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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS
Jean Bodin (1529-1596)
Texte:
-- La méthode de l'histoire, trad. P. MESNARD, Paris, 1941 (Publ. de la Faculté des Lettres d'Alger, 2e sér., t. 14).
Études:
-- COUZINET Marie-Dominique, Histoire et méthode à la Renaissance. Une lecture de la Methodus ad facilem historiarum cognitionem de Jean Bodin, Paris, 1996 (Coll. Philologie et Mercure).
-- FRANKLIN J.H., Jean Bodin and the Sixteenth-Century Revolution in the Methodology of Law and History, New-York, 1963.
-- WEBER H., Jean Bodin et la vérité historique, dans GADOFFRE G. (Dir.), Certitudes et incertitudes de l'histoire, p.77-86.
-- ZARKA Y.-Ch. (Dir.), Jean Bodin. Nature, histoire, droit et politique, Paris, 1996 (Coll. Fondements de la politique).
Utilité de l'histoireL'histoire compte de nombreux panégyristes qui lui ont décerné des louanges aussi méritées qu'appropriées: mais entre tous celui-ci mérite la palme qui l'a nommée "maîtresse de la vie". Par ce terme qui embrasse toutes les ressources de toutes les vertus et de toutes les sciences il a voulu très opportunément signifier que toute la vie des hommes doit être régie par les lois sacrées de l'histoire comme par le canon de Polyclète. Et en effet la philosophie que l'on appelle souvent de son côté guide de la vie aurait depuis longtemps cessé de nous rappeler les termes extrêmes des biens et des maux si elle n'avait retrouvé dans l'histoire les dits, les faits et les enseignements du passé. C'est grâce à l'histoire que le présent s'explique aisément, que le futur se pénètre et que l'on acquiert des indications très certaines sur ce qu'il convient de rechercher ou de fuir. Aussi m'étonné-je de voir que parmi une si grande multitude d'écrivains et à une époque aussi savante il ne se soit encore trouvé personne pour comparer entre elles les histoires célèbres de nos ancêtres ni pour les confronter avec les gestes des anciens. Mais cela ne serait point difficile à réaliser si après avoir rassemblé tous les genres d'actions humaines, on classait convenablement la variété des exemples. Ainsi seraient très justement voués aux malédictions tous ceux qui se seraient complètement abandonnés à des vices dégradants, tandis que l'on louerait pour leurs mérites ceux qui auraient brillé par quelque vertu; et l'on tirerait de l'histoire le fruit le plus important puisque l'on pourrait grâce à elle enflammer les uns pour le bien et détourner les autres du mal (p.XXXVIII).
Facilité et agrément de l'histoire
Mais en dehors de cet incroyable profit, les deux choses que l'on a coutume de rechercher en tout savoir, la facilité et l'agrément, s'accordent si bien dans l'histoire qu'on ne trouverait aucune discipline ou la facilité soit plus grande et le plaisir équivalent. Cette facilité est telle que, sans solliciter le secours d'un art étranger, l'histoire d'elle-même est accessible à tous. Tandis que les autres sciences s'enchaînent les unes aux autres dans une mutuelle dépendance, si bien que l'on ne peut en posséder l'une si l'on ne connaît pas la voisine -- l'histoire, au contraire, comme si elle occupait au-dessus des autres disciplines une place prééminente, ne sollicite aucun autre concours, et pas même celui de l'écrivain puisque la postérité la reçoit par tradition orale aussi bien que sous forme écrite ...
