Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 465b-475a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Myreur, p. 465b-468a (Sous Néron III : Christianisme [Euchaire, Valère, Materne et Trèves] - Conflits divers)

Myreur, p. 468b-475a (Sous Néron IV : Crimes de Néron - Simon le Magicien - Saint Pierre et saint Paul - Successeurs de Pierre - Suicide de Néron)

 


 

sous néron III : Christianisme (Euchaire, Valère, Materne - Trèves) - conflits divers [Myreur, p. 465b-468a]

 Ans 66-68

 

Introduction [sommaire]  [texte]

Le conflit entre les Tongriens et les Flandriens dont il a été question dans la section précédente reprend. Trémus, le roi de Tongres, qui continue à fonder des villes dans son propre pays, pénètre en Flandre, dans les possessions du comte Julien. Il s'empare successivement de Malines, de Termonde, de Courtrai, d'Alost, d'Ypres, avant de mettre le siège devant Bruges, tandis que Cornulo, le fils de Trémus, détruit Lille et dévaste tout le plat pays (tout le plas paiis), avant de rejoindre son père devant Bruges. Après divers combats meurtriers et épiques autour de la ville, et malgré l'aide de Gantois venus assister les Flamands, les forces de Julien ont le dessous. Bruges est prise par Trémus, qui s'y installe et se soumet les Brugeois. Tout n'est pas fini pour autant, car les nouveaux sujets trahissent leur nouveau prince, finalement contraint de rentrer à Tongres, où il meurt. La paix entre les belligérants  sera conclue grâce à l'intervention du comte de Louvain : « le comte de Flandre rend hommage au roi de Tongres ; mais le roi exempte le comte de cet hommage, car avec le comté il lui donne en mariage une de ses filles, qu'il épouse ». Trémulus mort, Cornulo devint le onzième roi de Tongres. ‒ Rappelons que nous sommes en présence d'une matière légendaire et signalons aussi que Jean avait aussi traité cette matière dans quelque 200 vers de la Geste de Liege (vers 2609-2804), en l'occurrence les laisses XCIII-XCIV (Du Xe roy de Tongre) - XCV-XCVI (Batalhe devant Bruge) - XCVII-XCVIII (Comment li rois prist Bruge) - XCIX (De XIe roy de Tongre).

En ce qui concerne la diffusion du christianisme, Euchaire, Valère et Materne sont bien accueillis à Trèves. On y compte beaucoup de baptisés et le pays tout entier se convertit.

La sexualité de Néron. Les anciens ont prêté à Néron des perversions sexuelles de tout genre, et notamment des désirs incestueux pour sa mère Agrippine, voire de véritables relations avec elle (par exemple Suétone, Néron, XXVIII-XXIX, XXXIV, 6 ; Tacite, Annales, XIV, 2 et 9, et XV, 37). Les auteurs du Moyen Âge se sont emparés de ces histoires antiques en les amplifiant. Un curieux développement médiéval montre Néron donnant l'ordre de mettre à mort sa mère et de lui ouvrir le ventre, « pour voir le sein d'où il était sorti », et exigeant un jour que ses médecins le fasse concevoir et accoucher. La légende de la grossesse de Néron est déjà présente, versifiée en allemand, au milieu du XIIe dans la Kaiserchronik (vers 4101-4154) et au XIIIe siècle dans la Weltchronik de Jans Enikel (vers 23.039-23.156), mais il ne semble pas que le chroniqueur liégeois ait utilisé ces poèmes. Par contre, elle figure, en latin, au XIIIe siècle dans la Légende dorée de Jacques de Voragine (ch. 84, De sancto Petro apostolo, éd. A. Boureau, p. 458-459), oeuvre connue et souvent utilisée par Jean d'Outremeuse.

Si on compare le récit de Jean d'Outremeuse à celui de Jacques de Voragine, on constate que le chroniqueur liégeois n'hésite pas à pousser plus loin que son modèle la « curiosité » aberrante de l'empereur : Néron fait tuer sa mère, mais aussi sa seconde femme tout enchainte, por veoir et savoir encor plus chertainement comment unc enfant gisoit en ventre sa mere (p. 471). Jean ne craint pas non plus les précisions presque scatologiques, quand il décrit Néron, devant le ventre ouvert de sa mère, le profanant en s'y soulageant : puis avalat ses braies, si ordat en ventre de sa mere « Alors il descendit ses braies et se soulagea dans le ventre de sa mère » (p. 470), un texte que la Geste de Liège explicite tout en laissant encore une porte ouverte à l'interprétation très concrète de l'acte : De fine malveseteit ses braies avalat, / Chu c'on fait al basse chambre en son ventre fait a : / Ensi dedans le ventre de sa meire fuisat (vers 2844-2846).

Le Palatium Lateranense et son étymologie. Plus haut (p. 61), Jean d'Outremeuse, dans sa traduction des Mirabilia urbis Romae, avait déjà mentionné le palais du Latran, qui, écrivait-il sans entrer dans les détails, « tire son nom d'une grenouille que Néron mit au monde dans ce palais ». On trouvera dans le Myreur le récit très circonstancié de cet extravagant épisode, plutôt oublié aujourd'hui, mais qui a fait l'objet de quelques études sérieuses, dont certaines abordent aussi l'analyse des autres épisodes. Nous citerons notamment celle de L.-F. Flutre, La grossesse de Néron, dans Aesculape. Revue mensuelle illustrée des lettres et des arts dans leurs rapports avec les sciences et la médecine, n° 24, février 1934, p. 41-47, celle de L. Michel, La légende de Néron dans l'oeuvre de Jean d'Outremeuse, dans Bulletin de la Société Royale Le Vieux-Liège, n° 33, 1936, p. 33-36, ou celle, plus récente, de J.-L. Le Quellec, L'Escamoteur et la grossesse de Néron ou La grenouille latente, dans La Mandragore, n° 1, 1995, p. 71-76 (accessible sur la Toile).

Les recherches pseudo-étymologiques des auteurs médiévaux les avaient amenés à expliquer le terme Lateranus par les deux mots latins rana, « grenouille » et une forme du verbe latere « se cacher, être caché ». La mention très rapide de la p. 61 ne laissait paraître qu'une partie de la pseudo-étymologie : le Latran (palatium Lateranense) était le palais où Néron avait accouché d'une grenouille (rana). Le présent récit, infiniment plus détaillé que celui de la p. 61, précise qu'on avait donné à ce grand palais de Rome le nom de palais de la raiyne (=grenouille), car Nero esponsement soy delivrat de la rayne en cel palais. Dans l'adverbe esponsement, relativement peu répandu, le Dictionnaire du Moyen Français (DMF) voit une graphie différente de sponsement et propose (avec un point d'interrogation) de le rendre par l'expression « de propos délibéré ». Mais pour le sens on attendrait à cet endroit un adverbe qui serait l'équivalent moyen français du latin latenter « en se cachant ». C'est cette traduction que nous avons choisie.

L'épisode de la mort de Sénèque est moins piquant que ceux liés à la sexualité de Néron. Bien sûr, Jean respecte les témoignages antiques qui veulent que Sénèque se fasse ouvrir les veines dans son bain sur ordre de Néron. Mais ce qui précède le suicide proprement dit et qui d'ailleurs traduit fort bien la méchanceté profonde de l'empereur, sa perfidie et sa perversité, est une composition médiévale, le Moyen Âge ayant en effet largement et diversement glosé sur la mort du philosophe (cfr A. Graf, Roma nella memoria, p. 591-593). En fait, ici la source de Jean d'Outremeuse est La légende dorée de Jacques de Voragine (ch. 84, toujours, consacré à Saint Pierre, apôtre, p. 457-458), qui dit la tenir « d'un écrit apocryphe ».

