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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


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Historiographie du XVe au XVIIIe siècle

 

La Popelinière (1541-1608)


L'auteur   

Lancelot Voisin, seigneur de La Popelinière, est né en 1541 (ou 1545)), sans doute à Sainte-Gemme, près de Luçon (dépt de la Vendée). Il appartient à une famille de petite noblesse qui lui assure une éducation très soignée. Il nous apprend lui-même qu'il a suivi des leçons de grec à Paris, avec Turnèbe (L'histoire des histoires, t. I, p. 292 ; t. II, p. 206 - cf. Pasquier, T 14). Il étudie ensuite le droit, à l'Université de Toulouse, et c'est à ce moment, semble-t-il, qu'il se convertit au protestantisme. En 1562, éclate la première guerre civile. A Toulouse, des combats opposent catholiques et calvinistes : La Popelinière y participe, puis quitte la ville, abandonne ses études pour mener une vie de soldat, tout en revenant à des travaux intellectuels pendant les périodes d'accalmie. En 1571, paraissent ses premières œuvres : une traduction de l'italien B. della Rocca, Des entreprises et des ruses de guerre ou le vray portraict d'un parfait general d'armee et La vraye et entiere histoire des derniers troubles.

La Popelinière est à Paris lors de la Saint-Barthélemy (1572). Il échappe au massacre et se réfugie quelque temps en Angleterre (1572-73). De retour en France, il reprend sa vie de combattant, est chargé de plusieurs missions diplomatiques et s'installe à La Rochelle au début de la 5e guerre civile (1574-76). C'est là qu'en 1577, il est gravement blessé dans un duel et doit renoncer au métier des armes pour se consacrer à ses travaux d'écrivain et, accessoirement, à quelques aventures maritimes. En 1581, paraît son Histoire de France, condamnée aussitôt par le consistoire de l'Église réformée locale. L'auteur commence par se défendre mais finira par céder et reconnaître ses erreurs (1585). Il s'intéresse maintenant à la géographie et publie en 1582 Les trois mondes (l'Ancien, le Nouveau c.à.d. l'Amérique, l'Inconnu). Il voyage aussi, quelque peu : en 1589, il embarque sur un navire qui doit aller au Brésil mais n'ira pas au-delà du cap Vert. Il ne renonce pourtant pas à ses rêves de navigation exotique. En 1604, il écrit une longue lettre à Scaliger (texte dans Vivanti, p. 247-279 ; Huppert, p. 201-203)  dans laquelle il souligne la nécessité pour l'historien de connaître les pays étrangers, les mœurs des peuples « qu'on appelle assez improprement sauvages » pour pouvoir les comparer à ceux des civilisés et lui fait part de son désir d'embarquer sur un de ces navires hollandais qui partent régulièrement vers ces terres lointaines (Asie ou Nouveau Monde ?). Le projet ne se réalisera pas mais peu importe. Il montre l'intérêt de La Popelinière  pour les moyens qui, à ses yeux, auraient pu contribuer au progrès de la méthode historique, sujet qu'il avait déjà abordé en 1599 dans un gros ouvrage intitulé L'histoire des histoires. La Popelinière publie encore, en 1601, une Histoire de la conquête de païs de Bresse et de Savoye par le Roy Très-Chrestien Hanri IV et meurt quelques années plus tard, « d'une maladie assez ordinaire aux hommes de lettres et vertueux comme il estoit, à sçavoir de misère et de nécessité » (P. de l'Estoile, cité par M. Yardeni, La conception de l'histoire dans l'œuvre de L.P., p. 111).

 

L'œuvre

La pratique de l'histoire : L'Histoire de France

Cette œuvre a une histoire très complexe. Une première version a paru en 1571 sous le titre La vraye et entiere histoire de ces derniers troubles : advenus, tant en France, qu'en Flandres, & pays circonvoisins. Comprise en dix livres. Dediee à la noblesse de France. Le récit portait sur une période très brève, les années 1568-1570, où la France connut sa 3e guerre civile. Une seconde édition a suivi immédiatement, en 1572, avec trois livres nouveaux consacrés aux deux premières guerres de religion (1562-1568). En 1578, La Popelinière complète cette histoire en y ajoutant cinq livres traitant des événements plus récents (1570-1572). En 1581, enfin, paraît la version définitive qui remonte jusqu'en 1550, et même au-delà, et va jusqu'en 1577. L'ouvrage, qui comporte maintenant quarante-cinq livres, s'intitule L'Histoire de France, Enrichie des plus notables occurrances survenues en Provinces de l'Europe & pays voisins, soit en Paix soit en Guerre : tant pour le fait Seculier qu'Ecclesiastic : Depuis lan 1550 jusques à ces temps.

Il n'existe malheureusement pas d'éditions modernes de ces ouvrages, si ce n'est le premier tome de l'Histoire de France publiée sous la direction de Mme Turrel mais qui ne contient que les livres 1 à 4 de l'œuvre de La Popelinière, couvrant les années 1519 - début 1558. Il s'agit d'une période que l'auteur ne pouvait traiter qu'en se fondant sur des récits antérieurs, ce qu'il reconnaît franchement (T 5). Il n'empêche qu'il nous est difficile, sur la base de ces quatre premiers livres, d'évaluer les qualités d'historien de l'auteur. Il y a toutefois deux textes susceptibles de nous éclairer quelque peu sur sa méthode de travail : d'abord une assez longue épitre A la noblesse que l'auteur avait placée en tête de son édition de 1572 (cf. T 1-3) ; d'autre part, un copieux exposé d'un personnage connu par ses seules initiales où l'on trouve des « Avertissements nécessaires sur les desseins de l'auteur » (p. 48-53 de l'édition Turrel).

Voyons d'abord quelles sont les sources utilisées par La Popelinière dans son Histoire de France : les Avertissements nécessaires de l'écuyer anonyme en parlent de façon assez détaillée, en faisant des distinctions d'ordre chronologique et géographique (T 5). Ce qui s'est passé en France, affirme-t-il, La Popelinière le rapporte en tant qu'acteur ou, pour les événements auxquels il n'a pas assisté, après s'en être informé auprès de personnes fîables et dont les dires ont été vérifiés. Toutefois, et voici la nuance chronologique, pour raconter « les premiers troubles », c'est-à-dire la première guerre civile (1562-3) et ses antécédents, l'historien a, selon l'écuyer, utilisé plus largement ses prédéceseurs, notamment Belleforest [cf. T 14.2] et Théodore de Bèze, l'auteur de l'Hitoire ecclésiastique des Églises réformées de France, un écrivain catholique, et un protestant, par souci d'impartialité. La Popelinière a exploité les travaux d'autres auteurs encore, comme J. Sleidan ou J. Crespin (cf. Histoire de France, éd. Turrel, p. 71, n.3 ; p. 198, n. 647, 649). Les affaires étrangères sont peut-être « moins asseurées », bien que notre historien « en ait vu et entendu bonne partie, même d'Angleterre, Flandres et pays voisins ». Le reste est emprunté aux « plus renommés auteurs de chaque nation », Guichardin, par exemple (cf. Histoire de France, éd. Turrel, p. 111-112, n. 198).

L'épître A la noblesse, un texte, rappelons-le, de la plume de La Popelinière lui-même, nous fournit d'autres informations sur l'idée qu'il se fait de l'histoire et du métier d'historien. L'histoire, pense-t-il, ne peut pas se borner à fournir au lecteur un simple catalogue d'événements humains : « l'essence d'une histoire gît à connaître les motifs et vraies occasions de ces faits et accidents ». Motifs et occasions qu'il n'est d'ailleurs pas facile de mettre au jour car ceux qui en parlent déforment les événements pour toutes sortes de raisons (T 1). Un exemple tiré de l'Histoire de France illustre parfaitement cette théorie (T 10). C'est moins que rien, affirme l'auteur, de savoir ce qui s'est passé lors du siège et de la prise de Saint-Quentin par les Espagnols (1557) : « cela est connu aux fols et aux sages, jeunes et vieux...» Il faut découvrir l'origine et le vrai motif de cette défaite française, et ses conséquences. De même, pour bien comprendre la Réforme et la Contre-Réforme, il faut en voir le pourquoi et le comment, « la source et vrai motif » (T 8).

La Popelinière, dans cette même épître A la noblesse, se présente comme un novateur. Son œuvre se distingue de celles de ses prédécesseurs, pour lesquels il semble n'avoir guère d'estime (T 3, 14.2), d'abord et surtout par son respect pour la vérité (T 5) : tous ceux qui savent, pour y avoir assisté, comment ces guerres civiles se sont déroulées devront reconnaître qu'on leur en donne ici un tableau fidèle, et impartial. « J'ai pratiqué, écrit-il à Th. de Bèze, un nouveau moyen de représenter les desseins et actions d'une part et d'autre, comme neutre et indifférent aux deux partis, tel que doit être l'historiographe » (cité dans A. d'Aubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. I, p. 371).

