Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 341b-347a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

[BCS] [FEC] [Accueil JOM] [Fichiers JOM] [Pages JOM] [Table des Matières JOM]


 

L'arrivée à bethléem - La nativité - anastasie - les mages - la présentation au temple [Myreur, p. 341b-347a]

An I de l'incarnation

Introduction [sommaire] [texte]

Les notices de la présente section, qui ouvrent le récit des événements de la vie de Jésus, ont fait l'ojet d'un commentaire élargi qu'on trouvera dans une série d'articles publiés dans deux tomes des Folia Electronica Classica. Cinq l'ont été dans le tome 30 (2015). Ils sont intitulés : (a) Le recensement et le départ pour Bethléem, (b) La naissance de Jésus, (c) Après la naissance de Jésus (où il est notamment question du prodige de l'huile et de la Tabula Meritoria), (d) Les Rois Mages et (e) La Présentation de Jésus au Temple. Certaines questions ont été reprises et développées dans trois articles du tome 31 (2016) : (a) La tradition des Mages et de l'étoile de Bethléem. Entre réel et imaginaire : questions d'historicité et de composition, (b) La prescience des Mages, ou comment les Mages connaissaient la signification de l'étoile de Bethléem et (c) Anastasie, « la fille sans mains ». Une actualisation du motif des « sages-femmes » de la Nativité.

Ces études dépassent le simple commentaire linéaire du Myreur. Elles cherchent aussi à replacer les motifs en cause dans le contexte de leur évolution et, lorsque la chose est possible, à identifier les textes dont Jean d'Outremeuse s'est inspiré. Ici encore apparaît l'importance du Romanz de saint Fanuel. Une des études, celle qui concerne La tradition des Mages et de l'étoile de Bethléem, tente même d'examiner la question de l'historicité de ces deux motifs.

****

Sommaire

Le recensement et la naissance de Jésus à Bethléem : Arrivée de Joseph et Marie à Bethléem, accueillis par la « fille sans mains » - Prodiges et naissance miraculeuse par l'oreille Guérison d'Anastasie et conversion de son père

Diverses réalités liées à la Nativité : L'âne et le boeuf - Une église à la place de l'étable - Reliques - Les bergers et l'étoile - Circoncision - Prodiges à Rome et à Jérusalem

La visite des Mages et l'étoile : Hérode et les mages - Le parcours des mages et leur rencontre avec Hérode - Les mages en présence de Jésus à Bethléem et leur retour

La Présentation au Temple - Marie et Saint Siméon

****

La naissance de Jésus à Bethléem : Arrivée de Joseph et Marie à Bethléem, accueillis par la « fille sans mains » - Prodiges et naissance miraculeuse par l'oreille - Guérison d'Anastasie et conversion de son père

[p. 341] [Augustus fist la description de monde] A cel temps avient que Augustus Cesaire mandat par tout le monde à ses prevost et balhiers que ilhs rechussent et levassent à cascon de chief d'homme et de femme I denier d'argent ; et chu fasoit-ilh por savoir le nombre de cheauz qui astoient en sa subjection et desous sa saingnorie, et combien sa terre poroit valoir. Et commandat que tous cheaux des casteals, des vilhes et des boch apportassent leurs deniers aux citeis desous lesqueiles ilhs astoient demorans. Chis deniers astoit d'argent et valoit X petis deniers cursaibles, et astoit dedens ches denirs enprinteit l'ymaige del Emperere, et escript son nom tout altour.

[p. 341] [Auguste fait le recensement du monde] À cette époque, Auguste César ordonna à tous ses prévôts et baillis à travers le monde de percevoir et de prélever pour chaque tête, homme et femme, un denier d’argent. Il faisait cela pour connaître le nombre de ceux qui étaient soumis à son autorité et dépendaient de sa seigneurie, et pour savoir ce que pourrait valoir sa terre. Il ordonna que tous les habitants des places-fortes, des villes et des bourgs apportent leurs deniers dans les cités sous l’autorité desquelles leurs habitations se trouvaient. Ces deniers étaient d’argent et valaient dix petits deniers courants. L’image de l’Empereur y était gravée, et son nom écrit autour sur le bord.

