Jean d'Outremeuse, Myreur des histors, I, p. 514b-523a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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sous Trajan : L'HISTOIRE DE SAINT EUSTACHE Placidus (vers 115-118)

 

Introduction [sommaire]  [texte]

Cette section apparaît comme une sorte de digression. Il s'agit en fait d'une vie de saint, celle de saint Eustache/Eusthate, que la tradition hagiographique rattache à l'époque de Trajan et qui se trouve donc assez naturellement insérée à l'intérieur des passages du Myreur traitant de cet empereur. Voici comment son histoire est racontée dans l'article de Wikipédia (Eustache de Rome), dont nous avons supprimé l'essentiel des références. Le lecteur intéressé les retrouvera facilement.

La légende

« Selon le récit originel de sa vie et de sa Passion (un texte grec [BHG 641] d'où dérivent toutes les versions connues de la légende), Eustathe, qui portait initialement le nom de Placidas, était un excellent général [...], païen de religion mais très humain et charitable, qui vivait à l'époque de l'empereur Trajan. S'étant converti au christianisme à la suite d'un miracle survenu pendant une partie de chasse (entre les bois du cerf qu'il poursuivait une croix apparut tandis que la voix divine l'interpelait), Placidas se fit baptiser avec sa femme et ses deux enfants : il prit alors le nom d'Eustathios/Eustathe/Eustache (qui signifie « bien équilibré », « constant »), son épouse Tatiana celui de Théopisté (« celle qui a foi en Dieu ») et leurs fils furent appelés Agapios (« celui qui est plein de charité ») et Théopistos (« celui qui a foi en Dieu »). Des malheurs annoncés par la voix divine s'abattirent bientôt sur lui pour le mettre à l'épreuve : il perd ses terres, ses troupeaux, sa fortune. Pour cacher sa misère, la famille décide de se retirer en Égypte. »

« Comme Eustathe ne peut payer le prix de la traversée, le capitaine du bateau se dédommage en gardant pour lui la belle Théopisté. Menacé de mort, Eustathe s'enfuit à la nage avec ses deux fils. Mais bientôt ceux-ci, au moment de traverser un fleuve, sont brusquement ravis, l'un par un lion, l'autre par un loup. Eustathe les croit morts mais ils ont été sauvés l'un par des bergers, l'autre par des laboureurs qui les élèvent dans le même village sans que personne (pas même les intéressés) soupçonne qu'ils sont frères. Le temps passe. Le péril barbare rappelle Placidas au souvenir de Trajan. L'empereur fait rechercher partout l'exilé volontaire, le tire de sa retraite, lui rend son grade et lui confie la défense du pays. Eustathe enrôle alors de nouveaux soldats, parmi lesquels deux jeunes gens qu'il prend en amitié et dont il fait ses commensaux. »

« Après une brillante victoire sur les Barbares, le général et ses deux aides de camp font halte près d'une maison habitée par une pauvre femme qui cultive un petit jardin. Les deux aides de camp, qui ne sont autres qu'Agapios et Théopistos, se reconnaissent alors les premiers au moment où ils se racontent leur vie. Témoin muet de ces retrouvailles, la jardinière (en réalité Théopisté, que le capitaine, mort subitement, n'a pas eu le temps de déshonorer et qui s'est échappée) reconnaît bientôt son mari dans le général. Toute la famille (père, mère et fils) se retrouve alors en une scène émouvante, typique de l'anagnorisis [reconnaissance, en grec] hagiographique. »

« Mais la réhabilitation mondaine de Placidas-Eustathe ne dure guère. À Trajan succède Hadrien. Le nouvel empereur, voyant que le héros et les siens refusent de sacrifier aux idoles, les fait jeter en pâture à un lion féroce, lequel se couche à leurs pieds. Hadrien ordonne alors de les ébouillanter dans un taureau d'airain chauffé à blanc : plus résolus et unis que jamais, Eustathe, son épouse et ses deux fils conquièrent ainsi la palme du martyre. Les corps sont enlevés secrètement par les Chrétiens et déposés avec vénération " dans un lieu très célèbre ". Saint Eustache (c'est le nom sous lequel l'Occident médiéval le connaît) est fêté, à Rome comme chez les Grecs, le 20 septembre, mais son nom a été supprimé du calendrier romain général lors de la réforme de 1969. »

Une historicité problématique

« Eustache (tel, en tout cas, que sa légende le présente) pourrait bien faire partie des saints fictifs, créés de toutes pièces à des fins d'édification. L'éminent hagiologue qu'était le P. Delehaye (La légende de saint Eustache, dans Bulletin de l'Académie royale de Belgique, t. 5, 1919, p. 175-210) ne croyait guère à son historicité : aucun document ancien ou sûr n'atteste son existence, et même son culte n'apparaît que tardivement (VIIe siècle). La légende comporte peu d'indications topographiques ou géographiques, et celles-ci manquent de consistance ; elle ne mentionne même pas expressément Rome (où semble se passer le martyre [...]. De fait, le texte BHG [Bibliotheca Hagiographica Graeca] 641 n'a pas été composé à Rome [...], mais probablement en Orient, peut-être en Asie Mineure. Le flou topographique et l'absence de données historiques précises (en dehors de l'inévitable mention des empereurs), de même que le style du récit, suggère l'atmosphère du conte édifiant. Des parallèles thématiques ont fait penser que l'histoire d'Eustathe (du moins la partie médiane narrant les épreuves du héros accablé de maux et privé des siens) dérivait d'une légende bouddhiste ; Christophe Vielle, pour sa part, suppose au conte une origine galate pour expliquer les points communs entre la Vie d'Eustathe et le Mabinogi de Pwyll, récit en moyen gallois daté des environs de l'an 1100. Selon toute vraisemblance, Placidas-Eustathe n'est pas un personnage historique ; il a été conçu comme une figure exemplaire et quasi biblique, mélange explicite de saint Paul (similarité frappante, et d'ailleurs explicite, dans la scène de la conversion), de Balaam et de Job. C'est un modèle de foi, d'obéissance et de patience que propose aux fidèles ce roman pieux recyclant (tout en les christianisant profondément) des motifs narratifs présents dans le roman grec de l'Antiquité, mais qu'on retrouve aussi dans le folklore universel (conte-type AT 938) avec des récits ayant pour héros « l'homme éprouvé par le destin ». La Vie et Passion primitive (BHG 641) est très difficile à dater, mais fut sans doute composée assez longtemps avant Jean Damascène, qui, vers l'an 730, la cite et la présente comme un texte d'une antiquité vénérable. Cet ouvrage fut traduit en latin au IXe siècle et assuma dès lors, selon A. Boureau, le statut d'un « mythe fondateur de l'ordre clérico-impérial ».