Mais à la facilité s'ajoute le plaisir que l'on éprouve au récit des plus beaux exploits, et ce plaisir est si grand que celui qui reçoit un jour le tendre baiser de l'histoire ne souffrira plus désormais qu'on l'arrache à sa douce étreinte. Si les hommes sont en effet animés d'un tel désir de savoir qu'ils se délectent même aux récits fabuleux, quelle joie n'éprouveront-ils pas devant des hauts faits authentiques? Et qu'y a-t-il donc de plus agréable que de contempler dans l'histoire comme dans un tableau les actes des anciens; de plus plaisant que de regarder leurs ressources, leurs richesses et leurs armées face à face? Tel est le plaisir éprouvé qu'il suffit parfois à porter remède aux maux de l'âme et du corps: témoins, entre mille autres, Alphonse et Ferdinand, rois d'Espagne et de Sicile qui recouvrèrent la santé en relisant l'un Tite-Live et l'autre Quinte-Curce, alors que les médecins s'étaient reconnus impuissants. Témoin aussi Laurent de Médicis, surnommé le Père des Lettres, qui sans autre médecin (l'histoire, il est vrai, est un médicament salutaire), sortit, dit-on, de maladie en écoutant l'histoire de l'empereur Conrad III. Celui-ci avait enfin eu raison par un long siège du duc Guelfe de Bavière, et rien ne semblait pouvoir le détourner de son projet de renverser et de raser sa capitale: mais cédant à la fin aux prières des femmes nobles il leur permit de se retirer sans dommage à condition de n'emporter de la cité que ce qu'elles auraient sur leurs épaules. Alors elles entreprirent, avec une audace qui me paraît encore l'emporter sur leur piété, de charger sur leurs épaules leur duc et leurs maris, leurs enfants et leurs parents. Or l'empereur en fut si doucement ému qu'il versa des larmes de joie et que non content de renoncer à sa vengeance et à sa colère, il alla jusqu'à épargner la ville et à lier amitié avec son ennemi le plus déclaré (p.XL-XLII).
Plan de l'ouvrage
Afin donc que ce que nous avons entrepris d'écrire sur la méthode historique ait quelque valeur didactique, nous commencerons par définir l'histoire et ses principales divisions; puis nous étudierons la succession chronologique; en suite de quoi, pour soulager la mémoire, nous adapterons à l'histoire les développements classiques touchant les actions humaines; puis nous établirons entre tous les historiens notre choix particulier; nous discuterons alors sur le jugement critique en matière d'histoire. Cela nous conduira à étudier la constitution des républiques, qui contient tout le secret de cette science historique; et nous pourrons alors réfuter ceux qui ont voulu nous imposer leurs quatre monarchies et leurs quatre siècles d'or. Tout cela une fois expliqué, afin que l'on puisse savoir où rechercher et reporter l'origine des récits historiques, nous tâcherons de rétablir la succession des temps malgré son obscurité et sa confusion apparentes; cela nous permettra de déceler l'erreur de ceux qui nous ont transmis comme sûres les origines fabuleuses des nations. Et nous terminerons en dressant le catalogue et la succession des historiens pour que l'on puisse être fixé avec certitude sur les sujets qu'ils ont traités et l'époque où ils florissaient (p.XLIV).
De l'histoire et de ses diverses sortes
Il y a trois sortes d'histoire ou de récit véridique: l'histoire humaine, l'histoire naturelle et l'histoire sacrée. La première se rapporte à l'homme, la seconde à la nature et la troisième à son auteur. L'une expose les gestes de l'homme à travers ses sociétés; l'autre étudie les causes opérant dans la nature et déduit leur marche progressive à partir d'un premier principe; la dernière enfin revendique et considère l'action et les manifestations du Dieu Souverain et des esprits immortels. Ces trois disciplines conduisent donc à trois sortes d'assentiment qui s'accordent à la vraisemblance, à la nécessité logique, à la foi; et aux vertus correspondantes, la prudence, la science et la religion. La première vient opérer la discrimination de l'honnête et du honteux, la seconde du vrai et du faux, la trosième de la piété et de l'impiété. L'une reçoit de sa conformité à la raison et à l'expérience le titre de guide de l'existence; l'autre de la recherche des secrets de la nature celui d'inquisiteur universel; et la dernière, de la grâce de Dieu à notre égard le nom de fléau des vices. Ces trois vertus conjuguées engendrent la sagesse authentique, le bien suprême et souverain de l'homme. Ceux qui dès cette vie participent à ce bien sont appelés bienheureux; et puisque c'est pour en jouir que nous venons au monde, nous agissons en ingrats si nous n'embrassons pas ce bien qui nous est offert par la faveur divine, et nous nous trouvons malheureux quand nous en sommes séparés (p.1).
