Jean d'Outremeuse, Myreur  des histors, I, p. 236b-244a

Édition : A. Borgnet (1864) ‒ Présentation nouvelle, traduction et introductions de A.-M. Boxus et de J. Poucet (2017)

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Rome - Phébille et l'épisode de la corbeille - Judée - Mort de César [p. 236b-244a]

An 547 de la transmigration = 42 a.C.n.

 

 

Introduction [sommaire] [texte]

Si la suite des amours de Virgile et de Phébille forme l'essentiel de ce fichier, il y est aussi question  de quelques problèmes de politique générale, notamment en Judée et à Rome, où est abordée la question de la mort de César et de sa succession.

Le récit de la suite des amours de Virgile, présenté dans l'introduction générale des p. 226-236, appartient à un thème très répandu au Moyen Âge, illustré par l'exemple célèbre de l'« Aristote chevauché » : celui du grand homme ridiculisé par la femme. L'épisode du « Virgile suspendu et berné » appartient en effet à une série bien connue de la littérature médiévale où sont mis en scène des personnages de premier plan, issus du monde biblique ou de l’antiquité classique, censés avoir été  à des titres divers victimes d'une femme. D. Comparetti (Virgilio, 1896, p. 115) rappelle que selon un vieux poète français anonyme, il n'est rien que femme n'assote, et que pour Eustache Deschamps (XIVe siècle), il n’est chose que femme ne consumme. Et en français toujours, dans la Naples du début du XIVe siècle, le rédacteur de Prose 5 (la cinquième version en prose du Roman de Troie) développait la même idée : tous ceuls qui furent la fleur du monde de sens et de force furent par feme souspris (= séduits) et engenné (= dupés). Ces récits mettent l’accent tantôt sur la ruse et la tromperie féminines, tantôt sur les ravages provoqués par la passion amoureuse sur les plus puissants et les plus sages des hommes. Le groupe de ces victimes (Minnesklaven) rassemble des personnalités, fictives ou réelles, aussi différentes qu’Achille, Adam, Alexandre, Aristote, Constantin, David, Hippocrate, Holopherne, Merlin, Salomon, Samson et… Virgile. On se reportera aussi sur ce point à la première partie de notre article sur Le panier et la vengeance [FEC 23-2012].

 Ly Myreur rapporte comment Phébille, dépitée de voir Virgile rejeter ses propositions matrimoniales, veut se venger en le ridiculisant. Prétendant être enfermée par son père dans une tour, elle propose à son amant de venir la rejoindre de nuit en se glissant dans un panier qui serait hissé de l'extérieur jusqu'à la fenêtre de sa chambre. Son intention était de laisser Virgile suspendu à mi-hauteur du mur, exposé aux moqueries du public qui le découvrirait le matin dans cette situation humiliante. C'est « l'épisode de la corbeille ». Mais le magicien Virgile devine les intentions de sa maîtresse, et invente un stratagème (un mannequin animé qui occupera sa place dans la corbeille) pour faire échouer le projet de Phébille. L'empereur et tous les assistants appelés sur place par les cris de Phébille croient voir  Virgile  dans le panier. Ils sont en fait abusés et ridiculisés parce que Virgile se trouvait alors dans sa demeure, en train de festoyer en compagnie de nombreuses personnes, dont des sénateurs, qui purent lui fournir un alibi incontestable. L'empereur Jules César néanmoins est très mécontent. Il en veut à Virgile, et ne peut être ramené à la raison, malgré l'intervention en faveur de Virgile de son fils Octavien. Virgile, maître des feux, comme tout bon magicien,  se venge de cette humiliation en éteignant tous les feux de Rome. Finalement l'empereur est contraint de faire la paix pour obtenir le retour des feux. Quant à Phébille, Virgile veut la punir, en recourant à nouveau à la magie : il l'oblige, elle et toutes les matrones de Rome réunies dans un temple, à dévoiler à haute voix tous leurs secrets, et en particulier les noms des hommes qui avaient été leurs amants et le nombre de leurs rencontres : « Et là fut par Phebilhe publyet clerement comment et quant fois Virgile l'avoit ewe carnelement ». C'est une première vengeance du magicien, mais une autre suivra, exposée dans le fichier suivant (p. 248-252).

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L'exposé suivant fait allusion à des événements politiques. Parlons d'abord de la Judée aux p. 241-242, où entrent en scène les fils d'Antipater, Phasaël et Hérode (le futur Hérode le Grand), que leur père avait placés à des postes de commande (p. 226). Résumons le récit de Flavius (Guerre des Juifs, I, 10, 5-9), beaucoup plus circonstancié que celui de Jean d'Outremeuse. Alors qu'Antipater veille soigneusement à ne jamais se départir « de l'affection et de la fidélité qu'il devait à Hyrcan », ce dernier, manipulé par certains de ses ministres, s'inquiète des succès et du capital de sympathie d'Hérode. Un complot se noue contre Antipater et Hérode, accusés de porter ombrage à Hyrcan. Il se termine par un procès devant Hyrcan, qui n'aboutit à rien, pour diverses raisons, mais surtout parce que les accusés étaient soutenus par les Romains, en l'occurrence Sextus, alors gouverneur de Syrie. On lira sur cette affaire la présentation de M. Hadas-Lebel (p. 37), et on retrouvera la suite des événements de Judée aux p. 254ss du Myreur.

À Rome la mort de César est annoncée par divers prodiges. Selon Jean d'Outremeuse, « l'empereur » (en fait César n'était pas empereur) est assassiné dans le temple du Capitole (en fait dans la Curie, c'est-à-dire le Sénat) en octobre 42 a.C.n. (en réalité  le 15 mars de l'an 44 avant notre ère). Mais ce sont là des broutilles. Il y a plus grave au regard de l'histoire. Ly Myreur fait état de deux personnages du nom d'Octavien, présentés l'un comme le fils de Jules César, l'autre comme son cousin. Toujours selon le chroniqueur, l'Octavien qui succède à César est son cousin. Infra (p. 248), il est dit nettement que César a pour successeur son cousin, un personnage nommé Octave, « vengeur de César ». Manifestement le chroniqueur liégeois, à propos du problème de la succession de César, suit plusieurs sources ou laisse vagabonder son imagination.

