Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 92-98a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Myreur, p. 92-94a   (A. Événements contemporains de Servius Tullius - Prise de Babylone - Attitude tolérante de Cyrus)

Myreur, p. 94b-95a (B. Événements divers contemporains de Tarquin le Superbe - Sa fille Wierbel et la fondation de la Bavière)

Myreur, p. 95b-98a (C. Monde juif [Jérusalem, Temple] et oriental [Cyrus, Cambyse, Darius]) - Fin de la royauté à Rome

 


 

A. Événements contemporains de Servius Tullius - Prise de babylone - Attitude tolérante de Cyrus [p. 92-94a]

 

Ans 1-32 de la transmigration = 589-557 a.C.n.

 

 

Introduction  [sommaire]  [texte]

Ici commence le cinquième âge du monde qui couvre les 589 années séparant l'exil (la transmigration) à Babylone de l'Incarnation, autre événement majeur suffisamment important dans la mentalité médiévale pour ouvrir le sixième et dernier âge du monde. Ce passage donne à Jean l'occasion de présenter des observations chronologiques, et notamment la notion d'années complètes (ou parfaites) et d'années incomplètes (ou imparfaites), sur laquelle il reviendra à plusieurs reprises (par exemple p. 336-337 ; p. 347 ; deux fois p. 349 ; p. 501).

Les événements romains sont ramenés à très peu de choses : l'accession au pouvoir de Servius Tullius, soi-disant le fils de son prédécesseur. L'idée d'un passage du trône de père en fils pour les rois romains avait déjà été signalée pour les rois précédents : elle ne correspond pas à la tradition ancienne sur la royauté romaine. Les motifs d'un agrandissement de Rome et de sa défense par des murailles et des fossés sont présents dans l'annalistique romaine, mais celui d'une taxation sur les héritages, qui aurait été imaginée pour la première fois par le sixième empereur de Rome, ne s'y trouve pas. Pour plus de précisions sur Servius Tullius, on se rapportera à notre article sur Les « Primordia » de Rome selon Jean d'Outremeuse, paru dans les FEC 34 (2017).

La Gaule n'occupe guère d'espace, à part une mention de la mort d'Alymodès, duc de Gaule, qui ne sera pas remplacé à ce poste par son fils Aquitain (p. 88 et p. 89), mais par son petit-fils Orlins, fondateur d'Orléans (p. 93).

Les événements du monde oriental ont de plus en plus d'importance. Il est question du sort du peuple hébreu, de son séjour à Babylone (Daniel et Ézéchiel), des successions royales chez les Babyloniens (Nabuchodonosor remplacé successivement par Evilmeradac et par Balthazar), de la prise de Babylone annoncée par Daniel et réalisée par Cyrus II. Ce Cyrus avait déjà été mentionné à plusieurs reprises (p. 12-13, 23, 25-26).

Dans la prise de Babylone à l'époque du prophète Daniel et du roi Balthasar (p. 93), Cyrus est le seul protagoniste. Sous Balthasar, Babylone connaît une période de troubles violents et Cyrus, désireux d'étendre son empire, en profite, en 539 avant notre ère, pour s'en emparer. Il y est accueilli en libérateur et installe son propre fils Cambyse sur le trône. La Babylone devient alors une province de l'empire perse.

Beaucoup plus haut (p. 12, avec une allusion p. 23), Jean, parlant de cette prise de Babylone, avait attribué à Cyrus la responsabilité d'un important aménagement de l'Euphrate qui ne semble pas avoir de fondement historique et dont il ne reparle plus ici. Jean avait également mentionné Cyrus dans le récit de l'histoire de Babylone, de la construction et de la tour de Babel (p. 9 ). Un peu plus loin, Jean avait l'avait également fait intervenir dans l'exposé qu'il consacrait aux Amazones (p. 23). Les « déconstructions », avec présentations multiples, que Jean fait parfois d'un personnage ou d'un épisode en compliquent sérieusement la compréhension et n'en facilitent pas l'insertion à sa juste place chronologique. Et ne parlons pas d'histoire authentique. Alors que, selon Jean, Cyrus le Grand aurait été roi de Babylone et de Médie sans interruption durant trente-quatre ans, les historiens modernes ne lui attribuent qu'un règne de 20 ans (549-529 avant notre ère).

Et la présence de Darius dans la notice de la p. 93 ? Après avoir signalé la prise de Babylone par Cyrus, Jean songeait probablement à une « (re)prise » de la ville qui eut lieu plus tard. La mort de Cyrus (529 avant notre ère) ayant ébranlé l'empire, la Babylonie (avec Nabuchodonosor III ?) était redevenue indépendante. Vers 521 avant notre ère, Darius I avait dû assiéger la ville pour la remettre sous son autorité.

Dans son exemplum des p. 93-94, le chroniqueur fait donc allusion à deux rois qui se sont emparés de Babylone, Cyrus et Darius. Il s'agit d'événements historiques mais nettement séparés. On ne tiendra pas compte du Pire (Pyrrhus ?, identifié à Darius), dont on ne voit pas très bien ce qu'il vient faire ici. Quant à la titulature utilisée par Jean pour désigner les deux rois  l'un se nommait Cyrus [...], roi des Mèdes, et l'autre était Darius [...], roi de Perse »), on rappellera que Cyrus était « roi des Mèdes et des Perses »).

Pour en revenir à la prise de Babylone de 539 avant notre ère, la politique tolérante de Cyrus envers toutes les composantes de son empire explique que les Juifs aient été autorisés à rentrer à Jérusalem. Mais, comme l'indique Jean, l'opération de retour ne se fit ni tout de suite ni complètement. Il faudra attendre le règne de Darius I (qui prend le pouvoir en 522 avant notre ère) pour que ce retour puisse se réaliser et que puisse avoir lieu la reconstruction du Temple. Jean ne dit pas (mais il n'avait pas à le faire) qu'une importante colonie juive continuera à vivre en Babylonie, et que c'est là que se situera plus tard le centre culturel du judaïsme, après que les interventions très violentes des empereurs romains (Vespasien, Titus, Trajan, Hadrien) eurent réduit à rien le judaïsme en Judée.

 

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Sommaire

Précisions chronologiques sur le cinquième âge du monde : cinq cent quatre-vingt-neuf ans séparent la transmigration de Babylone de l'Incarnation - Notion d'année complète et d'année incomplète

Chute du royaume du peuple d'Israël et lapidation de Jérémie à Jérusalem - Autorité des prophètes Daniel et Ézéchiel à Babylone (ans 1-9 de la transmigration = 589-580 a.C.n.)

À Rome, Servius Tullius successeur de son père Tarquin, agrandit la ville et taxe les héritages - En Gaule, Orlins fonde Orléans - À Babylone, Balthazar succède à son père (ans 11-18 de la transmigration = 578-571 a.C.n.)

Prise de Babylone, annoncée par le prophète Daniel au roi Balthazar,et réalisée par Cyrus II le Grand (an 26 de la transmigration = 563 a.C.n.)

Cyrus autorise le retour à Jérusalem des Juifs et la reconstruction du Temple - Opposition des étrangers installés à Jérusalem (an 32 de la transmigration = 557 a.C.n.)

