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Métamorphoses d'Ovide : Avant-Propos - Notices - Livre I (Plan) - Hypertexte louvaniste - Iconographie ovidienne - Page précédente - Page suivante


OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE I

[Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2005]

 

L'humanité renouvelée (1, 253-415)

 

Le déluge

Jupiter choisit l'eau plutôt que le feu pour anéantir le genre humain. Il met en branle vents, pluies et eaux des fleuves et des mers, qui provoquent un déluge. Suit une description très imagée et plutôt exagérée des effets de ce cataclysme dévastateur pour la nature, les animaux et les hommes. Ceux qui échappent à la noyade meurent de faim. (1, 253-312)

Iamque erat in totas sparsurus fulmina terras ;

sed timuit, ne forte sacer tot ab ignibus aether
 

Déjà Jupiter était prêt à lancer ses foudres partout sur la terre ;

mais  suite à tant de feux, il redouta pour l'éther sacré
 

1, 255

conciperet flammas longusque ardesceret axis :

esse quoque in fatis reminiscitur, adfore tempus,

quo mare, quo tellus correptaque regia caeli

ardeat et mundi moles obsessa laboret.

Tela reponuntur manibus fabricata cyclopum ;
 

risque de s'enflammer, et pour la voûte du ciel de se consumer.

Il se souvient aussi des destins annonciateurs d'un temps futur

où la mer, la terre et le palais céleste seront la proie d'un feu ardent,

qui mettra en péril
la masse du monde, entourée de flammes.

Il dépose les traits qu'ont forgés les mains des Cyclopes

 

1, 260

poena placet diuersa, genus mortale sub undis

perdere et ex omni nimbos demittere caelo.

Protinus Aeoliis Aquilonem claudit in antris

et quaecumque fugant inductas flamina nubes

emittitque Notum. Madidis Notus euolat alis,
 

et décide un châtiment tout différent : anéantir le genre humain

sous les eaux et faire tomber des trombes de pluie de tout le ciel.

Aussitôt il enferme dans l'antre d'Éole l'Aquilon

et tous les souffles qui rassemblent et chassent les nuées,

puis lache le
Notus. Le Notus aux ailes humides s'envole,
 

1, 265

terribilem picea tectus caligine uultum ;

barba grauis nimbis, canis fluit unda capillis ;

fronte sedent nebulae, rorant pennaeque sinusque.

utque manu lata pendentia nubila pressit,

fit fragor : hinc densi funduntur ab aethere nimbi ;
 

son visage effrayant est couvert d'une  poix noire ;

sa barbe est lourde de pluies ; l'eau coule de sa blanche chevelure ;

sur son front siègent des brumes, ses ailes et son torse ruissellent.

Dès que sa large main a pressé les nuages suspendus,

un fracas se produit ; alors de l'éther fondent d'épais nuages.
 

1, 270

nuntia Iunonis uarios induta colores

concipit Iris aquas alimentaque nubibus adfert.

Sternuntur segetes et deplorata coloni

uota iacent, longique perit labor inritus anni.

Nec caelo contenta suo est Iouis ira, sed illum
 

Messagère de Junon, revêtue d'un éventail de couleurs,

Iris rassemble les eaux et apporte aux nuages leur nourriture.

Les moissons sont couchées sur le sol ; le paysan déplore

ses voeux anéantis, le travail vain d'une longue année est perdu.

La colère de Jupiter ne se contente pas de son empire du ciel :
 

1, 275

caeruleus frater iuuat auxiliaribus undis.

Conuocat hic amnes : qui postquam tecta tyranni

intrauere sui : « Non est hortamine longo

nunc », ait, « utendum ; uires effundite uestras :

sic opus est ! Aperite domos ac mole remota
 

son frère bleu de mer l'aide de ses flots. Il convoque les fleuves.

Lorsque ceux-ci ont pénétré dans la demeure de leur maître,

il leur dit : « Pas besoin maintenant de longs discours.

