Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 542b-550a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Sous hadrien (suite) et sous Antonin : Guerres et varia [Myreur, p. 542b-550a]

Ans 138-145

Après l'introduction générale, ce fichier comporte deux parties :

Myreur, p. 542b-544a (A. Ans 133-138 : Hadrien et les Juifs : Révolte de Bar Kokhba - Varia)

Myreur, p. 544b-550a (B. Ans 139-145 : Antonin le Pieux et le duc Franco de Gaule - Les papes Hygin et Pie - Varia) [sommaire] [texte]

 


 

Introduction générale aux deux parties 

[sommaire] [texte]

Outre quelques varia, notamment des phénomènes météorologiques et des successions dans le comté de Flandre, à Louvain et en Hongrie, ce bloc aborde les guerres des Juifs sous Hadrien qui nous ramènent dans le domaine de l'histoire. Il ne s'agit plus ici de la prise de Jérusalem et de la destruction du temple par Titus en l'an 70 de notre ère (p. 479ss), ni des luttes qui avaient continué jusqu'à la prise de Massada en 73 de notre ère. Il s'agit d'événements postérieurs, qui se déroulèrent sous Hadrien, successeur de Trajan, de 117 jusqu'à sa mort en 138 de notre ère.

Une grande rébellion avait éclaté en 117 de notre ère. « Elle avait été écrasée partout par Lusius Quietus et Marcius Turbo, mais avait laissé de terribles souvenirs. Lors de son passage en Orient, Hadrien avait ordonné de reconstuire Jérusalem, nouvelle colonie romaine, sous le nom d'Aelia Capitolina et d'y bâtir un temple de Jupiter sur l'emplacement même du Temple de Salomon, ce qui était bien " l'abomination de la désolation ". En outre, Hadrien interdisait la circoncision et le sabbat. Après son départ en 132, une nouvelle révolte éclata [...] sous la conduite de Simon Bar Kokhba. Jérusalem fut enlevée et de nombreux Romains massacrés. Il fallut trois ans et les efforts de plusieurs légats pour écraser l'insurrection qui mit fin à l'existence de la Judée. Les Juifs furent dispersés, interdits de séjour à Jérusalem (qui, reconstruite, garda le nom d'Aelia Capitolina jusque sous Constantin) et leur pays même fut débaptisé : l'ancienne Judée forma la province de Syrie-Palestine, avec deux légions à demeure, dont une à Jérusalem. La communauté chrétienne de la ville s'était montrée loyale à Rome et y poursuivit ensuite tranquillement son existence. » (P. Petit, Empire romain, Paris, 1974, p. 209-210) Ce résumé, un peu sec, peut être complété par la consultation sur Wikipédia des pages sur Hadrien, Aelia Capitolina et Révolte de Bar Kokhba.

La dernière phrase de la citation de P. Petit permet de mieux comprendre le passage de la p. 543, où les Chrétiens, qui avaient refusé d'aider les insurgés juifs, furent persécutés. Quant au développement sur les croix et les feux destructeurs (p. 543-544), son origine est à chercher dans La légende dorée, de Jacques de Voragine, où la fin du chapitre 64, consacré à Saint Jacques, apôtre (p. 363, éd. A. Boureau), contient le texte suivant : « Longtemps après [Titus], des juifs voulurent reconstruire Jérusalem ; sortis très tôt le matin, ils trouvèrent de nombreuses croix formées par la rosée et, terrifiés, ils prirent la fuite. Le lendemain matin [...], chacun d'entre eux trouva des croix de sang sur ses vêtements. Violemment effrayés cette fois, ils prirent à nouveau la fuite mais, étant revenus le troisième jour, ils furent réduits en cendres par une vapeur de feu qui sortait du sol. » A. Borgnet (p. 544, n. 1) voit dans ce récit « une tradition mutilée et empruntée à Théophane le Chronographe » (sans autre référence). De son côté, et toujours selon A. Borgnet (p. 543, n. 2), la notice sur les opérations de corruption menées par les Juifs auprès d'un empereur qui cède devant l'opposition du sénat romain serait « un écho de la tradition accueillie par Tertullien dans son Apologétique [XVIII, 9], et qui présente les Juifs comme ayant acheté la permission de faire lecture publique de la Bible ».

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Les guerres épiques et légendaires d'Antonin le Pieux continuent les récits précédents qui décrivaient les guerres extérieures (et fictives) des empereurs romains. On a vu ainsi celles de Domitien contre les Aquitains, les Hongrois, les Danois et les Gaulois (p. 486-489 passim) ; celles parfois traitées assez rapidement de Trajan en Orient (p. 500), en Espagne (p. 503, p. 512), en Afrique (p. 504, p. 506), au Danemark (p. 506-507, p. 513), en Judée aussi (p. 520) ; celles d'Hadrien contre les Gaulois et les Athéniens (p. 532-533).

La présente section mentionne les guerres d'Antonin le Pieux, dirigées d'abord contre les Gaulois et motivées à l'origine pour des questions de tribut. Très vite, le récit prend une dimension internationale, jetant dans la mêlée Égyptiens, Hongrois, Espagnols, Danois et Carthaginois. La question du tribut que les Gaulois refusent systématiquement de payer est récurrente. En général les Gaulois finissent toujours par y échapper. Et il peut même arriver qu'un empereur romain doive rentrer à Rome, humilé, dépité et bredouille. C'est le cas ici avec Antonin le Pieux ; c'était aussi le cas de Domitien qui resta même quelque temps prisonnier du duc de Gaule (p. 488-489). Le récit des guerres épiques et légendaires d'Antonin et de ses successeurs continuera à occuper largement les fichiers suivants (p. 550 à 586 passim).

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Passons maintenant à l'histoire de l'Église et les papes. L'ordonnance du pape Télesphore (125-136 de notre ère) sur le Gloria apparaît également dans le Liber Pontificalis et dans la Chronique de Martin, mais sous une forme légèrement différente. Par contre, sur les ordonnances du pape Hygin (136-140 de notre ère), les différences entre Jean et les auteurs précédents sont beaucoup plus sensibles. En ce qui concerne notamment les parrains et marraines, le Liber Pontificalis ne mentionne rien ; Martin est plus explicite : hic constituit ut unus patrinus vel patrina suscipiat levatum a fonte baptismi, similiter et in confirmacione et in catezizacione (p. 411, éd. Weiland). Pour sa part, Jean a beaucoup développé le sujet, ajoutant même des interdictions matrimoniales, que nous ne sommes d'ailleurs pas sûr d'avoir saisies avec précision. Peut-être la consultatrion de J.-C. Pompanon (Le sacrement de mariage [Histoire et théologie], Paris, 2015, 389 p.) aiderait-elle à mieux comprendre les décisions des premiers papes en matière matrimoniale. Nous n'avons pas fait la recherche.