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Précisions chronologiques sur le cinquième âge du monde : cinq cent quatre-vingt-neuf ans séparent la transmigration de Babylone de l'Incarnation - Notion d'année complète et d'année incomplète

 

[p. 92] [Del transmigration qui fut l’an del monde IIIIm VIc et X ans] Chi fine li quars eaige de monde, qui contient, de la coronation le roy David jusques à la transmigration de Babylone, IIIIc IIIIxx et VI ans parfais, et li VIIe n'est mie parfais ; car, tantost que une an est entreis, on le compte, ci doit-ons entendre et dire en l'an ou sour l'an, jusques à sa fin qu'ilh est parfais ; car qui sommeroit les VII awec le date del coronation le roy David, [le daute seroit fausse ; que chu soit veriteit quant nos commenchames les dautes le roy David,] nos commenchames sor le derain année imparfaite de la daute devant, assavoir de la Nativiteit Abraham ; si que li derain an de Abraham fut li promier de David, et li derain de David fut li promier del transmigration de Babylone.

[p. 92] [La transmigration correspond à l’an 4610 de l'origine du monde] Ici se situe la fin du quatrième âge du monde, comportant quatre cent quatre-vingt-six ans complets depuis le couronnement de David jusqu'à la transmigration de Babylone, le quatre cent quatre-vingt-septième étant incomplet. Car dès qu'un an est commencé, il compte, et on doit comprendre et dire 'en l'an' ou 'sur l'an', jusqu'à son terme, lorsqu'il est complet. Celui qui compterait le septième avec le comput du couronnement du roi David arriverait à une date fausse. La vérité est que, en entamant le comput par le roi David, nous sommes partis de la dernière année incomplète du comput précédent, celui de la Nativité d'Abraham. Ainsi le dernier an de David fut le premier de la transmigration de Babylone.

Et la cause porquoy nos disons chu n'est mie por les gens saiges ne subtils, ains est por les malicieux qui quident tout savoir, et veulhent toutes les choses tempteir. Si poroient calculeir nos dautes, si troveroient plus et trop I an à chascon terme qu'ilh ne devroit avoir, car ilh compteroit I an dois fois al derain et al promier que les I ans sont imparfais, enssi que nous disons, et que les saiges et subtils le sevent bien entendre.

Si nous disons cela, ce n'est pas pour les gens savants et fins, mais pour les petits malins qui croient tout savoir et veulent tout vérifier. Ils pourraient calculer nos dates, et ils trouveraient pour chacune d'elles une année en trop par rapport à ce qu'il devrait y avoir, car ils compteraient deux fois une année, à la fin et au début, la première année étant toujours incomplète, comme nous l'affirmons, ce que les gens savants et fins comprennent fort bien.

Se nos tairons à tant de chu, et dirons de chinqueme eaige de monde, qui contient de la transmigration de Babylone jusques à la Incarnation Jhesu-Crist Vc IIIIxx et VIII ans. Nous prenderons nos dautes de chi en avant à ladit transmigration de Babylone.

Nous ne dirons plus rien à ce propos et nous parlerons du cinquième âge du monde qui, de la transmigration de Babylone jusqu'à l'Incarnation de Jésus-Christ, comporte cinq cent quatre-vingt-huit ans. Dorénavant nous baserons nos dates sur la transmigration de Babylone.

 

Chute du royaume du peuple d'Israël et lapidation de Jérémie à Jérusalem - Autorité des prophètes Daniel et Ézéchiel à Babylone (ans 1-9 de la transmigration = 589-580 a.C.n.)

 

[p. 92] [L’an del transmigration de Babylone est li commenchement de Ve eaige de monde] [Jeremie fut lapideis] Sor l'an David IIIIc IIIIxx et VII imparfaite commenchat le promier an del transmigration de Babylone, qui est li Ve eaige de monde, où ly royalme defalit de peuple Ysrael ; si que le promier an del transmigration, qui fut le XVII jour de mois d'avrilh, lapidarent les juys Jeremie le prophete, qui apres fut ensevelis en Egypte awec les roys d'Egypte.

[p. 92] [L’an de la transmigration de Babylone est le commencement du cinquième âge du monde] [Lapidation de Jérémie] En l'an 487, incomplet, de David, commença donc la première année de la transmigration de Babylone, qui est le cinquième âge du monde, quand tomba le royaume du peuple d'Israël. La première année de la transmigration, le 17 avril, les Juifs lapidèrent le prophète Jérémie, enseveli ensuite en Égypte, avec les rois de ce pays.

[En chis temps estoient en grant auctoriteit en Babylone Daniel et Jezechiel prophetes] Item, l'an del transmigration de Babylone IIII, defalit la clarteit de soleal à cleir jour. Et astoient en chi temps Jezechiel et Daniel, prophetes, en grant auctoreit en Babylone.

[En ce temps-là, les prophètes Daniel et Ézéchiel étaient très écoutés à Babylone] En l'an 4 de la transmigration de Babylone (585 a.C.n.), la lumière du soleil disparut en plein jour. Et en ce temps-là, les prophètes Ézéchiel et Daniel avaient beaucoup d'autorité à Babylone.

Item, l'an del transmigration IX, morut Nabugodonosor li roy de Babylone ; si regnat apres luy son fis Elmedorach.

En l'an 9 de la transmigration [580 a.C.n.] mourut le roi de Babylone Nabuchodonosor ; son fils Evilmerodach [Awêl-Mardouk] lui succéda.

Item, sachiés que totes les dautes chi apres escriptes jusques al Incarnation Jhesu-Crist sont del transmigration de Babylone, dont nos avons commenchiet ; mains, portant que ches dois dictions : transmigration Babylone sont mult long à metre sovent en escript, se nos en deporterons de nommeir fours que les dautes simplement.

Sachez que toutes les dates mentionnées ci-après jusqu'à l'Incarnation de Jésus-Christ sont celles de la transmigration de Babylone, dont nous avons commencé à parler ; mais vu que ces deux mots 'Transmigration' et 'Babylone' sont très longs à écrire, nous nous contenterons de citer simplement les dates.

 

À Rome, Servius Tullius successeur de son père Tarquin, agrandit la ville et taxe les héritages - En Gaule, Orlins, fonde Orléans - À Babylone, Balthazar succède à son père (ans 11-18 de la transmigration = 578-571 a.C.n.)

 

[De Servius, le VIe emperere de Romme] En l'an del transmigration de Babylone XI morut Priscus Tarquinus, [p. 93] li Ve emperere de Romme ; si fut fais li VIe par les senateurs, qui fut nommeis Servius Tulius, li fis Priscus, et regnat XXXII. Item, l'an XII regrandit li emperere la citeit de Romme, et, dois ans là apres, l'encloyt de fosseis al tour des murs de Romme.

[Servius, sixième empereur de Rome] En l'an 11 de la transmigration de Babylone [578 a.C.n.] mourut Tarquin l'Ancien, [p. 93] cinquième empereur de Rome. Le sixième empereur, qui se nommait Servius Tullius, fut élu par les sénateurs. Fils de Tarquinius Priscus, il régna trente-deux ans. En l'an 12 [577 a.C.n.], il agrandit la cité de Rome, et deux ans plus tard, l'entoura de fossés et de murs.

[De duc de Galle Alymodes et de ses enfans] En cesti an meisme morut li dus de Galle Alymodes, qui avoit regneit LXXIIII ans. Chis dus Alymodes oit IIII enfants ; mains ilh morurent tous jusques à unc qui astoit li plus anneis d'eaux, qui fut nommeis Acquitains, qui avoit jà edifyet le pays d'Acquitaine. Chis Acquitains astoit drois heurs de Galle ; mains ilh ne fut mie dus portant qu'ilh avoit LX et XII ans d'eage ; mains ilh avoit I fis qui fut nommeis Orlins : chis fut dus de Galle, et regnat LIIII ans.