Historiquement, César avait adopté par testament en 46 avant notre ère son petit-neveu Octave, lequel, conformément aux usages romains réglant les adoptions, porta officiellement le nom de Caius Julius Caesar Octavianus, soit Octavien.  Ce personnage, Octave-Octavien, succéda à Jules César et prit plus tard le nom d'Auguste. Cet Octave, devenu Octavien par son adoption, puis Auguste par une décision du Sénat romain, est pour l'Histoire le premier empereur de Rome. Il faut cependant rappeler que, pour une bonne partie de la tradition médiévale, le premier empereur de Rome est en fait Jules César, et que pour Jean, nous l'avons vu plus haut (p. 55 et p. 86ss), tous ceux que nous considérons comme les rois de Rome, de Romulus à Tarquin le Superbe, portaient déjà le titre d'empereur.

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Sommaire

Pour se moquer de Virgile, Phébille lui propose une rencontre chez elle en le hissant dans une corbeille -  Virgile déjoue la ruse de Phébille en mettant un mannequin dans la corbeille et rentre chez lui - Triomphe momentané de Phébille croyant humilier Virgile et attirant la foule par ses cris

* L'empereur Jules, alerté, veut venger sa fille et lutte en vain contre le mannequin endiablé - Virgile  dispose d'un bon alibi, car pendant ce temps, il fait la fête à Casdréa en présence de nombreuses personnes - Malgré la fin du simulacre, l'empereur (et sa femme Marie) restent intransigeants à l'égard de Virgile, tandis que leur fils Octavien et les sénateurs prennent sa défense

Virgile se venge une première fois : de l'empereur d'abord en privant momentanément les Romains du feu, de Phébille et des matrones ensuite, en leur faisant avouer publiquement leurs turpitudes

Dans une bataille où Virgile se distingue, César l'emporte sur les rebelles latins et  leurs alliés, mais il est blessé et ses trois fils sont tués - Hérode, fils d'Antipater, se distingue en délivrant la Galilée du brigand Ézéchias et suscite l'envie - Hérode, traduit en justice devant Hyrcan, est défendu par Sextus, gouverneur romain de Syrie (an  42 a.C.n.)

César sauvagement assassiné dans le temple du Capitole en octobre  - Prodiges et présages entourant sa mort (42 a.C.n.)

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Phébille propose à  Virgile une rencontre chez elle en le hissant dans une corbeille -  Virgile déjoue la ruse de Phébille en mettant un mannequin dans la corbeille et rentre chez lui - Triomphe momentané de Phébille croyant humilier Virgile et attirant la foule par ses cris

 

[p. 236] [De Phebilhe] Enssi que ches chouses avenoient, Phebilhe oioit mult prisier Virgile ; sy issoit (fours) de ses sens d'amour, et dest que li temps astoit passeit qu'ilh li avoit promis de respondre s'ilh le prenderoit à femme ou nom. Se le mandat, et ilh vient tantoist à lée, et elle li dest : « Si m'ayt Dieu, Virgile, nos astons acuseis, et mon peire m'at mult blastengiet, et je ly ay dit que vos me voleis prendre à femme. De chu est-ilh trop corochiet, si m'at batu et vilonée, de chu que je l'ay oiseit dire qu'ilh vos otriast mon corps à femme qui suy filhe d'emperere. »

[p. 236] [Phébille] Pendant ce temps, Phébille entendait souvent louer Virgile. Elle était folle d’amour, et déclara que beaucoup trop de temps s'était passé depuis le moment où il avait promis de lui dire s’il l’épouserait ou non. Elle le fit venir. Il se rendit aussitôt auprès d’elle et s'entendit dire : « Que Dieu m’aide, Virgile, nous sommes mis en cause, et mon père m’a beaucoup blâmée. Je lui ai dit que vous vouliez me prendre pour femme et il en est très irrité. il m’a violemment maltraitée, pour avoir osé lui demander de vous accorder ma main, moi qui suis fille d’empereur. »

[Des femmes et du mariage] Quant Virgile l'entent, tantoist sceit bien qu'elle ment, mains elle welt alconne chouse bresseir ; si dest à Phebilhe : « Vos asteis lourde, quant vos controveis teiles fables, dont veneis à dire vostre peire que je vous veulhe prendre à femme ; je ne le pensay oncques en ma vie, ne jà ne feray, car à marier ne poroy entendre ; ilh me faroit lassier l'aprendre, et me tolroit l'estudier. Et certe ilh soy destruit qui femme prent ; je n'ay cure de mariage, car j'aroie malaventure ; mains tous jours vos voray servir, s'ilh vos plaist, enssi que j'ay fait le temps passeit. »

[Des femmes et du mariage] En l’entendant, Virgile comprit tout de suite qu’elle mentait et qu’elle voulait manigancer quelque chose. Il lui dit alors : « Vous êtes stupide d'inventer de telles histoires, comme de dire à votre père que je veux vous prendre pour femme. De toute ma vie je n’y ai jamais pensé et je ne le ferai jamais. Je ne puis me marier ; il me faudrait renoncer à apprendre et à étudier. Assurément il se perd celui qui prend femme. Je ne me soucie pas de me marier, car cela ferait mon malheur. Cela dit, si cela vous plaît, je serai toujours disposé à vous servir, comme je l'ai fait précédemment. »

[Comment Phibelhe welt dechivoir Virgile] Quant Phebilhe l'entendit, si est esprise de matalent ; mains el n'oise le descovrier son coraige, et le dissimulat, et fut apparelhié del dechivoir Virgile, s'elle puet, si fort que ons en parlerat longtemps apres. Si dest : « Certe, Virgile, vostre suy en tous estas sens departir, s'ilh ne vient depart vos. Ors at la chouse tant aleit que nos astons accuseis, et mon peire m'at commandeit de nient plus parleir à vos, et moy covient entreir en cel thour por demoreir. S'ilh vous plaisoit et moy ameis tant que vos veusiés venir prendre solas deleis moy, je vos en voroie proier, et vos y poreis venir toutes les fois que vostre plaisier sierat, que jà mon peire n'en sarat riens ; j'ay fait une corbilhe que je laray avaleir de [p. 237] la feniestre aval, et vos sereis sus sachiés stesans dedens ; et vos prie que à nuit weulhyés venir ; si vereis comment vos devereis faire dorenavant. »  Quant Virgile li oiit chu dire, si pensat tot chu que voir astoit ; si at covert son corage, et li dest : « Dame, chu soit à vostre plaisier, car par ma foid vos asteis douche et debonnaire. » Et si fut miezt li heure à la nuit. Et al departir dest Phebilhe qu'ilh vengne à pou de compangnie. Et Virgile respont : « Volentirs, mains bien se garde, qu'elle ne fache chouse là ilh ait blamm n'en ne soit deshonereez, car li despit li seroit si cher vendut, que li uns s'en repenteroit. » Et puis soy partit tantoist.

