FEC -  Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 28 - juillet-décembre 2014


 

La Fuite de la Sainte-Famille en Égypte chez Jean d’Outremeuse.

Un épisode de l’Évangile vu par un chroniqueur liégeois du XIVe siècle

 

par

Jacques Poucet

 

Professeur émérite de l'Université de Louvain

Membre de l'Académie royale de Belgique
<jacques.poucet@skynet.be>

 

 


[Note liminaire: Une sélection de textes apocryphes figure dans l'Introduction, accompagnée de quelques informations bibliographiques et chronologiques.]


 

DeuXième partie : COmmentaire

 

Chapitre II : Le miracle du champ de blé et le destin du semeur  (§ 13-19)

 

 

Fig. 2. « Le champ de blé ». Miniature sortant de l’atelier de Jean Colombes, région de Bourges, avant 1486 et décorant un manuscrit de la Vita Christi de Ludolphe de Saxe
 (Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 177, fol. 45.
Source

Après le massacre des enfants, la Sainte-Famille fuit vers l’Égypte. Et sur la longue route entre les deux pays, beaucoup de choses peuvent se passer.

Les récits apocryphes

Les apocryphes ont comblé le vide laissé par les textes canoniques. Ainsi l’Évangile du pseudo-Matthieu (XVIII-XXII) racontait entre autres que des dragons étaient sortis de leur grotte pour venir adorer l’enfant au passage ; que des lions et des léopards l’avaient escorté et lui avaient montré le chemin, « inclinant la tête avec une profonde révérence et remuant gentiment la queue » ; qu’un palmier, à l’ombre duquel Marie se reposait, avait fait jaillir de ses racines une source d’eau et s’était incliné pour lui offrir ses fruits, et même que l’enfant Jésus avait ramené à une seule journée de voyage un trajet qui devait normalement durer trente jours.

Quant à la version du Livre arménien de l’enfance, éditée par P. Peeters (Paris, 1914, p. 161-162), elle conçoit, en son chapitre XV, 2-3, un voyage en plusieurs étapes : d’abord Ascalon, puis Hébron, « où ils demeurèrent cachés pendant six mois ». Mais dans ces villes de Judée, les voyageurs n’étaient pas en sécurité. Ils furent dénoncés à Hérode, lequel ordonna aux chefs de la ville de s’en emparer. Nouvelle fuite du groupe dans la précipitation et « nombreuses étapes », non détaillées par le rédacteur, avant d’arriver enfin « en terre égyptienne ».

Rien de tout cela ne transparaît chez Jean d’Outremeuse, qui a comblé autrement le vide du récit évangélique, preuve une nouvelle fois de son souci d’originalité.

L’épisode du semeur et de la moisson miraculeuse.

Il a utilisé pour cela ce qu’on appelle le miracle du champ de blé, ou encore l’épisode du semeur et de la moisson miraculeuse, qu’illustre la miniature qui ouvre le présent chapitre.

Bibliographie : À notre connaissance, la seule étude importante parue sur le sujet est celle de J. Vendryès, Le miracle de la moisson en Galles, dans Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 92e année, n° 1, 1948, p. 64-76 [accessible sur Persée]. Cet article, que nous utiliserons abondamment dans les pages qui suivent, aborde les deux aspects du sujet, l’iconographique et le textuel. C’est essentiellement le second qui nous retiendra.

Cette miniature qui date du XVe siècle n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. En effet, la scène de la moisson miraculeuse est courante dans l’iconographie [Note additionnelle], dès le XIIIe siècle et jusqu’au XVIe siècle, qu’il s’agisse de sculptures, de verrières, de peintures, de miniatures. Mais dans la littérature – au centre de notre exposé, rappelons-le –, la situation n’est pas du tout la même. C’est là un paradoxe qu’à sa manière l’illustration choisie met d’ailleurs bien en évidence. Pour orner le manuscrit de Ludolphe de Saxe, le miniaturiste du XVe siècle a choisi un épisode que l’auteur, écrivant un siècle plus tôt, n’abordait pas, même d’une manière allusive, dans son récit de la Fuite en Égypte.

Mais commençons par rappeler les données essentielles du récit de Jean d’Outremeuse.

Talonnée dans sa fuite par les soldats d’Hérode, la Sainte-Famille passe devant un paysan occupé à semer son champ. Marie lui demande le chemin de l’Égypte, que lui indique très aimablement le semeur. En le quittant, Jésus lui fait dire par Joseph de répondre aux gens d’Hérode qui les interrogeraient qu’il avait effectivement vu passer des voyageurs, « quand il semait son blé ». Mais – miracle – quand les poursuivants arrivent à la hauteur du paysan, le blé a miraculeusement grandi au point d’être prêt à être moissonné. Sur la manière dont le miracle a été réalisé, Jean d’Outremeuse ne donne aucun détail concret. Mais tout se termine bien : le paysan n’a pas menti, les soldats rebroussent chemin, et la Sainte-Famille est sauvée.

Voyant le prodige, le semeur comprend que Dieu est passé devant lui ; et, un peu comme un disciple qui aurait entendu l’appel d’un maître, il décide « d’abandonner femme et enfants pour le suivre et le servir » (§ 16). Dès le lendemain matin, il part à la poursuite des voyageurs, « baisant même les traces de pas de la mule » (§ 17). Et lorsqu’il les a retrouvés, il se présente à Marie professant sa foi dans le Dieu sauveur. Marie le garde (§ 18). Devenu « dans la suite le grand ami de Jésus » (§ 19), il sera ordonné, puisqu’il chantera la messe et consacrera l’hostie. Jean d’Outremeuse lui donne un nom, « Amadus », un futur saint. Cette fin du récit (§ 16-19) surprend et intrigue : de quel saint peut-il s’agir ? Le chroniqueur liégeois ne donne sur ce point aucune précision.