Déployez vos forces ; il le faut absolument. 

Ouvrez vos
demeures et, après avoir écarté vos digues,
 

1, 280

fluminibus uestris totas inmittite habenas ! »

Iusserat ; hi redeunt ac fontibus ora relaxant

et defrenato uoluuntur in aequora cursu.

Ipse tridente suo terram percussit, at illa

intremuit motuque uias patefecit aquarum.
 

lâchez la bride à tous vos courants. » Tel était son ordre.

Les fleuves s'en retournent et
dégagent les bouches de leurs sources,

puis, en une course effrénée, ils se laissent rouler vers les mers.

Le dieu de son trident frappa la terre qui se mit à trembler,

et cette secousse ouvrit aux eaux des voies <où s'engouffrer>.
 

1, 285

Exspatiata ruunt per apertos flumina campos

cumque satis arbusta simul pecudesque uirosque

tectaque cumque suis rapiunt penetralia sacris.

Si qua domus mansit potuitque resistere tanto

indeiecta malo, culmen tamen altior huius
 

Les fleuves, sortis de leur lit, se répandent dans la rase campagne ;

ils emportent, avec les moissons, les arbustes et les troupeaux,

les hommes et les maisons avec leurs
autels et les objets sacrés.

Si une maison est restée debout et a pu résister à un tel cataclysme

sans crouler, elle finit submergée par une vague plus haute que son toit
 

1, 290

unda tegit, pressaeque latent sub gurgite turres.

Iamque mare et tellus nullum discrimen habebant :

omnia pontus erat, deerant quoque litora ponto.

Occupat hic collem, cumba sedet alter adunca

et ducit remos illic, ubi nuper ara
rat :
 

et ses tourelles écrasées disparaissent sous le tourbillon.

Désormais, plus rien ne distinguait la mer de la terre ;

Tout était mer ; et c'était une mer sans rivages.

L'un se hâte d'occuper une colline ; dans une barque recourbée,

un autre manie des rames là où naguère il avait labouré.
 

1, 295

ille supra segetes aut mersae culmina uillae

nauigat, hic summa piscem deprendit in ulmo.

Figitur in uiridi, si fors tulit, ancora prato,

aut subiecta terunt curuae uineta carinae ;

et, modo qua graciles gramen carpsere capellae,
 

Cet autre navigue sur ses moissons ou sur sa villa aux toits inondés

et ici quelqu'un prend un poisson au sommet d'un ormeau.

Si le hasard l'y porte, une ancre se fiche dans une verte prairie,

des carènes creuses foulent les vignes, passant au-dessus d'elles.

Et là où naguère de gracieuses chevrettes broutaient l'herbe,
 

1, 300

nunc ibi deformes ponunt sua corpora phocae.

Mirantur sub aqua lucos urbesque domosque

Nereides, siluasque tenent delphines et altis

incursant ramis agitataque robora pulsant.

Nat lupus inter oues, fuluos uehit unda leones,
 

des phoques posent maintenant leurs corps informes.

Les
Néréides s'étonnent d'apercevoir sous l'eau des bois,

des cités et des maisons ; les dauphins occupent les forêts,

se heurtent aux hautes branches, bousculent et agitent les chênes.

Le loup nage parmi les brebis, l'onde charrie des lions au pelage fauve
 

1, 305

unda uehit tigres ; nec uires fulminis apro,

crura nec ablato prosunt uelocia ceruo,

quaesitisque diu terris, ubi sistere possit,

in mare lassatis uolucris uaga decidit alis.

Obruerat tumulos inmensa licentia ponti,
 

et emporte des tigres ; le sanglier ne tire rien de sa force foudroyante

le cerf emporté ne trouve aucun secours en ses pattes agiles.

Après avoir longtemps cherché des terres où se poser,

l'oiseau égaré tombe dans la mer, les ailes épuisées.

L'immense débordement de l'océan avait recouvert les hauteurs
 

1, 310

pulsabantque noui montana cacumina fluctus.