Pour l'épisode de Simon le Magicien aussi, Jean semble s'être inspiré, tout en le résumant, du même chapitre 84 de La légende dorée (p. 450-455, éd. A. Boureau). Il en est de même du sort des dépouilles de Pierre et de Paul (ibidem, p. 459-460, éd. A. Boureau), mais pour le suicide de Néron, Jean d'Outremeuse a dû s'informer ailleurs, car La légende dorée ne dit que quelques mots de cet épisode (p. 457, éd. A. Boureau). Tous les détails sur les réalisations de Pierre (p. ex. instauration du jeûne) et les discussions sur ses successeurs directs ne figurent pas, semble-t-il, chez Jacques de Voragine, qui signale toutefois (p. 451, éd. A. Boureau) que Pierre « ordonna évêques Lin et Clément pour être ses deux coadjuteurs ».

Succession au Danemark. Une notice très courte (p. 469) signale la mort du roi de Danemark Ogens et son remplacement par son fils Nabudas. On ne s'en étonnera pas. Le chroniqueur continue à suivre de près l'histoire des rois de Danemark, à cause vraisemblablement de la grande importance qu'il accorde dans son oeuvre à Ogier le Danois. C'est surtout dans le livre II du Myreur évidemment qu'est présenté le héros, mais Jean d'Outremeuse l'annonce bien à l'avance. On se reportera aux prophéties de saint Pierre et de saint Paul sous Caligula (p. 440-441) et de saint Thomas sous Néron (p. 455-456). Jean d'Outremeuse n'omet pas non plus de signaler les interventions des Danois en Occident, comme la guerre entre Hongrois et Danois sous Néron, signalée p. 459-460.

L'Église primitive. On notera les discussions (p. 473) sur la date exacte de la mort des apôtres Pierre et Paul. Elles ne figurent pas dans La légende dorée. On connaît le goût de Jean pour des discussions chronologiques de ce genre. Un autre donnée intéressante est la question (p. 474) de l'ordre de succession des premiers papes : elle reviendra plus loin (cfr l'introduction aux p. 489ss).

 

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Sommaire

À Tongres et à Trèves : Trémus de Tongres fonde des cités - Euchaire, Valère et Materne opèrent des conversions au pays de Trèves (66)

* Tongriens et Flamands : Importantes conquêtes territoriales des Tongriens en Flandre - Combat épique devant Bruges entre le comte de Flandre Julien et Trémus et son fils Cornulo, remarquables chevaliers (66-68)

 * Fin du conflit entre Tongres et la Flandre : Lourdes pertes et défaite provisoire des Flamands - Conquête de Bruges par Trémus, finalement contraint de rentrer à Tongres, où il meurt - La paix est conclue par l'intermédiaire du comte de Louvain et Cornulo devient onzième roi de Tongres, suzerain et beau-père du comte de Flandre (67-68)

 

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À Tongres, à Trèves : Trémus de Tongres fonde des cités - Euchaire, Valère et Materne opèrent des conversions au pays de Trèves (66)

 

[L’an LXVI] Item, l'an LXVI, commenchat à edifiier ly roy Tremus Vernay [p. 466], Juprelle et Skendremaile, et y mist tant d'ovriers en ouvre qu'ilhs furent faites.

[An 66] En l'an 66, le roi Trémus commença à construire Hermée, [p. 466] Juprelle et Xhendremael, et mit tellement d'ouvriers au travail qu'elles furent achevées (p. 464).

[Noble vision de sains Euchars, Valeirs et sains Materne] En cel an meismes avoit en la citeit de Trive unc esquevien noble et poisans, qui astoit nommeis Pastore, qui veit en unc soige une vision ; et ly sembloit qui stesoit devant ly unc homme à chiere elevée, si astoit vestis de blans vestimens, clers, resplendissans, tenans en sa main une crois en disant à ly : « Ches trois hommes prechans en la royalme de Trieve sont trois proidhons chi envoiés por vostre salut, et se vous tous voleis escappeir la mort et parvenir à la vie permanable, sy soyés obediens à leurs commandemens. » Et adont s'envanuit.

[Illustre vision des saint Euchaire, Valère et Materne] Durant cette année-là vivait dans la ville de Trèves un échevin, noble et puissant, nommé Pastore, qui eut une vision pendant son sommeil : il crut voir se dresser devant lui, debout sur une haute chaire, un homme portant des vêtements blancs, lumineux et resplendissants, tenant une croix dans sa main et disant : « Ces trois hommes qui prêchent dans le royaume de Trèves sont trois sages envoyés ici pour votre salut. Si vous voulez tous échapper à la mort et parvenir à la vie éternelle, obéissez à leurs commandements ». Ensuite, la vision s'évanouit.

[Tous li paiis de Trieve est converti à Jhésus-Crist par les III dit proidhommes] Et lendemain ly esquevien le dest, et le revelat par teile manere que tout ly paiis at pris baptesme. Et fut consecrée une riviere, et fut dedont en avant nomée Cesme Oliva, por le sainte oyle que ons y metit al consecreir. Et de là en avant portont grant honeur à leur evesque Euchars, et ses II compagnons Valeirs et Materne.

[Tout le pays de Trèves est converti à Jésus-Christ par les trois sages en question] Le lendemain, l'échevin raconta sa vision d'une manière telle que tout le pays se fit baptiser. On consacra une rivière, dorénavant nommée Crême Olive (?), à cause de l'huile sainte répandue lors de sa consécration. Et depuis lors les habitants tinrent en grand honneur leur évêque Euchaire et ses deux compagnons, Valère et Materne.

 

 Tongriens et Flamands : Importantes conquêtes territoriales des Tongriens en Flandre - Combat épique devant Bruges entre le comte de Flandre Julien et Trémus et son fils Cornulo, remarquables chevaliers (66-68)

 

[p. 466] [Tremus, le roy de Tongre, conqueste fort sour les Flamens] Item, en cel an, entrat Tremus, ly roy de Tongre, en la conteit de Flandre à LXm hommes ; se livrat sa baniere à Symon de Brelangne, qui astoit conte d'Osterne, chu est maintement la conteit de Louz. Et s'en vat solonc le rivaige de la mere, et at assagiet Marlines, se le gangnat, et tantoist le mist awec la royalme de Tongre. Et là apres y remanit pres de XIIc ans, sens oncques departir, n'en ne voirent faire homaige à unc conte de Flandre. Apres, Tremus at assegiet Teremonde et si l'at conquestée par assalt, et s'ont rendus à luy et fait homage. Apres ont assegiet Courtray, Aloust et Ypre, l'unne apres l'autre, se les at toutes conquestées, et finablement ilh at tout conquist le paiis jusques à Bruges, et là est venus tendre ses trefs.

[p. 466] [Trémus, le roi de Tongres, fait force conquêtes sur les Flamands] Cette année-là, le roi Trémus entra dans le comté de Flandre avec soixante mille hommes. Il confia sa bannière à Simon de Brelangne, comte d'Osterne, qui est maintenant le comté de Looz. Il suivit les cours d'eaux, assiégea Malines, la conquit et la rattacha aussitôt au royaume de Tongres. Malines en fit partie près de douze cents ans, sans jamais se séparer et sans jamais vouloir faire hommage à un comte de Flandre. Après cela, Trémus assiégea Termonde, la prit s'assaut et s'en empara. Les habitants se rendirent et lui firent hommage. Ensuite, Trémus assiégea successivement Courtrai, Alost et Ypres, qui tombèrent toutes en son pouvoir. Finalement il conquit tout le pays jusqu'à Bruges, où il vint dresser ses tentes.

Tremus avoit I fis qui fut noble chevalier et preux, et avoit nom Cornulo. Chis à XXm hommes d'armes s'en alat à Lyle en Flandre ; si l'at ars et destruite et tout le plas paiis gasteit, puis retournat à Bruge où Tremus seioit, qui là seit I mois anchois qu'ilh awist batalhe à Julien, le conte de Flandre.

