Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 415b-427a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Ce fichier contient deux parties :

Myreur, p. 415b-422a (A. La Descente aux enfers)

Myreur, p. 422b-427a (B. De la Résurrection à l'Ascension)

 


 

A. LA DESCENTE AUX ENFERS [p. 415b-422a]

An 33

 

Introduction  [sommaire et texte]

Les récits qui suivent n'ont plus rien à voir avec les évangiles canoniques. Jean s'inspire très étroitement de l'Évangile de Nicodème, un apocryphe originellement composé en grec dans les années 320-380 (cfr Écrits apocryphes chrétiens II, 2005, p. 251) et qui a rencontré un énorme succès : cinq cents manuscrits ont survécu dans différentes langues. Les EAC II, 2005, p. 249-297, contiennent, sous la signature de R. Gounelle, la traduction française de ce qu'on appelle la recension byzantine (recension M), « d'une haute qualité littéraire » (p. 253). Le récit de la Descente aux enfers y figure aux p. 289-297. En réalité, Jean, qui ne connaît pas le grec, a utilisé un manuscrit appartenant à la recension latine (recension A).

Les deux recensions diffèrent sur certains points. Ainsi par exemple les deux fils de Siméon, dont l'Évangile de Nicodème retranscrit le témoignage, ne sont pas nommés dans la recension byzantine, alors que la version latine A donne leurs noms, Leucius et Carinus, devenus dans le texte du Myreur (Cari[n]us et Alexius). Dans Ly Myreur toujours, Siméon, leur père, qui se trouve dans les enfers, est censé parler après le prophète Isaïe et avant Jean-Baptiste. En cela, le chroniqueur liégeois est fidèle à la recension latine, la recension grecque n'intégrant pas cette intervention de Siméon. Rappelons que ce Siméon est celui de la Présentation de Jésus au Temple (p. 347).

Dans l'imposante bibliographie sur l'Évangile de Nicodème, on citera R. Gounelle et Z. Izydorszyk, « L'Évangile de Nicodème » ou « Les Actes faits sous Ponce Pilate » (recension latine A) ; suivi de « La lettre de Pilate à l'empereur Claude ». Introduction et notes par R. G., e.a. ; traduction par R. G. à partir d'un texte mis au point par Z. I., Turnhout, Brepols, 1977, 271 p. (Apocryphes, Collection de poche de l'Association pour l'étude de la littérature apocryphe chrétienne, 9). C'est donc cet ouvrage qui devrait servir de référence à une étude détaillée du texte de la Descente aux enfers dans Ly Myreur. Mais à elle seule, une lecture rapide de la traduction française de la recension byzantine faite par R. Gounelle dans les EAC II suffit à montrer que le chroniqueur liégeois dépend très étroitement de l'Évangile de Nicodème.

Faut-il préciser que dans les enfers, avant l'intervention de Jésus, se trouvaient tous les morts depuis la création, qu'ils soient justes ou injustes ? On ne doit donc pas s'étonner d'y rencontrer Isaïe, Jean-Baptiste, Adam, Seth, et tant d'autres. Jésus viendra « faire le tri » et rassembler « les saintes âmes présentes » pour les conduire en cortège vers le paradis.

On notera que la terminologie utilisée par le chroniqueur liégeois pour désigner le Diable (qu'il appelle Satan) et le responsable des enfers (qu'il appelle Lucifer) apparaît en l'un ou l'autre endroit quelque peu ambiguë. On songe surtout à la formulation rencontrée à la p. 417 : Vient Sathanas ly prinche d'ynfeir, et appellat Lucifer leur maistre, qui se traduirait littéralement : « Satan, le prince des enfers, arriva. Il appela leur maître Lucifer ». Lucifer ne serait donc que « l'administrateur des enfers » et Satan en serait le prince. Un peu plus loin d'ailleurs (p. 420), Jésus considère Satan comme prinche et possesseurs de cleis d'infer. Le fait que Jean donne à l'administrateur des enfers tantôt le nom de Lucifer, tantôt celui de Ynfer (cfr p. 417 : Adont dist Infers ; p. 418 : Licifeir, que ons nom aultrement Ynfers) complique aussi un peu les choses, mais dans la traduction française de la recension byzantine, le même mot 'Hadès' désigne le maître des enfers et les enfers eux-mêmes. Un troisième personnage intervient également : Belzebus (en français « Belzébuth »), auquel Satan fait référence comme à quelqu'un de différent de lui et de Lucifer (p. 417). Allusion probable au Belzébuth du Nouveau Testament (Matthieu, XII, 24 et 27 ; Marc, III, 33 ; Luc, XI, 15), mais dans la traduction française de la recension byzantine, il n'y a pas de troisième personnage : Hadès s'adresse à Satan, en lui donnant le nom de Béelzéboul. On rappellera ici que le fichier précédent, sous la forme d'une digression, annonçait déjà la Descente aux enfers et contenait déjà le récit d'un désaccord entre Satan et Belzébuth (p. 413).

Dans la recension byzantine, lorsque le cortège des saints arrive au paradis et est confié à saint Michel par Jésus qui redescend sur terre pour ressusciter, deux hommes attendent à la porte du paradis parce qu'ils n'ont pas pu entrer : Hénoch et le Bon Larron. Jean n'a pas retenu cet épisode.

La Descente aux enfers se trouve également dans La légende dorée de Jacques de Voragine (ch. 52, sur La Résurrection du Seigneur, p. 291-295) où le compilateur déclare explicitement s'appuyer sur un Sermon de saint Augustin (en fait il s'agit du pseudo-Augustin, Sermo, 160, 2, Patrologia Latina, 39, 1865, col. 2060, selon A. Boureau, p. 1203, n. 31) et sur l'Évangile de Nicodème. À la différence de Jean, Jacques de Voragine a conservé les épisodes d'Hénoch et du Bon Larron.

 

Sommaire

Entre crucifixion et résurrection aux enfers : L'âme de Jésus aux enfers - Patriarches et saints expriment leur joie et leur foi - Échanges entre Satan et Lucifer/Enfer

Les justes délivrés de l'enfer : Patriarches et prophètes veulent l'ouverture des portes de l'enfer - Jésus livre Satan à Lucifer et libère ses amis - Reproches véhéments de Lucifer à Satan - Jésus soumet Satan à Lucifer et emmène provisoirement les rachetés de l'enfer au paradis, à la porte duquel les attendent Hénoch et le Bon Larron

Transition : Retour vers les événements terrestres

 

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Entre crucifixion et résurrection aux enfers : L'âme de Jésus aux enfers - Patriarches et saints expriment leur joie et leur foi - Échanges entre Satan et Lucifer/Enfer

L'âme de Jésus aux enfers

 

[p. 415] [L’arme de Jhesu-Crist descendit en infeir] Vos saveis comment Jhesus morut en la crois, et li partit li arme de corps quant ilh dest : Consummatum est ; laqueile arme de Jhesu-Crist, sicom arme d'homme, s'en allat droit aux infers desquendant, le corps de luy demorant en la crois pendant mors, del heure de none qu'ilh espirat jusqu'à heure de vespre qu'ilh fut jus oisteis.

[p. 415] [L’âme de Jésus descend en enfer] Vous savez comment Jésus mourut en croix, et comment son âme dit, en quittant son corps : Consummatum est. L’âme de Jésus, comme une âme d’homme, descendit directement aux enfers, tandis que son corps défunt resta suspendu sur la croix, depuis l'heure de none quand il expira, jusqu’à l’heure des vêpres, quand on l’en descendit.

Et tout enssi qu'ilh desquendoit vers infers, si apparut aux sains qui en infeir astoient, une coleur de clarteir semblant à or, qui avironat toutes les tenebres, enssi que puis le racomptarent Carius et Alexius, les enfans sains Symeon, qui le veirent en infeir, awec chu qui chi apres est contenut.

Et lorsque Jésus descendait vers l'enfer, une couleur claire ressemblant à l’or et enveloppant entièrement les ténèbres apparut aux saints qui s'y trouvaient. C’est ce que racontèrent plus tard Carinus et Alexius, les enfants de saint Siméon, qui le virent en enfer. On verra plus loin leur récit (p. 427).

Patriarches et saints expriment leur joie et leur foi

 

[p. 415] [Les sains parlent l’unc à l’autre en infeir] Quant Adam nostre promier pere et Abraham, Ysaac, Jacob et les aultres patriarches, prophetes et sains veirent chu, ilhs commencharent tantost à myneir grant joie en disant : « Ceste lumyere est de cheluy qui at fait la lumyre permanable, laqueile ilh nos promist à veioir et envoier ». Atant commenchat à parleir Ysaïe le prophete et dest : « Terre de Zabulon et terre de Neptalim de oultre le flus Jordan, le peuple qui astons en tenebres, avons veyut une grant lumyre qui vint de cheluy qui doit tout [p. 416] rachateir. »

[p. 415] [Les saints en enfer parlent entre eux] Quand Adam notre premier père, Abraham, Isaac, Jacob et les autres patriarches, prophètes et saints virent cette lumiière, ils ressentirent aussitôt une grande joie et dirent : « Cette lumière vient de l’auteur de la lumière indestructible. Il a promis de nous la montrer et de nous l’envoyer ». Le prophète Isaïe [cfr VIII, 23 et IX, 1] prit alors la parole et dit : « Terre de Zabulon et terre de Nephtali sises au-delà du Jourdain, nous, le peuple qui étions dans les ténèbres, avons vu une grande lumière qui vient de celui qui doit tout [p. 416] racheter ».

[p. 416] [Sains Symon parlat] Puis parlat sains Symeon et dest : « Glorifiiés Nostre-Saingnour Jhesu-Crist, le Fis de Dieu, lequeile je rechus à temple en mes mains quant ilh astoit enfant. Et enssi com je le tenoie, li Sains-Espir descendit deleis moy, qui me fist dire à Jhesu-Crist : Sire, ayés merchi de vos servans. » Quant la grant multitude des saintes armes qui là astoient entendirent sains Symeon, se s'esjoyerent mult fortemement de la venue de l'arme Jhesu-Crist.