Cette légende est absente des apocryphes médiévaux. Ces derniers proposent bien deux récits rapportant un miracle où Jésus enfant sème un grain de blé qui, à lui seul, produit dans un cas trois, et dans l’autre cent mesures de blé. L’un figure dans l’Évangile du pseudo-Matthieu, ch. XXXIV et l’autre dans l’Évangile de Thomas, ch. XII (édition des Évangiles apocryphes, t. I, de Ch. Michel et P. Peeters, 2e éd., 1924, respectivement p. 144-145 et 178-179 ; accessible sur la Toile). Mais cette histoire n’a rien à voir avec la fuite en Égypte et en particulier avec la nécessité d’échapper très rapidement aux poursuivants. À interpréter comme un pendant au miracle de la multiplication des pains, elle est loin d’actualiser le motif qui nous intéresse.

Un récit faisant intervenir des épis miraculeusement levés figure dans les Actes de Pierre et André, une œuvre écrite en grec qui doit avoir vu le jour autour de 400, dans un milieu monastique d’Égypte (Jean-Marc Prieur, EAC II, 2005, p. 525). Trois apôtres en tournée d’évangélisation, Pierre, André et Matthias, accompagnés d’Alexandre et de Rufus, fils de Simon de Cyrène (Marc, XV, 21), rencontrent sur leur route un vieillard en train de semer son champ. Ils lui demandent du pain. Le semeur n’en a pas, mais leur propose très généreusement d’arrêter son travail et d’aller en acheter à la ville voisine. Pendant son absence, les cinq membres du groupe conduisent la charrue et les bœufs, procèdent à quelques prières, et lorsque le laboureur revient avec quelques pains, il trouve son champ couvert d’épis chargés de blé. Les apôtres et les disciples envisagent alors d’aller prêcher la bonne parole dans la ville, où ce miracle, largement commenté par le paysan qui les accompagne, provoque la stupéfaction, quelques réticences et quelques problèmes (EAC II, p. 528-533).

Ce récit est moins éloigné que les deux précédents de l’épisode égyptien du semeur. Ce qui est mis en valeur en effet, ce n’est plus le rendement, mais la rapidité de la récolte. Reste que les mobiles ne sont pas les mêmes. Dans l’histoire de la fuite en Égypte, le miracle des épis sert à dissimuler la Sainte-Famille aux soldats d’Hérode ; dans celui de Pierre et de ses compagnons, il semble constituer une sorte de « carte de visite » permettant au groupe de pénétrer dans la ville en bénéficiant d’un apriori favorable. Quoi qu’il en soit, on a l’impression de se trouver devant le même type de miracle : du blé à peine semé qui est mûr pour la récolte. S’agirait-il d’un motif existant, susceptible d’être utilisé dans des contextes différents ?

N’allons pas plus loin pour l’instant et intéressons-nous au matériel rassemblé par Joseph Vendryès dans l’article cité plus haut.

Un exemple anonyme de la fin du XVe siècle

Selon ce savant (p. 68), la plus ancienne attestation dans la littérature du miracle de la moisson remonterait à la fin du XVe siècle. J.-P. Migne l’aurait tirée « d’un volume petit in-folio de 29 feuillets, imprimé à Lyon vers la fin du XVe siècle » et retranscrite dans son Dictionnaire des apocryphes ou Collection de tous les livres apocryphes relatifs à l'Ancien et au Nouveau Testament (t. II, Paris, 1858, col. 382-384). En voici le texte que nous reprenons à J. Vendryès, faute d’avoir pu le contrôler sur l’édition Migne. Il signale deux événements censés marquer la fuite des voyageurs.

D’abord l’intervention de larrons, qui, au lieu de les malmener et de les dévaliser, les traitent correctement, allant même jusqu’à les mettre sur la bonne route :

Dans le trajet de Marie et Joseph avec le Sauveur pour l'Égypte, on rapporte ce qui suit : Marie et Joseph n'avaient point d'argent et il leur fallait porter leur enfant et fuir en étrange pays et déserts sa    uvages et chemins terribles, où ils trouvèrent des larrons dont il en eut un qui leur fit bonne chère en les renvoyant moult doucement et leur montrait le chemin, et dit-on que ce fut le bon larron qui fut sauvé à la Passion de Notre-Seigneur.

Ces larrons, les apocryphes les font généralement intervenir plus tard, en Égypte même, où nous les retrouverons dans la suite de notre exposé. Notons simplement qu’un rédacteur anonyme du XVe siècle imaginait une rencontre avec les larrons avant l’arrivée des voyageurs à destination.

En fait c’est la seconde partie du texte qui nous concerne ici : elle fait en effet intervenir un semeur et enregistre l’épisode du miracle du blé :

Ainsi après que Notre-Dame cheminait, ils vont trouver un laboureur qui seminait du blé. L'enfant Jésus mit la main au sac et jeta son plein poing de blé en chemin ; incontinent le blé fut si grand et si meur que s'il eût demeuré un an à croître, et quand les gendarmes de Hérodes, qui queraient [= cherchaient] l'enfant pour l'occire, vinrent à celui laboureur qui cueillait son blé, si lui vont demander s'il avait point vu passer une femme qui portait un enfant. « Oui, dit-il, quand je semais ce blé. » Lors les meurtriers se pensèrent qu'il ne savait ce qu'il faisait, car il avait près d'un an que celui blé avait été semé, si s'en retournèrent arrière.