[Le duc de Gaule Alymodès et ses enfants] Cette même année mourut le duc de Gaule Alymodès, qui avait régné soixante-dix-huit ans. Cet Alymodès avait eu quatre enfants, mais ils moururent tous, à l'exception de l'aîné d'entre eux, qui s'appelait Aquitain et avait déjà constitué le pays d'Aquitaine. Cet Aquitain, bien qu'étant l'héritier légitime de Gaule, ne fut pas choisi comme duc, parce qu'il avait soixante-douze ans d'âge ; mais il avait un fils, appelé Orlins, qui devint duc de Gaule et régna cinquante-quatre ans.

Item l'an XV morut li roy de Babyloine Elmedorach, qui VI ans avoit regneit. Si fut roy apres luy son fis Balthasar.

En l'an 15 [574 a.C.n.], après six ans de règne, le roi de Babylone Evilmerodach mourut. Son fils Balthasar lui succéda.

Item, l'an XVII, ordinat li emperere Tulius que ons levast dedont en avant certains cens de hiretages, qui n'avoit oncques esteis fais ne veus.

En l'an 17 [572 a.C.n.], l'empereur Tullius ordonna que l'on prélève des redevances sur les héritages, ce qui n'avait jamais été fait et ne s'était jamais vu.

[Ly dus de Galle Orlins fondar Orliens] Item l'an XVIII, edifiat li dus de Galle, Orliens, I noble citeit qu'elle appellat apres luy Aureliane, et ch'est Orlien ; et y fast habiteir de ses gens et le pays là entour ahaneir ; ensi engrandissoit et enforchoit son pays de citeis et castials.

[Le duc de Gaule fonde Orléans] En l'an 18 [571 a.C.n.], le duc de Gaule fonda Orléans, une illustre cité, qu'il appela de son nom Aureliane : c'est devenu Orléans. Il y installa certains de ses sujets et fit labourer le pays alentour, agrandissant ainsi et renforçant son pays de cités et de châteaux.

 

Prise de Babylone annoncée par le prophète Daniel au roi Balthazar et réalisée par Cyrus le Grand (an 26 de la transmigration = 563 a.C.n.)

 

[p. 93] [Exemplum de roy Balthasar de Babylone] Item, l'an XXVI, le XIIIIe jour de fevrier, tenoit li roy de Babylone Balthasar unc grant courte en son palais, et avoit deleis ly de ses nobles barons grant quantiteit, et là par-devant tous s'apparut une main, laqueile commenchat à escriere dedens une parois ; mains oncques li roy ne cheaux qui furent là ne parent lire le lettre, ne savoir qu'ilh y avait escript ; et encor dont avoit là grant planteit des prophetes.

[p. 93] [Exemplum : le roi Balthasar de Babylone] En l'an 26 [563 a.C.n.], le 14 février, le roi de Babylone, Balthasar, qui tenait sa cour en son palais, avait près de lui un grand nombre de ses nobles barons. Et là, devant toute l'assistance, apparut une main qui se mit à écrire sur un mur ; mais jamais, ni le roi ni les assistants ne purent lire l'inscription ni savoir ce qui avait été écrit ; et pourtant un grand nombre de prophètes se trouvaient là.

[Daniel dest à Balthasar chu qu’ilh ly avenroit] Adont mandat le roy Balthasar le prophete Danyel, qui a cel temps et devant astoit habitans en Babylone, et li priat que ilh vosist dire et declareir chu que la lettre voloit dire. Et, quant Danyel oit veue l'escripture, si at dit à roy : « Sire, je vos dis par veriteit et fay savoir que cel escripture demonstre que en brief temps serat vostre regne destruit et mis en altres mains que en vostres. »

[Daniel dit à Balthasar ce qui allait lui arriver] Alors le roi Balthasar fit venir le prophète Daniel, qui à cette époque, et déjà précédemment, habitait à Babylone. Il le pria de bien vouloir dire et expliquer ce que signifiait l'inscription. Après l'avoir vue, Daniel dit au roi : « Sire, en vérité, je vous dis et vous avertis que ce texte annonce la destruction de votre royaume dans un temps très proche et passera en d'autres mains que les vôtres. »

Celle nuit meisme fut la citeit de Babylone prise, et le roy Balthasar ; et le prisent dois roys : ly unc fut nommeit Cyrus, dont j'ay parleit deseur, qui roy de Mede astoit, et li altre fut Daire ou Pire, le roy de Persie. Adont avient la chose de la citeit de Babylone et del thour de Babel, en teile manere [p. 94] que nos l'avons deviseit par deseur al temps que Babylone fut edifyé. Se avient que Cyrus fut roy de Babylone et de Mede tout quitement par l'espause de XXXIIII ans.

Cette même nuit, la ville de Babylone fut prise, et le roi Balthasar capturé. Deux rois accomplirent une conquête de Babylone : l'un se nommait Cyrus, dont j'ai parlé plus haut, roi des Mèdes, et l'autre était Darius ou Pyrrhus (?), roi de Perse. Ainsi l'histoire de Babylone et de la tour de Babel se déroula comme [p. 94] je vous l'ai racontée ci-dessus, quand Babylone (p. 8-9, et p. 11) se construisait. Cyrus fut roi de Babylone et de Médie sans interruption durant trente-quatre ans.

 

Cyrus autorise le retour à Jérusalem des Juifs et la reconstruction du Temple - Opposition des étrangers installés à Jérusalem (an 32 de la transmigration = 557 a.C.n.)

 

[p. 94] [Ly roy Cyrus fist refair Jherusalem et le Temple] Item, l'an XXXII, donnat ly roy Cyrus congiet à peuple d'Ysrael, qui habitoit en la captiviteit de Babylone, de raleir en Jherusalem et de repareir et de reedifiier la citeit et le Temple.

[p. 94] [Le roi Cyrus fait reconstruire Jérusalem et le Temple] En l'an 32 [557 a.C.n.], le roi Cyrus donna au peuple d'Israël, qui vivait en captivité à Babylone, l'autorisation de retourner à Jérusalem, d'y réparer et d'y reconstruire la cité et le Temple.

Adont en ralont en Jherusalem Zorobabel qui astoit yssus del royal lignie le roy David, et awec li grant planteit de peuple de Judée, et commencharent à reedifiier le Temple ; mains cheaux qui là habitoient, qui astoient de diverses nations et nient de peuple Ysrael, les empecharent si fortement, qu'ilh les covient lassier leur ovraige jusques al temps le roy Daire de Persie et d'Egypte, qui les donnat congier de reedifiier le Temple, enssi que vos oreis.

Alors Zorobabel, issu de la lignée royale du roi David, retourna à Jérusalem, avec un grand nombre de gens originaires de Judée. Ils commencèrent à reconstruire le Temple, mais les gens qui y étaient installés, issus de diverses nations et n'appartenant donc pas au peuple d'Israël, les en empêchèrent les obligant à renoncer à leur travail jusqu'à l'époque du roi Darius de Perse et d'Égypte, qui leur permit de reconstruire le Temple, comme vous l'apprendrez (p. 97).

