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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


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Historiographie du XVe au XVIIIe siècle:

Etienne Pasquier (1529-1615)


Texte:

-- Les oeuvres d'Estienne Pasquier..., 2 vol., Amsterdam, 1723 (réimpr. Genève, 1971).

-- *Oeuvres choisies d'Étienne Pasquier, éd. L. FEUGÈRE, 2 vol., Paris, 1849.

 

Études:

-- AA.VV., Étienne Pasquier et ses Recherches de la France, Paris, 1991 (Cahiers V.L. Saulnier, 8).

-- BOUTEILLER P., Un historien du XVIe siècle: Étienne Pasquier, dans Bibliothèque d'humanisme et renaissance, 6, 1945, 357-392.

-- HUPPERT G., Naissance de l'histoire en France ; les "Recherches" d'Étienne Pasquier, dans Annales ESC, 23, 1968, 69-105.

-- KELLEY D.R., The Rise of Medievalism: Etienne Pasquier Searches for a National Past, dans Foundations od Modern Scholarship, p.271-300.

--VIVANTI C., Les Recherches de la France d'Étienne Pasquier. L'invention des Gaulois, dans P. NORA (Dir.), Les lieux de mémoire, II.2 La Nation, Paris, 1986, p.215-245.


 
Origines troyennes des Français et d'autres peuples

Tout ainsi que maintenant la plupart des nations florissantes veulent tirer leur grandeur du sang des Troyens, aussi courut-il quelquefois une autre commune opinion, par laquelle plusieurs contrées estimaient ne tenir leur ancienne noblesse que des reliques des Grecs, lorsque Hercule et ses compagnons, comme chevaliers errants, voulurent voyager tout ce monde. Ainsi rapportait à lui le Gaulois quelques rois de la Gaule, disant que Hercule poursuivant Gérion aux Espagnes, et passant par ce pays, eut connaissance de la fille d'un roi gaulois, en laquelle il engendra une grande suite de rois qui depuis gouvernèrent cette grande monarchie. Semblablement les Germains lui faisaient annuels sacrifices, comme ayant par sa vue embelli la plus grande part de leur pays. Et les Indiens aussi faisaient grande solennité de la commémoration de lui. Et même au voyage d'Alexandre le Grand, disaient qu'après la venue d'Hercule et Bacchus, Alexandre était le tiers fils de Jupiter, qui avait pris terre en leur pays. Au demeurant, quant aux Troyens, c'est vraiment grande merveille que chaque nation d'un commun consentement s'estime fort honorée de tirer son ancien estoc [origine] de la destruction de Troie. En cette manière appellent les Romains, pour leur premier auteur, un Ænée; les Français, un Francion; les Turcs, Turcus; ceux de la Grande-Bretagne, Brutus; et les premiers habitateurs de la mer Adriatique se renommaient d'un Anthenor: comme si de là fût sortie une pépinière de chevaliers qui eût donné commencement à toutes autres contrées, et que par grande providence divine eût été causée la ruine d'un pays, pour être l'illustration de cent autres. Quant à moi, je n'ose ni bonnement contrevenir à cette opinion, ni semblablement y consentir librement. Toutefois il me semble que de disputer de la vieille origine des nations, c'est chose fort chatouilleuse, parce qu'elles ont été de leur premier advénement si petites, que les vieux auteurs n'étaient soucieux d'employer le temps à la déduction d'icelles: tellement que petit à petit la mémoire s'en est du tout évanouie, ou convertie en belles fables et frivoles (t.I, ch.VIII, p.47-48).

 

A propos de la papauté

Il ne sera hors de propos (ce me semble) de vous discourir par le menu de quelle façon les papes se voulurent autoriser [l'emporter] en grandeur par dessus les rois et monarques, voire de conférer les royaumes qui ne leur appartenaient. Ainsi que [pendant que] leurs prérogatives, autorités et grandeurs s'établissaient dedans Rome, combien que leur État semblât grandement s'augmenter, toutefois les empereurs ne se pouvaient bonnement laisser mettre la poudre aux yeux, ni passer par connivence [abandonner] plusieurs choses qu'ils estimaient dépendre de leurs majestés. Car encore que par la nouvelle police qui avait rendu sous Grégoire cinquième les empereurs électifs, l'empire eût été fait d'héréditaire viager, et que tout d'une suite le pape se fût affranchi de la puissance des empereurs, je veux dire que l'on ne désirât plus leur consentement aux élections du pape, ce nonobstant quelques empereurs des élus [parmi les élus], plus opiniâtres, s'en voulurent faire croire, et rentrer dans leur ancien privilège, non-seulement pour l'élection du pape, mais aussi pour la domination et seigneurie de Rome. Toutefois, ils trouvèrent un ennemi fort, qui, par les ruines des princes, s'était rendu très-puissant dedans l'Italie: si ne demeura néanmoins cet article sans dissenssions et disputes assez souvent réitérées, parce que, du temps de Clément deuxième, Henri troisième, empereur, après avoir été couronné, contraignit les Romains par serment de renoncer au droit d'élection des papes, et de ne s'en entremettre à l'avenir. Et de fait, quelque temps après, le siège vacant par le décès de Damase, successeur de Clément, l'empereur voulut y envoyer Léon IX, Allemand, auparavant nommé Brunon, pour tenir le siège romain; mais Hugues, abbé de Cluny, et Hildebrand, l'un de ses religieux, allèrent au-devant, l'admonestant de ne faire ce tort à l'Église, d'autant que ce n'était à l'empereur d'élire les papes, ains au clergé et au peuple romain. A quoi Brunon aquiesça, et entra comme personne privée dans la ville: entrée si agréable au peuple, qu'en reconnaissance de ce, par commun suffrage de tous, il fut élu pape; et dès son avénement fit Hildebrand cardinal, sous le titre de Saint-Paul. Cestui sera par ci-après Grégoire VII, l'un des plus hardis propugnateurs du siège de Rome qui oncques fût auparavant lui: car depuis, à sa persuasion, les papes à face ouverte firent tête aux empereurs, non-seulement en ce qui concernait la manutention de l'Église, mais aussi à l'avilissement de la majesté de l'empire. C'est lui sous lequel Mathilde, parente de l'empereur Henri, donna au saint-siège les villes de Lucques, Ferrare, Parme, Rege et Mantoue, qui furent depuis appelées le patrimoine de Saint-Pierre (t.I, ch.XIV, p.85-86).

