FEC -  Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 26  - juillet-décembre 2013


 

Des statues et un miroir. Chapitre 6 : Le Roman des Sept Sages de Rome

 

C. La rédaction H : Les statues magiques, le miroir et le Roman des Sept Sages de Rome :
 L’Historia Septem Sapientum Romae et L’Ystoire des sept sages (vers 1330),
 ou le remplacement du miroir par les statues

 

Jacques Poucet

Professeur émérite de l'Université de Louvain
Membre de l'Académie royale de Belgique
<jacques.poucet@skynet.be>

 

La version H a été évoquée plus haut dans le petit aperçu sur l’évolution de la tradition. Intitulée Historia Septem Sapientum Romae, c’est un texte latin en prose écrit en 1330 et constituant une adaptation de la version française A. Son importance dans l’histoire de la tradition vient (cfr plus haut) de ce qu’elle a servi de base à de nombreuses traductions dans toute une série de langues européennes. Elle a notamment influencé certains manuscrits des Gesta Romanorum, ce que nous constaterons un peu plus loin.

Le remplacement du miroir par le complexe aux statues est effectif dans la version H latine.

La seule édition moderne existante est : Die Historia septem sapientum nach der Innsbrucker Handschrift v[om] J[ahr] 1342 [...], éd. G. Büchner, Erlangen, 1889, 117 p. (Erlanger Beiträge zur englischen Philologie, 5).

 

Mais comme nous n’avons pas pu y avoir accès, nous utiliserons ci-dessous la traduction en prose française datant à peu près de la même époque et éditée par Gaston Paris, en 1876 (version H française).

Deux rédactions du « Roman des sept sages de Rome », par G. Paris, Paris, 1876, 217 p. (Société des anciens textes français). La rédaction qui nous intéresse ici est L’Ystoire des Sept Sages qu’on trouvera aux p. 56-205. L’éditeur français l’appelle H. Il serait préférable de parler de la version H française, ce que nous ferons, pour la distinguer de la version H latine.

 

Rédigée vers 1330, L’Ystoire des Sept Sages mentionne dans le septième discours de la reine deux (des trois) réalisations virgiliennes, à savoir le « feu perpétuel » et « l’arme ultime » de Rome, qui est ici le complexe aux statues. Le récit en raconte la construction et la destruction. Il met particulièrement en évidence l’avidité et l’amour de l’or de l’empereur Octaviain Cesar (notre Auguste), qui était tresriche et convoiteux. Ces défauts lui feront céder facilement aux habiles suggestions des envoyés de l’ennemi, et aboutiront à ce qu’il autorise l’exploration de la base de la tour, ce qui entraînera l’écroulement de celle-ci.

Dans la tradition des Sept Sages analysée jusqu’ici, nous rencontrons donc pour la première fois le motif des statues magiques. Leur description est traitée assez rapidement, le rédacteur se concentrant sur leur destruction. Cette disproportion est classique. Déjà présente dans les formes les plus anciennes de la tradition (rédactions K, C, A et D), lorsqu’il s’agissait du motif du miroir, elle se maintiendra dans la suite. Cela n’a rien de surprenant, puisque l’essentiel de la démonstration, à savoir la leçon morale, se trouve dans l’histoire de la destruction de l’instrument et non dans sa description ; à la limite, pour le rédacteur, l’objet décrit est secondaire.

La notice qui décrit le complexe aux statues magiques est précédée d’une sorte d’introduction (§ 1-2) donnant la date, les circonstances et l’auteur de la construction. Elle se termine par une conclusion (§ 5) : c’est ainsi que Rome maintenait facilement sa puissance sur les provinces.

 

1. La notice elle-même : texte et traduction

 

L’Ystoire des Sept Sages (éd. G. Paris, 1876, p. 115)

Traduction française

(1) Octoviain Cesar, grant empereur de Romme, regna longtemps et fut tresriche et convoiteux, et sus tout il aymoit d'avoir de l'or. En son temps les Romains firent pluseurs guerres et maulx a maintes nacions, tellement que pluseurs royaulmes se commurent contre les Romains.

(1) Octavien César, grand empereur de Rome, régna longtemps ; il fut très riche et avide ; par-dessus tout, il aimait avoir de l’or. À son époque, les Romains firent plusieurs guerres et amenèrent des malheurs à bien des nations, au point que plusieurs royaumes se liguèrent contre eux.