[Phébille veut nuire à Virgile] Quand Phébille entendit cela, elle se sentit pleine de rancœur. Mais, n’osant dévoiler ses intentions, elle les dissimula et envisagea, si elle le pouvait, de nuire si fortement à Virgile qu’on en parlerait encore longtemps. Elle dit : « Certes Virgile, je vous appartiens totalement, et une rupture ne viendra pas de moi. Mais notre liaison est maintenant allée si loin que nous sommes mis en cause. Mon père m’a ordonné de ne plus vous parler ; il m'oblige d'entrer dans cette tour et d'y rester. S’il vous plaisait de m’aimer au point de venir vous détendre auprès de moi, je vous en prie : vous pourrez venir chaque fois que cela vous plaira, et jamais mon père n’en saura rien. J’ai fait une corbeille que je laisserai descendre de [p. 237] la fenêtre ; prenez-y place et on vous tirera vers le haut. Je vous demande de venir de nuit ; et vous verrez comment vous devrez agir ensuite. » Quand Virgile entendit ces paroles, il sut ce qu'il en était vraiment. Mais il cacha le fond de sa pensée et lui dit : « Madame, que tout soit fait comme il vous plaît ; par ma foi, je vous sais douce et bonne. » On fixa le rendez-vous à minuit. Au moment du départ, Phébille lui dit de venir avec peu de monde. Virgile se déclara d'accord, ajoutant qu’elle veille bien à n'attirer sur lui ni blâme ni déshonneur. Elle paierait si cher cette humiliation qu’elle s'en repentirait. Puis il s’en alla aussitôt.

Virgile déjoue la ruse de Phébille

 

[p. 237] Et revient Virgile à la vesprée, et at emyneis awec luy pluseurs senateurs qu'ilh avoit fait invisible par charmiens ; et Phebilhe fut à la fenestre, tout entour lée grant planteit de pucelles, qui avoient grant joie et grans ris ensemble ; et disoient qu'ilh feront Virgile teile honte, que jamais n'aurat honneur. Virgile et les senateurs l'entendirent bien, et adont leurs dest Virgile : « Barons, ors viereis la subtiliteit de Phebilhe qui moy quide amont traire par son malisce, enssi com je vos ay compteit, mains par ma foid je feray chi devant vos une figure teile et si fait com je suy, que je metteray en la corbilhe, et vos vereis qu'ilh en avenrat. » 

[p. 237] Virgile revint à la nuit tombée, avec plusieurs sénateurs, rendus invisibles par des sortilèges. Phébille était à la fenêtre, avec de nombreuses suivantes, qui avaient beaucoup de plaisir et qui riaient toutes ensemble. Elles disaient que Virgile serait si humilié que plus jamais il ne retrouverait son honneur. Virgile et les sénateurs entendirent tout cela. Il leur dit alors : « Barons, vous allez voir maintenant l’ingéniosité de Phébille, qui par malice croit me tirer là-haut, comme je vous l’ai dit. Mais, croyez-moi, ici sous vos yeux, je ferai un mannequin qui sera ma réplique exacte. Je le placerai dans la corbeille et vous verrez ce qu'il en adviendra. »

 [Del figure Virgile en la corbilhe] Atant at fait la figure qui astoit semblant à Virgile en tous cas et teis vestimens, et le mist en la corbilhe, puis tirat la corde et s'en partit atant awec les senateurs, et revient en sa maison Casdrea. Et quant Phebilhe sentit tireir la corde, si sent la corbilhe pessante ; si at sachiet la corbilhe amont lée et ses damoiselles, plus qu'al moien de la thour, et puis vont atachier la corde à unc piler de marbre. Puis dest Phebilhe : « Or poieis veioir, beais maistre, se je vos tien en mon poioir ; or vos faut faire ma volenteit, ou avoir ortant de vilteit et de honte que oncques nul hons oit. »

[Le mannequin de Virgile dans la corbeille] Alors, Virgile fabrique un mannequin tout-à-fait à sa ressemblance, portant les mêmes vêtements que lui. Il le plaça dans la corbeille, puis tira sur la corde et s’en retourna chez lui, à Casdréa, avec les sénateurs. Lorsque Phébille sentit la corde se tendre, elle vit que la corbeille était lourde et la hissa vers elle avec l'aide de ses suivantes. Elles la hissèrent jusqu'à mi-hauteur de la tour, puis attachèrent la corde à un pilier de marbre. Phébille dit : « Beau maître, vous pouvez le voir, vous êtes à ma merci. Maintenant vous devrez accomplir ma volonté ou vous serez outragé et humilié comme jamais personne ne le fut. »

[Virgile se findit del traihire par Phebilhe]En la figure avoit I maul espir qui at dit : « Ay, madame, merchie, ne moy faite mie morir, car se vostre peire me truve chi, je moray ; se vos prie que vos me sachiés sus, ou moy lassiés jus. » Respont Phebilhe : « Dont moreis, faux trahitre, sens merchi ; tu m'as honie, et se ne me vues prendre à femme ; or moy vengeray de toy, car tu seras pendus ou decolleis. » La figure savoit com li avoit dit, si le fait, car ilh ne le poloit [p. 238] laissier ne fair plus avant ; si laisat Phebilhe payer la muse, et parleir à son voloir qu'ilh ne disoit riens. Et la nuit passat, et ly jour vient, et Phebilhe commenchat lée et ses damoiselles à crier et faire grant noise ; et la figure qui là pent li prie qu'elle soy taise, car ilh li fait grant travalhe à cuer, et s'elle voloit cesseir ilh feroit tout sa volenteit ; mains, que vault chu ? Tant se humelie plus, de tant y truve plus de vilonie, et s'enforchoit del crier plus fort. Tant at crieit et breit, que les gens si assemblont à grant fuison, et la fayme soy multiplioit de rue en rue que Virgile astoit troveis awec la fille l'emperere.

[Virgile feint d’être tiré par Phébille] Dans le mannequin un esprit malin  disait : « Aïe, madame, pitié, ne me faites pas mourir. Si votre père me trouve ici, je mourrai. Je vous en prie : tirez-moi tout en haut ou laissez-moi descendre. » Phébille répond : « Donc, faux traître, tu mourras, sans pitié. Tu m’as méprisée et refuses de m’épouser. Je me vengerai et tu seras pendu ou décapité. » Le simulacre savait et faisait ce qu’on lui avait dit, ne pouvant ni [p. 238] s'arrêter ni en faire plus. Il laissa Phébille prendre son temps et parler à sa guise, sans rien dire. La nuit passa et le jour vint. Alors Phébille et ses suivantes commencèrent à crier et à mener grand bruit. Le mannequin suspendu en l’air la priait de se taire, disant qu'elle lui causait beaucoup de peine et qu'il ferait toutes ses volontés, si elle voulait cesser. Mais à quoi bon ? Plus il s’humiliait, plus il était injurié, et plus elle s’efforçait de crier fort. Elle cria et hurla tellement qu'une foule de gens s’assemblèrent et la rumeur se répandit de rue en rue, disant que Virgile se trouvait avec la fille de l’empereur.