[Aggeus et Zacharias les prophetes] A cel temps regnoient Aggeus et Zacharias, prophetes, lesqueis astoient en Babylone en grant auctoriteit.

[Aggée et Zacharie les prophètes] À cette époque vivaient les prophètes Aggée et Zacharie, qui jouissaient à Babylone d'une grande autorité.

 


 

B. Événements divers contemporains de Tarquin le Superbe - Sa fille Wierbel et la fondation de la Bavière [Myreur, p. 94b-95a]

 

 Ans 36-55 de la transmigration = 553-534 a.C.n.

 

 

Introduction  [sommaire et texte]

Rome connaît son septième empereur, Tarquin le Superbe, qui cette fois n'est pas le fils du précédent. Après avoir tué son prédécesseur Servius d'un coup de couteau, Tarquin est censé avoir gagné l'élection en achetant par ses libéralités les votes des sénateurs. On est très loin du récit romain traditionnel qui raconte que l'épouse de Tarquin le Superbe aurait écrasé avec son char Servius, son propre père. Pour plus d'informations sur Tarquin le Superbe, on se rapportera à notre article sur Les « Primordia » de Rome selon Jean d'Outremeuse (FEC 34, 2017).

Jean s'éloigne aussi très fort de la tradition romaine à propos des rapports de cet empereur avec l'Allemagne ; il nous transporte dans un univers épico-légendaire fantaisiste, où la Rome de l'histoire et de la tradition historiographique n'a absolument rien à faire. Le contenu de cette histoire, qui ne vient pas de la Geste de Liège, peut être inspiré par des récits d'histoire locale.

Notre chroniqueur raconte que l'empereur de Rome avait épousé Hélyodes, fille d'Odélès empereur de Grèce (toujours ces noms inventés, ce besoin de mariages entre les royaumes !). L'impératrice eut d'abord un fils, Saldonès, puis une fille Wierbel qui, lors de la grossesse, avait été bien près de causer la mort de sa mère, l'impératrice. Très inquiet, Tarquin avait promis à la déesse Vénus, si l'accouchementout se terminait bien, de fonder un comté en plusieurs endroits de son empire. Une fois Wierbel née, l'empereur, pour honorer son voeu, fonda aussitôt cinq villes dans un territoire qu'il donna à un de ses sénéchaux, nommé Origoulès, qui en devint le premier comte. Origoulès chargé de donner un nom à ce nouveau comté, estima que le pays devait porter le nom de Wierbel, la fille de l'empereur, qui avait été l'occasion de cette fondation. Tarquin décida toutefois de transformer l'ordre des syllabes, ce qui donna Belwier, la Bavière (toujours le besoin de pseudo-étymologie !). Rappelons que historiquement, la romanisation de la la Bavière date au plus tôt du premier siècle avant notre ère.

L'Allemagne intervient encore d'une autre manière dans le récit du chroniqueur liégeois, à propos de la Saxe, dont la création est attribuée au duc de Germanie, titre évoqué ici pour la première fois. Ce duc, appelé Saxo, fonde plusieurs cités dans un territoire érigé en un comté auquel il donnera son nom, la Saxonge, et dont le fils de Saxo, nommé Édolo, sera le premier comte. Ici aussi on est dans la fiction.

Telles sont les notices les plus intéressantes du passage. Par rapport à elles, la fondation du château de Clermont par Orlins, le duc de Gaule (p. 92), semble accessoire.

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Sommaire

En Allemagne, Saxo fonde plusieurs villes, constituant le comté de Saxonge (an 36 de la transmigration = 553 a.C.n.)

À Rome, un sénateur nommé Tarquin le Superbe tue l'empereur Tullius et prend sa place - Son mariage et ses enfants, dont sa fille Wierbel - En Allemagne, ses fondations de villes et du comté de Bavière, alias Belwier, du nom 'retourné' de sa fille (ans 43-49 de la transmigration = 546-540 a.C.n.)

Orliens, le duc de Gaule, fonde le château de Clermont (an 55 de la transmigration = 534 a.C.n.)

 

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En Allemagne, Saxo fonde plusieurs villes, constituant le comté de Saxonge (an 36 de la transmigration = 553 a.C.n.)

 

[p. 94] [Ly dus Saxo fondat Saxongne et pluseurs citeis] Item, l'an XXXVI, fondat li dus de Germaine, qui est ors nommée Allemangne, qui avoit nom Saxo, une citeit que ilh nommat Saxongne, qui fut fait dedens II ans apres ; et fondat apres une altre qu'ilh nommat Brab, apres le nom de sa femme qui avoit à nom Brabine. Et apres fondat une altre citeit, et l'apellat Polles, et encor I altre que ilh nommat Padok ; et, quant ilh oit fondeit ches trois citeis, si en fist I conteit, et le nommat solonc son nom Saxongne, qui puis fut et encor est une noble conteit.

[p. 94] [Le duc Saxo fonde Saxongne et pluseurs cités] En l'an 36 [553 a.C.n.], le duc de la Germanie nommée maintenant Allemagne, portait le nom de Saxo ; il fonda une ville qu'il appela Saxonge et qui fut achevée deux ans plus tard. Il fonda ensuite une autre cité, qu'il nomma Brab, du nom de son épouse Brabine. Ensuite il fonda une autre ville, Polles, puis une autre encore, Padok. Quand il eut fondé ces trois cités, il fit d'elles un comté, qu'il appela Saxonge d'après son nom. Ce comté devint ensuite un comté illustre, ce qu'il est encore.

[Edolo li promier dus de Saxongne] De chi pays de Saxongne fut li promirs conte Edolo, le fis Saxo ; et apres luy ses heurs, qui pusedit edifiarent pluseurs citeis endit pays ; et multipliat lidit pays de mies en mies.

[Édolo, premier duc de Saxe] De ce territoire de Saxonge, le premier comte fut Édolo, le fils de Saxo. Ses héritiers construisirent ensuite plusieurs villes dans ce pays, qui se développa de mieux en mieux.

 

À Rome, un sénateur nommé Tarquin le Superbe tue l'empereur Tullius et prend sa place - Son mariage et ses enfants, dont sa fille Wierbel - En Allemagne, ses fondations de villes et du comté de Bavière, alias Belwier, du nom 'retourné' de sa fille (ans 43-49 de la transmigration = 546-540 a.C.n.)

 

[p. 94] [Tarquinius ochist l’emperere Tulius, sy fut fais par dons emperere VIIe] Item, l'an XLIII, avoit I gran prinche à Romme, qui estoit uns senateur, liqueis fut apelleis Tarquinus li Orgulheux. Chis se contenchat à l'emperere Tulius tant que ilh le tuat de unc cuteal, et, quant ilh l'oit ochis, se fist tant par son sens et par les grans dons qu'ilh donnat aux altres senateurs ses compangnons, qu'ilh fut eslus à emperere, et fut coroneis a Romme : chis Tarquinius fut li VIIe emperere de Romme, et regnat XXXV ans.

[p. 94] [Tarquin tue l’empereur Tullius, et grâce à des libéralités, devient le septième empereur] En l'an 43 [546 a.C.n.] vivait à Rome un grand prince, un sénateur, qui fut dénommé Tarquin le Superbe. Il se querella avec l'empereur Tullius et finit par le tuer d'un coup de couteau. Après cela, grâce à son intelligence et à de larges libéralités envers ses compagnons, les autres sénateurs, il réussit à se faire élire empereur. Il fut couronné à Rome. Ce Tarquin fut le septième empereur de Rome et régna pendant trente-cinq ans.