Trémus avait un fils, un chevalier noble et preux du nom de Cornulo. Avec deux mille hommes en armes, Cornulo se rendit à Lille en Flandre. Il l'incendia, la détruisit et dévasta tout le plat pays. Puis il retourna à Bruges, où se trouvait Trémus, qui resta là un mois avant de livrer bataille à Julien, le comte de Flandre.

Ors avient que l'an deseurdit, le IIIe jour de junne, issit Julien de Bruge à grant gens, si at assalhit Tongrois. Là oit mult de gens reverseis, abatus et mors et navreis. Là oit grant batalhe ; car ilh y oit bien C et L milhes hommes des Flamens ; là oit si grant occhision de gens et de chevals, qu'ilh n'est pais à croire ne à [p. 467] nombreir. Et ly roy Tremus et son fis Cornulo y font sy noble fais de chevalerie, que chu en est grant mervelhe del veioir ; ilh ne firent coup qu'ilh n'ochient homme ou cheval.

Cette année-là, le 3 juin, Julien sortit de Bruges avec beaucoup d'hommes pour attaquer les Tongriens. Un grand nombre furent renversés, abattus, morts et blessés. Une grande bataille se déroula là ; car il y avait au moins cent cinquante mille Flamands. Le massacre des gens et des chevaux fut si grand qu'on ne peut ni croire ni chiffrer les pertes [p. 467]. Le roi Trémus et son fils Cornulo y accomplirent des prouesses chevaleresques, merveilleuses à regarder. Ils ne portèrent aucun coup sans tuer un homme ou un cheval.

 

Fin du conflit entre Tongres et la Flandre :  Lourdes pertes et défaite provisoire des Flamands - Conquête de Bruges par Trémus, finalement contraint de rentrer à Tongres, où il meurt - La paix est conclue par l'intermédiaire du comte de Louvain et Cornulo devient le onzième roi de Tongres, suzerain et beau-père du comte de Flandre (67-68)

 

[p. 467] [Grant guerre entre Flamens et Tongrois] Adont prist Cornulo Vc hommes, sy en allat passans deleis unc palus, si fiert les Flamens aux dos tous ensemble, s'en abatent à mult grande planteit, tant qu'à l'estandart des Flamens s'en est venus et l'at assalhut fortement, lequeis Butors, le castelains de Gant, portoit : si avoit entour luy L chevaliers qui le gardoient, mains tantoist ilhs furent desconfis. Quant les Flammens le veirent, al fuyt sont tourneis. Là en fut sens nombre abatus ; mains ilh en est ly plus escappeis, car ilh n'en fuit mors que VIm, et ly remanant s'enfuit à Gant. Et Tremus et ses gens demoront à siege devant Bruge, et l'aseghat mult pres. Et là seit-ilh par l'espause de XIII mois anchois qu'ilh le presist, enssi com vos oreis chi-apres.

[p. 467] [Grande guerre entre Flamands et Tongriens] Alors Cornulo prit cinq cents hommes, s'en alla passant près d'un marais. Il frappa les Flamands sur leurs arrières, en abatit un très grand nombre, jusqu'à parvenir à attaquer avec force leur étendard, porté par Butors, le châtelain de Gand, qui avait autour de lui cinquante chevaliers pour le garder. Ils furent immédiatement défaits. À cette vue, les Flamands prirent la fuite. Beaucoup d'entre eux furent abattus, mais davantage encore s'échappèrent. Il n'y eut en effet que six mille morts et les rescapés s'enfuirent à Gand. Trémus et ses hommes continuèrent à mettre le siège devant Bruges, et l'assiégèrent avec beaucoup de pression. Trémus resta là treize mois, avant de prendre la ville, comme vous l'entendrez ci-après.

En cel an meismes revient li conte de Flandre Julien par-devant Bruge à grant gens, por la vilh desegier de roy de Tongre et de ses gens qui l'avoient assegiet. Et fut chu en mois de decembre ; et là oit grant batalhe entres les II parties. Si perdit ly roy de Tongre plus de gens que les Flammens ; encordont furent les Flammens desconfis et s'enfuirent devers Gant, et s'encloirent dedens la vilhe.

Cette année-là, le comte de Flandre, Julien, revient devant Bruges avec des troupes nombreuses, pour délivrer la ville du roi de Tongres et de ses gens, qui l'assiégaient. Cela se passa en décembre. Les deux parties s'affrontèrent dans une grande bataille. Le roi de Tongres perdit plus d'hommes que les Flamands ; pourtant les Flamands furent battus. Ils s'enfuirent vers Gand où ils s'enfermèrent.

[p. 467] [Peruelheux chouse est une vilhe, quant ont le veut gangnier - L’an LXVII] Et ly roy Tremus fist Bruge assalhir pluseurs fois, et perdit mult de gens à ches assault ; et encordont ilh ne le pot oncques avoir por assault, ains l'oit par le discorde qui s'enmovit entres les gens meismes de la vilhe, sique el fut rendue et livrée aux Tongrois le XIe jour de mois de junne l'an LXVII ; et là devinrent cheaux de Bruge de la royalme de Tongre et hommes à roy Tremus. Mains ilhs n'y demoront mie longement, car anchois une an ilh se vorent parjureir et le bon roy trahir enssi com vos oreis.

[p. 467] [Une ville est chose dangereuse, quand on veut s'en emparer - An 67] Le roi Trémus lança plusieurs assauts sur Bruges, en perdant à chaque fois beaucoup d'hommes et sans jamais pouvoir s'en emparer par la force. Il n'y réussit que grâce à la discorde qui s'éleva parmi les habitants : la ville se rendit et fut livrée aux Tongriens, le 11 juin de l'an 67. Les habitants de Bruges dépendirent alors du royaume de Tongres et devinrent sujets du roi Trémus. Mais ils ne le restèrent pas longtemps. Il ne se passa pas un an avant qu'ils ne désirent se parjurer et trahir le bon roi, comme vous l'entendrez.

Et adont ly roy Tremus envoiat son fis Cornulo à Tongre assembleir ses grans oust, et les amenat. Et enssi demorat Tremus II ans tous plains en Flandre, sens partir. Or avient al derain que Flamens de Bruge vont troveir la subtiliteit del roy Tremus à trahir et del livreir à conte ; et unc jour enortont tant le roy Tremus qu'ilh allast assegier Gant, et si tuast le conte qui dedens astoit fuys. Ly roy les creit, sy chevalchat vers Gant à XXXm homme, car son fis n'astoit pais encor revenus awec ses grans oust. Quant ly conte le soit, si issit fours à l'encontre à XXm hommes [p. 468] et plus, et se sont sus corus ; sy voit Tremus qu'ilh soy combattoit tout seul, et que ses gens n'avoient cure de capeleir, car ch'astoient de cheaux de Bruge qui mies amoient le conte que luy ; et avoit lassiet ses gens à Bruge. Quant ly roy aperchut la trahison, ilh leur tourne le dos, et s'enfiert son cheval devers Tongre où ilh avoit bien long, dont ly conte en fut plus esbahis com par-devant ; si dest : « J'ay mon paiis perdut, car Tremus amayrat tant de gens qu'ilh destruirat tout. »

Le roi Trémus envoia alors son fils Cornulo rassembler ses grandes armées de Tongres et les lui amener. Trémus resta sans s'éloigner de Flandre deux années entières. Finalement les Flamands trouvèrent un moyen subtil pour trahir le roi Trémus et le livrer au comte. Un jour ils exhortèrent avec insistance le roi Trémus à assiéger Gand pour tuer le comte qui s'y était enfui. Le roi les crut et chevaucha vers Gand avec trente mille hommes, car son fils n'était pas encore arrivé avec ses grandes armées. Quand le comte l'apprit, il sortit de Gand avec au moins vingt mille hommes [p. 468] pour l'affronter. Ils foncèrent l'un sur l'autre. Mais Trémus réalisa qu'il était seul à se battre, ceux qui l'accompagnaient n'ayant cure de le faire, car ils étaient Brugeois et lui préféraient le comte ; lui, il avait laissé ses gens à Bruges. Quand le roi s'aperçut de cette trahison, il leur tourna le dos et éperonna son cheval en direction de la lointaine Tongres. Le comte (de Flandre) était encore plus effrayé qu'avant ; car il déclara : « J'ai perdu mon pays, car Trémus ramènera tant de troupes qu'il détruira tout. »

Adont ly dest Gaudros, ly prevoste de Chambray : « Mandeis vostre cusien, le prinche de Lovay (Louvain) si l'envoiés faire paix à roy de Tongre. » Et dest li conte Julien qu'ilh le feroit. Se mandat tantoist le prinche Jonadab, et ly priat qu'ilh alast à Tongre faire la paix, queile chouse qu'ilh costast ilh demandast asseis.

