Jean d'Outremeuse, Myreur, I, p. 550b-560a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Sous Antonin le pieux (suite) : Navitus à tongres - persécutions et hérésies - les papes pie et anaclet - GUERRES CONTRE LES GAULOIS - progression des chrétiens - DIVERS [Myreur, p. 550b-560a]

Ans 146-160

Après l'introduction générale, ce fichier comporte trois parties :

* Myreur, p. 550b-552a (A. Ans 146-150 : Divers : Navitus à Tongres - Persécutions et hérésies - Colonne Antonine) [sommaire] [texte]

* Myreur, p. 552b-555a (B. Ans 150-154 : Antonin l'emporte sur Franco et change d'attitude envers les chrétiens - Successions en Gaule et en Bourgogne - Personnalités romaines) [sommaire] [texte]

* Myreur, p. 555b-560a (C. Ans 154-160 : Reprise et fin des hostilités entre Antonin et Anténor de Gaule - Divers) [sommaire] [texte]

 


 

Introduction générale aux trois parties

L'essentiel des dix pages du Myreur retenues ici est constitué par le récit des guerres épiques et légendaires d'Antonin le Pieux (138-161 de notre ère). Commencées dans le fichier précédent (p. 546ss), elles se poursuivront dans le fichier suivant (p. 560-566), où d'ailleurs, après la mort de l'empereur, elles seront reprises par ses successeurs. Les opérations militaires forment donc l'ossature du récit. Elles sont toutefois ‒ présentation annalistique oblige ‒ interrompues à plusieurs reprises par quelques informations culturelles ou religieuses.

C'est ainsi que dans l'histoire de l'Église au IIe siècle, Ly Myreur fait intervenir la question des hérésies. Historiquement, beaucoup de tendances centrifuges se manifestent à cette époque. Jean cite de nombreux noms d'hérétiques (p. 550-551), tant à Rome qu'à Athènes ou à Alexandrie. Certains, comme Cerdon, Marcion, Valentin, Symon, sont des personnages connus, mais d'autres, comme Jésocoras, Galatris, Castoras, Madatus, par exemple, sont difficilement identifiables. S'agit-il de noms estropiés ou inventés (ils sont nombreux chez Jean !) ? Le deuxième siècle, en tout cas, est l'époque d'Irénée de Lyon (p. 564), vivement hostile aux hérésies (cfr son important traité, écrit en grec, mais conservé en latin, Adversus hæreses, « Contre les hérésies »).

Nous nous garderons bien d'intervenir dans la nébuleuse des hérésies, nous bornant à relever que, selon Jean, beaucoup d'entre ces déviants moururent foudroyés lors de violents orages qui frappèrent à cette époque les villes de Rome, d'Athènes et d'Alexandrie, où ils sévissaient. C'était là, aux yeux de notre chroniqueur, une manifestation divine, car la foudre ne tua que des gens désireux de détruire la foi de Dieu. Une sélection donc, mais qui, toujours selon lui, ne frappa pas tous les hérétiques : « tous ne furent pas tués car, à Rome et ailleurs, il resta beaucoup de philosophes très hostiles à la foi. Mais ceux que j'ai nommés étaient les plus hostiles ». On trouvera sur la Toile un site un peu curieux qui rassemble, malheureusement sans aucune référence textuelle, une liste d'hérésies et d'hérétiques apparus à divers moments dans l'histoire de l'Église.

Le nom de Pie Ier (p. 556) figure déjà dans le fichier précédent (p. 549). On s'y reportera pour obtenir quelques notes de commentaire, notamment à propos du Pasteur d'Hermas.

Le nom du pape Anaclet, confondu avec Clet par certains auteurs, a lui aussi été rencontré plus haut à plusieurs reprises (p. 501-502, p. 505) et son cas a même été discuté dans l'introduction du fichier des p. 489-503. Rappelons, pour mémoire, que Jean en a fait le sixième pape de Rome, celui qui aurait imposé aux clercs la tonsure, l'obligation de se raser et celle d'honorer les prêtres plus que les autres personnes.

Il ne faut donc pas le confondre avec le successeur de Pie, le douzième pape, que Ly Myreur appelle également Anacletus (Anaclet) (p. 556-557), également connu dans la tradition sous le nom d'Anicet (Anicetus ou Anicitus). C'est le cas du Liber pontificalis (p. 134, éd. Duchesne ; p. 15, éd. Mommsen), tandis que la Chronique de Martin propose Anicetus dans le texte, avec une mention d'Anacletus dans l'apparat critique. A. Borgnet, ad loc., probablement pour éviter toute ambiguïté avec le sixième pape, propose même de remplacer dans Ly Myreur la graphie Anacletus par celle d'Anicetus. Une chose en tout cas est sûre : pour Jean, le sixième et le douzième pape, même s'ils portent le même nom, sont des personnages différents.

Jean s'étend sur les variantes présentes dans la tradition sur la durée de son règne. Le Liber déjà hésitait entre neuf ans, trois mois, trois jours, et onze ans, quatre mois, trois jours, tandis que Martin parlait de neuf ans, trois mois, quatre jours. Dans sa notice, où il fait étalage de son érudition ‒ comme c'est souvent le cas en matière de chronologie ‒, Jean opte pour le système dix ans, trois mois, vingt-trois jours, mais signale avoir trouvé dans sa recherche d'autres versions : d'un côté onze ans, trois mois, quatre jours ; de l'autre dix ans. Il pousse même le raffinement jusqu'à disserter sur les variantes qu'il a rencontrées dans le calcul de la durée des jours de vacance du siège (quinze jours, vingt-trois jours), et il termine en tentant d'expliquer ces différences par l'utilisation chez les auteurs de différents computs : calculs en années complètes ou incomplètes, début d'année placé à l'incarnation (25 mars) ou à la nativité (25 décembre). Le seul intérêt de ces précisions est de souligner, si c'était encore nécessaire, le profond intérêt, pour ne pas dire l'obsession, de notre chroniqueur pour les questions de chronologie.

Les autres informations concernant ce pape ont été rassemblées par Jean dans le fichier suivant (p. 564). Le lecteur s'y reportera.

Antonin le Pieux

L'empereur de Rome est toujours Antonin le Pieux (138-161 de notre ère). Le récit de ses guerres épiques et légendaires, entamé dans la section pécédente, continue. Il se poursuivra dans la section suivante. En quelques rares occasions toutefois, Jean abandonne son ardeur guerrière pour fournir quelques rapides informations d'ordre culturel. C'est le cas à la p. 555, où il parle de Galien, le médecin grec célèbre, né à Pergame en 129, venu à Rome à une date inconnue pour y mourir en 199. C'est donc un contemporain de l'empereur, ce qui est moins évident en ce qui concerne Trogue Pompée et Justin. En effet, Trogue Pompée, auteur des Historiae Philippicae en quarante-quatre livres précisément (le chiffre donné par Jean est exact), se situe à l'époque d'Auguste, tandis que son abréviateur, Justin, serait du IIIe, voire du IVe siècle.

Un livre d'Antonin sur la religion chrétienne ? La notice suivante est intéressante à commenter : « L'histoire de Trogue Pompée, écrit Jean, comprenait quarante-quatre livres, mais Justin, son disciple, les abrégea beaucoup. Ensuite, après ce Justin, l'empereur Antonin le Pieux fit et publia un livre sur la religion chrétienne ». Antonin le Pieux n'est pas connu pour avoir écrit de livres, surtout pas sur la religion chrétienne. Par contre, son successeur, Marc Aurèle, a écrit en grec un livre resté célèbre et qui porte en français le titre Pensées à soi-même. Mais il ne s'agit évidemment pas d'I libre de la religion cristiane.

Cette attribution à Antonin le Pieux d'un ouvrage sur la religion chrétienne est tout simplement le résultat d'une erreur de traduction commise par Jean. Martin en effet, après avoir parlé de Galien, de Trogue Pompée et de Justin l'abréviateur, avait écrit : Qui Iustinus philosophus Antonio Pio librum de cristiana religione compositum tradidit et benigum eum christianis fecit « Justin le philosophe remit à Antonin le Pieux un livre qu'il avait composé sur la religion chrétienne et il le rendit [grâce à cela] favorable aux chrétiens ». Le texte de Martin correspond en partie au moins à la réalité. Justin le philosophe est la même personne que Justin le Martyr, et on lui doit deux Apologies, conservées et d'ailleurs accessibles sur la Toile. L'une, la Grande Apologie, datée entre 153 et 161 de notre ère, est adressée à Antonin le Pieux, à ses fils adoptifs, au Sénat et au peuple romain ; l'autre, beaucoup plus courte, datée d'avant 161, est adressée au Sénat romain. Elles figurent également, mais dans une autre traduction (Ph. Bobichon), dans le volume, souvent cité déjà et intitulé Premiers écrits chrétiens (PEC), 2016, p. 325-284 et 385-399. Quant à savoir si elles ont contribué à modifier l'attitude de l'empereur à l'égard des chrétiens, c'est une autre affaire.

Sur la politique religieuse d'Antonin, on trouvera beaucoup plus de détails dans le chapitre XV du vieux livre d'Ernest Renan (L'Église chrétienne, Paris, 1879, p. 290-304), qui traite de cet empereur et de l'atmosphère de son époque. Inutile de préciser que tout le récit de Jean sur le sénateur Henri, son intervention auprès de l'empereur en faveur des chrétiens, sur les victoires de ceux-ci, sur les décisions finalement prises par Antonin et sur lesquatre mille baptêmes qui s'ensuivirent, appartiennent à la légende.