On aura relevé, pour ce qui est du contenu, des différences assez importantes entre ce récit et celui de Jean d’Outremeuse. Dans le présent texte, la Sainte-Famille ne demande pas son chemin au paysan ; l’enfant Jésus est censé semer lui-même une poignée de blé miraculeux ; aucune mention d’un Jésus qui, par l’intermédiaire de Joseph, aurait dicté au paysan la réponse à fournir aux poursuivants ; pas question non plus que ce paysan devienne un disciple de Jésus et un saint. Mais, au-delà de ces divergences de détail, le récit présente la même structure : la nécessité pour la Sainte-Famille de se mettre à l’abri ; du blé semé qui mûrit miraculeusement pour protéger sa fuite ; un paysan qui n’a pas à mentir dans la réponse qu’il donne ; des soldats d’Hérode qui abandonnent la poursuite.

Que peut-on conclure en termes d’influence ?

La version de Jean d’Outremeuse, écrite au XIVe siècle, est chronologiquement plus ancienne que le récit anonyme du XVe siècle. Mais cela ne signifie évidemment pas que le chroniqueur liégeois nous fournisse un état de texte plus ancien. Les deux auteurs pourraient avoir trouvé le motif ailleurs dans une version plus ancienne encore, qu’ils auraient reprise, chacun à sa manière, en l’orientant différemment. Comment savoir ? Et en ce qui concerne en particulier les semailles, quelle pourrait être la formule primitive : Jésus a-t-il semé lui-même ou non ? Il faut pousser plus loin l’enquête.

Le miracle de l’avoine dans la Vie de sainte Radegonde

Joseph Vendryès, qui ignore tout de Jean d’Outremeuse, a tenté de retrouver des textes parallèles, voire une source possible, pour le récit anonyme du XVe siècle. Il a ainsi identifié (p. 71-72) dans la Vie de sainte Radegonde un récit de miracle susceptible d’être rapproché de celui de la Fuite en Égypte.

Cette Radegonde est l’épouse du roi franc Clotaire Ier (511-561). Décidée à quitter le monde et son mari, elle s’enfuit pour gagner, à Poitiers, le monastère de Sainte-Croix qu’elle a fondé. Un texte tardif (XVIIe siècle ; cfr l’article de J. Vendryès) fait état d’un miracle qui se serait produit pour protéger sa fuite :

Verita autem ne deprehenderetur, agricolae, in quem forte iter faciens incidit, auenam serenti imperauit ut interrogatus si quem uidisset illac iter habentem uere responderet neminem prorsus transisse ex quo suam seminaret auenam ; statim autem illa stupendo prorsus miraculo in tantam excreuit altitudinem ut in ea regina tuto posset abscondi (Act. Sanct. Aug., III, p. 66).

[Au cours de sa fuite], elle tomba par hasard sur un paysan qui semait de l’avoine. Craignant d’être reprise, elle lui ordonna, au cas où on lui demanderait s’il avait vu quelqu’un prendre cette direction, de répondre en toute vérité que personne n’avait dépassé cet endroit depuis qu’il semait son avoine. Et aussitôt un miracle étonnant se produisit : l’avoine grandit à une hauteur telle que la reine put se cacher dans le champ en toute sécurité.

Et voilà pourquoi, en Poitou, en l’abbaye de Sainte-Croix, au début du XVIIe siècle, se célébrait, le dernier jour de février, « une fête particulière qui a tiré son nom de ce miracle et s’appelle Sainte-Radegonde des aveines » (J. Vendryès, p. 71).

Si des différences existent entre le miracle de l’avoine et celui du blé, ils se correspondent indiscutablement. Mais s’il faut songer à une influence, on pensera, vu la date des attestations textuelles et surtout la diffusion ancienne du thème iconographique (depuis le XIIIe siècle, rappelons-le), que l’histoire de sainte Radegonde a dû s’inspirer de celle de la Sainte-Famille. Il ne s’agirait pas d’une actualisation, mais d’une utilisation du motif, dont l’épisode de sainte Radegonde n’éclaire donc pas l’origine.

Un exemple dans le folklore gallois

L’article de J. Vendryès propose un autre exemple, celui d’un poème gallois de caractère religieux, intégré dans le Livre Noir de Carmarthen. Ce Livre Noir, qui est le manuscrit gallois le plus ancien, est un recueil poétique composite et disparate. Il date vraisemblablement du XIIIe siècle, mais les pièces qu’il contient peuvent être plus anciennes.