Item, l'an XLV, prist li emperere de Romme à femme Helyodes, la filhe l'emperere Odeles de Greche, qui dedens le terme de III ans oit I fis de l'emperere de Romme, et fut nommeis Saldones. Et, l'an XLIX, oit ladit emperes I filhe, laqueile oit nom Wierbel ; mains de [p. 95] celle filhe fut la damme si travelhiet de maladie, que les saiges dammes disoient que elle en moroit. Quant Turquin entendit chu que sa femme moroit, si fut mult esmayés, et vowat à son Dieu Venus que ilh vowist sa femme delivrer, et ilh feroit fondeir en plusors lieu de son empire une conteit. Adont soy delivrat la damme de la fille Wierbel desusdite, et li emperere tantoist fist sa conteit.

En l'an 45 [544 a.C.n.], l'empereur de Rome épousa Hélyodes, fille d'Odélès empereur de Grèce. Après trois ans de mariage, elle donna à Tarquin un fils, appelé Saldonès. Et en l'an 49 [540 a.C.n.], la dite impératrice eut une fille, appelée Wierbel. En fait, [p. 95] pendant sa grossesse, l'impératrice avait été tellement malade que les sages femmes avaient annoncé sa mort. En apprenant cela, Tarquin, très inquiet, avait promis à la déesse Vénus, si elle consentait à donner à son épouse une heureuse délivrance, de transformer en comté plusieurs régions de son empire. Par la suite, la dame ayant heureusement accouché de Wierbel, la fille citée plus haut, l'empereur aussitôt créa son comté.

[De Belwier] Enssi que je vos dis, mandat l'emperere à planteit d'ovriers, puis en allat en Allemangne, portant qu'ilh savoit bien que ilh y avoit asseis de lais lieu ; car illuc estoient les palus et lais lieu plus que altre part. Et fondat là V citeis qui furent nommées : la promier, Sardelle ; li altre, Bella ; la tirche, Atroppa ; li quarte, Ansel ; li Ve, Cesaine ; mains puisedit ont-ilh esteit changiés de nommes par les saingneurs qui ont là regneit.

[Bavière] Comme je vous le dis, l'empereur engagea une foule d'ouvriers, puis se rendit en Allemagne, où il savait trouver beaucoup d'endroits bien dégagés : il y avait là en effet des zones humides et des étendues plus vastes qu'ailleurs. Il y fonda cinq cités appelées : la première Sardelle, la deuxième Bella, la troisième Atroppa, la quatrième Ansel, la cinquième Césaine, des noms qui, par la suite, ont été changés par les seigneurs qui ont régné en ces lieux.

[Comment li pays de Bealwier fut fondeit, et en fut promier conte Origoules] Et puis donnat li emperere Tarquinius chesti conteit à unc sien senescal, qui fut nommeis Origoules, qui fut li promier conte de chis pays. Et li emperere dest à dit conte que ilh donnast nom à son pays, et ilh respondit que solonc raison li pays devoit estre nommeis apres le nom de celle par cuy ocquison ilh avoit esteit fondeit, et chu estoit Wierbel, la filhe l'emperere.

[Fondation de la Bavière - Son premier comte Origoulès] Ensuite, l'empereur Tarquin donna ce comté à un de ses sénéchaux, nommé Origoulès, qui en devint le premier comte. L'empereur dit alors à Origoulès de donner un nom au pays ; celui-ci lui répondit qu'il serait normal que le pays porte le nom de celle qui avait été à l'origine de cette fondation, à savoir Wierbel, la fille de l'empereur.

Quant li emperere entendit chu, si respondit : « Et nos l’otrions que ly pays soit nommeit solonc le nom de ma filhe, fors tant que je welhe retourneir le nom : c'est le promier sillabe de drier, et le derain promier à nom le Wierbel, et li pays serat nommeis Belwier. » En teile manere fut li pays fondeit, et fut nommeis Belwier.

À cela l'empereur répondit : « Nous accordons que le pays porte le nom de ma fille, mais je veux simplement le retourner : la première syllabe du nom 'Wierbel' deviendra la dernière, et la dernière la première ; le pays sera appelé Belwier. » C'est ainsi que le comté fut fondé et nommé Belwier [= Bavière].

 

Orliens duc de Gaule fonde le château de Clermont (an 55 de la transmigration = 534 a.C.n.)

 

[p. 95] Item, l'an LV, fondat li dus de Galle qui fut nommeis Orliens unc casteal lequeis ilh apellat Clermont.

[p. 95] En outre, en l'an 55 [534 a.C.n.], le duc de Gaule, nommé Orliens, fonda un château qu'il appela Clermont.

 

 


 

C. MONDE JUIF (Jérusalem et le Temple) ET ORIENTAL (Cyrus, Cambyse et Darius) - Fin de la Royauté à RomE (Tarquin le Superbe)

[Myreur, p. 95b-98a]

 Ans 60-78 de la transmigration = 529-511 a.C.n.

 

Introduction  [sommaire]  [texte]

À quelques exceptions près (une succession en Gaule et la fin de la royauté à Rome), les notices du présent passage concernent le monde oriental et le monde juif. Certaines sont anecdoriques.

Le monde oriental et le monde juif

[cfr Pierre Briant, Histoire de l'Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, Fayard, 1996, 1250 p.]

Il a déjà été question plus haut (introduction aux p. 92-94) de l'empire perse, de Cyrus II le Grand et de Darius I. Ce dernier n'est pas l'héritier direct du fondateur. Cyrus, à sa mort, laisse l'empire à celui de ses fils qu'il avait désigné, Cambyse II, lequel dirige l'empire perse de 529 jusqu'à sa mort en 522 avant notre ère. Il réalise d'importantes conquêtes territoriales, d'abord la Phénicie et Chypre, deux puissances maritimes dont la conquête permet à l'armée perse de se doter d'une flotte puissante. Mais l'essentiel du rôle de Cambyse II en matière d'extension territoriale de l'empire, est la conquête de l'Égypte, où il régne d'ailleurs en pharaon.

Dans Ly Myreur, Jean donne à Cambyse le nom « alternatif » de Nabuchodonor dont on ne tiendra pas compte. Cette identification s'explique probablement par le rôle joué par le Nabuchodonosor du Livre de Judith, cité d'ailleurs par Jean. Mais ce Livre contient trop d'incohérences historiques et géographiques pour être considéré comme un livre d'histoire. Nabuchodonosor y est d'ailleurs présenté comme un roi d'Assyrie, régnant à Ninive. Quant à l'hostilité de Cambyse II à l'égard des Juifs, elle est vraisemblablement une déduction faite par Jean de l'attitude du Nabuchodonosor du Livre de Judith. Il n'est pas sûr qu'elle soit attestée par des sources historiques.

L'allusion rapide à l'histoire de Judith tuant Holopherne est presque effacée par l'histoire de la ruse de Gazel censée avoir tué le roi Cyrus II et que nous n'avons pas rencontrée ailleurs. Est-elle propre à Jean et relève-t-elle de l'amplification épique chère au chroniqueur ? Dans l'histoire (Hérodote, Histoires, I, 214), Cyrus est tué lors d'une expédition contre les Massagètes. Jean, plus haut dans Ly Myreur (p. 25-26), avait lié la mort de Cyrus à Thomyris, présentée comme une reine des Amazones. Il n'avait pas été question de Massagètes à cet endroit.