 

L'empereur Jules, alerté, veut venger sa fille et lutte en vain contre le mannequin endiablé - Virgile  dispose d'un bon alibi, car pendant ce temps il fait la fête à Casdréa en présence de nombreuses personnes - Malgré la fin du simulacre, l'empereur (et sa femme Marie ?) restent intransigeants à l'égard de Virgile, tandis que leur fils Octavien et les sénateurs prennent sa défense

 

[p. 238] Tant alat celle murmure, que l'emperere le soit ; se criat à ses barons qu'ilh s'en allassent aux armes, et en alat à la thour, et la royne Marie sa femme awec. Et li emperere et ses barons, qui astoient tous à cheval, se firent tot parmy la presse ; se crie à sa filhe qu'elle lasse jus la corbilhe, car ilh li trencherat le chief. Et celle li respont : « Se je ne suy vengié del blasme, je seray desert, car ilh me voloit tollir mon honneur. » Adont avallat la corbilhe, et quant ilh fut chaius, li roy le ferit del espée en la tieste.

[p. 238] Cette rumeur se répandit tellement que l’empereur l’apprit. Il cria à ses barons de prendre les armes et se rendit à la tour, avec la reine Marie, sa femme. Sur leurs montures, l’empereur et ses barons se frayèrent rapidement un chemin dans la foule. L'empereur cria à sa fille de faire descendre la corbeille, disant qu’il trancherait la tête de Virgile. Et elle répondit : « Si je ne suis vengée, je serai déshonorée, car il voulait m'outrager. » Et elle laissa descendre la corbeille. L'épée du roi frappa la tête du mannequin tombé à terre.

[Del flairure del figure Virgile] Et chis laissat fours de sa boche une bruyne espesse et si flairant que toutes les gens en furent eshahis, car ons n'y veioit gotte, dont les Romans soy mervelharent mult. Marie, la royne, reclamat ses dieux mult haltement qu'ilh li donnent venganche de Virgile. Adont li emperere et tous les aultres sont trais arrier, por la grant pueur qui là astoit. Et Phebilhe lait la corbilhe raleir à terre, et crioit venganche à son pere que ilh le prende vief ; la figure adont soy monstrat, et si s'apparut à Phebilhe que ilh n'astoit mie Virgile, elle ne soit qu'ilh est devenus. Et quant ilh avaloit, ilh remontoit tout seul ; ilh alloit et venoit amont et aval, et faisoit molt mervelhes ; ilh allumoit chandelles, puis les stindoit, et faisoit nuit par semblant c'on ne veioit li unc l'autre ; et la royne en oit grant duelh, si est pamée.

[La puanteur sortant du mannequin de Virgile] Le simulacre alors laissa sortir de sa bouche une vapeur très épaisse et nauséabonde,  frappant tout le monde, car on n’y voyait goutte, ce qui était stupéfiant pour les Romains. La reine Marie, à très haute voix, implora ses dieux de pouvoir se venger de Virgile. L’empereur et tous reculèrent, à cause de la pestilence qui régnait. Phébille laissa retomber la corbeille et cria à son père de la venger et de le prendre vivant. Le mannequin alors apparut et Phébille vit qu'il n’était pas Virgile, dont elle ignorait ce qu'il était devenu. Quand le mannequin était en-bas, il remontait tout seul, allait, venait, montait, descendait, multipliait les prodiges. Il allumait des chandelles, puis les éteignait, simulant la nuit et empêchant les gens de se voir. La reine, très affectée, s'évanouit.

[Li roi assalhat la figure] Quant li roy le voit, si escrie ses hommes et assalhat la figure, qui remonte ; quant li emperere le voit, se quidat que sa filhe retrahist le corbilhe, si le creioit moins ; [p. 239] et enssi font les pluseurs, car ilh apert evidemment qu'elle le veulhe gardeir de maul. Adont dest le roy : « Lassiel avaleir » , et cel le lait avaleir. Qui dont le veist avaleir et remonteir cent fois et plus, et le roy et les Romans sour li frappeir cent milh cops, et luy jetteir fumée de son corps puante, ilh awist grant mervelhe ; car l'emperere et les Romans furent si lasseis qu'ilh dessent que chu n'astoit mie Virgile, ains astoit I dyable, et lasserent tout esteir por eaux repoiseir.

[Le roi attaque le mannequin] Voyant cela, le roi appelle les hommes de sa suite et s'attaque au mannequin qui remonte aussitôt. À cette vue, l’empereur crut que sa fille retirait la corbeille et lui fit moins confiance [p. 239], comme la plupart des gens d'ailleurs, car il était évident qu'elle voulait le protéger. Alors le roi dit : « Laisse-le descendre », et elle le laissa dévaler. Qui aurait vu le pantin descendre et monter cent fois, et le roi et les Romains lui asséner cent mille coups tandis qu'une fumée infecte s’échappait de son corps, aurait cru assister à un grand prodige ; car l’empereur et les Romains lassés dirent que ce n'était pas Virgile, mais un diable, et Ils laissèrent tout en l'état pour aller se reposer.

L'alibi de Virgile est soutenu par Octavien et les sénateurs

 

[p. 239] [De Virgile] Et Virgile astoit à Casdrea, sa maison, awec grant compangnie de jovenechais de sa lignie, et les senateurs qui faisoient la grant fieste de Mars, le dieu de batalhe, tout nuit et tout jour, et sient à tauble, en mangnant à grans solas, quant la novelle vient de cheaux qui dient que Virgile est troveis awec Phebilhe, et encors pent en la corbilhe. Quant les senateurs oïrent chu, si alerent par le congier de Virgile veioir que ch'est ; et leur dist qu'ilh dient al emperere, luy excusant, comment ilh at tout nuit esteit awec eaux.

