nos prenderons nos dautes d'ors en avant.

[Date de la naissance d'Abraham] Durant la cinquantième année du règne de Sem naquit Abraham, fils de Tharé. Dorénavant, c'est sur cette naissance que nous baserons nos dates.

 Item, l'an del nativiteit Abraham XXXII, morut Janon deseurdit ; si regnat son fis Jabam awec Sem XLIX ans, puis morut ; si regnat son fis Heber awec ledit Jabam LXII ans.

En l'an 32 de la naissance d'Abraham [1984 a.C.n.] mourut Janon cité ci-dessus ; son fils Jabam régna avec Sem quarante-neuf ans, puis mourut ; son fils Héber régna soixante-deux ans avec ce Jabam.

 

 


 

 B. EN Asie : Ninus - Sémiramis - CYRUS [Myreur, p. 10b-13a]

 

Ans 32-49 d'Abraham = 1983-1966 a.C.n.

 

 

Introduction  [texte]

L'intérêt du chroniqueur passe maintenant à l'histoire orientale (Ninus, Ninive, Sémiramis, Babylone), pas seulement pour elle-même mais aussi ‒ oserait-on dire surtout ? ‒ parce qu'elle lui permet d'introduire un sujet qui lui tient à coeur et qui est tout à fait occidental, l'histoire de Trèves. Plus haut, dans notre introduction aux p. 4 à 9, nous avons déjà fait allusion à l'intérêt de Jean d'Outremeuse pour Trèves et à l'importance de la Gesta Treverorum parmi ses sources. La valorisation de Trèves fait partie de son programme historiographique. Mais pour mettre Trèves en valeur, il n'hésite pas à remonter très haut, plaçant les origines lointaines de Trèves en Asie.

Il est d'abord question du mythique Ninus, roi d'Assyrie et grand conquérant, qui fonde Ninive, écrase le roi d'Asie et en épouse la fille, Sémiramis. Après la mort au combat de son époux, cette reine légendaire gouverne seule pendant 42 ans, faisant à son tour nombre de conquêtes et fondant la Grande Babylone. Son rôle dans l'histoire de Trèves est important, quoique indirect. En effet, dans l'entourage de la reine se trouvaient un fils, Ninus, qu'elle avait eu de son mari, et un beau-fils, Trébéris, né de son mari et de la première épouse de celui-ci. Lorgnant sur le pouvoir, ce Trébéris faisait à sa belle-mère des avances matrimoniales que Sémiramis se devait de repousser pour protéger l'héritage de son fils. Elle exila Trébéris, qui partit d'abord faire des conquêtes en Afrique.

Trébéris reviendra en Europe, où il aura à jouer son rôle dans la fondation de Trèves. Mais avant d'aborder ce point, le chroniqueur fait quelques observations périphériques, qui risquent d'égarer quelque peu le lecteur.

L'une mentionne explicitement le thème médiéval très répandu des « quatre royaumes ». La Babylone de Sémiramis, écrit-il, était le premier des quatre grands royaumes du monde, avant celui de Carthage, celui de la Macédoine et celui de Rome. Le chroniqueur dit très peu de choses sur Carthage et sur la Macédoine ; il s'étend un peu plus sur Rome, mentionnant toutefois, dans le contexte d'une citation d'Orose, le personnage de Procas, aïeul de Romulus, premier roi d'Italie, dont il parlera plus loin (p. 48 et 49). C'est une anticipation. Comme est également une anticipation, l'évocation de Cyrus, amenée par le fait que -- beaucoup plus tard -- ce roi s'emparera de Babylone (p. 23b ; cfr aussi p. 92 et 94).

Ces associations d'idées, ces projections, tantôt vers l'avant, tantôt vers l'arrière, qui ne sont pas rares chez Jean, rendent parfois son récit un peu difficile à suivre. Mais sur ces points (Ninus, Sémiramis, les « quatre royaumes », la mention d'Orose, Procas, Cyrus, Ababuc, Esdras et Zacharie), Jean pourrait fort bien avoir suivi Martin (p. 398, éd. Weiland). Mais ce dernier ne parlait pas d'une fondation de Trèves par un beau-fils de Sémiramis. Ce motif a probablement été emprunté par Jean à la Gesta Treverorum.

Sur la prise de Babylone aussi, et surtout sur l'épisode du fleuve tumultueux et dangereux transformé en une foule de petites rivières sans importance, Jean a plus que probablement utilisé Martin d'Opava (p. 398, éd. Weiland) en lui empruntant ses références à Orose. C'est une habitude du chroniqueur liégeois : il recopie le texte de sa source directe, sans la citer mais en lui empruntant ses références, qu'il ne vérifie évidemment pas. S'il l'avait fait, il aurait constaté qu'Orose (II, 6, 2-6), racontant l'expédition de Cyrus contre Babylone, appliquait la transformation à deux fleuves, d'abord au Gyndès, puis à l'Euphrate plus important encore.

La source de cette anecdote remonte probablement à Hérodote (Histoires, I, 202), lequel, racontant l'expédition de Cyrus contre les Massagètes dans la région de la mer Caspienne, rappelait, sans autres précisions et dans un parallèle tracé avec les 40 embouchures de l'Araxe, que Cyrus « avait coupé le Gyndès en trois cent soixante canaux ». Pour M.-P. Arnaud-Lindet, l'éditrice d'Orose, ad locum, « Hérodote, rapidement utilisé et mal compris semble bien être la source principale d'Orose ». Mais que penser de cette mention d'Hérodote ? Il semble difficile d'y voir un fait historique.

 

****

 

Sommaire

* Ninus, roi d'Assyrie, fonde Ninive - Inventeur des batailles et de la guerre, très grand conquérant, Ninus s'empare notamment de l'Asie - Il épouse Sémiramis, la fille du roi Ténébrus, son ennemi vaincu - Sémiramis succède à son mari - Elle règne pendant quarante-deux ans, fonde de nombreuses cités et se signale par la construction de la Grande Babylone, fusion de la Ninive de Ninus et de la première Babylone de Nemrod - La Grande Babylone devient la capitale du royaume d'Asie (vers l'an 32 d'Abraham = 1983 a.C.n.)