Alors Gaudros, le prévôt de Cambray, lui dit : « Faites appel à votre cousin, le comte de Louvain, et envoyez-le conclure la paix avec le roi de Tongres. » Le comte Julien lui dit qu'il suivrait son conseil. Il fit venir aussitôt le prince Jonadab et le pria d'aller à Tongres pour conclure la paix, quoi qu'il en coûte.

[p. 468] [L’an LXVIII - Cornulo, ly XIe roy de Tongre] Quant ly prinche l'entendit, si chevalchat à Tongre, si at troveit mort le roy et mys mult honorablement en terre : et morut en mois de may, sour l'an LXVIII. Et apres sa mort fut fais roy XIe son fis Cornulo, qui regnat IX ans. A cheli at tratiiet de paix ly prinche de Lovay. Et Cornulo juroit qu'ilh metteroit tout Flandre en arsure, ains qu'ilh entendist à la paix.  Mains finablement ly prinche de Lovay le menat tant par douches parolles, que al derain s'acordat à la paix, qui fut teile que ly roy auroit Marlines quittement adjostée al royalme de Tongre, et ly conte raroit toutes les altres vilhes que Tremus avoit conquesteit ; si les tenroit en fiies de roy de Tongre. Et enssi fut la pais fait des II parties. Et fist li conte de Flandre homaige à roy de Tongre ; mains cel homaige quittat depuis ly roy à conte, car ilh ly donnat en mariage le conté awec une siene filhe qu'ilh oit à espeuse.

[p. 468] [An 68 - Cornulo, onzième roi de Tongres] Quand le prince Jonadab entendit cela, il chevaucha vers Tongres, où il trouva le roi mort et enterré avec les honneurs. Il était décédé en mai 68. Après lui, son fils Cornulo devint le onzième roi de Tongres et régna neuf ans. Le prince de Louvain discuta de la paix avec lui. Mais Cornulo jura qu'il mettrait le feu à toute la Flandre avant de songer à la paix.  Mais finalement le prince de Louvain l'amadoua tellement par de douces paroles qu'il accepta de conclure la paix, à condition pour le roi (de Tongres) de disposer de Malines, librement ajoutée au royaume de Tongres et pour le comte (de Flandre) de récupérer les autres villes conquises par Trémus ; il les tiendrait comme fiefs du roi de Tongres. Ainsi la paix fut conclue entre les parties. Le comte de Flandre rendit hommage au roi de Tongres ; mais le roi l'exempta de cet hommage, lui donnant avec le comté une de ses filles, qu'il épousa.

 


 

sous néron IV : perversité et crimes de néron - Simon le Magicien - Saint Pierre et saint Paul - successeurs de Pierre
- Suicide de Néron
[Myreur, p. 468b-475a]

 Ans 66-69

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Sommaire

* Divers : Mort de Lucain (66) - Néron pousse son maître Sénèque au suicide - Succession au Danemark (67)

* Curiosité perverse de Néron : Néron fait tuer sa mère Agrippine pour savoir d'où il vient - Néron exige de ses médecins de le faire accoucher puis les fait tuer, après avoir mis au monde une grenouille (68) - Il fait tuer aussi sa seconde épouse enceinte (69)

* Les derniers méfaits de Néron : Simon le Magicien promet l'immortalité à Néron et le monte contre saint Paul et saint Pierre - Simon défie les apôtres en s'élevant dans les airs, mais Dieu met fin au sortilège et Simon s'écrase sur le sol - Néron persécute tous les chrétiens et fait périr saint Pierre et saint Paul - Le sort de leurs dépouilles (69)

* Les institutions de saint Pierre et ses successeurs (Lin, Clet, Clément)

* Suicide de Néron (69)

 

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Divers : Mort de Lucain (66) - Néron pousse son maître Sénèque au suicide - Succession au Danemark (67)

 

[p. 468] [L’an LXVI - Lucanus morit] Retournant à nostre matere, sour l'an del incarnation LXVI, morut Lucanus, le gran poete, qui parolle delle batalhe Julien-Cesar encontre Pompeius, de laqueile ilh fait desus mention.

[p. 468] [An 66 - Mort de Lucain] Revenant à notre matière, en l'an de l'incarnation 66, mourut Lucain, le grand poète, qui parle de la bataille entre Jules César et Pompée, dont il est fait mention ci-dessus (p. 222).

Item l'an LXVII, s'avisat Seneca, ly gran philosophe, qui avoit esteit ly maistre Nero, et l'avoit myneit à l'escolle de jovente et maintenant le instruoit en la philosophie, se ilh y volsit entendre qu'ilh demanderoit al emperere à cuy par sa bon serviche ilh cuidoit avoir unc grant salaire ; et ilh ly demandat par amisteit [p. 469] queile salaire ilh auroit de chu qu'ilh l'avoit apris et servit.

En l'an 67, le grand philosophe Sénèque, qui avait été le maître de Néron, qui s'était occupé de son instruction dans son jeune âge et qui le formait maintenant à la philosophie ‒ que n'a-t-il voulu l'écouter ! , décida de s'adresser à l'empereur, croyant obtenir un salaire important pour ses bons services. Il lui demanda aimablement [p. 469] quel salaire il recevrait pour l'avoir instruit et servi.

[De la malvaisteit Nero encontre Seneca, son maistre] Et Nero ly respondit : « Maistre, regardeis les beais arbres qui sont en chesti jardin alqueile vos voreis eistre pendus ; car portant que vous m'aveis apris, je vos penderay al queile que vos voreis. Et chu serat ly salaire que vos aureis de chu que vos m'aveis fait et apris ; et encor me deveis savoir bon greit de chu que je vos penderay à election. » Quant Seneca entendit l'emperere, si en oit grant mervelhe, et dest : « Sire à quoy ay-je deservit la mort ? Je ne vos fis oncques maul. » Et dest Nero : « Vos dit voire, et portant ne vos feray ja bien ; car ch'est ma nature, car à tous cheaux qui moy feront bien je leur feray maul. »

[Méchanceté de Néron à l'égard de Sénèque, son maître] Néron lui répondit : « Maître, regardez les beaux arbres qui sont dans ce jardin, et dites-moi sur lequel d'entre eux vous voudriez être pendu ; car pour (vous payer de) ce que vous m'avez appris, je vous pendrai à l'arbre que vous choisirez. Tel sera votre salaire pour vos services et votre enseignement. Et encore vous devez m'en savoir gré car je vous pendrai selon votre choix ». Quand Sénèque entendit l'empereur, il fut très étonné et dit : « Sire, pourquoi ai-je mérité la mort ? Jamais je ne vous ai fait de mal ». Néron lui répondit : « Vous dites vrai, c'est pourquoi je ne vous ferai jamais de bien ; car ma nature veut que je fasse du mal à tous ceux qui me feront du bien ».