(2) En celluy temps estoit a Romme maistre Virgile qui sourmontoit en sciences tous les sachans. Les Romains le priérent que par son art et sa science il composa quelque chose moien laquelle il fussent assortis contre leurs ennemis.

(2) Il y avait à Rome en ce temps-là maître Virgile qui dépassait en science tous les savants. Les Romains lui demandèrent que par son art et sa science il invente quelque chose qui leur permette de se préparer contre leurs ennemis.

(3) Cestuy Virgile par son art fit faire une tour et en l'ault de la tour il fit faire tant d'ymages comme il avoit au monde de provinces. Et au mylieu fit une ymage laquelle tenoit une pomme d'or en sa main, et chescune des aultres ymages tenoit en sa main une clochète, et estoit tornée contre la province, c'est assavoir celle laquelle luy estoit assignée.

(3) Ce Virgile par son art fit faire une tour et tout en haut de cette tour autant de statues qu’il y avait au monde de provinces. Et au milieu il fit une statue qui tenait une pomme d’or dans sa main. Chacune des autres statues tenait en sa main une clochette, et était tournée en direction de la province qui lui était attribuée.

(4) Et quanteffoys aucune province se vouloit rebeller contre les Romains, celle ymage se retornoit et la clouchète sonnoit et puis après toutes les aultres ymages a tout leur clouchètes sonnoient. Quant les Romains entendoient l'affaire, ilz se mectoient en armes et de tout leur pouvoir faisoient qu'il avoient dominacion sus celle province,

(4) Et quand une province voulait se rebeller contre les Romains, cette statue se retournait, sa clochette sonnait, et toutes les autres statues sonnaient aussi de leurs clochettes. Quand les Romains entendaient cela, ils s’armaient et, de toute leur puissance, rétablissaient leur domination sur cette province.

(5) tellement que province du monde ne pouvoit secrétement rien entreprendre contre les Romains ; car par avant il en estoient advertis et sus ce se mectoient en point.

(5) Si bien qu’aucune province du monde ne pouvait rien entreprendre en secret contre les Romains, car ils en étaient avertis au préablable et s’y préparaient.

 

 

2. L’ analyse de la notice

Un mot d’abord sur le § 1 d’introduction. Les événements se passent sous le règne Octavien César (notre Auguste), présenté comme un empereur particulièrement avide d’or (sus tout il aymoit d'avoir de l'or). L’insistance mise sur l’auri fames du personnage est utile car elle interviendra dans le récit de la destruction comme le mobile essentiel : les envoyés vont précisément jouer sur la cupidité de l’empereur pour réussir. L’introduction évoque aussi les préoccupations hégémoniques de Rome qui provoquent l’hostilité des voisins et les inquiétudes romaines à l’égard de leur sécurité. Ces détails seront également utiles à la compréhension de la deuxième partie. Mais venons-en à la description du complexe.

Crea Loca Magi Déno Le créateur du complexe de la tour et des statues est Virgile agissant à la demande des Romains, inquiets pour leur sécurité. Si le mot magie n’apparaît pas explicitement, elle est évoquée par les expressions par son art (répété deux fois) et par sa science. Le complexe ne reçoit pas de nom, et sa localisation n’est pas précisée. Le mot Capitolium n’apparaît pas ; il n’est même pas dit formellement que le complexe se trouve à Rome. Aucun auditeur toutefois n’irait imaginer que l’histoire se passe ailleurs, surtout après la mention initiale du long règne d’Octoviain Cesar, grant empereur de Romme.

Ce qui par contre est bien précisé, c’est que le complexe est situé tout en haut d’une tour, fabriquée elle aussi par Virgile, comme les statues. Cette mention d’une haute tour est importante : elle nous replace sans ambiguïté dans la perspective du « miroir magique » et nous renvoie aux textes des plus anciennes versions de la tradition des Sept Sages, où la hauteur de cette tour est même parfois spécifiée (100, voire 1000 pieds). Jamais – on s’en souviendra – la tradition des Miracula mundi et celle des Mirabilia urbis n’avaient envisagé de tour pour abriter les statues. Ces dernières étaient toujours installées dans un temple, ou dans un palais, généralement au Capitole, qui est – faut-il le rappeler ? – une colline.