[Joseph et Marie s’en allont en Bethleem] Se avient que cheaux de Nazareth et de paiis environ furent somons del paiier leur deniers en Bethleem, car là le devoit rechivoir Turnus, qui prinche astoit de chi paiis. [p. 342] Adont y alat Joseph, et se y emmynat sa femme Marie awec ly. Et quant ilh vinrent alle entrée de la citeit, si est la benoite vierge Marie demorée desus une blanche pire, et ratendit là Joseph qui astoit aleis en la citeit por avoir hosteil ; mains ilh y avoit assemblet tant de gens que ilh ne pot hostet avoir ; si revint à la vierge Marie et li dest.

[Joseph et Marie s'en vont à Bethléem] Il se fit que les habitants de Nazareth et des régions voisines furent invités à porter leurs deniers à Bethléem, car c’était là que devait les recevoir Turnus, le prince de ce pays. [p. 342] Aussi Joseph s’y rendit-il, emmenant avec lui sa femme Marie. Quand ils arrivèrent à l’entrée de la cité, la douce vierge Marie resta installée sur une pierre blanche et attendit Joseph, qui était entré en ville à la recherche d'une auberge. Mais il y avait un tel monde qu’il n'en trouva aucune. Il revint annoncer la chose à Marie.

[p. 342] Et Marie respondit qu'ilh troveroit bien hosteit ; si entrarent ambdois en la citeit, et trovarent la filhe d'onc riche hons, à cuy Marie priat que elle li vosist presteir une anglechon en sa maison. Et elle respondit qu'elle n'astoit mie damme del hosteit, mains s'elle poioit, elle prieroit tant son pere que ilh li presteroit. Atant vint la filhe à pere, et li priat ; mains son pere li dest que sa maison astoit trop plaine de gens, et la filhe li dest qu'ilh les metteroit bien en l'estauble des mules, et chis li otriat. Atant entrarent dedens Marie et Joseph, et la filhe les mettit en stauble, et leur fesist la pucelle volentier ayde, se elle posist ; mains elle n'avoit nuls mains, et touvois elle leur fist aporteir pain et vin, et de teils biens qu'ilh avoit al hoisteit.

[p. 342] Marie répondit qu’ils trouveraient bien à se loger. Ils entrèrent tous deux dans la cité et rencontrèrent la fille d’un homme riche. Marie lui demanda de bien vouloir lui prêter un coin de sa maison. Elle répondit qu’elle n’était pas la maîtresse de maison, mais que, si elle pouvait, elle insisterait auprès de son père pour qu’il leur prête un coin. La fille alla alors trouver son père, qui lui répondit qu’il y avait déjà trop de monde dans la maison. Sa fille lui dit qu’on pourrait bien les mettre dans l’étable des mules, ce qu’il accepta. Alors Joseph et Marie entrèrent dans l’étable. La jeune fille les aurait volontiers aidés si elle l’avait pu, mais elle n’avait pas de mains. Elle leur fit pourtant apporter du pain et du vin, et des mets qui se trouvaient dans la demeure.

Prodiges et naissance miraculeuse par l'oreille

 

[p. 342] [Gran myracle de Nostre-Damme - Mervelhe des trois chirges] Et quant chu vient enssi que le meynuit, si descendirent en le stauble III candelabre de fin or, et par-desus III grans cierges alumeis, qui jettoient oussi grant clarteit que le soleal fait à medis. Et est chu veriteit, car li unc des trois chirges art devant l'auteit Sainte-Sophie, en Constantinoble, et les dois aultres devant les dieux des Sarasins, à Mech ; et ardent todis nuit et jour, et ne amerissent riens, et remanent todis tout entiers. Ches chirges arderoient al fons de la mere, ne ons ne les poroit esteindre, tant sont-ilh de grant digniteit.

[p. 342] [Grand miracle de Notre-Dame - Prodige des trois cierges] Quand arriva le milieu de la nuit, trois candélabres d’or fin descendirent dans l’étable, avec trois grands cierges allumés, qui répandaient autant de clarté que le soleil à midi. Et c’est bien vrai : l’un de ces cierges brûle à Constantinople, devant l’autel de Sainte-Sophie, et les deux autres, devant les dieux des Sarrasins, à La Mecque. Ils brûlent constamment, nuit et jour, ils ne fondent jamais et restent toujours intacts. Ces cierges brûleraient même au fond de la mer, sans jamais pouvoir être éteints, vu leur éminente dignité.

