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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


  

 

Ovide - Les Métamorphoses - XV

 

 Traduction (légèrement adaptée)

de G.T. Villenave, Paris, 1806

 

LIVRE QUINZE

 

 

ARGUMENT. Numa succède à Romulus. Boules noires changées en boules blanches. Origine de Crotone. Pythagore expose sa doctrine contre l'usage des viandes, sur la Métempsycose, et sur le changement perpétuel de forme dans toutes choses : ses prédictions sur la grandeur de Rome. La nymphe Égérie, pleurant la mort de Numa, est changée en fontaine. Hippolyte ressuscite sous le nom de Virbius. Tagès. Pique de Romulus changée en arbre. Histoire de Cipus. Esculape, changé en serpent, arrive à Rome. Jules César est mis au rang des Dieux. Panégyrique d'Auguste. Épilogue.

 

 

Numa (XV, 1-11)

Cependant on cherche un mortel digne du poids de l'Empire, et qui puisse succéder au grand Romulus. Messagère du vrai, la voix publique appelle au trône le pieux Numa. Ce n'était pas assez pour lui d'avoir étudié les mœurs et les usages des Sabins; son vaste génie embrasse des objets plus élevés, et veut connaître la nature des choses. Entraîné par cette ardeur de savoir, il s'éloigne de Cures, sa patrie, et visite la ville célèbre où Croton reçut le grand Alcide. Il demande quel fut le Grec qui vint élever ces remparts sur les rivages de l'Ausonie; et un vieillard, né dans cette contrée, instruit de ses fastes antiques, lui répond en ces mots :

 

 

Myscélos. Croton (XV, 12-59)

"On raconte que le fils de Jupiter et d'Alcmène, riche des dépouilles de l'Ibérie, et des troupeaux enlevés à Géryon, arriva, après une heureuse navigation, des bords de l'Océan aux rives laciniennes; que, laissant ses bœufs errer dans de gras pâturages, il entra sous le toit hospitalier de Croton; qu'il s'y reposa de ses longs travaux; et qu'en partant, il dit à son hôte : et l'événement justifia cette prédiction.

Il y avait, dans l'Argolide, un Grec nommé Myscélos : il était fils d'Alémon; et, de son temps, aucun mortel ne fut plus agréable aux dieux. Une nuit, tandis qu'il reposait dans un sommeil profond, Hercule lui apparaît, et dit : "Hâte-toi, quitte ta patrie, va, et cherche les rives de l'Esar aux ondes sablonneuses." Il ajoute à l'ordre la menace; et le châtiment suivrait le refus d'obéir. En même temps disparaissent le sommeil et le dieu.

[26] "Le fils d'Alémon se lève. Ce qu'il vient de voir et d'entendre occupe sa pensée. Des sentiments contraires l'agitent. Un dieu ordonne son départ, et la loi le défend. La mort est la peine réservée à celui qui veut changer de patrie.

"Le soleil venait de cacher dans l'Océan son front radieux, et la nuit, au-dessus de ses voiles sombres, élevait sa tête étoilée. Le même dieu se montre à Myscélos; il répète le même ordre, les mêmes menaces, et en ajoute de plus terribles encore. Myscélos tremble, et se prépare à porter ses Pénates dans un pays nouveau. Le bruit de ce départ se répand bientôt dans la ville. Myscélos est accusé de mépriser les lois de son pays. Le crime est prouvé, les témoins sont inutiles. Pâle et tremblant, il lève les yeux et les mains vers le ciel : "Ô toi, s'écrie-t-il, que tes douze travaux ont fait asseoir parmi les Immortels, viens à mon secours; car, si je suis coupable, toi seul as fait mon crime."

[41] "C'était, chez les Grecs, une coutume antique d'employer, dans les jugements criminels, de petits cailloux noirs et blancs, ceux-ci pour absoudre, ceux-là pour condamner. C'est ainsi que fut jugé Myscélos. Des cailloux noirs furent seuls jetés dans l'urne impitoyable. Mais, quand elle fut renversée pour compter les suffrages, toutes les pierres noires étaient devenues blanches. Par ce prodige, Hercule rendit la sentence favorable, et le fils d'Alémon fut renvoyé absous. Après avoir rendu grâces au fils de Jupiter, il s'embarque et vogue, par des vents favorables, sur la mer d'Ionie. Il laisse derrière lui Tarente, bâtie par les Lacédémoniens, et Sybaris, et le Nééthé, qui arrose les champs de Salente, et le golfe de Thurium., et Némésé, et les campagnes d'Iapyx. Après avoir côtoyé presque toutes les terres de l'Italie qui regardent les mers, il trouve enfin les bouches de l'Esar, où le Destin l'appelle. Non loin du rivage, un tombeau couvrait les pieux ossements de Croton. C'est là que Myscélos élève les murs de la ville qu'Hercule lui a commandé de bâtir, et qui a pris le nom du sage enseveli sur ces bords. C'est ainsi qu'une tradition certaine explique l'origine de Crotone, fondée par les Grecs, sur les confins de l'Italie."