La colonne d'Antonin ou colonne Antonine (Columna Antonini Pii) est une colonne triomphale élevée en 161 de notre ère, au nord du Champ de Mars de Rome, à la mémoire de l'empereur romain Antonin le Pieux par ses successeurs, les coempereurs Marc Aurèle et Lucius Vérus. Il n'en reste actuellement que des vestiges : le piédestal sculpté en marbre, conservé au Vatican, ainsi que des fragments de la colonne de granite. Pour cette raison elle est moins connue que la colonne Trajane, citée également avec la colonne Antonine dans Ly Myreur (p. 62 et p. 533).

D'autres aspects de la biographie d'Antonin sont présentés dans le fichier suivant (p. 560), à la date où le chroniqueur signale la mort de l'empereur. En fait, comme on le dira, le chroniqueur liégeois distribue sur deux passages différents (l'un dans ce fichier, le second dans le suivant) ce qui figurait dans sa source. Dans sa Chronique, Martin d'Opava (p. 446-447, éd. Weiland) avait en effet rassemblé en une seule notice tout ce qu'il jugeait digne de mention dans la biographie de l'empereur.


 

A. divers : Navitus Bâtisseur - Colonne Antonine - Persécutions et hérésies  [Myreur, p. 550b-552a]

 

Ans 146-150

Sommaire

* À Tongres, l'évêque Navitus fait construire deux églises, dont une dédiée à saint Materne - La colonne Antonine à Rome (146-148)

* Persécutions contre l'Église et hérésies (148-149) - Des hérétiques meurent foudroyés - Navitus construit d'autres églises (149-150)

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À Tongres, l'évêque Navitus fait construire deux églises, dont une dédiée à saint Materne - La colonne Antonine à Rome (146-148)

 

[p. 550] [CXLVI – Sains Materne s’aparut à Navitus, son successeur] Item, l'an CXLVI, le XIe jour de mois de may, s'aparut sains Materne à Navitus, son successeur, evesque de Tongre, en dormant, et li dest, en depriant, que ilh edifiast en la citeit de Tongre une englise, et le consecrast en l'honneur de luy.

[p. 550] [An 146 – Saint Materne apparaît à Navitus, son successeur] En l'an 146, le 11 mai, saint Materne apparut à Navitus, son successeur, l'évêque de Tongres, pendant qu'il dormait. Il lui parla et le pria d'édifier une église dans la ville de Tongres et de la consacrer en son honneur.

[Sains Navitus, evesque de Tongre, fundat une englise de Sains Materne] Et li evesque Navitus ne mist pas chu en oblit, car tantoist lendemain ilh mandat des ovrieres à grant planteit, et commenchat l'engliese ; et fut parfait dedens II ans, assavoir l'an CXLVIII, le XVIIIe kalende d’octembre ; et le consecrat en l'honeur de sains Materne, et y mist XII canones.

[Saint Navitus, évêque de Tongres, fonde une église dédiée à Saint Materne] Et l'évêque Navitus nn'oublia pas cet ordre, car dès le lendemain il fit venir des ouvriers en grande quantité et commença l'église ; elle fut achevée dans les deux ans, soit le dix-huitième jour des kalendes d'octobre 148. Il la consacra à saint Materne, et y installa douze chanoines.

Item, en cel an, fist li emperere Anthone faire une columpne à Romme en son nom, laqueile ilh apelat Anthonie.

Cette année-là, l'empereur fit élever à Rome une colonne portant son nom, qu'il appela colonne Antonine.

[De Navitus, l’evesque de Tongre] Item, l'an CXLVII, fist Navitus, li evesque de Tongre, encor I altre engliese.

[Navitus, l’évêque de Tongres] En l'an 147 l'évêque de Tongres, Navitus, construisit encore une autre église.

[CXLVIII] Sour l'an CXLVIII fut consecrée l'engliese sains Materne à Tongre, et ovroit-ons fortement à l'autre engliese que ly evesque avoit commenchiet.

[An 148] En l'an 148 fut consacrée à Tongres l'église Saint-Materne, tandis que l'on travaillait beaucoup à l'autre église commencée par l'évêque.

 

Persécutions  contre l'Église et hérésies (148-149) - Navitus construit d'autres églises - Des hérétiques meurent foudroyés (149-150)

 

[p. 550] [Grant persecution sur les cristiens] En cel an avienet mult grant persecution sour sainte Engliese, car ypluseurs prinches de la terre fisent mult de chouses encontre sainte Engliese, et ochisent sens cause tant de cristiens que chu estoit grant pieteit.

[p. 550] [Grande persécution contre les chrétiens] Cette année-là (148) une très grande persécution eut lieu contre la sainte Église. De nombreux princes de toute la terre lui firent grand tort ; ils tuèrent sans raison tant de chrétiens que cela faisait pitié.

[Grandes erreurs et heresies nassirent] Et estoit encor sainte Engliese ortant et en aultre manere grevée par cheaux meismes qui le devoient defendre et aidier, car à chi temps vinrent aulcuns philosophes qui rechurent baptesme ; et puis se mettoient en leurs dis diverses erreurs contre le foid, lesqueiles erreurs ilhs voloient sourtenir por leurs clergries.

[Naissance de grandes erreurs et hérésies] De plus, la sainte Église était accablée tout autant et d'une autre manière par ceux-là mêmes qui devaient la défendre et l'aider. À cette époque certains philosophes, qui avaient reçu le baptême, introduisirent ensuite dans leurs propos diverses erreurs contre la foi, erreurs qu'ils voulaient défendre au nom de leur science.

Adont furent decheus par eaux pluseurs simples gens, et apellat-ons teiles adversaires contre sainte Engliese, entres lesqueiles furent Valentins, Cerdon et Marcion, qui à cel temps astoient à Romme. Cheaux disoient, entres les aultres erreurs, que ilh estoit dois dieux, dequeiles ly uns estoit plus grans et plus soverains [p. 551] que ly aultre, et estoit ly uns de ches dieux bons, et l'autre justes. Item, en chi temps, avoit en Alixandre uns altre philosophe, qui fut nomeis Basilides : chis disoit et voloit sourtenir que Jhesu-Crist n'avoit mie mort souffert.

 Ils trompèrent beaucoup de gens simples. On peut nommer Ces adversaires de la sainte Église ont un nom. Parmi eux, on compte Valentin, Cerdon, et Marcion, qui à cette époque vivaient à Rome. Ces personnages disaient, entre autres erreurs, qu'il y avait deux dieux, dont l'un était plus grand et plus puissant [p. 551] que l'autre, et que l'un de ces dieux était bon et l'autre injuste [correction du mss/texte de Borgnet?]. À la même époque, à Alexandrie un autre philosophe, nommé Basilides, disait et prétendait soutenir que Jésus n'avait pas souffert la mort.

Navitus bâtisseur et hérétiques foudroyés

 

Item, l'an CXLIX, consecrat ly evesque Navitus de Tongre son engliese en l'honeur de sains Johan ewangeliste, et y mist moynes estrangues de diverse habit ; car adont n'astoient encors troveez nulles ordines.

En l'an 149, l'évêque de Tongres Navitus consacra son église en l'honneur de saint Jean l'Évangéliste et y plaça des moines étrangers, aux habits divers. À l'époque en effet aucun ordre (religieux) n'était encore institué.

[Terrible orage – Des III effoudres] En cel an, en mois de june le XIIIIe jour, chairent trois effoudres : I en Alixandre, et teile fut chis tempeste que tout les maisons de la citeit tremblarent et crolarent mult fort. De chesti effoudre furent ochis Madatus, Gaudas, Sixte et Castoras, les quattre grans philosophes qui les erreurs contre la foid voloient sourtenir. Item ilh chaiit une effoudre en Athennes, par lequeile furent ochis VIII philosophes, assavoir : Johans Dalpes, Paulus, Symon, Jesocoras, Fremetus, Calixte, Judeson, Teloforus. Item ly thier effoudre chaiit à Romme, et là furent ochis Martion, Astrodoy, Maltus, Petrus et Galatris, grans philosophes et cristiens contraires à la foid.

[Terrible orage – Trois frappes de la foudre] Cette année-là, le 14 juin, la foudre tomba à trois reprises : la première fois à Alexandrie, où la tempête fut telle que toutes les maisons de la cité furent très ébranlées et s'écroulèrent. Là Madatus, Gaudas, Sixte et Castoras, les quatre grands philosophes qui voulaient soutenir les erreurs contre la foi furent foudroyés. La foudre tomba aussi à Athènes, où moururent foudroyés huit philosophes, à savoir : Jean Dalpes, Symon, Jesocoras, Fremetus, Calixte, Judeson, Teloforus. Le troisième coup de foudre eut lieu à Rome, où moururent Marcion, Maltus, Petrus et Galatris, de grands philosophes et des chrétiens hostiles à la foi.

[Grant myracle des heretikes ochis] En teile manere prist Dieu venganche de ses anemis. Et deveis savoir que de ches trois effoudre ilh ne fut personne ochis, fours que cheaux qui la foid de Dieu voloient destruire. Et ne furent mie tous ochis, car à Romme et aultrepart demorat pluseurs philosophes mult contraires à la foid mains cheaux que j'ay nommeis y astoient plus contraires.