[p. 239] [Virgile] Virgile, lui, était chez lui à Casdréa, avec beaucoup de jeunes gens de sa famille et des sénateurs. Durant toute la nuit et toute la journée, ils célébraient la grande fête de Mars, dieu des batailles. Ils étaient à table, mangeant joyeusement, quand arrivèrent des gens disant que Virgile était toujours  chez Phébille, suspendu dans la corbeille. À cette nouvelle, Virgile envoie les sénateurs pour s'informer des faits. Il leur demande de le justfier devant l'empereur en lui disant que Virgile avait passé toute la nuit avec eux.

[Li espir de la figure s’envanuit] Cheaux le fisent enssi ; mains li emperere ne les croit mie, et dist que c'est Virgile. Se le fait assalhir, et la figure mont tout amont, si entrat en la fenestre de la thour, et si entre en palais, et muche desous I escamme ; là demorat la figure, et li espir s'envanuit. Adont les Romans entrarent en la thour, et le quisent tant qu'ilhs trovarent la figure qui faite astoit de stoppes.

 [L’esprit du simulacre disparaît] Ainsi firent-ils. Mais l’empereur ne les crut pas, prétendant que c’était bien Virgile. Il le fit attaquer, et le mannequin monta tout en haut, entra par la fenêtre de la tour, pénétra dans le palais, et se cacha sous une banquette. Il resta là, tandis que l’esprit qui l'habitait s’était évanoui. Les Romains entrèrent alors dans la tour, le cherchèrent et finirent par le trouver : c'était un mannequin d’étoupe.

[p. 239] [De Octovien fis l’emperere] Les aulcons des Romans dessent que ch'astoit fantasme, et les altres disoient le contrable, tant que Octovien, li fis l'emperere, envoiat Eroias awec les senateurs à sa maison, por savoir se Virgile y astoit. Et apres y alat li meismes Octovien ; si le trovarent et parlarent à luy. Puis vient Octovien à son peire, et blastengat sa mere et sa soreur, et al roy at dit qu'ilh mandast les senateurs et parlassent de pais à eaux, car ilh avoit tort. Tant fist-ilh qu'ilh les mandat lendemain al matin, car ilh astoit si lasse qu'ilh se voloit la nuit repoiseir. Al matin vinrent les senateurs ; mains ilhs y fisent pou, car la royne avoit jà tourneit le roy, et commenchat à crieir sus Virgile venganche. Elle fut bien castoié de Octovien et des senateurs ; mains y n'y valoit riens, ains manache Virgile de la tieste à copeir.

[p. 239] [Octavien, fils de l’empereur] Certains Romains dirent qu’il s’agissait d’un fantôme, d'autres soutenaient le contraire. Alors, Octavien, le fils de l’empereur, envoya Eroias avec les sénateurs chez Virgile, pour savoir s’il était chez lui, puis il s’y rendit lui-même ; Octavien le trouva et lui parla. Il revint alors chez son père et blâma sa mère et sa sœur, disant au roi de convoquer les sénateurs pour leur dire de faire la paix, car il avait tort. Il réussit à convaincre l’empereur qui les réunit le lendemain matin, car il était très fatigué et voulait se reposer durant la nuit. Le matin les sénateurs se présentèrent, mais n'eurent aucune influence, car la reine avait déjà retourné le roi et criait vengeance contre Virgile. Octavien et les sénateurs la blâmèrent, mais sans succès : elle menaça de faire couper la tête de Virgile.

[Des senateurs qui excusent Virgile] Atant ont dit les senateurs qu'elle ne sceit qu'elle dist, car Virgile est del tout sens coulpe [p. 240] de chi fait ; et s'ilh en astoit coulpable, se ne le poroit-ons mettre à mort solonc la loy de Romme qu'ilh ne lairoient brisier par nul homme ; et d'aultre part, s'ilh avoit la mort deservie, se li devroit-ons pardonneir por les grans biens qu'ilh at fais à Romme ; et se ons ne li voloit pardonneir, si n'aroient jà les Romans durée à luy qu'ilh ne les destruist tous par sa scienche, et enssi par ses amis dont ilh at tant que cascons le sceit. « Se vos prions que vos le lassiés acordeir. Que vos sieroit detryet li fais » ? Ilh y fault propoiseir, replicheir, respondre et argueir de l'une part et de l'autre ; et tant finablement que Julius Cesaire n'en voult riens faire. Tant qu'en la fin sont retourneis les senateurs à Virgile, et li ont dit tout le fait et les manaches que li roy fait de luy à destruire.

[Les sénateurs innocentent Virgile] Alors, les sénateurs assurèrent que la reine ne savait pas ce qu’elle disait, car Virgile était totalement innocent [p. 240] de ce qui s’était passé. Par ailleurs, s’il était coupable, on ne pourrait le mettre à mort étant donné la loi de Rome, loi que les Romains ne laisseraient enfreindre par personne ; et même si Virgile méritait la mort, on devrait lui pardonner en raison de ses grands bienfaits envers Rome ; ils ajoutaient que si on lui refusait ce pardon, les Romains ne pourraient lui résister, car par sa science et ses amis, nombreux comme chacun le savait, il les détruirait tous. « Nous vous prions de le laisser se justifier. À quoi bon nier les faits ? » Il fallut proposer, répliquer, répondre et argumenter de part et d’autre. Finalement Jules César ne voulut pas entendre raison, si bien que les sénateurs retournèrent chez Virgile, lui rapportant tous les faits et les menaces du roi , désireux de le détruire.

 

Virgile se venge une première fois : de l'empereur d'abord,  en privant momentanément les Romains du feu, de Phébille et des matrones ensuite, en leur faisant avouer publiquement leurs turpitudes

 

[p. 240] [Comment ilh estindit le feu à Rome] Et dest Virgile : « Lassiés-moy convenir, et vos teneis bien aises à vos boverages entour Romme, car à Romme ne ferat mie beal demoreir. » Atant at pris en feu I carbon tout ardant et le cargat Pynalatin, puis soy partit. Quant ilh est venus à la porte des Latins, si prent le carbon et le mist à terre en soufflant, puis jettat sus del pousier et passe sus ; si l'estient, et tantoist est li feux falis à Romme.

[p. 240] [Virgile éteint le feu à Rome] Virgile dit : « Laissez-moi faire, et restez bien tranquilles dans vos fermes autour de Rome, car il ne fera pas bon se trouver à l'intérieur de Rome. » Alors il prit dans un foyer un charbon brûlant et le confia à Pynalatin, puis s'en alla. Une fois à la porte des Latins, il prit le charbon, le posa à terre, souffla dessus, le couvrit de poussière et le piétina. Il l’éteignit et aussitôt les feux disparurent de Rome.