« Toutefois, tant l'Église catholique que les Églises orthodoxes lui rendent un culte public, admettant ainsi, en ce qui les concernent, l'historicité d'Eustache, en particulier de son martyre. » « Mais son nom a été supprimé du calendrier romain général lors de la réforme de 1969. »

Jacques de Voragine comme source directe de Jean d'Outremeuse

La Légende dorée de Jacques de Voragine consacre à saint Eustache l'intégralité de son chapitre 157 (p. 881-888, de l'éd. A. Boureau). Selon ce dernier, « la Vie de saint Eustache constitue l'un des romans hagiographiques les plus célèbres de l'Occident médiéval » (A. Boureau, p. 1435). « La légende connut un succès certain et passa dans les langues vernaculaires : en français, on compte quatorze manuscrits en prose renvoyant à quatre types textuels différents et douze versions en vers. » (A. Boureau, p. 1436). Pour rester dans la sphère du latin, précisons que c'est la Passion latine (Bibliotheca Hagigographica Latina 2762), qui a servi de source d'inspiration aux auteurs médiévaux : toujours d'après A. Boureau (p. 1436), Jean de Mailly (JM A67), Barthélemy de Trente (BT 304), Vincent de Beauvais (X, 58-62 et 82), qui reprend Jean de Mailly, et Jacques de Voragine « recourent indépendamment au texte de la Passion latine [...]. Voragine est le plus fidèle au texte originel, qu'il abrège environ de moitié, en conservant soigneusement les épisodes les plus romanesques. »

Une simple lecture montre que Jean d'Outremeuse suit de très près le texte de La légende dorée, qu'il traduit en général fidèlement, non sans intervenir sur différents points. Ainsi par exemple, ce que ne fait pas Voragine, Jean d'Outremeuse (p. 520) intègre le récit d'Eustache dans l'histoire des guerres entre les Juifs et les Romains qui suivirent la destruction du Temple. Il lui adjoint même pour diriger les opérations un collègue, qu'il appelle Lysias (uns aultre prinche qui fut nomeis Lysias), un nom probablement emprunté aux Antiquités judaïques de Flavius Josèphe (XII, VII, 2-5), où il désigne un général du roi Antiochus dans la guerre contre les Maccabées.

Un autre détail est le nom que donne notre chroniqueur au batelier. Alors que la Passion latine et Jacques de Voragine parlent de dominus navis (« le maître du bateau, le capitaine »), Jean (p. 517-518) l'appelle Nauclère (ly marinier qui fut nomeis Naucleir). Nauclerus est le nom commun latin pour désigner le capitaine d'un bateau. Il a été emprunté au grec nauklêros qui a le même sens. Ce qui est curieux, c'est que nauklêros est le mot utilisé, comme nom commun toujours, par le rédacteur de la Passion grecque pour désigner le capitaine du bateau. Il est difficile de supposer que Jean a eu accès à la version grecque. Peut-être un des intermédiaires latins a-t-il utilisé le mot nauclerus comme nom propre ? Lequel nauclerus aurait été pris pour un nom propre par Jean ?

Mais, beaucoup plus curieuse est l'impasse que fait le chroniqueur liégeois sur la fin du récit de Voragine, c'est-à-dire sur le supplice d'Eustache, de sa femme et de ses enfants par l'empereur Hadrien. Dans la section suivante, Jean d'Outremeuse signale pourtant qu'Eustache rentre à Rome lorsque Trajan est mort et qu'Hadrien est empereur (p. 523), et il signale aussi un peu plus loin (p. 524) qu'Hadrien a fait mettre à mort le pape Alexandre et plusieurs autres personnes. C'eût été pour lui une belle occasion de traiter du martyre -- haut en couleurs, si l'on peut dire - d'Eustache et de toute sa famille. On ignore la raison de cette omission. Peut-être le chroniqueur voulait-il ne pas trop attendre avant de reprendre l'histoire de Materne ?

Un détail encore concernant saint Eustache dans Ly Myreur. Jean d'Outremeuse en avait déjà parlé plus haut (p. 84) en évoquant son église romaine : elle conservait un des vases de Cana dont l'eau fut changée en vin et sa visite valait une indulgence de mille ans. Mais ce texte figurait dans la traduction du traité latin des Indulgentiae, qui constitue une section du Myreur quelque peu isolée du reste de l'oeuvre. Rien d'étonnant dès lors qu'il n'y ait aucun renvoi d'un passage à l'autre.

Quant à l'église parisienne de Saint-Eustache, ses origines lointaines remontent au début du XIIIe siècle. Sur son emplacement se dressait une chapelle consacrée à sainte Agnès. « Dès 1223, Sainte-Agnès fut érigée en paroisse et prit le nom de Saint-Eustache. La raison la plus probable de la nouvelle appellation serait le transfert d'une relique du martyr saint Eustache dans la nouvelle église, relique jusqu'alors détenue par l'abbaye de Saint-Denis [depuis le début du XIIe). L'église fut plusieurs fois remaniée et agrandie au fur et à mesure de l'accroissement de population du quartier » pour devenir l'église actuelle (A. Boureau, Légende dorée, p. 1436).

Et, pour finir, un mot sur un saint régional, saint Hubert (VIIe-VIIIe siècle), évêque de Tongres et de Maestricht, devenu le saint patron de Liège. Il est à citer ici parce que sa légende contient un motif qui figure dans celle de saint Eustache. C'est celui du héros passionné de chasse, qui rencontre un jour un cerf extraordinaire portant une croix lumineuse au milieu de ses bois. En l'espèce, Hubert se met à pouchasser longtemps l'animal sans parvenir à le rejoindre. Finalement le cerf s'arrête et lui fait face, tandis qu'une voix venue du ciel s'adresse à lui. Il tombe à terre, effrayé. La voix lui enjoint d'aller trouver à Maestricht l'évêque Lambert, de se convertir et de faire pénitence s'il ne veut pas être damné. Hubert bien sûr s'exécute, devient le disciple de Lambert, puis son successeur, et les deux évêques deviendront des saints. Saint Lambert a droit à un chapitre dans La Légende dorée (ch. 135, p. 773-774), qui ne fait même pas allusion à son successeur. Dans le tome II de l'éd. Borgnet, Jean raconte en détail l'histoire de ces deux personnages, tellement importants à Liège.

 

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Sommaire

Le païen Eustache Placidus/Plaisant, maître de cavalerie de Trajan, au cours d'une chasse, aperçoit entre les cornes d'un cerf le Christ en croix - Celui-ci le convainc de se faire baptiser par un évêque à Rome

* Le Christ informe Plaisant/Eustache, baptisé à Rome avec sa femme et leurs deux fils, qu'il aura, tel Job, beaucoup d'épreuves à surmonter

Suite à la mort de toute sa maisonnée, Eustache décide de gagner l'Égypte avec sa famille - Arrivé dans ce pays et incapable de payer le passage, il doit abandonner sa femme au batelier - Sans qu'il puisse rien faire, il perd ses deux enfants enlevés par des bêtes sauvages. Ceux-ci sont toutefois sauvés et recueillis par des paysans - Seul et désespéré, Eustache garde pendant quinze ans les troupeaux d'un paysan. Il ne sait pas que ses deux enfants ont été recueillis et vivent tout près de là - Quant à son épouse, à la mort du batelier qui ne l'avait jamais connue charnellement, elle travaille comme servante dans une auberge.