 

La théorie de l'histoire : L'Histoire des Histoires

Une vingtaine d'années après avoir publié son Histoire de France, La Popelinière livre au public un nouveau livre d'histoire, mais portant cette fois sur la théorie de la discipline. L'ouvrage, daté de 1599 et intitulé L'histoire des histoires, comporte trois parties (T 12). La première reprend le titre général, L'histoire des histoires, et se présente comme un vaste tableau de ce qu'on a écrit dans ce domaine, des origines à l'époque de l'auteur. C'est en somme un traité d'historiographie. Dans la seconde, L'idée de l'histoire accomplie, l'auteur nous livre sa conception d'une histoire idéale, fort différente de ce qu'elle a été jusqu'ici. La troisième partie, Le dessein de l'histoire nouvelle des François, annonce le contenu du livre que La Popelinière voudrait écrire sur ce sujet ; on passe ensuite à une réfutation de  la thèse, encore fort répandue, de l'origine troyenne de la France, de son peuple et de ses rois.

1. L'histoire des histoires

C'est la partie la plus longue de l'ouvrage, 9 livres qui constituent le tome I de l'édition Desan. L'auteur veut y soutenir une thèse, une opinion qu'il s'est forgée il y a plus de vingt ans : « aucun [auteur] de quelque temps et langue qu'il soit, n'a fait histoire, telle qu'on doit et peut dresser » (T 12). Le premier livre remonte aux origines, origine de l'écriture - qui n'a pas toujours existé (p. 25) - ;  origine de l'histoire : Moïse n'est pas le premier historien mais c'est lui seul « qui laisse la mémoire des plus anciennes choses » (p. 28). La Popelinière arrive rapidement à la conclusion qu'il faut considérer quatre sortes d'histoire (p. 31), idée qu'il développe au début du livre II (T 13) : l'histoire naturelle (voir la description p. 31-33) ; l'histoire poétique, qui suppose l'invention de l'écriture ; l'histoire en prose, jusqu'à Hérodote ; l'histoire post-hérodotéenne jusqu'à la chute de l'empire romain et dans les royaumes issus de son démembrement. Commence alors (p. 65) un interminable catalogue d'auteurs, historiens (poètes et prosateurs) au sens large, qui débute avec Enoch (p. 65-66) et s'étend jusqu'aux contemporains de La Popelinière. Chacun a droit à une notice, de dimensions très variables, de quelques pages à quelques lignes, généralement assez neutre mais qui peut être très sévère (T 14.2). La Popelinière suit grosso modo un ordre chronologique, parfois perturbé par de curieuses redites  (T 14.3).

2. L'idée de l'histoire accomplie (éd. Desan, t. II, p. 7- 260)

L'Histoire des histoires a démontré que, des origines à Hérodote et jusqu'au temps présent, aucune œuvre historique vraiment satisfaisante n'a vu le jour. Et aucune théorie de l'histoire, même la Méthode de Bodin, n'est acceptable (T 16). La Popelinière va donc, dans une seconde étape, décrire ce que devrait être une histoire « accomplie », travail qu'il entreprend en toute honnêteté : s'il récuse tous ses prédécesseurs, ce n'est pas par envie, ni pour en retirer de la gloire, ni par méchanceté ; le guide le seul souci de la vérité (T 15). Par parenthèse, on notera qu'ici, La Popelinière se range, avant même que n'éclate la Querelle des Anciens et des Modernes, dans le camp de ces derniers.

La définition de l'histoire « accomplie » proposée par La Popelinière (T 17) se veut précise et chaque élément de cette défiinition va faire l'objet d'un « traité à part » : Qu'est-ce que le Narré ? (p. 34-37) ; De la vérité de l'histoire (p. 38-63) ; Des harangues et concions de l'histoire (p. 63-68) ; Grandeur et generalité de l'histoire (p. 68-84 ; cf. T 18, 19) ; Accidens y deduits par leurs causes, progres, issues, et evenemens d'iceux (p. 84-92 ; cf. T 20) ; De l'ordre et disposition de l'histoire (p. 93-97) ; Gravité de l'histoire (p. 97-104) ; De l'eloquence, ses especes, et de laquelle l'historien doit user (p. 104-122) ; De la remarque et supputation des temps (p. 122-125). Ainsi se termine le premier livre. Mais avant de passer aux suivants, revenons encore un instant sur les textes qu'on vient de citer (T 17-20). Mérite notamment d'être soulignée la volonté de La Popelinière de limiter son champ d'action à un seul type d'histoire, la moyenne, c'est-à-dire l'histoire d'un pays, la France en l'occurrence (T 18). Il est également intéressant d'observer les liens qui existent entre certains textes retenus dans notre anthologie. Si la définition de l'histoire générale, par exemple (T 19), peut paraître fort abstraite, elle s'éclaire lorsqu'on la rapproche d'un extrait du Dessein de l'histoire nouvelle des François cité un peu plus loin (T 24). Quant à l'importance que revêt la recherche des causes aux yeux de notre auteur, d'innombrables passages pourraient être invoqués : on se contentera ici de mettre en parallèle un texte théorique (T 20) et une application tirée de l'Histoire de France (T 10). On notera en revanche le peu d'intérêt que La Popelinière semble manifester pour la chronologie. C'est le dernier point abordé dans sa défintion de l'histoire accomplie et le sujet est traité en moins de trois pages.

Le second livre de L'idée de l'histoire accomplie, très court (p. 127-145), traitera, annonce le titre, des « qualitez, temperament, devoir et advantage de l'Historien ». L'auteur s'y livre à de curieuses considérations sur les « dominantes puissances du cerveau » que doit posséder l'historien (l'imagination, la memoire, l'entendement) et fait des comparaisons avec ce qu'exigent d'autres professions comme celles de médecin, de juriste ou de théologien. Il en résulte que l'historien mérite la première place dans l'échelle sociale car c'est lui qui fournit un des éléments permettant de devenir « homme entier et accompli », la connaissance du passé, laquelle, complétée par la pratique des affaires de leur temps, a généré les plus grands personnages comme Périclès, Auguste, Constantin ou Charlemagne (p. 143-145).

Le troisième livre (p. 147-260) pose cette question : Pourquoy nous n'avons aucune Histoire accomplie, soit des Anciens, soit de nostre temps ? L'auteur fournit assez vite la réponse : « Qui pourra donc bien considerer, pourquoy entre tant de peuples et de si long temps ne s'est jusques icy trouvé d'histoire accomplie : n'en attribuera la vraye et principale cause qu'à l'homme mesme : et  n'en recherchera le motif hors l'Historien. Pource qu'il est en nostre pouvoir, non d'estre parfaict Historiographe : ains si accomply, que les plus habiles ayent occasion de s'en contenter et n'en desirer d'avantage » (p. 171 ; voir aussi T 21). Il commente ensuite assez longuement cette réponse avant d'aborder d'autres sujets. L'historien doit-il porter des jugements sur les faits qu'il rapporte ? Non, pense notre auteur : l'historien n'a pas à juger, mais il est le plus apte à donner un avis éclairé (p. 239). Et le lecteur doit, lui aussi, exercer son jugement : « il ne faut estre trop credule ny du tout incredule. Il y faut donc tenir un moyen » (p. 250).  La Popelinière alors d'énumérer des règles de critique à appliquer pour se faire une idée de la valeur du texte qu'on a sous les yeux (p. 251-256 ; cf. T 22).

3. Le dessein de l'histoire nouvelle des François (éd. Desan, p. 261- 359)

C'est le troisième volet du triptyque : l'auteur, qui dit s'être adonné à l'histoire dès son jeune âge, projette maintenant d'écrire une nouvelle histoire de France (T 23). Et il indique les sujets qu'il se propose de traiter : l'origine des Français, la naissance de la royauté, le statut des ecclésiastiques et des représentants de l'autorité publique, l'origine et le développement du christianisme, la fonction de la noblesse, les lois et coutumes en vigueur dans le pays. Tous ces thèmes, négligés par ses prédécesseurs, doivent être abordés. Sinon, « quelle cognoissance pourriez vous dire avoir de l'Estat des François ? » (T 24)

Le second livre est une sorte d'échantillon de ce que sera cette nouvelle histoire ; peut-être s'agit-il du premier chapitre, consacré  à la lointaine origine du peuple français. L'auteur rejette la tradition qui le fait venir de Troie, et le regrette, mais il est arrivé à cette conclusion « par tous les meilleurs moyens qu'on peut practiquer » (T 27).