Maxima pars unda rapitur ; quibus unda pepercit,

illos longa domant inopi ieiunia uictu.
 

et des flots inconnus venaient frapper les sommets des montagnes.

L'onde emporte la plupart des vivants ; ceux qu'elle a épargnés

meurent vaincus par un long jeûne, faute de vivres.
 

 

Deucalion et Pyrrha : Métamorphose de pierres en humains (1, 313-415)

Ovide ramène alors son lecteur en Béotie, où ont échoué sur les cimes du mont Parnasse les seuls humains survivants, Deucalion et Pyrrha. Jupiter, les voyant pieux et justes, décide de mettre fin au déluge. Le retour à la normale est décrit avec autant d'imagination que la catastrophe. (1, 313-347)

Désespéré par la solitude, Deucalion prend conscience du rôle que les dieux ont fixé à leur couple pour effectuer le renouvellement de l'humanité. Pieusement, les deux rescapés apprennent de l'oracle de la déesse Thémis qu'ils doivent jeter derrière eux les os de la grande mère. D'abord hésitants, ils déduisent, après réflexion, que la grande mère est la terre et que ses ossements sont en fait des pierres. (1, 348-394)

Suit la description de la métamorphose en hommes et en femmes des pierres lancées respectivement par Deucalion et Pyrrha. (1, 395-415)

1, 313

Separat Aonios Oetaeis Phocis ab aruis,

terra ferax, dum terra fuit, sed tempore in illo
 

La Phocide sépare l'Aonie des campagnes de l'Oeta ;

terre fertile, tant qu'elle fut une terre, mais à ce moment-là,
 

1, 315

pars maris et latus subitarum campus aquarum.

Mons ibi uerticibus petit arduus astra duobus,

nomine Parnasos, superantque cacumina nubes.

Hic ubi Deucalion (nam cetera texerat aequor)

cum consorte tori parua rate uectus adhaesit,
 

elle faisait partie de la mer, large plaine d'eaux soudain apparues.

Là une montagne élève ses deux sommets vers les astres ;

son nom est le
Parnasse, et ses cimes surpassent les nuages.

Deucalion échoua en ce lieu - la mer en effet avait tout recouvert - ,

transporté avec sa compagne [Pyrrha] sur un petit radeau.
 

1, 320

Corycidas nymphas et numina montis adorant

fatidicamque Themin, quae tunc oracla tenebat :

non illo melior quisquam nec amantior aequi

uir fuit aut illa metuentior ulla deorum.

Iuppiter ut liquidis stagnare paludibus orbem
 

Ils invoquent les Nymphes Coryciennes, les divinités de la montagne,

et
Thémis la prophétesse, qui alors y rendait des oracles.

Jamais ne vécut homme meilleur que lui, ni plus épris de justice,

jamais femme ne fut, plus qu'elle, respecteuse des dieux.

Lorsque Jupiter voit qu'une vaste étendue d'eau submerge le monde,
 

1, 325

et superesse uirum de tot modo milibus unum,

et superesse uidit de tot modo milibus unam,

innocuos ambo, cultores numinis ambo,

nubila disiecit nimbisque aquilone remotis

et caelo terras ostendit et aethera terris.
 

que, de tant de milliers d'hommes, il n'en subsiste qu'un seul,

que, de tant de milliers de femmes, il n'en reste qu'une seule,

tous deux innocents, tous deux adorateurs de la puissance divine,

il disperse les nuages et, une fois les brouillards écartés par l'Aquilon,

il montre les terres au ciel, et aux terres le ciel.
 