Ce poème est de caractère religieux. « Il débute par des considérations assez banales sur le jugement dernier, sur la pénitence, sur la nécessité d’adresser des louanges à Dieu, avec rappel de la soumission de Job. Ensuite, vient la mention d’un premier miracle que Dieu aurait accompli en faveur d’Ève, lorsqu’elle fut chassée du paradis. Il est des plus obscurs, et n’a en tout cas aucun rapport avec le suivant qui est le miracle de la moisson. » (J. Vendryès, p. 73). C’est ce dernier qui nous intéresse. En voici la traduction donnée par J. Vendryès :

Un second miracle fit le généreux seigneur (il entend sa louange) [= Dieu] ; quand il voulut éviter qu'on le saisisse, voici la voie par laquelle il s'enfuit. Il y avait un laboureur labourant sa terre et travaillant comme il convient ; la Trinité céleste, lui et sa mère sans tache aux nobles dons, lui dit : « Brave homme, une troupe de gens vont venir, cherchant où nous logeons ; en hâte, ils te demanderont si tu as vu une femme avec un enfant. Dis-leur la pure vérité – ma prière n'est pas pour t'en empêcher, – à savoir que tu nous as vus passer le long de ce champ, que Dieu bénisse. »

Là-dessus arriva une troupe méprisable, lignée digne de Caïn, troupe brutale aux desseins injustes, chercheurs à la recherche de Dieu. L'un d'eux, hideux et repoussant, dit à l'homme qu'il voyait : « N'as-tu pas vu, mon brave homme, des gens passer près de toi sans se détourner ? » – « Je les ai vus quand j'étais à herser ce champ de beauté que vous me voyez moissonner. » Alors les enfants de Caïn n'eurent rien d'autre à faire que de s'en retourner loin du moissonneur. Grâce à l'intercession de Marie, Dieu reconnut qu'il avait pour le défendre l'esprit pur et la pureté qui était en elle.

Sans s’arrêter aux aspects de la rhétorique propre aux traditions celtiques, un certain nombre de différences séparent ce récit gallois des textes présentés plus haut. Ainsi, Joseph est absent, mais, dans le voyage en Égypte, son rôle est souvent assez effacé ; Jésus représente à lui seul la Sainte Trinité, mais, vu l’insistance de la notion (théologiquement difficile à faire admettre) de Trinité qui apparaît dans le Livre Noir et plus généralement dans le milieu gallois, la chose n’a rien d’étrange ; le paysan ne sème pas encore, il herse, c’est-à-dire qu’il prépare le terrain, mais « le miracle n’en est que plus fort » (J. Vendryès, p. 75). Quant à la phrase finale évoquant la Vierge et « la pureté qui était en elle », elle surprend un peu. « Le miracle, se demande J. Vendryès (p. 76), se serait-il produit comme un témoignage de son immaculée conception ? ».

Quoi qu’il en soit, ce dernier détail, l’importance de la Trinité, la rhétorique particulière (« les enfants de Caïn »), s’ils relèvent d’un contexte socioreligieux particulier, ne touchent pas à l’essentiel. Et l’essentiel, c’est bien sûr l’identité de structure et l’existence de correspondances telles – jusque dans le souci de ne pas mentir – qu’on ne peut douter du rapport entre ce poème gallois et les versions continentales.

Nous trouverions-nous en présence du plus ancien témoignage écrit de cette tradition ? Pour répondre à cette question, il nous faudra étudier plus en profondeur la finale du récit et l’histoire du semeur qui, après avoir tout quitté pour servir Jésus et sa mère, est devenu saint Amadus.

Saint Amadus à Rocamadour

En fait, Ly Myreur contient la suite de l’histoire de ce saint Amadus, qu’on va retrouver à Rocamadour, mais beaucoup plus loin dans l’œuvre, là où Jean d’Outremeuse raconte ce qu’il est advenu des apôtres et des disciples après la mort du Christ (Myreur, I, p. 454).

Au nombre des missionnaires qui partent, chacun de leur côté, évangéliser les nations, figure un sains Amans ou Amandus. Il n’est d’ailleurs pas seul, mais accompagné par sa femme, une certaine Vérone, et par saint Martial. Le chroniqueur liégeois raconte que le petit groupe s’arrêtera en France, dans le Lot, sur le site de l’actuel Rocamadour. Sains Amans y fonde en l’honneur de la Vierge Marie un autel qui est consacré par saint Martial, puis l’ancien semeur de blé décide de rester là en ermite, tandis que son épouse et saint Martial continuent leur route et leur apostolat vers la Gironde et Bordeaux :

Sains Amans ou Amandus, qui fut ly maris Verone, s’en allat en une roche que ons nom maintenant le roche Amados, et là mynat-ihl vie solitaire, et y fonda une alteit en l’honeur de la Virge Marie. Et astoit adont uns ors lieu et masier et desers, et maintenant chu est uns beal et nés lieu et honorable. Et fut lidit alteit consecreis de sains Marcheals, et sains Amadus com reclus finat là sa vie. – Et sa femme Verone porsuit toudis sains Marcheal en tou lieu où il alloit prechant la foid, tant qu’elle vient en terreur de Bordeal sour Geronde. Et adont elle astoit tant année qu’elle ne poioit plus avant aleir ; si fist là une chelle sor la mere, et fut ens mise par sains Marceal, etc… (Myreur, I, p. 454)

Saint Amans ou Amandus, qui était le mari de Vérone, s’en alla dans un rocher qu’on nomme aujourd’hui le rocher d’Amados [notre Rocamadour]. Il y mena une vie solitaire, fondant là un autel en l’honneur de la Vierge Marie. L’endroit était alors peu engageant, misérable et désert ; maintenant c’est un bel endroit, net et honorable. L’autel fut consacré par saint Martial, et saint Amadus finit là sa vie en reclus. – Sa femme Vérone continua à suivre saint Martial partout où il allait prêcher la foi, jusqu’à ce qu’elle arrive en terre de Bordeaux sur la Gironde. Et elle était alors tellement âgée qu’elle ne pouvait plus aller plus loin ; on fit là une cellule au-dessus de la mer, où elle fut installée par saint Martial, etc.

