[ BCS ]  [ BCS-BOR ]  [ BCS-PUB ]

MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


[Introduction] [La Grèce et Rome]  [Le moyen-âge]  [Du XVe au XVIIIe siècle]  [Le XIXe siècle]  [Le XXe siècle


Historiographie du XVe au XVIIIe siècle:

Agrippa d'Aubigné (1532-1630)


Texte:

-- *Histoire universelle, éd. A. DE RUBLE, 10 vol., Paris, 1886-1909.

-- Histoire universelle, éd. A. THIERRY, 11 vol., Paris, 1981-2000 (Textes littéraires français).

-- Sa vie à ses enfants, éd.G. SCHRENCK, Paris, 1986 (Société des textes français modernes).

 

Études:

-- LAZARD M., Agrippa d'Aubigné, Paris, 1998.

-- THIERRY A., Agrippa d'Aubigné auteur de l'Histoire universelle, Paris, 1982.


 
Extraits de la préface

Je commence mon œuvre à la naissance de Henri quatriesme, justement surnommé le Grand; il n'est dédié à aucun autre qu'à la postérité. Mon dessein s'estend autant que ma vie et mon pouvoir. Je ne m'excuserai point par crainte ni par espérance, plus empesché à chastier l'excez de ma liberté qu'à me guérir du flatteur. Nourri aux pieds de mon Roi, desquels je faisais mon chevet en toutes les saisons de ses travaux; quelque temps eslevé en son sein, et sans compagnon en privauté, et lors plein des franchises et sévéritez de mon village, quelquesfois esloigné de sa faveur et de sa cour, et lors si ferme en mes fidélitez, que, mesme au temps de ma disgrâce, il m'a fié ses plus dangereux secrets, j'ai reçu de lui autant de biens qu'il m'en faloit pour durer, et non pour m'eslever. Et quand je me suis veu croisé par mes inférieurs, et par ceux mesmes qui sous mon nom estoient entrez à son service, je me suis payé en disant: "Eux et moi avons bien servi; eux à la fantaisie du maistre, et moi à la mienne, qui me sert de contentement."

...

Sur ces gages acceptez la peinture d'un temps calamiteux, plein d'ambitieux desseins, de fidélitez et infidélitez remarquables, de prudence et téméritez, de succez heureux ou malheureux, de vertus relevées et d'infâmes laschetez, de mutations tant inespérées qu'aisément vous tirerez de ces narrations le vrai fruict de toute l'histoire, qui est de connoistre en la folie et la foiblesse des hommes le jugement et la force de Dieu (Histoire universelle, t.I, p. 8-10).

 

Impartialité de l'auteur

Nous donnerons la plus part de ce livre second, aux affaires domestiques de la France, pour ce qu'estans sur l'entrée de 60 ans de guerres civiles, desquelles, ou la cause véritable ou le prétexte a toujours esté le différent des religions, c'est dès ce moment qu'il faut dire suffisamment quel fut la naissance, quel le progrès et avancement d'un si notable différent, lequel, après le combat de paroles, s'est disputé par plus de vingt batailles et plus de cent rencontres notables, beaucoup plus de sièges de toutes façons; et puis, par massacres particuliers et généraux, par la mort d'un million d'hommes, la ruine de plusieurs villes et païs entiers. Nous ne refuserons à aucune des parties un titre honorable: c'est celui que chacun s'attribue, afin que nul ne se puisse plaindre de son choix, sauf à renvoyer au jugement des consciences pour sçavoir qui abuse de son titre.

Que si les termes de Papiste et de Huguenot se lisent en quelque lieu, ce sera en faisant parler quelque partisan passionné et non du stil de l'autheur. Je n'ennuyerai personne de protestations de ma candeur; car, si je prévarique [si je m'écarte de la vérité], j'ai mon lecteur pour juge. Et pourtant, ayant à establir les deux questions opposées, j'ai eu recours pour l'une à la solennelle confession, qui fut couchée par un corps d'ecclésiastiques, après la Sainct-Barthélemi, imprimée à Bordeaux, premièrement pour, en termes exprès et concis, faire renoncer à plusieurs la créance des réformés. De l'autre costé, j'oppose la confession générale qui se trouve à la fin des psaumes, laquelle ne peut estre désadvouée.