Quant Seneca l'entendit, se li dest : «Sire, chu seroit trop grant malvaisteit, par ma foid, et aveis contrable nature à droit et à raison et de qualiteit, qui moy voleis pendre qui n'ay riens forfait. » De chu fut Nero mult corochiés, si sachat une espée et fist semblant del trenchier la tieste de son maistre. Mains Seneca, qui toudis guenchisoit, ly dest : « Sire, pour amour, merchi, je suy vostre maistre. » Et dest Nero : « Maistre, maistre, porquoy guenchiseis-vos contre le coup ? » Seneca dest : « Sire, portant que dobte la mort, car je suy hons et ay pris vie, se muere-je envis. » Respont Nero : « Maistre, chu n'y vault riens. Ilh vos covient morir, car je ne poroy jamais vivre à segure tant com fuissiés en vie. » Adont dest Seneca : « Sire, puisqu'ilh est enssi que ilh moy covient morir, je vos prie que vos me veilhiés faire morir de la mort que je deviseray. » Et dest Nero : « Or devise apertement, je toy l'otroie. »

Quand Sénèque entendit cela, il lui dit : « Par ma foi, Sire, ce serait trop de méchanceté. Votre nature est contraire au droit, à la raison et à un comportement de qualité, si vous voulez me pendre alors que je n'ai rien fait de mal ». Cela irrita très fort Néron qui tira une épée et fit semblant de trancher la tête de son maître. Mais Sénèque, qui l'évitait continuellement, lui dit : « Sire, par amour, pitié, je suis votre maître ». Et Néron dit : « Maître, maître, pourquoi vous dérobez-vous aux coups ? » Sénèque répondit : « Sire, parce que je redoute la mort : je suis homme, j'ai reçu la vie et c'est bien malgré moi que je mourrai. » Néron répondit : « Maître, ceci ne sert à rien. Il faut que vous mourriez, car jamais je ne pourrais vivre en sécurité tant que vous serez en vie. » Alors Sénèque dit : « Sire, puisqu'il en est ainsi et que je dois mourir, consentez, je vous prie, à me faire mourir de la mort que je choisirai. » Néron dit : « Eh bien, choisis à ton gré, je te le permets. »

[p. 469] [Coment Seneca elesit la mort al saingnier en unc bangne] Quant Seneca l'entend, si en fut mult liies, et fist faire unc bangne ; si entrat dedens, et puis soy fist sannier en dois bras, et soy laisat tant sanneir par dedens l'aighe qu'ilh morit, enssi com ilh alaist dormir, sens doleur. Enssi morut Seneca, qui astait ly plus gran philosophe qui fuist à son temps, de grant auctoriteit et de grant reverenche.

[p. 469] [Sénèque choisit de mourir en se saignant dans un bain] Quand Sénèque entendit cela, il en fut satisfait et fit préparer un bain. Il y entra et se fit saigner aux deux bras. Il laissa couler son sang dans l'eau jusqu'à ce qu'il meure, comme s'il allait dormir, sans souffrir. Ainsi mourut Sénèque, le plus grand philosophe de son temps, qui jouissait d'une grande autorité et d'un grand prestige.

ltem, en cel an morut Ogens, ly roy de Dannemarche ; si fut apres roy son fis Nabudas, lyqueis regnat XL ans.

Cette même année, mourut Ogens, le roi de Danemark. Son fils Nabudas lui succéda et régna quarante ans.

 

Curiosité perverse de Néron : Néron fait tuer sa mère Agrippine pour savoir d'où il vient - Néron exige de ses médecins de le faire accoucher puis les fait tuer, après avoir mis au monde une grenouille (68) - Il fait tuer aussi sa seconde épouse enceinte (69)

 

 [Nero fist ochire sa mere por veir où ilh fut neeis] Item, l'an LXVIII, s'avisat l'emperere Nero de grant foursennerie car ilh commenchat à museir et soy à mervelhier de quoy ilh astoit venus, et queis astoit ly vasseals en [p. 470] queile sa mere l'avoit porteit, et comment ilh avoit esteit conchus et nouris dedens la matrise. Adont mandat Nero sa mere par-devant luy, car ilh le tenoit en songnetaige ; et enssi ilh mandat ses phisichiens et les commandat qu'ilhs ochissent sa mere, car ilh ly astoit pris sens et en volenteit del veioir les secreis de ventre sa mere, et comment uns enfes se fait ens en matrix. Atant fut sa mere ochiese ; car ons ne l'oisoit laisier qui ne voloit eistre ochis. Et quant ons ly oit overt le ventre, ly emperere veit dedens le matrix enssi com sachelets tout polhus dedens, et s'i avoit VII entrechaistres ou chambretes qui toutes astoient ensengniés de humaine forme, qui jà astoient apparelhiés al Vlle enfantement. Si l'en prist grant indignation et dest : « Je suy venus de unc ort vasseal. » Et puis avalat ses braies, si ordat en ventre de sa mere.

 [Néron fait tuer sa mère pour voir où il était né] En l'an 68, l'empereur Néron conçut une idée d'une folle extravagance. Il se mit à réfléchir et à se demander de quoi il provenait, quel était le vase dans [p. 470] lequel sa mère l'avait porté et comment il avait été conçu et nourri dans sa matrice. Alors il fit venir sa mère devant lui, car elle était sa concubine (p. 458). Il fit venir aussi ses médecins et leur ordonna de tuer sa mère, car il avait conçu l'idée et le désir de connaître les secrets du ventre de sa mère, et de voir comment un enfant se développe dans une matrice. Alors sa mère fut tuée ; car personne, s'il ne voulait pas mourir, n'osait lui désobéir. Et quand on lui eut ouvert le ventre, l'empereur vit dans la matrice une sorte de petit sac plein de poils, comportant sept subdivisions ou compartiments, qui tous avaient l'apparence d'une forme humaine et déjà prêts pour le septième enfantement. Il ressentit une grande indignation et dit : « Je suis sorti d'un vase répugnant ». Alors il descendit ses braies et se soulagea dans le ventre de sa mère.

De chu fut mult repris des phisichiens qu'ilh avoit fait ochier sa mere, et qu'ilh avoit ordeit en son ventre ; car tous drois defendent que ly enfes ne doit touchier ne oussi regardeir par matalant son pere ne sa mere, car la mere s'en delivre à trop grant doleur et à grant poyne.

Les médecins lui reprochèrent beaucoup d'avoir fait tuer sa mère et d'avoir souillé son ventre. Car toutes les règles interdisent aux enfants de toucher et de regarder père et mère avec une mauvaise intention, car la mère accouche dans de trop grandes souffrances et grands efforts.

[p. 470] [Nero fist par ses phisichiens qu’ilh enfantat une raine] Adont respondit Nero, et dest à ses phisichiens et aux philosophes : « Ors faites que je soy tantoist gros d'enfant, car je ne puy croire que femme ait si grant doleur al enfanteir com vos me dites ; et portant je le weulhe savoir. » Quant les phisichiens entendent chu, si respondirent : « Sires, ons ne puet faire ensyment les chouses contraire à nature, et ne puet-ons savoir chouse où raison ne s'i consent. » Nero respondit : « Je vos feray morir à grant doleur, se vos ne faite chu que je demande, car je veulhe savoir par les doleur que je souffray queiles doleurs ma mere souffrit de moy. » Et quant les phisichiens l'entendirent, si furent mult esbahis ; et nientmoins ilhs astoient saiges, si ont aviseit entre eaux qu'ilhs fisent une puson par leur art, lequeile ilh fisent gosteir Nero. Et oussitoist qu'ilh l'oit pris, commenchat à naistre par dedens son corps une raine obscure ; et oussi tost que la raine commenchat à naistre, ly ventre Nero commenchat à enfleire, car ly ventre ne puet souffrir en luy chouse qui soit contraire à sa nature que ilh n'enfle tantoist.