Sémiramis, pour assurer le trône à son jeune fils Ninus, repousse les avances matrimoniales de son beau-fils Trébéris, fils de son mari et de Trébétas l'ancienne reine de Chaldée - Ce Trébéris, chassé par Sémiramis, part faire des conquêtes en Afrique

* La Grande Babylone, création de Sémiramis, est le premier des quatre grands royaumes du monde, avant Carthage fondée par Didon, avant la Macédoine d'Alexandre le Grand et avant Rome, fondée par Romulus - Procas, selon Orose, est l'aïeul de Romulus et le premier roi d'Italie

Anticipation chronologique imprécise : Cyrus, roi des Mèdes, détourne le cours de l'Euphrate et s'empare de Babylone

* Sémiramis conquiert et dévaste la Perse (an 49 d'Abraham = 1966 a.C.n.)

 

****

 

 Ninus, roi d'Assyrie, fonde Ninive - Inventeur des batailles et de la guerre, très grand conquérant, Ninus s'empare notamment de l'Asie - Il épouse Sémiramis, la fille du roi Ténébrus, son ennemi vaincu - Sémiramis succède à son mari - Elle règne pendant quarante-deux ans, fonde de nombreuses cités et se signale par la construction de la Grande Babylone, fusion de la Ninive de Ninus et de la première Babylone de Nemrod - La Grande Babylone devient la capitale du royaume d'Asie (vers l'an 32 d'Abraham = 1983 a.C.n.)

 

[p. 10b] [De roy Nynus qui fondat Nynyve] A cel temps dont je parolle astoit roy de Asserie Nynus, liqueis fondat en sa terre marchissant à la thour de Babel une mult belle citeit, qui fut ly plus grant de monde ; et le nomat solonc son propre nom Nynyve.

[p. 10b] [Le roi Ninus fonde Ninive] À l'époque dont je parle, Ninus était roi d'Assyrie ; il fonda sur son territoire tout près de la tour de Babel, une très belle cité, qui devint la plus grande du monde et qu'il appela Ninive d'après son nom.

[Coment li roy Nynus conquestat Asie, et en fut ly promier roy] Mains Tenebrous de Asie commenchat guerre al encontre de ly, sy orent batalhe en laqueile li roy Tenebrous fut mors, et ses gens desconfites. Et adont entrat li roy Nynus en Asie, et le conquestat ; et prist à femme Semiramonde, la filhe le roy Tenebrous.

[Le roi Ninus conquiert l'Asie et en est le premier roi] Mais Ténébrus d'Asie commença à guerroyer contre lui. Une bataille eut lieu, au cours de laquelle Ténébrus mourut et ses troupes furent défaites. Alors le roi Ninus pénétra en Asie et en fit la conquête ; il prit pour femme Sémiramis, la fille du roi.

[Ly roy Nynus trovat promier les fais de guerres et batalhes] Item, chi roy Nynus fut mult valhans, [p. 11] et fut ly promier roy qui fut en Asserie ; et fut si subtils que ilh trovat les batalhes et les guerres, qui depuis ne fallirent. Et devant luy estoient toutes les gens en paize par universe monde.

[Le roi Ninus invente le premier les guerres et les batailles] Ce roi Ninus était un homme très vaillant [p. 11] ; il fut le premier roi d'Assyrie et se révéla très habile, ayant inventé les guerres et les batailles, qui depuis lors ne cessèrent jamais. Avant lui, tous les humains vivaient en paix dans le monde entier.

[Des fais Semyramonde royne, la femme le roy Nynus] Item, l'an Abraham XXXIIII, commenchat la royne Semiramonde à edifyer une citeit de la grande thour Babel à l'autre costeit vers Orient, et vers la citeit de Nynyve, que li roy Nynus avoit jadit fondeit ; et astoit li plus grande de monde. Et prist la royne le fachon des murs, et le fist venir toute à une citeit awec le promier Babylone que Nemprot avoit fondée, si com j'ay dit desus, de teil haulteche, de teile espesse de murs : mains el demorat à parfaire, car li roy Nynus, son maris, morut le promier an qu'elle fut commenchié.

[Les réalisations de Sémiramis, épouse du roi Ninus] En l'an 34 d'Abraham, la reine Sémiramis commença à construire une cité, depuis la grande tour de Babel, de l'autre côté, vers l'Orient, en direction de Ninive fondée par le roi Ninus ; c'était la cité la plus grande du monde. La reine imita les murs de Ninive et réalisa une seule cité avec la première Babylone fondée par Nemrod, comme je l'ai dit plus haut (p. 8), avec des murs de même hauteur et de même épaisseur. Mais cette cité resta inachevée, car le roi Ninus, son époux, mourut la première année des travaux.

Si regnat apres luy sa femme, la royne Semyramonde, XLII ans, et fondat dedens Aisie, dedens cheli terme, XXXIII citeis, dont la promier fut la grant Babylone deseurdit ; et adont fist-elle de cel chief del royalme de Asie.

 Sa femme, la reine Sémiramis, régna après lui quarante-deux ans, pendant lesquels elle fonda en Asie trente-trois cités, dont la première fut la grande Babylone précitée ; alors elle en fit la capitale du royaume d'Asie.

[Coment ly roy Nynus morut] Ors est raison que je vos die comment ly roy Nynus morut. Je vos dis que li roy Nynus fut li plus noble roy de monde et li plus valhant ; se guerriat tout sa vie ses voisiens, lonche et pres, et fist-ilh tant que d'Asie fut-ilh roy et sires soverains. Ilh conquist le roy Tenebroux et son pays, qui estoit roy d'Asie, si com nos avons dit desus. Apres ilh conquist Zoroastes, le roy de Batrianoir, qui estoit I gran agoians, et estoit uns enchanteur : ilh l’ochist et conquist son pays. Et conquist tous les pays de la Roge mere al costeit vers medis jusques vers septentrion, à la citeit de Pentecuye que ilh asseit, et à derain le trahit uns albastrier de cel citeit une saiete, si l'ochist ; et enssi fut mors ly roy Nynus.

[Comment meurt le roi Ninus] Maintenant il convient que je vous dise comment mourut le roi Ninus. Ce fut le roi le plus noble et le plus vaillant du monde : sa vie durant, il fut en guerre avec ses voisins, lointains ou proches, et réussit à devenir le roi et le seigneur souverain d'Asie. Il conquit la terre du roi Ténébrus, qui régnait sur l'Asie, comme nous l'avons dit plus haut (p. 10). Après il vainquit Zoroastre, le roi de la Bactriane, un géant et un enchanteur : il le tua et conquit son pays. Il fit aussi la conquête de tous les pays qui bordent la mer Rouge, vers le sud et vers le nord jusqu'à la ville de Pentecuye, qu'il prit d'assaut ; finalement un arbalétrier de cette cité lui lança une flèche et le tua. Ainsi mourut Ninus.