La notice sur l'exposé théologique adressé à ses fidèles par le pape Hygin est absente du Liber pontificalis ; le texte de Martin est traduit assez fidèlement par Jean : Hic scripsit fidelibus omnibus generalem epistolam, de Deo trino et uno et Dei Filii incarnacione plenariam fidem continentem catholicam. Mais le chroniqueur liégeois a laissé tomber d'autres ordonnances pontificales. ‒ Une remarque plus générale concerne l'indication de la durée des vacances du siège, qui est presque toujours présente dans le Liber et dans la Chronique, sous la forme et cessavit episcopatus (suivi des chiffres), et qui est loin d'être systématique dans Ly Myreur.

De Pie Ier, le onzième pape (c. 140-155 de notre ère), il est question ici (p. 549) et dans le fichier suivant (p. 556). Nous traiterons ici de ce qui le concerne. Sans entrer dans trop de détails, on dira simplement que tout ce qui se trouve dans les notices du Myreur (Hermas, le dimanche de Pâques, le baptême des hérétiques, Polycarpe, Potenciane et Praxède) provient de Martin, avec, à l'occasion, quelques imprécisions de traduction et quelques additions. Ainsi l'original latin (hic constituit, hereticum venientem ex Iudeorum heresi suscipi et baptizari) est traduit par Jean se unc heretique ou unc juys plains de heresie demandast baptesme, que ons ly donnast (p. 556), alors que le texte de départ ne mentionne pas que le baptême doive être demandé et surtout qu'il ne distingue pas entre deux sortes d'hérétiques, un hérétique juif et un hérétique non juif. Il s'agit pour Martin, et pour le Liber Pontificalis d'ailleurs, d'un « hérétique provenant d'une hérésie de Juifs ». Le deuxième siècle a connu beaucoup d'hérésies, on s'en rendra mieux compte encore avec le fichier suivant (p. 550).

L'Hermas évoqué (p. 549) renvoie à ce qu'on appelle aujourd'hui Le Pasteur d'Hermas, une œuvre chrétienne du IIe siècle, qui ne fait pas partie du canon néo-testamentaire bien qu'elle ait joui d'une certaine autorité durant les IIe et IIIe siècles. Elle est même attribuée, dès le Catalogue Libérien, au frère du pape Pie. L'information est reprise dans le Liber Pontificalis, tandis que Martin (p. 411, éd. L. Weiland) cite un passage d'une lettre de Pie à propos de cet ouvrage : le pape, présentant Hermes comme doctor fidei et scripturarum, explique qu'un ange, apparu à cet Hermès lui avait dit de faire célébrer Pâques un dimanche, ce qui avait amené le pape à prendre cette ordonnance (quod et nos auctoritate apostolica pronunciamus). Pas un mot chez Martin sur la prétendue parenté entre le pape et l'auteur du livre. Jean, beaucoup plus succinct, n'en dit rien non plus. On trouvera la traduction française de cet ouvrage (et une large bibliographie) dans le récent volume Premiers écrits chrétiens (2016, p. 95-190 [+ 1207- 1216]). ‒ Rappelons qu'il a déjà été question plus haut (p. 524) d'un Hermès, contemporain du pape Alexandre et martyrisé avec lui.

 


 

A. Hadrien et les Juifs : Révolte de Bar Kokhba - Varia [Myreur, p. 542b-544a]

 

Ans 133-138

Sommaire

* Ordonnance du pape Télesphore - Palamède devient comte de Flandre (133)

* Révolte des Juifs (Bar Kokhba), finalement réprimée par Hadrien qui détruit Jérusalem (134-137)

* Apparition à Jérusalem de signes effrayants pour les Juifs, repliés à Jérusalem - La ville est une troisième fois détruite par Hadrien, qui la reconstruit et l'appelle Hélie (Aelia Capitolina) (138)

* Divers : Successions en Hongrie et à Louvain (138)

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 Ordonnance du pape Télesphore - Palamède devient comte de Flandre (133)

 

[p. 542] [L’an CXXXIII – Celeforus pape ordinat de chanter 'Gloria in excelsis' al messe] Item, l'an C et XXXIII, en mois d'awost, instituat ly pape Celeforus à chanteir à la messe : Gloria in excelsis Deo.

[p. 542] [An 133 – Le pape Télesphore ordonne de chanter 'Gloria in excelsis' pendant la messe] En outre, au mois d'août de l'an 133, le pape Télesphore ordonna de chanter à la messe : Gloria in excelsis Deo.

[p. 543] Item, en cel an, en marche, morut Baldat, ly XVe conte de Flandre ; si fut conte apres luy son fis Palamides, lyqueis regnat XXIII ans.

[p. 543] En cette année-là, en mars, mourut Baldat, le qunzième comte de Flandre. Son fils Palamède devint comte après lui, et il régna durant vingt-trois ans.

 

Révolte (de Bar Kokhba) des Juifs, finalement réprimée par Hadrien qui détruit Jérusalem (134-137)

 

[p. 543] [Les Juys s’asemblunt et fisent mult de mals] Item, l'an C et XXXIIII, soy rasemblarent les Juys de diverses paiis où ilhs astoient enfuys, et fisent entre eaux unc prinche et soverains qui fut nomeis Gochebas ; puis vinrent en la terre de promission et de Judée, et là orent-ilh batalhe contre les Romans à cuy l'emperere avoit chargiet la terre à gardeir. Adont priarent les Juys aux cristiens, qui là habitoient, qui les vosissent aidier contre les Romans ; mains les cristiens l'escondirent, de quoy les Juys furent mult corochiés, si en fisent pluseurs souffrir martyr.

[p. 543] [Les Juifs s’assemblent et font beaucoup de mal] En l'an 134, des Juifs, venus de différents pays où ils s'étaient enfuis, se rassemblèrent et choisirent parmi eux un prince et seigneur, nommé Bar Kokhba. Ils se rendirent dans la terre promise de Judée, où ils livrèrent bataille aux Romains chargés par l'empereur de surveiller le pays. Les Juifs demandèrent aux chrétiens de l'endroit d'accepter de les aider dans leur lutte contre les Romains, mais ils se firent éconduire. Cela les mécontenta fortement, et beaucoup de chrétiens furent martyrisés.

[L’an CXXXV] Adont, assavoir l'an CXXXV, en vint la novelle à Adriain l'emperere ; si assemblat ses oust et passat mere et vint en Judée, se mist les Juys à mort chu qu'ilh en pot troveir, puis revint à Romme. Mains les Juys s'avisarent adont et envoierent à Romme unc de leurs prinche, qui fut nomeis Jophas, por traitier à l'emperere de ravoir la terre de Judée. Adont vint Jophas à Romme en mois de jule l'an CXXXVI, et fist tant par forche d'or et d'argent à l'emperere, que l'emperere pardonnat tous fourfais aux Juys, et les otriat la terre de Judée.