[Grand miracle des hérétiques tués] Dieu se vengea ainsi de ses ennemis. Il faut savoir savoir que ces trois frappes de la foudre ne tuèrent personne sinon des gens qui voulaient faire disparaître la foi en Dieu. Cependant, tous ne furent pas tués car, à Rome et ailleurs, beaucoup de philosophes restaient très hostiles à la foi. Mais ceux que j'ai nommés étaient les plus hostiles.

[CC et L [erreur pour CL ?]) - Navitus, evesque de Tongre, fondat pluseurs englieses] Item, l'an CL, en mois de marche, commenchat Navitus, li secon evesque de Tongre, à fonder une englise, laqueile ilh consecrat en l'honeur de sains Jaque le grant ; si mettit des religieux de gries habis. Et apres fondat une aultre en l'honeur sains Andrier l'apostle en lieu c'on dist en sovrain marchiet de Tongre ; et fut cel une engliese parochial, où Dieu fut mult ensauchiés. A cel temps avoit-ons tantoist fait une engliese, car ons ne les faisait mie grandes, ains les faisoit-ons petittes et basses et simplement, [p. 552] sens faire nulles jolieveteis.

[An 150 - Navitus, évêque de Tongres, fonde plusieurs églises] En outre, en l'an 150, au mois de mars, Navitus, le second évêque de Tongres, commença à fonder une église, qu'il consacra en l'honneur de saint Jacques le Majeur ; il y installa des religieux portant des habits gris. Ensuite, il fonda une autre église en l'honneur de l'apôtre saint André à l'endroit qui s'appelle le grand marché de Tongres ; cette église fut une église paroissiale, où Dieu fut particulièrement glorifié. À cette époque, on faisait très vite une église : elles n'étaient pas grandes, mais petites et basses, et simples, [p. 552] sans aucune ornementation.

 


 

B. Antonin l'emporte sur Franco et change d'attitude envers les chrétiens - successions en Gaule et en Bourgogne - personnalités romaines [Myreur, p. 552b-555a]

 

 Ans 150-154

Sommaire

* Franco, duc de Gaule, s'installe près de Rome, avec des intentions hostiles - Antonin l'affronte, sans suivre l'avis d'Henri, un de ses sénateurs, qui lui suggère d'engager dans ses rangs les chrétiens - La bataille qui s'ensuit est désastreuse pour les Romains, forcés de rentrer dans la ville (150-151)

* Le sénateur Henri revient à la charge et Antonin engage des chrétiens - Grâce à ceux-ci, il remporte le lendemain la bataille contre les Gaulois - Antonin accorde la liberté aux chrétiens et interdit de leur nuire dans tout l'empire - Suite aux victoires des chrétiens, quatre mille personnes, dont le sénateur Henri et sa famille, se font baptiser (151)

* Le duc Franco demande l'aide de tous les seigneurs d'Europe contre les Romains - Seuls ceux de Bretagne, de Normandie et d'Auvergne acceptent - Très isolé, Franco rentre à Lutèce, tombe malade et meurt - Son fils aîné Anténor devient duc de Gaule (151-152)

* Divers : Navitus à Tongres - Galien à Rome - L'historien Trogue-Pompée et Justin - Livre d'Antonin sur les chrétiens - Mariage de la fille du duc de Bourgogne et d'Hector, frère cadet d'Anténor et futur duc de Bourgogne (153-154)

 

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Franco, duc de Gaule, s'installe près de Rome, avec des intentions hostiles - Antonin l'affronte, sans suivre l'avis d'Henri, un de ses sénateurs, qui lui suggère d'engager dans ses rangs les chrétiens - La bataille qui s'ensuit est désastreuse pour les Romains, forcés de rentrer dans la ville (150-151)

 

[p. 552] [Franco, li dus de Galle, asseghat encor Romme] En cel an, mandat ly dus Franco de Galle ses hommes, et leur dest qu'ilh voloit chevalchier sur les Romans. Si fut chu nunchiet à l'emperere Anthone, qui en fut mult enbahis, se fist garnir toutes ses vilhes et chasteals. Quant li dus Franco fut venus devant Romme, si fist tendre ses treis, et si loghat com chis qui voloit la citeit greveir.

[p. 552] [Franco, le duc de Gaule, assiège à nouveau Rome] Cette année-là, le duc Franco de Gaule convoqua ses troupes et leur dit qu'il voulait faire une expédition contre les Romains. Cette nouvelle effraya beaucoup l'empereur Antonin, qui fit protéger ses villes et ses châteaux. Arrivé devant Rome, le duc Franco fit dresser ses tentes et s'installa en homme résolu à nuire à la cité.

Adont s'avisarent les senateurs, et desent que chu estoit grant fortune quant ly emperere de Romme, qui estoit le chief de tout le monde, estoit enssi gasteit et travelhiet par unc seul duc, qui par droit devoit eistre en la subjection de l'empire. Si s'acordarent à chu, et desent que ilh voloit mies que ly empire fuist destruite à une fois, se ilh le devoit eistre, que chu que ilhs fussent longement en teile langueur.

Alors les sénateurs réfléchirent. Ils déclarèrent que c'était un grand malheur de voir l'empereur de Rome, le maître du monde, ainsi malmené et tourmenté par un seul duc, qui juridiquement devait être soumis à l'empire. Ils s'accordèrent sur ce point et déclarèrent qu'ils préféraient voir l'empire détruit une fois pour toutes, s'il devait l'être, plutôt que de rester longtemps dans une telle situation de faiblesse.

Adont parlat unc des senateurs, qui oit nom Henris, qui amoit la foid Jhesu-Crist ; mains ilh n'estoit mie encor baptisiet. Chis Henris dest tout en audienche que, se ilh estoit creus, ilh diroit une chouse qui mult bonne seroit, et dest : « Qui feroit armeir tous les cristiens, foursmys les clers, et les fesist aleir en batalhe, je vuelhe que ons moy trenche le chief, se ly dus de Galle et ses gens ne sont desconfis. »

Alors un sénateur, dénommé Henri, prit la parole ; il était attaché à la foi du Christ, mais n'était pas encore baptisé. Cet Henri déclara devant toute l'assistance, que si on le croyait, il proposerait une chose très bénéfique, et dit : « Si quelqu'un arme tous les chrétiens, à l'exception des clercs, et s'il les mène au combat, je veux bien qu'on me coupe la tête si le duc de Gaule et ses troupes ne sont pas vaincus. »

Quant l'emperere et les aultres senateurs entendirent chu, si furent mult corochiés et desent enssi : « Henris, que dit-vos ? Voleis donc vos croire que ly Dieu des cristiens est melheur que ly nostre ? » « Saingnours, dest Henris, je ne dis mie chu que vos dites, ne se ne le desdis mie ; mains ons sceit bien et at esteit veyut n'at mie longtemps, que les cristiens nos fisent grant sourcour contre cheaux d'Athennes, qui nos avoient desconfit et awissent Romme gangnie et destruite, quant ilhs furent par les cristiens desconfis et ochis ; et portant disoy-je chu. »

Ces propos irritèrent beaucoup l'empereur et les autres sénateurs qui lui dirent : « Henri, que dites-vous ? Voulez-vous donc croire que le dieu des chrétiens est meilleur que le nôtre ? » -- « Seigneur, dit Henri, je ne dis pas cela, et je ne dis pas le contraire. Mais, on le sait et on l'a vu il n'y a pas longtemps, les chrétiens nous ont été d'un grand secours contre les gens d'Athènes, qui nous avaient battus ; ils auraient conquis et détruit Rome, s'ils n'avaient pas été vaincus et tués par les chrétiens. C'est cela que je voulais dire. »

Respondirent les senateurs : « Ilh ne serat jà veyus que nos aions ens ès cristiens tant de fianches, que nos les doions myneir awec nos en batalhe, car nos dieux soy corocheroient trop encontre nos ; mains nos yscerons fours demain al matinée, et courons sus nos anemis, sens faire cohardie. » Enssyment fut acordeit, et ysserent fours lendemain ; mains les Sycambiens les corirent sus mult hardiment.

Les sénateurs répondirent : « On ne nous verra jamais avoir assez de confiance dans les chrétiens pour les mener au combat avec nous : nos dieux s'irriteraient trop contre nous. Nous sortirons demain matin et courrons droit contre nos ennemis, sans montrer de lâcheté. » Tel fut l'accord décidé. Les Romains firent une sortie le lendemain, mais les Sicambres foncèrent sur eux avec beaucoup d'audace.

[Grant myracle - CLI] Là demonstrat Dieu mult grant myracle, jàsoiche que ly une partie ne ly aultre ne fussent mie en Dieu creant, mains por leur malvaisteit à demonstreir. Cest batalhe fut sour l'an CLI, le XIIIe jour de mois d'avrilh ; si [p. 553] fut mult terrible et doloreuse, car ilh y fut mors XIIm Romans, entres lesqueiles oit IIIc chevaliers et XLIII senateurs des plus grans ; et des Sycambiens ne fut ochis personne, ne grans ne petis. Adont s'enfuirent les Romans et rentrarent en Romme com desconfis.