 

 

Pythagore (XV, 60-478)

Numa vit, dans cette ville, un homme de l'île de Samos, qui, fuyant sa patrie et ses maîtres, s'était volontairement exilé par haine de la tyrannie. Quelque éloigné qu'il fût des régions célestes, il s'élevait, par la méditation, jusqu'aux astres, et voyait, des yeux de l'esprit, ce que la nature refuse aux regards des humains. Arrivé, par la pensée et par de savantes veilles, à la connaissance de toutes choses, il les faisait connaître aux hommes réunis pour l'entendre; et, tandis qu'en l'admirant ils écoutaient en silence, le sage expliquait l'origine du Monde et les principes des êtres; ce qu'était la nature, ce qu'était la divinité; de quelle manière se formaient et la neige et la foudre; si c'était Jupiter ou le choc des vents dans la nue qui produisait le tonnerre; ce qui faisait trembler la terre; par quelle loi les astres se mouvaient, et tous les mystères cachés aux mortels. Le premier, il défendit de servir sur les tables des animaux égorgés, et il exposa le premier, en ces termes, une doctrine plus admirée que suivie :

[75] "Cessez, Mortels, de souiller vos corps de ces aliments coupables. Vous avez les moissons des champs; vous avez des fruits qui font courber sous leur poids les arbres des vergers. Pour vous le raisin se gonfle et mûrit dans la vigne. Il est des légumes d'un goût exquis; il en est d'autres que le feu rend plus tendres et plus savoureux. Ni le lait, ni le miel que parfume le thym, ne vous sont défendus. La terre prodigue vous offre ses plus doux trésors, et vous fournit des aliments exempts de sang et de carnage.

"Il n'appartient qu'aux animaux de se nourrir de chair : encore tous n'en font-ils point usage. Le cheval, la brebis, et le bœuf, vivent de l'herbe des prairies. Mais ceux qui sont d'un naturel farouche et sanguinaire, les tigres d'Arménie, les lions prompts à la colère, les ours et les loups, aiment les aliments sanglants. Ah ! c'est un grand crime de confondre des entrailles dans des entrailles, d'engraisser un corps d'un autre corps, et de ne conserver la vie d'un être que par la mort d'un autre !

"Quoi ! parmi tant de biens que la meilleure des mères, la terre, produit pour vos besoins, vous n'aimez qu'à porter vos dents cruelles sur des animaux égorgés, qu'à mordre des blessures, et qu'à imiter les barbares Cyclopes ! Ne pouvez-vous faire cesser que par la destruction des êtres, les jeûnes d'un estomac vorace et déréglé !

[96] "Dans cet âge antique, que nous avons appelé l'âge d'or, l'homme vivait content du fruit des arbres, des plantes champêtres; et jamais il ne souilla sa bouche de sang. Alors l'oiseau balançait, sans danger, ses ailes dans les airs; le lièvre errait sans frayeur, dans les campagnes; la crédulité du poisson ne l'attachait point à l'hameçon funeste. Aucun être n'employait, aucun ne craignait ni les pièges, ni la fraude : tout était en paix. Mais celui, quel qu'il soit, qui, le premier abandonnant l'innocente frugalité de cet âge, plongea des chairs dans son avide sein, ouvrit le chemin du crime. C'est, je veux le croire, par le carnage des bêtes féroces que le fer commença à être ensanglanté. Mais c'était assez de leur donner la mort. Il est permis, je l'avoue, d'ôter la vie aux animaux qui menacent la nôtre : on pouvait les tuer, mais il ne fallait pas s'en nourrir. On alla plus loin encore. On croit que le pourceau mérita d'être la première victime immolée, parce qu'il détruisait les semences et ruinait l'espoir de l'année. Le bouc fut sacrifié sur l'autel de Bacchus, parce qu'il avait offensé la vigne : ces deux animaux trouvèrent ainsi la peine de leur faute.