 

Sémiramis, pour assurer le trône à son jeune fils Ninus, repousse les avances matrimoniales de son beau-fils Trébéris, fils de Ninus et de Trébétas, l'ancienne reine de Chaldée - Ce Trébéris, chassé par Sémiramis, part faire des conquêtes en Afrique

 

[p. 11] [De Semyramonde] La royne Semyramonde estoit mult valhant damme, et en armes mult bonne ; si maintient XLII ans les armes ; et chu entreprist-elle por Nynus, son fis, qu'elle avoit del roy Nynus, qui encor estoit jovenes enfens de unc an et demy. Se li voloit gardeir son pays ; car li roy Nynus avoit I aultre fis de sa promier femme, la royne de Caldée, qui estoit nommée Trebetas, et li fis estoit nommeit Treberis.

[p. 11] [Sémiramis] La reine Sémiramis était une femme très vaillante qui excellait au maniement des armes. Elle combattit durant quarante-deux ans, pour Ninus, le fils qu'elle avait eu du roi Ninus, alors encore un tout jeune enfant d'un an et demi. C'est pour lui qu'elle voulait garder le pays. En effet, le roi Ninus avait un autre fils, de sa première femme, la reine de Chaldée, nommée Trébétas ; ce fils avait pour nom Trébéris.

[Coment Treberis conquestat mult de pays] Chis Treberis vot prendre à femme la royne Semyramonde, sa mareste, mains el le refusat et l'encachat de son pays ; et ilh s'en alat, car ilh estoit mult bon chevalier ; si conquist mult de pays en Affrique, où ilh alat par forche d'armes, luy et ses gens de Caldée, [p. 12] enssi que faisoit ly roy Nynus.

[Trébéris conquiert de nombreux pays] Ce Trébéris voulut prendre pour épouse la reine Sémiramis, sa marâtre, mais elle le repoussa et le chassa de son pays. Il s'en alla, car il était un excellent chevalier et il conquit de nombreux pays en Afrique où il se rendit fortement armé avec ses gens de Chaldée, [p. 12] comme le faisait son père le roi Ninus.

 

La Grande Babylone, création de Sémiramis, est le premier des quatre grands royaumes du monde, avant Carthage fondée par Didon, avant la Macédoine d'Alexandre le Grand et avant Rome, fondée par Romulus - Procas, selon Orose, est l'aïeul de Romulus et le premier roi d'Italie

 

[p. 12] [De Semyramonde la royne] [Babylone fut le promier royalme des IIII grant royalme de monde, la IIe Cartage, en Afrique, la IIIe Machedone, le IIIIe Romme] Et li royne Semyramonde, qui adont (regnoit), edifioit citeis tout son vivant ; et la plus grant fut Babylone, qu'elle adjondit à l'autre citeit de Babylone et à la thour de Babel, si com nous avons dit par desus, et en fist chief de tout le royalme d'Asie ; et prent son edifisse le royalme de Babylone, qui fut li promirs des quattres grandes royalmes de monde, dont Josephus et Orosius parlent.

[p. 12] [La reine Sémiramis] [Babylone est le premier des quatre grands royaumes du monde ; le deuxième est Carthage en Afrique, le troisième la Macédoine, le quatrième Rome] La reine Sémiramis, qui régnait alors, édifia des cités toute sa vie ; la plus grande fut Babylone, qu'elle adjoignit à l'autre Babylone et à la tour de Babel, comme nous l'avons dit ci-dessus (p. 11). Elle en fit la capitale de tout le royaume d'Asie. Le royaume de Babylone fut son oeuvre. Il fut le premier des quatre grands royaumes du monde, dont parlent Josèphe et Orose (II, 1-2).

Et la seconde fut Cartaige, que la royne Dydo fondat en Affrique ; la tierche fut la royalme de Machedoine, vers septentrion, que Alixandre le roy commenchat ; et le grant Romme, vers occident, que Romulus commenchat, qui en fut le primier roy. Des queiles IIII royalmes ly promiers et li derain sont les plus grandes et plus poisantes, et les dois moiens sont les plus petites.

 Le second royaume fut Carthage, fondé en Afrique par la reine Didon ; le troisième fut le royaume de Macédoine, vers le nord, commencé par le roi Alexandre ; et, vers l'ouest, le grand royaume de Rome, commencé par Romulus, qui en fut le premier roi. De ces quatre royaumes, le premier et le dernier sont les plus grands et les plus puissants, tandis que les intermédiaires sont les plus petits.

[Procha fut ly promier roy d’Ytalie] Mains Orosius dist que Romme prist son nom à roy Procha, qui fut ayons Romulus ; et fut li promier roy d'Ytalie, enssi que nos deviserons chi-apres ; jà soiche que chu n'avenist dedens granment de temps apres chu dont nos parlons, nientmains, puisque nos astons à la matere, si en parlerons maintenant, si qu'ilh soit mies et parfaitement entendue.

[Procas est le premier roi d’Italie] Cependant, Orose (II, 2) dit que Rome détint son nom du roi Procas, l'aïeul de Romulus : il fut le premier roi d'Italie, comme nous le dirons plus loin (p. 48-49). Bien sûr, cet événement eut lieu bien longtemps après ce dont nous parlons, mais, nous signalons la chose dès maintenant, pour qu'elle soit mieux et parfaitement comprise.

 

Anticipation chronologique imprécise : Cyrus, roi des Mèdes, détourne le cours de l'Euphrate et s'empare de Babylone

 

[p. 12] [De roy Cyrus - Des prophetes Esdras et Zacharie] Sachiés que apres chu longtemps oit I roy en Mede, qui fut nommeis Cyrus, ch'est à dire Chires, qui regnat al temps Esdre et Zacharie, les prophetes, qui entrat en Orient ; si conquestat grant partie d'Asie, et vient jusques à la thour de Babel et la citeit de Babylone, qui estoit la plus belle de toutes les aultres.

[p. 12] [Le roi Cyrus - Les prophètes Esdras et Zacharie] Sachez que longtemps après cela régna en Médie un roi nommé Cyrus - ce qui équivaut à Chires - ; contemporain des prophètes Esdras et Zacharie, il pénétra en Orient, conquit une grande partie de l'Asie et arriva jusqu'à la tour de Babel et jusqu'à la ville de Babylone, qui était la plus belle de toutes les villes.