[Grand miracle - An 151] Alors Dieu se manifesta par un grand miracle. Bien sûr, aucun des deux camps ne croyait en lui, mais Dieu voulait prouver leur méchanceté. La bataille eut lieu le 13 avril de l'an 151 ; [p. 553] elle fut terrible et douloureuse, car douze mille Romains moururent, dont trois cents chevaliers et quarante-trois sénateurs, parmi les plus importants, alors que personne parmi les Sicambres, ni grands ni petits, ne perdit la vie. Les Romains s'enfuirent et rentrèrent à Rome, en vaincus.

 

Le sénateur Henri revient à la charge et Antonin engage des chrétiens dans ses rangs - Grâce à ceux-ci, il remporte le lendemain la bataille contre les Gaulois - Antonin accorde la liberté aux chrétiens et interdit de leur nuire dans l'empire - Suite aux victoires des chrétiens, quatre mille personnes, dont le sénateur Henri et sa famille, se font baptiser (an 151)

 

[p. 553] Et quant Henrys ly senateur veit chu, si en fut mult lies, et vient à l'emperere et li dest : « Monsaingnour, chu est grant mervelhe que vos ne voleis croire bon conselhe ; sy en sereis en la fin honis, car vos creieis chu qui vos est contraires, par l'orguelhe de cheaux de vostre conselhe. Je vuelhe que vos moy faite mettre en prison, et puis ysseis demain de la citeit et coreis sus les Sycambiens, mains que les cristiens soient awec vous ; je vuelhe que al revenir moy faite coupeir la tieste, se vos n'aveis victoire. »

[p. 553] Quand le sénateur Henri vit cela, tout heureux, il alla trouver l'empereur et lui dit : « Monseigneur, c'est très étonnant que vous n'acceptiez pas un bon conseil. Finalement, vous en serez blâmé, car vous vous fiez à ce qui est contraire à vos intérêts et à ce que vous dicte l'orgueil des membres de votre conseil. Je veux que vous me mettiez en prison, que vous sortiez de la cité demain et attaquiez les Sicambres, avec les chrétiens. Je veux aussi à votre retour avoir la tête coupée, si vous n'êtes pas vainqueurs. »

Quant ly emperere entendit chu, si l'oiit asseis volentiers. Se prist adont conselhe que ilh en feroit, et son conselhe ly respondit qu'ilh esprovast se chu poroit eistre veriteit. Adont lendemain al matien ilh fist armeir les cristiens et tous ses barons, puis issirent fours et corirent sus les Sycambiens. Là fut ly batalhe mult grant devant Romme, et si fut mult de gens ochis, de l'unne partie et de l'autre ; mains que vous diray-je longs parolles ?

L'empereur prêta beaucoup d'attention à ces paroles. Il demanda alors l'avis de son conseil qui lui répondit de tenter l'expérience, pour vérifier si c'était possible. Alors le lendemain matin, il fit armer les chrétiens et tous ses barons ; tous sortirent et coururent sus aux Sicambres. La bataille devant Rome fut très importante ; beaucoup de gens furent tués, de part et d'autre. Mais dois-je vous faire de longs discours ?

[Les Sycambiens furent desconfis devant Romme par les cristiens] Les Sycambiens furent desconfis par le volenteit de Dieu, qui por ses cristiens aidier demonstrat là grant myracle. En cel batalhe furent ochis XVIIm Sycambiens, et le remanant soy mettit al fuyr vers Galle ; et Franco, leur duc, juroit, s'ilh venoit en Galle, ilh assembleroit tant de gens qu'il hen auroit asseis, et puis revenroit en l'empire à si grant forche que ilh destruroit tous les Romans. Enssi furent les Sycambiens desconfis que j'ay dit ; et les Romans revinrent à Romme, en faisant grant fieste.

[Les Sicambres sont défaits devant Rome par les chrétiens] Les Sicambres furent vaincus par la volonté de Dieu qui, pour aider ses chrétiens, accomplit là un grand miracle. Dans cette bataille, dix-sept mille Sicambres furent tués, et ceux qui restaient se mirent à fuir vers la Gaule. Franco, leur duc, jura que s'il retournait en Gaule, il rassemblerait des troupes en nombre suffisant, puis reviendrait dans l'empire avec de si grandes forces qu'il détruirait tous les Romains. Les Sicambres furent vaincus, je l'ai dit, et les Romains rentrèrent à Rome, en faisant grande fête.

[Henris ly senateur qui donnat le conselhe del victoire] Adont vient Henris ly senateur devant l'emperere, et ly dest : « Sires, que vos semble ? aveis oyut victoire ? » Ly emperere respondit : « Oilh, grasce aux cristiens, car chu sont bonnes gens et moy ont mult bien servit ; et portant ilhs seront afrankis del tout de chi jour en avant. »

[Henri le sénateur qui a donné le conseil de la victoire] Alors le sénateur Henri se présenta devant l'empereur et lui dit : « Sire, que vous en semble ? Avez-vous remporté la victoire » L'empereur lui répondit : « Oui, grâce aux chrétiens : ce sont de bonnes personnes et elles m'ont très bien servi ; aussi dorénavant les chrétiens seront complètement libres. »

[Les cristiens furent frankis] Adont fist l'emperere crieir parmy la citeit de Romme, et oussi ilh le mandat par toutes les provinches de son empire, que tous les cristiens fussent frans dedont en avant, et que nus ne forfesist riens à eaux sour perdre le chief, et que ons les laisast faire et tenir leur loy à leur volenteit, car chu estoient bonnes gens. Et commandat encor avant l'emperere qu'ilh ne [p. 554] fust personnes qui destournast les cristiens à prechier leur loy, et que cheaux qui voroient en leur loy croire ne fussent mie punies, ains lasast-ons cascons croire solonc sa conscienche.

[Les chrétiens sont libres] Alors l'empereur fit proclamer dans la cité de Rome et fit savoir aussi dans toutes les provinces de son empire que tous les chrétiens seraient dorénavant libres, que personne ne leur ferait de tort sans risquer sa tête et qu'on leur permettrait de respecter et de conserver leur loi selon leur volonté, car ils étaient de bonnes gens. Avant cela, l'empereur avait encore recommandé à chacun de [p. 554] ne pas détourner les chrétiens de prêcher leur loi, et de ne pas punir ceux qui voudraient y croire, mais de permettre à chacun de croire selon sa conscience.

[IIIIm hommes furent baptisiés por les II victoirs des cristiens] Quant Henris ly senateur entendit chu, si soy fist tantoist baptizier et sa femme et ses enfans, et awec luy bien IIIIm hommes dedens VIII jours, qui avoient enameit la loy cristiene por les II victoires que les Romans avoient oyut par eaux si tres-notoires : assavoir, l'une contre cheaux d'Athennes, al temps l'emperere Adriain, et l'autre à cesti temps contre cheaux de Galle. Enssi furent les cristiens mult affrankis par l'aide de Dieu, qui en devant avoient esteit si crueusement martirisiés

[Quatre mille hommes sont baptisés suite aux deux victoires des chrétiens] Quand le sénateur Henri entendit cela, lui, sa femme et ses enfants, se firent baptiser, ainsi qu'au moins quatre mille hommes en l'espace de huit jours. Ces gens avaient été séduits par la religion chrétienne suite aux deux victoires notoires remportées grâce à eux par les Romains, la première contre les Athéniens, au temps de l'empereur Hadrien, et la seconde, contre les Gaulois. Ainsi grâce à l'aide de Dieu, les chrétiens furent affranchis, eux qui avaient été si cruellement martyrisés précédemment.

 

Le duc Franco demande à tous les seigneurs d'Europe de l'aider à lutter contre les Romains - Seuls ceux de Bretagne, de Normandie et d'Auvergne acceptent - Très isolé, Franco rentre à Lutèce, tombe malade et meurt - Son fils aîné Anténor devient duc de Gaule (ans 151-152)

 

[p. 554] [Franco, dus de Galle, assemblat mult de prinches, por conselhe avoir contre les Romans] En cel an meismes, en mois de novembre, assemblat ly dus Franco de Galle tous les prinches que ilh pot avoir por prendre conselhe que ilh feroit des Romans. Chis conselhe fut en la citeit de Laon sour le montangne ; si furent presens ly dus de Lotringe, ly dus d'Ardenne, ly dus de Bretangne, ly dus de Normendie, ly conte de Flandre, ly conte de Lovay, ly conte de Clermont, ly conte de Lymoge, ly conte de Bolongne, ly dus de Burgongne et pluseurs altres. A chi parlement soy deplandit ly dus Franco de l'emperere de Romme, de chu qu'ilh li avoit meffait, et le demonstrat là ; si priat à tous lesdis prinches mult humelement que cascon li vosist aidier contre les Romans, et ilh les aideroit oussi à chu que cascon d'eaux seroit quittes des grans tregut que ilhs devoient aux Romans.

[p. 554] [Franco, duc de Gaule, rassemble de nombreux princes, pour tenir conseil contre les Romains] En cette même année, en novembre, le duc Franco de Gaule rassembla tous les princes qu'il put réunir pour tenir conseil sur ce qu'il ferait à l'égard des Romains. Ce conseil se tint dans la ville de Laon, sur le mont ; y prirent part le duc de Lorraine, le duc d'Ardenne, le duc de Bretagne, le duc de Normandie, le comte de Flandre, le comte de Louvain, le comte de Clermont, le comte de Limoges, le comte de Boulogne, le duc de Bourgogne et bien d'autres. Lors de cette assemblée, le duc Franco se plaignit de l'empereur de Rome, dont il exposa tous les méfaits. Il pria très humblement les princes précités de consentir à l'aider contre les Romains ; lui aussi les aiderait et chacun d'eux serait délivré des lourds tributs qu'il devait aux Romains.

