Bibliotheca Classica Selecta - Traductions françaises : sur la BCS - sur la Toile

Virgile : Énéide - Géorgiques

Bucoliques : Gen - I - II - III (Hypertexte louvaniste) - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X

MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


 

VIRGILE - BUCOLIQUES - III

(Trad. de la collection M. Nisard, Paris, 1850)

 


Ménalque, Damétas, Palémon

 

Ménalque

[1] Dis-moi, Damétas, à qui ce troupeau ? à Mélibée ?

Damétas

Non ; il est à Égon, qui depuis peu me l'a confié.

Ménalque

O troupeau toujours malheureux ! pendant que le jaloux Égon languit auprès de Néèra, et tremble qu'elle ne me préfère à lui, [5] ici un gardien mercenaire trait deux fois par heure ses brebis, épuise les mères, dérobe le lait aux agneaux.

Damétas

Souviens-toi de ménager un peu plus tes reproches. On sait aussi de tes aventures --- quand tes boucs te regardèrent de travers… et certain antre consacré aux nymphes… Mais les nymphes en rirent ; elles sont si indulgentes !

Ménalque

[10] Est-ce quand elles me virent couper d'une faux envieuse les arbustes et les vignes nouvelles de Mycon ?

Damétas

Non, c'est quand près de ces vieux hêtres tu brisas l'arc et les chalumeaux de Daphnis. Méchant, quand tu vis qu'on les donnait à cet enfant, tu en eus tant de dépit, [15] que si tu ne lui avais fait quelque mal, tu serais mort.

Ménalque

Que feront les maîtres, si des esclaves, des fripons sont si osés ? Ne t'ai-je pas vu, scélérat, dérober traîtreusement un chevreau à Damon ? Mais Lycisque aboya de toutes ses forces ; et comme je criais : "Où s'esquive le larron ? [20] Tityre, rassemble ton troupeau" ; toi, tu te cachais derrière les joncs.

Damétas

Que Damon ne me donnait-il le chevreau, prix de la victoire que ma flûte avait remportée sur la sienne ? Si tu l'ignores, ce chevreau était à moi ; Damon en convenait lui-même : mais, à l'entendre, il ne pouvait me le donner.

Ménalque

[25] Toi, vainqueur de Damon ! As-tu seulement jamais eu une flûte à sept tuyaux, ignorant, qui n'as jamais su que jeter au vent, dans les carrefours, de misérables airs tirés d'un aigre chalumeau ?

Damétas

Eh bien ! veux-tu que tour à tour nous nous éprouvions dans le chant ? Tu vois cette génisse ; ne va pas la dédaigner : [30] deux fois elle se laisse traire, et elle nourrit encore deux veaux : ce sera mon gage. Dis le tien, et nous combattrons.

Ménalque

Je n'oserais rien risquer avec toi de mon troupeau. J'ai, tu le sais, un père ; j'ai une injuste marâtre, deux fois par jour ils comptent mon troupeau, l'un les brebis, l'autre les chevreaux, [35] Mais j'ai à te proposer, puisque tu es assez fou pour me défier, un prix (toi-même tu l'avoueras) bien au-dessus du tien : ce sont deux coupes de hêtre que sculpta la main divine d'Alcimédon. Une vigne ciselée à l'entour y revêt gracieusement de ses souples rameaux les raisins épandus du pâle lierre. [40] Dans le fond d'une de ces coupes est la figure de Conon : et quelle est donc l'autre ? … Dis-moi le nom de cet homme qui, par des lignes tracées, a décrit tout le globe de la terre habitée, a marqué le temps de la moisson, le temps propre à la charrue recourbée. Je n'ai pas encore approché ces vases de mes lèvres ; je les garde précieusement enfermés,

Damétas

J'ai, comme toi, du même Alcimédon, deux coupes, [45] où il a fait s'entrelacer aux deux anses la molle acanthe : au fond, il a gravé l'image d'Orphée, que suivent les forêts émues : mes lèvres non plus n'en ont pas touché le bord ; et je les garde soigneusement. Mais, auprès de ma génisse, ces coupes ne valent pas qu'on les vante.

Ménalque

Tu ne m'échapperas pas aujourd'hui ; toutes les conditions que tu voudras, je les tiens. [50] Que celui qui vient vers nous nous écoute seulement. C'est Palémon. Je saurai bien t'empêcher à jamais de provoquer qui que ce soit.

Damétas

Allons, commence, si tu veux : je ne me ferai pas attendre. Je n'ai pas de juge a écarter. Toi, Palémon, notre voisin, il ne s'agit pas de peu de chose ; laisse-toi pénétrer par nos chants.