Règle de critique historique
Mais ces histoires naturelles, qu'elles soient exactes ou non, se comprennent toujours aisément. Il n'en va pas de même pour les histoires humaines, qui diffèrent toujours les unes des autres. Et par exemple on trouve de nombreux historiens pour rapporter que Charles d'Orléans, accusé de lèse-majesté, avait été exécuté à Paris: et il ne s'agit pas là d'un ou deux témoins isolés, mais peut-être d'une vingtaine. Il n'en demeure pas moins établi que ce prince, après une captivité de trente années en Angleterre, revint en France et y mourut tranquillement; et mon compatriote Guillaume Du Bellay souligne à cette occasion la négligence des historiens qui donnent pour assuré ce qu'un bruit récent a seul répandu. Et c'est la même erreur que reproche Strabon à Possidon, Eratosthène et Métrodore, qui auraient donné comme histoire authentique les racontars des gens les plus frivoles: mais Possidon s'est appuyé sur l'autorité de Cneius Pompée pour ne rien écrire de téméraire. Là où les historiens ne sont pas d'accord, je pense qu'il vaut mieux en croire les plus récents, s'ils emploient des preuves péremptoires ou tout au moins suffisantes pour mériter l'assentiment. Tels sont en effet le caractère et la nature de la vérité qu'elle ne parvient à la lumière qu'après un très long délai, lorsque les erreurs populaires, les flatteries et les haines se sont définitivement calmées. Et comme les animosités les plus violentes proviennent de la différence de religion, il ne convient donc pas de solliciter l'opinion des païens sur les juifs, ni celle que les juifs peuvent bien avoir des chrétiens, ni même celle de nos historiens sur les Maures et Musulmans: mais il faut comparer entre eux les historiens les plus qualifiés, de quelque provenance qu'ils soient, et examiner si leurs récits eux-mêmes sont bien avérés. D'ailleurs en la matière la plupart des défaillances proviennent moins de mensonges délibérés que de l'ignorance de l'antiquité: ainsi ce que les anciens grecs ont pu écrire des Romains et des Celtes, ou les Romains des Chaldéens et des Hébreux est presque entièrement controuvé, parce que les premiers nommés ignoraient entièrement les origines des autres (p.35-36).
Du choix des historiens: Ammien Marcellin
Mieux aurait valu pour eux [les écrivains ecclésiastiques parlant des païens] imiter la sincérité d'Ammien Marcellin et son effort pour dégager la vérité. Celui-ci se contente, comme tout écrivain de premier ordre, de noter avec la plus grande exactitude les qualités et les défauts des princes. Il repoche à Julien d'avoir confondu (suivant ses propres paroles), la religion chrétienne "simple et essentielle" avec la superstition des bonnes femmes, d'avoir cruellement interdit les belles-lettres aux chrétiens et d'avoir fait tuer les comtes palatins de Constance. Mais célèbre par contre ses rares qualités par des louanges remarqables, soulignant son extrême sobriété, sa force, sa continence, son amour de la sagesse et sa justice inaccessible aux remous de l'opinion...
Ammien, lui, était de race grecque, et, comme lui-même nous l'apprend, soldat. Compagnon inséparable d'Ursicin, le grand maître de la cavalerie, il assista ainsi à la plupart des campagnes que les Romains effectuèrent à son époque en Europe et en Asie; il nous les raconte entièrement en dix-huit livres qui vont de la trentième année du règne de Constance jusqu'à la mort de Valens. Ils étaient précédés de treize autres qu'il nous faut suppléer par les uvres d'autres auteurs, car il commençait à Nerva, là où avait cessé l'histoire de Tacite qu'il paraît s'être proposé de suivre et d'imiter entre tous. Mais ils diffèrent cependant en ceci que Tacite épouse la solennité de la langue romaine qu'on parlait à son époque, tandis qu'Ammien est un écrivain grec, qu'il emploie la langue latine, ou ce qui est plus fréquent, la grecque. Il lui arrive en outre plus souvent de s'écarter du but fixé, mais les plus grands hommes n'échappent pas à ce défaut, puisque Possidonius établit de manière indiscutable sa présence jusque chez Cicéron (p.65-66).