[p. 416] [Saint Siméon parle] Puis saint Siméon parla : « Que soit glorifié Notre-Seigneur Jésus-Christ, le fils de Dieu, que je reçus en mes mains au Temple lorsqu’il était enfant (p. 347). Quand je le tenais, le Saint-Esprit descendit sur moi, qui me fit lui dire : "Seigneur, ayez pitié de vos serviteurs" ». Quand la foule des saintes âmes présentes entendirent saint Siméon, elles se réjouirent très fort de l’arrivée de l’âme de Jésus.

[Sains Johans-Baptiste] Adont parlat sains Johans-Baptiste, et dest : « Saingnours, je fuy heremite en desers et prophete del haute sangnorie de chis sangnour qui vient devant son avenement, por fair savoir à son peuple le remission de leurs pechiés, et le veis venir à moy ; de quoy je fuy de la vertut de Sains-Espir raemplis, quant je disoie : " Veischi le benoit angneal Dieu, veschi qui osterat de monde les pechiés ". Et apres je le baptizai en flus Jordan, et vey, quant je le baptisoi, le Saint-Espir desquendre sour luy en la semblanche d'unc colon ; et puis vey quant ilh fut baptisiet qu'ilh issoit del aighe. Adont je oiis une vois qui venoit de chiel qui disoit : " Chis est mon chier et bien ameis Fis, en quoy j'ay mon plaisanche, et ch'est chis qui tantoist vos venrat visiteir " ».

[Saint Jean-Baptiste] Ensuite saint Jean-Baptiste dit : « Seigneurs, j’ai été ermite dans le désert et prophète de la toute puissance de ce seigneur, et je suis venu avant son avènement pour faire connaître à son peuple la rémission de leurs péchés. Je l'ai vu venir à moi et j'ai été rempli de la vertu du Saint-Esprit, quand j’ai dit :" Voici le doux agneau de Dieu, voici celui qui enlèvera les péchés du monde ". Ensuite je le baptisai dans le Jourdain, et je vis, lors de son baptême, le Saint-Esprit descendre sur lui sous forme d’une colombe. Et quand je le vis sortir de l’eau, après son baptême, j’entendis une voix venant du ciel qui disait : " Celui-ci est mon Fils cher et bien aimé, en qui j’ai mis ma complaisance " ; c’est celui qui tout à l’heure viendra vous visiter » (p. 395-397).

[Adam parolle] Quant Adam entendit chu que sains Johans disoit que ilh avoit Jhesu-Crist baptisiiet, si apellat son fis Seth, et li fist racompteir tout chu que li angle li avoit dit, quant ilh l'envoiat aux portes de paradis terrestre demandeir del oyle del arbre de misericorde, por son corps ondre qui astoit malaides.

[Adam parle] Quand Adam entendit saint Jean dire qu’il avait baptisé Jésus-Christ, il appela son fils Seth, et lui fit raconter tout ce que l’ange lui avait dit quand il l’avait envoyé aux portes du paradis terrestre pour demander de l’huile provenant de l’arbre de miséricorde, afin d’oindre son corps qui était malade (p. 317-319).

[Seth parolle] Et adont dest Seth : « Je alay aux portes de paradis, et priay al angle por avoir de oyle de misericorde, por ondre le corps Adam, mon père, qui gisoit malaide. Et là moy respondit ly angle, et dest enssy : Seth, ne labeur mie por avoir del oyle de misericorde por ondre Adam, ton pere, et luy à garir de la doleur de son corps ; car tu n'en poras point avoir jusques al derain jour, quant Vm et IIc ans seront acomplis. Car adont venrat sour terre li tres-douls Jhesus, li Fis de Dieu, et prescherat XXXIII, et demonstrerat sa loy, et morat en crois, dont ton père et les aultres amis de Dieu seront jetteis des paines d'infeir. Adont aront del oyle de misericorde tous cheaux qui croiront en luy et qui sieront [p. 417] baptisiet en l'aighe de Sains-Esperit, et auront la vie permanable. Adont descenderat Jhesus en terre, et enmenrat Adam ton pere en paradis al arbre de misericorde. »

[Seth parle] Alors Seth dit : « Je suis allé aux portes du paradis et j’ai prié l’ange afin d’obtenir de l’huile de miséricorde, pour oindre le corps d’Adam, mon père, alité et malade. Et là l’ange me répondit en disant : " Seth, n'essaie pas d'obtenir de l’huile de miséricorde pour oindre Adam ton père, et soulager la douleur de son corps. Tu ne pourras pas en obtenir avant le dernier jour, quand cinq mille deux cents ans seront accomplis. Car alors viendra sur terre le très doux Jésus, le Fils de Dieu ; il prêchera pendant trente-trois ans, enseignera sa loi, mourra en croix et retirera des peines de l’enfer ton père et les autres amis de Dieu. Alors tous ceux qui croiront en lui et seront [p. 417] baptisés dans l’eau du Saint-Esprit recevront de l’huile de miséricorde et auront la vie éternelle. Alors Jésus descendra sous terre, et emmènera Adam ton père au paradis à l’arbre de miséricorde. " ».

Échanges entre Satan et Lucifer/Enfer

 

[p. 417] [Sathan parolle à Lucifier] Quant les patriarches et les prophetes oirent chu, si en oirent grant joie. Et enssi com les patriarches et prophetes et les altres avoient grant joie, vient Sathanas ly prinche d'ynfeir, et appellat Lucifer leur maistre, et dest : « Sire, aparelhe-toy por rechivoir Jhesu-Crist, qui chaens vient glorifyer les patriarches, car ilh se fait le Fis de Dieu. Et ch'est uns hons qui oit paour de la mort; car ilh at dit : " M'arme est trist jusques à la mort ". Et at esteis tousjours mult contraires à moy jusques à la mort, et m'at fait mult de mauls ; car quant je avoie travelhiet uns avoigle ou I cotrais ou lepreux ou aultres gens, ilh les garissoit tantoist. Et portant j'ay porcureit sa mort ; si vint chaens condempneis awec les aultres qui y sont. »

[p. 417] [Satan parle à Lucifer] Quand les patriarches, les prophètes et les autres entendirent cela, ils s’en réjouirent beaucoup. Et tandis que les patriarches, les prophètes et les autres étaient remplis de joie, Satan le prince des enfers arriva. Il appela leur maître Lucifer et lui dit : « Seigneur, apprête-toi à recevoir Jésus-Christ, qui vient en ce lieu glorifier les patriarches, car il se dit le Fils de Dieu. Cet homme a eu peur de la mort, car il a dit : " Mon âme est triste jusqu’à la mort ". Il m’a toujours été très hostile et m’a beaucoup nui, jusqu’à sa mort. Car quand je tourmentais un aveugle ou un infirme ou un lépreux ou d’autres personnes, il les guérissait aussitôt. Cependant j’ai réussi à le faire mourir ; il arrive en ce lieu, condamné avec les autres qui s'y trouvent ».

[Lucifer répond à Sathan] Adont respondit Lucifer à Sathan : « Qui est chis qui est si poisans et qui at poioir sour la mort ? Tous les plus poisans de la terre sont subgis à moy, et les tinge par ma poisanche. Mains se chis Jhesus, que tu dis qui est si poissans, est homme et at poioir sour la mort, comment puet-ilh aleir contre ta poisanche ? »

[Lucifer répond à Satan] Lucifer répondit alors à Satan : « Qui est cet être si puissant qui a pouvoir sur la mort ? Tous les plus puissants de la terre me sont soumis, et je les tiens en mon pouvoir. Mais si ce Jésus, que tu dis être si puissant, est un humain et a du pouvoir sur la mort, comment peut-il s'opposer à ta puissance » ?

[Sathan respont] Adont respondit Sathan et dest : « Sire, solonc chu que Belzebus dist, ilh est si poisans que nuls ne le puet contresteir ne sa diviniteit, et at la poissanche de Dieu ; et encordont je le vey avoir pawour de la mort, jasoiche que ilh le vosist souffrir. Enssi en serat doleur à toy, solonc chu que Belzebus moy dist. Et adont tu moy fesis batre, et se ne sçay porquoy. Tu toy doubte mult fort à rechivoir Jhesu-Crist ton anemis et le mien ; je ne le doubte pointe, je le tenray et seray contre luy par envie et par yre awec mon anchien peuple des Juys. Et se toy dis que je fis la lanche awesier, de quoy ons le ferit en costeit ; et fis melleir le feil et l'asiel, por luy donneir à boivre ; et fis aparelhier le bois por luy à crucifiier et les claus por luy à claweir. Et encor tantoist le feray-je morir, car je l'amonray à toy, et serat subgis à moy. »

[Satan répond] Alors Satan répondit : « Seigneur, comme le dit Belzébuth, il est si puissant que nul ne peut contester sa divinité ; il a la puissance de Dieu ; et pourtant, j’ai vu qu'il avait peur de la mort, tout en voulant la subir. Ainsi donc pour toi ce sera douloureux, selon ce que m’a dit Belzébuth. Alors tu as permis que je sois battu (p. 413), et j'ignore pourquoi. Tu redoutes fort de recevoir Jésus-Christ, ton ennemi et le mien. Moi, je ne le crains pas ; je lui résisterai et m’opposerai à lui par haine et par colère avec mon ancien peuple des Juifs. Et je te le dis, j'ai fait aiguiser la lance avec laquelle on le frappa au côté, j'ai fait mélanger du fiel et du vinaigre pour lui donner à boire et j'ai fait préparer le bois pour le crucifier et les clous pour le clouer. Et dans un moment aussi je le ferai mourir. Je te l’amènerai et il me sera soumis ».