[L’an CXXXV] En l'an 135, la nouvelle en parvint à l'empereur Hadrien. Celui-ci rassembla ses troupes, fit la traversée jusqu'en Judée, mit à mort les Juifs qu'il put trouver, puis revint à Rome. Les Juifs décidèrent alors d'envoyer à Rome un de leurs princes, nommé Jophas, pour discuter avec l'empereur de la restitution de la Judée. Arrivé à Rome en juillet de l'an 136, Jophas, en échange d'abondantes sommes d'or et d'argent, parvint à obtenir de l'empereur pour les Juifs le pardon de tous leurs crimes et la concession de la terre de Judée.

Mains quant les senateurs oirent dire que ly emperere estoit enssi corrumpus par forche d'argent, se le reprisent laidement et ly disent que Wespasianus et Tytus son fis, qui avoient esteit emperrers, n'avoient mie enssi fait, ne si follement ovreit.

Mais quand les sénateurs apprirent que l'empereur avait été corrompu par la puissance de l'argent, ils le lui reprochèrent vigoureusement en disant que Vespasien et son fils Titus, qui avaient été empereurs, ne s'étaient pas comportés ainsi et n'avaient rien fait d'aussi inconsidéré.

[Jherusalem fut destruit par Adriain l’emperere] Quant Adriain entendit teile nom que ons disoit qu'ilh a astoit pioir que Wespasianus, si oit teile duelh qui sembloit qu'ilh duwist enragier. Si assemblat ses oust et vint en Jherusalem, se le destruit tout de rechief chu qu'ilh avoient commenchiet à redifiier, et encachat tout les Juys qu'ilh trovat là à cuy ilh avoit la terre rendue, lesqueis ly desent que ilh avoit malvaisement pris leur avoir, quant ilh les cachoit enssi fours de la terre qu'ilhs avoient bien achateit. Adriain l'emperere n'acomptat riens à leurs parolles, ains soy partit et revienet à Romme. Et chu fut sour l'an CXXXVII, en mois de septembre.

[Jérusalem est détruite par l'empereur Hadrien] En entendant qu'on disait qu'il avait été pire que Vespasien, Hadrien fut tellement marqué qu'il donna l'impression de devoir manifester de la rage. Il rassembla ses forces et vint à Jérusalem, où il détruisit à nouveau tout ce qu'on avait commencé à reconstruire. Il chassa tous les Juifs qu'il y trouva et à qui il avait rendu leurs terres. Ces Juifs lui dirent qu'il avait bien malhonnêtement pris leurs biens en les chassant ainsi de la terre qu'ils avaient achetée. Mais Hadrien, sans tenir aucun compte de leurs paroles, s'en alla et rentra à Rome. Cela se passa au mois de septembre de l'an 137.

 

Apparition à Jérusalem de signes effrayants pour les Juifs, repliés à Jérusalem - La ville est une troisième fois détruite par Hadrien, qui la reconstruit et l'appelle Hélie (Aelia Capitolina) (138)

 

[p. 543] [Des crois qui astoient par Jherusalem et de leur signefianche] Apres chu que l'emperere fut retourneis à Romme, sy rasemblarent les Juys qui astoient escappeis mult de gens de leur loy, et revinrent en [p. 544] Judée en mois de novembre por redifiier la citeit de Jherusalem ; mains enssi com ilh vinrent là, si trovarent tout entour la citeit mult de crois, et tant en y avoit que li lieu de la citeit en estoit tout plaine. Si en furent si esbahis qu'ilh s'enfuyrent ; et chu senefioit que par la crois ilh avoient perdue la terre, car ilh l'avoient perdue portant qu'ilh misent à mort le salveur de monde.

[p. 543] [Des croix qui se trouvaient dans Jérusalem et de leur signification] Après le retour à Rome de l'empereur, les Juifs qui s'étaient échappés rassemblèrent beaucoup de gens de leur religion et revinrent en [p. 544] Judée au mois de novembre pour reconstruire la ville de Jérusalem. Mais quand ils arrivèrent sur place, ils trouvèrent tout autour de la cité une multitude de croix, si nombreuses que l'étendue de la cité en était couverte. Ils en furent si étonnés qu'ils prirent la fuite. Cela signifiait qu'ils avaient perdu cette terre par la croix, et qu'ils l'avaient perdue pour avoir mis à mort le sauveur du monde.

[Mervelhe des crois] Apres chu trois jours revinrent encor les Juys en lieu deseurdit ; mains enssitost que ilhs vinrent là, les crois qui astoient sour la terre s'aherdirent aux draps des Juys, assavoir cascon d'eaux une crois tout desangletée. De chu furent les Juys encor plus espawenteis com al autre fois, et soy remisent al fuyr leur chemyen.

[Prodige des croix] Trois jours après les Juifs revinrent à l'endroit en question ; mais dès leur arrivée, les croix qui se trouvaient sur la terre s'accrochèrent à leurs habits, si bien que chaque Juif portait une croix ensanglantée. Cela les épouvanta plus encore que la fois précédente, et ils se remirent à fuir.

[Le IIIe signe terrible fais aux Juys] Item, lendemain revinrent encor les Juys devant Jherusalem por la citeit redifiier ; mains à cest fois issit feu ardans de terre, qui en ardit et ochist pluseurs ; mains cheaux qui escappont redifiont la citeit mult bien, et prisent dedens habitation et demorarent en la citeit.

[Le troisième signe effrayant fait aux Juifs] Le lendemain, les Juifs revinrent encore devant Jérusalem pour reconstruire la cité ; mais cette fois, c'est un feu ardent jailli de la terre qui brûla et tua plusieurs d'entre eux. Les rescapés reconstruisirent très bien la cité, s'y installèrent et restèrent dans la ville.

[CXXXVIII - Jherusalem fut encor destruit, et les Juys ochis par Adriain l’emperere] Et quant l'emperere en soit la veriteit, si en fut mult corochiés, se rasemblat ses oust, se passat mere et vint en Jherusalem la tirche fois et le destruit et mist tous les Juys à mort, et puis fist parmy la terre semere seil : Chu fut el signifianche que la terre estoit sterille sens porteir fruit dedont en avant. A cel destruction furent les Juys si destruis, que oncques depuis ne s'en porent ravoir. Et perdirent adont la terre de promission que Dieu leur avoit donneit por sa bonté, enssi qu'ilh l'avoit promis à leurs anticesseurs Abraham, Ysaac et Jacob. Et fut cest destruction en mois de may l'an CXXXVIII.