[Ly feu fut estiens à Rom par Virgile] Ly feu fut estiens à Romme, et Virgile en alat son chemien droit à Bisquason, à I bonne hosteit qui astoit Malatius Butours, qui les at fait grant fiestes, et les Romans sont mult despasenteis por le feu : ilh ne sevent où cuire leurs viandes, ne esprendre une candelle por ardre à luminaire de leur fiestes Phebus et Mars.

[Le feu est éteint à Rome par Virgile] Une fois le feu éteint à Rome, Virgile partit  vers Bisquason, dans la bonne hostellerie de Malatius Butours qui leur fit grande fête. Cependant  les Romains étaient très accablés par la disparition du feu : ils ne savaient où cuire leurs aliments, ni prendre une chandelle et allumer les lampes lors de leurs fêtes de Phébus et de Mars.

[Le feu raportat Virgille à Romme] De quoy Julius fut si tourmenteis, qu'ilh at mandeit les senateurs, et finablement les at cargiet del faire la pais, mains que ons reuste le feu. Enssi fut fait la pais par les senateurs sour teile fourme : qui plus y avoit mis plus y avoit perdut, chu fut tout quitte ; et devoit Virgile revenir à Romme et raporteir le feu, mains ilh ne serat mais tenus d'aleir al court. Enssi est Virgile revenus à Romme et li feux dont li peuple fut resjoiés, et fisent les Romans fieste lendemain aux temples.

[Virgile ramène le feu à Rome] Jules en fut si tourmenté qu’il convoqua les sénateurs et les chargea de faire la paix, afin de récupérer le feu. Les sénateurs firent la paix en ces termes : qui avait misé le plus, avait perdu le plus, on fut quitte. Virgile devait revenir à Rome et ramener le feu, mais ne serait pas tenu de se présenter à la cour. Ainsi Virgile revint à Rome, et les feux avec lui,  ce dont le peuple se réjouit, et le lendemain les Romains firent la fête dans les temples.

[Les dammes de Rom cognurent par Virgile de leur fornication] Et Virgile prist unc escript, si le donne Pymalatin, et li dist : « Va-t'en aux temples, et mes cest escript à promier pas dedens le seul ; » et li donnat [p. 241] I petit pire qui le gardat c'on ne le veit nient mettre ; et chis l'at tout fait enssi. Et les senateurs li demandent queis est li escript, et ilh leur dest : « Vos le veireis demain, se vos aleis à temple oreir. » Les senateurs ont mandeit les damme et les filhes de Romme qu'elles vengnent oreir au temple ; et là fut faite li fieste de leurs dieux ; la royne et sa filhe Phebilhe y furent, mains chu fut tart.

 [Virgile force les dames de Rome à reconnaître leurs fornications] Et Virgile prit un texte écrit, le donna à Pymalatin (p.  251) et lui dit : « Va-t-en aux temples, et fixe-le sur la première marche de l'entrée ». Il lui donna aussi [p. 241] une petite pierre qui empêcherait qu'on ne le voie déposer ce texte. Et cela se passa ainsi. Et aux sénateurs demandant ce que disait ce texte, il répondit : « Vous verrez cela demain si vous allez prier au temple. » Les sénateurs firent savoir aux matrones et filles de Rome de venir prier au temple. Là on célébra leurs dieux ; la reine et sa fille Phébille y vinrent, mais assez tard.

[Phebilh dit quant fois Virgile l’avait ewe carnellement] Là avient par le virtus del escript que toutes les dammes dissent tous leurs secreis overtement et tot hault, et maiement de tous les hommes qui les avoient cogneue carneilment et quant fois. Et là fut par Phebilhe publyet clerement comment et quant fois Virgile l'avoit ewe carnelement.

[Phébille avoue combien de fois Virgile l’avait connue charnellement] Là, la force de l’inscription fit son effet : toutes les dames dévoilèrent tout haut tous leurs secrets, et le nom des hommes qui les avaient connues charnellement et combien de fois. Alors Phébille dit en public, ouvertement, comment et comben de fois Virgile l’avait possédée charnellement.

 

 Dans une bataille où Virgile se distingue, César l'emporte sur les rebelles latins et  leurs alliés, mais il est blessé et ses trois fils sont tués - Hérode, fils d'Antipater, se distingue en délivrant la Galilée du brigand Ézéchias et suscite l'envie - Hérode, traduit en justice devant Hyrcan, est défendu par Sextus, gouverneur romain de Syrie (an  42 a.C.n.)

 

[p. 241] [Grant batalhe] Item, en cel an, assavoir Vc XLVII, soy rebellarent les Latins contre les Romans ; et enssi li roy Gardans et Meliadans son frere, roys de Caldée et de Tharse. Si vinrent à Romme à IIc milh hommes, et li emperere alat encontre à grant fuison de gens ; et Virgile y fut, qui mult bien soy portat en la batalhe. Et Julius laisat à Romme por gardeir Octovien son cusin ; et (si) Octovien son fis et luy moroient en celle batalhe, ilh li lassoit l'empire. Et enssi en avient, car Julius fut navreis et ses III fis furent mors ; mains encordont ilh orent victoir, et furent mors ou pris leurs anemis, entres lesqueiles ilh furent mors III roys de la main Virgile. Apres cest desconfiture, revinrent les Romans à Romme ; si ont raporteit Julius l'emperere sus une letiere chevalcereche malaide ; mains ilh fut tantoist garis, et visquat puis III mois, et apres morut enssi com vos oreis.

[p. 241] [Grande bataille] En cette année, soit en 547 [42 a.C.n.], les Latins se rebellèrent contre les Romains, ainsi que Gardans et son frère Meliadans, rois de Chaldée et de Tarse. Ils vinrent à Rome avec deux cent mille hommes, et l’empereur avec de nombreuses forces s'opposa à eux. Virgile en était et se comporta vaillamment dans la bataille. Jules avait confié la garde de Rome à son cousin Octavien, en précisant que si son fils Octavien et lui mouraient dans cette bataille, il laissait l’empire à son cousin. Et c’est ce qui se passa, Jules fut blessé et ses trois fils moururent. Mais malgré tout les Romains l'emportèrent et leurs ennemis périrent ou furent capturés. Parmi eux trois rois moururent de la main de Virgile. Après cette défaite, les Romains revinrent à Rome. Ils ramenèrent sur une litière portée par des chevaux l’empereur Jules malade. Mais il guérit bientôt et vécut encore trois mois ; après quoi il mourut, comme vous l’apprendrez.