 

Résultat des Croisades

Je trouve que nous fîmes six voyages notables, tant pour aller conquérir que pour conserver la terre sainte, lorsque nous l'eûmes conquise: le premier sous le règne de Philippe 1er, le second sous Louis le Jeune; le tiers sous Philippe second, dit le Conquérant; le quart, par Baudouin, comte de Flandre; les cinq et sixième, par saint Louis. Je supplie tout homme qui me fera cet honneur de me lire vouloir suspendre son jugement jusques à la fin du chapitre, parce que je me suis ici mis en butte une opinion du tout contraire à la commune, car qui est celui qui ne célèbre ces voyages, sur toutes les autres entreprises, comme faits en l'honneur de Dieu et de son Église? Et quant à moi, s'il m'était permis de juger, je dirais volontiers (toutefois sous la correction et censure des plus sages) que ceux qui les entreprirent à dessein y gagnèrent, et la plupart des autres qui s'y acheminèrent par dévotion y perdirent; je serai encore plus hardi, et dirai que ces voyages ont causé presque la ruine de notre Église, tant en temporel que spirituel ...

Or, en ces voyages, on commençait premièrement par une publication de croisade, qui se faisait sous l'autorité et permission du saint siège; et parce que ceux qui s'y voulaient acheminer, avant que de s'y exposer se rendaient confès et repents, les uns entre les mains de leurs évêques, les autres de leurs curés, comme j'ai dit, l'Église de Rome leur baillait absolution générale de leurs péchés et promesse certaine de paradis, laquelle par la parole de Dieu est enclose dans une bonne confession accompagnée d'une pénitence et restitution [réparation] des forfaits; et à la suite de cela on levait (comme j'ai dit) des décimes sur le clergé, pour le soudoyement de l'armée chrétienne: car aussi, puisque la guerre s'entreprenait pour la manutention et soutenement de l'Église, c'était chose très-raisonnable qu'elle contribuât au défroi des armées, ce que l'on avait appris de faire auparavant. Tout cela semblait spécieux et plein de religion. Toutefois, le malheur voulut que le Levant fût le tombeau des chrétiens, que nos croisades se soient évanouies en fumée, et que tous les pays qu'espérions convertir par les armes soient demeurés en leurs anciennes mécréances; et, qui plus est, que nous ayons tourné avec le temps ces premiers fondements des croisades en une ruine et désolation de notre Église: parce en premier lieu que depuis, les papes exerçant inimitiés particulières contre quelques princes souverains, lorsqu'ils s'en voulurent venger, les excommunièrent, puis à faute d'absolution les déclarèrent hérétiques, et à la suite de cela firent souvent trompéter des croisades contre eux, comme s'ils eussent été infidèles, afin que les autres princes chrétiens s'armassent et s'emparassent de leurs principautés et royaumes; ce qui causa une infinité de divisions, troubles et partialités en notre chrétienté.

Davantage, lorsque les courtisans de Rome voulaient sous fausses enseignes faire un grand amas de deniers, on faisait publier une croisade contre les Turcs; et pour exciter un chacun à y aller ou contribuer à cette sainte ligue, les papes envoyaient par toutes les provinces plusieurs gens porteurs de leurs indulgences, afin d'en faire part plus ou moins, selon le plus ou moins de deniers que l'on financerait pour l'expédition de tels voyages; comme de fait il advint sous Clément Ve ...