[An 138 - Jérusalem est à nouveau détruite, et les Juifs sont tués par l'empereur Hadrien] Quand l'empereur connut la vérité, il fut très en colère, rassembla ses armées, fit la traversée par mer et revint pour la troisième fois à Jérusalem. Il la détruisit et mit à mort tous les Juifs ; puis il fit semer du sel sur le sol. Cela signifiait que la terre était rendue stérile, que désormais elle ne porterait plus de fruits. À la suite à cette destruction, les Juifs furent si anéantis qu'ils ne purent plus jamais s'en remettre. Ils perdirent alors la terre promise que Dieu, dans sa bonté, leur avait donnée, comme il l'avait promise à leurs ancêtres Abraham, Isaac et Jacob. Cette destruction eut lieu en mai de l'an 138.

[Jherusalem fut refait et fut appelée Helie] En cel an, en mois d'octembre, refist l'emperere la citeit de Jherusalem mult noblement, et ly muat son nom, se l'apellat Helie. Apres ilh mist en la citeit une signe de victoire, par lequeile ons poioit cognostre que elle apertinoit alle empire de Romme, et que les Juys n'y poloient dedont en avant riens demandeir.

[Jérusalem, reconstruite, est appelée Hélie] Cette année-là, au mois d'octobre, l'empereur fit refaire magnifiquement la ville de Jérusalem, et changea son nom, l'appelant Hélie (= Aelia Capitolina). Ensuite, il installa dans la cité un signe de sa victoire, faisant savoir qu'elle appartenait à Rome, et que les Juifs ne pouvaient plus rien demander désormais.

 

Divers : Successions en Hongrie et à Louvain (138)

 

[p. 544] [De Hongrie] En cel an morut ly roy de Hongrie Porus qui avoit regneit XXVI ans. Si fut fais ly XVe roy apres son fis Jacoles, qui regnat XXVII ans.

[p. 544] [Hongrie] En cette année mourut le roi Porus de Hongrie, après un règne de vingt-six ans. Son fils Jacoles lui succéda comme quinzième roi, et régna vingt-sept ans.

[De Trecanus, le IIe conte de Lovay] En cel an, en mois de decembre, morut Trecanus, li secon conte de Lovay ; si regnat son fis Alixandre apres XXIIII ans, et fut bon chevalier et hardis.

[Trécanus, deuxième comte de Louvain] En cette année-là, au mois de décembre, mourut Trécanus, le deuxième comte de Louvain ; ensuite son fils Alexandre régna durant vingt-deux ans. Ce fut un bon et hardi chevalier.

 

 


 

B. Antonin le pieux et Le duc Franco de Gaule - Les papes Hygin et Pie - Varia [Myreur, p. 544b-550a]

 

Ans 139-145

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Sommaire

Antonin le Pieux succède à Hadrien (139) - Le pape Hygin succède à Télesphore et prend diverses mesures - Orage dévastateur (140- 141)

Le duc Franco de Gaule refuse de payer le tribut à Antonin - Le duc défie l’empereur et prépare ses armées pour résister à une attaque romaine (141)

L'attaque a lieu, mais Antonin est battu près de Clermont par les Gaulois de Franco - Forcé de se retirer à Rome, l'empereur demande l'aide de tous ses peuples sujets - Les Danois et les Espagnols répondent - Franco pénètre alors dans l'Empire et progresse dans la conquête du Nord de l'Italie - Des batailles épiques opposent les alliés de Rome aux Gaulois/Sicambres, qui l'emportent (142-143)

Franco assiège Rome - Il combat et défait Égyptiens et Carthaginois, venus aider les Romains, mais, blessé, il doit lever le siège et retourner en Gaule - Poussé par son allié le roi de Hongrie, Antonin repart attaquer la Gaule, mais il est chassé de Lyon vers Orléans par Franco, remis de ses blessures (144)

Digression : Le pape Hygin, martyrisé, a pour successeur Pie - Leurs écrits (144) 

À Orléans, une bataille indécise oppose Romains et Gaulois - Contraints finalement de fuir, ces derniers se replient sur Lutèce, où ils appellent en renfort un nombre impressionnant de leurs vassaux - Les coalisés sont victorieux - Mais Franco renonce à poursuivre l'empereur Antonin, vaincu, qui retourne à Rome, se promettant de ne plus revenir en Gaule (145)

 

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Antonin le Pieux succède à Hadrien (an 139) - Le pape Hygin succède à Télesphore et prend diverses mesures - Orage dévastateur (140-141)

 

[p. 544] [Anthone, le XVIIe emperere de Romme] Item, l'an CXXXIX, en mois de jenvier le XVIIIe jour, morut Adriain le XVIe [p. 545] emperere de Romme. Et apres sa mort lut coroneis à emperere de Romme XVIIe Anthone ly Pyus, lyqueis regnat XXII ans.

[p. 544] [Antonin, seizième empereur de Rome] En l'an 139, le 18 janvier, mourut Hadrien, le seizième [p. 545] empereur de Rome. Après sa mort Antonin le Pieux fut couronné comme dix-septième empereur de Rome, et son règne dura vingt-deux ans.

[Huguyns pape Xe] Item, l'an C et XL, le promier jour de mois d'avrilh, morut Celeforus ly IXe pape de Romme ; si fut ensevelis deleis les aultres papes chi-devant. Et apres sa mort, vacat li siege VII jours, et apres les VII jours, c'est-à-dire le VIIIe jour de mois d'avrilh, fut consacreis à pape de Romme Xe unc proidhons qui fut nomeis Hyguyns qui fut de la nation de Greche, lyqueis tient le siege IIII ans, trois mois et VIII jours.

[Hygin, dixième pape] En l'an 140, le premier jour d'avril, Télesphore, le neuvième pape de Rome, mourut ; il fut enseveli à côté des autres papes cités plus haut. Après sa mort, le siège papal resta vacant durant sept jours. Après cela, c'est-à-dire le 8 avril, on consacra à Rome comme dixième pape, un homme sage, nommé Hygin, originaire de Grèce. Il occupa le siège pontifical durant quatre ans, trois mois et huit jours.

[Orage] Item, l'an CXLI, en mois de may, fist-ilh si grant orage en paiis de Romenie par plueve et par effoudre, que pluseurs vilhes ardirent del effoudre, et de la plueve furent tous les biens de la terre laveis et exilhiez ; si en vaut grandement piies tout ly paiis pluseurs années là apres. Et fut en fut si chier temps, que unc pain que ons vendoit devant I denier, apres l'orage on le vendoit XX deniers, et encor, qui plus astoit, ons ne poioit recovreir por argent.