Hérode, en délivrant la Galilée du brigand Ézéchias, suscite l'envie

[p. 241] [De Herode, le filh Antipater] A cel temps avient que en Galilée avoit I maistre laurons qui astoit nomeis Ezechiel, qui avoit grant compangnie de laurons awec ly ; si avoit fait tant de maul dedens la terre, que ilh astoit si fors dobteis que nuls n'oisoit aleir par les chemiens, s'ilh n'avoit ensengne de luy. Si avient qu'ilh fut pris par forche par Herode, le fis Antipater, et li coupat le chief luy et tous ses compangnons. Et tant fist Herode que la terre fut si en pais, que cascons disoit que Herode astoit uns empereres. Mains quant Fasiens, son freire, veit les biens que Herode faisoit, si en oit grant envie, portant [p. 242] que ilh n'astoit ortant prisiet en la sien terre. Et aussi Antipater, leur peire, astoit tant ameis et prisiés que ilh fuist roy ; ne oncques Hircain, ly roy de Judée, n'en oit damaige, anchois li procuroit son preu en toutes maniere : dont chu fut grant mervelhe quant uns proidhomme puet meneir longement sa bonne vie, que les malvais et les felons n'en aient mult grant envie, qui sont si mordans en trahison. Si vos voray plus plainnement declareir la raison por quoy je ay chu dit.

[p. 241] [Hérode, fils d’Antipater] En ce temps-là , en Galilée, un chef brigand, nommé Ezéchias, se trouvait à la tête d’une bande importante de malfaiteurs. Il avait causé tant de malheurs dans le pays qu’il était très redouté et personne n’osait circuler sans accord de sa part. Ce brigand fut capturé par Hérode, fils d’Antipater, qui le décapita, ainsi que ses compagnons. Grâce aux exploits d'Hérode, le pays connut la paix et chacun le considérait comme un empereur. Mais quand son frère Phasaël vit le bien accompli par Hérode, il en éprouva beaucoup d'envie, parce que [p. 242] lui-même n'était pas aussi apprécié dans sa propre terre. Antipater, leur père, était lui aussi très aimé et apprécié comme s'il était le roi. Jamais Hyrcan II, le roi de Judée, ne subit de tort de sa part ; au contraire, son preux chevalier se dépensait pour lui en tout. À ce propos, c’était merveille qu’un homme sage puisse mener longtemps une vie vertueuse, sans provoquer la grande jalousie de méchants et de félons, si portés à la trahison. Je voudrais vous expliquer plus précisément la raison de ma remarque.

[p. 242] Hircain avoit en sa maison des gens fellons et envieux, si leur pesoit de la saingnorie que Antipater avoit en la terre. Si vinrent à Hircain, et li dessent que ilh malvaisement soy mynoit, et mult poioit avoir grant duelhe ; car ons l'apelloit roy et saingnour de Judée, mains ilh ne l'astoit nient, four que de nom, anchois en avoient Antipater et ses enfants les profis et grandes honeurs ; et tant ilhs le losengarent que ilh les creit.

[p. 242] Hyrcan avait dans sa demeure des gens envieux et fourbes, irrités par le pouvoir qu'Antipater détenait dans le pays. Ils vinrent dénoncer à Hyrcan II le mauvais comportement d'Antipater, ce que lui, Hyrcan, pourrait regretter amèrement. On l’appelait bien le roi et le seigneur de Judée, mais il ne l’était que de nom, alors qu'Antipater et ses enfants tiraient tous les profits et les honneurs. Ils le trompèrent si bien qu’Hyrcan les crut.

Hérode, accusé devant Hyrcan, est défendu par le Romain Sextus

[Trahison] Se mandat Herode, qui astoit prevoste de Galilée, que ilh venist à sa court respodre à chu que ons li ametoit. Quant Herodes oyt les novelles, si alat à Sixte, qui astoit sire de Surie, et li dest que Hircain si l'avoit somont en sa court, et ne savoit por quoy.

[Trahison] Hyrcan II fit venir à sa cour Hérode, prévôt de Galilée, pour répondre aux accusations portées contre lui. Quand Hérode l'apprit, il alla trouver Sextus, le gouverneur de Syrie, lui disant qu’Hyrcan l’avait convoqué mais qu’il ignorait pourquoi.

[p. 242] [Sixte donnat à Herode lettres pour Hircain] Adonc ly donnat Sixte ses lettres, et mandoit à Hircain que ilh ne creist de Herode nulles malvais parolles, ains le tenist chier et l'honorast com son chevalier loial ; puis vient Herodes, et donnat la lettre à Hircain. Hircain luit les lettres, si veit chu que Sixte li mandoit, se le jugat en pais et retournat en Galilée, et tient la terre puisedit longtemps ; mains Sixte le fist senescal de tout Surie, bien toist apres chu que dit est. Adont resovient à Herode de cheaz qui li avoient amis de felonie à Hircaine ; si s'en vengat, car ilh fut mult crueux, et enssi ilh fut bons chevalier et ferme ; ilh ne li fallit que I point que ilh ne fut mies enformeis de veriteit, quant ilh fist ochire les innocens.

[p. 242] [Sextus donne à Hérode des lettres pour Hyrcan] Alors Sextus lui remit une lettre disant à Hyrcan de ne croire aucune calomnie sur Hérode, mais de l'apprécier et l’honorer comme son loyal chevalier ; ensuite Hérode s'en alla remettre la lettre à Hyrcan. Celui-ci lut la lettre, vit le message de Sextus et jugea en faveur d'Hérode, qui retourna en Galilée, terre qu’il conserva longtemps après cela. Mais très vite après ce qui est dit ici, Sextus le nomma sénéchal de toute la Syrie. Alors Hérode se ressouvint de ceux qui l’avaient accusé de trahison auprès d’Hyrcan ; il s’en vengea, car il était très cruel. Par ailleurs il se conduisit en chevalier vaillant et fort. Il ne faillit que sur un point : il ne fut pas bien informé de la vérité, quand il fit tuer les innocents (p. 355).

 

César est sauvagement assassiné dans le temple du Capitole en octobre  - Événements, prodiges et présages entourant la mort de César (42 a.C.n.)