Stat Iden Disp Cloc Il y a « autant de statues que de provinces », c’est la formule consacrée. Elles sont disposées en cercle autour d’une statue centrale. On ne dit pas qu’il s’agit de la statue de Rome ou de celle de l’empereur, mais la pomme, en or d’ailleurs, symbolise la majesté et la puissance de l’empire romain. L’originalité dans la disposition est que les statues ont le visage tourné vers les provinces qu’elles représentent, un peu comme si chacune surveillait la sienne. Elles ont toutes une clochette en main, mais il n’est nulle part question d’inscriptions, qui permettraient d’identifier avec précision les statues.

Mouv La gestuelle ne manque pas d’originalité. Quand une statue voit sa province se rebeller, elle se retourne vers la statue centrale en agitant sa clochette, et toutes les autres statues agitent la leur.

Surv Trans Aucune allusion n’est faite à une transmission de l’information aux autorités responsables par des prêtres-gardiens (il ne semble d’ailleurs pas exister de surveillance). C’est apparemment le bruit provoqué par toutes les clochettes agitées en même temps qui jette l’alarme auprès des Romains qui prennent les armes. On a l’impression que les Romains interviennent pour ainsi dire spontanément.

Exp Pas de précision particulière au sujet de l’envoi d’une expédition militaire. Il est simplement dit qu’« après s’être armés, les Romains, de toute leur puissance, rétablissaient leur domination sur la province rebelle ». Et la notice se termine par une généralisation (§ 5) : ce système permettait de tenir en main les provinces.

 

3. La destruction du complexe

La suite – un très long texte – va alors raconter la destruction du complexe des statues magiques aux clochettes. Fondamentalement, le récit suit, avec des variations qui n’étonnent guère, le schéma des versions faisant état de la destruction du miroir magique. Nous n’envisageons pas d’analyser le texte d’une manière détaillée, mais nous pensons qu’un résumé, accompagné de quelques citations, pourrait intéresser le lecteur. Le voici.

Trois rois alliés veulent s’affranchir de la domination romaine. Cela ne leur est évidemment possible que s’ils se débarrassent de la tour et de ses statues. Quatre chevaliers se présentent, qui acceptent de risquer leur vie pour y parvenir : ils disent avoir besoin pour cela de quatre tonneaux remplis d’or. Les rois acceptent et le « commando » se met en route. Ses membres vont de nuit enterrer l’or de chaque tonneau devant chacune des quatre portes de Rome, puis le matin ils viennent présenter leurs hommages à l’empereur, lequel les interroge sur leur pays et leurs compétences. Ils répondent qu’ils viennent d’une terre lointaine et se déclarent devins : ils voient en songe, disent-ils, tout ce qui est caché ou perdu. L’empereur accepte de les mettre à l’épreuve. À quatre reprises, ils suggèrent à ce dernier de les accompagner aux portes de la ville pour tester la véracité du rêve qu’ils viennent de faire la nuit précédente. L’empereur s’exécute et ne peut naturellement que constater la parfaite réussite du test.

Une fois l’empereur totalement en confiance, ils lui annoncent un autre rêve qu’ils ont fait :

 « ceste nuyt en nostres songes nous sont esté revelés sy grans et innumerables tresors que se vous permectés qu'on les serche vous serés sy tresriche et puissant qu'en ce monde n'aura point a vous semblable. » L'empereur joyeux des nouvelles dit : « Mais ou devés vous trouver sy grant tresor ? » Il respondirent : « Soubz le fundement de la tour ou sont les ymages. » – « Ja a Dieu ne plaise, » dit l'empereur, « que je face demollyr et abatre la tour ou sont les ymages pour avoir de l'or ; car par les signes et revelacions desdites ymages nous sommes advisez et pourveu contre nostres ennemis. » – « O sire, » dient les dyvins, « ne nous avés vous pas trouvé en verité et fidelité ? » – « Ouy certes, » dit l'empereur. « Or entendés, » font ilz : nous trouverons le tresor de nostres propres mains sans gaster ne la tour ne les ymages. Et est chose expedient que cecy se face par nous et de nuyt pour obvier a la murmuracion et bruyt du peuple, affin que vous ne tombez en leur indignacion et semblablement pour ce qu'i ne preignent et emportent le tresor quant y seroit revelé et descouvert. » – « Au nom de Dieu et soubz la sainte benedicion, alés et faites vostre entreprise, et demain le matin je viendray a vous. » (p. 118-119, éd. G. Paris, 1876).