[p. 470] [Néron réussit, grâce à ses médecins, à mettre au monde une grenouille] Néron dit alors à ses médecins et aux philosophes : « Maintenant, faites que je sois tout de suite gros d'un enfant, car je ne puis croire qu'une femme souffre autant que vous le dites en enfantant ; c'est pourquoi je veux le savoir. » Quand les médecins entendirent cela, ils répondirent : « Sire, on ne peut faire ainsi des choses contraires à la nature, et on ne peut connaître une chose contraire à la raison. » Néron répondit : « Je vous ferai mourir dans de grandes souffrances, si vous ne faites pas ce que je demande. Je veux connaître par les douleurs que j'endurerai celles qu'endura ma mère à cause de moi. » Quand les médecins l'entendirent, ils furent très étonnés. Néanmoins en sages qu'ils étaient, ils décidèrent de préparer grâce à leur art un breuvage qu'ils donnèrent à Néron. Aussitôt qu'il l'eut pris, une grenouille noire se mit à se développer dans son corps, et tout aussitôt son ventre se mit à gonfler, car le ventre ne peut souffrir en lui chose contraire à sa nature, sans gonfler aussitôt.

Adont quidat mult bien Nero avoir unc enfan en son ventre, tant fut-ilh diverse ; [p. 471] si commenchat à avoir grant paour de la doleur que ilh devoit souffrir al enfanteir. Si commandat aux phisichiens que ilh le haustassent, et le fesissent tantost là meismes sens attendre enfanteir. « Car j'ay, dest-ilh, si grant doleur en mon ventre que je ne puy plus dureir, ne à payne puy-je ravoir mon alayne à pou que ly cuer ne moy part. » Et quant les phisichiens entendent chu, se prisent unc aultre pusement que ilhs avoient apparelhiet, et ly fisent prendre. Et oussitoist qu'ilh l'oit pris, si commenchat à vomir et jettat fours de sa bouche une raine laide et hisdeuse, com celle qui astoit en sanc et en chaleur nourie et de viande d'homme. Et rendit son estomach, qui astoit esmuit por vomir, tout enssi com viandes. Et quant Nero veit chu qu'ilh avoit enfanteit, ilh en oit grant hisde, et soy mervelhat mult de teile monstre ; si dest aux phisichiens : « Issi-ge donc enssi de la matrix ma mère ? » Et ilhs respondirent : « Sire roy, oilh. »

Alors Néron crut bien porter un enfant, tant il changea ; [p. 471] il commença à avoir très peur de la douleur qu'il devrait ressentir en enfantant. Il ordonna alors aux médecins de hâter les choses et de le faire accoucher tout de suite, sur place, sans plus attendre. « Car je souffre, dit-il, d'un tel mal de ventre que je ne puis plus le supporter ; c'est à peine si je peux retrouver mon haleine, et mon coeur est près de s'arrêter. » Quand les médecins entendirent cela, ils prirent un autre breuvage qu'ils avaient préparé et le lui firent boire. Et aussitôt qu'il l'eut avalé, il commença à vomir et sa bouche cracha une grenouille laide et hideuse, comme si elle était constituée de sang, de chaleur et de chair humaine. Et son estomac, qui ne pouvait se retenir de vomir, rendit tout, comme des aliments. Quand Néron vit ce qu'il avait enfanté, il fut très effrayé et s'étonna beaucoup de pareil prodige ; il dit aux médecins : « Suis-je donc sorti ainsi du ventre de ma mère ? » Et ils répondirent : « Oui, Sire roi. »

[Nero fist ochire ses phisichiens] Adont fist Nero coupeir les tiestes de tous lesdis saiges phisichiens desqueils ilhs en astoit XII, et dest : « Ch'est le vostre salaire que vos aveis sy bien faite chu que je voloie, car de bien faite doit-ons rendre malvais lowier. » Apres fist l'emperere prendre la rayne, et le fist mettre en unc beal pot de pire, et là le fist-ilh bien et noblement nourir. Et deveis savoir que ilh mist jus sa noble porture en gran palais de Romme, et l'appellat-ons dedont en avant le palais de la rayne, car Nero esponsement soy delivrat de la rayne en cel palais ; se le nom-ons en latin Palatium Lateranense.

[Néron fait tuer ses médecins] Alors Néron fit décapiter tous les savants médecins, qui étaient douze, en leur disant : « Voilà votre salaire pour avoir si bien fait ce que je voulais, car pour récompense d'un bienfait on doit recevoir un mal. » Après cela, l'empereur fit prendre la grenouille et la mettre dans un beau pot de pierre, où il la fit nourrir convenablement et dignement. Vous devez aussi savoir qu'il accoucha de sa noble portée dans un grand palais de Rome, désormais appelé palais de la raine, car Néron en se cachant là mit au monde la grenouille, dans ce palais appelé en latin Palatium Lateranense.

[p. 471] [L’an LXIX - Nero ochist sa second femme tout enchainte, por savoir comment il astoit en ventre sa mère] Item, l'an LXIX, en mois de junne, le XXIIIe jour, ochist Nero sa seconde femme tout enchainte, por veoir et savoir encor plus chertainement comment unc enfant gisoit en ventre sa mere ; se le veit adont clerement. Sa promier femme oit nom, et sa mere oussi, Agrippa.

[p. 471] [An 69 - Néron tue sa seconde femme qui était enceinte, pour savoir comment il était dans le ventre de sa mère] En l'an 69, le 23 juin, Néron tua sa seconde femme pour voir et savoir avec plus de précision encore comment un enfant était placé dans le ventre de sa mère. Il le vit alors clairement. Sa première femme avait pour nom Agrippine, et sa mère aussi.

 

Les derniers méfaits de Néron : Simon le Magicien promet l'immortalité à Néron et le monte contre saint Paul et saint Pierre - Simon défie les apôtres en s'élevant dans les airs, mais Dieu met fin au sortilège et Simon s'écrase sur le sol - Néron persécute tous les chrétiens et fait périr saint Pierre et saint Paul - Le sort de leurs dépouilles (69)

 

Simon le Magicien monte Néron contre les saints Pierre et Paul

[p. 471] En cel an meismes, le penultime jour de mois de junne deseurdit, furent à Romme martyrisiés sains Pire et sains Poul, enssi com chi-apres s'ensiiet. Si les fist martyrisier Nero l'emperere, por le raison que vos oreis.

[p. 471] Cette même année, l'avant-dernier jour de ce même mois de juin, saint Pierre et saint Paul furent martyrisés à Rome, comme on le dira ci-après. L'empereur Néron les fit martyriser pour la raison que vous allez entendre.

IIh avoit à cel temps uns enchanteur à Romme, qui fut nommeis Symon Magus, qui par ses enchantemens avoit Nero si dechuis que ilh faisoit de luy chu qu'ilh voloit ; et aoroit cheluy Symon enssi com Dieu. Chis disoit qu'ilh n'astoit [p. 472] aultre Dieu que Nero, et anchois unc mois feroit tant que Nero seroit immorteil et viveroit toudis. A chu respondit sains Poul que chu ne poroit eistre, car la figure de monde soy deloierat par feu. IIh avient à cel temps que sains Poul dest devant Nero et en sa presenche que ilh faisoit pluseurs chouses contre raison, et sa fien seroit malvaise, par oussi voire que la fien de la figure de monde auroit par feu deloiement. Sains Poul disoit que la fien de monde, et de tout chu qui est dedens, serat affineis et desloiés par feu, dont ne poroit Nero estre immorteile.

Il y avait à cette époque à Rome un enchanteur, nommé Simon le Magicien. Par ses enchantements, il avait un tel ascendant sur Néron qu'il faisait de lui ce qu'il voulait. Il adorait Néron comme Dieu. Il lui disait qu'il n'y avait [p. 472] d'autre dieu que Néron, et qu'avant un mois il le rendrait immortel et qu'il vivrait éternellement. À cela saint Paul répondit que cela ne pourrait se faire, car le monde devait finir par le feu. Un jour, il arriva à saint Paul de dire devant Néron et en sa présence qu'il faisait beaucoup de choses contraires à la raison, et qu'il finirait mal, comme il était tout aussi vrai que l'existence du monde trouverait son dénouement dans le feu. Saint Paul disait que le monde et tout ce qu'il contient se termineraient dans une destruction par le feu, ce qui empêcherait Néron d'être immortel.