Enssi com droit à meynuit, ou là entour, s'enveilhat sainte Marie, et priat à Joseph que ilh vosist appelleir la pucelle qui astoit filhe del hosteit ; et Joseph le huchat III fois. Quant celle l'entendit, si soy levat et s'en vient droit à Marie, se li dest : « Damme, de moy areis petit ayuwe, mains je feray chu que je poray, car je n'ay nuls mains. »

 Comme il était juste minuit, ou à peu près, sainte Marie s’éveilla et pria Joseph d’appeler la pucelle, qui était la fille de la maison. Joseph l’appela trois fois. Quand elle l’entendit, elle se leva, vint directement près de Marie et lui dit : « Madame, je ne peux pas vous être d'une grande aide car je n’ai pas de mains, mais je ferai ce que je pourrai ».

Atant vient acourant la pucelle devers la virgue Marie ; mains quant elle vient là, elle trovat l'enfant deleis la mere qui jà astoit neis, car chu fut ouvre divine ; et issit ly enfe par l'orelhe, où elle avoit conchuit. Tout enssi com ons voit que ly soleal passe parmy une voriere, là ilh [p. 343] est la plus saine, tout en teile maniere soy delivrat Nostre-Damme, car elle demorat virgue, ne oncques ne fut violées.

Alors la jeune fille courut auprès de la vierge Marie et trouva près de sa mère l’enfant qui était déjà né. Ce fut là une œuvre divine : il était sorti par l’oreille, par là où la vierge l’avait conçu. Tout comme le soleil passe à travers une verrière [p. 343] en la laissant tout-à-fait intacte, de la même manière, Notre-Dame fut délivrée en restant vierge et sans avoir été déflorée.

Guérison d'Anastasie et conversion de son père

 

[p. 343] [De la pucelle de Bethleem - Jhesus fist myracle à la pucelle] Illuc avint gran myracle, car la pucelle, qui sens mains astoit, vout prendre l'enfant az dois toignons de ses bras, et Dieu ly rendit ses dois mains.

[p. 343] [La pucelle de Bethléem - Jésus fait un miracle pour la pucelle] Un autre grand miracle eut lieu à cet endroit. Lorsque la fille sans mains voulut prendre l’enfant avec ses deux moignons, Dieu lui rendit ses deux mains.

Lez propheties sont acomplies] Enssi nasquit Jhesus en I povre lieu, le promier an del incarnation, le XXVe jour de mois de decembre, entour l'heure de meynuit. Adont furent toutes acomplies les propheties de la nativiteit Jhesu-Crist, qui longtemps devant avoient esteit denunchiés par les sains prophetes. Adont chaiit l'ymaige que Virgile avoit faite à Romme, enssi com j'ay dit deseur, où ilh avoit escript que : Quant vierge enfant auroit, Que ladit ymage chairoit.

[Les prophéties sont accomplies] Ainsi naquit Jésus en un pauvre lieu, l’an I de l’Incarnation, le 25 décembre, aux environs de minuit. Alors furent accomplies toutes les prophéties concernant la Nativité de Jésus-Christ, qui bien longtemps auparavant avaient été proclamées par les saints prophètes. À ce moment aussi s’écroula à Rome la statue que Virgile, comme je l’ai dit plus haut, avait faite, où était écrit : Quand une vierge enfant aura, Que ladit ymage chairat (p. 61, p. 234, cfr aussi p. 435).

Item, quant Jhesus fut neis, ladit pucelle le cuchat en une creppe et l'enwolepat de blans drappeais. Ceste pucelle que je dis fut nommée Anestause, et c'este la virgue sainte Anestase, qui vient corrant à son pere, qui astoit I des maistres de la loy, se li monstrat ses mains. Se li dest : « Qui t'at rendue novelles mains ? » Et cel respondit : « Pere, ly Salveur de tout le monde, qui maintenant est chaens neis de mere. »

Quand Jésus fut né, la dite jeune fille le coucha dans une crèche et l’enveloppa de linges blancs. Elle s’appelait Anastasie, – c’est la vierge sainte Anastasie. Elle courut près de son père, qui était un des docteurs de la loi et lui montra ses mains. Il lui dit : « Qui t’a rendu de nouvelles mains ? » Alors elle répondit : « Père, c’est le Sauveur du monde entier, que sa mère vient maintenant de mettre au monde ici. »

Grant myracle du père de la pucelle] Quant chis entent sa filhe, se ne le voult mie croire, ains fut mult corochiés, si prent une espée et dest que ilh trencherat sa filhe ses mains, car elle faulsoit leur loy vilainement ; mains quant ilh le quidat ferir, si avoiglat et ne voit got, si criat à sa filhe merchi. Celle respont que jamais ilh ne seroit relumyneis s'ilh ne creioit en la virgue Marie, de cuy Dieu astoit neis. Ly juys dest : « Filhe Anestaise, je croy fermement que tu as tenuit à tes mains le soverain roy de monde, qui de la vergue est neis sens luxure et sens pechiet, mains en pure virginiteit. » Et tantoist qu'ilh oit chu dit, se revient à ly sa lumyre.