Deux chevaliers, envoyés par Trajan à la recherche d'Eustache/Plaisant, le retrouvent et le ramènent à Rome - Trajan lui rend sa position de maître de cavalerie (115)

Trajan envoie en Judée Eustache Plaisant (et Lysias) combattre les Juifs qui faisaient grand tort aux Romains - Eustache rassemble des volontaires, dont ses deux fils, sans connaitre leur lien de parenté avec lui (116 ou 117)

Mission terminée et en route pour Rome, Eustache et ses fils se rencontrent par hasard dans l'auberge, où vivait la femme d'Eustache - Elle surprend une conversation entre les deux jeunes gens qui se sont reconnus - Elle demande au maître de cavalerie de la ramener à Rome - Les époux se reconnaissent enfin - Après les retrouvailles, Eustache récompense ceux qui ont aidé ses proches et repart à Rome (118)

 

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Le païen Eustache Placidus/Plaisant, maître de cavalerie de Trajan, au cours d'une chasse, aperçoit entre les cornes d'un cerf le Christ en croix - Celui-ci le convainc de se faire baptiser par un évêque à Rome

 

[De sains Eustause] A cheli temps avoit une prinche à Romme, qui astoit nomeis Eustaise [p. 515] Plaisans qui avoit esteit mult secreis et priveis à l'emperere Trajain, et avoit longtemps demoreit fours de Romme par le commandement de Dieu, car ilh avoit pris baptesmes par grant myracle, sy vos compteray comment.

[Saint Eustache] À cette époque vivait à Rome un prince, nommé Eustache [p. 515] Plaisant. Cet homme avait été très intime et très proche de l'empereur Trajan. Il avait vécu longtemps en dehors de Rome, sur l'ordre de Dieu, car il avait reçu le baptême suite à un grand miracle, dont Je vous dirai comment il se produisit.

Sachiés que longtemps devant le daute dont je parolle maintenant, avoit à Romme unc valhant prinche qui astoit nommeis Placidus, ch'est-à-dire Plaisant, lyqueis astoit maistre de la chevalerie l'emperere, et astoit drois payens, creans ens ès ydolles, enssi com les Romans fasoient à cheli temps. Et si avoit à constumme que ilh alloit volentirs awec les aultres chevaliers cachier à bois à la venison. Si esmut unc jour pluseurs cherfs ensemble et les aultres chevaliers awec ly, entres lesqueiles Plaisans veit unc cherf dont ilh fut convoiteux de ly prendre, tant astoit gran et beaux ; si le commenchat à cachier, et ly chierf s'enfuit parmy les bois, et montat sus une grant roche et haulte.

Sachez que longtemps avant la date dont je vous parle, vivait à Rome un prince valeureux, appelé Placidus, c'est-à-dire Plaisant. Il était le maître de cavalerie de l'empereur. C'était un vrai païen, croyant dans les idoles, comme le faisaient les Romains. Il avait l'habitude d'aller volontiers avec les autres chevaliers dans les bois au moment de la chasse. Un jour, leur apparut, à lui et à ses compagnons, un groupe de cerfs parmi lesquels Plaisant en remarqua un qu'il eut fort envie de capturer, tant il était grand et beau. Il commença à le poursuivre mais l'animal s'enfuit dans les bois et escalada un rocher grand et élevé.

[Le vie de sains Eustause] Là vint Plaisant, qui l'aprochat durement, car ilh veioit que le chierf le ratendoit. Et quant ilh fut pres, si regarde entre les dois branches de ses cornes, sy voit la semblanche de une crois et l'ymaige de Jhesu-Crist ens clawée ; de quoy ilh fut mult mervelheux, car ilh n'avoit oncques veyut teile signe à nulle aultre chierf.

[La vie de saint Eustache] Plaisant se donna du mal pour l'approcher, car il voyait que l'animal l'attendait. Et une fois parvenu près de lui, il regarda entre les deux branches de ses cornes et aperçut ce qui ressemblait à une croix sur laquelle était clouée l'image de Jésus-Christ. Il en fut très étonné, car il n'avait jamais vu pareil signe sur aucun autre cerf.

Adont parlat Jhesu-Crist par le boche de chierf à Plaisant, et ly dest : « O Plaisans, que moy porsuis-tu ? quide-tu que je soie unc chief ramayge com les aultres ? mains ilh n'est mie enssi, ains suy-je Jhesus, cuy tu ne cognos et de cuy tu es ignorans. » Quant chu entendit Plaisans, chis oit teile paour qu'ilh chaiit de son cheval à terre ; mains ilh soy relevat, si regardat le chierf, et dest, sicom chis qui astoit raemplis de la grasce de Dieu : « Beaux sires, qui fesis chiel et terre et tout chu qui est dedens de nulle chouse, et qui por le pechiet de l'homme tu desquendis en terre et recheus mort en crois, dont à IIIe jour tu resuscitas, je toy prie merchi. » Adont dest Dieu à Plaisans : « Amis, tu en yras à Romme, et prenderas baptesme en nom de moy à unc des evesques que tu y troveras. »

Alors Jésus-Christ parla à Plaisant par la bouche du cerf : « Ô, Plaisant, pourquoi me poursuis-tu ? crois-tu que je suis un cerf sauvage comme les autres ? Ce n'est pas le cas : je suis Jésus que tu ne connais pas et dont tu ignores tout. » Quand Plaisant entendit cela, il eut tellement peur qu'il tomba de cheval. Mais il se releva, regarda le cerf et, comme rempli de la grâce de Dieu, il dit : « Beau Seigneur, toi qui as fait de rien le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent, toi qui es descendu sur la terre à cause du péché de l'homme et qui a souffert la mort sur la croix avant de ressusciter trois jours plus tard, j'implore ta pitié. » Alors Dieu dit à Plaisant : « Ami, tu iras à Rome où tu demanderas le baptême en mon nom à un des évêques que tu y trouveras. »

Quant Plaisans entendit Nostre-Saingnour, se li dest : « Sires, vues-tu que je die chu à ma femme et à mes dois enfans ? sy croiront en toy. » [p. 516] Et respondit Jhesus : « Plaisans, tu les feras baptisier, et si revenras demain droit chi, et je venray à toy, et toy demonstreray chu qui t'est à venir. »

Quand Plaisant entendit Notre-Seigneur, il lui dit : « Seigneur, veux-tu que je raconte cela à ma femme et à mes enfants ? Ainsi ils croiront en toi. » [p. 516] Et Jésus répondit : « Plaisant, tu les feras baptiser et demain tu reviendras directement ici ; je viendrai vers toi et je t'expliquerai ce qui va t'arriver. »

 

Le Christ informe Plaisant/Eustache, baptisé à Rome avec sa femme et leurs deux fils, qu'il aura, tel Job, beaucoup d'épreuves à surmonter

 

[p. 516] Adont vient Plaisans vers sa femme, et ly dest chu qu'ilh avoit troveit. Et quant la damme l'entendit, se li dest : « Sires, tu as veyut Jhesu-Crist, qui fut crucifiiet en la crois por tout le monde, et je en teile manere l'ay-je oussi à nuit veyut en mon dormant, et se moy dest : « Viens demain à moy awec ton marit et tes dois enfans. Et adont je cognuit que ch'astoit ly vraie Dieu Jhesu-Crist, en cuy les cristiens croient, et cuy loy ilh prechent. » 

[p. 516] Plaisant retourna auprès de sa femme et lui raconta ce qui s'était passé. Après l'avoir entendu, elle dit : « Sire, tu as vu Jésus-Christ, qui fut crucifié sur la croix pour (sauver) le monde. Moi aussi, cette nuit, dans mon sommeil, je l'ai vu de cette manière-là, et il m'a dit : "Viens demain vers moi avec ton mari et tes deux enfants". Alors, j'ai su que c'était le vrai Dieu Jésus-Christ, en qui croient les chrétiens, ceux qui prêchent sa loi. »

Adont passat cheli jour et vint la nuit, et enssi que entour meenuit Plaisans s'en vient à unc des evesques de Romme, et soy fist baptesier, awec ly sa femme et ses dois enfans, lyqueis evesque astoit nomeis Eustause ; et apres luy vot estre et fut nomeis Plaisans Eustause. Et sa femme, qui astoit la plus belle damme de Romme, fut nomée Theospit ; et li anneis des dois enfans fut nomeis Agapis, et li aultre Theopit, enssi com sa mere.