[Tous les prinches refusent d’aidier le duc de Galle contres les Romans] A cel parlement y oit pluseurs prinches qui s'acordarent bien à chu que ilh aidassent le duc Franco ; mains la plus grant partie, et oussi tous les plus grans saingnours d'eaux, dessent tout overtement que jà ne sieroient rebelles à l'emperere ne à son empire, ilhs ne ly oiseroient solonc leurs seriment riens forfaire, car ilh covenroit, se ly emperere les mandoit, que ilh l'alassent aidier à son commandemement. De cel opinion furent tous les prinches de parlement, fours tant seulement ly dus de Bretangne et ly dus de Normendie et ly conte d'Avergne. Enssi soy departit ly parlement que ly dus Franco ne fut aultrement assegureis de sa guerre, ains demorat tou seul, et les aultres en ralont, cascon en son paiis.

[Tous les princes refusent d’aider le duc de Gaule contre les Romains] Lors de cette assemblée, plusieurs princes furent bien d'accord pour aider le duc Franco ; mais la plus grande partie, et surtout les plus grands parmi eux, dirent très ouvertement que jamais ils ne se rebelleraient contre l'empereur ni contre son empire, et que, en vertu de leur serment, ils n'oseraient lui nuire en rien, car ils devaient aller l'aider, à son commandement, s'il les convoquait. Tous les princes de cette assemblée furent de cet avis, à l'exception du duc de Bretagne, du duc de Normandie et du comte d'Auvergne. Ainsi les participants se séparèrent, si bien que le duc Franco ne fut pas autrement soutenu dans son projet de guerre : il resta seul, tandis que les autres retournaient tous dans leur pays.

[CLII] Adont revint ly dus Franco à Lutesse mult fort corochiés, si com ilh y aparut ; car de la grant tristeur qu'ilh en oit ly prist une fievre qui li tienet si [p. 555] angousseusement V mois, qu’ilh en morut, l'an CLII, le XVIIIe jour de mois d'avrilh. Et fut lydis duc Franco ly miedre chevalier qui awist esteit puis le temps Julius-Cesar en tous cas, foursmis qu'ilh n'estoit mie cristriens

[152] Le duc Franco revint alors à Lutèce, très en colère, comme on le constata. En effet, suite à la grande tristesse qu'il éprouva, il contracta une fièvre qui le tint [p. 555] cinq mois durant dans une telle souffrance qu'il en mourut, en l'an 152, le 18 avril. Ce duc Franco était le meilleur chevalier qui ait existé, après l'époque de Jules César en tous cas, bien qu'il n'était pas chrétien.

[De Athenoir, le dus de Galle] Apres Franco, fut dus de Galle son anneis fis Anthenoir, si regnat XXXI an ; et ly aultre fis Franco oit à nom Ector, qui puis fut dus de Borgongne.

[Anténor, duc de Gaule] Après Franco, son fils aîné Anténor, devint duc de Gaule et régna trente et un ans ; l'autre fils de Franco, nommé Hector, devint ensuite duc de Bourgogne.

 

Divers : Navitus à Tongres - Galien à Rome - L'historien Trogue-Pompée et Justin - Livre d'Antonin sur les chrétiens - Mariage de la fille du duc de Bourgogne et d'Hector, frère cadet d'Anténor et futur duc de Bourgogne (ans 153-154)

 

[p. 555] [De Navitus evesque de Tongre] Sour l'an CLIII, consecrat Navitus, ly evesque de Tongre, l'engliese parochial desusdit en l'honeur de sains Andrier.

[p. 555] [Navitus évêque de Tongres] En l'an 153, Navitus, l'évêque de Tongres, consacra en l'honneur de saint André l'église paroissiale évoquée plus haut.

[Gallien, le gran phisichien] En cel an vint à Romme promiers Galien, un gran meides, qui estoit neis de Pergaime, et fut à Romme puis en grant auctoriteit.

[Galien, le grand médecin] Cette année-là arriva pour la première fois à Rome Galien, un grand médecin, né à Pergame, et qui jouit à Rome d'une grande autorité.

[Pompeius Trogus, li gran historigraphins, et Justinus, son servan] En chi temps vint à Romme Pompeyus Trogus qui estoit de Espangne, qui les histoires de tout le monde escript, commenchant à Nynus, le roy de Surie et porsiwant tout jusques à le monarchie Cesar, qui continent XLIIII libres ; mains Justinus, son disciple, les abreviat mult. Apres lyqueis Justin Anthone le Pieu, emperere, fist et donnat I libre de la religion cristiane.

[Trogue Pompée, le grand historien, et Justin, son serviteur] À cette époque arriva à Rome Trogue Pompée, qui venait d'Espagne. Il écrivit l'histoire du monde entier, de Ninus, le roi d'Assyrie, jusqu'à la monarchie de César. Cette histoire comprenait quarante-quatre livres, mais Justin, son disciple, les abrégea beaucoup. Ensuite, après ce Justin, l'empereur Antonin le Pieux fit et publia un livre traitant de la religion chrétienne.

[CLIIII] Item, l'an CLIIII, en mois de june, fut fais unc mariage en Galle de Ector, le frere le duc Anthenoir, et de Gandalas, la filhe à duc de Burgongne, lyqueis n'avoit plus d'efans ; si fut Ector apres luy duc de Burgongne.

[154] En l'an 154, en juin, un mariage fut célébré en Gaule, celui d'Hector, frère du duc Anténor, et de Gandalas, la fille du duc de Bourgogne, lequel n'avait plus d'(autre) enfant. Hector, après lui, devint duc de Bourgogne.

 


 

C. Reprise et fin des hostilités entre Antonin et Anténor de Gaule - DIVERS [p. 555b-560a]

 

Ans 154-160

Sommaire

* Antonin, apprenant la mort de Franco et son entente avec les trois seigneurs infidèles à Rome, s'empare de la Bretagne et de la Normandie - Anténor, duc de Gaule, reconquiert bien la Normandie, mais ne peut porter secours au duc de Bretagne, capturé par Antonin et traîné en Auvergne, pour y être jugé et mis à mort avec le comte d'Auvergne, son complice dans la trahison (154-155)

* Divers à Rome : Les papes Pie et Anaclet - Polycarpe d'Éphèse - Potentiane et Praxède (vers 155)

* Antonin envahit et saccage l'Auvergne, tout en malmenant son captif le duc de Bretagne - Le comte d'Auvergne appelle à l'aide le comte de Flandre et le duc de Bourgogne, proches du duc de Gaule, Anténor - Ce dernier, après avoir conquis la Bretagne, part aussi vers l'Auvergne, où affluent les secours (156)

* L'empereur Antonin vainc les Bourguignons et fait le siège de Clermont - Le duc de Gaule Anténor prend la tête des alliés - Une rude bataille, lourde en pertes humaines, les oppose aux Romains, qui s'enfuient dans les bois environnants (157)

* Anténor poursuit l'empereur Antonin et le défie en combat singulier - Celui-ci n'a pas lieu suite à l'arrivée inopinée de douze fuyards romains - Les Romains regagnent Rome - Anténor rentre sain et sauf à Clermont à la satisfaction générale et on fête dans la joie le départ des Romains (157)

* Anténor devient comte de Flandre, suite à la mort de son beau-père, et recoit l'allégeance de tous les barons - À Rome, Antonin est vexé de voir ses anciens sujets relever d'Anténor - Il envoie des troupes mater les Égyptiens en rébellion (159)

Anténor, duc de Gaule et comte de Flandre, échoue à soulever contre Rome ses sujets flamands, qui veulent la paix (159-160)

 

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Antonin, apprenant la mort de Franco et son entente avec trois seigneurs infidèles à Rome, s'empare de la Bretagne et de la Normandie - Anténor, duc de Gaule, reconquiert bien la Normandie, mais ne peut porter secours au duc de Bretagne, capturé par Antonin et traîné en Auvergne, pour y être jugé et mis à mort avec le comte d'Auvergne, son complice dans la trahison (154-155)

 

[p. 555] Item, en cel an, fut racompteis à l'emperere comment ly dus Franco estoit mors de duelhe, et comment tous les prinches ly avoient fallit, foursmis cheaux de Bretangne, de Normendie et d'Avergne. Quant ly emperere entendit chu, se fut mult corochiés sour cheaux qui s'astoient acordeis à duc Franco por destruire son empire ; se jurat que ilh les destruiroit, se ilh poioit ; et fut mult lies que Franco, cuy ilh tant dobtoit, estoit mors.

[p. 555] Et cette même année, on raconta à l'empereur comment le duc Franco était mort de chagrin, et comment tous les princes lui avaient fait défaut, à l'exception de ceux de Bretagne, de Normandie et d'Auvergne. Quand l'empereur entendit cela, il fut très en colère contre ceux qui s'étaient accordés avec Franco pour détruire son empire. Il jura de les anéantir s'il le pouvait et fut très heureux de la mort de Franco qu'il redoutait beaucoup.