[Grand miracle du père de la pucelle] Quand le père l'entendit, il ne voulut pas la croire et fut très en colère. Il saisit une épée en disant qu’il allait lui trancher les mains, car elle enfreignait honteusement leur loi. Mais quand il voulut frapper, il devint totalement aveugle. Il cria, demandant pardon à sa fille. Elle lui répondit qu’il ne retrouverait jamais la vue, s’il ne croyait pas en la vierge Marie, de qui Dieu était né. Le Juif dit alors : « Anastasie, ma fille, je crois fermement que tu as tenu en tes mains le souverain roi du monde, né de la vierge sans luxure et sans péché, en gardant pure sa virginité. » Et dès qu’il eut parlé, la vue lui revint.

Diverses réalités liées à la Nativité : L'âne et le boeuf - Une église à la place de l'étable - Reliques - Les bergers et l'étoile - Circoncision - Prodiges à Rome et à Jérusalem

[p. 343] [Del estable où Dieu fut neis fut fait I englise]En l'estauble où Dieu naquit, avoit II biestes mues, I buef et une asne, qui le rechafoient de leur alaines, car adont fesoit mult froit, ch'astoit ly plus frois temps de l'an. Dieu ly soverain roy fut neis en petit estat, chu nos signifiie humiliteit.

[p. 343] [L’étable où Dieu naquit devint une église] Dans l’étable où Dieu naquit, deux bêtes silencieuses, un bœuf et un âne, le réchauffaient de leur haleine, car il faisait froid. C’était le temps le plus froid de l’année. Dieu le roi souverain naquit très humblement, nous montrant son humilité.

[p. 344] Et deveis savoir que ly estauble où la creppe estoit fut depuis edifiiet une engliese en laqueile giest sains Jherome, ly noble docteur qui enlumynat sy fortement sainte engliese de sa bonne doctrine ; et y gist oussi madamme sainte Paule et sainte Eustoche ; ches trois gisent en droit lieu où la creppe fut.

[p. 344] Vous devez savoir qu’à la place de l’étable où était la crèche fut construite une église, où repose saint Jérôme, le noble docteur qui illustra si grandement la sainte église par son bon enseignement. On y trouve aussi sainte Paule et sainte Eustache. Tous trois reposent à l’endroit exact de la crèche.

[Del four sour quoy Dieu jut] En celle engliese fut mis ly fain ou ly four sour quoy Dieu jut quant ilh fut neis ; mains depuis le fist sainte Helene, le mere l'emperere Constentin, porteir à Romme et mettre en l'engliese Nostre-Damme le maiour.

[La paille où Jésus fut couché] Dans cette église, on déposa la paille ou le fourrage sur lequel Dieu fut couché à sa naissance. Puis sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, la fit transporter à Rome en l’église Notre-Dame-la-Grande (Sainte-Marie-Majeure).

[Annonce aux bergers] Celle jour que Dieu fut neis, vient I angle aux pastureals, et se leurs nunchat que Dieu astoit neis de virgue en Bethleem, et l'alassent adoreir. Adont est aparut I estoile deseur Bethleem la citeit, qui fist les pastureals corir vers Bethleem ; si troverent Jhesum droit en l'estauble, s'en furent mult joians.

[Annonce aux bergers] Le jour de la naissance de Dieu, un ange vint annoncer aux bergers que Dieu était né d’une vierge à Bethléem et il leur dit d’aller l’adorer. Alors au-dessus de la cité de Bethléem apparut une étoile qui fit courir les bergers à Bethléem ; ils trouvèrent tout de suite Jésus dans l’étable, et s’en réjouirent beaucoup.

[Del circoncision Jhesu-Crist] Al VIIIe jour fut-ilh baptisiet ou circonchis solonc le loy des Juys ; si vos diray comment ilhs ly trencharent del peais de son membre naturel ; chu estoit la baptemme Juys, et Dieu qui fut extrais des Juys fut baptisiés ou circonchis solonc leur loy.