[Orage] En l'an 141, en mai, un orage avec pluie et foudre s'abattit sur le pays romain ; il fut si violent que plusieurs villes furent foudroyées et incendiées et la pluie délava et détruisit tous les produits de la terre. Cela causa de grandes pertes dans tout le pays durant plusieurs années. Alors tout était si cher qu'un pain, vendu auparavant un denier, valait vingt deniers après l'orage et, ce qui était pire encore, même avec de l'argent, on ne pouvait pas s'en procurer.

[Ly pape ordinat parins et marines al baptisier] Item, en cel an, en mois de jule, instituat ly pape Lygynus que ons portast les enfans, quant ilhs seroient neis, baptisier en l'egliese, et que ilhs fussent leveis d'hommes et de femmes, lesqueiles ilh apellat parins et marines.

[Le pape prescrivit des parrains et des marraines pour les baptêmes] Cette année-là [141], en juillet, le pape Hygin décida de faire conduire les enfants à l'église, dès leur naissance, pour les faire baptiser et porter par des hommes et des femmes, qu'il appela parrains et marraines.

[Et de loyer les bendeals à confirmer] Item, instituat que cheaux qui loient aux enfans leurs bendeals, quant ilhs sont confirmeis, que ilhs soient oussi bien parins des enfans que ilhs les ewissent leveis de sains fons. Item, instituat li pape que ly hons ne puist avoir par Sainte-Engliese la femme qui soit sa commere, et n'ait li femme à marit son parin, ne ly homme sa marine.

[Et de lier les bandeaux pour les confirmations] Il décréta aussi que ceux qui attachent les bandeaux (au front) des enfants, lors de leur confirmation, soient aussi les parrains qui les avaient présentés sur les fonts baptismaux. Le pape décida aussi que l'homme ne pouvait pas épouser à l'Église la femme qui était la marraine de son enfant, et qu'une femme ne pouvait pas épouser son parrain, ni un homme sa marraine.

 

Le duc Franco de Gaule refuse de payer le tribut à Antonin - Le duc défie l’empereur et prépare ses armées pour résister à une attaque romaine (141)

 

[p. 545] Item, en cel an, en mois de novembre, Anthone ly Pyus, l'emperere de Romme, mandast à duc Franco de Galle qu'ilh ly envoiast son tregut de toutes les années que ilh avoit esteit defallans, et venist à Romme amendeir le forfait, et chaist à ses piés pour luy merchi avoir de chu qu'ilh l'avoit tant lassiet à payer.

[p. 545] Cette même année, en novembre, Antonin le Pieux, l'empereur de Rome, fit savoir au duc de Gaule, Franco, de lui envoyer le tribut qu'il lui devait pour toutes les années où il ne l'avait pas payé, de venir à Rome pour réparer sa faute et de tomber à ses pieds pour le remercier de lui avoir laissé tant de temps sans être payé.

De chu mandement fut ly duc Franco mult corochiés, se prist tantost les II chevaliers qui avoient le mandement aporteit, et leurs fist tantoist coupeir leurs dois [p. 546] grenons, puis les renvoiat arier : car adont astoit li coupeir les grenons li plus grans despis que ons poioit faire à l'homme.

Cet ordre provoqua une grande colère chez Franco, qui saisit aussitôt les deux chevaliers qui l'avaient apporté, leur fit immédiatement couper les [p. 546] moustaches, puis les renvoya. À l'époque en effet, couper les moustaches d'un homme était la plus grande honte qu'on pût lui faire.

[Grant guerre entre Romans et Franchois] Al departir dest ly duc Franco aux messagiers : « Saingnours, vos direis à vostre falis emperere que je ly mande que jamais, tant com je vive, ilh n'aurat en chi paiis tregut ; et s'ilh li semble chu est tort, si vengne encontre moy awec ses grans oust, se verat se je l'oiseray ratendre. Et encor, ly direis que ilh ne doit mie à moy demander tregut, car ses ancesseur n'astoient mie aferans aux miens : car je suy issus de droit sanc Franco, le fis Ector qui fut fis le roy Priant de Troie ; et vostre emperere est issus de sanc Eneas, unc duc qui fut liges hons à roy Priant ; et enssi ont esteit anchienement ses ancesseurs subgis aux miens. Et portant ilh n'afiert pas à ly de moy si vilainement demandeir tregut. »

[Grande guerre entre Romains et Francs] Au départ des messagers, le duc Franco leur dit : « Seigneurs, vous direz à votre empereur infidèle [à ses engagements], qu'il sache que jamais, de mon vivant, il n'obtiendra le tribut de ce pays. S'il croit cela injuste, qu'il marche contre moi avec ses grandes armées, il verra si j'oserai l'attendre. Vous lui direz aussi qu'il ne doit pas me demander de tribut à moi, car ses ancêtres n'étaient pas du rang des miens : je suis directement issu du sang de Franco, fils d'Hector, fils du roi Priam de Troie ; et votre empereur est issu du sang du duc Énée, homme lige du roi Priam. Dès lors, anciennement ses ancêtres étaient soumis aux miens. Il n'a donc pas à me réclamer si injustement un tribut. »

Atant soy departirent les messagiers, et vinrent à Romme ; si ont dit à l'emperere tout chu que ly duc Franco ly mandoit, enssi com j'ay dit. Quant l'emperere oiit ches novelles, si fut mult corochiés et dest que Franco estoit trop orgulheux, mains, s'ilh puet, ilh s'en repenterat bien temprement. Adont mandat li emperere ses hommes, et assemblat mult grans oust, et vienet droit vers Galle pour destruire la terre ; mais ilh ne fut mie enssi, car ly dus Franco, qui bien quidoit que ly emperere venrait, mandat ses hommes partout son paiis et se mist al chemien ; si se logat a la fin de son paiis par sa terre gardeir.

Les messagers se mirent en route et arrivèrent à Rome ; ils rapportèrent à l'empereur tout ce que le duc Franco lui faisait savoir, comme je l'ai dit. En entendant cela, l'empereur fut très en colère. Il dit que Franco était trop orgueilleux, mais que si c'était en son pouvoir, il le forcerait très bientôt à s'en repentir. Ensuite il convoqua ses hommes, rassembla une grande armée et se mit directement en route pour dévaster la Gaule. Mais cela ne se passa pas comme il voulait, car Franco, persuadé que l'empereur viendrait, avait convoqué ses hommes partout dans le pays, s'était mis en route et s'était installé à la frontière pour défendre son territoire.