Le jour passa, vint la nuit et, vers minuit, Plaisant se rendit chez un des évêques de Rome par qui il se fit baptiser avec sa femme et ses deux enfants. Cet évêque s'appelait Eustache. Et d'après le nom de l'évêque, Plaisant voulut être et fut appelé Eustache. Quant à sa femme, qui était la plus belle femme de Rome, elle fut nommée Théopista. L'aîné des deux enfants reçut le nom d'Agapit, et l'autre celui de Théopiste, comme sa mère.

Et lendemain al matin s'en allat Eustause vers le bois awec ses chevaliers, sicom ilh avoit à constomme ; mains, quant ilh vient pres dou lieu où ilh voloit alleir, sy soy perdit et emblat de ses hommes, et vient à droit lieu où ilh trovat Dieu, et ilh ly dest : « Sire, dis-moy chu que tu m'as promis. » Adont ly dest Jhesus : « Eustause, tu as mantenant surmonteit le dyable, par lequeile tu astois laidement dechus si devant ; or, amis, tu l'as surmonteit par ta foid et tes biens ; mains ilh convenrat mult souffrir por toy adouchier et humilier de la vaniteit en quoy tu as tant esteit. Se ne sois mie defalans à chu, car par toy me covient et veulhe monstreir unc secon Job. Et quant tu seras bien humiliiés, je revenray à toy ; si regarde se tu vues maintenant prendre les temptations, ou en la fien de ta vie. »

Le lendemain matin, Eustache s'en alla dans le bois avec ses chevaliers, selon son habitude. Mais, quand il arriva près du lieu où il voulait aller, il quitta ses compagnons et s'esquiva pour rejoindre l'endroit exact où il rencontra Dieu. Il lui dit : « Seigneur, dis-moi ce que tu m'as promis [de dire]. » Alors Jésus lui dit : « Eustache, tu as maintenant vaincu le diable, qui avant te trompait affreusement. Tu as réussi, mon ami, grâce à ta foi et tes bonnes actions ; mais tu devras beaucoup souffrir, pour te rendre plus conciliant et te défaire de l'orgueil dans lequel tu as vécu si longtemps. Ne manque pas de le faire, car mon intention et ma volonté est de faire de toi un second Job. Après ton humilation, je te reviendrai. Vois si tu veux être éprouvé maintenant ou à la fin de ta vie. »

 Quant Eustause entendit chu, se respondit : « Sire, se chu covient eistre, je le veulhe maintenant prendre ; mains je toy prie que tu moy donne vertu de pascienche à avoir. » Respondit Jesus : « Ne toy dobte mie, je toy garderay bien. » A ches parolles Dieu montat en chiel, et Eustause revient en sa maison ; si nunchat chu à sa femme, qui douchement en merchiat Jhesu-Crist.

Quand Eustache entendit cela, il répondit : « Seigneur, si cela doit se faire, je préfère que ce soit maintenant ; mais je te prie de me donner la force d'être patient. » Jésus répondit : « N'aie aucune crainte, car je veillerai sur toi. » Sur ces paroles, Dieu monta au ciel et Eustache retourna chez lui. Il annonça tout cela à sa femme qui en remercia très simplement Jésus-Christ.

 

Suite à la mort de toute sa maisonnée, Eustache décida de gagner l'Égypte. Arrivé dans ce pays et incapable de payer le passage, il doit abandonner sa femme au batelier. Sans qu'il puisse rien faire, il perd ses deux enfants enlevés par des bêtes sauvages. Ceux-ci sont toutefois sauvés et recueillis par des paysans. Seul et désespéré, il garde pendant quinze ans les troupeaux d'un brave paysan. Il ne sait pas que ses deux enfants ont été recueillis et vivent tout près de là. Quant à son épouse, à la mort du batelier qui ne l'avait jamais connue charnellement, elle travaille comme servante dans une auberge.

 

Ne passat gaires là apres que tous ses familles, varlés et ancilles, sont [p. 517] tous mors, et toutes ses biestes petites et grandes, de quelle manere que chu fust. Et quant Eustause veit chu, se prist se femme et ses dois enfans, et s'en allat vers Egypte, et soy partit de Romme par nuit. Ors avient, enssi com ilh s'en aloient, qu'ilhs vinrent à une rivier [a la mer B], sy entrarent en une neift por passeir et alleir vers Egypte, portant qu'ilh ly sembloit qu'il ne seroit mie si bien cogneus en chesti terre com à Romme ; mains ilh avient à luy la teile contraire que, quant ilh duyt payer son nevage, sy ne trovat point d'argent en sa bourse, si qu'ilh ne soit de quoy paiier. Adont ly marinier qui fut nomeis Naucleir, prist la femme Eustause et le retient por son navaige.

Après cela, il ne se passa pas longtemps avant que ne meurent d'une manière ou d'une autre tous les membres de sa maison, valets et servantes [p. 517], ainsi que tous ses animaux, grands ou petits. Voyant cela, Eustache prit sa femme et ses deux fils pour aller en Égypte, quittant Rome pendant la nuit. En cours de route, ils arrivèrent au bord de la mer et montèrent sur un bateau pour la traverser et gagner l'Égypte, car il pensait qu'il serait moins connu dans ce pays-là qu'à Rome. Mais quand il fallut payer le passage, il eut un gros problème : il ne trouva pas d'argent dans sa bourse et ne sut comment payer. Alors le batelier, qui se nommait Nauclère, prit la femme d'Eustache et la retint pour prix de sa traversée.

Quant chu veit Eustache, si fut mult dolans, mains ilh ne le pot amendeir ; se prist ses dois enfans et soy partit de la nave, et laisat sa femme mult envis. Si alat tant qu'ilh vient à unc flu d'aighe qui mie n'astoit gran ne large ; mains encordont ilh n'oisat ens entreir atout ses dois enfans. Si lasat l'anneit à rivaige, qui oit nom Agapit, puis prist l'autre à son coul et entrat dedens l'aighe et l'emportat delà l'aighe ; et quant ilh vient delà oultre, se le mist sus terre, et puis retournat arriere en revenant quere l'autre.