[La circoncision de Jésus-Christ] Au huitième jour, Jésus fut baptisé ou circoncis, selon la loi des Juifs. Je vous dirai qu'ils tranchèrent un morceau de peau de son membre naturel ; c’était le baptême des Juifs, et Dieu, issu de leur race, fut baptisé ou circoncis selon leur loi.

A cel citeit de Bethleem fut la joie mult grant faite por cel nativiteit, et disoit cascons que chu astoit ly fis Joseph ; mains chu astoit gas.

En cette cité de Bethléem, grande fut la joie à l’occasion de cette naissance, et chacun disait qu’il était fils de Joseph ; mais on se trompait.

Prodiges à Rome et à Jérusalem

 

[p. 344] [Mervehle de la Tabarite emeritoir] Item doit-ons savoir que ons true en la sainte escripture que le jour quant Dieu fut neis avient à Romme mult grant myracle, car les riwes qui coroient là, et par especial la Tybre et une fontaine que ons nom la Tabarite emeritoir, qui siet en [p. 345] Trans-Tyberin, devinrent oyle, et par tout le jour jettont grans riwes. Et enssi apparut I circle entour le soleal, al manere del arch celeste.

[p. 344] [Prodige de la Taberna Meritoria] On doit savoir aussi que, comme le dit la sainte écriture, le jour de la naissance de Dieu, un très grand miracle se produisit à Rome. Les rivières qui y coulaient, et spécialement le Tibre, ainsi qu'une fontaine nommée Taberna Meritoria, située au [p. 345] Transtévère, se changèrent en huile, coulant à flots toute la journée. Un cercle apparut aussi autour du soleil, comme un arc-en-ciel (p. 331-332).

Item en la citeit de Jherusalem entrat à chi jour une bieste que oncques nuls hons n’avoit plus veyut, n'en ne savoit-ons dont elle venoit, ne queile bieste chu astoit : elle coroit par la citeit de Jherusalem, et disoit que Jhesus astoit neis de virgue, qui venoit tout le monde rachateir.

Ce jour-là entra dans la cité de Jérusalem une bête que personne ne vit plus jamais par la suite ; on ne savait pas d’où elle venait, ni de quelle bête il s’agissait ; elle courait à travers la cité de Jérusalem, disant que Jésus était né d’une vierge et venait racheter l’univers.

La visite des Mages et l'étoile : Hérode et les mages - Le parcours des mages et leur rencontre avec Hérode - Les mages en présence de Jésus à Bethléem et leur retour

[p. 345] [De Herode qui vouloit ochire l’enfant] A cel jour astoit ly roy Herode en Jherusalem, qui oit mult grant duelhe de chu que la bieste disoit, et jurat que ilh feroit l’enfant qui neis astoit ochire.

[p. 345] [Hérode veut tuer l’enfant] Ce jour-là, le roi Hérode se trouvait à Jérusalem. Il fut douloureusement affecté par ce que disait la bête et jura de faire tuer l’enfant qui venait de naître.

[Del stoile flammant] Adont regardat Herode vers Orient, si at veyut le stoile flammant ; si appellat I sien siervan, et li dest qu'ilh fesist les pas bien gaitier, car qui poroit prendre l’enfant qui astoit neis, ilh donroit à cheli si grant terre qu'ilh seroit riche à tousjours, car ilh voloit l'enfant ardre et exilier.

[L’étoile flamboyante] Il regarda vers l’Orient et vit l'étoile flamboyante. Il appela un de ses serviteurs et lui dit de bien faire surveiller les lieux de passage. Il accorderait à celui qui capturerait le nouveau-né une si grande étendue de terre qu’il serait riche à jamais. Hérode voulait anéantir l’enfant et l’écarter.

[Melchior le roy - Jaspar - Baltasar] A cel temps astoit roy de Tharse en Perse uns valhans hons qui astoit nommeis Melchior en hebreu ; chu est à dire en grigois Sarachin et en latin Damasticus. Si avoit I altre roy en Arabe qui astoit nommeis Jaspar en hebreu ; ch'est en grigois Malgalat et en latin Appelliens. Et avoit I altre roy en la terre de Saba, chis fut nommeis en hebreu Balthasar ; chu est en grigois Galgalat, et en latin Amerus. Ches trois roys astoient si grans clers qu'ilhs astoient nommeis devineurs, c'est ortant à dire com philosophe.