Palémon

[55] Chantez, enfants, puisque nous sommes assis sur l'herbe tendre. C'est le moment où les champs, les arbres, où tout enfante, où les forêts reverdissent, où l'année est la plus belle. Commence, Damétas ; toi, Ménalque, tu répondras. Vous chanterez tour à tour ; les Muses aiment les chants alternés.

Damétas

[60] Jupiter est le commencement de tout ; tout est plein de Jupiter. C'est par lui que nos champs sont fertiles ; il veut bien aimer mes vers.

Ménalque

Et moi je suis aimé de Phébus ; j'ai toujours des présents que je réserve à Phébus, le laurier, et l'hyacinthe suave et pourprée.

Damétas

Galatée me jette une pomme, la folâtre jeune fille ! [65] et fuit vers les saules ; et avant de se cacher, désire être vue.

Ménalque

Mais il vient de lui-même s'offrir à moi, mon Amyntas, ma flamme : Délie n'est pas maintenant plus connue de mes chiens.

Damétas

J'ai des présents tout prêts pour ma Vénus car j'ai remarqué un endroit où des ramiers ont fait leur nid.

Ménalque

[70] J'ai cueilli (c'est tout ce que j'ai pu) dix pommes d'or choisies, je les ai envoyées au rustique enfant que j'aime : demain je lui en enverrai dix autres.

Damétas

O que de mots tendres m'a souvent dits ma Galatée ! Vents, n'en portez vous rien aux oreilles des dieux ?

Ménalque

Que me sert, Amyntas, que dans ton âme tu ne me méprises point, [75] si, tandis que tu poursuis les sangliers, moi je garde les filets ?

Damétas

Iollas, envoie-moi Phyllis ; c'est mon jour natal : toi, quand je sacrifierai une génisse pour mes moissons, viens toi-même.

Ménalque

J'aime Phyllis plus que toutes les autres ; car elle a pleuré de me voir partir, et elle m'a dit longtemps : Adieu, adieu, bel Iollas.

Damétas

[80] Le loup est funeste aux bergeries, les pluies aux moissons mûres, les vents aux arbres ; à moi les colères d'Amaryllis.

Ménalque

L'eau est douce aux champs ensemencés, l'arboisier aux chevreaux sevrés, le saule pliant aux brebis pleines ; à moi le seul Amyntas.

Damétas

Pollion aime ma muse, toute rustique qu'elle est. [85] Déesses du Permesse, nourrissez une génisse pour le poète qui lit ses vers.

Ménalque

Pollion fait lui-même des vers vraiment nouveaux. Muses, nourrissez pour lui un jeune taureau, qui déjà menace de la corne et qui fasse en bondissant voler la poussière.

Damétas

Que celui qui t'aime, Pollion, arrive où il se réjouit de te voir parvenu ; que le miel coule pour lui ; que pour lui le buisson épineux produise l'amome.

Ménalque

[90] Que celui qui ne hait point Bavius aime tes vers, ô Mévius ! qu'il s'en aille atteler des renards et traire des boucs !

Damétas

Vous qui cueillez des fleurs et les fraises qui naissent à terre, fuyez d'ici, enfants ; un froid serpent est caché sous l'herbe.

Ménalque

Prenez garde, mes brebis, d'aller plus avant ; [95] la rive n'est pas sûre : le bélier sèche encore sa toison.

Damétas

Tityre, éloigne du fleuve mes chèvres : moi-même, quand il en sera temps, je les laverai toutes à la fontaine.

Ménalque

Enfants, abritez vos brebis : si la chaleur vient à tarir leur lait, comme ces jours passés, nos mains presseront en vain leurs mamelles.

Damétas

[100] Hélas ! que mon taureau est maigre dans ces gras pâturages ! Le même amour tue et le troupeau et le pasteur.

Ménalque

Mes brebis (ce n'est pas l'amour qui en est cause) sont maigres à laisser voir leurs os. Je ne sais quel regard fascine mes tendres agneaux.

Damétas

Dis-moi, et tu seras pour moi un Apollon, en quel endroit de la terre [105] l'espace du ciel n'a pas plus de trois coudées d'étendue.

Ménalque

Dis dans quelle contrée naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits des noms de rois ; et Phyllis est à toi, à toi seul.

Palémon

Il ne m'appartient pas de prononcer entre vous dans une si grande lutte. Lui et toi vous avez mérité une génisse, vous et tout berger [110] qui chantera les redoutables douceurs ou les amers soucis de l'amour. Fermez la source, enfants ; les prairies sont abreuvées.

 
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[Dernière intervention : 10 décembre 2002]

 

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