Vertu des nombres
Remarquons tout d'abord ceci: que le nombre parfait de six affecte les femelles et le nombre sept les mâles. Ainsi pour les uns et pour les autres les maladies sont dangereuses qui arrivent dans les années multiples de sept et de neuf, et dans toute la nature l'influence de ces nombres est considérable. Tous les sept ans dit Sénèque, nous franchissons un palier (et cela s'entend des mâles). Or je n'ai pas été sans éprouver un certain étonnement en vérifiant sur de nombreux exemples que les révolutions survenaient dans les Etats lorsque les nombres sept et neuf s'y rencontraient soit pultipliés l'un par l'autre, soit élevés au carré, au cube ou à la puissance sphérique. La mort des hommes, il est vrai, arrive souvent dans les années multiples de 7 et de 9, comme on peut s'en rendre compte aisément: c'est à dire à 14, 18, 21, 27, 28, 35, 36, 42, 45, 49, et 56 ans. Lorsque le nombre sept concourt avec le nombre 9 toute l'antiquité trouve que l'année est particulièrement dangereuse. C'est ainsi qu'Auguste se félicite dans une lettre à des amis d'avoir heureusement passé la soixante-troisième année, qu'il déclare fatale à tous les vieillards. Puis vient la soixante-dixième dans laquelle mourut Pétrarque le jour anniversaire de sa naissance ... Enfin un nombre d'hommes considérable meurent à 63 ans: Aristote, Chrysippe, Boccace, saint Bernard, Erasme, Luther, Melanchton, Sylvius, Aléandre, Jacques Storm, Nicolas de Cues, Thomas Linacre, tous emportés par quelque maladie, et au même âge Cicéron est tué. A 72 ans le pape Alexandre est empoisonné, à 99 ans Isocrate, après avoir appris le désastre de Chéronée, se laissa mourir de faim. Pline succombe à l'asphyxie à 56 ans, César est assassiné, Æcolampade meurt de chagrin à 49 ans, et Atticus d'inanition à 77.
Nous adopterons donc la même façon de voir en ce qui concerne le changement des Etats, mais en portant au carré et au cube les nombres de 7 et de 9 ou en multipliant le cube ou le carré de l'un par la base de l'autre, ou par le nombre parfait, ou encore par tous les cubes sphériques et solides contenus dans le grand nombre; enfin par le carré ou le cube de douze que les Académiciens appellent le grand nombre de Platon (p.216-217).
A propos de la théorie des quatre empires
Cette erreur invétérée concernant les quatre empires, vulgarisée par de grands auteurs, a poussé de si profondes racines qu'elle semble aujourd'hui impossible à extirper. Elle a pour elle en effet un nombre presque infini d'exégètes et pour citer les plus récents Luther, Melanchton, Sleidan, Lucidus, Funck, Onuphre, tous excellents connaisseurs des livres saints et de l'histoire ancienne: et leur autorité m'imposait au point que j'ai été très longtemps avant de croire que l'on pût élever sur ce point le moindre doute. En outre j'étais ébranlé par l'autorité de Daniel dont il serait criminel d'affaiblir le crédit et impie de ruiner l'autorité. Mais j'ai fini par comprendre que les paroles de Daniel, obscures et ambiguës, pouvaient se prendre en divers sens; et dans l'interprétation des oracles j'ai préféré employer la formule bien connue des jurés: "ma conviction n'est pas faite" plutôt que de donner témérairement sur l'autorité d'autrui mon asssentiment à quelque proposition que je n'entends point. Et j'approuve fort l'attitude aussi prudente que courtoise de Calvin qui, prié de donner son sentiment sur l'Apocalypse, répondit sans détour qu'il ignorait complètement le sens d'un livre aussi obscur et que d'ailleurs, quel qu'en soit l'auteur, il ne pouvait prendre rang parmi les écrivains scientifiques.
Je ne vois pas pourquoi nous voulons à toute force voir dans la statue et les bêtes féroces dont nous parle Daniel l'image des empires qui nous ont précédés dans l'histoire ou qui florissent aujourd'hui. Il convient en tout cas de définir en premier lieu la monarchie par sa constitution et son territoire, par la race illustre du prince ou du peuple dont il s'agit. Or, ce point capital, les commentateurs des prophéties ne l'ont pas suffisamment éclairci. Ils se sont bornés au contraire à affirmer que par cette vision de la statue et des quatre bêtes fauves le prophète avait voulu représenter quatre empires, à savoir ceux des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains, et ils ne pensent pas qu'il puisse jamais en exister d'autres: ce sont maintenant les Allemands, ajoute-t-on, qui gouvernent à l'empire romain. Mais comme ces commentateurs sont eux-mêmes d'Allemagne je pense que leur opinion est dictée par le souci de flatter leur nom et leur pays, ce qui n'a rien à voir avec l'interprétation objective de Daniel (p.287-288).
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