1, 330

Nec maris ira manet, positoque tricuspide telo

mulcet aquas rector pelagi supraque profundum

exstantem atque umeros innato murice tectum

caeruleum Tritona uocat conchaeque sonanti

inspirare iubet fluctusque et flumina signo
 

La mer renonce à sa colère, le maître de l'océan pose son trident

et apaise les eaux ; dressé sur l'abîme, les épaules couvertes

de pourpre marine,
Triton au teint bleu de mer est convoqué

et reçoit l'ordre de souffler dans sa conque sonore

et, à un signal donné, de faire refluer enfin les flots marins
 

1, 335

iam reuocare dato : caua bucina sumitur illi,

tortilis in latum quae turbine crescit ab imo,

bucina, quae medio concepit ubi aera ponto,

litora uoce replet sub utroque iacentia Phoebo.

Tum quoque, ut ora dei madida rorantia barba
 

et les fleuves : Triton saisit sa trompe creuse en spirale,

qui s'élargit depuis sa volute inférieure, cette trompe

qui, dès qu'elle reçoit en pleine mer le souffle du dieu ,

emplit de sa voix les rivages qui s'étendent
du levant au couchant.

Alors, dès que la bouche ruisselante du dieu à la barbe détrempée
 

1, 340

contigit et cecinit iussos inflata receptus,

omnibus audita est telluris et aequoris undis,

et quibus est undis audita, coercuit omnes.

Iam mare litus habet, plenos capit alueus amnes,

flumina subsidunt collesque exire uidentur ;
 

toucha la conque gonflée d'air, sonnant l'ordre de la retraite,

toutes les eaux de la terre et de l'océan l'entendirent,

et l'ayant entendue, les eaux furent contraintes de se retirer.

Désormais la mer a un littoral ; les fleuves ont retrouvé leur lit,

et se calment ; on voit ressortir les collines ; la terre émerge ;
 

1, 345

surgit humus, crescunt sola decrescentibus undis,

postque diem longam nudata cacumina siluae

ostendunt limumque tenent in fronde relictum.


Redditus orbis erat ; quem postquam uidit inanem

et desolatas agere alta silentia terras,
 

les sols s'accroissent tandis que décroissent les eaux ;

après de longs jours, les forêts montrent leurs cimes dénudées

et conservent de la boue collée à leurs feuillages.


L'univers était rendu à lui-même. Lorsqu'il vit le monde désert

et les terres désolées plongées dans un profond silence,
 

1, 350

Deucalion lacrimis ita Pyrrham adfatur obortis :

« O soror, o coniunx, o femina sola superstes,

quam commune mihi genus et patruelis origo,

deinde torus iunxit, nunc ipsa pericula iungunt,

terrarum, quascumque uident occasus et ortus,
 

Deucalion fondit en larmes et s'adressa à Pyrrha :

« Ô
ma soeur, ô mon épouse, toi la seule femme survivante,

compagne unie à moi par un sang commun, par notre cousinage,

et puis par le mariage, nous voici maintenant unis aussi par le danger ;

sur toutes les terres qui voient le soleil
se lever et se coucher, à nous deux,
 

1, 355

nos duo turba sumus ; possedit cetera pontus.

Haec quoque adhuc uitae non est fiducia nostrae

certa satis ; terrent etiamnum nubila mentem.

Quis tibi, si sine me fatis erepta fuisses,

nunc animus, miseranda, foret ? Quo sola timorem
 

 nous constituons toute la population ; le reste appartient à la mer.

Mais même aujourd'hui je ne suis guère assuré de notre survie ;

maintenant encore les nuages terrifient mon esprit.

Si tu avais été, sans moi, arrachée aux destins,

que ressentirais-tu en ce moment, pauvre malheureuse ?
 

1, 360

ferre modo posses ? quo consolante doleres !

Namque ego, crede mihi, si te quoque pontus haberet,

te sequerer, coniunx, et me quoque pontus haberet.

O utinam possim populos reparare paternis

artibus atque animas formatae infundere terrae !
 

Seule, comment supporterais-tu la peur ? Qui consolerait ta douleur ?

Pour ma part, crois-le bien, si toi aussi la mer te possédait,

je te suivrais, ô mon épouse, et moi aussi elle me posséderait.