[Les rois Melchior - Gaspar - Balthazar] En ce temps-là, le roi de Tarse en Perse était un homme valeureux qui s’appelait Melchior en hébreu, Sarachin en grec et Damasticus en latin. En Arabie régnait un autre roi, nommé Gaspar en hébreu, Malgalat en grec et Apellius en latin. Et en terre de Saba il y avait un autre roi, qui se nommait Balthazar en hébreu, Galgalat en grec, et Amerus en latin. Ces trois rois étaient si grands clercs, qu’ils étaient appelés mages, ce qui revient à dire philosophes.

Le parcours des mages et leur rencontre avec Hérode

 

[p. 345] [Les trois rois s’en vont] Ches trois roys veirent l’estoile qui s'apparut en Orient, le jour que Dieu fut neis, et le veirent tous oussitost ly uns com l'autre. Adont se mist cascon de ches trois roys al chemyn, pour aleir où li estoile les conduroit, car ilh disoient que Dieu astoit nasquis de virge qui le monde devoit rachateir ; se le voloient aleir adoreir à la citeit de Cassath en Ynde.

[p. 345] [Les trois rois s’en vont] Ces trois rois virent l’étoile apparue en Orient le jour où Dieu vint au monde ; ils la virent tous en même temps, chacun de son côté. Ils se mirent alors en route, pour rejoindre l'endroit où l’étoile les conduirait. Ils disaient que Dieu était né d’une vierge et qu’il devait racheter le monde. Ils voulaient aller l’adorer en Inde, dans la cité de Cassath.

[Cassath la citeit] S'y soy trovarent ches trois roys et s’asemblarent par bonne compangnie, quant ils soy cognurent et oirent dit li uns à l’autre leurs opinions, et astoient tous d’onne opinion. Celle citeit de Cassath siet à LII journéez de Bethleem, et nunporquant Dieu fist à trois roys grant myracle, car ils vinrent à Bethleem à XIIIe journee droite ; car ilh avoient jà aleit III ou IIII journées, anchois qu’ils s’encontrassent à Cassath.

[La cité de Cassath] C'est là qu'ils se retrouvèrent. Lorsqu’ils se reconnurent et eurent échangé leurs vues, ils voyagèrent ensemble : ils avaient tous la même idée. Cassath se trouve à cinquante-deux jours de Bethléem, et néanmoins Dieu fit pour ces trois rois un grand miracle : ils arrivèrent à Bethléem exactement treize jours après. Car ils avaient déjà cheminé pendant trois ou quatre jours avant de se rencontrer à à Cassath.

[Les III roys vinrent en Judée - Herode parolle à eaux] Tant alerent ches trois roys que ils entrarent en Judée ; si ont troveit aux passaiges grans gens d’armes qui [p. 346] les prisent, et les mynarent devant Herode, qui leurs demandat cuy ilhs astoient et qu'ilh queroient. Promier parlat Jaspar et dest : « Sires, nos summes rois qui allons querant I jovene damoiseal, qui est neis novellement, qui justicherat nos et vos et tous cheaux qui sont et qui sieront, car ilh est roy de tout le monde. »

[Les trois rois arrivent en Judée - Entretien avec Hérode] Les trois rois marchèrent longtemps jusqu'à leur arrivée en Judée. À la frontière, ils rencontrèrent beaucoup d'hommes armés qui [p. 346] les arrêtèrent et les menèrent à Hérode. Celui-ci leur demanda qui ils étaient et qui ils cherchaient. Gaspar parla le premier : « Seigneur, nous sommes des rois qui cherchons un jeune damoiseau, né récemment, et qui nous jugera, nous, vous et tous ceux qui existent et qui existeront, car il est le roi de l'univers ».

[Miracle à Herode] Quant Herode entent chu se fut mult enbahis, et dest-ilh par trahison que chu ne poroit-ilh croire neis plus que uns cappons ne poroit del escuel où ilh astoit apparelhiés por mangnier, salhir de la tauble à la perche chantant. Là demonstrat Dieu gran myracle, car ly cappons salhit en plummes com de promier, et volat à la perche chantant.

[Miracle devant Hérode] Quand Hérode entendit cela, il fut très troublé. Perfidement il dit qu’il ne pourrait pas croire ces dires plus qu’il ne croirait qu'un chapon, préparé dans un plat pour un repas, puisse sauter de la table sur son perchoir en chantant. Là Dieu fit un grand miracle : le chapon, paré de ses plumes d'avant, sauta et vola vers son perchoir en chantant.