[Coment ly roy Cyrus depart le flus d’Effrates en IIIIc et LX fluis]Mains ly flus d'Efrates, qui estoit grans et parfons, li fist mult d'encombrier, et maiement I sien chevalier, que ons disait estre li plus beal, fors, hardis et victorieux de tout son oist, entrat en l'aiwe, se quidat passeir, si fut del aywe sorpris, si qu'ilh noyat li et son cheval, dont ly roy fut yreis : si vowat à ses Dieux que, por la venganche de son chevalier, ilh metteroit le flu en teile point que une femme le passerait à piet, sens avoir del aywe oultres les genos. Et tout en teil maniere le fist-ilh, car ilh fist faire par les champs IIIIc et LX grant voies et chavée, parmy lesqueiles li flus yssoit de ses droites metes natureis ; et soy partit en diverses chemiens, et laisat la voie qui le conduisoit parmy la citeit, qui privée fut de son flu.

[Le roi Cyrus sépare l'Euphrate en quatre cent soixante petites rivières] Mais l'Euphrate, fleuve large et profond, lui causa beaucoup d'embarras, et notamment celui-ci : un de ses chevaliers, réputé le plus beau, le plus fort, le plus audacieux et le plus valeureux de toute son armée, entra dans l'eau, croyant pouvoir la traverser sans difficulté, mais il fut surpris et se noya avec sa monture. Cyrus, très irrité, promit à ses dieux de venger la mort du chevalier, et fit des aménagements qui permirent à une femme de traverser le fleuve, sans que l'eau atteigne ses genoux. Voici comment il réalisa tout cela : il fit tracer à travers les champs quatre cent soixante rivières et canaux, par où le fleuve quitta son lit naturel et s'écoula, délaissant la voie qui le conduisait dans la cité, ainsi privée de son fleuve.

[p. 13] [Coment la citeit de Babylone fut gangnie par le roy Cyrus] Et adont entrat en la citeit par chist voie meismes ly roy Cyrus et son oist : et le prist et ochist le roy. Si en fut roy XXXIIII ans. En teile maniere et al temps que je dis fut gangnié la citeit de Babylone la superiour. Et adont fut accomplie la prophetie Abacuc, le prophete, enssi que nos vos dirons chi-apres le daute quant chu avient ; mains or m'en taray, et dirons avant de nostre droit mateire.

[p. 13] [La cité de Babylone est prise par le roi Cyrus] C'est précisément par cette route que Cyrus et son armée entrèrent dans la cité. Cyrus s'en empara, tua le roi et y régna durant trente-quatre ans. Ainsi fut conquise, à l'époque que je signale, la cité de Babylone la Grande, et fut accomplie la prophétie d'Abacuc le prophète, mais je vous en donnerai plus tard la date quand ce sera le moment (p. 23b). Maintenant je vais me taire, et revenir à ma véritable matière.

 

 Sémiramis conquiert et dévaste la Perse (an 49 d'Abraham = 1966 a.C.n.)

 

[p. 13] [Coment la royne Semyramonde desconfist le roy de Persie et destruit sa terre] Revenant à nostre droit mateire, dist li conte que, sor l'an del nativiteit Abraham XLIX, astoit la royne Semyramonde, qui demoroit en la grant citeit de Babylone dont nos parlons, en grant estat, assemblat grans gens et chevalchat sor le roy de Persie ; et oit batalhe à luy, et le desconfist. Si destruit sa terre, et ochist ses hommes ; et ne s'en partit en XIII mois, tant que tout l'oit conquesteit.

[p. 13] [La reine Sémiramis défait le roi de Perse et dévaste son pays] Revenant à notre sujet, le récit1 précise qu'en l'an 49 de la nativité d'Abraham, la reine Sémiramis, résidant dans la grande cité de Babylone dont nous parlons, rassembla en grand apparat nombre de ses gens et chevaucha contre le roi de Perse. Elle lui livra bataille et le vainquit. Elle dévasta son territoire, tua ses hommes et ne quitta pas les lieux pendant treize mois, le temps de terminer la conquête.

 

1 Il est difficile de dire quelle est exactement cette source.

 


 

 

C. AUTOUR DE Trèves [Myreur, p. 13b-17a]

 

Ans 49-240 d'Abraham = 1966-1775 a.C.n.

 

 

Introduction  [texte]

Après les développements précédents qui apparaissent comme des digressions, Jean revient à son sujet. En effet, à l'exception de quelques autres notices sans rapport direct avec cette ville (notamment sur Héber [p. 10], un des gouverneurs de l'Italie, sur les Égyptiens et sur la Chaldée), l'essentiel de l'exposé est consacré à Trèves, à sa fondation, à sa description et à son histoire.

Fondée en Allemagne sur la Moselle, par Trébéris, le fils de Ninus, arrivé d'Afrique en Europe, la ville est développée par le fils du fondateur, Héro, qui en fit la capitale de l'Europe, introduisit le culte des dieux païens et fut le premier roi à régner en Europe. Il avait un frère appelé lui aussi Trébéris. Le chroniqueur présente avec beaucoup de détails la cité : l'enceinte et les portes, les temples et les idoles, le pont, le Capitole et d'autres réalisations, dont la gestion de l'eau dans la ville.

Dans cette section, qui vise à la valorisation de Trèves, Jean a très largement utilisé la Gesta Treverorum (« Geste des Trévires »), dont il a déjà été question à plusieurs reprises. Cette description annonce celle de Tongres (p. 188-190) et celle, beaucoup plus détaillée encore, de Rome (p. 58-73). On reste toutefois dans la même zone géographique. Et puisque nous parlons de valorisations et du programme historiographique de Jean, signalons que la Gaule aussi, en tant que telle, bénéficie dans tout le récit de Jean d'un intérêt particulier. Elle est d'ailleurs présentée très souvent comme plus importante et plus puissante que Rome. Mais on y reviendra. 

 Notons la digression chronologique à propos de la date de la mort d'Héber (p. 15). Pareil système de concordances (une accumulation de datations utilisant des computs différents) sert généralement à souligner l'importance d'un événement (cfr l'exemple, p. 58, de la fondation de Rome). Cela ne semble pourtant pas être le cas ici, Héber n'étant qu'un des gouverneurs de l'ancienne Italie.