Ainsi donc, selon Jean d’Outremeuse, le paysan qui aurait aidé la Sainte-Famille à échapper aux sbires d’Hérode avant de se mettre au service d’abord de Marie, puis de Jésus (cfr les § 18-19), aurait donné son nom à un toponyme : Rocamadour, en d’autres termes, serait la roche Amados, « le rocher d’Amadus ».

 Il devient dès lors nécessaire de prendre quelques informations sur ce site célèbre, qui est encore aujourd’hui un des plus visités de France et qui au Moyen Âge avait vu se développer un pèlerinage marial.

Sur Rocamadour et son histoire :

* Edmond Albe, La vie et les miracles de S. Amator, dans Analecta Bollandiana, t. 28, 1909, p. 57-90, accessible sur la Toile chez Gallica.

*  Edmond Albe, Notre-Dame de Roc-Amadour, Paris, 1929, 181 p. (Les grands pèlerinages de France, 3).

Le Livre des miracles de Notre-Dame de Rocamadour au XIIe siècle, traduit par Edmond Albe, présenté par Jean Rocacher et préfacé par Régine Pernoud, Toulouse, 1994, réimprimé 1996, 311 p.

* Henry Montaigu, Rocamadour ou la pierre des siècles, Paris, 1974, 269 p. (Haut lieux de spiritualité).

 Pareille étymologie n’a rien d’étonnant. Comme l’écrit Edmond Albe (1929, p. 19), « le nom s’est formé, comme tant d’autres semblables, par la juxtaposition de deux mots : Roc et Amadour ; en latin Rupes ou Roca Amatoris, toujours ; en roman Rocamadour ; en patois Recomodou ; écrit dans les textes français : Roche Amadour, Rochemadou, etc. On peut comparer avec les noms de La Rochefoucauld, Rochechouart, la Roche-Guyon ; en latin Rupes Fulcaudi, Rupes Cavardi, Rupes Guidonis. »

Quant à savoir qui était ce personnage, continue l’historien, et à quelle époque il a vécu, « il est absolument impossible de le dire au moyen de documents » (ibidem). Une chapelle de Notre-Dame, très ancienne, a existé sur le site : au VIIIe, peut-être même au VIe, mais on ne sait rien de précis sur elle avant le XIe siècle.

Le sanctuaire marial et la découverte d’un corps en 1166

Quoi qu’il en soit, à partir du XIIe siècle, le petit sanctuaire, dont la possession avait fait l’objet de vives tensions entre l’abbaye de Marcilhac et celle de Tulle, cette dernière l’ayant finalement emporté, s’était développé tandis que l’endroit – on l’a dit plus haut – devenait un important centre de pèlerinage. Grâce en particulier à sa Vierge noire, il bénéficiait même d'une renommée européenne, comme l'attestent non seulement le Livre des Miracles écrit au XIIe siècle par un moine du sanctuaire mais aussi une liste de visiteurs du XIIe et du XIIIe, aussi célèbres qu’Henri II d'Angleterre, Simon de Montfort, Blanche de Castille, Louis IX de France, saint Dominique et saint Bernard.

Le succès s’explique en partie – mais en partie seulement – par une découverte archéologique qui eut lieu en 1166. À cette date, en creusant la terre sous le seuil de la chapelle de Rocamadour pour y ensevelir un habitant du pays, on avait mis au jour un corps parfaitement conservé.

Comme l’écrit J. Rocacher, dans l’introduction de son ouvrage sur Les Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, Toulouse, 1996, p. 19), ce cadavre « présentait un triple intérêt. D’abord, il était intact, ce qui faisait automatiquement de lui un saint aux yeux des gens de l’époque. Ensuite, il était absolument anonyme, ce qui permettait de dire ou d’écrire n’importe quoi sans risquer d’être contredit par un document. Enfin, il était enseveli sous le seuil de la chapelle, ce qui paraissait une solide présomption en faveur d’un culte marial, instauré là une époque indéterminée. Tous les ingrédients d’un montage hagiographique parfait se trouvaient réunis… de façon providentielle ».

Sorti de terre, il fut exposé aux pèlerins comme étant celui dont le rocher portait le nom (Amator en latin, Amadour en français). Comme c’est l’habitude en pareil cas, la légende en fit d’abord un ermite qui avait vécu dans la région. Puis, dans un second temps probablement, pour expliquer qu’il ait été enterré sous le seuil de la chapelle, on en fit un familier de la Vierge.

La Chronique de Robert de Torigny (écrite en 1183)

 On ne sait pas avec précision à quelle date eurent lieu ces développements explicatifs. Peu de temps en tout cas après la découverte du corps en 1166, si l’on en croit la Chronique de Robert de Torigny, abbé du Mont-Saint-Michel, publiée en 1183. Chroniqueur des voyages d’Henri II Plantagenet et notamment de son second pèlerinage à Rocamadour en 1170, il livre ce qu’il avait appris à ce moment-là, et fait état de l’importante découverte de 1163 :