[116] "Mais quelle peine méritiez-vous, innocentes brebis, troupeaux paisibles dont les mamelles pendantes se gonflent, pour l'homme, d'un nectar délicieux; dont la molle toison lui fournit ses vêtements; et dont la vie est, plus que la mort, utile à ses besoins ? Quel mal a fait le bœuf, animal sans fraude et sans artifice, simple, incapable de nuire, et né pour les plus durs travaux ? Ah ! ce fut un ingrat, indigne des dons de Cérès, celui qui, le premier, détela du joug fumant l'animal agricole pour l'égorger; qui frappa de la hache son col usé par de rudes travaux, en retournant si souvent la terre, et faisant produire aux champs tant de riches moissons ! Mais ce n'était pas assez de commettre un si grand crime : l'homme a voulu y associer les dieux; et il ose croire que le sang des génisses est agréable aux Immortels !

"Une victime sans tache, remarquable par sa beauté, car sa beauté lui devient funeste, est parée de bandelettes et conduite à l'autel. Là, elle entend des prières qu'elle ne comprend pas. Elle voit placer sur son front, au milieu de ses cornes dorées, les fruits de la terre, qu'elle a cultivée. Le couteau, qu'elle a déjà peut-être aperçu dans l'eau limpide préparée pour le sacrifice, la frappe : aussitôt on arrache de son sein les entrailles vivantes, et on les interroge pour y trouver le secret des dieux.

D'où vient à l'homme cette faim si grande des aliments défendus ? Ô Mortels ! je vous en conjure, renoncez à ces festins barbares. Écoutez et retenez mes avertissements : lorsque vous mangez la chair de vos boeufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs.

[143] "Et, puisqu'un dieu m'ouvre la bouche, je suivrai les mouvements qu'il m'inspire, je découvrirai les secrets qu'Apollon a cachés dans mon sein; je dévoilerai ceux du ciel même, et les oracles dont il m'a rempli. Je vais chanter de grandes choses, trop longtemps ignorées, et que l'esprit de nos pères n'a pu pénétrer. Je vais monter parmi les astres, quitter la terre, séjour de l'erreur, marcher sur les nuées, m'asseoir sur les vastes épaules d'Atlas; et, de là, regardant les Mortels errants, sans que la raison les guide, et livrés à des terreurs frivoles, les rassurer contre la crainte de la mort, et dérouler devant eux les lois immuables de leurs destinées.

[153] "Faibles Mortels, que glace l'effroi du trépas, pourquoi craindre le Styx et l'Empire des ombres, fables inventées par les poètes, vaines expiations d'un monde imaginaire ? Soit que le corps périsse consumé dans les feux du bûcher, soit que le temps le détruise, ne croyez pas qu'il souffre quand il n'est plus. Les âmes ne meurent point : sorties de leurs premières demeures, elles passent et vivent dans de nouvelles habitations. Moi-même, je m'en souviens, pendant la guerre de Troie, j'étais Euphorbe, fils de Panthous; le plus jeune des Atrides me perça le coeur de sa forte lance : j'ai reconnu naguère, au temple de Junon, dans la ville d'Argos, le bouclier dont alors mon bras était armé.

"Tout change, rien ne meurt. L'âme erre d'un corps a un autre, quel qu'il soit : elle passe de l'animal à l'homme, de l'homme à l'animal, et ne périt jamais. Comme la cire fragile reçoit des formes variées, et change de figure sans changer de substance : ainsi j'enseigne que l'âme est toujours la même, mais qu'elle émigre en des corps différents. Dans vos appétits déréglés, craignez donc de devenir impies. Je le déclare au nom des dieux, prenez garde, par le meurtre détestable des animaux, de chasser de leur nouvel asile les âmes de vos parents. Que votre sang ne se nourrisse point de votre sang.

[176] "Et, puisque, porté sur une vaste mer, j'ai livré aux vents toutes mes voiles, je dirai : Rien n'est stable dans l'univers : tout varie, tout n'offre qu'une image passagère. Le temps lui-même roule comme un fleuve dans sa course éternelle. Le fleuve rapide et l'heure légère ne peuvent l'arrêter. Mais, comme le flot presse le flot, chassant celui qui le précède, et chassé par celui qui le suit, ainsi les moments s'écoulent, se succèdent, et sont toujours nouveaux. L'instant qui vient de commencer, n'est plus; celui qui n'était pas encore arrive : tous passent, et se renouvellent sans cesse.