En voyant cela, Eustache fut très malheureux, mais ne put trouver aucune autre solution. Il prit ses deux enfants et quitta le bateau, abandonnant sa femme bien à contrecoeur. Il se mit en route et finit par rencontrer un cours d'eau. Il n'était ni profond ni large mais il n'osa pas y entrer avec ses deux enfants. Il laissa l'aîné, Agapit, sur la rive, prit l'autre sur ses épaules, pénétra dans l'eau et lui fit passer la rivière. Cela fait, il déposa l'enfant à terre, puis retourna sur ses pas, pour aller chercher son autre fils.

Mains, anchois qu'ilh fust par-dechà l'aighe, voit venir, fours de unc bois qui là astoit, unc gran lyon ramaige qui prist Agapit et l'emportat en bois. Quant Eustause veit chu, si fut mult despereis ; si retournat arriere vers son jone fis ; mains anchois qu'ilh fust l'aighe passeis, si veit unc leux issir de bois qui enportat son enfant. Et quant Eustause veit qu'ilh avoit perdut ses dois enfans, si fut si corochiés qu'il commenchat ses cheveals à deraier et luy battre et ferir ; et jà s'awist jetteit en l'aighe, quant Dieu ly envoiat une bonne pensée.

Mais il était encore dans l'eau quand il vit sortir d'un bois voisin un grand lion sauvage, qui saisit Agapit et l'emporta dans le bois. À cette vue, Eustache fut tout à fait désespéré. Il retourna sur ses pas pour retrouver son fils cadet. Mais, avant d'avoir atteint la rive, il vit sortir du bois un loup emportant son enfant. Réalisant qu'il les avait perdus tous les deux, Eustache fut si irrité qu'il se mit à faire se cabrer son cheval, à le battre et à le frapper. Et déjà il s'apprêtait à se jeter à l'eau, quand Dieu l'en dissuada en lui envoyant une bonne pensée.

Adont avient que les pastureais qui gardoient sur les champs leurs beistes, aparchurent le lyon qui enportoit le fis anneit ; se le cacharent tant atout leurs chiens que ilh ly tollirent, et les cherewiers qui ahanoient leurs terres, tollirent à leu l'autre. Et adont avient la chouse si droitement, que les dois enfans furent ambdois nouris [p. 518] en une rue pres l'unc de l'autre.

Des bergers, qui gardaient leurs bêtes dans les champs, aperçurent le lion emportant le fils aîné. Ils le poursuivirent avec leurs chiens et réussirent finalement à lui enlever sa proie, tandis que des paysans, qui labouraient leurs terres, arrachèrent l'autre fils au loup. L'affaire se termina si heureusement que les deux enfants furent tous les deux élevés l'un près de l'autre [p. 518] dans la même rue.

Et leur peire, qui ne savoit où ilh astoient, et nonporquant ilh s'en allat tout plorant, et vient en une vilhe qui astoit asseis pres de la vilhe où ses enfans astoient nouris. En cest vilhe s'amassat Eustause en la maison de unc proidhons, si com pasturerais, et ly gardat ses biestes par l'espause de XV ans. Et dedens celle temps morut Naucleirs, ly maroniers qui avoit en garde la femme Eustause ; mains, par la grasce de Dieu, ilh n'oit onques carneile compangnie à lée, et quant ilh fut mors la femme Eustause soy trahit par-deleis une hosteleresse et le servit.

Leur père, qui ignorait où ils étaient, tout en pleurs s'en alla toutefois jusqu'à un village très proche de celui où étaient élevés ses enfants. Il trouva à s'y loger, dans la maison d'un brave homme dont il garda les troupeaux pendant quinze ans, comme berger. Entre-temps, Nauclère, le batelier, qui avait conservé la femme d'Eustache, était mort, sans toutefois avoir jamais eu, grâce à Dieu, de relations charnelles avec elle. Lorsque le batelier fut mort, la femme d'Eustache se retira chez une aubergiste dont elle devint la servante.

 

Deux chevaliers envoyés par Trajan à la recherche d'Eustache/Plaisant, le retrouvent et le ramènent à Rome - Trajan lui rend sa position de maître de cavalerie (115)

 

[p. 518] Adont avoit à Romme grant murmur de chu que Eustause s'en astoit enssi alleis. Et le faisoit Trajanus l'emperere requerir par tous pays, car ilh astoit mult bon chevalier et saige ; et avoit ly emperere mult grant duelh de chu qu'ilh l'avoit enssi perdut, et ne savoit mie que ilh fuist devenus cristiens. Et ly emperere Trajanus n'avoit adont gaires esteit emperere, se ly annoioit apres ly. Sy promist à tous chevaliers de monde qui poroit troveir Plaisant - car ilh ne le cognissoit par aultre nom - ilh ly donroit tant d'avoir qu'ilh seroit riche à tousjours.

[p. 518] Pendant ce temps, à Rome, des bruits circulaient à propos du départ d'Eustache. L'empereur Trajan le faisait rechercher partout, car c'était un chevalier excellent et sage. Trajan éprouvait beaucoup de chagrin d'avoir ainsi perdu son chevalier mais sans savoir qu'il était devenu chrétien. Empereur depuis peu de temps, il souffrait de son absence. S'adressant à tous les chevaliers du monde, il promit à celui qui pourrait retrouver Plaisant - il ne le connaissait pas sous un autre nom - de donner en récompense des biens si abondants qu'il serait riche à jamais.

Adont soy movirent pluseurs chevaliers et entrarent en la queste de Plaisant à troveir par tous paiis. Si avient que dois chevaliers vinrent à chief de XV ans en la terre de Egypte, et chevalchoient parmy les champs où Eustause gardoit ses biestes ; mains quant Eustause veit les chevaliers, se les recognuit et soit bien que chu astoient des chevaliers de l'emperere que ilh soloit governeir. Se dest enssi, quant ilh ly sovient de la grant digniteit qu'ilh soloit tenir : « Beais sires Dieu, si voirement que je soloie ches chevaliers governeir awec les aultres, et que je les cognoy bien, si moy donneis que je puisse encor veioir ma femme et mes enfans, car je ne say que croire de mes enfans, se ilh sont mors ou vief. » Atant vient là desquendant une vois qui li dest : « Eustause, aye fianche en Dieu, car bien tempre tu raveras ton honneur, ta femme et tes enfans. » Adont fut mult joians Eustause et rendit grasce à Dieu.

De nombreux chevaliers partirent alors à la recherche de Plaisant dans tous les pays. Un jour, après quinze ans, deux d'entre eux arrivèrent en Égypte et passèrent à cheval dans les champs où Eustache gardait ses troupeaux. Quand Eustache les vit, il les reconnut et comprit qu'ils étaient des chevaliers de l'empereur dont il avait jadis été le chef. Se souvenant de la grande considération dont il jouissait alors, il dit : « Beau Sire Dieu, s'il est vrai que j'ai donné des ordres à ces chevaliers et à d'autres encore, et que je les connais bien, accordez-moi la possibilité de revoir ma femme et mes enfants. Je ne sais que penser à propos de mes enfants : sont-ils morts ou vivants ? » Alors une voix qui descendait du ciel vint lui dire : « Eustache, aie confiance en Dieu. Bientôt tu retrouveras ton honneur, ta femme et tes enfants. » Alors, Eustache en fut très heureux et rendit grâces à Dieu.