On dit (quidam dicunt) que le bienheureux Amadour fut le domestique (famulus) de la bienheureuse Vierge Marie et qu’il eut quelquefois l’honneur de porter et de nourrir le Seigneur (bajulus et nutritius Domini fuit). Après l’Assomption dans les demeures célestes de la très sainte Mère du Seigneur, Amadour, averti par Elle, passa dans les Gaules et mena longtemps dans le lieu susdit la vie d’un solitaire. Quand il mourut, il fut enseveli à l’entrée de l’oratoire de la bienheureuse Marie. Ce lieu resta longtemps sans gloire (ignobilis). On disait communément que le corps du bienheureux Amadour y reposait, mais l’on ignorait où il se trouvait. L’an de l’Incarnation MCLXVI, un habitant du pays, étant à ses derniers moments, commanda aux siens, sans doute par une inspiration de Dieu, d’ensevelir son cadavre à l’entrée de l’oratoire. En creusant la terre, on trouva le corps d’Amadour bien conservé. On le plaça dans l’église, près de l’autel (juxta altare), et on le montre, ainsi intact, aux pèlerins. Et là se font, par la bienheureuse Marie, des miracles sans nombre et jusque là inouïs (et ibi fiunt miracula multa et antea inaudita per beatam Mariam) (Texte et traduction d’Edmond Albe, repris dans l’introduction de J. Rocacher, Les Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, 1996, p. 19-20)

Ce texte de Bernard de Torigny, si intéressant soit-il, fait état d’un saint, qui, après avoir vécu en Palestine dans l’intimité de Jésus enfant et de la Vierge Marie, était passé en Gaule et avait vécu en ermite sur le site. L’extrait suivant, nettement postérieur, va établir un lien formel entre ce saint Amadour et le semeur de l’épisode égyptien.

La Bible des Sept États du Monde, de Geufroi de Paris (1243)

Il figure dans un poème daté de 1243, dû à Geufroi de Paris et intitulé La Bible des Sept États du Monde. Conservée dans un seul manuscrit, cette pièce de quelque 20.000 vers compte sept livres, d’inégale longueur, correspondant chacun à un des « sept états » envisagés pour le monde par le rédacteur, à savoir l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, l’Enfer, le Purgatoire, la Condition humaine, l’Antéchrist et la Fin du monde. Il s’agit fondamentalement d’une compilation, l’auteur se bornant à reprendre, en les adaptant éventuellement à la forme métrique qu’il utilise, des extraits d’œuvres antérieures, voire des pièces entières. Il n’en existe pas encore d’édition critique complète, mais Paul Meyer l’a décrit dans un article de 1908, qui contient d’assez nombreuses citations.

Bibliographie : P. Meyer, Notice sur la « Bible des Sept États du Monde », de Geofroi de Paris (Tiré des « Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques », t. XXXIX), Paris, 1908, 72 p., intégralement accessible, mais en lecture seulement, sur la Toile. Cfr aussi le compte rendu par E. Langlois, dans Bibliothèque de l’École des Chartres, t. 70, 1909, p. 574-575, accessible sur Persée.

La fin du premier livre (fol. 41a-50b) raconte ce qu’on pourrait appeler l’enfance de Jésus, jusqu’au baptême du Christ par Jean-Baptiste. Il contient l’épisode de la Fuite en Égypte avec l’histoire des larrons Dimas et Gestas et celle – qui nous intéresse ici – du semeur de blé rencontré par la Sainte-Famille. Il figure dans le chapitre XLIX relatif au massacre des Innocents.

P. Meyer, malheureusement, ne fait que résumer le passage. Les voyageurs, écrit-il (p. 287), « poursuivis pas les ‘sergents’ d’Hérode, passent près d’un champ qu’un prudhomme semait. Par la volonté de Jésus, le blé, à peine tombé en terre, lève, croît et vient à maturité. Le semeur, frappé par ce miracle, suit les fugitifs et se met à leur service ». C’est fondamentalement ce que racontait Jean d’Outremeuse.

Mais, par chance pour nous, P. Meyer a retranscrit textuellement la fin de l’histoire. Son intérêt est qu’elle fait intervenir saint Amadour et contient une allusion nette au corps découvert en 1166. Nous disposons donc là de l’histoire complète, sans aucune coupure (comme c’était le cas dans Ly Myreur) d’un saint qui apparaît sous de multiples noms (Amans, Amadus, Amandus, Amator, Amadour).

Voici cette finale, accompagnée d’une traduction. On y notera, outre le rôle joué par le saint à Rocamadour et la découverte de son corps intact, un certain nombre de renvois explicites du rédacteur à une œuvre antérieure, sur laquelle il ne donne cependant pas de détails :

 

Et li preudom a tout guerpi,

La Dame et son enfant suivi ;

Tant les sivi et tant les quist

Qu'il les trouva, ce di l'escrit.

O eus se tint tout son aage,

Et les servi par bon corage.

Diex l'en rendit bon guerredon

Qu'il est sains, si com lisons.

Ce fut si com dist l'autour

Le beneoit saint Amadour.

Son corps, ce set on tout de fi,

Est entiers, conques ne porri,

Encore le voient mainte gent

A Rochemadour voirement,

Là où il gist, bien le set on.

 

Le prudhomme a tout abandonné,

suivi la Dame et son enfant.

Il les suivit et chercha si bien

qu'il les trouva, dit l'écrit.

Avec eux il demeura toute sa vie

et les servit de tout son coeur.

Dieu lui en donna forte récompense,

car il est saint, comme nous le lisons.

Ce fut, ainsi que le dit l'auteur,

le béni saint Amadour.

Son corps, on le sait de science certaine,

est entier et jamais ne pourrit.

Aujourd'hui encore maintes gens

le voient vraiment à Rocamadour,

où il fut enterré, on le sait bien.

          (Trad. Ed. Albe, 1919, p. 32-33)

Il est clair que la légende avait, à cette époque déjà, établi un lien solide entre le site et le nom d’un saint lié à un épisode de la Fuite en Égypte et surtout très proche de la Vierge Marie. Si Rocamadour n’avait pas de reliques mariales proprement dites, elle disposait du corps – intact – d’un familier de la Vierge.