[L’emperere Anthone awec ses gens vint vers Normandie et le conquestat et Bretangne] Adont assemblat l'emperere Anthone ses oust, sy en alat tout promier : en Normendie. Quant les Normans entendirent chu, se mandarent à duc de Galle que ilh les sorcorist. Et quant ly dus Anthenoir l'entendit, si assemblat ses gens, et en alat celle part à grans gens ; mains, anchois que [p. 556] ilh y venist, fut ly paiis conquesteit et ly dus ochis ; et soy rendirent les Normans à l'emperere de Romme, et ilh les donat unc de ses prinche à duc et saingnour, qui fut nomeis Bados. Et puis s'en alat ly emperere vers Bretangne, et fist tant que ilh le conquestat.

[L’empereur Antonin arrive avec ses troupes en Normandie qu'il conquiert en même temps que la Bretagne] Alors l'empereur Antonin, ayant rassemblé ses armées, se dirigea d'abord vers la Normandie. Apprenant cela, les Normands firent demander au duc de Gaule de les secourir. Aussitôt le duc Anténor rassembla ses hommes et partit avec des effectifs nombreux vers la Normandie ; mais avant [p. 556] son arrivée, le pays avait été conquis et le duc tué. Les Normands se rendirent à l'empereur de Rome, qui mit à leur tête comme duc et seigneur, un de ses princes, Bados. Ensuite, l'empereur partit pour la Bretagne et réussit à en faire la conquête.

[Anthenoir, le duc de Galle, reconqusta Normandie] Et enssi que ly emperere conquestoit Bretangne, si entrat ly dus Anthenoir en Normendie. Mains ly noveal dus Bados, cuy ly emperere y avait mys, assemblat ses gens, et vient encontre ly , et oit batalhe à ly le IXe jour de marche, l'an deseurdit ; mains ly dus fut ochis, et ses gens mors et desconfis. Adont soy rendirent les Normans à duc Anthenoir ; et ly dus Anthenoir rendit la terre à Gappa, le fis de duc cuy l'emperere avoit ochis.

[Anténor, le duc de Gaule, reconquiert la Normandie] C'est à ce moment-là que le duc Anténor pénétra en Normandie. Mais le nouveau duc Bados, installé par l'empereur, rassembla ses troupes et marcha contre lui. Une bataille eut lieu le 9 mars de cette année-là. Le duc (Bados) fut tué, ses hommes moururent ou furent vaincus. Les Normands se rendirent alors au duc Anténor, lequel rendit cette terre à Gappa, le fils du duc que l'empereur avait tué.

[L’an CLV] Enssi com ilhs astoient là, vint unc messagier, qui estoit bretons, qui dest al duc Anthenoir que ly emperere de Romme destruoit Bretangne, et que ly dus mandoit à ly sourcour. Adont s'en alat ly duc Anthenoir vers Bretangne, et awez luy Gappa, ly dus de Normendie, à grant gens ; mains quant ilhs vinrent là, si trovont que l'emperere l'avait conquestée. Et ly dus fut pris par forche, se priat merchi à l'emperere ; mains ly emperere ly dest qu'ilh aurait enssi merchi de luy que ilh awist oyut de ly , se ilh le tenist en son merchi, car ilh le mainroit en Avergne, et là le metteroit à mort solonc loial jugement, awec le conte d'Avergne qui l'avoit aidiet à trahir. Adont ly fist mettre unc carcain en son coul, et le fist menier apres son oust tout à piés. Chu fut l'an CLV, en mois de may ; se s'en alat vers Avergne.

[L’an 155] Tandis qu'ils étaient là, un messager, un Breton, vint dire au duc Anténor que l'empereur de Rome saccageait la Bretagne et que le duc de Bretagne lui demandait du secours. Alors le duc Anténor se dirigea vers la Bretagne, avec Gappa, duc de Normandie et des troupes nombreuses. Mais quand ils arrivèrent, l'empereur avait conquis la Bretagne. Le duc, capturé, implora la pitié de l'empereur ; mais celui-ci lui répondit qu'il aurait de lui la même pitié que lui aurait eue à son égard, s'il le tenait à sa merci. (Il dit aussi) qu'il le mènerait en Auvergne où, après un jugement loyal, il le mettrait à mort avec le comte d'Auvergne qui l'avait aidé à trahir. Ensuite il lui fit mettre un carcan au cou et le fit marcher, à pied, derrière son armée. Cela se passa en l'an 155, en mai. L'empereur partit alors en Auvergne.

 

Divers à Rome : Les papes Pie et Anaclet/Anicet - Polycarpe d'Éphèse - Potentiane et Praxède (vers 155)

 

[p. 556] [Les ordinanches le pape Pyus] En cel an, en mois de decembre le XXIIe jour, morut ly pape de Romme Pyus : chis pape ordinat à son temps que se unc heretique ou unc juys plains de heresie demandast baptesme, que ons ly donnast.

[p. 556] [Les ordonnances du pape Pie] En cette année [155], le 22 décembre, mourut Pie, le pape de Rome. Ce pape ordonna, à son époque, que l'on accorde le baptême à un hérétique ou à un juif plongé dans l'hérésie, s'il le demandait.

A son temps vint à Romme ly evesque de Epheze Policarpe, qui fut disciple à Sains-Johans ewangeliste, qui mult rapelat des heretiques del heresie Valentein et Cerdons.

Du vivant de Pie, Polycarpe, évêque d'Éphèse, ancien disciple de saint Jean l'Évangéliste, arriva à Rome et rappela beaucoup d'hérétiques, sortis de l'hérésie de Valentin et de Cerdon.

[Achi temps furent Potentiane et Praxede] A son temps furent à Romme dois sainte virgues, sainte Potentiane et sainte Praxede.

[Potentiane et Praxède vivent à cette époque] Du temps du pape Pie, sainte Potentiane et sainte Praxède, deux vierges saintes vécurent à Rome.

 [Anacletus XIIe pape] Apres la mort le pape Pyus vacat le siege XV jours, et apres, assavoir le VIe jour de jenvier, fut consecrée à pape de Romme Anacletus XIIe, qui fut de la nation de Surie, fis à unc valhant chevalier, qui fut neis de la citeit que ons nomme Mirre, et oit nom Johans ; et tienet le siege X ans, III mois et XXIII jours. Et les aultres dient qui fut consecrées, l'an CLXV, et se tient le siege XI ans, III mois et IIII jours. Et ly hystoire de Sainte-Engliese [p. 557] dist en quart libre qu'ilh regnat X ans, et vacat li siege XV jours. Et les altres dient qu'ilh vacat XXIIII jours. Mains toutes ches differenches revinent tout à pointe à l'an parfait et inparfait ; car ly unc compte l'an del incarnation, et ly aultre l'an del nativiteit.

[Anaclet, douzième pape] Après la mort du pape Pie, le siège resta vacant durant quinze jours ; puis, le 6 janvier, Anaclet fut sacré douzième pape de Rome. Originaire de Syrie, fils d'un vaillant chevalier, né dans la ville de Mirre (?) et appelé Jean, ce pape occupa le siège pontifical durant dix ans, trois mois et vingt-trois jours. D'autres disent qu'il fut sacré en l'an 165 et occupa le siège durant onze ans, trois mois et quatre jours. L'histoire de la Sainte-Église [p. 557], dans son quatrième livre, dit qu'il régna dix ans et que le siège pontifical resta vacant quinze jours, tandis que d'autres disent vingt-trois. Mais toutes ces différences sont une question d'années complètes ou incomplètes : les uns comptent depuis l'Incarnation, et les autres depuis la Nativité.

 

Antonin envahit et saccage l'Auvergne, tout en malmenant son captif, le duc de Bretagne - Le comte d'Auvergne appelle à l'aide le comte de Flandre et le duc de Bourgogne, proches d'Anténor duc de Gaule - Ce dernier, après avoir conquis la Bretagne, part aussi vers l'Auvergne, où affluent les secours (156)

 

[p. 557] [CLVI - De l’emperere Anthone] Item, l'an del incarnation C et LVI, entrat ly emperere Anthone en la terre d'Avergne, et commenchat la terre à destruire ; et faisoit myneir tous jours tout à piet le duc de Bretangne, et le faisoit tous les jours battre trois fois. En cel an, intrat li duc de Galle en Bretangne, où ilh quidoit troveir l'emperere ; mains ons li dest qu'ilh avoit le paiis conquesteit et s'en aloit vers Avergne ; et ly dessent encor que ilh enmenoit awec ly leur duc, leur saingnour, en grant povreteit et à gran doleur.

[p. 557] [156 - L’empereur Antonin] En l'an 156 de l'incarnation, l'empereur Antonin pénétra en terre d'Auvergne, et commença à saccager le pays ; et toujours il faisait marcher le duc de Bretagne, et le faisait fouetter trois fois par jour. Cette année-là, le duc de Gaule pénétra en Bretagne, où il croyait trouver l'empereur ; mais on lui dit que l'empereur avait conquit la Bretagne et était en route pour l'Auvergne ; et on lui dit aussi qu'il emmenait avec lui leur duc et seigneur, très démuni et accablé de douleur.