Pour en venir maintenant à Darius I, il faut préciser que Cambyse II était mort sans héritier (à Ecbatane, en Syrie) lors d'opérations militaires et que le problème de sa succession, dans l'histoire, s'est posé avec acuité. Jean consacre au sujet un assez long texte (p. 96-97), en deux parties.

Il y a d'abord l'affaire d'Hermédès, un des sept grands électeurs, qui avait réussi à occuper le pouvoir pendant sept mois par la ruse. Il avait prétendu que Cambyse lui avait confié la régence du royaume, en attendant que le fils de Cambyse ait l'âge requis pour régner. C'était un mensonge. Le fils de Cambyse était mort, et c'est son propre fils qu'Hermédès faisait passer pour le fils du roi espérant bien l'installer sur le trône. Le ruse échoua. Il y a ensuite et surtout la ruse d'un autre grand électeur, le futur Darius I, qui réussit à se faire élire grâce au comportement de son cheval qui avait été mis la nuit précédant l'élection en contact avec une jument.

D'où viendrait cette histoire ? La succession de Cambyse II est longuement décrite par Hérodote au troisième livre des Histoires d'Hérodote. L'histoire d'Hermédès est absente chez l'historien grec, dont les §§ 66-70 présentent une histoire, celle du mage Smerdis, profondément différente ; par contre l'histoire de la jument et du cheval dans Ly Myreur est davantage proche de ce qu'on trouve dans les §§ 85-87, avec toutefois d'importantes variantes. Hérodote et Jean sont très éloignés.

Qu'il s'agisse de la ruse de la reine Gazel, de celle d'Hermédès, le grand électeur, ou de celle de Darius pour se faire élire roi, des microrécits de ce genre n'interrrompent pas la présentation strictement annalistique des événements, mais offrent au lecteur des espaces de respiration bien nécessaires. On en a déjà rencontré précédemment, comme celui du marchandage malicieux mené par Salomon au détriment de son père David dans l'affaire des objets de verre (p. 36-38).

On notera au passage que Darius ne s'était pas contenté de la ruse de la jument pour succéder à Cambyse. Il avait aussi promis au dieu des Juifs, s'il devenait roi, d'autoriser la reconstruction de Jérusalem. Inutile de dire que le récit d'Hérodote ne contient pas ce détail. Rappelons que le rôle de Darius dans le retour des Juifs à Jérusalem et dans la reconstruction du Temple de Jérusalem avait déjà été évoqué plus haut (p. 94).

Le monde romain

On revient ensuite à l'histoire romaine, avec des informations qui correspondent pour certains points à la tradition classique : le viol de Lucrèce par un fils du Superbe entraîne le bannissement du dernier roi, qui trouve refuge auprès de l'étrusque Porsenna et revient avec l'aide de ce dernier, attaquer Rome sans grand succès. Du règne même de Tarquin le Superbe, le chroniqueur liégeois ne retient qu'un détail : l'invention des supplices de tout genre.

Le chroniqueur ramène son lecteur à la fille de Tarquin le Superbe, Wierbel qui avait donné son nom à la Bavière (p. 94), en signalant qu'elle avait « épousé le roi Alibrons d'Argenel », un personnage qui ne reviendra plus dans Ly Myreur. Sur ces questions comme sur toutes celles qui concernent la royauté romaine, on se reportera à notre article sur Les « Primordia » de Rome selon Jean d'Outremeuse (FEC 34, 2017).

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Sommaire

Gazel, veuve rusée du roi d'Assyrie, tue Cyrus à qui succède Cambyse II - Évocation de l'histoire de Judith (an 60 de la transmigration = 529 a.C.n.)

Cambyse II conquiert l'Égypte et meurt sans héritier - Ruse avortée de Hermédès, un des sept électeurs du roi, pour mettre son propre fils sur le trône (ans 66-68 de la transmigration = 523-521 a.C.n.)

Darius, un des sept électeurs, devient roi sous le nom de Darius I, à la suite d'une ruse et après avoir promis au dieu des Juifs d'autoriser la reconstruction de Jérusalem - Succession en Gaule - Darius I ordonne la seconde reconstruction de Jérusalem et du Temple qui sera redédicacé 73 ans plus tard (ans 68-70 de la transmigration = 521-519 a.C.n.)

Autour de la fin de Tarquin le Superbe et de la Royauté à Rome : Invention de supplices à Rome - Viol de Lucrèce - Tarquin, banni de Rome, s'allie à Porsenna, revient attaquer Rome, puis fait la paix - Sa mort met fin à la royauté à Rome (78 de la transmigration = 511 a.C.n.

 

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Gazel, veuve rusée du roi d'Assyrie, tue Cyrus, à qui succède Cambyse II - Évocation de l'histoire de Judith (an 60 de la transmigration = 529 a.C.n.)

 

[p. 95] [Exemplum coment ly roy Cyrus fut ochis par I fause femme] Item, l'an LX, fut ochis ly roy Cyrus de Babylone ; si l'ochist une royne qui fut nommée Gazel, et fut le femme le roy Damyns de Surie, que li roy Cyrus avait ochis en une batalhe qu'ilh avoient oyut ensemble. Si vos diray comment li roy Cyrus fut ochis.

[p. 95] [Exemplum : le roi Cyrus est tué par une femme fourbe] En l'an 60 [529 a.C.n.], le roi Cyrus de Babylone fut tué, par une reine qui s'appelait Gazel et était l'épouse du roi Damyns d'Assyrie, tué par Cyrus au cours d'une bataille qui les avait opposés. Je vais vous raconter comment le roi Cyrus fut tué.

Quant li roy Cyrus oit ochis le roy Damyns, si vot avoir à femme la royne ; et la royne qui de luy se voloit vengier li fist une fause fieste, et li mist la tauble en disant : « Sires, soyés bien aise et faite grant fieste, se vos m'ameis, car vos sereis mes maris s'ilh vos plaist. » Et li donnat boire mult sovent. Et ilh [p. 96] respondit : « Ma damme, je ne desier aultre choise, et vos remerchie des biens que vos me prometteis. » Et toudis la damme li donnoit à boire ; et entre chu, une fois que ilh bevoit, la royne qui seioit deleis le roy le ferit d'on cuteal en la gorghe, et ly coupat la gorge, et si l'ochist. En teile manere fut ly roy Cyrus ochis ; et fut roy apres luy son fis qui fut nommeis Chambises, et astoit par altre nom apelleis Nabugodonosor : chis fut contrable aux Juys, et les defendit à refaire la citeit et le Temple de Jherusalem.

Quand le roi Cyrus eut tué le roi Damyns, il voulut épouser sa veuve, pour faire d'elle sa reine. Mais celle-ci, qui voulait se venger, organisa non sans fourberie une fête à son intention. Elle l'installa à table en disant : « Sire, soyez bien aise et profitez bien de la fête, si vous m'aimez, car si cela vous agrée, vous serez mon mari. » Et sans cesse elle lui servait à boire. Il [p. 96] répondit : « Madame, je ne désire rien d'autre et je vous remercie des bienfaits que vous me promettez. » La reine, assise à ses côtés, ne cessait de lui servir à boire. Puis, tandis qu'il buvait, elle le frappa à la gorge avec un couteau et le tua. Ainsi mourut le roi Cyrus. Son fils Cambyse, [appelé aussi Nabuchodonosor], lui succéda sur le trône. Hostile aux Juifs, il leur défendit de reconstruire la ville et le Temple de Jérusalem.