 Atant vinrent là lesdit dois chevaliers, et demandarent à ly se ilh savoit nulle hons qui fust nommeis Plaisans, qui avoit une femme et dois enfans. Quant Eustause entendit chu, si dest qu'il n'en cognissoit pointe ; [p. 519] mains jasoiche qu'ilh soy celaste, nientmons ilh les fist herbegier en la maison son maistre, lyqueis fist por son amour aux dois chevaliers mult grant honnour ; mains enssi com Eustause venoit veioir les chevaliers, se ly sovenoit de chu qu'ilh ly astoit avenut, se ploroit fortement.

 Arrivés près de lui, les deux chevaliers lui demandèrent s'il ne connaissait pas un dénommé Plaisant, qui avait une femme et deux enfants. À cette question, Eustache répondit qu'il n'en connaissait pas. [p. 519] Il n'était que valet, néanmoins il les fit loger dans la maison de son maître, lequel, pour lui faire plaisir, fit grand honneur aux deux chevaliers. Mais lorsqu'Eustache venait voir ces chevaliers, il se souvenait de ce qui lui était arrivé et il versait d'abondantes larmes.

Quant les chevaliers veirent Eustause ploreir, sy le commenchont mult fort à rewardeir, se le recognurent à une plaie dont ilh portoit l'ensengne emmy le front. Adont le prisent à accolleir et baisier en plorant et en disant : « Sires, si tu es Plaisans, le bon chevalier qui soloit estre le maistre del chevalrie l'emperere, se le dis. » Adont leur confessat Eustause que chu astoit-ilh, et leurs comptat tout comment ilh avoit fait et comment ilh ly astoit advenus, puis l'heure que ilh fut baptisiiés jusques adont.

Quand les chevaliers virent Eustache en pleurs, ils se mirent à le regarder très attentivement et ils le reconnurent à la cicatrice qu'il portait au milieu du front. Alors Ils lui donnèrent l'accolade et l'embrassèrent en pleurant, disant : « Seigneur, si tu es Plaisant, le bon chevalier qui était le maître de cavalerie de l'empereur, dis-le. » Eustache leur avoua alors qu'il l'était et il leur raconta tout ce qu'il avait fait et ce qu'il lui était arrivé, depuis le moment où il fut baptisé jusqu'à maintenant.

Adont mynaront si grant joie et teile solas, que ly hoste vint veioir qu'ilh les faloit entre eaux. Quant les chevaliers veirent l'oste, se ly dessent : « Amis, vous ne saveis queile pastureal vos aveis oyat. » « Et qui est-ilh dont ? » dest ly hoste. « Sire, dient les chevaliers, chu est ly miedre chevalier de monde : chu est Plaisans, ly maistre del chevalrie l'emperere de Romme. » Et quand ly hoste entendit chu, si chaiit Eustause aux piés, et ly criat merchi ; mains Eustause ly dest que ilh avoit tant fait por ly, que ilh ly seroit encors remeris bien temprement. Là sourjournarent XV jours.

Les chevaliers manifestèrent alors une telle joie et un tel plaisir que l'hôte vint voir ce qui se passait. Quand leur hôte apparut, les chevaliers lui dirent : « Ami, vous ne savez pas qui vous avez eu comme berger. » ‒ « Et qui est-il donc ? » dit l'hôte. « Seigneur, dirent les chevaliers, c'est le meilleur chevalier du monde : c'est Plaisant, le maître de cavalerie de l'empereur de Rome. » En entendant cela, l'hôte tomba aux pieds d'Eustache et lui demanda pardon ; mais Eustache lui dit qu'il avait été si bon pour lui qu'il en serait remercié très bientôt. Ils restèrent là durant quinze jours.

Puis desent les chevaliers à sains Eustause le mandement de l'emperere. Et Eustause respondit qu'ilh voloit obeiir ; et sont revenus à Romme devant l'emperere à grant joie. Quant l'emperere Trajain veit Eustause, son maistre, se le commenchat à abrachier et à baisier, puis ly demandat por queile raison ilh astoit vuidiés et absenteis de luy, et comment ilh avoit depuis regneit. Eustause li dest tout son fait jusques à chi jour comment ilh avoit erreit.

Alors les chevaliers transmirent l'ordre de l'empereur à saint Eustache qui répondit qu'il voulait obéir. Ils rentrèrent à Rome et se retrouvèrent devant l'empereur, avec grand plaisir. Quand Trajan vit Eustache, son maître de cavalerie, il se mit d'abord à l'étreindre et à l'embrasser, puis il lui demanda pourquoi il s'était ainsi éloigné de lui, et aussi comment il avait vécu depuis son départ. Eustache raconta toute son histoire, ce qui lui était arrivé jusqu'à ce jour.

Quant Trajain entendit comment Plaisans, son maistre, avoit parleit de Dieu et astoit baptisiés, si en fut dolans, et nonporquant ilh l'amoit tant que ilh le laisat enssi et le remist en son estat où il avoit esteit ; car ilh fut maistre de la chevalerie.

Quand Trajan entendit que Plaisant, son maître de cavalerie, parlait de Dieu et avait été baptisé, il en fut attristé mais il l'aimait tellement qu'il accepta la chose et qu'il lui rendit son ancienne position de maître de cavalerie.

[L’an CXV] Enssi com je vos ay dit, revienet Eustause à Romme, l'an C et XV, et fut remis en oussi pot estat qu'ilh avoit oncque  esteit et encors plus.

[An 115] Comme je vous l'ai dit, Eustache revint à Rome en l'an 115 et retrouva une position aussi puissante et même plus grande que celle d'autrefois.

 

Trajan envoie en Judée Eustache Plaisant (et Lysias) combattre les Juifs qui faisaient grand tort aux Romains - Eustache rassemble des volontaires, dont ses deux fils, sans connaitre leur lien de parenté avec lui (116 ou 117)

 

[p. 520] Item, l'an C et XVI (CXVII selon B), soy rasemblarent ensemble tous les Juys, qui, apres tout la destruction de Jherusalem que Tytus fist, astoient fuys en Egypte, en Alixandre et dedens pluseurs aultres citeis et regions. Si esmurent batalhe contre les Romans qui habitoient en Judée, et orent les Juys victoire pluseurs fois. Adont envoiarent les Romans qui astoient en Judée à l'emperere, en disant que les Juys astoient rasembleis et gastoient tres-vilainnement son pays de Judée, et si en astoit tant qu'ilh les avoient desconfis pluseurs fois.

[p. 520] En l'an 116 (ou 117) se rassemblèrent tous les Juifs qui, après la destruction totale de Jérusalem par Titus, avaient fui en Égypte, à Alexandrie et dans d'autres cités et régions. Ils livrèrent bataille aux Romains installés en Judée et à plusieurs reprises remportèrent sur eux la victoire. Les Romains qui se trouvaient en Judée firent savoir à l'empereur que les Juifs s'étaient rassemblés, qu'ils dévastaient dangereusement le territoire de la Judée et qu'ils étaient si nombreux qu'ils avaient défait les Romains à maintes reprises.

Et quant l'emperere entendit chu, si appellat Eustause Plaisant, son maistre, et uns aultre prinche qui fut nomeis Lysias, et leur dest que ilh presissent gens et allassent sorcorrir ses gens oultre mer contre les Juys ; car Trajanus astoit unc pau malaide.