 « cette nuit en songe nous ont été révélés des trésors si grands et si nombreux que si vous permettez qu’on les cherche, vous serez tellement riche et puissant que personne ne pourra vous égaler ». L’empereur, heureux de ces nouvelles, dit : « Mais où donc devez-vous trouver un si grand trésor ? » Ils répondirent : « Sous la base de la tour où se trouvent les statues. » –  « À Dieu ne plaise, », dit l’empereur, « que je fasse démolir et abattre la tour des statues pour avoir de l’or ; car c’est grâce aux signes et aux révélations de ces statues que nous sommes avertis et armés contre nos ennemis. » – « Sire, » dirent les devins, « ne nous avez-vous pas trouvés vrais et fiables ? » – « Oui, certes, » dit l’empereur. – « Maintenant, écoutez, » firent-ils, « nous chercherons le trésor de nos propres mains sans abîmer ni la tour ni les statues. Et il convient que l’opération se fasse par nous et la nuit pour éviter les rumeurs et les manifestations des gens. Ainsi vous n’aurez pas à faire face à leur colère, ils ne s’empareront pas du trésor quand il sera connu et découvert. » – « Au nom de Dieu et sous sa sainte bénédiction, allez et faites votre travail. Demain matin je viendrai vous voir. »

 

On imagine la suite : les chevaliers se rendent la nuit même à la tour et treshactivement rompirent le fondement de la tour, qui s’effondre le lendemain, après leur départ de la ville. Profondément irrités, les Romains se retournent alors contre leur empereur qu’ils estiment coupable. Ils le font périr par l’or, puisqu’il avait trahi Rome à cause de sa soif immodérée d’or.

    Les sages dirent a l'empereur : « Vous avés tant desiré l'or et les tresors que par vostre convoitise nous sommes destruys, mais vostre cupidité vous tournera sus. » Et après peu de conseil ilz prirent cestuy empereur et le menarent au lieu dedens Romme nommé Capitoille, ou en fait justice des [p. 120] malfaiteurs, et la firent fondre une bonne quantité d'or, et puis tout buylliant luy mirent en la gorge et par sus le dos en disant : « D'avoir de l'or as heu grant soif, Pour tant de l'or maintenant boy. » Et puis tout vif l'ensevellirent. Avant qu'i fut long temps les ennemis vindrent contre les Romains, lesqueux par guerre furent destruys. (p. 119-120, éd. G. Paris, 1876).

 

    Les sages dirent à l’empereur : « Vous avez tellement désiré l’or et les trésors que votre convoitise nous a détruits, mais votre cupidité se retournera contre vous. » Et après en avoir rapidement discuté, ils s’emparèrent de l’empereur et le menèrent à l’endroit de Rome appelé Capitole, où on juge les malfaiteurs. Ils firent fondre une grande quantité d’or, et le lui mirent tout bouillant dans la gorge et sur tout le dos en disant : « D’avoir de l’or, tu as eu grand soif, / Bois maintenant autant d’or. » Alors ils l’ensevelirent vivant. Il ne fallut pas longtemps avant que les ennemis ne viennent attaquer les Romains, qui furent détruits par la guerre.

 

Nous ne nous attarderons pas sur la leçon de morale que la reine veut donner à son mari, tout comme nous ne nous attarderons pas sur l’origine du motif du roi (ici Octavien) qui fut sy convoiteux que les nobles de l'empire l'enterrarent tout vif et luy emplirent la gorge d'or fondu (p. 114, éd. G. Paris, 1876). L’intention moralisatrice du récit est évidente et nous connaissons les intentions de la reine lorsqu’elle racontait à son mari la destruction de l’arme magique de Rome : « Évitez, Sire, de céder aux conseils de ceux qui vous entourent : ils ne valent pas plus que ceux qui ont trompé Octavien avec des conséquences combien dommageables ».