Adont dest Herode aux trois rois par grant trahison qu'ilhs alassent tant querant qu'ilh le trovassent, et quant ilhs l'avoient troveit se retournassent par là, et ilh l'iroit aoreir. Et les trois roys li oirent en convent ; puis soy partirent de luy, et soy misent al chemyn droit où ilh veirent l'estoile flammant, tant com ilh sont entreis en Bethleem.

Alors Hérode, dans sa grande fourberie, dit aux trois rois de partir à la recherche de l’enfant jusqu’à ce qu’ils le trouvent et, une fois l’enfant trouvé, qu'ils repassent chez lui. Il irait alors l’adorer. Les trois rois lui donnèrent leur accord, puis le quittèrent et reprirent la route retrouvant l’étoile flamboyante qu'ils suivirent jusqu’à l'entrée de Bethléem.

Les mages en présence de Jésus à Bethléem et leur retour

 

[p. 346] Et li estoile s'abassat, si les mynat tout droit sour la maison où Dieu astoit, puis chaiit li estoile en I puiche ; et les trois roys entrarent en la maison, si ont troveit Marie qui alaitoit Dieu, son enfant.

[p. 346] Et là, l’étoile s’abaissa pour les mener directement à la maison où Dieu se trouvait ; puis elle tomba dans un puits. Les rois entrèrent et trouvèrent Marie allaitant Dieu, son enfant.

[Les III roys offrirent à Jhesus leurs joweals - La signifianche des III dons] Atant prist cascons des III roys ses joweals qu'ilh avoit aporteit, et ly offrirent ; ly anneis Melchior offrit encense, et Jaspar myrre, et Balthasar oir, et ilh les prist ; lesqueis trois dons ont trois grandes signifianches : car ly oir signifie qu'ilh sierat roy de tout le monde, ly encense signifie que ilh feroit la vielhe loy chaioir, et estaubliroit une novelle, et li mirre signifioit que ilh sieroit mors en la crois por le peuple à rachateir.

[Les trois rois offrent leurs trésors à Jésus - La signification des trois présents] Alors ils prirent chacun les présents qu’ils avaient apportés et les offrirent : l’aîné, Melchior, offrit l’encens, Gaspar la myrrhe, Balthazar l’or, et Dieu les accepta tous. Ces trois présents ont trois grandes significations : l’or signifie que l’enfant sera roi de tout l’univers, l’encens signifie qu’il fera tomber l’ancienne loi et en établira une nouvelle, et la myrrhe veut dire qu’il mourra sur la croix pour racheter le peuple.

[Jhesus sengnat les III roys] Item nos trovons en l'escripture que quant Melchior ouffrit à Dieu encense, ilh ly semblat qu'ilh fust en l'eage de II ans, et ilh semblat à Balthasar qu'ilh ewist V ans, et ilh semblat à Jaspar qu'ilh ewist VII ans.Apres chu se sont les trois roys partis, et ont pris hosteit en Bethleem meismes ; et quant ilhs furent al repouse se dest Melchior aux aultres : « Bien doit yestre chis enfes roy de tout le monde, car ilh est mult saige, quant nos sengnat de sa diestre main qui signifie qu'ilh morat en crois, et enssi qu'ilh moy semble ilh at bien d'eage II ans. »

[Jésus bénit les trois rois] Nous trouvons aussi dans un texte qu’au moment où Melchior offrit l’encens à Dieu, l’enfant lui sembla être âgé de deux ans ; Balthasar crut qu’il en avait cinq et il sembla à Gaspar qu’il en avait sept. Ensuite, les trois rois partirent pour se rendre dans une auberge à Bethléem même. Et tandis qu’ils s’y reposaient, Melchior dit aux autres : « Cet enfant doit bien être le roi de l'univers, car il est très sage ; quand il nous a bénis de sa main droite, signifiant qu’il mourrait en croix, il m’a semblé avoir au moins deux ans ».