Quand l'empereur entendit cela, il appela Eustache Plaisant, son maître de cavalerie et un autre prince, nommé Lysias. Il leur dit de partir avec des troupes et d'aller outre-mer aider ses gens contre les Juifs. En effet, Trajan lui-même était un peu malade.

Atant assemblarent asseis des Romans, et passarent mere, et commencharent les Juys à destruire, et les citeis qu'ilh avoient conquis sor les Romans à reconquesteir, entre lesqueiles ilhs assegarent la citeit de Bethalas.

Ils rassemblèrent alors un grand nombre de Romains et firent la traversée. Ils commencèrent à mettre les Juifs en pièces et à reconquérir les cités que ceux-ci avaient prises aux Romains. Ils assiégèrent notamment Bethalas.

[p. 520] Adont envoiat Eustause à toutes les citeis qui astoient par-delà mere obeissantes aux Romans, que ons ly envoiast tous cheaux qui voloient gangnier. Adont y vint tant de gens que chu fut mervelhe.

[p. 520] Eustache envoya alors demander à toutes les villes soumises aux Romains par delà la mer de lui envoyer tous ceux qui voulaient l'emporter [dans la lutte contre les Juifs]. Les gens vinrent très nombreux, à un point incroyable.

Entres lesqueis y vinrent les dois fis Eustause, car en la rue où ilhs demoroient en alloit ly cris ; et ilh astoient fors, hardis et apiers et astoient mult beaux et resembloient mult bien ly unc l'autre. Et oussi ilh soy amoient tant com chu fussent freres germains, enssi que ilh astoient ; mains ilh ne le savoient mie, car ly uns ne savoit cuy ly aultre astoit, aultrement que ilhs avoient esteit nouris en une rue. Ches dois enfans vinrent en l'oust leur peire, et là fisent tant de nobles fais d'armes que leur peire mult les amoit, et se ne savoit cuy ilh astoient. Tant fisent Eustause et ses gens que la citeit fut prise, et mis à mort tous les Juys qui furent ens troveis.

Parmi les volontaires se trouvaient les deux fils d'Eustache, car l'appel avait atteint l'endroit où ils habitaient. Ils étaient forts, hardis et adroits. Ils étaient aussi très beaux et se ressemblaient très fort. Ils s'aimaient beaucoup, comme des frères, ce qu'ils étaient en fait, mais sans le savoir. Ils savaient simplement qu'ils avaient été élevés dans la même rue. Ces deux enfants rejoignirent l'armée de leur père et y accomplirent tant d'illustres faits d'armes qu'ils gagnèrent  beaucoup d'amour de leur père, qui toutefois ne savait pas encore qui ils étaient. Eustache et ses hommes finirent enfin par prendre la ville de Bethalas et à mettre à mort tous les Juifs qui s'y trouvaient.

 

Digression : Succession en Flandre (116 ou 117)

 

[p. 520] En cel an meismes, en mois d'octembre, morut Jonadas, ly conte de Flandre ; si fut comtes apres luy ses fis Badut XVIII ans.

[p. 520] En octobre de cette même année mourut Jonadas, le comte de Flandre. Son fils Badut devint comte après lui, pendant dix-huit ans.

 

Mission terminée et en route pour Rome, Eustache et ses fils se rencontrent par hasard dans l'auberge, où vivait la femme d'Eustache - Elle surprend une conversation entre les deux jeunes gens qui se sont reconnus - Elle demande au maître de chevalerie de la ramener à Rome - Les époux se reconnaissent enfin - Après les retrouvailles, Eustache récompense ceux qui ont aidé ses proches et repart à Rome (118)

 

Item, l'an C et XVIII, furent tous les Juys destruis en la terre de oultremere de part Eustause et ses gens, sy soy retrahirent arier. En cel an retournat Eustause [p. 521] vers Romme. Se avient que ilh soy loghat en la citeit où sa femme demoroit.

En l'an 118, tous les Juifs en terre d'outre-mer furent anéantis par Eustache et ses hommes, qui se retirèrent. Cette année-là, Eustache reprit la route [p. 521] pour Rome. Il s'arrêta par hasard dans la ville où habitait sa femme.

Adont par la volenteit de Dieu alarent les dois fis Eustause herbegier en l'hosteit où leur mere demoroit qu'ilh ne cognissoient mie. Si avient qu'ilh astoient entreis en unc jardin de chesti hosteil, et commencharent à parleir de pluseurs chouses. Tant parlarent ensemble, que ly anneit demandat au jovene se ilh astoit neis de la citeit où ilh ambdois demoroient et avoient longtemps demoreit. Et ilh respondit : « Nennilh, et ne say cuy je soy, ne dont je suy ; mains de plus long qu'ilh moy puet sovenir, chu est que quant je fuy jovenes enfes, que mon peire estoit chevaliers et mult noble et puisans, et ma mere astoit mult belle damme ; et avoient II enfans, moy et I aultre. Si avient que ilhs soy partirent par nuit de leurs maison, sy emportarent moy et mon frere qui astoit plus anneit de moy, mains j'avoy bien VI ans, et soy misent al chemineir. Mains al passeir une aighe je vey que ma mere demorat là, se ne say porquoy, et mon pere m'emportat awec mon frere tout plorant, mains ne say porquoy. Et tant que nos venismes à une aighe : se moy mist à terre et prist mon frere, se l'emportat oultre l'aighe, et puis me revient de chà l'aighe requiere ; mains uns leux moy prist et m'emportat, mains je fuy rescosse par cherewiers qui ahanoient les terres, awec lesqueis j'ay demoreit jusqu'à chi et m'ont nouris. Et aultre chouse je n'en pou oncques savoir de my, ne oussi je n'oy oncques depuis novelle de mon pere, de ma mere ne de mon freire. »

 C'est alors que, par la volonté de Dieu, les deux fils d'Eustache allèrent loger dans l'hôtel où vivait leur mère qu'ils ne connaissaient pas. Il se rendirent dans un jardin de cet hôtel où ils mirent à parler de choses et d'autres. En bavardant de la sorte, l'aîné demanda au cadet s'il était né dans la ville où ils habitaient et avaient longtemps habité. Il répondit : « Non, et je ne sais pas qui je suis, ni de qui je suis le fils, mais mon plus lointain souvenir, c'est que au temps de ma prime enfance, mon père était un chevalier noble et puissant et ma mère une très belle femme. Ils avaient deux enfants, moi et un autre. Une nuit, ils quittèrent leur maison et nous emmenèrent avec eux, mon frère aîné et moi. J'étais alors âgé de six ans environ. Ils se mirent en route. Mais après avoir traversé une étendue d'eau, je vis que ma mère était restée là, je ne sais pas pourquoi. Mon père, en pleurs, nous avait alors emportés mon frère et moi, et je ne sais pas non plus pourquoi. Nous avons marché jusqu'à une rivière ; mon père me déposa à terre, prit mon frère, l'emporta de l'autre côté puis retraversa la rivière pour venir me chercher. Mais un loup m'avait pris et emporté. Je fus toutefois sauvé par des paysans qui travaillaient sur leurs terres. Je suis resté chez eux et ils m'ont élevé jusqu'à maintenant. Je n'ai jamais rien pu apprendre d'autre sur moi, et depuis lors je n'ai jamais eu de nouvelles ni de mon père, ni de ma mère ni de mon frère. »

Quant ly anneit entendit chu, sy commenchat à ploreir et dest : « En veriteit, solonc chu que je puy entendre à tes parolles, je suy ton frere, car je fuy enporteis del aighe par unc lyon alqueile les pastureals moy tollirent, et si m'ont nouri jusqu'à chi. » Adont sont sus salhis ambdois, et soy allont accolleir et baisier.