[Ynfer parolle] Adont dist Infers : « Tu dis mervelhe, car tu dis que chu est chis qui m'at tollut les armes des mors par sa seule parolle, et l'arme Lazaron qui avoit jà [p. 418] esteit chaens IIII jours. » Sathan respondit : « Sire, oilh chesti chu vraiement. » Quant Lucifer oiit chu, se fut mult enbahis, et dest à Satan : « Je toy conjure, par mes vertus et les tienes, que tu ne amaines mie Jhesus chiens ; car je tremble tou, et toutes mes puantes offichines tremblent awec moy. Car je sçay vraiement qui ly hons qui chu puet faire est Dieu, li tous poissans et salveur del humaine lignie. Et se tu l'amoine chi à moy, tous cheaux qui chaens sont enclous por leurs pechiés, seront par luy desloiiés et oisteis. »

[Enfer/Lucifer parle] Alors Enfer dit : « Tu m'étonnes, en affirmant que celui qui, par sa seule parole, m’a enlevé les âmes des morts et celle de Lazare, était [p. 418] ici depuis quatre jours déjà (p. 401). Satan répondit : « Seigneur, oui, c’est vraiment lui ». Quand Lucifer eut entendu ces paroles, il en fut tout effrayé, et dit à Satan : « Je te conjure, par ma puissance et par la tienne, de ne pas faire descendre Jésus ici ; je suis tout tremblant et mes officines malsaines tremblent avec moi. Je sais en vérité que la personne capable de ces merveilles est Dieu, tout puissant et sauveur du genre humain. Si tu me l’amènes ici, il déliera et libérera tous ceux qui sont enfermés en ce lieu à cause de leurs péchés ».

Enssi com Lucifier et Sathan disoient chu, vient là unc tonoire, et unc cris espirituel fut oyut qui disoit en teile rnanere : « Prinches d'infers, ouvreis vos portes et esleveis vos portes eternels. Se y entrat le roy de gloire. » Quant teile cry entendit Lucifeir, se dest à Sathan : « Va-t'en ensus de moy ; et isse fours de mon manandie ; car tu as porchaciet la mort de cheluy par cuy nos serons destruis. Et se tu as poioir del combatre, vas sy toy combas à luy, qui est roy de gloire, por savoir se tu le porois contresteir par nulle manere. »

Et tandis que Lucifer et Satan parlaient ainsi, un coup de tonnerre retentit et on entendit un cri surnaturel disant : « Princes des Enfers, ouvrez et soulevez vos portes éternelles. Que le roi de gloire fasse son entrée ». Quand Lucifer entendit ce cri, il dit à Satan : « Va-t-en loin de moi, et sors de mon domaine ; car tu as provoqué la mort de celui qui nous détruira. Et si tu as la possibilité de le combattre, va te battre avec lui, le roi de gloire, pour savoir si tu pourrais t'opposer à lui de quelque manière ».

Adont issit fours Sathanas. Et Licifeir, que ons nom aultrement Ynfers, commandat à ses crueux officiiens que ilhs cloissent les portes d'erain et d'abismes, et abassassent les ferus de fier et contrestesissent le roy de gloire, « sique nos ne demorons mie chaens chaitis ne vancus par nous defaultes et choardies. »

Alors Satan sortit. Et Lucifer, qu’on appelle aussi Enfer, commanda à ses cruels officiers de fermer les portes de bronze de l’enfer, d’abaisser les verrous de fer, et de s’opposer au roi de gloire, « pour que nous ne restions pas en ce lieu, déchus et vaincus à cause de nos erreurs et de nos peurs ».

 

Les justes délivrés de l'enfer : Patriarches et prophètes veulent l'ouverture des portes de l'enfer - Jésus livre Satan à Lucifer et libère ses amis - Reproches véhéments de Lucifer à Satan - Jésus soumet Satan à Lucifer et emmène provisoirement les rachetés de l'enfer au paradis, à la porte duquel les attendent Hénoch et le Bon Larron

 

Patiarches et prophètes veulent l'ouverture des portes

 

[p. 418] Ches parolles entendirent mult bien les patriarches et prophetes, et les aultres sains qui là astoient. Si commencharent à blasmeir Lucifer et desssent : « Ouvres les portes, si lais ens entreir le roy de gloire. »

[p. 418] Les patriarches, les prophètes et les autres saints présents entendirent clairement ces paroles. Ils commencèrent à blâmer Lucifer et lui dirent : « Ouvre tes portes et laisse entrer ici le roi de gloire ».

[David parrolle] Adont dest David à sains prophetes : « Je vos prophetisay, quant je fuy à siecle, que Dieu debriseroit les portes d'erain et les ferus de fier, et oisteroit les gens de la voie de iniquiteit. »

[David parle] Alors David s'adressa aux saints prophètes disant : « Quand j'étais vivant, j’ai prophétisé que Dieu briserait les portes de bronze et les verrous de fer et retirerait les gens du chemin de l’iniquité ».

[Ysaias parolle] Apres parlat Ysaias et dest : « Quant je astoie en vief, je anunchaie que les mors say releveroient, et cheaux qui sont ens monemens et cheaux qui sont en terre feroient grant joies ; car la rosée qui veoroit de Dieu seroit santeit à eaux. » Quant tous les sains oïrent la parolle Ysaïe, si ont dit à Lucifer : « Ouvre tes portes, tu es vencus ; et demoiras chi, et n'auras jamais poioir. »

[Isaïe parle] Isaïe parla après lui et dit : « Quand j’étais en vie, j’ai annoncé que les morts se relèveraient et que, déposés dans des tombeaux ou enterrés, ils connaîtraient une grande joie ; car la rosée qui viendrait de Dieu signifierait pour eux la sainteté ». Après avoir entendu Isaïe, tous les saints dirent à Lucifer : « Ouvre tes portes, tu es vaincu ; tu resteras ici et n’auras plus jamais de pouvoir ».

[La IIe vois] A ches parolles revient encor une aultre vois qui dest : « Prinches d'ynfer, ouvreis et osteis et eleveis vos portes eterneiles ; se y [p. 419] entrerat ens ly roy de gloire. » Quant Licifer veit que la vois avoit jà II fois crieit, se fist com chis qui riens n'en savoit, et demandat aux prophetes cuy chis roy de gloire astoit ?

[La deuxième voix] À ces mots, on entendit encore une autre voix disant : « Princes de l'enfer, ouvrez, ôtez et relevez vos portes éternelles ; ainsi [p. 419] le roi de gloire entrera ici ». Quand Lucifer s'aperçut que la voix avait déjà crié deux fois, il fit comme s’il n’en savait rien et demanda aux prophètes qui était ce roi de gloire.

[David parolle] Adont respondit David et dest : « Je cognoy les parolles de cheluy cry par le Sainte-Escripture, et le saint Esperit de cheluy dont ilh vinent ; et portant toy dis, enssi com j'ay dit par-devant. Chu est Nostre-Sangnour, ly poissans roy de gloire, qui de chiel at regardeit en terre, et at oiit les gemissemens de cheaux qui sont loiiés en chatre. Si vuet-ilh delivreir et delivrerat les fis des ochis. Or ouvre tantost tes portes, puans ynfer, sy lais dedens entreir le roy de gloire, qui toutes les debriserat et toy deshirterat. »

[David parle] Alors David répondit : « Je connais les paroles de ce cri par la Sainte-Écriture et par le Saint-Esprit de celui dont elles proviennent. C’est pourquoi je te répète ce que je viens de dire. C’est Notre-Seigneur, le puissant roi de gloire, qui du ciel a regardé sur terre et entendu les gémissements de ceux qui sont enchaînés en prison. Il veut délivrer et délivrera les morts de leurs liens. Ouvre donc immédiatement tes portes, Enfer malsain ; laisse entrer le roi de gloire, qui les brisera toutes et te dépossédera ».

Jésus livre Satan à Lucifer et libère ses amis

[p. 419] [Jhesus descendit en ynfeir] Enssi com David disoit ches parolles, descendit Jhesus ly roy de gloire en ynfeir ; puis avironat les tenebres permanables et desrompit les loiiens, et visentat ses amis. Mains quant Lucifer et les puans officiiens et leurs mynistres veirent la grant clarteit, si oirent grant pawour en leur royalme meismes. Et quant ilhs veirent Dieu en propre personne sy toist entreir en leurs tenebres, si commencharent à crier : « Nos sommes vancus. »

[p. 419] [Jésus descend en enfer] Et comme David prononçait ces mots, Jésus, le roi de gloire, descendit en enfer. Il pénétra lentement les ténèbres éternelles, rompit les chaînes et rencontra ses amis. Mais quand Lucifer, les officiers nauséabonds et leurs serviteurs virent la grande clarté, ils furent épouvantés en leur royaume même. Et à la vue de Dieu pénétrant en personne dans leurs ténèbres, ils se mirent à crier : « Nous sommes vaincus ».