 

L'attaque a lieu - Mais Antonin est battu près de Clermont par les Gaulois/Sicambres de Franco - Forcé de se retirer à Rome, l'empereur demande l'aide de tous ses peuples sujets, dont les Danois et les Espagnols - Franco pénètre alors dans l'Empire et progresse dans la conquête du Nord de l'Italie - Des batailles épiques opposent les alliés de Rome (ici Danois et Espagnols) aux Gaulois/Sicambres, qui l'emportent (142-143)

[p. 546] [L’an CXLII – L’emperere Anthone fut desconfis par le dus Franco de Galle] Et l'emperere chevalchat tant awec ses gens, que ilh est venus à Cleremont en Avergne, où li dus Franco astoit ; et tantoist que ilh veit les Romans se les corat sus : chu fut en mois de marche le XXVIIIe jour l'an CXLII. Là oit mult grant batalhe, en laqueile li emperere perdit Adriain son frere et IIIIc chevaliers, et des aultres XIIm hommes ; et ly dus Franco ne perdit mie grant gens car ilh avait mult de bonnes gens. Adont fut l'emperere desconfis et s'enfuit tout parmy les bois, et ses gens d'aultre part, cascon où ilh se pot mettre à salveteit, en disant : « Ly dyable nos fait cascon fois revenir sour cheaux de Galle, et se ne poious avoir encontre eaux poioir ne victoire, mains toudis sont nos Romans desconfis. »

[p. 546] [An 142 - L’empereur Antonin fut défait par le duc Franco de Gaule] L'empereur chevaucha avec ses troupes jusqu'à Clermont, en Auvergne, où se trouvait le duc Franco, qui fonça aussitôt sur les Romains quand il les vit : cela se passa le 28 mars de l'an 142. Il y eut là une très grande bataille, dans laquelle l'empereur perdit son frère Hadrien, quatre cents chevaliers et en outre douze mille hommes ; le duc Franco, lui, ne perdit pas grand monde, car ses hommes étaient très valeureux. L'empereur fut vaincu. Il s'enfuit vec ses gens à travers bois et partout, là où chacun pouvait se mettre en sécurité, en disant : « Le diable nous pousse chaque fois à revenir contre les Gaulois, sans que nous puissions les dominer ni les vaincre, mais toujours nos Romains sont défaits. »

Et ly dus Franco entrat en [p. 547] l'empire et commenchat la terre à exilhier. Mains, quant l'emperere le soit, se le dobtat grandement, et fist Romme fermeir ; puis mandat ses hommes par mere et par terre par tout son empire, entre lesqueiles ilh mandat le roy d'Espangne et le roy d'Egipte, le roy de Hongrie, le roy de Cartaige, le roy de Dannemarche, le roy de Sezilhe et pluseurs aultres, qui vinrent à plus toist qu'ilhs porent.

Le duc Franco, quant à lui, pénétra alors dans [p. 547] l'Empire et commença à dévaster le pays. En apprenant cela, l'empereur eut grand peur et fit fermer Rome. Puis il manda ses hommes par terre et par mer à travers tout son empire. Il fit notamment venir le roi d'Espagne, le roi d'Égypte, le roi de Hongrie, le roi de Carthage, le roi de Danemark, le roi de Sicile et beaucoup d'autres, qui se présentèrent aussitôt qu'ils le purent.

 Mains ly dus Franco et ses gens fisent mult de mauls aux Romans anchois que socours leur venist, et prisent Pavie le IXe jour de fevrier, et puis prisent Melant le XIIe jour de may l'an CXLIII. Et avient que, enssi que li dus Franco et ses gens se devoient partir de Melan por aleir à Romme, que unc messagier leur dest que grans gens d'armes passoient al deseur de Melant, qui s'en aloient vers Romme por les Romans sourcorir.

Mais le duc Franco et ses gens causèrent beaucoup de tort aux Romains avant l'arrivée des secours ; ils prirent Pavie le 9 février, et Milan le 12 mai de l'an 143. Le duc Franco et ses troupes allaient quitter Milan pour Rome quand un messager vint leur annoncer que des hommes armés, en très grand nombre, passaient au Nord de Milan pour se rendre à Rome porter secours aux Romains.

[Noble et hardie guerre] Quant Franco oiit ches novelles, si escriat ses gens et dest : « Saingnours, assalhons ches promiers anchois qu'ilhs soyent à Romme ; sy en serat l'emperere plus floibes, car tant plus en ochirons tant moins aurons d'annemis. »

[Guerre noble et hardie] À cette nouvelle, Franco appela ses gens à grands cris et dit : « Seigneurs, attaquons ces hommes avant qu'ils n'arrivent à Rome ; l'empereur ainsi sera affaibli, car plus nous en tuerons, moins nous aurons d'ennemis. »

[Grant batalhe] Atant sont les Sycambiens monteis à chevals et sont venus aux champs ; si ont veyut les Espangnons, car chu estoit ly roy d'Espangne et de Dannemarche, à XXXm hommes. Quant cheaux les veirent venir, ilhs se sont armeis et rengiés ; mains chu ne leur valut, car les Sycambiens les ont sus corut mult enforchiement, et là oit tant d'abatus que chu fut mervelhe. Cest batalhe fut l'an deseurdit le XVIIe jour de may, et fut mult fort et peruelheux ; mains fortune astoit amie adont à cheaux de Galle, quant nuls ne les poioit contresteir.

[Grande bataille] Alors les Sicambres montèrent à cheval et se rendirent dans les campagnes où ils aperçurent les Espagnols, car il s'agissait des rois d'Espagne et de Danemark avec trente mille hommes. Voyant arriver les Sicambres, ils s'armèrent et se rangèrent en bataille. Mais cela ne leur réussit pas : les Sicambres foncèrent sur eux avec une grande violence, et il y eut là un nombre incroyable de morts. Cette bataille se déroula le 17 mai de l'an précité ; elle fut très violente et périlleuse. Mais la fortune était alors favorable aux Gaulois : personne ne pouvait leur résister.

Et ly dus aloit par la batalhe en sa main une hache : si encontrat le roy Sadalas d'Espangne, se le ferit amont son hayme, se ly fendit en deux. Quant les Espangnois chu veirent, si assalhunt le dus Franco et ly ochisent son cheval desous luy, si qu'ilh chaiit à terre ; mains ilh resalhit tantoist en piés, et fiert entour luy de sa hache com bons chevaliers ; et là ochist-ilh XI hommes et en demontat XIIII.

Alors que le duc allait au combat une hache à la main, Il rencontra le roi Saladas d'Espagne, le frappa sur le haut de son heaume et le fendit en deux. Quand les Espagnols l'aperçurent, ils attaquèrent le duc Franco, abattirent sa monture, si bien qu'il tomba sur le sol ; mais aussitôt il se redressa et donna autour de lui des coups de hache, comme font les bons chevaliers ; il tua onze hommes et en fit tomber quatorze de leur monture.