 

Réception

La vraye et entiere histoire de ces derniers troubles, dans ses versions successives, a connu un succès difficile à mesurer. D'un côté, ces rééditions à dates rapprochées tendraient à montrer que l'ouvrage a été beaucoup lu par les contemporains : c'est ce que pense A. Jouanna (Histoire et dictionnaire des guerres de religion, Paris, 1998, p. 1019). Mais G.W. Sypher, invoquant des textes où La Popelinière se plaint de ce que les ventes ne lui ont pas permis de couvrir les frais qu'il avait supportés pour se documenter et éditer ces ouvrages, pense, lui,  que l'auteur n'a pas bénéficié de la reconnaissance du public qu'il méritait, ni du soutien royal qu'il espérait (La Popelinière's Histoire de France, p. 54 et n. 68). On notera à tout le moins qu'A. d'Aubigné, qui connaissait les faiblesses de l'Histoire de France (cf. par exemple T 11), parle de son coreligionnaire avec beaucoup d'estime : « Or, puisqu'il a fallu toucher à regret les desfauts de Poupeliniere, il en faut dire avec plaisir les vertus, n'ayant connu en mon demi siecle (au jugement des plus doctes) depuis du Haillan que deux qui ayent merité le nom d'Historiens, savoir lui et M. de Thou » (Histoire universelle, éd. A. Thierry, Préface, p. 4).

Quelque vingt ans après l'Histoire de France, paraissait l'Histoire des histoires. « Le livre passa inaperçu de ses contemporains », affirme M. Yardeni (La conception de l'histoire dans l'œuvre de L.P., p.111). Et ce « purgatoire » devait durer encore longtemps. Bayle, par exemple, qui cite à plusieurs reprises notre historien dans les notes de son Dictionnaire historique et critique (1697) ne juge pas nécessaire de lui consacrer un article en propre. Le nom de La Popelinière n'apparaît pas non plus parmi les quatorze historiens antérieurs à Mézeray faisant l'objet d'une notice dans les Dix années d'études historiques (1834) d'A. Thierry. Mais, quelques décennies plus tard, le nom de La Popelinière réapparaît, et en des termes flatteurs, sous la plume de G. Monod qui parle de l'Histoire des histoires comme d'un « ouvrage remarquable », dans lequel se manifeste « une grande rectitude de jugement », et « beaucoup de bon sens » à propos des fables relatives à l'origine des Francs (Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle, dans Revue historique, 1, 1876, p. 14, n.3). H. Hauser apprécie également l'Histoire des histoires ; en revanche, son jugement sur l'Histoire de France est très négatif, quant à ses sources, sa composition et son style. Il admet toutefois que l'ouvrage « n'est pas sans valeur » (Les sources de l'histoire de France. XVIe siècle (1494-1610), II. François Ier et Henri II (1515-1559), Paris, 1909, p. 166-167). La position d'E. Fueter est plus radicale : La Popelinière n'est même pas cité dans ce manuel classique qu'est l'Histoire de l'historiographie moderne (trad. E. Jeanmaire, Paris, 1914).

Aujourd'hui, la situation a nettement évolué. L'œuvre de La Popelinière est devenue plus accessible avec la publication de l'Histoire des histoires chez Fayard en 1989 et le début  de l'édition de l'Histoire de France sous la direction de Denise Turrel en 2011. On organise même des colloques consacrés à La Popelinière, à Poitiers en octobre 2010, à Tours en novembre 2013. L'historien réformé commence à sortir d'un oubli qu'il ne méritait certainement pas.

 

Bibliographie

Textes :

Epistre à la Noblesse, texte d'escorte de la seconde édition (1572) de la Vraye et entiere histoire des troubles et choses memorables, avenues tant en France qu'en Flandres, & pays circonvoisins, depuis l'an 1562, repris dans L'Histoire de France, éd. Turrel, Annexes, p. 537-555

L'Histoire de France. Tome Ier. v. 1517-1588, éd. V. Larcade, P. Rambeaud, Th. Rentet, P.- J. Souriac, O. Turias, sous la direction de D. Turrel, Genève, 2011 (Travaux d'Humanisme et Renaissance, 488).

L'histoire des histoires - L'idée de l'histoire accomplie, éd. Ph. Desan, 2 vol., Paris, 1989 (Corpus des œuvres de philosophie en langue française) : reproduction, légèrement corrigée, de l'édition de 1599.

Les Trois Mondes de La Popelinière, éd. A.-M. Beaulieu, Genève, 1997 (Travaux d'Humanisme et Renaissance, N° CCCX).

Études :

DUBOIS C.- G., La conception de l'histoire en France au XVIe siècle (1560-1610), Paris, 1977  [p. 124 - 153 : Les écrits théoriques de La Popelinière].

HUPPERT G., La Popelinière : « La représentation du tout », dans L'idée de l'histoire parfaite, Ch. VIII (p. 141-156).

MURARI PIRES F., La Popelinière et la Clio thucydidéenne : Quelques propositions pour (re)penser un dialogue entre l'Idée d'histoire parfaite et le Ktèma es aei, dans V. Fromentin e. a. (éds), Ombres de Thucydide. La réception de l'historien depuis l'Antiquité jusqu'au début du XXe siècle, Bordeaux, 2010, p. 665-677.

SYPHER G.W., La Popelinière's Histoire de France. A Case of Historical Objectivity and Religious Censorship, dans Journal of the History of Ideas, 24, 1963, p. 41-54.

VIVANTI C., Alle origini dell'idea di civiltà. Le scoperte geografiche e gli scritti di Henri de la Popelinière, dans Rivista storica italiana, 74, 1962, p. 225-249.

YARDENI M., La conception de l'histoire dans l'oeuvre de La Popelinière, dans Revue d'histoire moderne et contemporaine, 11, 1964, p. 109-126 [repris dans M. Yardeni, Repenser l'histoire. Aspects de l'historiographie huguenote des Guerres de religion à la Révolution française, p. 13-37]

 

 

Textes choisis

Epistre à la Noblesse

T 1 - Qu'est-ce que savoir l'histoire ?

Premierement, ceux qui auront soigneusement consideré l'eternel changement des occurrences, et diverses occasions que la variable nature produit en toutes affaires, ne trouveront chose plus incertaine et difficile à juger, que le motif et source de tant de diverses actions des hommes et de la nature mesme : pour asseurer à la posterité quelle a esté la vraye occasion de tel et tel fait, qui a tiré après soy telle et telle consequence. C'est de quoy les grans personnages se sont tousjours plus esmerveillez, et faut à la verité que celuy soit bien habile qui peut approcher ou toucher à ce but. Voilà pourquoy les Anciens et ceux de ce temps nous ont ignoramment, et à nostre grand dommage, trompez au recit de ce que dessus. Car, comme la vraye et plus seure cognoissance de toutes choses est la savoir et cognoistre par sa propre cause et origine, ainsi savoir l'histoire, ce n'est pas avoir la memoire des faitz et evenements humains qui y sont portez ..., mais la verité et l'essence d'une histoire gist à cognoistre les motifz et vrayes occasions de ces faitz et accidents : que les uns neantmoins vous y depeignent selon que les a comprins leur cerveau bossu, les autres au rapport d'autruy et par advis de pays, comme l'on dit, s'enquerant fort à la legiere comme le tout s'est porté ; la pluspart, aiguillonnez de passion, desdaignant de recevoir honneur à dire verité, pour plaire par un mensonge à ceux desquels ils esperent à l'avenir quelque avancement, ou qui pour quelqu'autre respect se sont du tout eslongnez de leur devoir (Histoire de France, Annexes, p. 542-543).

 

T 2 - Histoire et métier des armes

Mais encor (pour maintenant parler tant de la verité que des autres graces requises au discours d'une parfaite histoire), le pis que l'on trouve en tout ceci est qu'aucun de ceux qui se sont meslez de nous mettre par estat les faitz gestes de nos vieux peres, et de nostre temps mesmes, ne firent oncques profession des armes, et n'a la plus grande part d'iceux jamais veu aucune armée en campagne. Car je n'appelle suyvre les guerres assister au voyage d'une armée, non plus que de servir de nombre au siege ou deffense d'une place : les goujatz et vivandiers y profitent davantage. Telle estime fait-on aussi de ceux qui se contentent d'estre enrollez sans veoir, sans attaquer ny esprouver l'ennemi (ibid., p. 544).

 

T 3 - Misère de l'historiographie française

Nest-ce pas doncques une grande simplesse (oseray-je dire mal-heur) aux monarques de France, de n'avoir depuis douze cents ans cerché ou trouvé autheur digne du merite de cette nation, suffisant pour tracer à la posterité les nobles et vertueux faitz de nos François ? Je diray gestes si honorables, que si la nation des Grecz, lesquelz ne se lasserent jamais de mentir, et leurs singes mesmes les Romains, en eussent eu de telz pour accroistre la gloire de leur republique, ils n'eussent rien espargné pour en faire monter le bruit jusques au ciel (ibid., p. 546-547).