[Lucifer parolle - Lucifer soy mervelhe de la puissanche Jhesu-Crist] Et Lucifer dest : « Qui es-tu, qui nos rens confus envers Dieu ? Qui es-tu, qui si nos rens desconfis, sens commenchement de corruption, et es venus condampneir nostre poissanche ? Qui es-tu, qui si grans es et si petis et si humles ? Qui es-tu, qui es si hauls emperere et chevalier, si mervelheux combatteurs, et si es en fourme de serf et roy de gloire qui jamais ne moirat, ains viverat à tousjours ? Qui es-tu, cuy la crois portat, mors et giest mors en sepulcre et maintenant es descendus à nos tous vief ? Qui es-tu, qui à ta mors fesist trembleir toutes creatures, et toutes les estoiles et les planetes se aombrarent ? Et ors en droit es tu sires et frans entre les mors ? Qui es-tu, qui destruis nos portes et fais trembleir nos legions ? Qui es-tu, qui desloie cheaux qui astoient loiiés por l'original pechiet, et cheaz qui astoient avoigles par les tenebres de pechiet ? Or en droit as-tu relumyneis par ta diviniteit resplendissant ? Qui es-tu, qui rapelle les chaitis en franchise qui astoient decha en arriere en servaige ? Qui es-tu, qui as enssi espawenteis toutes les legions de chaens ? »

[Lucifer parle et s’étonne de la puissance de Jésus] Lucifer dit : « Qui es-tu, toi qui nous réduis à rien face à Dieu ? Qui es-tu, toi qui nous détruis, sans début de corruption, et es venu condamner notre puissance ? Qui es-tu, toi si grand et en même temps si petit et si humble ? Qui es-tu, toi qui es si grand empereur et chevalier, si merveilleux combattant, toi qui, sous l'apparence d'un serviteur, es le roi de gloire à jamais immortel et toujours vivant ? Qui es-tu, toi qui portas la croix, mourus, fus placé dans un tombeau, et qui maintenant es descendu tout vivant chez nous ? Qui es-tu, toi qui, en mourant, as fait frémir toutes les créatures et pâlir toutes les étoiles et les planètes ? Maintenant es-tu réellement un seigneur et un être libre chez les morts ? Qui es-tu, toi qui détruis nos portes et fais trembler nos légions ? Qui es-tu, toi qui délies les êtres enchaînés par le péché originel et aveuglés par les ténèbres du péché ? Les as-tu vraiment illuminés de ta divinité resplendissante ? Qui es-tu, toi qui ramènes à la liberté les prisonniers précédemment en esclavage ? Qui es-tu, qui as épouvanté ainsi toutes les légions ici en bas ? ».

[Tous les dyables crient] A ches parolles commencharent tous les dyables à crieir à une vois en disant en teil manere [p. 420] : « Dont es-tu, Jhesus, qui es si fors hons et si resplendissans et si clers en ta majesteit, qui es sens taiche de pechiet ? Ly monde teriens, qui jusqu'à or at esteit subgis à nos et qui nos paioit nos tregut, ne nous envoiat oncques teile homme mors, ne oncques mais ne donnat à nous teile don ? Qui es-tu dont qui si hardiement es entreis sens nulle poioir en nostre domynation ? Tu ne doubte mie tant seulement nous tourmens, mains tu vues osteir hours de nosloiiens tous les dampneis. Par aventure, tu es chis Jhesus de cuy Sathan nostre prinche at mailvaisement ovreit. »

[Tous les diables crient] À ces mots tous les diables se mirent à crier d’une seule voix [p. 420] : « D’où viens-tu, Jésus, toi qui es un personnage si puissant, si resplendissant et si lumineux dans ta majesté, toi qui es sans tache de péché ? Le monde de la terre, qui jusqu’ici nous a été soumis et nous payait son tribut, ne nous a jamais envoyé un mort comparable à toi, et jamais il ne nous a fait un tel présent. Qui es-tu donc, toi qui as pénétré dans notre domaine avec tant d'audace, sans aucune autorisation ? Non seulement tu ne redoutes pas nos mauvais traitements, mais tu veux même faire sortir de nos chaînes tous les damnés. Sans doute, tu es ce Jésus que notre prince Satan a traité si méchamment ».

[Jhesus at destoubleit les dyables - Les dyables soy desperent tous] Atant passat Jhesus avant, et defollat Lucifer et tous les dyables ; puis ilh prist Sathan, et le livrat loiiet aux poisanches d'infer. Apres ilh apellat tous ses amis, et les mist en sa clarteit.

[Jésus a perturbé les diables qui sont tous désespérés] Alors Jésus s’avança, et refoula Lucifer et tous les diables. Puis il prit Satan et le livra enchaîné aux puissances de Lucifer. Il appela ensuite tous ses amis qu'il éclaira de sa lumière.

Reproches véhéments de Lucifer à Satan

 

[p. 420] Adont rechuit Lucifer Sathan, et le commenchat grandement à delaidengier, et ly dest : « Hahay ! prinche de perdition, dus de tou mauls, comment osais-tu faire teile choise de faire crucifiier Jhesus, le roy de gloire, par le mort que ilh at souffert ? Par ton enortement nous as-tu tous despoilhiés, chaitis, foux et maul awireux ! Tu ne sceis chu que tu as fais. Ors y prens garde, car ilh encache toutes les tenebres de la mort par la grant clarteit de sa diviniteit. Et si at toutes conbrisiet nos cartres ; si en at foursjetteis les chaitis prisonniers, et at desloiiet leurs loiiens. Et cheaux qui soloient eistre tourmenteis desous nous soy gabent de nos, et ont grant joie de nous mauls ; et astons mult travelhiés por leurs proiiers. Et enssi tout nostre royalme est tout vancue, et jamais nuls del humaine lignie ne repairerat chaens. Et apres les mors, qui ne soloient mie estre contre nos orgulheux, et les chaitis, qui chaens ne poioient avoir joie, nos manechent ors endroit. »

[p. 420] Lucifer reçut alors Satan et se mit à l’injurier sévèrement : « Ah ! prince de perdition, responsable de tous les malheurs, comment as-tu osé faire une telle chose : faire crucifier Jésus, le roi de gloire, lui infliger la mort qu’il a souffert ? Par tes mauvais conseils, fou et malheureux que tu es, tu nous a tous dépouillés, réduits à rien ! Tu ne sais ce que tu as fait. Maintenant prends garde, car la clarté de sa divinité chasse toutes les ténèbres de la mort. Il a brisé toutes nos prisons ; il en a fait sortir les captifs et les a déliés de leurs chaînes. Ceux qui se trouvaient soumis à notre pouvoir et à nos tortures habituelles se moquent de nous et se réjouissent de nos malheurs ; leurs prières nous valent bien des épreuves. Ainsi tout notre royaume est vaincu, et plus jamais aucun humain ne réapparaitra ici. Et en outre, les morts qui généralement ne nous étaient pas hostiles, et les misérables, qui ici ne pouvaient connaître de joie, nous menacent maintenant directement ».

[Lucifer crie horiblement] Puis apres commenchat Lucifer encor plus fort à crier et dest : « O tu Sathanas, prinche de tous mauls, porquoy fesis-tu chist chouse dont cheaux, qui del commenchement de monde jusqu'à or avoient esteit despereis de jamais eistre salveis ne de vie avoir, ne sont mie maintenant oiis chaens braier ne crieir ? O Sathan, prinche et possesseurs de cleis d'infer, comment oysas-tu procureir à faire chu dont tu as perdue les cleis par le bois de la crois ? Toutes les richoises que tu avois acquis, par l'arbre de quoy Adam mangnat la pomme, as-tu à chest fois perdue, portant que tu y pendis Jhesus ; si en as mult forfait. [p. 421] Mains sache bien que tu auras d'or en avant tant de tourment, que nuls ne les poroit nombreir. O Sathan, prinche de nos, serf de mort, nassenche d'orguelh, tu dewisse promirement avoir enquis se chis avoit faite nuls mauls ; et puisque tu ne trovois en luy nule choise de maule, porquoy astois-tu sy hardis que tu le crucifias à tort et sens nule raison, et amynas-tu à nostre region l'homme innocent et juste dont nos avons perdut tous les maulfaiteurs et tristeours de monde ? »

[Cris horribles de Lucifer] Après cela Lucifer se mit à crier plus fort encore et dit : « O, toi Satan, prince de tous les maux, pourquoi as-tu permis que ceux qui, de l'origine du monde jusqu'à aujourd'hui, désespéraient d’être un jour sauvés et de retrouver la vie, ne font plus entendre maintenant leurs murmures et leurs cris en ce lieu ? O Satan, prince et possesseur des clés de l’enfer, comment as-tu eu l'audace de perdre ces clés, à cause du bois de la croix ? Toutes les richesses que tu avais acquises, grâce à l’arbre dont Adam mangea la pomme (p. 320ss ; p. 412), tu les as perdues cette fois, parce que tu y fis pendre Jésus. Tu as commis une très lourde faute. [p. 421] Sache que tu subiras désormais de nombreux tourments, impossibles à dénombrer. O Satan, notre prince, esclave de la mort, source d’orgueil, tu aurais dû d'abord chercher à savoir si cet homme avait mal agi ; et puisque tu ne trouvais en lui rien de mal, pourquoi as-tu osé le crucifier à tort et sans raison, et as-tu amené dans notre domaine l’homme innocent et juste qui nous a fait perdre tous les malfaiteurs et les responsables des malheurs du monde ? ».

Jésus soumet Satan à Lucifer et emmène provisoirement les rachetés de l'enfer au paradis

[p. 421] [Jhesus parolle à Sathan et à Lucifer] Atant parlat Jhesus ly roy de gloire à Lucifer, et dest : « Sathan serat desous ton poioir à tous jours, mais en lieu de Adam et ses justes enfans ; car ilh at procureit que Adam mangnat la pomme, dont ilh desquendit chaens luy et ses enfans tous. Apres ilh at procureit que j'ay esteit crucifiiés, dont vos aveis perdut les armes de mes amis. »

[p. 421] [Jésus parle à Satan et à Lucifer] Alors Jésus, le roi de gloire, dit à Lucifer : « Satan sera sous ton pouvoir pour toujours, à la place d’Adam et de ses enfants, qui furent justes. Car c’est Satan qui a poussé Adam à manger la pomme, ce qui le fit descendre en ce lieu, lui et tous ses enfants. Ensuite il a tout fait pour que je sois crucifié : c'est la raison pour laquelle vous avez perdu les âmes de mes amis ».

Quant Jhesus oit chu dit, ilh estendit sa main et dest : « Veneis à moy tous mes amis, qui aveis l'ymage de moy, qui par le bois et l'anemy astiés dampneis. Or asteis par le bois del crois rachateis, et l'anemis qui est vancus at la morte sourmonteit. » A chest parolle s'assemblarent tous les sains desous la main Nostre-Saingnour Jhesu-Crist. Et Nostre-Sire prist Adam par le main destre et dest : « Paix soit awec toy et à tous mes bons et justes enfans. »

Quand Jésus eut dit cela, il étendit sa main et dit : « Venez à moi, vous tous mes amis, qui êtes à mon image, qui étiez damnés par le bois et l’ennemi. Maintenant vous êtes rachetés par le bois de la croix, et l’ennemi qui est vaincu a surmonté la mort ». Sur ces paroles tous les saints se rassemblèrent sous la main de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui prit Adam par la main droite et dit : « Que la paix soit avec toi et avec tous mes enfants justes et bons ».

