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Historiographie du XVe au XVIIIe siècle 

 

Guichardin (1483-1540)


Texte :

-- *Histoire d'Italie, éd. J.- L. FOURNEL - J. Cl. ZANCARINI, 2 vol., Paris, 1996 (Bouquins).

Études :

-- GILBERT F., Machiavel et Guichardin. Politique et histoire à Florence au XVIe siècle, Paris, 1996 (L'univers historique).

 


Armées françaises et italiennes

De telles pièces d'artillerie rendaient l'armée de Charles [VIII] fort redoutée par toute l'Italie: elle était redoutée, en outre, non par le nombre mais par la valeur de ses soldats. En effet, comme les gens d'armes étaient presque tous sujets du roi -- non plébéiens, mais gentilshommes -- et n'étaient pas enrôlés ou licenciés en fonction du seul arbitraire des capitaines, et comme ils étaient payés non par ces derniers, mais par des officiers du roi, non seulement les compagnies avaient leurs nombres entiers, mais c'étaient des gens d'élite et bien pourvus en chevaux et en armes, car la pauvreté ne les empêchait pas de s'en procurer; et c'était à qui servirait le mieux, à cause du sens de l'honneur qu'une noble naissance nourrit dans le cœur des hommes, et parce qu'ils pouvaient espérer de leurs valeureuses actions quelque récompense, dans et hors de cette armée, organisée de telle sorte que l'on montait, de grade en grade, jusqu'à celui de capitaine. Les mêmes aiguillons poussaient les capitaines, preque tous barons et seigneurs ou du moins de sang très noble, et presque tous sujets du royaume de France. Une fois achevée la formation de leur compagnie (car, selon les coutumes de ce royaume, personne ne pouvait être à la tête de plus de cent lances), ils n'avaient d'autre but que de mériter les louanges de leur roi: ainsi, parmi eux, n'avaient cours ni l'instabilité qui fait changer de maître, par ambition ou par avidité, ni la concurrence entre capitaines pour avoir la plus grosse compagnie. Il en allait tout à l'opposé dans les armées italiennes où nombre des hommes d'armes -- paysans ou hommes du peuple, sujets d'un autre prince et dépendant entièrement des capitaines avec qui ils convenaient de leur solde et qui avaient plein pouvoir de les enrôler et de les payer -- n'avaient, ni par nature ni par accident, rien qui les aiguillonât particulièrement à bien servir; quant aux capitaines, très rarement sujets de ceux qui les employait, dont ils ne partageaient ni les intérêts ni les fins, ils étaient pleins de rivalité et de haine les uns pour les autres et, comme leurs compagnies n'avaient pas un nombre d'hommes déterminé, et qu'ils en étaient entièrement maîtres, ils n'entretenient pas le nombre de soldats qui leur était payé, rançonnaient voracement leurs maîtres en toutes occasions, sans se satisfaire des conditions honnêtes et, peu enclins à servir toujours le même homme, changeaient souvent de payeur, l'ambition, l'avidité ou d'autres intérêts les poussant parfois à être non seulement instables, mais déloyaux. Et on ne voyait pas moins de différence entre les fantassins italiens et ceux de Charles: les Italiens ne combattaient pas en escadrons compacts et ordonnés, mais éparpillés dans la campagne, se retirant le plus souvent derrière la protection que leur offraient digues et fossés, alors que les Suisses, nation fort belliqueuse qui avait, par une longue pratique du métier des armes et par maintes victoires éclatantes, renouvelé son antique renommée de bravoure, se présentaient au combat en carrés ordonnés, avec un nombre déterminé d'hommes par rangée, et s'opposaient à leurs ennemis à la façon d'un mur, sans jamais sortir de la formation, inébranlables et presque invincibles pour peu qu'ils combattissent dans un espace assez vaste pour pouvoir déployer leur escadron; et c'est avec la même discipline et le même ordre, bien que sans la même vaillance, que combattaient les fantassins français et gascons (t. I, p.68-70).

 