 

T 4 - Culte de la vérité

Or pour vous descouvrir le vray but de mon entreprinse, je rens mon histoire entierement differente de toutes celles qui ont esté mises en lumiere par ci devant, en trois choses principales. Premierement, en la verité qui y est si curieusement representée, que ceux qui ont assisté aux maniemens et succez de nos guerres m'en pourront rendre bon et suffisant tesmoignage, s'ils ne se veulent transporter par quelque mauvaise affection. Ce sont ceux-là que j'appelle pour la justification de mon œuvre, et non ceux qui embouchez  d'un ouy dire et rapport d'autruy, n'en parlent que par credit. Vous m'y trouverez neantmoins tel, qu'ame vivante, tant delicate et chatouilleuse soit-elle, ne sauroit m'y quereler ne prendre tant soit peu d'occasion de mescontentement. Je ne taxe, je n'injurie, je ne nomme personne : ains franc de toute passion qui peut destourner aucunement de la verité, ou bien du moins soliciter l'esprit de quelqu'autre autheur, je metz simplement ce que j'ay vu et ouy pour le plus asseuré ou vraysemblable (ibid., p. 548-549)

 

L'Histoire de France (éd. D. Turrel)

T 5 - Sources de l'Histoire de France

Quand aux matieres y contenues, il [La Popelinière] vous donne celles qui concernent la France pour asseurées, comme celuy qui a eu charge en toutes les guerres depuis dix huit ans en ça. Et outre que son tesmoignage est de veue non d'ouïe seulle, prenez le comme tres curieux de recercher la verité des autres choses (esquelles il n'a peu assister) par le rapport de ceux non qui les avoient ouyes ou simplement veues, mais commandé à icelles. Ses peines et les frais qu'il y a faits en rendront bon tesmoignage. Autant en devez vous croire des choses politiques et autres que guerrieres. Car il ne s'est oncques voulu arrester à un raport, de quelque lieu qui luy fust donné, ains l'a creu seullement quand il lui a esté confirmé par deux, trois et quatre personnages de foy et d'honneur. Il a eu assez de moyens de les connoistre et hanter tous. En quoy pour n'abuser du merite d'autruy, avoue franchement avoir tiré quelques occurrences qui concernent les premiers troubles de Belleforest [cf. T 14.2] et de l'Histoire ecclesiastique. Car ores [quoique] qu'il aye assisté à la plus-part des actions d'iceux, voire commandé en quelques endroicts, si est-ce que [pourtant] ne peuvant remarquer seul tant de millions d'accidens qui troublerent cest Estat l'an mil cinq cents soixante deux, il n'a point esté si superbe ny presomptueux qu'estimant ses labeurs assez suffisans et plus dignes d'estre veus que tous les autres, il n'aye voulu emprunter ce qu'il a veu de plus notable en ceux qui en ont les mieux escript ; ny tant ingrat que de fruster ses creanciers de la debte pour laquelle il se confesse leur obligé. Mais vous ne devez les discours des secondes, 3, 4, 5 et 6 guerres civiles à d'autre qu'à lui et à ceux qui luy en ont fourny quelques memoires, lesquels il nommera tousjours s'ils le trouvent bon

Quant aux affaires estrangeres, il en parle comme celuy qui en a veu et entendu bonne partie, mesmement d'Angleterre, Flandres et pays voisins. Le reste est prins des plus renommez autheurs de chacune nation. Pour ceste cause il n'entend qu'y adjouster creance pareille, car affin de ne vous tromper ; bien qu'il seroit excusable si en suivant la façon des autres, il vouloit mentir à escient, vous les asseurant touytes vrayes affin d'en acquerir plus d'honneur, comme tout sçavant et ayant tout veu et manié. Si est-ce que juge du peu de sa suffisance, il ne se veut faire tort non plus qu'à vous, moins encore à la postérité (Advertissemens necessaires, esquels outre plusieurs avis les desseins de l'autheur sont au vray representez par I.D.E.B.R.C.F. escuier, p. 53-55).

 

T 6 - Programme de l'historien

Doncques resolu de vous representer l'estat de la France et pays voysins depuis quarante ans en bas, et considerant comme les causes des accidens humains s'entretiennent d'un lien naturel et connu de peu de gens, j'ay pensé rendre mon œuvre plus recommandable si j'en reprenois la matiere de plus haut. Sinon de sa premiere source, pour le moins des plus apparentes occasions qui ont produit si estranges occurrences. Car quand je ne traitterois que les guerres de Charles 5, empereur et Philippe son filz contre les roys de France, ou le changement de religion par toute la Chrestienté, ou les seditions y survenues, je vous layrrois peu de plaisir et moins de profit, si je vous proposois ces matieres à sec, laissant inconnue cependant la source et l'entretien des inimitiez de ces grans, l'origine et progrez de la reformation, les peynes et poursuites contre les oppiniastres en la foy ; quand, d'où et comme se sont espandus les lutheriens par tout le monde ; par quelz moyens et succez ils se sont maintenus contre les catholiques en chacun pays, avec le motif et conduite qu'un et autres disent avoir apporté à la defence de la vraye et ancienne religion. A ces fins, pour avoir monstré la source et preparatifs des animeuses guerres entre les chrestiens, je vous feray juger le plus notable remuement qu'on aye veu en la Chestienté avoir pris source des differentes oppinions introduites en l'esclarcissement de la religion de nos peres. A la manutention [maintien] desquelles les persecutions ordonnées et poursuyvies contre les plus asseurez en leur foy nous ont produit des troubles moindres en toutes sortes de vertus ; mais plus grans, soit en quantité, soit en qualité de vices, voyre surpassans en tout malheur, nombre et varieté d'accidens notables toutes les guerres que nos devanciers eurent jamais contre leurs voysins. Ainsi que le narré [récit] des pitoyables effets de l'une et l'autre passion mondaine vous fera voir, si vous en patientez la lecture jusques à la fin (Introduction du livre premier, p. 73-74).

 

T 7 - Portraits de Charles-Quint et François Ier

Charles neantmoins fin, dissimulé, mesnager du temps et de finances ; patient, posé et retenu ; courageux en ses adversitez, discret en parolles et actions ; de belle et forte taille, desdaigneux des piaffes [ostentation, étalage] et apparence mondaines ; ayant pour contrepoix de ces graces l'indisposition de sa personne, l'opiniastreté en son avis et le bien de son Estat pour but de ses actions, plus que la raison, honneur et justice qu'on luy eut sceu amener au contraire. Le François au rebours, ouvert, trop liberal, somptueux en vivres, habits, bastimens et autres choses exterieures ; de maintien et de parolle royalle, vaillant, magnanime, amy de sçavoir et de toutes choses rares ; obscurcissant ses louables parties d'un trop soudain changement d'avis et creance trop libre, vers ceux qu'il avoit assez legerement choisy pour ses plus favorits, non moins que d'un plaisir mondain qui, le transportant en la jouyssance des choses corporelles et sensitives, luy trancha le cours de sa vie, laquelle autrement ne luy pouvoit estre que longue, veu l'estat de sa personne et une assez bonne forme de vivre qu'il s'entretenoit par l'avis de ses medecins. Tous deux amis du peuple qu'ils ne vouloyent surcharger qu'en grande necessité ; courageux, ambitieux jusques à se fantasier l'empire du monde ; amis egaux de la fortune si vous balancez les pertes de Charles à Metz en France, en Afrique et ailleurs à la prison du François. Ont laissé des enfans heritiers d'aucunes de leurs vertus, comme de leurs biens et passions, mais les surpassans, en creance de conseillers ausquels ils se laissoyent posseder, et resolution au bien et au mal qu'ils ont parfois trop animeusement pratiqué pour leur particulier, non moins que pour le bien de leur Estat. Sur quoy, laissant à l'Hystoire à vous descouvrir le surplus, je ne vous parleray que du fait de Parme qui, renouvellant leur demy mortes affections contraires, leur sembla suffisante occasion et moyen propre à se bien venger de tout le passé (Livre I, p. 76-77).

 

T 8 - Histoire du christianisme en France

Voilà ces princes [Charles Quint et Henri II] aux mains [a. 1551], avec la source et preparatifz de leurs querelles. Sur quoy me semble bon, premier que d'aller plus avant, de reprendre les affaires des chrestiens de plus haut, afin de ne vous laisser aucun sujet qui vous puisse destourner de la connoissance de ce que je veux traiter.