Puissé-je un jour reconstituer, grâce à
l'art de mon père

des peuples et insuffler des âmes à la terre que je façonnerais !
 

1, 365

Nunc genus in nobis restat mortale duobus.

Sic uisum superis : hominumque exempla manemus ».

Dixerat, et flebant : placuit caeleste precari

numen et auxilium per sacras quaerere sortes.

Nulla mora est : adeunt pariter Cephesidas undas,
 

Aujourd'hui le genre humain repose sur nous deux,

ainsi l'ont décidé les dieux : nous restons des exemples humains ».

Il avait fini de parler, et tous deux pleuraient. Ils décidèrent

d'invoquer la puissance céleste et  l'aide d'oracles sacrés.

Sans attendre, ils gagnent ensemble les eaux du
Céphise,
 

1, 370

ut nondum liquidas, sic iam uada nota secantes.

Inde ubi libatos inrorauere liquores

uestibus et capiti, flectunt uestigia sanctae

ad delubra deae, quorum fastigia turpi

pallebant musco stabantque sine ignibus arae.
 

troubles encore, mais reprenant déjà leurs routes familières.

Alors, ils puisent de l'eau, en aspergent leurs vêtements et leur tête,

puis tournent leurs pas vers le sanctuaire sacré de la
déesse :

le faîte de son temple était sans éclat sous une mousse répugnante ;

ses autels étaient toujours debout, mais sans foyers allumés.
 

1, 375

Vt templi tetigere gradus, procumbit uterque

pronus humi gelidoque pauens dedit oscula saxo

atque ita  : « Si precibus » dixerunt « numina iustis

uicta remollescunt, si flectitur ira deorum,

dic, Themi, qua generis damnum reparabile nostri
 

Dès qu'ils eurent atteint les degrés du temple, tous deux se prosternèrent,

tête inclinée vers le sol ; tremblants, ils baisèrent la pierre glacée

et dirent : « Si de justes prières peuvent vaincre et attendrir

la volonté divine, si la colère des dieux se laisse fléchir, dis-nous,

Thémis, quel artifice peut réparer le malheur de notre race
 

1, 380

arte sit, et mersis fer opem, mitissima, rebus ! »

Mota dea est sortemque dedit : « Discedite templo

et uelate caput cinctasque resoluite uestes

ossaque post tergum magnae iactate parentis ! »

Obstupuere diu : rumpitque silentia uoce
 

et, dans ta grande bonté, viens en aide à notre monde submergé. »

La déesse fut émue et rendit un oracle : « Éloignez-vous du temple,

voilez-vous la tête, dénouez la ceinture de vos vêtements

et jetez derrière votre dos les ossements de votre grande mère. »

Ils restèrent longtemps interdits. Pyrrha, rompant le silence,
 

1, 385

Pyrrha prior iussisque deae parere recusat,

detque sibi ueniam pauido rogat ore pauetque

laedere iactatis maternas ossibus umbras.

Interea repetunt caecis obscura latebris

uerba datae sortis secum inter seque uolutant.
 

prend d'abord la parole ; elle refuse d'obéir aux ordres de la déesse

et d'une voix tremblante implore son indulgence : elle redoute

d'outrager l'ombre de sa mère en jetant ses os dans tous les sens.

Cependant, tous deux repensent aux paroles obscures de l'oracle

à leur sens secret et caché ; ensemble ils les tournent et retournent.
 

1, 390

Inde Promethides placidis Epimethida dictis

mulcet et  : « Aut fallax » ait « est sollertia nobis,

aut (pia sunt nullumque nefas oracula suadent !)

magna parens terra est : lapides in corpore terrae

ossa reor dici ; iacere hos post terga iubemur. »
 

Puis le fils de Prométhée apaise la fille d'Épiméthée

et la rassure par ces paroles : « Ou mon intuition m'abuse,

ou les oracles respectent la piété et ne conseillent pas un sacrilège.