 

[De Julius César qui fut ochis] Item, l'an Vc et XLVII deseurdit, le VIle jour de mois de octembre, astoit Julius Cesaire emperere de Romme leveis al matin, et aleis oreir au temple où la maistre ydolle astoit ; et chis temple seioit en capitole. Si avient, enssi qu'ilh entroit dedens, que II chevaliers qui astoient nomeis Cassianus et Brutus, et awec eaux XXII hommes que ons voult dire qui astoient senateurs, le ferirent de greffes d'achier [p. 243] dont cascons avoit une, et l'ochirent malvaisement en trahison. Les alcuns vorent dire que ch'astoit por Virgile, les altres vorent dire que ch'astoit pour Pompeyus ; mains ons n'en soit oncques la veriteit por quoy cheaux l'avoient ochis, altrement que ons sceit bien que cascons avoit une greffe d'achier de I piet de long ; se li donnat cascons I cop. Item, Julius Cesaire, quant ilh entrat en temple, ilh trovat devant luy à terre gisant I escript que ilh levat, et le mist en sa main tout ployet sens regardeir dedens ; par aventure, se ilh l'eust leut, ilh ne fust mie mors ; ilh aloit oreir, chu li defendit à lire ; car ilh astoit escript en la lettre que ilh moroit temprement, et ellez furent troveit en sa main clouse et ployé.

Le meurtre de Jules César] Et, en 547 [42 a.C.n.], comme cela est dit ci-dessus, le 7 octobre, Jules César, l’empereur de Rome s’était levé tôt dans la matinée et était allé prier au temple où se trouvait leur idole principale ; ce temple se dressait au Capitole. Tandis qu’il entrait dans le sanctuaire, arrivèrent deux chevaliers, nommés Cassius et Brutus, accompagnés de vingt-deux hommes, qu'on a prétendus être des sénateurs. Chacun était muni d’un stylet d’acier [p. 243] avec lequel ils le frappèrent traîtreusement et le tuèrent sauvagement. Certains dirent que c’était à cause de Virgile, d’autres de Pompée, mais on ne sut jamais vraiment pourquoi on l’avait tué. Mais on sait bien que chaque agresseur, armé d'une pointe d’acier longue d’un pied, lui donna un coup. Quand Jules César était entré dans le temple, il avait trouvé  posé à terre devant lui, un écrit qu’il avait ramassé et conservé plié dans sa main, sans en regarder le contenu. Si par chance il l’avait fait, il ne serait pas mort, mais comme il allait prier, il fut empêché de la lire. La lettre disait en effet qu’il mourrait sous peu. Le billet fut retrouvé serré et plié dans sa main.

[p. 243] Item, les Romans furent de la mort Julius mult corochiés et le plorarent trois jours. Atant vient Virgile et les senateurs qui dessent que chu seroit piteit, se les vermiens mangnoient le chair de si noble chevalier et teis que Julius Cesaire, qui à son temps avoit esteit le melhour espée del monde, et avoit tant conquis que oncques nuls ne conquist tant de luy.

[p. 243] Les Romains furent fort irrités de la mort de Jules et le pleurèrent durant trois jours. Ensuite, Virgile et les sénateurs arrivèrent, disant que ce serait pitié de laisser la vermine manger la chair d’un chevalier aussi noble que Jules César. De son temps il avait été la meilleure épée du monde et avait conquis des territoires, comme personne ne l'avait encore jamais fait.

[Julius fut ensevelis] Adont par le conselhe Virgile ilhs ardirent le corps en poudre, et le poudre de luy misent en une pomeal, lequeile pomeal asseirent sus une colompne de XX piés de hault, et les aultres dient de C et XX piés de hault, que Julius avoit fait faire à son temps, tout emmy Romme et poisées sus son ymaige que une tonoir avoit abatut le letre capitale de son nom, dont Virgile avoit dit aux senateurs que ilh ne viveroit mie longement. Et le thier jour devant sa mort les feniestres de sa chambre par forche de vent ovrirent et recloirent, qui astoient bien fermée, par teile manere que ilh salhit sus tous nus, car ilh quidat que son palais dewist tou afondreir.

[Jules est enseveli] Alors sur le conseil de Virgile, ils brûlèrent et réduisirent le corps en cendres, qu'ils mirent dans un globe. Ce globe, ils le placèrent sur une colonne, haute de vingt pieds – d’autres disent cent-vingt pieds –, dressée du vivant de Jules, en plein centre de Rome et sur laquelle avait été placée sa statue. Un coup de tonnerre fit tomber la lettre capitale de son nom, ce qui amena Virgile à dire aux sénateurs que César ne vivrait pas longtemps. Le troisième jour avant sa mort, la force du vent fit s’ouvrir et se refermer les fenêtres, pourtant bien closes, de sa chambre, à tel point qu’il sortit tout nu de sa maison, croyant que son palais allait s’effondrer complètement.

Prodiges et présages entourant la mort de César

 

[Mervelhe] Item, adont apparurent en la citeit de Romme, vers Orient, lendemain que ilh fut ochis, III soleas, dont Virgile dest que li temps venroit briefement que la triniteit s'apparoit.

[Prodiges] Le lendemain du meurtre, trois soleils apparurent dans la ville de Rome, du côté de l’Orient, ce qui fit dire à Virgile que viendrait sous peu le moment où apparaîtrait la Trinité.

A cel temps parlat li vens aux senateurs des bleis, et leur dest que li temps venroit que les hommes faroient plus toist que les frumens ; et altrepart est escript que chu fut I buef qui traihoit à la cherue, et parlat à cheluy homme qui conduisoit la cherue, et li dest quant ilh le poindoit d'estomble : « Porquoy me oppresse-tu si fortement ? Ilh ne serat nient [p. 244] povreteit de vivre en brief temps, car les grans hommes defalront plus toist que les frumens. »

En ce temps-là, le vent parla aux sénateurs en charge des blés, leur disant que viendrait un temps où les hommes manqueraient plus vite que les blés. Ailleurs il est écrit qu’un bœuf tirant une charrue parla à l’homme qui la conduisait, en lui disant alors qu'il le piquait de son aiguillon : « Pourquoi me tourmentes-tu tellement ? [p. 244] Dans un temps proche, on ne vivra pas dans la pauvreté, car les grands hommes disparaîtront plus vite que les blés. »

Item deveis savoir que Julius Cesaire ne fut emperere que III ans et VII mois, et fut ochis en LXIe an de son eaige ; altrepart lyst-ons LVI ans.

Vous devez savoir que Jules César ne resta empereur que durant trois ans et sept mois, et qu’il fut assassiné à l'âge de soixante et un ans ; ailleurs, on lit soixante-dix ans.

Item, le centeisme jour tout à point devant sa mort, vient li thonoir et chait deseur la pire, si abatit la promier lettre de son nom. Et tout chu fut dit à Virgile, qui dest qu'ilh ne viveroit mie longement.

Cent jours exactement avant sa mort, la foudre frappa la colonne de pierre et fit tomber la première lettre de son nom. Tout cela fut rapporté à Virgile qui en déduisit que César ne vivrait pas longtemps.

 

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