****

Sommaire

Trébéris, fils de Ninus, arrive d'Afrique en Europe, encore inhabitée, mise à part l'Italie - Il fonde une ville en Allemagne, sur la Moselle, et lui donne son nom : Trèves (an 57 d'Abraham = 1958 a.C.n.),

Héro, fils de Trébéris, fait de Trèves la capitale de l'Europe et introduit le culte des dieux païens - Digression sur le frère de Héro, appelé Trébéris, et sur sa famille (ans 63-110 d'Abraham = 1952-1905 a.C.n.)

Varia et datations diverses : en Italie, Héber fonde Hébruel - Le roi Crète de Chaldée est le premier adorateur de Jupiter, comme le fut le seigneur de Trèves - Les Égyptiens ont leur premier roi - Presque tous les rois d'Asie et tous les rois d'Europe sont issus de Japhet - Les prophètes, patriarches et rois de Judée sont issus de Sem, et Ninus d'Assyrie est issu de Nemrod (an 146 d'Abraham = 1869 a.C.n.)

Retour en arrière : la cité de Trèves et Trébéris, premier roi de toute l'Europe (an 176 d'Abraham = 1839 a.C.n.)

Concordances chronologiques à propos de la mort d'Héber, un des gouverneurs d'Italie - Successions en Italie et en Chaldée - Création d'un royaume de Crète rattaché à celui de Chaldée (ans 222-223 d'Abraham = 1793-1792 a.C.n.)

Description de Trèves : l'enceinte et les portes (vers 240 d'Abraham = 1175 a.C.n.)

Suite de la description de Trèves : les temples et les idoles, en particulier Mercure et sa statue suspendue

Suite de la description de Trèves : le pont, le Capitole et d'autres réalisations, dont la gestion de l'eau dans la ville

 

****

 

Trébéris, fils de Ninus, arrive d'Afrique en Europe, encore inhabitée mise à part l'Italie - Il fonde une ville en Allemagne, sur la Moselle, et lui donne son nom : Trèves (an 57 d'Abraham = 1958 a.C.n.)

 

[p. 13b] [Coment Tyberis vint en Europ et visentat le pays où nullus ne demoreit] A cel temps conqueroit fortment Tyberis, le fis le roy Nynus deseurdit, parmy Affrique XVI ans tous plains ; puis s'avisat qu'ilh estoit mult riche, mains ilh s'en yroit à grans gen en Europ, por veioir le lieu inhabiteit. Car vos deveis savoir que Europ n'astoit en nulle part habiteit, forsque en Ytaile ; par tout Galle, c'on nome maintenant Franche, ne par tout la grant Bretange, Flandre, Brabant, ne Germaine, c'on nome maintenant Allemangne, n'avoit vilhes, citeis ne casteals, ne nulle habitation. Si vient là ès parties d'Allemangne, et allat visenteir les lieu qu'ilh y avoit mult beals.

[p. 13b] [Trébéris vient en Europe et visite le pays où personne n'habitait] À cette époque, Trébéris, le fils du roi Ninus cité plus haut (p. 11-12), fit force conquêtes en Afrique, et ce durant seize ans complets. Puis, s'avisant qu'il était très riche, il décida de gagner l'Europe accompagné d'une foule de gens pour visiter ce lieu inhabité. L'Europe, il faut le savoir, n'était habitée nulle part, sauf en Italie. Dans toute la Gaule, appelée maintenant France, et en Grande-Bretagne, en Flandre, en Brabant et en Germanie, appelée maintenant Allemagne, n'existaient ni villes, ni cités, ni castels, ni habitations. Trébéris arriva en Allemagne où il visita des endroits magnifiques.

[Coment Triveris fundat la citeit de Trive] Et entres les altres trovat I lieu, sus le Musel, une riviere qui coroit là. Et y avoit une plache et une vallée mult belle, qui estoit bien servie d'aiwe et de bois et de montangnes tout altour regardant. Si fut si sorpris d'amour à chis beal lieu, que ilh oit grant devotion de là habiteir ; et edifiat là une citeit mult belle, laqueile ilh nomma Trive apres son nom, sor l'an del nativiteit Abraham LVII ans. Et mist ens gens habiteir, qui astoient awec luy venus. Et estoit desquendut de la lignie Gomeir, le fis Japhet, le fis Noé. Et celle fut li promier edifiement qui fut fais en l'isle d'Europ, excepteit Ytaile ; et maintenant est nommée Trive en Allemangne.

[Trébéris fonde la cité de Trèves] Parmi d'autres, il trouva un endroit sur la Moselle, une rivière qui coulait à cet endroit. Il y avait une plage et une fort belle vallée, bien fournie en eau et tout entourée de bois et de montagnes. Il fut tellement séduit par cet endroit magnifique qu'il fit voeu d'y habiter. Il y construisit une cité très belle, qu'il nomma Trèves, d'après son propre nom. Cela se passait en l'an 57 de la nativité d'Abraham. Il y installa les gens venus avec lui. Il était un descendant de la lignée de Gomeir, le fils de Japhet, le fils de Noé. Ce fut la première construction édifiée en Europe, en dehors de l'Italie. Elle est maintenant appelée Trèves, en Allemagne.

 

Héro, fils de Trébéris, fait de Trèves la capitale de l'Europe et introduit le culte des dieux païens - Digression sur le frère de Héro, appelé Trébéris, et sur sa famille (ans 63-110 d'Abraham = 1952-1905 a.C.n.)

 

[Coment Hero fondat le promier alteit, et fist mult de chasteal et citeis par Europ] Chis Tyberis oit I fis qui fut nommeis Hero, qui succedat [p. 14] son peire en sa principaliteit et domination, quant ilh fut mors. Et fut beal hons et bons en armes, bien ressemblant son peire ; solonc l'orde des Zarasiens ou des paiens, chis Hero fut li promier qui fesist faire alteit et aoreir les dieux.

[Héro fonde le premier autel et construit beaucoup de châteaux et de cités en Europe] Ce Trébéris eut un fils appelé Héro, qui [p. 14] succéda à son père comme prince et seigneur. Bel homme, excellent dans le maniement d'armes et très ressemblant à son père, il fut le premier à faire dresser un autel pour y adorer les dieux, selon les usages des Sarrasins ou des païens.

[Chis Hero fist une ymage de pire que ses gens adoront promier comme Dieu - Coment Trive fut ly chief de tot Europ] Et fist faire une ymage de piere al forme de Belis, son ayon, le roy de Caldée ; et commenchont ses gens cel symulacre aoreir com Dieu. Et ilh escript chu en table de marbre, por donneir perpetuel memore de chu que li roy Nynus, la royne Semyramonde, Treberis et Hero avoient fait à leur temps, et comment ilh avoit fait de Trive le chief de tout l'isle d'Europ. Apres Hero regnat son fis, qui fut nommeis Anceritate ; chis fist alteis, où ilh fit aoreir Jupiter et Mars.