"Voyez la nuit, qui s'avance, tendre vers le jour, et les ombres s'effacer dans la lumière. Lorsque tout repose encore dans la nature, l'azur du ciel n'est pas celui dont le ciel se colore au moment où l'Étoile du matin paraît sur son char d'albâtre. Cet azur prend une autre nuance, quand l'Aurore, qui précède le jour, sème de roses la carrière qu'elle va livrer au Soleil. Le Soleil lui-même paraît environné de pourpre, quand, le matin, il s'élève de la terre inférieure, et quand, le soir, il y redescend. Mais, au milieu de sa course, sa lumière est plus éclatante, parce que, dans les hautes régions, l'air, plus pur, est dégagé des vapeurs de la terre. L'Astre de la nuit offre aussi des aspects différents : dans sa croissance, il est plus petit, et, dans son décours, il est plus grand la veille que le lendemain.

[199] "Voyez l'Année, se partageant en quatre saisons, imiter ainsi, dans son cours, les âges de la vie. Au commencement du Printemps, elle a la faiblesse de l'enfant à la mamelle. Alors le grain, herbe tendre et fragile, croît et charme l'espoir du laboureur. Tout fleurit, la campagne riante est émaillée de mille couleurs; mais les plantes n'ont encore aucune énergie. Devenue plus robuste, l'Année passe du Printemps à l'Été, semblable au jeune homme dans toute sa vigueur. Aucun âge n'est plus fort, plus fécond, plus ardent. L'Automne succède : il n'a plus la ferveur de l'âge précédent; c'est celui du calme et de la maturité : il tient le milieu entre la jeunesse et la vieillesse, et, déjà sa tête commence à blanchir. Enfin le vieil Hiver arrive d'un pas tremblant, dépouillé de ses cheveux, ou n'en ayant plus que de blancs.

"C'est ainsi que nos corps changent sans cesse : ce que nous étions hier, ce qu'aujourd'hui nous sommes, demain nous ne le serons plus. Il fut un temps où, simple germe, espoir incertain de l'homme encore à naître, nous habitâmes dans le sein d'une mère. La Nature soigna son ouvrage : elle ne voulut pas que notre corps restât toujours resserré dans les flancs qui l'enfermaient, et sa main puissante nous ouvrit les portes de la vie. L'enfant à peine a vu le jour, il est sans force, et ne peut se mouvoir. Bientôt, semblable au quadrupède, il marche sur ses pieds et sur ses mains. Peu à peu, tremblant, et mal affermi sur ses jambes, il cherche un appui qui le soutienne, il est debout; il devient fort et léger; sa jeunesse s'envole, il traverse l'âge moyen de la vie, et, par une pente rapide, est emporté au couchant de ses jours. La vieillesse dissout la force de l'âge précédent. Milon, chargé d'années, pleure en voyant pendre et languir, sans vigueur, ces bras naguère nerveux et puissants, semblables aux bras d'Hercule. Elle pleure aussi, la fille de Tyndare, en apercevant, dans la glace fidèle, les rides de son visage; et elle se demande comment elle a pu être deux fois enlevée.

[234] "Temps, qui dévores ce qui existe; et toi, Vieillesse envieuse, vous détruisez tout; et ce que la lime de l'âge a sourdement usé, vous le consumez par une lente mort."

"Ce que nous appelons éléments n'a pas plus de stabilité; écoutez : J'enseignerai les changements qu'ils éprouvent.

"Le Monde éternel contient quatre corps élémentaires : deux, la terre et l'eau, sont pesants, et descendent entraînés par leur propre poids. Les deux autres, privés de toute gravité, l'air, et le feu, plus pur que l'air, s'élèvent sans résistance. Quoique distants et séparés, ces corps sont le principe de toutes choses. Eux-mêmes se changent l'un en l'autre : la terre se dissout en eau, l'eau se résout en vapeur légère; et l'air, devenu plus subtil, brille parmi les feux éthérés. Par une révolution constante et contraire, tous ces corps reviennent dans leur premier état : en se condensant, le feu se change en air, l'air en eau, l'eau en argile. Aucun corps ne conserve sa forme primitive. La Nature, qui renouvelle sans cesse les choses, ne fait que substituer des formes à d'autres formes. Croyez-moi, rien ne périt dans ce vaste univers; mais tout varie et change de figure. Ce qu'on appelle naître, c'est commencer d'être autre chose que ce qu'on était auparavant; et ce qu'on appelle mourir n'est que cesser d'être ce qu'on était; et, quoiqu'il y ait changement perpétuel de forme et de lieu, la matière existe toujours.