La grande mère est la terre ; les pierres dans le corps de la terre,

ce sont, à mon avis, ses os, que nous devons jeter derrière nous. »
 

1, 395

Coniugis augurio quamquam Titania mota est,

spes tamen in dubio est : adeo caelestibus ambo

diffidunt monitis ; sed quid temptare nocebit ?

Descendunt : uelantque caput tunicasque recingunt

et iussos lapides sua post uestigia mittunt.
 

Bien qu'ébranlée par l'interprétation de son époux, la Titanienne

hésite cependant à espérer, tant tous deux restent défiants

devant les avis des dieux ; mais quel mal y aurait-il à essayer ?

Ils descendent,
se voilent la tête, dénouent leurs tuniques

et sur leurs pas, derrière eux, selon l'ordre reçu, lancent les pierres.
 

1, 400

Saxa (quis hoc credat, nisi sit pro teste uetustas ?)

ponere duritiem coepere suumque rigorem

mollirique mora mollitaque ducere formam.

Mox ubi creuerunt naturaque mitior illis

contigit, ut quaedam, sic non manifesta uideri
 

Ces pierres - qui le croirait, si l'antiquité n'en témoignait ? -

commencèrent à perdre leur rigidité et leur raideur,

à ramollir peu à peu et, une fois ramollies, à prendre forme.

Bientôt, quand elles eurent grandi et pris une nature plus douce,

une certaine forme humaine put apparaître, non évidente toutefois,
 

1, 405

forma potest hominis, sed uti de marmore coepta

non exacta satis rudibusque simillima signis.

Quae tamen ex illis aliquo pars umida suco

et terrena fuit, uersa est in corporis usum ;

quod solidum est flectique nequit, mutatur in ossa
 

mais semblable à des ébauches de marbre, qui ne seraient pas

assez achevées et ressembleraient fort  à des statues grossières.

cependant, la partie de ces pierres, constituée de terre mêlée

à des sucs humides, se métamorphose pour servir de corps ;

la partie solide qui ne peut être pliée se change en ossements ;
 

1,410

quae modo uena fuit, sub eodem nomine mansit,

inque breui spatio superorum numine saxa

missa uiri manibus faciem traxere uirorum

et de femineo reparata est femina iactu.

Inde genus durum sumus experiensque laborum
 

ce qui naguère était veine, reste veine, et conserve donc son nom.

En très peu de temps, par la volonté des dieux, les pierres

lancées par les mains de l'homme prirent un aspect masculin

et de celles jetées par la femme fut reconstituée une femme.

C'est pourquoi notre race est dure, rompue à l'effort ;
 

1, 415

et documenta damus qua simus origine nati.
 

et nous donnons la preuve de l'origine de notre naissance.
 

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NOTES

la masse du monde, entourée de flammes (1, 254-258). Ce passage évoque la thèse stoïcienne de l'ekpurôsis, selon laquelle le monde un jour serait détruit par le feu. Mais les lecteurs d'Ovide devaient également songer à l'épisode de Phaéton, qui sera raconté plus loin dans les Métamorphoses (2, 1-400).

Cyclopes (1, 259). Dans la mythologie, les Cyclopes appartiennent à la première génération divine, celle des Géants. Ils n'ont qu'un oeil au milieu du front (d'où leur nom) et se caractérisent par leur force et leur habileté manuelle. Ils sont au nombre de trois, Brontès, Stéropès et Argès. C'est eux qui ont permis aux Olympiens de remporter la victoire sur les Titans ; ils ont notamment fourni à Zeus la foudre et le tonnerre, ce qui explique que la légende les présente toujours comme les forgerons de la foudre divine. C'est le cas ici. - « Dans la poésie alexandrine, les Cyclopes ne sont plus considérés que comme des démons subalternes, forgerons et artisans de toutes les armes des dieux. Ils habitent les îles Éoliennes ou la Sicile. Là, ils possèdent une forge souterraine et travaillent à grand bruit » (P. Grimal). Virgile leur attribuera la construction des murs entourant les Champs Élysées (Én., 6, 630-631). Callimaque (Hymne à Artémis, 46-86) semble avoir été le premier à avoir fait des Cyclopes les ouvriers de Héphaistos. Quant aux Cyclopes d'Homère avec lesquels Ulysse dut se mesurer dans l'Odyssée (9, 170-540), ils n'ont pas grand-chose en commun, sinon le nom, avec les forgerons divins. Sur les Cyclopes, voir par exemple Ovide, Fastes, 4, 287 et note ; Virgile, Én., 3, 569 et note ; et surtout au huitième livre de l'Énéide, l'épisode célèbre de Vulcain dans l'antre des Cyclopes (8, 416-453).