[Héro fait une statue de pierre que ses gens sont les premiers à adorer comme Dieu - Trèves fut la capitale de toute l'Europe] Héro fit faire une statue de pierre représentant Bélis, son aïeul, roi de Chaldée, et son peuple se mit à adorer ce simulacre comme un Dieu. Il inscrivit cela sur une table de marbre pour perpétuer la mémoire des exploits en leur temps du roi Ninus, de la reine Sémiramis, de Trébéris et de Héro lui-même, et pour rappeler comment il avait fait de Trèves la capitale de toute l'Europe. Après Héro, son fils, Ancéritate, lui succéda ; il érigea un autel, où il fit adorer Jupiter et Mars.

Chis Hero oit I frere qui oit nom Treberis ; et chis Treberis oit II fis : li unc oit à nom Trivas, et li altre Treberis. Chis Trivas fut sires de Treve ; se le nommat, solonc son nom, Trive, et puis morut sens heures. Si fut son frere Treberis sires ; se l'apelat Trive, solonc son nom ; sique c'est Trive en Allemangne. Chu ne fut pais fait si toist ; mains nos le vos avons conteit en ordre, por mies entendre.

Ce Héro avait un frère nommé Trébéris, lequel eut deux fils, l'un nommé Trivas et l'autre Trébéris. Trivas fut le seigneur de Trèves, qu'il nomma Trive d'après son nom, et il mourut sans héritiers. Son frère Trébéris devint le seigneur et donna son nom à la ville de Trive : c'est Trèves en Allemagne. Cela ne se passa pas à ce moment exact, mais nous l'avons mentionné ici pour être mieux compris.

Or revenray-je à ma mateire, c'est de Hero, qui fondat mult de belles citeis par Allemangne. Si commenchat l'an Abraham LXIII, et visquat jusques à l'an C et I, toudis edifians chasteals et citeis. Et fist unc gran paiis, et puis morut ; se regnat son fis deseurdis.

Je reviendrai à mon sujet, c'est-à-dire à Héro, fondateur de nombreuses et belles cités en Allemagne. Il commença en l'an 63 d'Abraham [1952 a.C.n.] et vécut jusqu'en l'an 110 [1905 a.C.n.], ne cessant d'édifier châteaux et cités. Il réalisa un grand pays. Son fils, cité plus haut, lui succéda.

 

Varia et datations diverses : en Italie, Héber fonde Hébruel - Le roi Crète de Chaldée est le premier adorateur de Jupiter, imité par le seigneur de Trèves - Les Égyptiens ont leur premier roi - Presque tous les rois d'Asie et tous les rois d'Europe sont issus de Japhet - Les prophètes, patriarches et rois de Judée sont issus de Sem, et Ninus d'Assyrie est issu de Nemrod (an 146 d'Abraham = 1869 a.C.n.)

 

[p. 14] Item, l'an Abraham C et XLVI, fondat Heber I citeit que ilh nommat solonc son nom Hebruel.

[p. 14] En l'an 146 d'Abraham, Héber2 fonda une cité, nommée Hébruel, d'après son nom.

[De Crete, le roy de Caldée, qui tou promier adorat Jupiter] Item, l'an Abraham XLIIII, XLV, XLVI et XLVII, avoit I roy en Caldée qui fut nommeis Crete, liqueis fondat une citeit en son regne, qu'il appellat Crete apres son nom. Et les trois altres années deseurdit XLV, XLVI et XLVII, fondat-ilh trois altres, et les parfist en temps apres. Et deveis savoir que chis roy Crete astoit yssus et desquendus par succession de la lignie Japhet, le fis Noé. Et fut ly promier par tout le monde qui adorat Jupiter, et apres le fist le sires de Trive, si com je ay dit [p. 15] desus. Item, l'an Abraham C et XLIX, fondat li dis roy Crete une citeit en son rengne, qu'il nommat Nause.

[Crète, roi de Chaldée, tout premier adorateur de Jupiter] Durant les années d'Abraham 144, 145, 146, et 1473, régnait en Chaldée un roi nommé Crète, qui fonda dans son royaume une cité, qu'il appela Crète, d'après son nom. Durant les années 145 à 1473, il fonda trois autres villes qu'il acheva plus tard. Il faut savoir que ce roi Crète était issu et descendait en droite ligne de la lignée de Japhet, le fils de Noé. Dans le monde entier, il fut le premier adorateur de Jupiter ; après lui le seigneur de Trèves le fut également, comme je l'ai dit [p. 15] ci-dessus (p. 14). En l'an 149 d'Abraham, le roi Crète fonda dans son royaume une cité qu'il nomma Nause (?).

[Les Égiptiens firent leur promier roy] A cel temps fisent cheaux d'Egipte leur promier roy, qui devant avoient esteit governeis par gubernateurs ou pasteurs.

[Les Égyptiens ont leur premier roi] À cette époque, les habitants d'Égypte, qui avant cela avaient été dirigés par des gouverneurs ou pasteurs, eurent leur premier roi.

[Coment plusieurs rois issirent de Japhet] Et deveis savoir que tous les roys de Mede, d'Egypte, de Caldée, de Perse, de Surie et de tout le monde, qui adont regnoient, fors cheli de Asserie, c'est de la grant Babylone, astoient tous yssus de la lignie Japhet, le fis Noé, dequeile oussi ches de Europ sont depuis yssus.

[De nombreux rois sont issus de Japhet] Il faut savoir que tous les rois de Médie, d'Égypte, de Chaldée, de Perse, de Syrie et du monde entier qui régnaient alors, sauf celui d'Assyrie, ou de la Grande Babylone, étaient tous issus de la lignée de Japhet, le fils de Noé, duquel descendent donc aussi tous les rois d'Europe.

[Coment de Sem issirent les patriarches et prophetes] De Sem yssirent les sains patriarches, et les prophetes et les rois de Judée, qui govrenont les Juys. Et ly roy Nynus d'Asserie, ch'est Assie, issit de Nemprot, enssi que j'ay dit desus.

[Les patriarches et les prophètes descendent de Sem] De Sem descendent les saints patriarches, les prophètes et les rois de Judée qui dirigent les Juifs. Le roi Ninus d'Assyrie, c'est-à-dire l'Asie, est issu de Nemrod, dont j'ai parlé plus haut (p. 6ss).