[A cel temps avient l’hystoire de Judith, comment el ochist Holoferne] A cel temps avient l'hystoire de Judith, comment el ochist Holofernes, que li roy Cambises ou Nabugodonosor avoit envoiet en la terre de Judée por le pays encors plus destruire.

[C'est l'époque de l’histoire de Judith - Elle tue Holopherne] C'est à cette époque que se déroule l'histoire de Judith, racontant comment elle tua Holopherne, un envoyé en Judée par le roi Cambyse, [alias Nabuchodonosor], pour ravager davantage le pays.

 

Cambyse II conquiert l'Égypte et meurt sans héritier - Ruse avortée de Hermédès, un des sept électeurs du roi, pour mettre son propre fils sur le trône (ans 66-68 de la transmigration = 523-521 a.C.n.)

 

[p. 96] Item, l'an LXVI, conquist ly roy Cambises ou Nabugodonosor de Babylone le royalme de Egypte tout entirement, car ilh ne tenoit adont que seulement le royalme de Babylone.

[p. 96] En l'an 66 [523 a.C.n.], le roi Cambyse ou Nabuchodonosor de Babylone conquit l'ensemble du royaume d'Égypte ; auparavant il ne possédait que le royaume de Babylone.

Item, l'an LXVIII, morut Cambises ou Nabugodonosor, li roy de Babylone, qui avoit regneit VIII ans. Si regnat apres luy Hermedes, qui estoit uns des VII electeurs qui le roy enlisoient, quant ilh moroit sens heurs. Chis Hermedes tient le regne VII mois tant seulement par mult grant malisse, enssi com vos oreis chi-apres.

En 68 [521 a.C.n.] ce Cambyse, roi de Babylone, mourut, après huit ans de règne. Hermédès, l'un des sept électeurs qui élisaient le roi, quand celui-ci mourait sans héritiers, lui succéda. Cet Hermédès occupa le pouvoir durant sept mois, et uniquement grâce à une ruse très subtile, comme vous l'entendrez ci-après.

[Coment Hermedes fut subtilement fais roy de Babylone] Chis Hermedes fist entendant aux altres VI electeurs que li roy Cambises avoit I heure qui astoit trop jovene, se ly avoit recargiet à nourir, tant qu'ilh euwist eage d'estre roy. Et ches le creirent legierement com leur confrere et compagnons ; et ilh mentit, car bien estoit voir que li roy Cambises avoit oyut I fis, mains ilhs ne savoient mie que ly enfes fut mors, enssi qu’ilh astoit ; car ly roy Cambises, son pere, l'avoit ochis à son vivant por aucon meffait.

[Comment Hermédès devint par la ruse roi de Babylone] Cet Hermédès fit savoir aux six autres électeurs que Cambyse avait un héritier, trop jeune pour régner, et que le roi l'avait chargé d'élever ce fils jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge requis. Les électeurs crurent sans peine Hermédès, leur confrère et compagnon. Toutefois Hermédès mentait. Cambyse avait vraiment eu un fils, mais les autres électeurs ignoraient que cet enfant était mort, et bien mort : son père Cambyse l'avait tué pour un quelconque méfait.

Et chis Hermedes le savoit bien, car ilh y avoit esteit presens al ochire. Mains por dechivoir les prinches electeurs, chis Hermedes avoit I fis jovene, et faisoit croire que chu astoit li fis le roy ; et chu durat VII mois, puis alat Hermedes morir. Si quidat lassier le regne à son fis, qui astoit nommeis Cambises, mains ilh fut racompteit aux prinches que ch'astoit le fis Hermedes, et que Hermedes avoit malvaisement tenuit le regne. Quant les prinches electeurs sorent la veriteit, si ochisent l'enfant Cambises, puis prisent conselhe entre eaux de faire unc roy.

Hermédès, lui, savait tout cela, car il avait assisté au meurtre. Mais pour abuser les princes électeurs, Hermédès, père d'un jeune fils, faisait croire que son enfant était le fils du roi. Cela dura sept mois, puis Hermédès vint à mourir. Il avait pensé laisser le royaume à son propre fils, qui portait le nom de Cambyse, mais les princes apprirent qu'il s'agissait du fils d'Hermédès, lequel Hermédès s'était injustement approprié le pouvoir royal. Quand les princes électeurs connurent la vérité, ils tuèrent l'enfant Cambyse, puis tinrent entre eux conseil afin d'élire un roi.

 

Darius, un des sept électeurs du roi, devient roi sous le nom de Darius I, à la suite d'une ruse et après avoir promis au dieu des Juifs d'autoriser la reconstruction de Jérusalem - Succession en Gaule - Darius I ordonne la reconstruction de Jérusalem et du Temple qui sera redédicacé 73 ans plus tard (ans 68-70 de la transmigration = 521-519 a.C.n.)

 

[Coment ly roy Daire fut subtilement fais roy et vowat à Dieu, s’il estoit roy, ilh donroit congier del refaire Jherusalem et le Temple, et le fut] et fut ly [p. 97] conselhe teis : les sept prinches et electeurs de roy prisent conselhe entre eaux que ilhs yroient tous sept lendemain sor leurs chevals monteis, et venroient tous ensembles en la plache devant le palais royal ; et chis cuy ly cheval hynneroit promier d'eaux sept, chis seroit roy. Enssi finat ly conseaus des VII prinches. Si avoit I entres les prinches unc qui fut nommeis Daire, qui astoit mult valhans hons ; chis vowat à Dieu, s'ilh le voloit aidire à estre roy, ilh donroit congier à peuple d'Ysrael de reedifiier la citeit de Jherusalem et le Temple Salmon.

[Le roi Darius devient roi par ruse et promet à Dieu que, s’il devient roi, il permettra la reconstruction de Jérusalem et du Temple, ce qui fut le cas] Les sept princes prirent la décision [p. 97] suivante : ils iraient le lendemain sur leur monture et se réuniraient tous ensemble sur la place devant le palais royal. Celui dont le cheval serait le premier à hennir serait roi. Tel fut l'accord conclu entre les sept princes. L'un d'entre eux, nommé Darius, était un homme très valeureux. Il fit à Dieu la promesse que, s'il voulait l'aider à devenir le roi, il accorderait au peuple d'Israël la permission de reconstruire la ville de Jérusalem ainsi que le Temple de Salomon.

Apres chu, chis Daire fist prendre une jumente, et le fist metre en la plache tout par nuit où ilhs devoient lendemain venir ensemble tous sour leur chevauls. Quant li jumente fut mys en la plache, vers meynuit que ly temps est plus pasieble et les gens astoient tous cachiés, Daire montat sour le cheval, sor lequeile ilh devoit lendemain venir là awec les altres. Et quant li cheval veit le jumente, si commenchat à salhir et à frappeir ; adont fist Daire son tour, puis revient à son hosteil, qui pres de là en le frontier deI plache estoit, puis fist oisteir le jemente et revenir.