Mains tout chu ne li valoit, car ilh fut abatus par forche, et là fut-ilh ochis quant ly prinche de mont Londine, que ons dist maintenant le mont Laon, vint là et soy ferit entres les Espangnois en criant : « Galle et Lutesse à la [p. 548] rescosse. » Quant les Sycambiens entendirent la vois, se vinrent là brochant plus de Xm à une fois sy roidement, que ilhs ont reculeit les aultres plus de demy-bonier, et sy en ont tant abatut que la plache en estoit tout coverte. Et là fut ly dus Franco remonteis, si rentrat en la batalhe, et ferit le roy Meleon de Dannemarche de sa hanche si qu'ilh l'at fendut en deux.

Mais tout cela ne lui servit à rien, car il fut jeté de force à terre, et il aurait été tué sur place si le prince du mont Londine, appelé maintenant le mont Laon, n'était pas venu attaquer les Espagnols en criant : « Gaule et Lutèce, au [p. 548] secours. » Quand les Sicambres entendirent sa voix, ils arrivèrent sur place, attaquant si rudement plus de dix mille adversaires en une fois qu'ils les firent reculer de plus d'un demi-bonnier et en abattirent tellement que toute la zone en était couverte. Alors, le duc Franco fut remis en selle, rentra dans la bataille, frappa de sa hache le roi Mélion de Danemark et le trancha en deux.

De chu furent les Dannois desconfis, et soy misent al fuyr. Et quant les Espangnois les veirent fuyr, si s'enfuyrent oussi, cascons vers son paiis, et nuls d'eaux ne soy tournat devers Romme. Et ly dus Franco retournat à Melant, et la sourjournat-ilh XV jours por ses gens à repoiseir. Et quant les Dannois revinrent en leur paiis, si ont fais roy le fis Meleon, lyqueis regnat XLV ans.

Cela abattit les Danois qui se mirent à fuir. Quand les Espagnols virent leur débandade, ils s'enfuirent aussi, chacun dans leur pays, et aucun d'eux ne revint vers Rome. Le duc Franco retourna à Milan, où il séjourna durant quinze jours pour laisser ses hommes se reposer. Quant aux Danois, rentrés chez eux, ils nommèrent roi le fils de Mélion, qui régna pendant quarante-cinq ans.

 

Franco assiège Rome - Il combat et défait Égyptiens et Carthaginois, venus aider les Romains, mais, blessé, il doit lever le siège et retourner en Gaule - Poussé par son allié le roi de Hongrie, Antonin repart attaquer la Gaule, mais il est chassé de Lyon vers Orléans par Franco, remis de ses blessures (144)

 

[p. 548] [Franco, dus de Galle, asseghat Romme] Quant ly dus Franco fut reposeis, si soy partit de Melan et vint à Romme et l'asseghat. Adont fut racompteis à l'emperere comment ly roy d'Espangne et de Dannemarche astoient mors et desconfis, si en fut mult corochiés.

[p. 548] [Franco, duc de Gaule, assiège Rome] Quand le duc Franco fut reposé, il quitta Milan et partit assiéger Rome. On apprit alors à l'empereur que le roi d'Espagne et celui de Danemark étaient morts après avoir été vaincus. Antonin en fut très irrité.

[CXLIIII] Enssi que le siege estoit devant Romme, assavoir : l'an CXLIIII en mois de jenvier, vint ly roy Dogas de Cartage et ly roy Brodoras d'Egypte ; et avoit jà li sige dureit VII mois. Mains quant ilh fut dit chu à duc Franco, se fist ses gens armeir et les corut sus. Et là fut ochis ly roy d'Egypte et li roy de Cartaige, et XIm hommes ; et les aultres s'enfuirent honteusement. IIh fut mors en cel batalhe mult de nobles prinches, mains je lairay à cest fois leurs noms.

[An 144] Pendant le siège de Rome, en janvier 144, arrivèrent le roi Dogas de Carthage et le roi Brodoras d'Égypte. Le siège avait déjà duré sept mois. Quand cela fut rapporté au duc Franco, celui-ci fit armer ses hommes et fonça sur les arrivants. Le roi d'Égypte et celui de Carthage furent tués, avec onze mille hommes ; les autres s'enfuirent honteusement. Dans cette bataille, nombre de nobles princes moururent, mais je tairai cette fois les noms.

Adont revient vers son treit ly dus Franco, qui grandement estoit navreis, si que ilh quidoit bien morir : et astoit la plaie desous la mamelle. Quant les meidres orent la plaie veyue, ilhs dessent al duc Franco que ilh retournast vers Galle, car ilh soy dobtoient fortement de luy. Adont retournat ly dus Franco vers Galle, et ses hommes awec, mult corochiés, car ilhs astoient de luy mult enbahis qu'ilh ne morist.

Quand le duc Franco revint dans son camp, il était grièvement blessé, au point qu'il croyait bientôt mourir ; il avait une plaie sous le sein. Quand les médecins l'eurent vue, ils dirent à Franco de retourner en Gaule, car ils avaient très peur pour lui. Alors Franco rentra en Gaule, accompagné de ses hommes, fort en colère, car ils étaient très inquiets qu'il ne meure.

Quant l'emperere entendit la novelle par unc chevalier qui li dest comment ly dus Franco s'en raloit grandement navreit à mort, et comment cheaux de Cartage et d'Egypte estoient mors et desconfis, si fut joians et dolans : joians de chu que Franco s'en raloit navreit, et dolans que ses amis estoient mors. Enssi revient ly dus Franco en Galle, et fut si bien governeis qu'ilh fut temprement garis.

Quand l'empereur apprit par un chevalier que le duc Franco rentrait chez lui, blessé à mort, et que les renforts de Carthage et d'Égypte étaient morts et vaincus, il fut heureux et affligé : heureux parce que Franco était blessé et repartait, affligé parce que ses amis étaient morts. C'est ainsi que le duc Franco rentra en Gaule, où il fut si bien soigné qu'il fut rapidement guéri.

Adont arivat ly roy hongrois à Napples, et vint à [p. 549] Romme. Mains quant ly emperere le veit, se li dest coment les aultres roys astoient mors. Et ly roy de Hongrie respondit à l'emperere : « Si alons en Galle vengier les mors et le honte que ons vos at fait. » Et ly emperere le creit, se prist ses gens, et vinrent vers Galle ; et quant ilh fut entreis, si commenchat à ardre et exilhier le paiis. Mains ly dus Franco, qui astoit bien garis vient contre luy à grant gens, et les corut sus devant Lyon, où ilh les encontrat ; se les desconfist por maule ordinanche, car ilh n'en fut mors que VIc Romans. Si soy partirent de là et alèrent vers Orliens.