châtiment tout différent (1, 260). Ovide annonce le déluge (l'eau est l'opposé du feu), qu'il décrira avec beaucoup d'imagination dans le passage qui suit. Voir, pour une évocation moins emphatique du déluge, Sénèque, Questions naturelles, III, 27 (tout particulièrement les paragraphes 12 à 15, où Sénèque commente Ovide). Voir aussi Horace, Odes, I, 2 (qui aurait peut-être suggéré l'une ou l'autre image à Ovide). On n'oubliera pas que la Genèse, 6, 1 à 8, 22, comporte un célèbre récit de déluge, inspiré de celui de l'épopée de Gilgamesh.

Éole... Aquilon... Notus (1, 262-263). Éole, fils de Poséidon, est le dieu des vents. L'image qu'en donne Virgile, Én., 1, 52-80, est célèbre : on s'y reportera. Les antres d'Éole étaient situés dans les îles Lipari, au nord de la Sicile. - L'Aquilon est un vent du nord, sans doute moins chargé de pluies que le Notus, vent du sud.

Iris (1, 271). De la race d'Océan, Iris assure la liaison entre la Terre et le Ciel et est symbolisée par l'arc-en-ciel. Comme Hermès, elle porte les messages des dieux, notamment ceux de Héra-Junon. Voir par exemple Virgile, Én., 4, 700-705 ; 5, 657-8.

frère (1, 275). Il s'agit de Poseidon-Neptune, frère de Jupiter, et maître des océans, et donc aussi des fleuves. Il a la couleur bleu sombre (caeruleus en latin) comme la mer. Cfr aussi Triton, en 1, 333.

demeures (1, 279). « Les cavernes et les abîmes où leurs eaux sont amassées. » (G. Lafaye)

dégagent les bouches (1, 281). Métaphore assimilant les sources à des chevaux débridés.

autels (1, 287). Les autels domestiques, abritant par exemple les statues des dieux du foyer (Lares, Pénates) et les objets du culte (vases, patères servant aux libations).

tourelles (1, 290). Petites tours pouvant éventuellement servir de pigeonniers.

Néréides (1, 301). Cinquante divinités marines, filles de Nérée (cfr 1, 187) et petites-filles d'Océan, qui vivaient au fond de la mer. Certaines d'entre elles, Amphitrite, Galatée, Thétis... sont très connues.

Phocide... Aonie... Oeta (1, 313). La Phocide est une région de Grèce centrale, voisine de la Béotie, désignée souvent par les poètes par le terme Aonie (en réalité, une partie seulement de la Béotie). L'Oeta est une montagne voisine. Ovide va donc situer en Grèce l'histoire de Deucalion et Pyrrha. La localisation de l'épisode varie. Ainsi Hygin (Fables, 153) parle de la Sicile et des pentes de l'Etna.

Parnasse (1, 317). Imposante montagne (elle culmine à 2457 mètres) au nord de Delphes, considérée comme le séjour d'Apollon et des Muses. Il est inexact qu'elle possède deux sommets. Cette erreur géographique, qui se rencontre ailleurs dans la littérature latine (Mét., 2, 221 par exemple) semble devoir son origine à une mauvaise compréhension d'un passage de Sophocle (Antigone, 1126).