Chis enchanteur Symon enortoit tous jours l'emperere Nero que ilh metist à mort les dois apostles sains Pire et sains Poul, qui à cel temps astoient à Romme ; car sains Pire fut ly promier pape qui fut à Romme, et avoit à chesti temps tenut le siege par l'espause de XXV ans. Et sains Poul astoit là acompangniet awec luy ; et convertissoient à mies qu'ilhs poioient les gens à nostre loy novelle par leurs predications.

Cet enchanteur Simon poussait tous les jours l'empereur Néron à mettre à mort les deux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui se trouvaient alors à Rome. En effet, saint Pierre fut le premier pape qui vécut à Rome et, à cette époque, il avait occupé le siège pontifical pendant vingt-cinq ans. Saint Paul était là, l'accompagnant. Par leurs prédications ils faisaient tout leur possible pour convertir les gens à notre nouvelle loi.

[p. 472] [Nero fist despiteir sains Pire et sains Poul à Symon] Par l'enortement de chesti Symon mandat l'emperere les dois dis apostles. Et quant ilhs furent venus par-devant luy, si oit grant contreversion entre eaux et Symon ; car ilh disoit qu'ilh astoit Dieu, et qu'ilh avoit plus grant poioir que le Dieu cuy ilhs anunchoient. Mains lesdis apostles disoient qu'ilh soy mentoit, car chu qu'ilh faisoit estoit par enchantement des dyables et aultrement nient. Et quant Symon entendit chu, sy en fist ses gaberies, et les commenchat à mettre devant pluseurs apertes mervelhes qu'ilh avoit fait, veiant l'emperere Nero, et que nuls ne poroit faire chu qu'ilh faisoit, se ilh ne fuist Dieu ; et finablement ilh dest que ilh leurs monstreroit unc de ses myracles.

[p. 472] [Néron pousse Simon à défier saint Pierre et saint Paul] À la suggestion de Simon, l'empereur convoqua les deux apôtres. Quand ils se trouvèrent devant lui, une grande controverse s'éleva entre eux et Simon. Le magicien prétendait être Dieu et avoir un pouvoir plus grand que le Dieu annoncé par les apôtres, qui rétorquaient que Simon mentait, et que tout ce qu'il faisait n'avait d'autre cause que la magie des diables. Quand Simon entendit cela, il se moqua d'eux en leur présentant de nombreux prodiges qu'il avait déjà réalisés, tout cela sous les yeux de l'empereur Néron ; selon lui, personne ne pourrait faire ce qu'il faisait sans être Dieu. Et finalement, il leur annonça qu'il leur ferait voir un de ses miracles.

[Symon l’enchanteur chaiit de l’aire chà jus, si qu’ilh morut] Adont montat Symon en une thour que Nero ly avoit faite faire, qui astoit nommée Colosus, qui tenoit C et LX piés de hault ; se dest que de cel thour ilh monteroit en chiel, et puis se revenroit et amenroit ses angeles, si feroit awec ly emporteir en chiel l'emperere Nero, si seroit roy de paradis. Et quant Symon oit chu dit, ilh soy mettit en l'aire et commenchat à voleir vers le chiel, car les malvais espirs l'emportoient. Mains quant les dois sains apostles veirent Symon enssi voleir, se fisent à Dieu leurs orisons en depriant que les malvais esperis qui portoient Symon n'awissent plus poioir de avant porteir, ains le laiassent cheoir devant tout le peuple. Adont chaiit chis Symon à terre sy roidement que son corps rompit en quattre parties, et [p. 473] fut mors.

[Simon l’enchanteur, monté dans les airs, tombe et meurt] Alors Simon monta sur une tour, que Néron avait fait faire pour lui, et qui était appelée Colosse, étant haute de cent soixante pieds. Il dit que de cette tour il monterait au ciel, puis en reviendrait en amenant ses anges ; il se ferait alors transporter au ciel avec l'empereur Néron, qui serait le roi du paradis. Sur ces paroles, Simon se lança dans l'air et se mit à voler vers le ciel, car les mauvais esprits l'emportaient.Mais quand les deux saints apôtres virent Simon voler ainsi, ils s'adressèrent à Dieu, le priant pour que les mauvais esprits qui portaient Simon perdent le pouvoir de l'emporter plus loin et le laissent tomber devant toute l'assistance. Alors Simon tomba à terre si durement que son corps se rompit en quatre parties et [p. 473] qu'il mourut.

Néron persécute les Chrétiens, dont Pierre et Paul

 

[p. 473] [Nero fist ochire tous cristiens] Mains quant l'emperere Nero veit chu, sy fut mult corochiés, et commandat tantoist que tous cheaux qui creioient en Jhesu-Crist fussent ars ou ochis ; et fist tantoist sains Pire mettre en la çrois où ilh y morit. Et portant que sains Poul astoit gentilshons, ilh le fist decolleir. Sains Pire fut ensevelis en la voie de Aurelie, deleis le palais Nero, en Vatechine, où ilh fut crucifiiés ; et sains Poul fut aux aighes saleez, en la voie de Hostie ensevelis ; et chu fut deleis le palais Nero, et y est à present l'engliese Sainte-Marie en Therebintin.

[p. 473] [Néron fait tuer tous les chrétiens] Quand l'empereur Néron vit cela, il fut très irrité et ordonna aussitôt de brûler ou de faire mourir tous ceux qui croyaient en Jésus-Christ. Immédiatement il fit mettre saint Pierre sur la croix où il mourut. Et comme saint Paul était gentilhomme, il le fit décapiter. Saint Pierre fut enseveli sur la voie Aurélienne, tout près du palais de Néron, dans le quartier du Vatican, là où il fut crucifié. Saint Paul, lui, fut enseveli au lieu-dit « aux eaux salées », sur la route d'Ostie. C'était près du palais de Néron, où se trouve à présent l'église Sainte-Marie ad Terebintum.

[L’an LXIX] Enssi furent mys à mort les dois sains apostles sains Pire et sains Poule, sour l'an LXIX deseurdit, le XXIXe jour de mois de june. A temps le pape Cornelien gens de Greche vinrent à Romme, et emblarent les corps des dois sains apostles por porteir en Greche ; mains les dyables qui habitoient dedens les ydoles de Romme, constrains par la diviniteit de Dieu, commencharent à crieir : « O vos, gens de Romme, sourcoreis vous dieux que ons enporte. » Chu entendirent les sarasiens et les cristiens de Romme. S'en alarent apres les Grigois, car les cristiens entendirent bien que ch'astoient les apostles, et les sarasiens entendoient leurs dieux ; portant s'en alarent les ambdois parties apres.

[An 69] Ainsi périrent les deux saints apôtres, saint Pierre et saint Paul, en l'an susdit, le 29 juin. Au temps du pape Corneille, des gens vinrent de Grèce à Rome et enlevèrent les corps des deux saints apôtres pour les transporter en Grèce. Mais les diables qui habitaient dans les idoles de Rome, contraints par la divinité de Dieu, se mirent à crier : « O vous, habitants de Rome, venez aider vos dieux qu'on emporte. » Les païens et les chrétiens de Rome entendirent ce cri. Ils poursuivirent les Grecs. Les chrétiens avaient compris qu'il s'agissait des apôtres, et les païens croyaient qu'il s'agissait de leurs dieux ; c'est pourquoi les deux groupes poursuivirent les Grecs.

[p. 473] [Les corps des II apostles furent embleis et en unc puche jetteis] Quant les Grigois les aparchurent, si jettarent les corps des apostles en une puche, en lieu que ons dist cathacumbas.