C'est alors que le roi de Hongrie arriva à Naples, puis à [p. 549] Rome. Quand l'empereur le vit, il lui apprit comment les autres rois étaient morts. Et le roi de Hongrie lui répondit : « Alors, allons en Gaule venger les morts et l'outrage qui vous a été fait ». L'empereur lui fit confiance et rassembla ses troupes. Ils partirent pour la Gaule et, dès leur entrée, se mirent à incendier et à dévaster le pays. Mais le duc Franco, complètement guéri, arriva avec des forces importantes et fonça sur eux devant Lyon, où eut lieu la rencontre. Il les défit mais, à cause d'une erreur de commandement, il ne tua que six cents Romains. Les autres quittèrent les lieux et se dirigèrent vers Orléans.

 

Digression : le pape Hygin martyrisé a pour successeur Pie, onzième pape - Leurs écrits (144)

 

[p. 549] [Li pape Liginus morut]En cel an meismes, le Xe jour d'awost, morut à Romme li pape Lyginus, et fut ensevelis deleis les aultres asseis pres de la tumbe sains Pire. Chis pape escript à tous ses fideles une epistle de Dieu, de trois noms, et del incarnation Dieu le Fis, en (laqueile Bo) toute la foid catholique est tout plainement. Et fut martyrisiet à Romme, le jour deseurdit.

[p. 549] [Mort du pape Hygin] En cette même année [144], le 10 août, mourut à Rome le pape Hygin, qui fut enseveli près des autres papes, tout près de la tombe de saint Pierre. Ce pape écrivit à tous ses fidèles une épître, traitant des trois noms de Dieu, et de l'incarnation de Dieu le Fils, épître dans laquelle se trouve exposée en détail toute la foi catholique. Hygin fut martyrisé à Rome le jour précisé ci-dessus.

[Pyus, le XIe pape] Et apres sa mort vacat le siege III jours, et puis fut consecreis unc proidhons à pape, qui fuit nommeis Pius, c'est-à-dire Pieve, qui astoit del nation d'Ytalie, de la citeit de Aquilée ; si oit nom son peire Rufins. Et tienet le siege XI ans IIII mois et III jours.

[Pie, le onzième pape] Après la mort d'Hygin, le siège papal resta vacant durant trois jours, puis un homme de bien, nommé Pie, c'est-à-dire Pieux, un Italien de la cité d'Aquilée fut consacré pape. Son père s'appelait Rufin. Il occupa le siège durant onze ans, quatre mois et trois jours.

[Ons ne doit celebreir la resurrexion fours qu’en dymengne] A cel temps escript Hermes les libres en queiles ilh contient, entres les aultres chouses, que ons ne doit mie celebreir la resurrexion Nostre-Saingnour, fours que en dymengne.

[On ne doit célébrer la résurrection qu’un dimanche] À cette époque, Hermès écrivit les livres dans lesquels il est écrit, entre autres choses, qu'on ne doit célébrer la résurrection de Notre-Seigneur, qu'un dimanche.

 

À Orléans, une bataille indécise oppose Romains et Gaulois - Contraints finalement de fuir, ces derniers se replient sur Lutèce, où ils appellent en renfort un nombre impressionnant de leurs vassaux - Les coalisés sont victorieux - Mais Franco renonce à poursuivre l'empereur Antonin, vaincu, qui retourne à Rome, se promettant de ne plus revenir en Gaule (145)

 

[p. 549] [CXLV] Item, l'an CXLV, en mois de may, oit une grant batalhe à Orliens entre les Romans et Sycambiens, qui durat dei matinée jusqu'à la nuit. Et dist le hystoire, se la nuit ne fuist venue, les Sycambiens fussent desconfis, car ilh l'avoient oyut et encor l'avoient de piour.

[p. 549] [An 145] En l'an 145, au mois de mai, eut lieu à Orléans entre les Romains et les Sicambres une grande bataille, qui dura du matin jusqu'à la nuit. Et l'histoire dit que si la nuit n'était pas tombée, les Sicambres auraient été vaincus, car ils avaient eu et continuaient à avoir peur.

[De grant trahison] La avient une grant trahison al temps de dont : car quant les Sycambiens furent cuchiés por reposeir, et leur gait fut monteit, si fist ly roy de Hongrie tout pasieblement armeir les Romans, et puis tout à piés entreir en l'oust des Sycambiens ; se les sourprisent et en ochirent tant que tout la terre en estoit coverte. Adont soy levarent les Sycambiens tous enbahis, et soy misent al fuyr vers Lutesse, qui mult long estoit de là.

[Grande trahison] A l'époque en question se produisit la grande trahison que voici. Quand les Sicambres furent couchés pour se reposer, après avoir installé leur poste de guet, le roi de Hongrie fit armer les Romains dans le plus grand calme, puis il les fit entrer à pied dans le camp des Sicambres. Ils les surprirent et en tuèrent tant que les cadavres couvraient tout le sol. Alors les Sicambres se levèrent et s'enfuirent vers Lutèce, qui était très éloignée.

[Guerre entre ches de Galle et Romans - L’emperere fut desconfis] De chu fut ly dus Franco mult corochiés ; sy rasemblat ses gens, et mandat les Flamens, [p. 550] les Lovengnis, les Normans, les Bretons et cheaux de Rains et d'Ardenne et leurs saingnours, si assemblat grans gens ; en cel an meismes, oit une grant batalhe entre l'emperere et le duc de Galle, mains l'emperere fut desconfis, et soy mist al fuyr vers unc bois ; et ly dus Franco et ses gens rentront en Lutesse, par le conselhe de ses hommes, car ilh fust mult volentiers aleis apres. Enssi s'enfuit li emperere Anthone, et renvoiat ses gens en leurs terres, chu qu'ilh en estoit demoreis, et dest que jamais ne vuet rentreir en Galle, car chu sont trop mals gens.

[Guerre entre Gaulois et Romains - L’empereur fut défait] Cela contraria beaucoup le duc Franco. Il rassembla ses troupes en convoquant les Flamands, [p. 550] les gens de Louvain, les Normands, les Bretons, les habitants de Reims et des Ardennes avec leur seigneur, ce qui représentait un grand nombre d'hommes. Cette année-là, une grande bataille opposa le duc de Gaule et l'empereur, lequel fut vaincu et se réfugia dans un bois. Le duc Franco, sur le conseil de ses hommes, rentra à Lutèce avec ses troupes, alors qu'il aurait très volontiers poursuivi (l'empereur). Ainsi Antonin s'enfuit, et renvoya chez eux les survivants de ses troupes, déclarant qu'il ne voulait plus jamais revenir en Gaule, car les gens y étaient trop mauvais.

 

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