Fin de Savonarole

Mais le jour suivant celui où s'éteignit la vie de Charles [VIII], jour où les chrétiens célèbrent la fête des Rameaux, s'éteignit à Florence l'autorité de Savonarole. On l'avait accusé auprès du pape, longtemps auparavant, de prêcher de façon scandaleuse contre les mœurs du clergé et de la curie, de nourrir les discordes à Florence, de propager une doctrine qui n'était pas en tout point catholique, et il avait donc été appelé à Rome par plusieurs brefs apostoliques; ayant refusé de s'y rendre en alléguant diverses excuses, il avait été en définitive, l'année précédente [1497], retranché, par les censures, du sein de l'Église. Après qu'il se fut abstenu de prêcher pendant quelques mois, à cause de cette sentence, il aurait sans trop de difficultés obtenu l'absolution, s'il s'en était abstenu plus longtemps, car le pape, faisant pour sa part peu de cas de lui, s'était décidé à engager une procédure sur les suggestions et les incitations des adversaires du Frère plus que pour toute autre raison; comme il lui semblait que le silence faisait décliner sa réputation et l'empêchait d'atteindre la fin qui le faisait agir, et puisque son autorité venait de la véhémence de sa prédication, il dédaigna les injonctions du pape et reprit de nouveau publiquement son ministère, en affirmant que les censures promulguées contre lui étaient injustes et sans valeur, parce que contraires à la volonté divine et nocives au bien commun, et en accusant, avec une extrême véhémence, le pape et toute la curie. Une très grande agitation en naquit, car ses adversaires, dont l'influence grandissait chaque jour dans le peuple, condamnaient cette désobéissance, en lui reprochant de contrarier le pape par sa témérité, surtout en un moment où, puisque le pape discutait à Rome, avec les autres alliés, de la restitution de Pise [à Florence], il convenait de tout mettre en œuvre pour l'inciter à y être favorable; en revanche, ses partisans le défendaient, alléguant que les raisons humaines ne devaient pas troubler les œuvres divines et qu'il ne fallait pas accepter que sous un tel prétexte les papes ne commençassent à s'entremettre dans les affaires de leur république. Cet affrontement se prolongea plusieurs jours, tant et si bien que les magistrats, sachant que le pape, en proie à une indignation rare, brandissait contre la cité tout entière de nouveaux brefs et la menace de censures, ordonnèrent à la fin à Savonarole de renoncer à prêcher; il leur obéit mais, néanmoins, beaucoup de ses frères continuèrent à le faire en diverses églises...

Savonarole fut ensuite interrogé et mis à la torture, de façon toutefois assez modérée, et, d'après les minutes de l'interrogatoire, on publia son procès: il y réfutait toutes les calomnies répandues contre lui, à propos de sa cupidité, de ses mœurs déshonnêtes ou de ses liens occultes avec des princes; il y était dit que les choses qu'il avait prédites n'étaient pas des révélations divines mais des opinions personnelles fondées sur la science et l'étude des Saintes Écritures... Sur la base de ce procès, ratifié de sa main en présence de nombreux religieux, y compris de son ordre -- mais, si l'on en croit ce que répandirent par la suite ses partisans, certains mots furent enlevés et on pouvait en donner une interprétation différente --, ils furent condamnés, lui et les deux autres frères -- par décision des deux commissaires délégués par le pape, le général des Dominicains et l'évêque Remolino, qui fut par la suite cardinal de Sorrente --, à être dégradés selon les cérémonies prévues par l'Église de Rome, et livrés au bras séculier qui les fit pendre et brûler... Cette mort, supportée avec une grande force d'âme mais sans dire un mot qui pût indiquer sa culpabilité ou son innocence, ne mit pas fin à la variété des jugements et aux passions des hommes; beaucoup le considérèrent comme un imposteur, beaucoup au contraire crurent que les aveux qui furent publiés avaient été falsifiés ou que, sur cet homme de complexion délicate, les supplices avaient eu plus de force que la vérité; et on excusait cette faiblesse par l'exemple du prince des apôtres qui, sans être prisonnier ni soumis au supplice ou à quelque autre contrainte extraordinaire, répondit, aux simples questions de servantes et de serviteurs, qu'il n'était pas un des disciples de ce maître dont il avait, tant de fois, écouté les saints préceptes et vu les miracles (t. I, p.257-260).

 

Sur la papauté et la Donation de Constantin

Les pontifes romains -- le premier d'entre eux fut l'apôtre Pierre --, dont l'autorité dans les choses spirituelles était fondée par Jésus-Christ, furent grands par la charité, l'humilité, la patience, l'esprit et les miracles; à leur début, non seulement ils furent totalement dénués de puissance temporelle mais, en butte aux poursuites de cette dernière, ils restèrent, de longues années durant, obscurs et presque inconnus; leur renom ne se manifestait que par les supplices qu'avec tous ceux qui les suivaient ils subissaient presque quotidiennement... Ils vécurent dans cet état, illustres par leur pauvreté volontaire, la sainteté de leur vie et leur martyre, jusqu'au pape Sylvestre, à l'époque duquel l'empereur Constantin se convertit à la foi chrétienne, poussé par les mœurs très saintes et par les miracles qu'accomplissaient ceux qui suivaient le nom du Christ; les papes furent alors à l'abri des dangers qu'ils avaient courus pendant environ trois cents ans et furent libres de célébrer en public le culte divin et les rites chrétiens. Ainsi, grâce au respect suscité par leurs mœurs, aux saints préceptes que contient en elle-même notre religion et à l'empressement des hommes à suivre l'exemple de leur prince -- soit, le plus souvent, par ambition, soit par crainte --, la religion chrétienne commença à s'étendre partout de façon étonnante et, dans le même temps, la pauvreté des clercs commença à diminuer... Outre cela, on dit que Constantin, contraint par les événements survenus dans les provinces orientales à transférer le siège de l'Empire dans la ville de Byzance, appelée Constantinople d'après son nom, donna aux papes la possession de Rome et de maintes autres villes et régions d'Italie; ce bruit, bien que diligemment nourri par les papes qui suivirent et cru par beaucoup à cause de leur autorité, est contesté par les auteurs les plus crédibles et encore plus par les faits mêmes, car il est tout à fait manifeste qu'à ce moment-là et longtemps après, Rome et toute l'Italie furent administrées, en tant que sujettes à l'Empire, par les magistrats envoyés par les empereurs. Il en est même qui rejettent (si profonde est, souvent, l'obscurité sur des faits tellement anciens) tout ce que l'on dit sur Constantin et Sylvestre en affirmant qu'ils ont vécu à des époques différentes (t. I, p.321-323).