[Adam parolle] Atant soy jettat devant ses piés et commenchat à ploreir, en priant Nostre-Sangnour merchis ; puis dest à hault vois et douche : « Sire, je vos ensacheray d'ors en avant ; car vos m'aveis rechuit awec vos, et si n'aveis lasiet mes anemis avoir poioir sour moy. Sire Dieu, j'ay mainte fois crieit à vos, et vos m'aveis salveis. O Sire, vos aveis mon arme osteit d'ynfer. » Apres dest Adam aux prophetes : « Tous les sains de Dieu faites fiestes de Jhesu-Crist Nostre-Salveur, et recognisseis la grandeche de Sa Majesteit. »

[Adam parle] Adam se jeta alors aux pieds de Notre-Seigneur et se mit à pleurer, en lui rendant grâces. Puis il dit d’une voix claire et posée : « Seigneur, dorénavant je vous suivrai, car vous m’avez reçu avec les vôtres, et vous n’avez pas laissé les ennemis prévaloir sur moi. Seigneur Dieu, j’ai maintes fois crié vers vous, et vous m’avez sauvé. O Seigneur, vous avez tiré mon âme de l’enfer ». Après cela, Adam dit aux prophètes : « Vous, tous les saints de Dieu, fêtez Jésus-Christ Notre-Sauveur, et reconnaissez la grandeur de sa majesté ».

Adont soy misent tous les sains en genos, et dessent tous à une vois : « Rachateur de monde, ors asteis à nos venus ; si aveis aemplit, parfait et acomplit tout chu que vos aveis dit par le loy et par les prophetes ; vos nos aveis rachateis vief par la crois. Et par la mort de la crois vos asteis à nos descendus, affin que vos nous reoisteis d'ynfer par vostre mort et par vostre majesteit. »

Alors tous les saints s'agenouillèrent et dirent d’une seule voix : « Sauveur du monde, vous êtes maintenant venu vers nous ; vous avez rempli, terminé et accompli tout ce que vous avez annoncé par la loi et les prophètes ; vous nous avez rachetés, vivants, par la croix. Et par la mort de la croix, vous êtes descendu vers nous, afin de nous retirer de l’enfer par votre mort et votre majesté ».

Puis dessent encors les sains : « Sire, enssi com vos aveis loenge et puissanche en [p. 422] terre de nos rachateir par le crois, enssi, beas Sires, metteis en ynfer signe de la victoire de vostre crois, sique la mort d'ynfer n'ait d'ors en avant plus de sengnorie sour nos. » Adont estendit nostre sire sa main destre, et fist le signe de la crois sour tous ses sains, et dest qui serat vraies creans, se fesist sour luy le signe de la crois, chis n'aroit garde del art ne de la poioir de dyables.

Les saints ajoutèrent : « Seigneur, de même que vous avez le mérite et la puissance [p. 422] de nous racheter sur terre par la croix, ainsi, beau Sire, mettez sur l'enfer le signe de la victoire de votre croix, afin que la mort de l’enfer n’ait dorénavant plus de pouvoir sur nous ». Alors Notre-Seigneur étendit sa droite et fit le signe de croix sur tous ses saints, disant que celui qui se signera de la croix et se défendra ainsi des artifices et du pouvoir des diable sera le vrai croyant.

[p. 422] [Jhesus delivrat ses amis d’infer] Adont Jhesus prist Adam par le main deistre et soy partit d'ynfer, et tous les sains le sewirent en chantant : Alleluya, alleluya, alleluya. Et cascuns des prophete chantoit une novelle chançon ; et les aultres sains respondoient : Amen, alleluya. Apres emynat Jhesus tous les sains en l'aire, et les mist en paradis terrestre ; et dest à sains Mychiel qui les gardast jusques à jour del Ascention, que ilh monteroit en chiel awec luy.

[p. 422] [Jésus délivre ses amis de l’enfer] Alors Jésus prit Adam par la main droite et quitta l’enfer, et tous les saints le suivirent en chantant : Alléluia, alléluia, alléluia. Chacun des prophètes chantait un nouveau chant, et les autres saints répondaient : Amen, alléluia. Après cela, Jésus emmena tous les saints dans l’air, et les plaça dans le paradis terrestre. Il dit à saint Michel de les y garder jusqu’au jour de l’Ascension, et qu’ils monteraient alors au ciel avec lui.

 


 

B. DE LA RéSURRECTION à l'ascension [Myreur, p. 422b-427a]

An 33

Introduction [texte]

On trouvera ici la suite du récit de la p. 415. Un des premiers gestes de Jésus ressuscité est d'aller délivrer Joseph d'Arimathie de la prison où l'avaient jeté les Juifs. Jean continue d'utiliser l'Évangile de Nicodème, signalé dans notre introduction aux p. 401 à 415. Ainsi ce traité raconte, en XII, 3, que la prison de Joseph est vide ; en XIII, 1-3, que les Juifs, informés de la disparition de Jésus, cherchent à obtenir avec de l'argent le silence des soldats de garde au tombeau ; en XIV, 1-2, que trois personnes, à savoir Phinées, Ada et Aggée, sont arrivées à Jérusalem pour témoigner qu'elles avaient vu Jésus en Galilée. Les fonctions ne sont toutefois pas exactement les mêmes des deux côtés. Dans la version de l'Évangile de Nicodème, Phinées est un prêtre, Aggée un lévite et Ada un soldat. Ces trois noms en tout cas « ne semblent pas connus par ailleurs » (cfr Écrits Apocryphes Chrétiens II, 2005, p. 282-285). Le chapitre XV, 6, du même traité apocryphe a pu également être utilisé par Jean d'Outremeuse lorsqu'il fait raconter par Joseph aux Juifs la manière dont Jésus l'a délivré de sa prison. Cela dit, les correspondances entre les deux textes ne sont pas aussi précises que dans le récit de la Descente aux enfers. Les textes devraient être examinés de près.

 

Sommaire

Après la Descente aux enfers : Résurrection de Jésus et d'autres saints - Jésus sauve Joseph d’Arimathie - Les gardes du tombeau, les trois Maries, le message de l'ange et les Juifs - Les gardes chargés par les Juifs de répandre la version de l'enlèvement du corps du Christ par ses disciples

* Apparitions et autres témoignages : Trois témoins venus de Galilée - Apparitions de Jésus ressuscité et embarras des Juifs - Joseph d'Arimathie rentre en grâce auprès des Juifs - Joseph témoigne de la résurrection devant les Juifs - Témoignage écrit sur la 'résurrection' des justes délivrés de l'enfer

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Après la Descente aux Enfers : Résurrection de Jésus et d'autres saints - Jésus sauve Joseph d’Arimathie - Les gardes du tombeau, les trois Maries, le message de l'ange et les Juifs - Les gardes chargés par les Juifs de répandre la version de l'enlèvement du corps du Christ par ses disciples

 

La Résurrection

[p. 422] [La resurrexion Jhesus-Crist] Chu fait, Jhesu-Crist s'en ralat en sepulcre, et rentrat en son corps glorieux et glorifiiés. Et resuscitat le dymengne al matin, le XXVlle jour de mois de marche. Et ilh avoit esteit crucifiiet le venredi devant, le XXVe jour de marche. Et à teile jour soy incarnat-ilh en la benoite virgue Marie.

[p. 422] [La résurrection de Jésus] Cela fait, Jésus-Christ s’en retourna au tombeau et rentra dans son corps glorieux et glorifié. Il ressuscita le dimanche matin, le 27 mars. Il avait été crucifié le vendredi précédent, le 25 mars. Et c’est un même 25 mars que Notre-Seigneur s’était incarné dans la bienheureuse Vierge Marie.

Bien awireux, bien glorieux, bien benoite et bien sainte fut la journée de la resurrexion Nostre-Sangnour Jhesu-Crist por humaine lignie, por trois poins ; car elle fut en dymengne, elle fut au thier jour, et se fut al rachatement et salvement de la lignie humaine, passeit, presens et à venir.

Bien heureuse, bien glorieuse, bien douce et bien sainte pour la race humaine fut la journée de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et cela pour trois raisons : elle eut lieu un dimanche, elle eut lieu au troisième jour, elle conduisit au rachat et au salut de la race humaine, passée, présente et à venir.

Si en devons loier et rendre grasce à cheli qui resuscitat Notre-Saingnour Jhesu-Crist, des biens qu'il adont nos fist et nous fait cascon jour. Si en devons bien salweir de une Pater noster et une Ave Maria la virgue qui IX mois le portat, que ilh nos garde tous vrais cristiens de paynes d'ynfer desqueiles nos serons bien gardeis, s'ilh ne perist en nostre defaulte.

Nous devons louer et remercier celui qui ressuscita Notre-Seigneur Jésus-Christ pour les biens qu’il nous fit alors et qu’il nous fait chaque jour. Nous devons bien saluer d’un Pater noster et d’un Ave Maria la Vierge qui le porta neuf mois ; qu’il nous garde tous, vrais chrétiens, des peines d’enfer, dont nous serons bien protégés, si nous ne mourons pas en état de péché.

[p. 422] Item, chi meismes jour que Jhesu-Crist resuscitat, pluseurs corps sains resuscitarent qui par-devant astoient mors, par lesqueils mors le secreis que Jhesu-Crist fist en ynfer furent à pluseurs publiiés et reveleis.

[p. 422] Le jour même où Jésus-Christ ressuscita, plusieurs corps de saints qui étaient morts précédemment ressuscitèrent aussi. Plusieurs publièrent et révélèrent les choses secrètes que Jésus avait faites en enfer.