Deucalion... (1, 318-319). Deucalion, fils de Prométhée (cfr 1, 364 et 1, 390), époux de sa cousine Pyrrha, fille d'Épiméthée. C'est en quelque sorte l'homologue grec du Noé de la Bible, le seul, avec son épouse, à avoir échappé à la destruction générale du déluge. Ovide ne retient que certains aspects de sa légende. Ainsi, par exemple il ne dira pas que Jupiter a expressément voulu les sauver parce qu'ils étaient les seuls êtres pieux dans l'humanité dégénérée et maudite de l'époque. Ovide ne dit pas non plus que Prométhée avait prévenu son fils de la catastrophe imminente et l'avait invité à s'enfermer dans un coffre avec sa femme. Ovide va se concentrer sur les circonstances de la recréation d'une humanité nouvelle.

Nymphes Coryciennes (1, 320). « Nymphe aimée par Apollon, Corycie donne son nom à une caverne située sur le mont Parnasse, au nord de Delphes, où les nymphes ont l'habitude de se réunir. » (J. -Cl. Belfiore, DMGR, 2003, p. 159-160). On appelle ces nymphes « Coryciennes » ou « Corycides ».

Thémis (1, 321). Fille du Ciel et de la Terre, épouse de Zeus (première épouse pour Pindare ; seconde épouse pour Hésiode), Thémis est la déesse de la justice. Elle passait notamment pour avoir inventé les oracles, les rites et les lois, et pour avoir enseigné à Apollon l'art de la divination. Astrée (1, 150), avec qui elle est parfois confondue, est sa fille. Elle est aussi liée à l'oracle de Delphes. D'après Eschyle, Euménides, 2-8, cet oracle fut tenu en premier lieu par la Terre, puis par Thémis, ensuite par Phébé et enfin par Apollon.

trident (1, 330). Attribut traditionnel de Poéidon-Neptune.

Triton (1, 332). Dieu marin, fils de Poséidon et d'Amphitrite, souvent représenté avec la conque qui est son instrument ; il a lui aussi (comme Poséidon, en 1, 275) la couleur bleu sombre de la mer (caeruleus). Cfr Virgile, Én., 1, 144 ; 6, 173.

du levant au couchant (1, 338). Littéralement : les rivages qui s'étendent « sous l'un et l'autre Phébus », ce que G. Lafaye traduit « aux deux bouts de la carrière de Phébus ».

ma soeur (1, 351). Pyrrha était la cousine germaine de Deucalion. Voir 1, 319 n. et 1, 390.

lever et coucher (1, 354). Autre métaphore pour désigner l'Orient et l'Occident.

arts de mon père (1, 363). Allusion à la légende de Prométhée, créateur du genre humain. Voir plus loin 1, 390 et la note à 1, 82.

puissance céleste (1, 367-368). Sans plus de précision. Il s'agit probablement de Thémis (cfr 1, 321 et 1, 379).

Céphise (1, 369). Cours d'eau coulant de l'ouest vers l'est, au nord du mont Parnasse et se jetant dans le Lac Copaïs. Il passe pour le père de Narcisse, dont l'histoire est racontée en 3, 339-401.

déesse (1, 372). Thémis (voir 1, 321). Ovide dans tout ce passage insiste sur la piété des personnages, qui respectent les formules de prières et les rites.

Titanienne (1, 395). Pyrrha, fille d'Épiméthée, est la petite-fille du Titan Japet.

se voilent la tête, dénouent leurs tuniques (1, 398). « Dans toute cérémonie religieuse, il fallait se voiler la tête, sauf le visage, et dénouer les noeuds des ceintures, des bandelettes, etc., qu'on avait sur soi. L'opération qui se prépare, inspirée par la divinité, a un caractère sacré. » (G. Lafaye)

veine (1, 410). En latin comme en français, le mot peut revêtir les deux significations de « filon » et de « vaisseau sanguin ».


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