Car comme je parle de la guerre, de la religion, police et autres actions humaines, quand vous verrez mettre en avant le concile de Trente et que vous ne sçauriez à quelle fin, ne quand, ou par qui il a esté tenu ; les lutheriens et opiniastres poursuivis à feu et sang, desquels vous ignoreriez les temps et les lieux ausquelz ils sont venuz au monde, par qui, et de quelle doctrine ilz ont esté instruis ; sy je parle des protestans bandez [soulevés] contre tant de potentatz et que vous ne sçachiez d'où ilz sont venus, pourquoy ainsi nommez, leur foy et succes variable de leurs entreprinses, comme et pourquoy ils ont esté secourus des roys de France, d'Angleterre et autres princes, avec plusieurs autres choses qui vous sont inconnues, pour n'en sçavoir la source et progrez, vous n'y prandriez aucun plaisir. Du moins le contentement vous redoubleroit si le tout vous estoit connu et bien esclarcy à vostre desir. Puis donc que la connoissance des choses naturelles ne contente l'esprit si la cause et raison d'icelle est inconnue, ès [dans les] accidens humains, le discours peu agreable pour l'ignorance de leur origine satisffera les plus curieux, sy pour vous en representer la source et vray motif, je ne les reprens de trop loin.

Comme sont divers et parfois contraires les jugemens des hommes, aussi n'y a il chose, tant commune ou generalle qu'elle soit, qui ne reçoive alteration de quelque particularité. Ce qu'on peut voir en toute vacation, et nomement en la doctrine, que tous hommes tiennent à la conduite de leur salut. Car, afin de me taire de la diversité qui est entre les chrestiens, my chrestiens, mahometans, juifs, payens et autres, voire de la multitude des differentes et contraires opinions qui est en chacune d'icelles, on a toujours veu la chrestienne, pour generale qu'elle aye jamais esté, controversée par quelque jugement particulier. Ores [tantôt] au fonds, ores en la discipline, ores en ceremonies et aparences exterieures. Soit que cela vienne d'ignorance ou de bon zele, de malice ou de quelque indiscretion de personnes qui s'avancent d'en parler.

Et s'il nous en faut recercher exemples de plus loin que ne porte l'estendue de la memoire de nos peres, c'est chose assurée que la religion plantée en France souz les roys payens, acreue souz les descendans de Clovis, ne fut plustost reiglée, souz Pepin et ses sucesseurs, qu'avec l'abondance des richesses ... (Livre I, p. 99-100).

 

T 9 - Débuts de Luther

Depuis ce temps les persecutions ont continué presque par toutes les provinces chrestiennes à la poursuite [demande] des inquisiteurs, assez animez sur les mal sentans de la foy, particuliers neantmoins et simples gens plus que contre personnes de marque. Jusques à l'avenement de Luther qu'elles augmenterent selon qu'ilz voyoient la foy, la creance et la charité diminuer envers les gens d'Eglise.

Si bien qu'estant ainsi la foy chrestienne receue et controversée presque par tous pays, bien qu'aux uns moins animeusement qu'aux autres (ausquels les grans l'authorisoient par creance, force d'armes et autres moyens), ne faut trouver estrange si la religion moins commune et plus secrette, cerchant en tout temps et en tous lieux l'occasion et moyen propre pour s'elever et estendre, a sceu prandre enfin, [l'an] mil cinq cens dix-huit, commodité de se faire paroistre, sous la negligence des prelatz allemans, par la diligence et hardiesse de Luther. Lequel, renouvellant ces vieilles opinions et y adjoustant ce que la simple ignorance du passé luy sembloit avoir obmis, puis esclarcissan le tout par une traditive [enseignement] bien ordonnée, et l'exprimant en presches et escritz par son eloquence et doctrine, a escloz parmi nous une sorte de reformation qui a produit les plus estranges effects qu'homme sauroit veoir lire, ny entendre avoir esté pratiquez en autre endroit. Or, pource que les particularitez en sont fort memorables et dignes de l'avenir, je suis contant d'en recercher le narré dès sa premiere source, pour ne vous laisser chose qui vous peust arrester l'entiere connoissance de tant d'accidens notables, lesquels à ceste occasion ont fait admirer et ensemble estonner toute la Chestienté (Livre I, p. 110-111).

 

T 10 - Connaître l'origine et vrai motif des événements

Vous verrez comme et pourquoy les moiens en manquerent à leur prince [Henri II], plus que la volonté, par les accidens lesquels, moins heureux ès autres endroits de la France qu'en Piemont, survindrent en mesmes temps pour contrepeser l'heur du marescal [succès de Brissac en Italie] par la disgrace de son connestable [Anne de Montmorency, fait prisonnier à Saint-Quentin], comme je vous feray voir si vous remarquez bien et sogneusement toutes les notables particularitez que je desduiray sur telle et si importante occurrence, car c'est moins que rien de scavoir l'inconvenient de la journée Sainct Quentin. Cela est coneu aux fols et aux sages, jeunes et vieux, hommes et femmes, naturels et estrangiers, amis et ennemys. Ains [mais], pour l'accommoder à son profit, à la seureté et avancement de l'Estat, il en faut conoistre l'origine et vray motif, songneusement et d'afection remarquer les moyens, forcez et volontaires par lesquels ceste deffaveur est avenue ; puis les effects d'iceux, et en fin, considerer le bien et le mal qui en est avenu à la France et pays voisins de l'obeissance de ces deux princes [pays sous l'obédience d'Henri II et Philippe II]. Cela s'appelle traiter et lire les histoires comme il appartient [convient]. Ce que je feray, [après] vous avoir representé le portement du duc de Guyse en Italie, et de son armée ( Livre IV, p. 458).

 

T 11 - Réaction des catholiques et des protestants face au désastre de Saint-Quentin (1557)

Or pource que la France, sentant l'incommodité du desastre de Saint Quentin, aucun ne se pouvoit tenir d'en jetter quelques plaintes attribuans, les uns tout le mal à l'ambition  de ceux cy, et les autres à l'avarice de ceux là, s'en trouverent assez qui n'en faisans cause les hommes, en disoient Dieu seul autheur, pour esmouvoir la paresse des grans et petitz qui ne faisoient aucun devoir à la poursuite des lutheriens, desquels, si la France, voire toute la Chrestienté n'estoit en bref purgée, le Roy mesme ne devoit attendre aucun progrez de sa vie et maniement de son Estat que malheureux et vituperable à toute sa postérité. Somme qu' [en somme] ils animerent tellement ce prince à renouveller et accroistre les punitions de ces gens, qu'il ne fit jamais plus chaut pour eux qu'en ce temps là. Auquel, ne pouvans se couvrir de si animeuses poursuites que par fuite, recèlement ou dissimulation, tascherent d'adoucir le courage des plus grands si enflammez contre eux par un petit escript auquel ils s'efforçoient de prouver que tous les fleaux et malheurs envoyez de Dieu sur le royaume n'estoient provenus que du mespris et corruption de la vraie parolle de Dieu, dont ils persecutoient les vrais ministres et executeurs, adjoustans pour fin les moyens que le roy devoit tenir pour veoir son royaume bien heuré [favorisé] d'un repos agreable à tous ses sujetz, et delivré de tous differens qui pourroyent soudre [naître]pour le faict de relligion.

Les calamités et afflictions, disent-ils, qui tiennent la Chrestienté comme accablée et tant desolée, estoient telles que chacun confessoit qu'elles procedoient des justes jugemens de Dieu et de ce qu'on laissoit pulluler tant de sortes d'heresies qui regnoient. Mais le mal estoit que nul de ceux qui avoyent l'administration publique et à qui appartenoit d'y pourvoir ne regardoit avec bon jugement fondé sur les Saintes Escritures qui estoyent les heretiques et quelle est la vraie et fausse relligion, pour de là en tirer la vraie reigle et concorde ; que le vray office du roy estoit de vacquer à la connoissance de tels differens, comme avoyent fait les roys Ezechias, Josias et autres. Et après avoir fait entendre les marques et differances de la vraye et fausse religion estoit escrit en ces termes :

[Texte du manifeste protestant adressé au roi Henry II, puis conclusion de La Popelinière]

Les principaux neantmoins ne firent pas estat de toutes ces raisons et n'en cessa la persecution lutherienne recommandée par toute la France,  soit qu'elles ne leur feussent discourues, soit que les catholiques les abreuvassent d'autres raisons contraires qui les animerent plus que jamais. Laissons donc les feux, le sang, les plaintes et discours des lutheriens courir par tout le royaume et cartiers prochains, pour reprendre l'heureux et non moins sanglant progrez des desseins que l'Espagnol pensoit executer sur le plus beau de toute la France (Livre IV, p. 493-499)

 