Jésus sauve Joseph d’Arimathie

 

[p. 422] [De Joseph d’Arimathie - Grant myracle de Joseph de Arymathie] Item, la promier chouse que Jhesu-Crist fist, apres sa resurrexion, fut chu qu'ilh allat à la prison où les Juys avoient mys Joseph de Arymathie ; et le ravit fours, et le fist porteir par ses angeles en la citeit d'Arymathie de laqueile ilh astoit ; mains Dieu li dest qui ne soy partist de son hosteit dedens XL jours. Et quant che vint le dymengne al matin, Annas et Cayphas commandarent que ons leurs amynast Joseph, car li sabbas astoit passeis ; car ilhs en voloient faire solonc la loy, com de cheluy qui sa loy avoit fauseit. Adont [p. 423] vinrent les Juys, et ovrirent les huys qui astoient fermées et mult diligemment sailées, et né les avoient defermeis depuis que Joseph fut dedens mys ; mains encordont ilhs ne trovarent point de Joseph. Quant chu entendirent les gens qui là astoient venus, si en furent mult enbahis, car ilhs avoient troveit les huys diligemment fermées et sailées.

[p. 422] [Joseph d’Arimathie est l'objet d'un grand miracle] La première chose que fit Jésus après sa résurrection fut d’aller à la prison où les Juifs avaient enfermé Joseph d’Arimathie. Il l’en sortit et le fit transporter par ses anges dans la cité d’où il était originaire. Dieu lui recommanda pourtant de ne pas quitter sa demeure avant une quarantaine de jours. Quand arriva le dimanche matin, Anne et Caïphe ordonnèrent qu’on leur amène Joseph, car le sabbat était passé. Ils voulaient le traiter comme un traître selon la loi. Arrivés [p. 423] à la prison, les Juifs ouvrirent les portes qui avaient été fermées et très soigneusement scellées. Elles n'avaient pas été ouvertes depuis l'incarcération de Joseph, mais malgré cela, ils n’y trouvèrent pas son corps. Quand ceux qui vinrent sur place apprirent la chose, ils furent très étonnés, car les portes étaient restées soigneusement fermées et scellées.

Les gardes du tombeau, les trois Maries, le message de l'ange et les Juifs

[p. 423] [L’angle s’apparut à cheaux qui gardoient le sepulcre Jhesu-Crist] Enssi com les Juys astoient en teils debas, vient là unc des chevaliers qui avoit gardeit le sepulcre, qui dest tout hault en le synage aux Juys : « Sangnours, enssi com nos gardiens le monement Jhesu-Crist, la terre commenchat à trembleir, puis nos vient l'angle de Dieu, qui oistat la pire desus le monement et s'asist sour la pire ; et avoit regart com effoudre et ses vestimens enssi com nois. »

[p. 423] [L’ange apparaît à ceux qui gardaient le sépulcre de Jésus-Christ] Pendant que les Juifs étaient en pleine discussion, un des chevaliers de garde au tombeau se présenta aux Juifs dans la synagogue et leur dit à haute voix : « Seigneurs, quand nous gardions le tombeau de Jésus-Christ, la terre se mit à trembler ; puis arriva l’ange de Dieu qui enleva la pierre fermant le tombeau sur laquelle il s’assit. Son regard était comme la foudre, et ses vêtements brillaient comme la neige ».

[Des III Maries] « Apres veismes trois femmes venir au sepulcre qui sembloient eistre mult triste, auxqueiles li angle dest : N'aiés mie paour, je sçay bien cuy vous quereis : Jhesus de Nazareth qui fut crucifiiet ; ilh est resusciteis, enssi com ilh l'avoit dit. Enssi le dites à ses disciples, car ilh venrat encontre vos en Galilée.»

[Les trois Maries] « Après nous vîmes trois femmes venir au tombeau ; elles paraissaient très tristes. L’ange leur dit : " N’ayez pas peur, je sais bien qui vous cherchez : Jésus de Nazareth qui a été crucifié ; il est ressuscité, comme il l’avait dit. Dites-le à ses disciples, car il viendra à votre rencontre en Galilée " ».

[Argus entre les chevaliers et les Juys] Quant chu entendirent les Juys, si appellarent tous les chevaliers qui gardoient le sepulcre, et demandarent : « Qui sont les femmes à cuy li angle parlat ? por quoy ne les presist-vos ? » A chu respondirent les chevaliers : « Portant que nos fumes sicom mors de la grant paour que nos awisme del angele. » Adont dessent les Juys : « Coment donc vit Jhesus ? par nos foys nos ne le creons mie. »

[Discussions entre les chevaliers et les Juifs] Quand les Juifs entendirent cela, ils convoquèrent tous les chevaliers qui avaient gardé le tombeau et leur demandèrent : « Qui sont les femmes à qui l’ange a parlé ? Pourquoi ne les avez-vous pas arrêtées ? ». À quoi les chevaliers répondirent : « Parce que nous étions comme morts à cause de la grande peur que nous avait causée l’ange ». Alors les Juifs dirent : « Comment donc, Jésus est vivant ? Vraiment, nous ne le croyons pas ».

Respondirent les chevaliers : « Vos aveis veyut et oiit que Jhesus at fait tant de myracles et se ne les aveis mie creyut ; et comment nos croiriés donc vos ? Mains sachiés encordont que Jhesus, cuy vos aveis crucifiiet, vit. Et oussi nos avons bien entendut comment vos encloist Joseph qui ensevelit Jhesu-Crist en une petit chartre, et puis fermast et sengnast les huys. Et quant vos les ouvrist vos ne le trovast mie. Et portant que vos ne le voleis croire que Jhesus, qui est Dieu, n'est mie escappeis et resusciteis, nos vos disons : Rendeis-nos Joseph, cuy vos enfermast, et nos vos renderons Jhesus que vos nos commandast à gardeir. » Adont dessent les Juys : « Ors nos assengniés Jhesus, nos vos assengnerons Joseph en la citeit d'Arymathie. » Respondent les chevaliers : « Se vos nos assengniés Joseph en Arymathie, nos vos assengnons Jhesus en Galilée, enssi com nos entendismes al angle qui le dest aux [p. 424] femmes. » Et encor plus avant dest li angle; car ilh dest que, enssitoist que li arme fut departis de son corps en la crois, ilh descendit aux ynfers, si les at tous debrisiés et desros. Eten at fours mis ses amys, lesqueils ilh at mis en paradis terrestre. Et puis revint à sepulcre huy à matin, et rentrat en son corps, et resuscitat et alat osteir Joseph de la prison où vous l'aviés mis. 

Les chevaliers répondirent : « Vous avez vu et entendu les nombreux miracles de Jésus, et vous n'y avez jamais cru. Comment nous croiriez-vous donc ? Sachez pourtant que Jésus, que vous avez crucifié, est vivant. Nous avons appris aussi que vous aviez enfermé dans une petite geôle Joseph parce qu'il avait enseveli Jésus, et que vous en aviez fermé et scellé les portes. Et quand vous les avez ouvertes, vous ne l’avez pas trouvé. Et puisque vous ne voulez pas croire que Jésus, qui est Dieu, ne s’est pas échappé et n’est pas ressuscité, nous vous disons : "Rendez-nous Joseph que vous avez enfermé et nous rendrons Jésus que vous nous avez chargés de garder" ». Alors les Juifs dirent : « Montrez-nous maintenant Jésus, nous vous montrerons Joseph dans la ville d’Arimathie ». Les chevaliers répondirent : « Si vous nous montrez Joseph à Arimathie, nous vous montrerons Jésus en Galilée, comme nous avons entendu l’ange le dire [p. 424] aux femmes ». L’ange parla encore davantage. Il dit en effet que, sitôt que son âme eut quitté son corps sur la croix, Jésus descendit dans les enfers qu’il brisa et rompit complètement. Et il en sortit ses amis, qu’il plaça au paradis terrestre. Ensuite il revint au tombeau ce matin, rentra dans son corps, ressuscita et alla sortir Joseph de la prison où vous l’aviez mis.

Les gardes chargés par les Juifs de répandre la version de l'enlèvement du corps du Christ par ses disciples

[p. 424] [Les Juys donnarent aux chevaliers grant argent qu’ilh ne desissent que Jhesus astoit releveit] Quant les Juys entendirent chu, se dessent entrez eaux : « Ne souffrons mie que ches novelles soient publiiés ne manifestées, car tout le peuple croiroit en luy. » Atant prisent les Juys grant argent, et le donnarent aux chevaliers qui avoient gardeit le sepulcre, en disant : « Nos vos donnons chist argent, portant que vos direis partout que ses disciples l'ont embleit par nuyt, de temps que vos dormiés : car se Pylate savoit qu'ilh fuist resusciteit, nos seriens honis. » Et les chevaliers, quant ilh oirent l'argent, ilhs desent la chose enssi qu'ilh astoit, et à Pylate et à tout le peuple. Par chest chouse fut diffamée chest parolle entre les Juys, porquen jusqu'à jour d'huy qu'ilhs dient que Jhesus fut embleis par ses disciples.

[p. 424] [Les Juifs donnent aux chevaliers beaucoup d’argent pour qu’ils ne disent pas que Jésus est ressuscité] Quand les Juifs entendirent cela, ils se dirent entre eux : « Nous ne pouvons pas accepter que ces nouvelles soient publiées et diffusées, car tout le peuple croirait en lui ». Aussi les Juifs prirent-ils une grosse somme d’argent pour la donner aux chevaliers qui avaient gardé le tombeau, leur disant : « Nous vous donnons cet argent afin que vous disiez partout que ses disciples l’ont enlevé de nuit, pendant que vous dormiez : car si Pilate le savait ressuscité, nous serions honnis ». Et quand ils eurent l’argent, les chevaliers dirent à Pilate et à tout le peuple ce qu’on leur avait demandé. C’est ce qui explique la diffusion de cette version parmi les Juifs, qui aujourd’hui encore disent que Jésus fut enlevé par ses disciples.