 

2 Cet Héber, fils de Jabam et gouverneur d'Italie (p. 10), est à distinguer d'un autre Héber, fils d'Arphaxat (p. 7-8).

3 Pour des raisons de cohérence chronologique à l'intérieur même de la notice, nous avons pensé devoir corriger le texte du manuscrit.

 

Retour en arrière : la cité de Trèves et Trébéris, premier roi de toute l'Europe (an 176 d'Abraham = 1839 a.C.n.)

 

[p. 15] [Encor de Trive] A cel temps, l'an del nativiteit Abraham CLXXVI ans, regnoit Treveris, à Trive en Allemangne. Si fondat unc chasteal mult fort ; si le nommat Trive, et la citeit qui fut promier, sicom nos avons dit, fut nommée Trive.

[p. 15] [Encore à propos de Trèves] À cette époque, en l'an 176 de la nativité d'Abraham, Trébéris régnait à Trèves, en Allemagne. Il y fonda un puissant château-fort, appelé Trive, et la cité, qui comme nous avons dit (p. 14), fut d'abord nommée Trive.

[Treveris qui fut le promier roy de tout Europ] Et apres Trive ostat son nom, et le fist nommeir Trives et soy fist coronneir roy le promier de Europ. Si avoient luy et ses ancesseurs tant fondeit de vilhes et de chasteals, qu'ilh avoit unc grant pays à governeir.

[Trébéris est le premier roi de toute l'Europe] Ensuite Trébéris enleva à Trive son nom, la fit appeler Trèves et se fit couronner roi, le premier en Europe. Lui et ses ancêtres avaient fondé tant de villes et de châteaux, qu'il avait un grand territoire à diriger.

 

Concordances chronologiques à propos de la mort d'Héber, un des gouverneurs d'Italie - Successions en Italie et en Chaldée - création d'un royaume de Crète rattaché à celui de Chaldée (ans 202-223 d'Abraham = 1813-1792 a.C.n.)

 

[p. 15] [Les dautes del temps passeit] Item, l'an Abraham IIc et II, qui fut l'an del nativiteit Ysaac, le fis Abraham, C et II, et ly an del nativiteit Jacob, le fis Ysaac, XLII, et ly an del creation de monde IIIm IIIc LXVIII, et l'an del delueve Noé MC et XXVI, morut Heber, li uns des gubernateurs de Ytale. Se regnat son fis Hercules awec Japhet deseurdit LXI an.

[p. 15] [Les dates du temps passé] En l'an 202 d'Abraham, correspondant à l'an 102 de la nativité d'Isaac, fils d'Abraham, et à l'an 42 de la nativité de Jacob, fils d'Isaac, et à l'an 3373 de la création du monde, et à l'an 1526 du déluge de Noé [1813 a.C.n.], mourut Héber, un des gouverneurs d'Italie. Son fils Hercule régna soixante-et-un ans, avec Japhet dont il a été question plus haut (p. 10).

[Picus, ly IIe roy de Caldée, commenchat le royalme de Crete] Item, l'an Abraham IIc et XXIII mourut ly roy Crete de Caldée ; si fut roy apres son fis Picus, qui regnat LXVIII ans. Chis roy Picus fist I noveal royalme en son pays, que ilh nommat le royalme de Crete, et jondoit à son royalme de Caldée.

[Picus, le deuxième roi de Chaldée, installe le royaume de Crète] En l'an 223 d'Abraham [1792 a.C.n.], le roi Crète de Chaldée mourut. Son fils Picus régna après lui durant soixante-huit ans. Ce Picus créa en son pays un nouveau royaume, qu'il nomma le royaume de Crète et qu'il rattacha à son royaume de Chaldée.

[En la citeit de Crete fut promier roy Orius] Si en fut la citeit de Crete, et le chief en fut roy li promiers son fis Orius, qui fondat une citeit qu'ilh nommat Oris, et regnat L ans.

[Orius est le premier roi de la cité de Crète] Ainsi en fut-il de la cité de Crète. Son fils Orius en fut le chef et son premier roi. Il fonda une ville, Oris, et régna durant cinquante ans.

 

Description de Trèves : l'enceinte et les portes (vers an 240 d'Abraham = 1775 a.C.n.)

 

[p. 15] [Del fermeteur de Trive] Item, l'an Abraham IIc et XL, commencharent cheaux de Trive à edifyer et ovreir entour leur citeit de Trive, et fisent vers aquilone fermeir de quaréez pieres grandes, et thur massiches et nobles portes, solonc sa grandeche, ont edifyet fortereche [p. 16] long à merwelhe ;

[p. 15] [L'enceinte de Trèves] En l'an d'Abraham 240 [1775 a.C.n.], les habitants de Trèves commencèrent à faire de grands travaux. Au nord ils fermèrent la cité avec de grandes pierres carrées, des tours massives et des portes nobles, dignes de sa grandeur, réalisant une forteresse [p. 16] de taille impressionnante.

[Des portes de Trive] et celle porte, qui est le Noire porte, ilh le nommarent Mars, laqueile est tant fort que les pires et li cyment à fer et à plonc astoient agrappée. Et par cest porte passoient les gens quant ilh soy devoient aleir combattre, car c'estoit la porte Mars, le Dieu de batalhe. Et li campangne dehors avoit de long et de large belle plaiche, où ons aprendoit les noveals hommes d'armes, enssi com chevaliers.

[Les portes de Trèves] Et la porte, qui est la porte Noire, ils l'appelèrent porte de Mars ; elle était très fortifiée, les pierres étant maintenues par des agrafes de fer et de plomb et du ciment. Quand ils devaient aller combattre, les soldats sortaient par cette porte, la porte de Mars, dieu des combats. La zone extérieure était une belle place, longue et large, où l'on formait les nouveaux hommes d'armes et les chevaliers.

Item, la seconde porte vers orient oit III thours belles, deleis la porte awec lée edifiié. Et par là revenoient les victorieux des batalhes à grant lieche ; et portant le nommet-ons la blanche porte.

La seconde porte, vers l'est, comportait trois belles tours, voisines de la porte construite en même temps. Par là revenaient, très joyeux, les vainqueurs des batailles ; c'est pourquoi on la nomme la porte blanche.

La tierche porte vers medis fut edifiié à grandes thours haultes et fermes, et siet asseis pres de Marchiet, et por chu le nomme-t-ons la porte de Marchiet.