[L’emperere vint en Avergne] Ly emperere vint en Avergne, si commenchat la terre à destrure ; mains li conte prist tantoist pluseurs messagiers, se les envoiat le promier à conte de Flandre, l'autre à duc de Borgongne ; et fist les messagiers dire que ly dus Anthenoir de Galle les mandoit, car ilh savoit bien que ly dus Anthenoir estoit fours de son paiis et qu'ilh venroient tantoist à son mandement ; car ly dus Anthenoir avoit à femme la soreur à conte de Flandre, et le frere le duc Anthenoir avoit à femme la filhe le duc de Borgongne. Adont s'en alerent les messagiers où ilhs furent envoiés ; si fisent si bien leurs messages que li dus de Borgongne et li conte de Flandre vinrent à toutes leurs gens vers Avergne.

[L’empereur parvient en Auvergne] L'empereur arriva en Auvergne, et se mit à saccager le territoire ; mais le comte envoya aussitôt plusieurs messagers, le premier au comte de Flandre, l'autre au duc de Bourgogne ; il les chargea de dire que tel était l'ordre du duc Anténor de Gaule, sachant que le duc Anténor était en dehors de son pays, et sachant qu'ils viendraient immédiatement à son commandement ; car le duc Anténor avait épousé la soeur du comte de Flandre, et le frère du duc Anténor, la fille du duc de Bourgogne. Après quoi les messagers s'en allèrent vers leur destination. Ils transmirent parfaitement leurs messages, si bien que le duc de Bourgogne et le comte de Flandre arrivèrent en Auvergne avec leurs troupes.

[De dus de Galle] Et li duc de Galle oussi entrat en Bretangne et se le conquist tout ; et trenchat le tieste al duc cuy ly emperere y avoit mis, et puis s'en alat devers Avergne.

[Le duc de Gaule] Et le duc de Gaule pénétra lui aussi en Bretagne, qu'il conquit entièrement ; il trancha la tête du duc installé par l'empereur, puis partit pour l'Auvergne.

 

 L'empereur Antonin vainc les Bourguignons et fait le siège de Clermont - Le duc de Gaule Anténor prend la tête des alliés - Une rude bataille, lourde en pertes humaines, les oppose aux Romains, qui s'enfuient dans les bois environnants (157)

 

[p. 557] De tous costeis entrat ly soucours en Avergne ; si fut nunchiet à l'emperere qui fut de chu mult corochiés ; se fist ses gens armeir et vint contre cheaux de Borgongue, se let corit sus et les desconfist, et fut leur duc ochis.Adont retournat à Clermont, et l’asegat le XVIIIe de may l'an CLVII. Adont venoit ly dus de Galle à banier desploié mult asprement ; si encontrat les fuans de Borgongne, qui ly dessent comment leur saingnour estoit mors et eaux desconfis.

[p. 557] De tous côtés affluèrent les secours en Auvergne. À cette annonce, l'empereur fut très contrarié. Il fit s'armer ses troupes, marcha contre les Bourguignons, fonça sur eux et les défit. Le duc de Bourgogne fut tué. Après quoi, il retourna à Clermont, et assiégea la ville le 18 mai de l'an 157. Alors survint le duc de Gaule, bannières déployées, avec grand acharnement. Il rencontra les Bourguignons en fuite, qui lui dirent que leur seigneur était mort et qu'ils avaient été battus.

[De Anthenoir, duc de Galle] Adont demandat ly dus Anthenoir se son frere Ector estoit mors. Et ilh respondirent que nenilh, car ilh n'avoit mie esteit en la batalhe, ains estoit demoreis en Borgongne por gardeir le paiis. Adont soy hastat ly dus Anthenoir ses gens, et alat tant qu'ilh encontrat dois chevaliers, qui ly dessent que ly conte de Flandre venoit à grant gens por luy aidier contre les Romans ; si en fut mult liies. Se prist unc messagier, se l'envoiat à [p. 558] conte de Flandre, et ly mandat que ilh fuist à une certain jour devant Clermont que ly emperere avoit assegiet ; car ilh le voloit à chi jour, se ilh poioit, dessegier.

[Anténor, duc de Gaule] Alors le duc Anténor demanda si son frère Hector était mort. Ils lui répondirent que non, car il n'avait pas pris part à la bataille, mais était resté en Bourgogne pour défendre le pays. Alors le duc Anténor fit se hâter ses troupes et avança jusqu'à ce qu'il rencontre deux chevaliers qui lui dirent que le comte de Flandre arrivait avec une grande foule pour l'aider contre les Romains ; il s'en réjouit beaucoup. Il désigna un messager, l'envoya au [p. 558] comte de Flandre et lui fit savoir de se trouver à un jour dit devant Clermont, qui était assiégée par l'empereur ; en effet, il voulait lever le siège ce jour-là, s'il le pouvait.

Enssi fut la chouse ordinée que ly dus de Galle et ly conte de Flandre vinrent à une fois devant Clermont, et corurent sus les Romans qui bien soy defendirent. Mult grant fut la batalhe et ruste : car ilh y oit maintes hommes mors et navreis. Et si avint que les Romans de promier en orent de melheur, et furent les aultres reculeis. Et là fut ochis Palmades ly conte de Flandre, de quoy les Flamens furent mult esbahis. Adont furent pres les Sycambiens desconfis ; mains cheaux d'Avergne issirent fours de la citeit de Clermont, si corurent sus les Romans. Enssi furent les Romans enclous de dois costeis, si furent mult esmayés ; si soy misent al fuyr de plus toist qu'ilhs porent.

La chose fut ainsi réglée, si bien que le duc de Gaule et le comte de Flandre se trouvèrent en même temps devant Clermont et attaquèrent les Romains qui se défendirent avec ardeur. La bataille fut longue et rude : il y eut beaucoup de morts et de blessés. Et il se fit que les Romains l'emportèrent d'abord et que leurs adversaires furent refoulés. Le comte de Flandre Palamedes y fut tué, ce qui étonna et accabla beaucoup les Flamands. Cette fois, les Sicambres furent près d'être vaincus ; mais les Auvergnats sortirent de la ville de Clermont, et coururent sur les Romains. Ainsi les Romains furent enfermés de deux côtés et furent fort tourmentés ; ils se mirent à fuir aussi vite qu'ils le purent.

 

Anténor poursuit l'empereur Antonin et le défie en combat singulier - Celui-ci n'a pas lieu suite à l'arrivée inopinée de douze fuyards romains - Les Romains regagnent Rome - Anténor rentre sain et sauf à Clermont à la satisfaction générale et on fête dans la joie le départ des Romains (157)

 

[p. 558] Et ly emperere, quant ilh veit chu, se entrat en unc bois ; mains ly dus Anthenoir le sewit mult toist et ly escriat : « :Emperere Anthone, retourneis à moy, je suy ly dus de Galle, je suy ly fis le valhant duc Franco, que ons disoit estre le melheur espée de monde ; retourneis à moy coup de lanche ; se vos josteis à moy, vous n'en n'areis jà reprovier, je suy asseis gentis hons. »

[p. 558] Et quand l'empereur vit cela, il pénétra dans un bois ; mais le duc Anténor le suivit très vite et lui cria : « Empereur Antonin, retournez-vous vers moi, je suis le duc de Gaule, le fils du vaillant duc Franco, réputé comme la meilleure épée du monde ; retournez-vous vers moi avec un coup de lance ; si vous joutez avec moi, vous n'aurez jamais à vous le reprocher, je suis un excellent gentilhomme. »

Dedens chi temps astoient les Sycambiens mult corochiés, et demynoient grant duelhe de chu qu'ilh ne savoient que ly dus Anthenoir estoit devenus, ne s'ilh estoit mors ou nom. Et enssi les Flamens faisoient grant duelhe por le conte de Flandre, leur saingnour, qui mors estoit. Enssi fut ly duelhe mult angousseux en la citeit de Clermont.

Entre-temps, les Sicambres étaient très ennuyés et éprouvaient une grande douleur parce qu'ils ne savaient pas ce qu'était devenu le duc Anténor, ni s'il était mort ou vivant. Les Flamands aussi étaient fort affligés à cause du comte de Flandre, leur seigneur, qui était mort. La peine était aussi très lourde dans la cité de Clermont.

[Seul à seul batalhe entre l’emperere et Anthenoir, le duc de Galle] Et Anthenoir soy combattoit à l'emperere à forche de bras et d'espée. Et dist ly hystoire que ly emperere en avoit de pejour, car ilh estoit viés, et Anthenoir astoit encors uns jones hons, fors et poisans. Enssi com ilhs soy combattoient, vinrent à passant [p. 559] XII hommes tous armeis sour leurs chevals, qui estoient Romans, et estoient fuys en bois, si s'en voloient issir por aleir à garant.

[Bataille, seul à seul, entre l’empereur et Anténor, duc de Gaule] Et Anténor se battit avec l'empereur à force de bras et à coups d'épée. Et l'histoire raconte que l'empereur avait peur de lui, car il était vieux, et Anténor était un homme jeune, fort et puissant. Tandis qu'ils combattaient, vinrent à passer [p. 559] douze hommes armés sur leurs montures ; c'étaient des Romains qui avaient fui dans le bois et cherchaient à en sortir pour aller se mettre à l'abri.

Quant les dois prinches veirent ches XII hommes, si orent ambdois grant paiour, car cascon quidoit que chu fust soucour à son compangnon. Adont sont-ilh ambdois salhis sur leurs chevals, et se sont departis : ly dus Anthenoir s'en alat vers la citeit de Clermont, et ly emperere s'enfuyt par les champs ; mains ses chevaliers le recognurent bien, se ly ont escrieit et fait signe que chu sont ses hommes et que ilhs ne veulent se bien non. Quant ly emperere veit chu se les ratendit, et quant ilh les cognut, se fut mult corochiés que ly dus Anthenoir estoit enssi escappeit. Adont les at compteit comment ilh s'astoit combatus à duc de Galle.