L'Histoire des Histoires

1) L'histoire des histoires

T 12 - Projet de l'auteur

Sur la consideration de plusieurs fautes, que je remarqué y a plus de vingt ans, en l'Histoire tant des François que de leurs voisins : Je me persuadé par un assez soigneux rapport des vieux escrits, aux qualitez desquelles l'histoire doit estre conditionnée : que les plus anciens, voire les Grecs et Latins ny estoient guieres plus heureux : si l'authorité ne les authorise plus que la raison. Tellement que je commencé deslors, à redresser nostre histoire, pour l'eslever enfin, jusques au plus pres du poinct, auquel me semble qu'on la peut faire monter. Mais persuadé que ma si hardie et nouvelle traditive [opinion], ne seroit au goust et moins propre à l'estomac de tous ceux qui s'en voudroient accomoder ; afin de rompre, ou du moins destourner la malice de ceux, qui ennemis de toutes choses belles et extraordinaires, ne se plaisent qu'à leurs conceptions : J'ay voulu, premier que de donner jour à mon Histoire, monstrer par forme d'essay, qu'aucun de quelque temps et langue qu'il soit, n'a faict histoire telle qu'on doit et peut dresser. Ce que j'ay pensé vous mieux persuader, si j'anticipois vos esprits, d'un nouveau traicté de l'origine des lettres, que divers peuples s'attribuent trop legerement. Suivy de la source incogneuë et des notables changements de l'histoire, y adjoustant le Recueil et la non encore traictée suite des plus signalés historiens : recherchée dés la premiere memoire des humains, et continuée jusqu'à ce temps : un seul desquels n'approche des plus necessaires conditions d'icelle, et ce pour la premiere partie de l'oeuvre, auquel nous avons donné titre d'Histoire des Histoires. D'autant que c'est une Histoire, c'est à dire, un narré des plus notables Histoires du passé. En queuë duquel la seconde partie portera, aux mesmes fins que la premiere. L'Idée de l'Histoire accomplie, laquelle exprimera, la vraye definition de l'Histoire, (toutes autres refutées) par son entiere substance, naturel, forme, graces et accidens d'icelle. Puis les animeuses et veritables reprehensions, que tous ont laissé des fautes qu'ils y ont reciproquement commis. Avec celles, que nous y adjoustons de surcroist. Renforcées d'un discours des raisons generales et particulieres, pour le manquement desquelles, aucun n'a peu amener l'histoire à son plus haut poinct d'honneur. Et en outre, les considerations jusqu'ici ignorées, des qualitez et temperament necessaire au bon historien. Faute de la cognoissance et practique duquel, homme ne se trouvera jamais capable d'en dresser une accomplie. De laquelle d'ailleurs, ayant faict cognoistre les graces aisées et possibles : je maintiens qu'il ne tient qu'à nous, que nous ne l'eslevions au plus pres de sa perfection : veu les advantages y particularisez que ceux de ce temps ont sur les Anciens, s'ils les veulent bien mesnager, comme ils en ont le pouvoir. Et pour montrer quelle est nostre bonne volonté et puissance, petite qu'elle soit, de nous patronner [exercer, risquer] les premiers, à ce que nous y avons tracé pour modelle à tous : nous metrons le Dessein de l'Histoire nouvelle des François : et les moyens que nous y entendons tenir, outre ceux, desquels nos devanciers ont usé. Pour Avant-jeu de laquelle, suivra la Refutation de l'advis commun et tant rechanté, de la descente des Troyens, pour peupler en Italie, Venise, Scytie, Gaule, Germanie, et autres provinces, esquelles tant de peuples, se disent si faussement extraicts, de ces miserables vaincus Asiatiques (t. I, p. 17-18).

 

T 13 - Les quatre périodes de l'historiographie

Vous ayant ainsi premis la generalité de la Chronologie des plus anciens : pour mieux vous faire comprendre, avec la cognoissance des temps, le nombre et suitte de noz Autheurs. Nous descendrons au particulier narré des historiens, pour reprendre le discours entrelaissé des siecles de tous les plus segnalez historiographes de la memoire humaine. Lequel nous repartirons en quatre principales saisons. La premiere, comprendra l'histoire, telle qu'on la peut naturellement representer, depuis le Deluge jusques au temps prochain de la guerre de Troye, que les nostres appellent entier ou demi fabuleux. Pource qu'ils n'ont aucune memoire asseurée des accidens qui se passerent tout le cours d'iceluy. La seconde, portera les historiens Poëtiques, lesquels ont de peu precedé et suivy ces temps, jusques à l'institution des Olympiades : auxquelles les Grecs commencent d'asseurer la memoire des choses avenues depuis icelles. La troisiesme, contiendra les historiens, qui laissans les discours Poëtiques, ont commencé à dresser l'histoire en prose et discours continu : depuis la 40. et 50. Olympiade jusques au temps d'Hecatée, Herodote et autres. La 4. depuis Herodote jusques au declin et perte finale, tant de l'empire des Grecs, que de la gloire qu'ils s'estoyent acquis par l'honneur des lettres et sciences, et de l'histoire notamment. Laquelle s'est toujours ravalée entre les Grecs et autres peuples, jusqu'à ce que les Romains en prindrent la charge, pour les y esgaler ou surmonter si possible estoit (t. I, p. 62-63).

 

T 14 - Exemples de notice

14.1) Theopompe Theopompe Athenien Poëte comic, fut autre que celui de Chio Orateur et Historien. Plut. en Themist. et Ages. Suid. Athenée cite plusieurs siens escrits. Celuy de Chio fils de Damasistrate et auditeur de Isocrate, fut Orateur et Historien fameux qui vint long temps après Herodote et Thucidide. Ausquels par l'advis mesme de Quintilien, il semble d'autant inferieur és graces de l'histoire, qu'il y tache de representer le parfaict Orateur, plus que le vray Historien. Aussi avoit il ja fait longue profesion de la Rethorique et de Harangues publiques, devant qu'estre sollicité de se jetter à l'histoire. Il laissa l'Epitome ou Abbregé d'Herodote en deux livres. Et l'histoire des choses plus memorables des Grecs, commencant à la fin de la guerre Peloponesiaque ou de la Morée, à laquelle Thucidide finit la sienne (t. I, p. 120).

14.2) A. Thevet - F. de Belle-Forest ‒ Frere André Thevet Angomoisin, fut quelque temps Cordelier. Mais ayant jetté le froc, travailla pour apprendre les bonnes lettres, puis se mit à voyager, et representer ce qu'il y avoit remarqué au temps que François de Belle-Forest Comingeois estudioit à Paris. Ces deux ores [tantôt] amis, ores ennemis à la poursuite de leurs vacations : ont autant mal merité des bonnes lettres, qu'ils estoient indignes de les traicter. Voire aussi despourveuz d'esprit, de jugement, de memoire, et de toutes les conditions qu'un bon naturel y peut apporter : que fournis de hardiesse, à mal interpreter et pirement escrire, ce qu'ils n'entendirent jamais... (t. I, p. 371).

14.3) Paul Diacre Paul surnommé Diacre d'Aquilée, mais Lombard de nation : adjousta à la priere d'Adelburge fille de Didier Roy des Lombards, deux livres aux Chroniques d'Eutrope. Un livre des gestes des Evesques de Metz. La vie du Pape Gregoire. La vie de S. Arnulphe. La vie de S. Benoist en vers. Six livres de l'Histoire des Lombards. Puis par le commandement de Charlemagne, disposa les Histoires et Leçons Ecclesiastiques, pour toute l'année : conformément à chaque feste de chacun Sainct. J'en ay parlé ailleurs [p. 327-328] (t. I, p. 380).

 

2) L'idée de l'histoire accomplie

T 15 - L'histoire accomplie reste à inventer

Plusieurs, peut estre, plus amoureux de l'Antiquité que de la Raison : trouveront mauvais que premiers et seuls, nous remarquions tant de fautes. Non sur un ou deux, ains [mais] sur tous les Historiens en general. Que nous avons esté si hardis, que de renverser l'opinion des anciens en plusieurs choses, que le commun des doctes mesme tient toutes asseurées. Jusques à rejetter les evidents tesmoignages de presque tous les plus excellens Philosophes et signalez Orateurs qui nous ont devancé. Tous lesquels nous ostent l'esperance de trouver un seul Historien accompli, si nous ne le cherchons parmi le grand nombre de ceux qui nous y ont precedé. Que comme les premieres choses, sont les plus vrayes et doivent estre plus honnorées que les nouvelles, que Tertullian dit ordinairement estre supposées et corrompües : Aussi que les avis et les exemples des anciens, doivent estre plustost suivis dit Arist. D'autant qu'il faut croire, ces bons vieux peres avoir esté doüez de meilleur sens, et par ainsi d'une plus asseurée cognoissance des choses, comme plus prochains de Dieu et du commencement du Monde. S'estant l'Ignorance d'autant plus accrue entre les humains, qu'on s'est reculé de ceste origine, pour approcher la naturelle et generalle corruption de nostre siecle. Par ainsi, qu'il faut croire à l'Antiquité, voire [même] sans demonstration. Et en cas de doute, recourir à l'advis des anciens : comme les foibles nageurs, aux balons qui les surlevent appliquez sous les aisselles. Surquoy je protesteray premierement, que l'Envie contre aucun, ny le desir d'honneur, non plus que la malice pour prejudicier à quel qui soit, ny passion aucune, ne me transporta jamais à concevoir ny mettre en lumiere cet ouvrage. Ains le seul et simple desir, de faire cognoistre la verité et conditions de l'Histoire, tout autrement que je ne les ay creu jusques icy avoir esté decouvertes par nos devanciers (t. II, p. 7-8).