 

Apparitions et autres témoignages : Trois témoins venus de Galilée - Apparitions de Jésus ressuscité et embarras des Juifs - Joseph d'Arimathie rentre en grâce auprès des Juifs - Joseph témoigne de la résurrection devant les Juifs - Témoignage écrit sur la 'résurrection' des justes délivrés de l'enfer

 

Trois témoins venus de Galilée

 

[p. 424] [Finées et Addi et Agens dessent aux Juys qu’ilh avoient veyut Jhesu-Crist] Apres chu unc priestre qui fut nomeis Finées, et awec ly Addi ly commandeurs de la loy et Agens ly dyaques, ches trois entrarent en la citeit de Jherusalem ; et venoient de Galilée, et entrarent en temple, et apellarent tous les prinches des Juys et le peuple, et leurs dessent : « Certainement nos avons veyut Jesu-Crist, cuy vos aveis crucifiiet, et awec luy ses XI disciples, parlant et disant à eaux : Alleis par tout le monde, et prechiés l'Ewangeile à toutes creatures ; et qui le croirat et baptiziet serat, ilh serat salveis ; et qui ne creirat en ly, ilh serat condampneis. Et quant ilh oit chu dit, nos le veismes monteir en chiel. »

[p. 424] [Phinées, Ada et Aggée disent aux Juifs qu’ils avaient vu Jésus-Christ] Après cela, un prêtre du nom de Phinées, et avec lui Ada, le commandeur de la loi, et Aggée, le diacre, arrivèrent dans la ville de Jérusalem. Ils venaient tous trois de Galilée. Ils se rendirent au Temple, appelèrent tous les princes des Juifs ainsi que le peuple, et dirent : « Nous sommes certains d’avoir vu Jésus-Christ que vous avez crucifié, et avec lui ses onze disciples. Il leur parlait et leur disait : " Allez dans le monde entier et prêchez l’Évangile à toutes les créatures ; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné. " Et quand il eut dit cela, nous le vîmes monter au ciel ».

Enssi desent ches trois ; mains ons doit entendre que chu avoit esteit XL jours apres sa mort que ilh fut resusciteis, assavoir le jour delle Ascension. Mains nos l'avons chy mys por porsiere le tesmonnage de eaux ; si retournerons à nostre matere.

C’est ce qu’ils disaient tous les trois. Mais il faut savoir que cela s’était passé quarante jours après sa mort et sa résurrection, c’est-à-dire le jour de l’Ascension. Mais nous en parlons ici pour introduire le témoignage de ces hommes. Retournerons maintenant à notre sujet.

Apparitions de Jésus ressuscité et embarras des Juifs

 

[p. 424] Car sachiés que le propre jour qu'ilh resuscitat ilh s'aparut à ses disciples par V fois, et apres encor V fois anchois qu'ilh montast en chiel. Et puis montat en chiel à Ve jour de may, qui astoit en judy, et coroit ly dymengue sour li.

[p. 424] Sachez en effet que le jour même de sa résurrection, il apparut cinq fois à ses disciples, et cinq fois encore avant sa montée au ciel. Cette ascension eut lieu le 5 mai, qui était un jeudi et le dimanche était compté avec lui.

Et là astoient present les trois devandit que je vos ay [p. 425] nommeit, qui aux Juys en raportarent les novelles, enssi com dit est.Et diray encor chesti chouse, et puis retourneray à ma matere. Les Juys furent si entrepris des parolles que les trois personnes devantdit leur desent, qu'ilh donnarent à eaux grant argent, affin qu'ilhs ne parlassent plus de chest ascention.

Étaient présentes les trois personnes que j’ai [p. 425] nommées plus haut qui en apportèrent la nouvelle aux Juifs, comme cela a été dit. Et j'ajouterai encore ceci, avant de retourner à mon sujet. Les Juifs furent tellement préoccupés par ce que leur avaient appris les trois personnes précitées qu’ils leur donnèrent beaucoup d’argent pour ne plus parler de cette ascension.

Apres s'asemblarent entre eaux, et desent li uns à l'autre queile signe chu poioit estre qui astoit enssi avenus en Israel. Adont fut entre eaux pris conselhe qu'ilh en la montangne d'Olivet yroient, por veoioir que les espirs n'awissent ravis Jhesu-Crist ; mains oncques ne le porent troveir ne veioir. Et renunchont aux altres Juys qu'ilh ne l'avoient nient troveis ; « mains nos avons troveit Joseph en la citeit d'Arymathie. »

Ensuite les Juifs se réunirent, se demandant les uns aux autres quelle signification pouvait avoir ce qui venait d’arriver en Israël. Ils décidèrent alors entre eux d’aller au mont des Oliviers pour voir si les esprits n’avaient pas enlevé Jésus, mais ils ne purent ni le trouver ni le voir. Ils annoncèrent aux autres Juifs qu’ils ne l’avaient pas trouvé ; « mais, nous avons trouvé Joseph dans la ville d’Arimathie », dirent-ils.

Joseph d'Arimathie rentre en grâce auprès des Juifs

 

[p. 425] [Les Juys envoient à Joseph lettre] Quant chu entendirent les prestres et les prinches de la loy et tout le peuple, si en orent grant joie, et en glorifiarent Dieu de chu que Joseph qu'ilh avoient enclous en chartre astoit troveis ; mains Jhesus n'astoit mie troveis, car ilh ne soy voloit mie aparoir. Adont desent les prinches entre eaux : « Comment poriens-nos ameneir Joseph à nos et parleir à luy ? » Puis orent conselhe ensemble et li envoiarent une lettre qui parloit enssi : « Paix soit awec toy et à tous cheaux qui sont awec toy ; nous savons bien que nos avons pechiet en Jhesu-Crist et en toy, si toy prions que tu dengne venir à tes peres et à nos, et à tes enfans et tes amis ; car nos astons mult mervelheux comment tu aspiras de nos. Et nos savons bien que nos avons fait maule envers toy ; et portant Dieu toy rechut et toy delivrat de nostre malvais conselhe. Sire Joseph, tu as pais de tout le peuple d'Israel. » Chest lettre fut envoiet à Joseph par VII notables hommes. Et quant ilh l'oit luit, si dest : « Benois soit Nostre-Sire Jhesu-Crist, qui at delivreit et gardeit Israel, qu'ilh n'espandirent mie mon sanc, et moy covrit desous ses eyles de sa debonnaireteit. »

[p. 425] [Les Juifs envoient une lettre à Joseph] Quand ils entendirent cela, les prêtres et les princes de la loi, ainsi que tout le peuple, en conçurent une grande joie et glorifièrent Dieu d’avoir retrouvé Joseph qu’ils avaient mis en prison. Mais ils ne trouvèrent pas Jésus, qui ne voulait pas apparaître. Alors les princes se dirent : « Comment pourrions-nous amener Joseph vers nous et lui parler ? ». Après s’être consultés, ils lui envoyèrent une lettre qui disait ceci : « La Paix soit avec toi et avec tous les tiens. Nous savons bien que nous avons mal agi envers Jésus-Christ et envers toi. Nous te prions de bien vouloir venir vers tes pères, vers nous-mêmes, vers tes enfants et tes amis, car nous sommes émerveillés de la façon dont tu nous échappas. Nous savons bien que nous t'avons mal traité. C’est pourquoi Dieu t’a reçu et t’a protégé de nos mauvais desseins. Seigneur Joseph, tu as la paix de tout le peuple d’Israël ». Cette lettre fut envoyée à Joseph par sept notables. Après l'avoir lue, il se dit : « Béni soit Notre-Seigneur Jésus-Christ : il a délivré et a sauvegardé Israël de répandre mon sang, et il m’a protégé sous les ailes de sa grande bonté ».

Atant s'en alat Joseph en Jherusalem, et les Juys à grant honneur vinrent encontre luy en disant : « Sire Joseph, paix soit à ton venue. » Et ilh les respondit : « Dieu donne paix à tout le peuple d'Ysrael. » Adont le basarent tous et l'emynarent en la maison Nychodemus, qui benignement et à grant joie le rechuit ; et là ly demandarent que ilh leur desist comment ilh astoit avenus, depuis le [p. 426] jour que ilh l'avoient enclous.

Joseph se rendit alors à Jérusalem, où les Juifs lui firent grand honneur et l’accueillirent en disant : « Seigneur Joseph, paix soit à ta venue ». Et il leur répondit : « Que Dieu donne la paix à tout le peuple d’Israël ». Ils l’embrassèrent tous et le conduisirent chez Nicodème, qui le reçut avec bonté et grande joie. Ensuite, ils lui demandèrent alors de leur raconter ce qui lui était arrivé depuis le [p. 426] jour où ils l’avaient mis en prison.

Joseph témoigne de la résurrection devant les Juifs

 

[p. 426] [Joseph parolle aux Juys] Adont dest Joseph : « Sangnours, vos saveis coment je priay à Pylate qu'ilh moy donnast le corps Jhesu-Crist le venredi à vespre ; et puis le dependi de la crois awec Nychodemus, se le cuchammes à complie en monement que j'avoy achateit tout nuef. Et vos le sawist lendemain, se moy mandaste et m'encloiste por lapideir quant li sabbas seroit passeit.

[p. 426] [Joseph parle aux Juifs] Alors Joseph dit : « Seigneurs, vous savez que j’ai demandé à Pilate de me donner le corps de Jésus le vendredi après-midi. Avec Nicodème, je l'ai descendu de la croix ; nous l'avons couché le soir dans le tombeau tout neuf que j’avais acheté. Et comme vous le savez, le lendemain, vous m’avez fait venir et m’avez enfermé dans le but de me lapider après la fin du sabbat.