Geufroi de Paris se réfère clairement à un texte antérieur. Il est tentant d’y voir l’influence de la Chronique de Bernard de Torigny et des informations qu’elle contenait sur le pèlerinage d’Henri II en 1170 et la découverte du corps intact en 1166.

Le témoignage de Bernard Guy, au XIVe siècle

Sur le destin de saint Amadour, de sainte Véronique et de saint Martial, nous disposons encore d’un autre témoignage, plus récent que celui de Geufroi, car il s’agit d’un contemporain de Jean d’Outremeuse.

Bernard Guy, Frère Prêcheur et Inquisiteur, ami du pape Jean XXII, évêque de Tuy en Galice (1323), puis de Lodève (1324), parle également de saint Amadour, de Véronique et de saint Martial :

Le très bienheureux Martial… eut avec lui un homme de Dieu, appelé Amadour, avec sa femme Véronique, laquelle avait été l’amie de cœur de la très sainte Vierge (familiaris et praecordialis amica). […] Quant à Amadour, il aimait la vie solitaire et demeura longtemps dans les rochers qui, depuis, de son nom, s’appellent Roc-Amadour. Il y avait élevé un autel qui fut consacré par le bienheureux Martial en l’honneur de la sainte Vierge, mère de Dieu, lieu et chapelle alors inconnus, aujourd’hui célèbres dans le monde entier. C’est là que le bienheureux Amadour, avec son corps que l’on voit encore non touché par la corruption du tombeau, attend la sainte résurrection. (d’après le Sanctoral, le Flores Chronicorum et autres ouvrages de Bernard Gui. Voir le livre de S.E. le Cardinal Bourret sur Saint Martial, 1887, p. 169-170)

Les choses semblent maintenant se mettre en place. Il est clair que Jean d’Outremeuse a puisé son inspiration dans un récit qui établissait un lien très précis entre le semeur de blé et le saint dont on prétendait avoir retrouvé le corps à Rocamadour sur le seuil de la Chapelle de Notre-Dame. A-t-il utilisé directement Bernard Gui, qu’il connaissait bien comme le montrera notre discussion sur la vision que le chroniqueur liégeois donne de Marie-Madeleine ? C’est difficile de l’affirmer d’une manière certaine. Peut-être l’examen des documents iconographiques qui portent sur le miracle du blé et qui sont relativement nombreux à partir du XIIIe siècle pourraient-ils apporter des solutions. Mais c’est là une tout autre enquête que nous ne sommes pas en mesure de faire. De toute manière, nous disposons déjà de suffisamment d’éléments pour savoir dans quel sens diriger des études plus approfondies.

Quelques autres récits, notamment celui des Acta Sanctorum

            Tout ce qui précède ne doit cependant pas faire oublier l’existence d’autres récits légendaires qui tentent d’expliquer la vie et les miracles de ce saint Amator / Amadour, censé avoir donné son nom au site marial. Le lecteur intéressé pourra se référer, pour plus de détails, à l’ouvrage d’Edmond Albe (Roc-Amadour, 1929, p. 34-35) ainsi qu’à l’article du même auteur sur La vie et les miracles de S. Amator publié dans les Acta Bollandiana (cfr plus haut l’encadré). Ce dernier article, essentiellement consacré à l’édition de la légende d'un saint Amator ermite de Monsanto et vénéré à Lucques (Toscane, Italie), commence par un résumé des « opinions émises au cours des siècles » (p. 57-58).

On y apprend par exemple que les Acta Sanctorum (tome IV à la date du 20 août) ont recueilli neuf leçons du « lectionnaire » de l’Abbaye de Roc-Amadour pour l’office du saint patron du lieu et que « ces leçons renfermaient un long récit où se retrouvent quelques-unes des données de Robert de Torigny et de Bernard Gui, mais avec plus de détails et des différences », précise le Chanoine Albe dont nous pourrions résumer comme suit la pensée.

Saint Amadour, véritable hébreu, et sainte Véronique « furent au service de Marie et de Jésus, service tout d’amour et de désintéressement. » Véronique est aussi l’hémorroïsse qui fut guérie en touchant la robe de Jésus, celle-là même qui mérita de recevoir sur son voile l’impression du visage du Christ. Chassés de la Palestine parce que chrétiens, ils arrivent en Gaule, et se mettent en rapport avec saint Martial, qui convertit le duc de Bordeaux et son peuple. « Amadour fait ensuite le voyage de Rome, assiste à la mort de saint Pierre, et, à son retour, après la mort de Véronique, […] vient en Quercy finir sa vie au milieu des rochers qui porteront son nom et garderont sa dépouille. Les Actes ne parlent pas de la dédicace de la chapelle par saint Martial ». Pour Edmond Albe, ces Actes « seraient antérieurs au récit de Bernard Gui » et ont dit être écrits dans la seconde moitié du XIIIe siècle.

On n’oubliera pas non plus qu’il existe d’autres tentatives d’identifier saint Amator / Amadour, tantôt avec Zachée, le publicain de l’Évangile, tantôt avec un saint Amatre d’Auxerre. Mais tout cela ne nous concerne pas directement. On relèvera en tout cas que, nulle part dans ses œuvres, l’historien de Rocamadour qu’est Edmond Albe ne cite le nom de Jean d’Outremeuse, mais nous avons déjà dit à plusieurs reprises que l’auteur du Myreur des Histors était fort peu connu, même des spécialistes. C’était vrai naguère, ce l’est encore aujourd’hui.