Ce sont les thèses des deux partis pour lesquelles on est venu des ergots aux fagots, et puis des arguments aux armements. J'ai trouvé mauvais aux escrits de mon temps de voir les suites des grandes affaires à tous coups entrerompues des discours de l'eschole, de livrets d'apologie, quelquefois de mauvaises rhytmes. De tout cela se purgent [se justifient] mes autres livres en celui-ci, auquel j'ai pensé devoir contenter les esprits plus pesants; joinct aussi que ce temps, ne m'ayant guères fourni de coups d'espée, nous permet voir ceux de la langue et de la plume avant qu'elles fissent jouer le fer.

Par ce moyen les gens de guerre, en faveur et à l'honneur desquels j'escri principalement, pourront sauter outre pour cercher ailleurs ce qui est de leur mestier. Voici donc pour thèses l'abjuration qu'on exigeoit à Bordeaux, après la S. Barthélemi, de ceux qui vouloient avoir la paix de l'Église, c'est à dire qui vouloient sauver la vie, les biens et l'honneur, ayans eu esgard, pour l'authorité de la pièce, qu'elle est extraicte des principaux poincts du concile de Trente (Histoire universelle, t.I, p. 131-133).

 

Des Jésuites

Pour ce que l'Espagne, fournissant d'un peu de bois à beaucoup d'embrasement, a esté spectatrice des tragédies sans jouer, et que par ce moyen elle nous a donné peu ou point d'argument pour cette saison, nous prendrons ce loisir pour dire un mot du présent qu'elle a fait à toute l'Europe, des Jésuites. Et en dirons moins et plus sobrement que les historiens et autres escrivains de mesme religion qu'eux; prenans l'occasion qu'à la sortie de la guerre civile ceste secte s'employa plus ouvertement à se loger en France.

Ignace Loyola de la Giposque, ayant perdu Pampelone, estropié de quelques coups et mesmes de l'honneur, pour n'avoir pas fait heureusement, voulut changer de mestier, se mit à estudier à Barcelone et à Salamanque aagé de trente trois ans. A cause de cest aage, il voulut au commencement estudier par abrégez. Mais ne profitant rien, il changea d'advis et, pour y travailler à plein fonds, vint à Paris. Là il attira à son amitié plusieurs compagnons, entr'autres François Xavier, de mesme pays que lui, Jacques Layné de Sagonte, Alphonse Salmeron de Tollede, Nicolas Baubaguille, Simon Roderic, Claude Graque, Jean Codier et Pasquier Broüet. Tous ceux-là, à l'envi [en rivalisant avec] d'un ordre de Théatins ou Quiettins, qu'avoit institué la cardinal Caraffe, depuis pape Paul quatriesme, entreprirent de faire une secte nouvelle, de l'aller commencer en Jérusalem et cercher la couronne du martyre; mais la crainte et incommodité de ce voyage les fit contenter de celui de Rome. Le conte dit que Loyolle, accompagné de deux, entra dans une chapelle, y trouva Dieu le Père, qui leur monstra son fils Jésus portant à grand'peine sa croix et endurant des torments très cruels, qu'il recommanda à sondit fils Ignace et ses compagnons, ce que Jésus accepta et promit de les favoriser à Rome; et c'est pourquoi la société prit le nom de Jésuites. Arrivez à Rome, ils mettent leur dessein en avant. Ils eurent pour contraire le cardinal de Lucques, qui en leur défaveur escrivit un livre contre les nouvelles religions; mais le pape Paul leur donna bulle, à la charge qu'ils ne passeroyent jamais le nombre de soixante. Jules confirma les privilèges que Paul leur avoit donnez. Depuis, un évesque de Clermont leur donna le collège de Clermont, duquel ils voulurent prendre le nom, voyans presque tous les docteurs de la chrestienté escrivans et preschans contr'eux, pour le superbe nom qu'ils avoyent pris, comme si aux autres sectes n'eust point appartenu, non moins proprement qu'à eux, le nom de Jésus (Histoire universelle, t.II, p.172-174)

 