[Mervelhe de chu que Joseph dist aux Juys] Adont avint que le dymengne al matien, enssi com je astoy en orison, esclarchist mult cleir la chartre où je astoie enclous. Et je vey là Jhesu-Crist, enssi com le raye de solleal ; si en oye teile paour que je en chay à terre. Et adont moy prist Jhesus par le main, et moy levat de terre et m'arosa et suwa ma fache. Et puis moy baisat et moy dest : Joseph, n'ay point de peour, regarde-moy bien, car je suy Jhesu-Crist cuy corps tu as ensevelis.Adont je commenchay à avoir doubtanche se chu astoit-ilh, se ly ay dit : Or donc monstre-moy le sepulcre où je t'ay mis. Ilh me prist par le main, et moy menat à droit lieu où je l'avoy ensevelit ; et moy monstrat le corechiet en queile j'avoie son chief enwolepeit. Adont je cognoy bien que chu astoit Jhesus, si l'aoray et li ay dit : Sires, tu sois benois qui es venus en nom de Dieu. Atant moy livrat à IIII angeles qu'ilh avoit par-deleis luy, et moy fist porteir en ma maison en Arymathie. Et moy commandat de nient à issir de ma maison dedens XL jours, et puis moy dest : Je m'en vois à mes disciples, et vieng d'ynfer jetteir fours mes amis qui longtemps y ont esteit. »

[Miracle raconté aux Juifs par Joseph] Le dimanche matin, comme j’étais en prières, il se fit qu'une grande clarté envahit la prison où j’étais enfermé. Je vis là Jésus-Christ, comme un rayon de soleil, et j’eus tellement peur que je tombai à terre. Jésus alors me prit par la main, me releva du sol, me rendit des couleurs et essuya mon visage. Il m’embrassa et me dit : " N’aie pas peur Joseph, regarde-moi bien, car je suis Jésus-Christ, celui dont tu as enseveli le corps ". Alors je me mis à avoir des doutes sur son identité, et je lui dis : " Montre-moi donc le tombeau où je t’ai mis. " Il me prit par la main, me mena à l’endroit exact où je l’avais enseveli et me montra le linceul dans lequel j’avais enveloppé sa tête. Alors je compris que c’était bien Jésus, je l’adorai et lui dis : " Seigneur, sois béni, toi qui viens au nom de Dieu ". Il me confia alors à quatre anges qui l'escortaient et me fit transporter dans ma demeure à Arimathie. Il me demanda de ne pas en sortir avant quarante jours, et puis il me dit : "Je vais rejoindre mes disciples. Je viens de l’enfer d'où j'ai fait sortir mes amis qui y sont restés longtemps " ».

[Les Juys furent mult enbahis des parolles Joseph] Quant chu entendirent Ies Juys, si furent mult esbahis, si chairent tous à terre et commencharent à crieir entre eauz, et dissoient : « Queis signe est chi qui est venus en Israel ? Coment puet eistre Jhesus Dieu ? Nos cognissons bien son pere Joseph et sa mere. » Atant dest unc dyaque : « Je ay mult bien cognuit tout son parage : chu sont gens qui toudis sont en orisons, et dobtent mult Dieu, et offrent sovent sacrifiche à Dieu. Et enssi quant Symeon li gran preistre le rechuit au temple et ilh le tient entres ses mains, ilh li dest : Sire, solonc tes saintes parolles tiens maintenant tes serfs en paix, car mes yeux ont veyut que vos [p. 427] salvereis le monde. Et puis benit Marie, la mere Jhesus, et dest : Je toy anunche de chesti tien enfant que mult de gens d'Israel feront de ly grant murmure, et encontre luy et contre sa resurrexion. »

[Les Juifs sont très étonnés des paroles de Joseph] Ces paroles étonnèrent beaucoup les Juifs. Ils tombèrent tous à terre et se mirent à crier entre eux, disant : « Que représente celui qui est venu en Israël ? Comment Jésus peut-il être Dieu ? Nous connaissons bien son père Joseph et sa mère ». Alors un diacre dit : « J’ai très bien connu toute sa famille : ce sont des gens toujours en prières, qui craignent beaucoup Dieu et lui offrent souvent des sacrifices. Quand le grand-prêtre Siméon le reçut au Temple et le tint dans ses mains, il lui dit : " Seigneur, selon tes saintes paroles, garde maintenant tes serviteurs en paix, car mes yeux ont vu que vous [p. 427] sauverez le monde. " Ensuite, Siméon bénit Marie, la mère de Jésus, disant : " Je t’annonce que ton enfant suscitera bien des réactions chez beaucoup d'habitants d'Israël, qui seront contre lui et contre sa résurrection " ».

Témoignage écrit sur la 'résurrection' des justes délivrés de l'enfer

[p. 427] [Joseph parolle aux Juys mervelhezement] Atant furent les prinches des Juys mult esbahis ; mains Josepb leurs dest : « Vos aveis oyut grant mervelhe de chu que ons at dit que Jhesus est monteis en chiel ; mains ons se doit plus mervelhier de chu qu'ilh n'est mie resusciteit tou seul, anchois at resusciteit pluseurs corps de leurs monemens qui ont pluseurs fois esteit en Judée quant ilhs visquoient. Car cascuns sceit bien que Symeon le gran preistre oit II fis : Carinus et Alexius ; et fumes à leur sepulcres où ihs furent ensevelis, et encordont sachiés certainement que ilhs sont ambdois en la citeit de Arymathie. »

[p. 427] [Joseph raconte des choses étonnantes aux Juifs] Alors les princes des Juifs furent très étonnés, mais Joseph leur dit : « Vous avez appris une chose prodigieuse quand on vous a dit que Jésus était monté au ciel ; mais il faut s’étonner davantage encore de ce qu’il ne soit pas ressuscité tout seul. Il a aussi fait sortir de leurs tombeaux plusieurs autres personnes qui se trouvèrent plusieurs fois en Judée de leur vivant. Ainsi, chacun sait que le grand-prêtre Siméon avait deux fils, Carinus et Alexius (p. 415). Nous nous sommes rendus dans les tombeaux où ils furent déposés. Et bien, soyez sûrs qu’ils sont maintenant tous les deux à Arimathie ».

Quant les Juys oirent chu, ilhs en orent grant joie, et dessent que ilhs les manderoient et les conjureroient teilement que ilhs parleroient à eaux. Adont alarent Annas et Cayphas, Nychodemus et Joseph aux sepulcres où Carinus et Alexius avaient esteis mys le jour de leurs obit ; mains ilhs ne les trovarent mie. Si alerent en la citeit d'Arymathie, où ilhs les trovarent en orison en genos ; si les amynarent en Jherusalem à grant honneur, et cloirent les portes.

Quand les Juifs entendirent cela, ils se réjouirent beaucoup et dirent qu’ils les feraient venir et leur demanderaient instamment un entretien. Alors Anne et Caïphe, Nicodème et Joseph se rendirent aux tombeaux où Carinus et Alexius avaient été déposés lors de leurs funérailles, mais ils ne les y trouvèrent pas. Ils allèrent à Arimathie, où ils les découvrirent à genoux, en prières. Ils les amenèrent à Jérusalem avec beaucoup d’honneurs et fermèrent les portes.

[Les Juys ont conjuret y dois que Jhesu-Crist resuscitat de dire veriteit] Adont ont pris les Juys la loy de Dieu en leurs mains, et aconjurarent sus les dois freres par Dieu Adonay que ilhs desissent qui les avoit resusciteit. Quant ilhs entendirent chu, ilhs commencharent à trembleir ; puis regardarent le chiel, et fisent de leurs dois sour leurs langes le signe de la crois ; puis parlarent et dessent : « Donneis-nos dois folhes de papires ou de parchemyn, et nous escrirons dedens chu que nos avons veyut et oyut. »

[Les Juifs font jurer aux deux ressuscités par Jésus-Christ de dire la vérité] Alors les Juifs prirent dans leurs mains la loi de Dieu et firent jurer sur elle par les deux frères, au nom de Dieu Adonaï, de dire par qui ils avaient été ressuscités. Quand ils entendirent cela, les frères se mirent à trembler, puis regardèrent le ciel. Ils firent avec leurs doigts sur leurs vêtements le signe de la croix ; alors ils parlèrent et dirent : « Donnez-nous deux feuilles de papier ou de parchemin, et nous y écrirons ce que nous avons vu et entendu ».

[Ches dois escrisent chu que Jhesu-Crist avoit fait aux ynfers] Puis leurs donarent de parchemyn, et s'aseirent et escripsent chu que Jhesus avoit fait en ynfer, enssi com dit est par-deseur. Et quant ilh l'orent escript, Carinus donnat le siene à Annas et Cayphas, et Alexius donnat le siene à Nychodemus et à Joseph ; puis s'envanuirent et ne furent depuis veyus ; et quant chu (fut) luis devant eaux, les prinches des Juys issirent de temple en batant leurs culpes ; et alat cascon en sa maison en grant paour et mult fort tremblant.

[Les deux frères écrivirent ce que Jésus-Christ avait fait aux enfers] On leur donna ensuite du parchemin. Ils s’assirent et écrivirent ce que Jésus avait fait en enfer et que nous avons raconté ci-dessus. Quand ils eurent terminé, Carinus donna son texte à Anne et Caïphe, et Alexius le sien à Nicodème et à Joseph. Puis ils disparurent et on ne les revit plus. Et quand on lut devant les princes des Juifs ce qu’ils avaient écrit, ils sortirent du Temple en battant leur coulpe. Tous rentrèrent en leur demeure, très effrayés tout tremblants.

 

Transition : Retour vers les événements terrestres

 

Mains Nychodemus et Joseph alarent à Pylate le privoste, et li dessent tout chu que dit est par-desus. Et quant Pylate [p. 428] l'entendit, si fut mult enbahis, et se soy dobtat que ly emperere Tyberius Cesar ne le sawist, dont ilh posist pies valoir.

Quant à Nicodème et à Joseph, ils se rendirent chez Pilate, le prévôt, et lui dirent tout ce qui a été raconté ci-dessus. Et quand Pilate [p. 428] entendit cela, il fut tout étonné et redouta que l’empereur Tibère César ne l’apprenne, ce qui pourrait lui valoir le pire.

 

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