Or voyez quel fruit nous avons rapporté de tout ceci. Alexandre VIe ayant fait sonner une croisade par toute l'Allemagne, France, Espagne et Italie, avec une distribution de plusieurs indulgences à ceux qui financeraient deniers pour ce saint voyage, que l'on vit depuis ne sortir effet, ains les deniers qui en étaient provenus avoir été par lui donnés à une sienne nièce, Martin Luther commença de crier contre cet abus par l'Allemagne, et, tombant d'une fièvre tierce en chaud mal, il bâtit son hérésie contre la papauté sur ce même abus, hérésie qui s'est depuis épandue presque par toute l'Allemagne, Pologne, Angleterre, Écosse, Flandre et quelque partie de la France ... (t.I, ch.XXXII, p.217-225).

 

Invention de l'imprimerie et pratique du latin

Après avoir discouru sur le fait de notre université de Paris, qui a produit tant de beaux et nobles esprits par le moyen des bonnes lettres, pourquoi ne me sera-t-il loisible de vous parler maintenant de l'imprimerie, qui baille vie aux bonnes lettres? Il me souvient d'un épigramme, dont un grand poëte de notre temps voulut honorer le docte Alde Manuce, imprimeur italien, qui avait par son impression mis en lumière plusieurs anciens poëtes, dont la mémoire était si non perdue, pour le moins aucunement égarée; et ayant, sur le commencement de son épigramme, montré comme les poëtes devaient être mis au rang des dieux, pour faire par leurs poésies revivre les hommes illustres morts, enfin il conclut que Manuce était de plus grande recommandation et mérite que les poëtes, puisque par son impression il leur redonnait la vie:

Quod si (dit-il) credere fas Deos Poëtas,
Vitam reddere quod queant sublatam,
Quanto est justius aequiusque, quaeso,
Aldum Manutium Deum vocare
Ipsis qui potuit suo labore
Vitam reddere mortuis Poëtis.

Que si l'université de Paris et par même moyen toutes les autres ont avec le temps trouvé leurs grandeurs dedans l'impression, pourquoi serions-nous si ingrats de ne l'honorer de son emblème, vu que par une honnête liberté je veux croire que si l'ancienneté établit sept espèces de sciences, je ne penserai forligner quand j'y ajouterai l'art de l'impression pour huitième? Reconnaissons donc, s'il vous plaît, quand et par qui elle prit sa première naissance ...

Je vous ai dit que cette noble manufacture avait été inventée en l'an 1457, et publiée en l'an 1466. Grande chose qui ne doit être écoulée sous silence, que le siècle de l'an 1400 fit honorer les langues latine et grecque, et par même moyen les sciences. Auparavant, encore que vous y trouviez du sçavoir, toutefois en l'étalement d'icelui, le débit se faisait en une langue latine goffe [grossière]; et ose presque dire qu'en tous nos vieux livres latins, qui virent le jour depuis l'introduction de nos universités, voire plusieurs siècles auparavant, jusque vers le milieu [du siècle] de l'année 1300, il y avait plus de barbarie que de diction pure et nette. J'en excepte Éginhard, lequel on dit avoir été secrétaire de l'empereur Charlemagne, auquel, par miracle particulier, je trouve, au peu qu'il écrivit de la vie et moeurs de son maître, un langage qui ne se ressent en aucune façon de la parole barbare de son temps, ni de quelques autres siècles suivants: chose qui me fait presque croire que celui qui en fut l'auteur vivait lorsque la langue latine fut réhabilitée entre nous, et que pour donner plus de foi et créance à son histoire, il emprunta le nom d'Éginhard, secrétaire de Charlemagne. Toutefois je me remets de ceci au jugement de ceux qui avec plus de diligence que moi ont feuilleté les manuscrits (t.II, ch.LXVI, p.205-207).

 

Défense du français

A M. de Tournebu [= Turnèbe], professeur du roi ès lettres grecques en l'université de Paris

Eh bien, vous êtes donc d'opinion que c'est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en notre vulgaire, pour en faire part au public: étant d'avis que notre langage est trop bas pour recevoir de nobles inventions, ains seulement destiné pour le commerce de nos affaires domestiques; mais que si nous couvons rien de beau dedans nos poitrines, il le faut exprimer en latin. Quant à moi, je serai toujours pour le parti de ceux qui favoriseront leur vulgaire; et estimerai que nous ferons renaître le siècle d'or lorsque, laissant ces opinions bâtardes d'affectionner choses étranges, nous userons de ce qui nous est naturel et croît entre nous, sans mainmettre [sans y mettre la main, sans travail]. Quoi? nous porterons donc le nom de Français, c'est-à-dire, de francs et libres, et néanmoins nous asservirons nos esprits sous une parole aubaine [étrangère]! N'avons-nous les dictions aussi propres, la commodité de bien dire, aussi bien que cet ancien Romain, lequel mêmement ne nous a laissé que quelques livres en petit nombre, par le moyen desquels nous puissions avoir connaissance de sa langue? J'ajoute que les dignités de notre France, les instruments militaires, les termes de notre pratique [judiciaire], bref la moitié des choses dont nous usons aujourd'hui sont changées, et n'ont aucune communauté avec le langage de Rome. Et en cette mutation, vouloir exposer en latin ce qui ne fut jamais latin, c'est en voulant faire le docte n'être pas beaucoup avisé (t.II, Lettre I, p.213-214).


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