Aventures de Henri III à Lyon

C'est que le roi, estant à Lyon, s'embraza d'une des plus apparentes femmes de la ville, de laquelle le nom sera supprimé. Le comte de Maulevrier et Antraguet, qui n'ont point esté chiches de tels discours, l'un pour sa futilité naturelle, l'autre pour les mescontentements qu'il receut, furent employez à mesnager cet amour. Ils practiquèrent aisément la volonté de la dame, mais non la commodité de l'entreveuë, pour l'extrême jalousie du mari, qui ne la perdoit non plus que son ombre. Ces marchands s'advisèrent de le mettre dans le parti du sel [ferme de la gabelle], et, le tenans pour avaricieux, espéroyent lui faire entreprendre un voyage à Pequais [près d'Aigues-Mortes]; mais l'offre du gain n'ayant pas succédé, on l'attaqua par l'honneur, en lui présentant un voyage pour le roi en quelques villes hansiatiques, pour traicter un accord entr'elles et le duc de Brunsvich, pource qu'elles soustenoyent sa ville contre lui. La pipée [tromperie] de l'honneur n'ayant pas mieux réussi que celle du proffit, il falut venir par la voye de la dévotion, cercher le confesseur du sire, qui estoit le gardien des Cordeliers; auquel ils parlèrent comme se prenants à lui, de quoi un des plus apparents de la ville desdaignoit la confrérie des Penitens en la société du roi mesmes, alleguans que cela pourroit le faire soupçonner de sentir le fagot. Comme ils pressoyent le Pater d'alléguer de telles raisons à sa brebis, le confesseur les renvoya bien loin, leur disant: "A d'autres, Messieurs, nous sommes du mestier," et plusieurs autres termes de mattois [filou], sur lesquels le comte se mit à jurer: "C'est, dit-il, que le roi est amoureux de sa femme, et qu'il n'y a moyen de lui faire quitter la maison si vous ne nous aidez; mais faictes-nous un tour de galant homme, et je vous apporterai cent doubles ducats à deux testes dès demain pour expier le péché et faire des aumosnes si secrettes que personne ne s'en appercevra." -- "C'est, dit le moine, parler bon sainct François, cela. Je vous l'amènerai au montouër [amener au montoir, rendre docile] jeudi prochain." Ce qu'il fit par une procession générale, où, selon l'ordre de la confrairie, le mari se rendant nouveau profès, il lui falut porter la croix. Le roi et le comte de Maulevrier se desrobent du revestiaire [sacristie] par une porte que leur ouvre le gardien, et vont à leur assignation. Nostre lyonnois ayant traversé quelques rues, se mettant à ruminer dans son sac, prit sa jalousie pour interprète de sa dévotion, commença à porter la teste plus basse que ne devoit un porte-croix, et ses pensées mélancholiques s'accreurent tellement que, quand il fut à l'embouchure d'une ruètre [ruelle] qui ne va qu'à sa maison, tellement qu'il pouvoit voir la fenestre de sa chambre, quelques-uns disent qu'il vit un chappeau à travers les vitres. Quoi que ce soit, il s'arresta avec un grand souspir, qui dégénéra en esvanouissement, vrai ou simulé, si bien que la croix tomboit sur le pavé, sans le secours de Montigni et du Halde, qui s'estoyent couplez au premier rang d'après lui. Il falut mettre son office en autres mains, et ces deux aidèrent à le porter jusques dans sa chambre, où une foule de parents et de voisins accourants, le roi fut réduit dans le contoir [petite pièce] accompagné de son second. La dame fit demeurer son mari en la salle à cause de la fraischeur, et le moyen de sauver le roi fut qu'elle enferma Antraguet avec lui, pour lui donner l'habit. Et lors, accompagné de du Halde, il regaigna les rangs de la procession, qui n'estoit pas encor passée (Histoire universelle, t.V, p.347-350).

 

Une chasse à l'ours du futur Henri IV (1579)

De là, les deux cours se firent compagnie jusques à Foix, où le roi de Navarre fit une chasse notable, ou plutost une guerre aux ours, où, entr'autres cas, arriva un grand ours allant à la charge sur dix Suisses et dix soldats des gardes, et, trouvant en son chemin un petit page de treize ans nommé Castel-Gaillard, le mit du cul à terre sans le blesser, et de là, avec dix arquebusades et dix halebardes dans le corps, se précipita, avec une douzaine de ses tueurs, dans une crevasse de montagne, où il se rompit le col (Histoire universelle, t.V, p.365-366).

 


[Introduction] [La Grèce et Rome]  [Le moyen-âge]  [Du XVe au XVIIIe siècle]  [Le XIXe siècle]  [Le XXe siècle


Les commentaires éventuels peuvent être envoyés:


 [ BCS ]  [ BCS-BOR ]  [ BCS-PUB ]