Quand les princes virent ces douze hommes, tous deux prirent peur, car chacun croyait que ces hommes venaient au secours de leur adversaire. Alors ils montèrent tous deux leur cheval et se séparèrent. Le duc Anténor partit vers la ville de Clermont, et l'empereur s'enfuit à travers champs ; mais ses chevaliers le reconnurent, crièrent et lui firent signe qu'ils étaient ses hommes à lui et ne lui voulaient que du bien. Voyant cela, l'empereur les attendit et, une fois qu'il les eut reconnus, il se montra très ennuyé parce que le duc Anténor s'était ainsi échappé. Alors il leur raconta comment il s'était battu avec le duc de Gaule.

Et ly dus de Galle n'arestat, se vint à Clermont, si est dedens entreis. Quant les Sycambiens veirent leur saingnour, sy furent del tout rapaisiés et resjoiiés. Et mesmes les Flamens, qui fasoyent grant duelhe por leur saingnour qui estoit mors, furent tous rejoiiés por le revenue del duc Anthenoir. Adont fut fait grant fieste tout nuyt.

Le duc de Gaule, sans s'arrêter, arriva à Clermont et entra dans la cité. Quand les Sicambres virent leur seigneur, ils furent entièrement apaisés et réjouis. Et les Flamands eux-mêmes, qui menaient grand deuil après la mort de leur seigneur, se réjouirent beaucoup du retour du duc Anténor. On célébra alors une fête qui dura toute la nuit.

 

Anténor devient comte de Flandre, suite à la mort de son beau-père, et recoit l'allégeance de tous les barons - À Rome, Antonin est vexé de voir ses anciens sujets relever d'Anténor - Il envoie des troupes mater les Égyptiens en rébellion (158)

 

[p. 559] [Anthenoir, ly duc de Galle, fut fais conte de Flandre] Et lendemain ont les Flammens pris entres eaux conselhe que ly dus leur sires, qui estoit duc de Galle, devroit par droit estre conte de Flandre, car ilh avoit à femme la filhe le conte de Flandre qui mors estoit ; et se n'avoit ly conte aultre heure, si que Antheiloir devoit par droit avoir la conteit. Adont, fut par commons assens ly dus Anthenoir fais conte de Flandre, et regnat XXVI ans.Apres toutes ches choses revient ly dus Anthenoir en Galle. Apres ilh ne sourjournat gaire là et s'en alat en Flandre tenir sa court ; et là ly fisent tous les barons homaige.

[p. 559] [Anténor, duc de Gaule, est nommé comte de Flandre] Le lendemain les Flamands tinrent conseil entre eux et décidèrent que leur seigneur, qui était duc de Gaule, devait être de droit comte de Flandre, car il avait épousé la fille du comte de Flandre qui était mort ; et puisque le comte n'avait pas d'autre héritier, Anténor avait de droit le comté. Alors, de commun accord, le duc Anténor devint comte de Flandre et régna durant vingt-six ans. Après tous ces événements, le duc Anténor revint en Gaule. Il n'y séjourna pas longtemp, et partit en Flandre pour y tenir sa cour ; là tous les barons vinrent lui faire allégeance.

[L’emperere Anthone envoiat grant gens contre cheaux de Egipte] Et ly emperere Anthone estoit à Romme, mult dolens et corochiés de chu que cheaux qui devoient eistre subgis à luy relevoient enssi d'aultruy. Adont vinrent à Romme II chevaliers, qui dessent à l'emperere que cheaux de Egypte estoient releveis et relles contre cheaux qui là estoient depart luy. Adont y envoiat ly emperere unc sien prinche, qui oit nom Hircans, à grant gens ; mains li emperere n'y voult mie aleir, portant que ilh soy dobtoit que ly dus Anthenoir ne revenist en l'empire.

[L’empereur Antonin envoie de nombreuses troupes contre les Égyptiens] À Rome, l'empereur Antonin était très affecté et irrité du fait que ceux qui devaient lui être soumis relevaient ainsi d'un autre souverain. Alors arrivèrent à Rome deux chevaliers et annoncèrent à l'empereur que les habitants d'Égypte avaient levé des troupes et s'étaient rebellés contre ceux qui étaient ses représentants. Alors l'empereur envoya un de ses princes, nommé Hyrcain, avec d'importantes troupes ; toutefois l'empereur ne voulut pas y aller, car il redoutait que le duc Anténor ne revînt dans l'empire.

[CLVIII - Les Egiptiens furent remis en tregut des Romains] Et chu fut l'an CLVIII que ly emperere envoiat en Egypte ses gens, lesqueis passont mere, et si orent batalhe ensemble : si furent les Egiptiiens desconfis, et [p. 560] cheaux qui chu les avoient conselhiet furent ochis à grant tourment. Apres chu revinrent les Romans à Romme.

[158 - Les Égyptiens redeviennent tributaires des Romains] En l'an 158 l'empereur envoya ses hommes en Égypte : ils firent la traversée et combattirent contre les Égyptiens. Ces derniers furent vaincus et ceux [p. 560] qui les avaient conseillés furent mis à mort dans de grandes souffrances. Après cela, les Romains rentrèrent à Rome.

 

Anténor, duc de Gaule et comte de Flandre, échoue à soulever contre Rome ses sujets flamands, qui veulent la paix (159-160)

 

[p. 560] [Request del dus Anthenoir as Flamens] Item, l'an CLlX, assemblat ly dus Anthenoir tous les plus grans de tous les Flamens se leur priat et requist que de chi jour en avant ilh ne paiassent plus le tregut qu'ilh avoient aconstummeit del payer aux Romans ; et se les Romans le voloient calengier, ilh les abateroit oussi bien que ses predicesseurs avoient abatut cheluy de Galle.

[p. 560] [Requête du duc Anténor aux Flamands] En l'an 159 le duc Anténor rassembla les personnages les plus importants parmi les Flamands, et avec insistance leur demanda de cesser, dès ce jour et dorénavant, de payer le tribut qu'ils versaient aux Romains ; et si les Romains voulaient le lui réclamer, il mettrait fin à ces tributs comme ses prédécesseurs l'avaient fait pour le tribut de la Gaule.

Adont respondirent les Flamens al duc en teile manere : «Sires dus, ch'est bien voire que vous anticesseurs furent rebelles, del payer le tregut aux Romans, et l'ont longtemps detenuit sens payer, et encor le deteneis ; mains nos ne disons mie que ilh soit abatus ; ains est enforchié et detenus par forche, enssi com ilh fut jadis devant le temps Julius Cesar, qui le remist en servaige et el subjection des Romans. Et enssi porat faire uns aultre emperere qui chi apres venrat, qui serat plus conquerans que Anthone ne soit. Et portant oussi que vos ne voleis et aveis volut, vos et vous predicesseurs, payer le vostre tregut, se ne fuistes oncques en paix, anchois asteis tous jours en gerres encontre les Romans, et sereis tant que vos ne paireis le vostre tregut ; et enssi sieriemes-nos, se nos astiens defalant de nostre tregot à payer. Et portant que nos volons eistre en pais, sens nulle guerre esmovoir par nostre coulpe, nos volons bonnement payer le tregut, enssi com nos le devons ; car nos avons guerre asseis de la vostre. Vous esteis nostre sire, se covient, se vos aveis guerre, que nos vos aidons, et nos ne vous faurons mie ; mains que nos doions esmovoir une guerre par nostre volenteit, chu ne ferons jamaie. »

Alors les Flamands firent au duc la réponse que voici : « Seigneur duc, il est bien vrai que vos prédécesseurs se rebellèrent et refusèrent de payer le tribut aux Romains ; ils restèrent longtemps sans le payer, et c'est toujours le cas. Mais nous ne demandons pas que ce tribut soit supprimé. Il a été imposé et maintenu par la force, comme jadis, avant l'époque de Jules César, qui le remit en usage et imposa la sujétion des Romains. Un autre empereur, plus conquérant qu'Antonin, pourra venir après lui et faire comme César. Et puisque vous et vos prédécesseurs ne voulez pas et n'avez pas voulu payer votre tribut, vous n'avez jamais vécu en paix, mais avez toujours été en guerre contre les Romains, et le serez aussi longtemps que vous ne paierez pas votre tribut ; et nous serions dans la même situation, si nous refusions de payer notre tribut. Donc parce que nous voulons la paix, sans provoquer aucune guerre par notre faute, nous voulons payer le tribut, comme nous le devons ; car nous en avons assez de votre guerre. Vous êtes notre seigneur, et il convient que nous vous aidions, quand vous êtes engagés dans une guerre, et nous ne vous ferons pas défaut ; mais provoquer une guerre par notre volonté, nous ne le ferons jamais. »

Quant ly dus entendit ses gens, si s'apaisat ; mains encordont ilh en fuit mult corochiés, se ilh le posist amendeir bonnement. Et cel request fut fait l'an CLX, le IXe jour de may.

Quand le duc entendit ses sujets, il se calma ; mais cependant il fut très contrarié, se demandant s'il pourrait améliorer la situation. Cette requête date du 9 mai 160.

 

 

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