La troisième porte, vers le sud, fut constituée de grandes tours, hautes et solides. Elle est située tout près du Marché, d'où son nom de Porte du Marché.

La IIIIe porte astoit vers occident, sor la riviere del Muselle, qui de mervelheux ovraige fut faite à grandes thours incomparable aux aultres de bealteit, car toutes les aultres portes sormontoit de bealteit ; et portant fut el appellée la Noble porte, car el fut point et faite à oyle de fine oir, qui rendait grant clarteit noblement aux navies del porte del Muselle.

La quatrième porte était à l'ouest, sur la Moselle ; cette merveilleuse porte, composée de grandes tours, était incomparable, car elle surpassait toutes les autres par sa beauté. C'est pourquoi on la nomma la Porte Noble, car elle était peinte à l'huile et faite d'or fin, qui renvoyait à profusion une grande clarté aux bateaux du port (?) de la Moselle.

 

Suite de la description de Trèves : les temples et les idoles, en particulier Mercure et sa statue suspendue

 

[p. 16] [Des temples et ydolles de Trive, et de leur dieux Mercure] Et là astoit li capitoils grans et les temples des ydolles, en queile ilh n'en avait nient moins de cent ydolles. Generalment tout li peuple les aoroit, et leur demandoit respons de leurs fais, et ilh les donnoient responsion : et ches ydolles astoient faites en l'honeur de Mercure, que ilh appelloient leur soverain dieu, qui entre dieux et hommes, enssi que moiens et arbites, faisait les pais en vollant.

[p. 16] [Les temples et les idoles de Trèves - Le dieu Mercure] Là se trouvait le grand Capitole et les temples des idoles. On n'en comptait pas moins de cent. En général, tout le peuple les adorait, les interrogeait sur ce qu'il fallait faire, et les idoles répondaient. Elles avaient été faites en l'honneur de Mercure, que les Trévires considéraient comme leur dieu souverain. Intermédiaire et messager entre dieux et hommes, ce Mercure parcourait les pays en volant dans les airs.

[De Mercure et de sa figure, et de son mervelheux temple] Cel ymage de Mercure estoit en unc cyboire grant et hault, qui estoit tout de feir. Et puis estoit li ymage de Mercure mervelheux grant, enssi que vollant en aire et pendant. Et puis avoient faite le temple à IIII costeis, et le pavement et le vosure deseur de pire d'aymant, qui teilement de sa nature trahoit le feir de tous costeis, que ilh ne poioit traire à l'unc costeit ne à l'autre, ains demoroit pendant tout en aire.

[Mercure, sa représentation et son temple merveilleux] Cette statue de Mercure se trouvait dans un ciborium4 grand et haut, tout en fer. Cette statue, prodigieusement grande, était représentée suspendue dans l'air, comme si elle volait. Le temple avait quatre façades. Le pavement et la voûte qui le surmontait étaient en pierre d'aimant, qui par nature attire le fer de tous côtés. Dès lors la statue ne pouvait pencher ni d'un côté ni de l'autre : elle restait suspendue en l'air.

 

4 Ciborium : « Baldaquin monumental recouvrant l’autel dans les basiliques anciennes » (Dom Robert Le Gall – Dictionnaire de Liturgie)

 

Suite de la description de Trèves : le pont, le Capitole et d'autres réalisations, dont la gestion de l'eau dans la ville

 

[De pons de Trive, et de Capitole, palais et plusieurs altres choses] Et puis se fisent unc pons sor le Muselle de piers tant fors et si beals, que ne poroit jamais estre [p. 17] destrus, ne nus flus ne le poroit destruire. Apres ont fait par diverse lieu fortes thours et hault capitole, palais et temples thermes et bommes pardesous terres alantes dedens la citeit et defours.

[Le pont de Trèves, le Capitole, le palais et plusieurs choses encore] Les Trévires firent aussi sur la Moselle un pont de pierre très solide et très beau, qui jamais ne pourrait être [p. 17] détruit ni emporté par aucun cours d'eau. Ensuite, ils construisirent en divers endroits des tours fortifiées, un Capitole élevé, un palais, des temples, des thermes et des galeries souterraines courant à l'intérieur et à l'extérieur de la cité.

[Des riviers et des riweseals de Trive] Et Olevie, une riviere desous la montangne Jurano, fisent passeir et devisée en pluseurs parties, tant qu'ilh passoit mult d'aiwe parmy la citeit ; et uns aultre riweseal, que ons nom Roverias, qui coroit à unc mile de la citeit, par voies qu'ilh fisent et bien murée de tulees, fisent venir par les ruwes de la citeit, et constituunt familiars domestiques, qui avoient bonnes pensions, en la burse de prinche, qui gardoient tousjours ches condus nets (corr. Borgnet) : et, se par nulle aventure astoit troveis nul defaute en chu, li garde qui chu devoit faire estoit tantoist decapiteis sens nulle excusanche.

[Rivières et ruisseaux de Trèves] Ils firent passer la rivière Olevie sous le mont Jurano et la divisèrent en plusieurs parties, de sorte que de l'eau coulait en abondance à travers la cité. En outre, un autre ruisseau, nommé Roveria, coulait à un mille de la cité. Grâce à des conduites qu'ils réalisèrent et revêtirent de tuiles, ils firent passer l'eau par les rues de la cité. Ils établirent un corps de domestiques, bénéficiant de bonnes pensions (provenant) de la bourse du prince, et chargés de garder ces conduites en bon état. Si par hasard on y trouvait un défaut, le préposé à leur garde était aussitôt décapité, sans aucune excuse.

Enssi fut cest citeit faite et aournée, nient tant seulement de labure d'homme et subtiliteit garnie, mains ossi des flus natureis venans illuc, et bois et montangnes ardues, et, sy estrois chemyns que chu estoit mervelhes. Si nos en tayrons et parlerons de Ytale et de leurs governeurs.

Cette cité fut ainsi construite et parée, non seulement par le labeur et l'intelligence des hommes, mais aussi grâce aux cours d'eau qui la baignaient naturellement, ainsi qu'aux bois, aux monts escarpés, et à de merveilleux chemins resserrés. Mais laissons ce sujet pour parler de l'Italie et de ses gouverneurs.

 

[Précédent]

[Suite]


[Bibliotheca Classica Selecta] [Folia Electronica Classica] [Accueil]

Accès vers Ly Myreur : [Par pages] [par fichiers] [par Table des Matières]