 

T 16 - La Méthode de Bodin

Quand à ceux, qui ne nous ont laissé que certaines regles pour le modelle de l'Histoire: un seul n'a bien representé quel en devoit estre le Narré, qui est toutefois la substance et principale partie d'icelle. Ny mesme revestu d'aucun corps, les desseins qu'il en a proposé par sa Methode. Comme s'il s'estoit imaginé chose trop esloignee du pouvoir humain. Et pour ne m'arrester aux fautes de tous ces contemplatifs, je ne parleray que de celuy, qui bien que le dernier de temps, est pour le mérité de son sçavoir, couché au premier rang, de ceux qui nous ont donné la plus belle Methode de faire et entendre l'histoire. De laquelle toutefois il n'approche pres ny loing par ses discours. Car comme celuy qui discourt de quelque chose, la doit prendre en sa commune signification : Bodin aussi, devoit prendre l'histoire, pour un Narré des actions humaines, non des divines ny d'autres. Et par ainsi, accomoder sa methode à ceste histoire particuliere, non à l'universelle. De laquelle il parle dés l'entree. La definissant, un narré des choses faictes, puis la deduisant en quatre especes, Divine, Naturelle, Humaine et Mathematique. A laquelle partition il accomode sa methode, traitant des qualitez, forces et changemens des provinces, de l'Univers, du Ciel, de l'Air, des Astres, des Peuples, des sources et progrez, periodes et changemens des Republiques : des nombres, disposition, armonie et force d'iceux : et telles autres curieuses recherches fort esloignees de la cognoissance et actions des hommes : à laquelle neantmoins puis apres, il restreint le mot d'Histoire (t. II, p. 27-28).

 

T 17 - Définition de l'histoire accomplie

Ainsi la digne Histoire, sera un Narré vray, general, eloquent et judicieux, des plus notable actions des hommes, et autres accidens y representez selon les temps, les lieux, leurs causes, progrez et evenemens. A fin que le Narré, luy soit pour substance commune. Et le reste autant de differences formelles, à tous autres discours. Le Narré sera veritable et general des actions humaines : et notamment de tous les affaires notables d'un ou plusieurs Estats. Bien ordonné, selon les lieux, les temps et la suite des affaires, y discourues par leurs causes, progrez et issues. Grave, tant pour le choix des matieres, que forme de les exprimer. D'une Eloquence, surpassant le commun parler de son temps. Et le tout assaisonné d'un Jugement exquis, qui s'estendra, tant sur la gravité et accommodement des matieres : que la liaison des clauses et parties de tout le corps d'icelles. Mais pour mieux faire cognoistre toutes les conditions de l'Histoire, nous leur donnerons à chacune, Traicté à part (t. II, p. 33-34).

 

T 18 - Différents types d'histoire

Ce mot, General, denote tant la forme de l'Histoire, que le subject d'icelle. La forme, afin qu'elle soit grande, moyenne ou petite. Le subject, qu'elle contienne tout ce qui est beau, profitable, et necessaire à sçavoir de l'estat, que l'on se propose de representer, non une partie ou eschantillon d'iceluy. Encor que le Narré s'en puisse appeller Histoire, mais manque [défectueuse], simple et non accomplie. Ou bien que nous faisions trois sortes d'Histoires, grande, moyenne, et petite. Donnant à la grande, qu'on peut appeller Generale et universelle, le Narré des plus notables choses de tous, ou de la pluspart des peuples de l'Univers. A la moyenne le discours de l'un ou deux, des plus grands estats du monde, ou du moins d'une des plus notables provinces d'iceluy. Et à la petite, le recit d'une ville, ou d'un petit peuple, ou de quelque particuliere action d'iceluy, tels que estoient, à l'advis de Diod. Sic. et Denys d'Halic. les Histoires Grecques devant Herodote. Nous n'entendons parler icy toutesfois que de la moyenne, sçavoir est de la province et Royaume des François : laquelle, comme tenant l'entredeux de la grande et petite, recevra d'autant plus d'honneur, qu'on n'y desirera pas tant de choses qu'à la grande ; et aussi l'obligera à des graces desquelles on dispenseroit la petite (t. II, p. 68-69).

 

T 19 - L'histoire générale

Pour le subject, l'Histoire sera Generale, quand l'autheur luy aura donné la substance entiere et accomplie des Estats qu'il veut representer. Non dressée de menues parcelles ni de materiaux affamez [insuffisants]. Car puis qu'elle est la representation de tout : pour nous faire souvenir des choses passées et nous accomoder des presentes, en l'attente des advenir : il est necessaire, qu'elle comprenne toutes choses. Le desir de l'homme, n'est limité< : ains General à tous objects. L'honneur mesme et profit que tous attendent, sont universels et espandus en tous les affaires de l'estat, voire le consentement de l'homme, ne fut jamais reserré à une seule. Or sur tout, estant notre inclination naturelle et Generale à tout cognoistre et sçavoir toutes choses s'il estoit possible : ce seroit bestise de restraindre la capacité de l'Histoire, qu'on appelle le miroüer du monde, aux affaires d'une seule vacation ou d'aucunes d'icelles. Soit de Guerre, soit de Police, Geografie, jurisprudence, medecine, marchandise, ou autre condition (t. II, p. 71-72).

 

T 20 - Indispensable recherche des causes

Doncques, comme c'est trop de simplesse de penser faire entendre quelque chose sans sa vraye cause : Aussi les Historiens se mesprennent fort de croire, nous representer les accidens de quelque peuple, sans les reprendre plus haut que de leurs effects. Car si sçavoir est cognoistre par les causes : ignorer, sera n'avoir cognoissance d'icelles, quelque intelligence que pensiez avoir de leurs effects. Et bien que la recherche de la cause soit fascheuse [difficile, pénible] : tant pour la foiblesse des hommes, que pour la varieté et certaine confusion, que la naturelle [la nature ?] semble laisser en ses actions : joint que chacune chose tire ses effects de plusieurs causes trop souvent confuses. Si est-ce que [pourtant] comme le plaisir croist par la grandeur du travail : aussi double l'honneur par la difficulté qui s'y remonstre (t. II, p. 90).

 

T 21 - Pourquoi n'y a-t-il pas eu, jusqu'ici, d'histoire accomplie ?

Il ne faut donc attribuer, comme font les Grecs, les Latins, et autres : le manquement d'une histoite accomplie à la difficulté d'icelle, pour la varieté et meslange des choses naturelles. Non plus qu'à la foiblesse de l'esprit humain. car il est assez fort pour droictement comprendre, et bien traicter tout ce qui peut concerner une belle Histoire. Mais à nostre volontaire corruption. Car pour bien nez, nourris et eslevés que soient les hommes, ils se laissent tous aller aux vaines apparences de ce monde. Qui les destourne du droict chemin où ils estoient, pour gaucher à [dévier vers] leur sottes et dommageables convoitises. Il est imposible que plusieurs ne soient nez, n'ayent esté bien nourris, instruits et eslevez tels que dessus. Mais un seul [aucun] n'a tenu raide, tous sont tresbuchez. Peu [quelques-uns] mesme de tous ceux qui se sont jettés à travers l'Histoire, y ont apporté les trois graces substantielles et plus requises [Doctrine, Jugement, Eloquence]. Mais un seul [aucun] n'y a honoré la verité selon son devoir. Non qu'il n'eust peu, mais pource qu'il n'a voulu ou n'a osé, pour autant de diverses occasions, qu'ils se sont trouvé differens d'estats, de mœurs, et de moyens. Pour le dire en un mot, un seul n'a voulu faire le devoir qu'il y pouvoit apporter (t. II, p. 177-178).