[p. 473] [Les corps des deux apôtres sont enlevés et jetés dans un puits] Quand les Grecs les aperçurent, ils jetèrent les corps des apôtres dans un puits, en un lieu qu'on appelle « catacombes » (p. 78-79).

[Coment ons cognuit les osseals sains Pire encontre ches de sains Poul] Mains li papa Cornelien les fist fours traire, si les trovat en un sach butteis tous les osseals ensemble, si que ons ne savoit lesqueils astoient sains Pire ne lesqueiles sains Poul ; mains les cristiens soy misent en orisons et en junnes, en priant à Dieu qu'ilh leurs vosist par divine inspiration demonstreir. Si fut dit que les plus grans astoient sains Poul, et les petis astoient sains Pire. Enssi furent recognus les corps des dois sains apostles.

[On sépara les ossements de saint Pierre de ceux de saint Paul] Quand le pape Corneille fit retirer tous les ossements du puits, on les trouva entremêlés, fourrés dans un sac, si bien qu'on ne savait pas lesquels étaient de saint Paul et lesquels étaient de saint Pierre. Les chrétiens se mirent alors à prier et à jeûner, demandant à Dieu de trancher en leur envoyant une inspiration divine. On déclara que les os les plus grands étaient ceux de saint Paul, et les petits de saint Pierre. C'est ainsi qu'on sépara les corps des deux saints apôtres.

[Sains Silvestre fundat les II englieses sains Pire et sains Poul à Romme sour leurs corps] Adont furent mis en leurs dois sepultures les osseals de l'unc et de l'autre, et sains Silvestre apres y fondat II englieses sour leurs corps : l'une en l'honeur sains Pire, et l'autre en l'honeur de sains Poul. Enssi furent martyrisiés les II dit apostles sour l'an LXIX ; et les altres dient l'an LXX et les altres LXXI, l'an del passion Jhesu-Crist XXXVIII, et sains Jerome et Beda dient XXXVII, et nos disons XXXVI parfais et XXXVII imparfais.

[Saint Silvestre fonde à Rome sur leurs corps les deux églises de saint Pierre et de saint Paul] Ensuite les ossements de l'un et de l'autre furent placés dans leurs deux sépultures, et saint Silvestre par après fonda deux églises sur leurs corps : l'une en l'honneur de saint Pierre, et l'autre en l'honneur de saint Paul. Ainsi furent martyrisés les deux apôtres en l'an 69 ; d'autres sources parlent soit de l'an 70, soit de l'an 71, l'an 38 de la passion de Jésus-Christ ; saint Jérôme et Bède disent 37, et nous disons 36 complets et 37 incomplets.

 

Les institutions de saint Pierre et ses successeurs (Lin, Clet, Clément)

 

[p. 474] [Sains Pire ordinat à junier les advens et le quarenteine] Sains Pire ordinat, quant ilh visquoit, de junneir XL jours devant Pasque, et trois samaynes et le quatreyme imparfait devant le Noyel, à junneir tous les ans el ramembranche de promier et de second advens Nostre-Saingnour Jhesu-Crist.

[p. 474] [Saint Pierre ordonne de jeûner pendant les avents et les carêmes] Saint Pierre ordonna, quand il était en vie, de jeûner chaque année durant quarante jours avant Pâques, et durant trois semaines et une quatrième incomplète avant Noël, en souvenir du premier et du second Avent de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

[Lynus fut eslus pape apres sains Pire] Apres la mort desdis apostles, ly college de Romme fut mult triste et dolans de la mort desdis apostles. Si furent en grant emmay qu'ilh feroient. Adont ilhs eslurent à pape unc sains proidhomme, qui oit à nom Lynus, et astoit de la nation Ytaile, del region de Tuschie. Et son peire oit à nom Osculain ; et tient le siege XII ans dois mois et XI jours. Et encordont ons true en escript que sains Pire à sa vie ordinat Lynum et Cletum evesques, pour aemplir les deforaines misteirs ; mains de parolle et de boche ilh appelloit, enssi com dist Damaise en ses croniques, Clemens son successeur pape apres sains Pire. Porquen les alcuns dient que Lynus et Cletus ne furent mie papes, ains le fut Clemens ; et les altres dient que Clemens fut li quars pape, comptant le promier sains Pire, enssi com dist chis vers : Disputat hic mundus si quartus sitve secondus.

[Lin est élu pape après saint Pierre] Après la mort de ces deux apôtres, les membres du collège de Rome furent très tristes et regrettèrent leur mort. Très embarrassés, ils se demandaient que faire. Alors ils élurent un saint homme sage, du nom de Lin, un Italien de Toscane. Son père avait pour nom Osculain et il occupa le siège pontifical douze ans, deux mois et onze jours. Toutefois on trouve dans les textes que saint Pierre de son vivant avait ordonné évêques Lin et Clet, pour remplir les ministères extérieurs (?) ; mais, selon les chroniques de Damase, il appela oralement Clément pour être pape après lui. C'est pourquoi certains disent que Lin et Clet ne furent pas papes, mais que ce fut Clément ; d'autres disent que Clément fut le quatrième pape, en comptant à partir du premier saint Pierre, comme le dit ce vers : 'Le monde discute s'il est le quatrième ou le second'.

Ors laissons les altercations sour Dieu, car ly Engliese tient que Lynus fut pape apres sains Pire, et enssi faisons-nous.

Dès lors laissons les discussions à Dieu, car l'Église considère que Lin fut pape après saint Pierre, et nous le faisons aussi.

 

Le suicide de Néron (69)

 

[p. 474] Item, en cel an fist Nero prendre XIIIIxx de plus grans et poissans de Romme, et les voloit faire mettre à mort sens cause. Mains quant les Romans veirent chu, se ne le porent souffrir, se fisent grant assemblée sour luy. Mains ilh s'enfuit, et ilh le cacharent fours de la citeit ; et enssi qu'ilh s'enfuoit, sy s'avisat qu'ilh soy ochiroit luy-meismes. Adont prist-ilh unc paulh sour le champs que ilh trovat, et l'aguisat à ses dens, car ilh avoit esteit si sourpris que ilh n'avoit aporteit ne espée ne cuteal. Et quant ilh oit chu fait, ilh prist le paulh, se le mist contre unc fosseit, se le buttat parmy son ventre. Enssi morut Nero, sour l'an deseurdit, le derain jour de mois de decembre. Chis Nero fut mult malvais ; je croie que oncques hons ne fist tant de maule com ilh fist.

[p. 474] [Néron par peur s’enfuit de Rome et se tue] Cette année-là, Néron fit arrêter deux cent quatre-vingt des hommes les plus nobles et les plus puissants de Rome. Il voulait les mettre à mort, sans raison. Mais quand les Romains surent cela, ils ne purent le supporter et une grande conspiration se forma contre lui. L'empereur s'enfuit, chassé de la cité. Lors de sa fuite, il décida de se suicider. Il ramassa un pieu dans un champ, l'aiguisa avec ses dents, car, ayant été tellement pris au dépourvu, il n'avait emporté ni épée ni couteau. Après quoi, il prit le pieu, s'adossa à un fossé et s'enfonça le pieu dans le ventre. Ainsi mourut Néron, en l'année citée ci-dessus, le dernier jour de décembre. Ce Néron fut très mauvais ; je crois que jamais un homme ne fit autant de mal que lui.

[Nero fut mangniet des bestes] Et portant furent grandement liies les Romans de sa [p. 475] mort ; se revinrent arrier, et le lassarent mangnier les leux et les altres bestes savaiges aux champs.

[Néron est mangé par des bêtes] Les Romains se réjouirent grandement de sa [p. 475] mort ; ils s'éloignèrent et le laissèrent dans les champs en proie aux loups et aux autres bêtes sauvages.

 

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