 

Suites de la bataille de Pavie (1525)

Comme, lors de la bataille qui s'était déroulée dans le parc de Pavie, non seulement l'armée française avait été battue par l'armée de César [Charles-Quint] mais que le Roi Très Chrétien [François Ier] avait été fait prisonnier et la plupart des capitaines et des nobles de France avaient été tués ou pris avec le roi, comme les Suisses, qui par le passé avaient combattu en Italie en acquérant une grande renommée, s'étaient comportés très lâchement et que le reste de l'armée, ne pouvant plus loger nulle part, ne s'était pas arrêté avant d'arriver au pied des monts, comme, enfin, les capitaines impériaux -- ce qui accrut prodigieusement leur réputation de vainqueurs -- avaient remporté une victoire si mémorable presque sans faire couler le sang de leurs soldats, on ne saurait dire à quel point tous les potentats de l'Italie restaient stupéfaits. Se retrouvant presque tout à fait désarmés, ceux-ci étaient plongés dans le plus grand effroi parce que, face à la puissance des armées de César sur le terrain, ses ennemis ne pouvaient plus dresser aucun obstacle; et les dires de beaucoup à propos des bonnes dispositions d'esprit de César et de son inclination à faire la paix et à ne pas usurper les États d'autrui apaisaient moins cet effroi que ne le renforçait la considération qu'on courait un très grand danger: mû par l'ambition, qui est d'ordinaire naturelle à tous les princes, ou par l'insolence, qui généralement accompagne les victoires, et poussé également par l'ardeur de ceux qui gouvernaient ses affaires en Italie et, enfin, par les aiguillons de son conseil et de toute sa cour, César pouvait en effet profiter d'une telle occasion, qui suffisait à rendre ardent l'esprit le plus froid, pour former le projet de se faire seigneur de toute l'Italie; d'autant que l'on savait combien il était facile pour un grand prince, et plus encore pour un empereur romain, de trouver à ses entreprises des justifications qui pouvaient paraître honnêtes et fondées en droit.

Ceux qui avaient le moins d'autorité et de force n'étaient pas les seuls à être tourmentés par cette crainte, mais le pape et les Vénitiens l'étaient presque plus qu'eux. Les Vénitiens, non seulement parce qu'ils étaient conscients que, sans justes raisons, ils n'avaient pas respecté les clauses de leur alliance avec César et, plus encore, parce qu'ils gardaient en mémoire les haines ancestrales, les fréquentes offenses entre eux et la maison d'Autriche et les guerres cruelles menées contre son aïeul Maximilien, quelques années auparavant, lesquelles avaient revivifié, dans l'État qu'ils possèdent en Terre ferme, le nom et la mémoire des droits presque oubliés de l'Empire et, enfin, parce qu'il savaient bien que quiconque songeait à affermir sa puissance en Italie était contraint de les abattre, car leur force était trop grande. Le pape [Clément VII], parce que rien, à tous égards, ne le protégeait contre les offenses hormis la majesté du pontificat (qui, même quand, par le passé, le monde révérait le Siège apostolique, ne lui donnait aucune sécurité face à la grandeur des empereurs): il n'avait ni armée ni argent et l'État de l'Église était très faible puisque très peu de cités y sont fortifiées, que les peuples ne sont pas unis et n'obéissent pas fidèlement à leur prince, que tout le domaine de l'Église est divisé entre les partis guelfe et gibelin (or, depuis toujours, les gibelins sont presque naturellement enclins à soutenir les empereurs) et, enfin, que la ville de Rome est plus faible que toutes les autres et infectée plus que toutes par ces germes de discorde. Il fallait ajouter à cela les affaires de Florence qui, dépendant de lui et faisant depuis toujours la grandeur de sa maison, ne lui tenaient peut-être pas moins à cœur que celles de l'Église; or, il était tout aussi facile de les bouleverser, car cette ville, après que les Médicis en eussent été chassés lors de la venue du roi Charles, avait, sous le nom de liberté, goûté du gouvernement populaire dix-huit ans durant, fut fort mécontente de leur retour, de sorte que leur puissance ne plaisait vraiment qu'à bien peu (t. II, p.315-316).


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Les commentaires éventuels peuvent être envoyés à Jean-Marie Hannick.

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