Quand l'aîné entendit cela, il se mit à pleurer et dit : « En fait, d'après ce que je puis comprendre de ton récit, je suis ton frère, car j'ai été emporté (du bord) de la rivière par un lion auquel les bergers m'ont arraché, pour m'élever jusqu'à maintenant. » Alors tous deux se levèrent pour se donner l'accolade et s'embrasser.

Adont leur mere, qui les escutoit et les avoit bien entendut, oiit comment ilh avoient deviseit leur enfanches ; si les commenchat grandement à regardeir se ilh poroient nient estre ses dois fis, car elle ne savoit parleir de lyon ne de leux qui les enfans avoient enporteis, sicom ilh disoient ; se les regardat longement, mains elle ne les pot raviseir.

Mais leur mère, qui les écoutait, avait bien tout entendu, notamment la façon dont ils avaient parlé de leur enfance. Elle se mit alors à les regarder attentivement en se demandant s'ils ne pourraient pas être ses deux fils. Mais elle ne pouvait rien dire ni du lion ni du loup qui, au dire des enfants, les auraient emportés. Elle les regarda longuement, mais sans pouvoir les reconnaître.

Adont s'avisat-elle qu'elle yroit à maistre de la chevalrie del [p. 522] houst, et ly prieroit que ilh ly voisist remeneir à Romme dont elle estait, et là enqueroit de son marit et de ses enfans, car elle quidoit bien qu'ilh en fust raleis. Lendemain droit al jour s'en vient la damme à Eustause, son marit, que elle ne cognissoit, ne Eustause lée, tant estoit-elle descolorée ; et ly priat la damme que ilh ly plaisist lée remeneir à Romme : « car je suy née de la citeit. »

Elle décida alors d'aller trouver le maître de cavalerie de [p. 522] l'armée et de lui demander de bien vouloir la ramener à Rome, d'où elle provenait. Là elle s'informerait sur son mari et ses enfants, car, pensait-elle il était retourné à Rome. Le lendemain, au point du jour, elle vint trouver Eustache, son mari, qu'elle ne reconnaissait pas et qui ne la reconnaissait pas davantage, tant elle était pâle. Elle le pria de la ramener à Rome : « car je suis née dans cette ville. » .

Quant Eustause entendit la damme, se le regardat, et en regardant aparchut la damme l'ensengne de la plaie que Eustause avait emmy le front ; si l'aprochat et li dest : « Sire, je toy prie, par le Dieu qui fut mors en la crois, que tu moy die ta vie, et comment tu as enssi erreit ; car je croy fermement que tu soies Eustause Plaisans, mon loial saingnour et marit, le maistre de la chevalrie de Romme, qui soy convertit et baptizat ly et moy et nos dois enfans en teile manere. » Et li dest la manere com celle qui bien le savait.

Quand Eustache l'entendit, il la regarda, et elle, en le regardant, elle aperçut sa cicatrice au milieu du front. Elle l'approcha et lui dit : « Seigneur, je t'en prie, au nom de Dieu qui est mort sur la croix, parle-moi de ta vie et raconte-moi aussi tes aventures ; car je crois vraiment que tu es Eustache Plaisant, mon loyal mari et seigneur, maître de la cavalerie de Rome, qui se convertit et qui, avec moi et nos deux enfants, a reçu le baptême de cette manière-ci. » Et elle raconta les détails de l'événement, en personne qui les connaissait bien.

Quant Eustause l'entendit, sy voit que chu est sa femme, se le commenchat à accolleir et baisier, tout en plorant. Adont ly demandat la damme : « Sires, où sont nos dois enfans que vos emmynas awec vous, quant vos moy perdis ? » Respondist Eustause : « Ilh sont mors, car ilh moy furent oisteis par unc lyon et I leux al passeir une aighe. »

En entendant cela, Eustache vit qu'elle était sa femme et se mit à lui donner l'accolade et à l'embrasser en pleurant. Alors la dame lui demanda : « Seigneur où sont nos deux enfants que vous avez emmenés avec vous, quand vous m'avez perdue » Eustache lui répondit : « Ils sont morts, m'ayant été enlevés par un lion et un loup, lors de la traversée d'une rivière. »

Quant la damme l'entendit, si dest : « Sires, her soir à la vesprée, je oii dire dois jones enfans, en parlant ensemble en jardin de maison, qui devisaient leur estat. » Là ly racomptat tout chu que elle avait entendut, et chu que j'ay deseur deviseit. Quant Eustause l'entendit, se vat chest part corant, se les trovat, si enquist à eaux de leur enfanche ; et là soit-ilh de certain que ch'astoient ses enfans, se les baisat et accollat mult douchement, et enssi fist la mere ; et'en allat la novelle par l'houst de chu que dit est. Si en orent les chevaliers grant joie et en fisent grant fieste. En cel citeit sourjournat Eustause et ses gens VIII moys, par l'amour de sa femme et de ses enfans à repoiseir et renourir.

À ces mots, la dame dit : « Seigneur, hier soir, à la vesprée, j'ai entendu deux jeunes enfants qui bavardaient ensemble dans le jardin de la maison et qui parlaient de leur histoire. » Alors elle lui raconta tout ce qu'elle avait entendu et que je viens de raconter. À ces paroles, Eustache courut de ce côté-là, retrouva les jeunes gens et les interrogea sur leur enfance. Il fut alors certain qu'ils étaient ses enfants. Il leur donna des baisers et de accolades, tout comme leur mère, et la nouvelle se répandit dans l'armée. Les chevaliers en furent très réjouis et firent grande fête. Eustache et les siens séjournèrent dans cette cité durant huit mois, pour l'amour de sa femme et de ses enfants, qui devaient se reposer et retrouver la santé.

Et dedens cel temps ilh mandat cheaux qui avaient nourit ses dois enfans, et cheli cuy ilh avait gardeit ses biestes, se les donna cascon une citeit à gardeir, et les fist saingnours d'elles et chevaliers où ilh gangneroient grant avoir par an, si en furent grandement arichiés ; et l'houste [p. 523] où sa femme demoroit, donnat la citeit meismes en laqueile ilh loghoient. Et enssi les arichist tous, et puis apres ilh revint à Romme.

Durant ce temps, Eustache fit venir ceux qui avaient élevé ses deux enfants et celui dont il avait gardé les troupeaux. Il leur donna à chacun une ville à surveiller, les fit seigneurs et chevaliers de ces cités où ils pourraient gagner une belle somme chaque année. Ils s'y enrichirent grandement. Quant au propriétaire de l'hôtel [p. 523] où demeurait sa femme, il lui attribua la ville où ils logeaient. Et après les avoir tous enrichis, il revint à Rome.

 

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