Une chose en tout cas est claire. Comme d’autres traditions (celle des Miracula mundi, celle des Mirabilia urbis, celle des chroniqueurs allemands, celle des listes de « merveilles virgiliennes », voire celle des recherches pseudo-étymologiques), la tradition du Roman des Sept Sages de Rome, à une certaine étape de son évolution, a capté le motif des statues magiques aux clochettes, pour l’utiliser à des fins qui lui sont propres – moralisatrices dans le cas présent. Et dans un premier temps, elle a remplacé purement et simplement le motif original, celui du miroir magique, par celui des statues aux clochettes. Nous ne connaissons pas l’auteur de cette substitution, mais elle n’étonne pas. Les deux instruments, ayant la même fonction de défense et de protection magique de Rome, sont dans un certain sens interchangeables. L’essentiel pour eux est de faire dénoncer par la reine l’attitude condamnable d’un chef qui, poussé par de mauvais conseillers, va jusqu’à laisser détruire par cupidité un instrument extraordinaire qui faisait la puissance de Rome.

En ce qui concerne les raisons de la substitution, force est toutefois de reconnaître que le motif des statues aux clochettes, largement transmis dans plusieurs traditions, devait jouir d’un plus grand prestige que celui, beaucoup plus simple, du miroir. La complexité même du motif aux statues portait d’ailleurs en germe des développements narratifs plus nombreux et plus intéressants. Les analyses de textes des chapitres précédents l’ont bien mis en évidence.

 

4. Le caractère secondaire du motif des statues dans cette branche de la tradition

Revenons un instant sur la chronologie, pour rappeler que les rédactions K, C, A et D  permettent de remonter à l’archétype V de la seconde moitié du XIIe siècle : il y est question de la destruction d’un miroir sur une haute tour. L’importante rédaction H, dans la première moitié du XIVe, donc beaucoup plus récente, fait état de la destruction des statues magiques. Déjà ce fait est en faveur de l’antériorité du récit de la destruction d’un miroir.

L’analyse plus précise de ces textes permet de relever une autre preuve très significative de cette antériorité. Dans les récits des Sept Sages de Rome, la destruction de « l’arme suprême » (quelle qu’elle soit) est réalisée en très peu de temps (à peine une seule nuit parfois) par un travail de sape mené, par quelques hommes seulement, à la base de la tour, que celle-ci abrite le miroir ou les statues. Il ne faut pas être officier du génie, pour savoir qu’un travail de sape est relativement efficace et facile à mener sous une tour, surtout si elle est élevée. Mais comment en une nuit quelques hommes auraient-ils réussi à faire s’effondrer la partie de la colline du Capitole, l’endroit où dès le IXe siècle (la tradition des Miracula mundi) les statues étaient localisées, ou même sous un temple comme le Panthéon et à fortiori le Colisée. En d’autres termes, la cohérence entre les deux parties du récit est nettement en faveur de la tour au miroir. On ne sera donc pas étonné de voir disparaître dans des versions plus tardives (XVIe siècle) toute mention de tour dans la description du complexe magique, manière élégante de « réduire l’incohérence ». Ce sera par exemple le cas de la traduction néerlandaise des Faictz merveilleux de Virgile.

À noter aussi que, pour être efficace, le miroir doit être situé en hauteur, ce qui n’est pas le cas du complexe aux statues magiques, lequel, dans sa tradition d’origine, n’était pas « ouvert » vers le monde extérieur, mais fermé, caché, à l’intérieur d’un bâtiment.

*

Bref, on peut très raisonnablement penser que dans la seconde moitié du XIIe siècle, le motif du miroir était strictement lié à la tradition des Sept Sages de Rome, où il était d’ailleurs bien adapté. Mais les deux installations magiques ayant fondamentalement la même fonction, il est arrivé qu’à un certain moment de l’évolution (première moitié du XIVe), le motif des statues aux clochettes, beaucoup plus ancien, plus largement attesté et plus intéressant sur le plan narratif, a été introduit dans la tradition des Sept Sages de Rome, pour y remplacer le motif du miroir magique. L’opération engendra certaines incohérences entre le récit de la construction de l’arme magique et celui de sa destruction, incohérences dont les traces subsisteront dans les versions postérieures.

 

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