 

T 22 - Règles de critique historique

Le respect de la Religion, bonne ou mauvaise qui est mieux dicte superstition : est l'un des bons moiens pout juger la verité de l'histoire. Car il n'y a chose pour laquelle on s'affectionne tant, et qui nous face plutost outrepasser nostre devoir. Et pource que les disputes de ceux qui controversent en matière de Religion, sont accompagnées et suivies d'une haine mortelle : l'on ne doit croire un Paien parlant des affaires des Juifs, ny au rebours. Ne les Juifs parlant des affaires concernantes les Chrestiens, ny au contraire. Non plus que ceux cy devisans des Maures et Mahometistes, ou autres heretiques. Comme dit Bodin qu'il ne croit à Polibe jugeant de la Religion, non plus qu'à Eusebe donnant son advis du faict de la Guerre, pource qu'ils n'en ont eu l'un ne l'autre cognoissance aucune.

Estre veu conformé à tous, et contraire à nul, porte un grand tesmoignage de verité. Si notamment aucun ne luy a contredit, au temps auquel il a publié son Histoire. Comme au rebours marque evidente de fauceté d'estre repris par tous (t. II, p. 254-255).

 

3) Le dessein de l'histoire nouvelle des François

T 23 - Vocation de l'historien

A ces occasions, bien que les pueriles vanitez des hommes m'ayent plutost solicité qu'esbranlé de mon devoir (qui n'est pas tousjours aisé à cognoistre et moins à effectuer) : je n'ay manqué toutesfois, de bon desir à communiquer ce que j'ay pensé profitable à ceux de mon temps, et de l'advenir. Or puis que de tous les biens, que les plus spirituels peuvent, et en diverses sortes, departir à chacun : ceux ont toujours esté plus louables, qui embrassent le public, et ensemble le particulier de tous les subjects, comme est le travail d'une belle Histoire, vray et seul miroir de l'estat: Je m'y suis dés mon jeune aage d'autant plus addonné : qu'outre ce, que plusieurs m'y jugeoient, poussé d'une secrette et violente passion : je m'y sentois sinon propre, du moins si volontaire : que le veu de mes parens, ny les longs travaux que j'ay employé en autres choses : ny l'insolence des guerres lesquelles tyrannisent tous autres beaux desseins : ne m'ont sceu empescher, que je n'y aye consommé, non le temps seul, ou la longueur de mes peines seulement comme d'autres : Ains aussi et sans aucune recognoissance, presque tous les moyens tant du corps et d'esprit, que ceux que le vulgaire donne aussi legerement à la fortune, que la Nature et les polices font souvent aux plus indignes des humains. C'est pourquoy je me suis proposé d'envoyer pour coup d'essay en forme d'asseurance neantmoins, la promesse d'une nouvelle histoire des François. A laquelle, je me suis plus obligé par les premiers traicts de cette oeuvre, que le lecteur a recognoissance aucune de mes labeurs. Laquelle j'attendray de la posterité, pource que je lui vouë et addresse mes escrits plus qu'à ceux de ce temps, ausquels il est plus malaisé de complaire que de profiter, et aux François sur tous. Pource notamment, que je me conforme moins à leur advis que des autres peuples. Car bien qu'ils ayent honoré la profession des lettres : Et semblent meriter une Histoire accomplie autant que les autres : je fay nentmoins cognoistre, qu'ils s'en sont plus esloignez que les anciens, ny leurs voisins. Parce qu'ils y ont travaillé à contrepoil de la traditive que j'y trace pour modelle à l'Histoire, à laquelle je veux faire voir le jour (t. II, p. 262-263).

 

T 24 - L'objet de l'histoire

Tous [nos devanciers] au reste soit de paresse, soit d'avarice ou par autre passion, ont trop legierement escrit leurs Histoires ...

Car qui des vieux nous a faict cognoistre les pays desquels les François sont sortis ? ny ceux par lesquels ils passerent pour entrer es Gaules ? les meurs, loix, polices, officiers, Armes et accidens qui les ont suivis ? ny mesme s'ils se sont faits, ou si on les a receu Roys ? quand ny sous quelle forme et conditions ? sur quelles qualitez et puissance fut dressée cette Royauté ? de quels honneurs, pouvoirs et autoritez estoient les Ecclesiastics ? nobles, Justiciers, Financiers et autres Estats ? Quelles differences entre les peuples Gaulois, Romains et Germains ? Quand, comme et par qui la Religion Chrestienne entra, fut receue, augmentee, debatue et se maintint, és Gaules entre peuples de si bigerres [inconstantes, capricieuses] humeurs ? Quelle fut la source, progres, changemens, reformation et diversité de la discipline Ecclesiastique ? Quelle estoit la Noblesse, son auctorité, pouvoir, exercice, devoir, et functions, entre toutes ces nations ? Par quelles loix, coustumes, formes de vivre, de Justice et police tant en paix qu'en guerre, ces peuples se maintenoient sous la deplorable patience de nos vieux peres ? Si vous n'estes bien eclairci, et droictement resolu en tout cela, quelle cognoissance pourriez vous dire avoir de l'Estat des François ? Quelle Histoire pourriez vous dresser de leurs pays et actions ? (t. II, p. 276-278)

 

T 25 - Indépendance de l'auteur

Il seroit d'ailleurs mal convenable à mes vieux ans, de briguer les honneurs et mandier les avantages mondains, ausquels je ne voy que trop de courtisans de bonnes tables s'asservir. Veu que le seul souvenir de ma vie passée, ne me represente qu'une perpetuelle franchise. tant de mes sens que de ma première condition qui ne sçait encore que c'est de servitude. Car je ne feus jamais serviteur gagé, ny obligé d'aucun. Et puis dire, par la grace de Dieu et sans vanterie, que comme il n'y a Prince ny autre vivant, qui m'aie donné occasion de haine et par consequent de le blasmer par expres : aussi ne recognois-je un seul qui puisse dire m'avoir obligé d'aucun bien.Ny pour le servir, ny pour le gratifier ou le louer sur autruy. Ains seulement de simple honneur et courtoisies accoutumées, le plus ordinaire lien de cette communication et hantise generale d'entre les humains. Qu'aucun donc, n'atende d'un si franc et deschargé Historien, que la pure verité de ce qu'il entreprendra de traicter (t. II, p. 289).

 

T 26 - Livre second du Dessein de l'histoire nouvelle des Français, Introduction

Comme pour eslever un grand edifice : il en faut jetter les fondemens en lieu net et asseuré : Ainsi que pour graver une droite au cerveau de l'homme, il le faut netoier des erreurs et obscurs nuages, qu'il auroit peu concevoir du contraire ou different de ce qu'on luy veut proposer. Ainsi pour desraciner de l'entendement des hommes, ceste vieille descente de Troyens en diverses provinces de l'Europe, pour y dresser les Estats soubs lesquels tant de peuples sont nez ou habituez : me semble qu'il est tres raisonnable, de faire premierement cognoistre les trop simples apparences, sur lesquelles nos bons vieux peres se sont trop legerement arrestez. Puis les refuter si nettemnt, qu'il ne reste rien qui nous puisse empescher de jetter les racines d'un droict advis, pour y commencer les vraye origine des François (t. II, p. 303).

 

T 27 - Origine troyenne des Français : respect de l'auteur pour l'opinion qu'il combat

A ces occasions, je n'ay voulu taire, tout ce que j'ay peu remarquer és plus anciens escrits qui peust auctoriser la sortie des Troyens, et descente és pays, desquels on les dit avoir sorty, pour en fin dresser tant de peuples et estats qui s'advoüent d'eux. Afin qu'aucuns rioteux [querelleur] n'ayent occasion de penser que je me suis detraqué de gayeté de cœur, d'une si commune et de si long temps rechantee opinion vulgaire. Car il n'y a homme qui se desvoye avec plus grand regret du grand chemin, des doctes mesmement : et qui prenne moins de plaisir à chicaner ou contredire les advis d'autruy. Nous tascherons donc à verifier, au mieux de nostre pouvoir, ceste opinion, par tous les meilleurs moyens qu'on peut practiquer, à bien prouver quelque chose douteuse. A sçavoir par raisons, exemples et auctoritez. Or telle prinse de ville, et par consequent la sortie et descente d'aucuns d'icelle, sont faicts purs et simples accidens : qui parce ne se peuvent verifier par raisons ny discours de l'entendement. Ains par les sens particuliers de le veüe et ouye de ceux qui estoient presens, ou peu esloignez de là. Par ainsi, tels tesmoignages nous manquans, faut avoir recours à l'auctorité de ceux qui en ont le plus probablement parlé ou escrit entre les plus prochains de ce temps là. Car de prendre droict, par le recit qu'en font les Histoires Latines, Fraçoises et autres qui maintiennent ceste saillie et descente : le bon juge qui ne veut recevoir pour tesmoin affidé, celuy qui s'est desclaré partie, s'en mocqueroit ouvertement. Nous parlerons donc premierement des autheurs qui discourent de ce siege et prinse de place (t. II, p. 304-305).


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Les commentaires éventuels peuvent être envoyés à Jean-Marie Hannick.

3 mars 2015


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