*

Nous en resterons là, car nous nous éloignons de plus en plus de la version de Jean d’Outremeuse, objet prioritaire de notre commentaire. Mais les considérations qui précèdent ne sont pas inutiles : elles aboutissent en effet à un résultat solide. En racontant la légende du semeur et le rôle de saint Amadus, auprès de la Sainte-Famille d’abord, sur le site de Rocamadour ensuite, notre chroniqueur liégeois n’a rien inventé. Un siècle avant lui, l’histoire apparaissait déjà, pour l’essentiel semble-t-il, dans la Bible des Sept États du Monde, de Geufroi de Paris, écrite en 1243, mais le compilateur de celle-ci se référait explicitement à des textes plus anciens, peut-être de la fin du XIIe siècle, si l’on retient comme source (directe ou indirecte) la chronique de l’Abbé du Mont-Saint-Michel, Robert de Torigny, écrite en 1183 et faisant état d’événements de 1166.

Ce qui est certain aussi, c’est que la Bible des Sept États du Monde de 1243 présentait déjà la légende du semeur et de saint Amand, complète, c’est-à-dire structurée dans ses deux éléments principaux (la Fuite en Égypte et Rocamadour) que Jean d’Outremeuse dissociera pour les placer à des endroits différents – et très éloignés – de son œuvre. Rappelons que Ly Myreur est organisé sur une base chronologique et que le miracle du champ de blé s’était produit bien avant la dispersion des disciples chargés d’évangéliser le monde après la mort du Christ.

Nous n’entreprendrons pas une comparaison précise des différents récits retrouvés. Cela nous entraînerait beaucoup trop loin. Contentons-nous de noter ici encore le souci d’originalité manifesté par Jean d’Outremeuse dans l’épisode de la Fuite en Égypte. Il aurait eu largement l’occasion de « broder » sur le texte du pseudo-Matthieu. Il ne l’a pas fait et est allé chercher ailleurs quelque chose de moins connu. Il ne l’a pas inventé bien sûr, mais il a eu le mérite de présenter à ses lecteurs quelque chose qu’ils ne pouvaient trouver dans les évangiles apocryphes de l’enfance.

L’intérêt de Jean d’Outremeuse pour les saints locaux

Le personnage du semeur de blé qui entre en contact avec la Sainte-Famille lors de sa fuite en Égypte est donc indiscutablement un saint qui jouera un rôle important dans le sanctuaire marial de Rocamadour.

Si l’on veut creuser cette question, on constatera très vite que l’évocation d’un saint local n’est pas rare chez Jean d’Outremeuse. Nous verrons un peu plus loin, dans notre chapitre V, que le fils de Dismas, miraculeusement guéri « par l’allaitement de Marie », est le futur saint Sauveur (§ 34).

Un autre exemple assez significatif porte précisément sur le saint Martial de Limoges dont il vient d’être question. C’est l’épisode qui intervient dans Ly Myreur (I, p. 404-405) lors de la Dernière Cène. À ses apôtres qui lui demandent qui est « le plus grand, le plus saint et le plus loyal d’entre eux », Jésus, sans répondre directement à la question, leur donne comme modèle un petit enfant qu’il assied devant lui et leur dit en substance : « Pour parvenir à la gloire éternelle, devenez semblable à cet enfant petit et humble » (Mains je vos prie que vos soyés petis et humele, enssi qui est chist enfant, et enssi parvenreis à la gloire). C’est évidemment un reflet des épisodes évangéliques bien connus (Matthieu, 18, 1-4 ; Marc, 9, 33-37 ; Luc, 9, 46-48). Ils se situent à un autre moment, mais ce qui nous intéresse ici, c’est que le chroniqueur liégeois, peut-être influencé par Pierre le Mangeur (Histoire scholastique, ch. XV, col. 1583-1584, PL, t. 198, Paris, 1855), sort le modèle de l’anonymat :

Chis enfes sour cuy Jhesus mist sa main fut sains Marseal, qui convertit la terre de Lymosin à la foid Jhesu-Crist, et fut ly disciple saint Pire; et giiest son corps en Lymoge.

Cet enfant sur lequel Jésus posa sa main fut saint Martial, qui convertit le Limousin à la foi de Jésus-Christ et fut disciple de saint Pierre. Son corps se trouve à Limoges. (Myreur, I, p. 405).

Un autre exemple, fort détaillé, se trouve dans Ly Myreur, I, p. 396-397. C’est celui d’une certaine Godoza, née en terre de Flandres, qui verra son nom changé en celui de Cristina, et deviendra Sainte Christine, dont, précise le chroniqueur liégeois, « on célèbre la fête le 24 juillet ». C’est une curieuse mystique flamande. Souvent ravie en extase, elle semblait comme morte, au point qu’on célébra un jour son enterrement. Mais pendant qu’on chantait le Requiem, elle se leva de son cercueil ouvert et s'envola jusqu'à la voûte de l'église. Elle mourut – définitivement cette fois – en 1294 au couvent de Saint-Trond, où elle passa les dernières années de sa vie.

Mais tout comme l’histoire de saint Amand, les histoires de saint Martial de Limoges et de sainte Christine l’Admirable nous éloignent de notre commentaire du séjour égyptien de la Sainte-Famille. Revenons à celui-ci et plus particulièrement à son arrivée et à son séjour au Caire.

 

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Bruxelles, 5 octobre 2014


FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 28 - juillet-décembre 2012

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