[p. 347] [Ly angle s’apparut aux III roys] Enssi demoront et se sont aleis cuchiés. Mains quant chu vient à meynuit, se vient uns angle aux trois roys, qui leurs dest : « Barons, Dieu vos mande que vous n'en raleis mie par Judée, car Herode vos ochiroit ; mains raleis-en par aultre voie, et Dieu vos garderat de tous perilhes. »

[p. 347] [Un ange apparaît aux trois rois] Ils restèrent ainsi et puis allèrent se coucher. Mais quand arriva minuit, un ange vint vers les trois rois et leur dit : « Barons, Dieu vous fait savoir de ne pas retourner par la Judée, car Hérode vous tuerait ; rentrez par une autre route, et Dieu vous gardera de tous les périls ».

Quant les trois roys entendirent chu, ilhs se sont leveis, puis en ralont par altre voie, et sains Mychiel les conduisit jusques en leurs paiis.

Quand les rois entendirent cela, ils se levèrent et s’en retournèrent par un autre chemin. Saint Michel les conduisit jusqu’à leur pays.

La Présentation au Temple - Marie et Saint Siméon

[p. 347] [Marie presentat Jhesum à temple] A cel temps astoit la constummes, quant les dammes soy relevoient d'enfant marle, qu'elles portoient au temple dois colons ou turturelles, si en faisoient oblation, car le colon signifie humiliteit et la turturelle casteit ; sique la virgue Marie, quant el oit jeut XXXIX jours, si alat al XLe al temple où astoit gran parage.

[p. 347] [Marie présente Jésus au Temple À cette époque, quand les femmes relevaient de couches après la naissance d’un enfant mâle, c’était la coutume d’apporter deux colombes ou tourterelles, et d’en faire l’offrande au Temple ; car la colombe signifie l’humilité et la tourterelle la chasteté. Ainsi la Vierge Marie, après être restée couchée trente-neuf jours, se rendit le quarantième jour au Temple où il y avait beaucoup de beau monde.

[L’angle s’apparut à sains Symeon l’evesque] Adont vint I angle à sains Symeon, l'evesque de la loy, et ly dest qu'ilh soy apparelhast, car ilh troveroit l'enfant qui astoit li fis de Dieu. Atant vint sains Symeon au temple, si at encontreit Nostre-Damme qui venoit à noble compangnie.

[L’ange apparaît à saint Siméon le grand-prêtre] Alors un ange vint vers saint Siméon, le grand-prêtre, et lui dit de se préparer, car il se trouverait devant l’enfant qui était le fils de Dieu. Saint Siméon se rendit au Temple, où il rencontra Notre-Dame arrivant en noble compagnie.

[Gran myracle de sains Symeon] Al entreir en temple fist Dieu gran myracle, car sains Symeon veit clerement, qui par-devant astoit si floible et si vies qu'ilh ne veioit gotes, et ne soy poioit sourtenir sens baston ; mains oussitoist que la virgue Marie li oit son enfant offiers, ilh le priste et l'enportat sour l'auteil enssi fortement com ilh fuist en l'eaige de XXX ans. Sains Symeon portoit cheluy qui meisme le sourtenoit, car ilh portoit son saingnour qui li donnoit forche et vigeur, chu astoit son Dieu son salut qui ly donnoit si grant vertu, que ilh portoit et sourtenoit cheluy qui porte et sourtient tout le monde.

[Grand miracle de saint Siméon] À l’entrée du Temple, Dieu fit un grand miracle, car saint Siméon se mit à voir clairement, lui qui auparavant était si faible et si vieux qu’il ne voyait rien et ne pouvait se soutenir sans bâton. Mais aussitôt que la vierge Marie lui eut présenté son enfant, il le prit et le porta sur l’autel avec la même force qu'il s’il était âgé de trente ans. Saint Siméon portait celui-là même qui était son soutien, portant son seigneur, de qui il recevait force et vigueur ; c’était son Dieu, son sauveur qui lui donnait une si grande force vu qu’il portait et soutenait celui qui porte et soutient tout l’univers.

Dieu amat mult sains Symeon, quant son corps laisat à luy ouffrir. En teile manere fut Dieu ouffert al temple par sains Symeon, qui longement l'avoit mult desinramment ratendut et demandeit.

Dieu aima beaucoup saint Siméon, en permettant que son corps lui soit offert. C'est ainsi que Dieu fut présenté au Temple par saint Siméon, qui l’avait longtemps attendu et très intensément désiré.

 

[Précédent]

[Suite]

 


[Bibliotheca Classica Selecta] [Folia Electronica Classica] [Accueil]

Accès vers Ly Myreur : [Par pages] [par fichiers] [par Table des Matières]