Après quoi, il fit prendre une jument et la laissa attachée pendant toute la nuit sur la place où les sept princes devaient se réunir le lendemain, avec leurs montures. Quand la jument se trouva sur la place, vers minuit, au moment où tout est plus calme et où les gens sont couchés, Darius monta le cheval sur lequel il devait se retrouver le lendemain avec les autres. Quand le cheval vit la jument, il commença à sauter et à ruer. Darius fit alors un tour, puis revint à son hôtel, situé près de là, à la limite de la place. Il fit ensuite enlever et rentrer la jument.

Et lendemain, quant ilh fut temps et les altres prinches furent monteis sour leurs chevals, Daire montat sour son cheval, puis vinrent en la plache devant le palais royal ; mains aussitoist que li cheval Daire chosit le lieu où ilh veit le jumente, ilh l'en resovient, et commenchat à hennir mult fort et à frappeir et à sailhir, presque ilh ne gettoit Daire à terre. Quant les altres prinches electeurs veirent chu, se dessent que chu estoit grant myracle et grans signifianche que chis cheval soy mentenoit enssi. Adont fut Daire coronneis à roy de Babylone et de Persie, et regnat L ans.

Le lendemain, quand le moment fut venu et alors que les autres princes étaient sur leurs montures, Darius arriva sur la sienne. Ils se rendirent sur la place, devant le palais royal. Mais aussitôt que le cheval de Darius retrouva l'endroit où il avait vu la jument, il se souvint d'elle et se mit à hennir très fort, à ruer et à sauter, au point presque de jeter Darius à terre. Quand les autres princes virent cela, ils déclarèrent qu'un tel comportement du cheval était un grand miracle, plein de signification. Alors Darius fut couronné roi de Babylone et de Perse et régna cinquante ans.

[p. 97] [De dus de Galle] Item, l'an LXIX, en jenvier morut Aurelian, li dus de Galle ; si regnat apres luy son fis, qui oit nom Avrengnas, et regnat XIIII ans.

[p. 97] [Le duc de Gaule] En l'an 69 [520 a.C.n.], en janvier, Aurélien, le duc de Gaule mourut. Son fils, nommé Auvergnas, lui succéda et régna pendant quatorze ans.

[p. 97] [La seconde Jherusalem fut refait à commandement le roy Daire par Zorobabel] Item, l'an LXX, commandat li roy Daire à Zorobabel qu'ilh fesist reedifiier la citeit et le Temple de Jherusalem, et, se nuls le voloit de riens enpechier, qu'ilh fust tantoist ochis ; car ilh avoit voweit à Dieu des Juys que, s'ilh astoit roy, que il le lairoit refaire entirement.

[p. 97] [La seconde Jérusalem est reconstruite par Zorobabel sur ordre du roi Darius] En l'an 70 [510 a.C.n.], le roi Darius ordonna à Zorobabel de faire reconstruire la ville et le Temple de Jérusalem et de mettre à mort qui voudrait s'y opposer de quelque façon que ce soit. Il avait promis au Dieu des Juifs de permettre de reconstruire complètement la ville, s'il devenait roi.

[La seconde dicause de Temple Salmon] Quant li peuple d'Ysrael entendit la bonne volenteit de roy Daire, si soy retrahirent vers Jherusalem, et commencharent à parfaire l'ovraige [p. 98] qu'ilh avoient commenchiet devant, al temps le roy Cyrus ; et fut parfais dedens LXXIII ans. Si fut adont celebrée la seconde dicause.

[Seconde dédicace du Temple de Salomon] Quand les gens d'Israël entendirent les bonnes dispositions du roi Darius, ils revinrent à Jérusalem et reprirent le travail [p. 98] commencé précédemment au temps du roi Cyrus. Il fut achevé en soixante-treize ans. C'est alors que fut célébrée la seconde dédicace.

 

Autour de la fin de Tarquin le Superbe et de la royauté à Rome : Invention de supplices à Rome - Viol de Lucrèce - Tarquin s'allie à Porsenna, revient attaquer Rome, puis fait la paix - Sa mort met fin à la royauté à Rome (an 78 de la transmigration = 511 a.C.n.)

 

[p. 98] [Tous les tourmens furent aviseis à chi temps] Sour l'an LXXVIII morut li VIIe emperere de Romme, Tarquinius li Orgulheux : chis trovat à son temps toutes les manieres des tormens, chaynes, exilh, chartres et ceppes, là ons butoit les piés et les jambes des malfaitoirs. Ilh morut sens heures, car une effoudre avoit ochis son fis Saldones, et Tharquinus, son altre fis, estoit forbanis fours de Romme sens rapelleir, por tant qu’ilh avoit corrompue et violeit Lucrecie à forche, qui estoit une noble femme et de grant linage.

[p. 98] [Tous les supplices sont inventés à cette époque] En l'an 78 [511 a.C.n.], Tarquin le Superbe, le septième empereur de Rome, mourut. Il avait imaginé à son époque toutes les sortes de supplices : chaînes, exil, prisons et entraves, où l'on plaçait les pieds et les jambes des malfaiteurs. Tarquin mourut sans héritiers, car la foudre avait tué son fils Saldonès, et Tarquin, son autre fils, avait été définitivement banni de Rome parce qu'il avait déshonoré et violé Lucrèce, une dame noble et de haut lignage.

[Lucrecie fut deforchie] Se s'en plendit ladit damme apres à son peire, qui astoit I des plus grans senateurs de Romme, et à son marit awec et à ses parens ; et apres soy tuat por la doleur qu'el oit del honte.

[Le viol de Lucrèce] La dame en question se plaignit auprès de son père, un des plus importants sénateurs de Rome, et auprès de son mari et de ses parents. Puis elle se tua de douleur, suite à la honte qu'elle éprouvait.

[Tarquinius, li VIIe emperere de Romme et ly dierain] Et Tarquinius, qui astoit banis, si doubtat les amis de la damme, si s'en alat à Porcerum, le roy de Clusine, et s'aloiat à luy ; et ilh ly oit encovent de luy à aidier contre les Romans.Si assemblat grans gens de Tusquayne, son pays, et d'altres, et se vient contre les Romans de chi al rivage del Tybre entour Janicle. Si en orent les Romans grant paour ; mains les Romans fisent tant qu'ilh orent pais à li. Si alat assegier Aretines.

[Tarquin, septième et dernier empereur de Rome] Tarquin, le banni, redoutant les amis de la dame, s'en alla chez Porsenna, roi de Clusium, et s'allia à lui. Il obtint de sa part une promesse d'aide contre les Romains. Il rassembla beaucoup de forces originaires de la Toscane, son pays, et d'ailleurs. Il vint attaquer les Romains, de ce côté-ci de la rive du Tibre, autour du Janicule. Les Romains eurent très peur mais finirent par faire la paix avec lui. Il alla ensuite assiéger Arretium.

Et Wierbel, la damme le filhe l'emperere, astoit mariée ; si astoit son maris le roy Alibrons d'Argenel.

Dame Wierbel, la fille de l'empereur, était mariée, et son mari était le roi Alibrons d'Argenel.

[Chi falirent les empereurs de Romme qui avoient regneit IIc et IIII ans] Quant Tarquinius li Orgulheux fut mors, si defallirent les empereurs, et cessat leur regnation, qui avoient regneit IIc et IIII ans ; si ordinont les Romans et les senateurs de faire des consoles.

[Fin des empereurs de Rome, qui avaient régné deux cent quatre ans] La mort de Tarquin le Superbe mit fin au régime des empereurs. La royauté avait duré deux cent quatre ans. Les Romains et les sénateurs décidèrent alors de désigner des consuls.

 

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