[259] "Je ne pense pas que rien puisse durer sous la même apparence. C'est ainsi qu'après le siècle d'or est venu le siècle de fer. C'est ainsi que divers pays ont changé de fortune. J'ai vu ce qui fut jadis un terrain solide être maintenant une mer. J'ai vu des terres sorties du sein des ondes, et des conques marines loin des bords d'Amphitrite : une vieille ancre a été trouvée sur de hautes montagnes. Des torrents rapides ont creusé des vallons dans les plaines. Les inondations ont fait descendre des collines au sein des eaux. Des marais sont devenus des champs sablonneux; et des terres arides sont aujourd'hui des marécages. La Nature ouvre ici de nouvelles sources; elle en tarit d'autres ailleurs. Les secousses de la terre ébranlée ont fait naître des fleuves, et en ont desséché plusieurs. Ainsi le Lycus, englouti dans la terre, se remontre plus loin, et semble sortir d'une source nouvelle. Ainsi l'Erasinus se perd dans un gouffre profond; et, après avoir conduit paisiblement ses flots souterrains, reparaît plus vaste dans les plaines d'Argos. Ainsi, l'on raconte que le fleuve Mysus, ennuyé de sa source et de ses premiers rivages, va, sous le nom de Caïque, couler dans des pays lointains. Tantôt l'Amenanus roule, en Sicile, son onde sablonneuse; tantôt son lit est desséché, et sa source paraît tarie. Jadis on buvait les eaux de l'Anigros; elles sont devenues pernicieuses, si toute croyance n'est point ravie aux poètes, depuis qu'atteints par les flèches d'Hercule, les Centaures entrèrent dans ce fleuve pour laver leurs blessures. Les ondes de l'Hypanis, qui descend des montagnes de la Scythie, d'abord douces et pures, se chargent, dans leur cours, de sel et d'amertume.

[287] "Antissa, Pharos, et Tyr bâtie par les Phéniciens, ont eu pour ceinture les mers : aucune de ces villes n'est une île aujourd'hui. Les anciens habitants de Leucade ont vu joint au continent leur territoire qu'entourent les flots. Zancle était, dit-on, réunie à l'Italie, avant que l'Océan, séparant ces deux terres, n'eût entraîné la Sicile au milieu de ses ondes. Si vous cherchez Hélicé et Buris, villes de l'Achaïe, vous les trouverez sous les eaux. Le nautonier montre encore leurs murs inclinés et leurs débris submergés.

"Près de Trézène, où régna Pitthée, s'élève une colline où aucun arbre n'offre son ombrage : c'était jadis une campagne fertile, unie dans sa surface. Par un prodige, dont le récit même est horrible, les vents furieux, enfermés dans des cavernes obscures, cherchant à respirer, luttant en vain pour s'ouvrir le chemin de l'air et de la liberté, et ne trouvant dans leur prison aucun passage à leur haleine, enflèrent et distendirent cette terre, comme le souffle de la bouche enfle une vessie ou une peau de bouc. Cette enflure resta dans la campagne; elle a la forme d'une haute colline, et s'est durcie avec le temps.

[307] "Je pourrais ajouter ici beaucoup d'autres exemples qui vous sont connus, ou dont vous avez entendu parler : je n'en citerai qu'un petit nombre. L'eau ne reçoit-elle et ne donne-t-elle pas des formes différentes ? Ton onde, ô fontaine d'Ammon, froide au milieu du jour, est brûlante au lever et au coucher du soleil. On dit que, dans une fontaine du pays des Athamanes, le bois s'enflamme, s'il y est plongé lorsque en son déclin la lune resserre son croissant. Les Cicones ont un fleuve dont l'eau pétrifie les entrailles de celui qui la boit, et change en rocher tout ce qu'elle touche. Le Crathis, et le Sybaris, qui arrose ces campagnes, donnent aux cheveux la couleur de l'ambre et de l'or.

"Mais, par un prodige plus étonnant, s'il est des eaux qui changent les corps, il en est aussi qui changent les esprits.

"Qui n'a pas entendu parler de l'onde obscène de Salmacis, et de ce lac d'Éthiopie, dont les eaux rendent furieux celui qui en a bu, ou le plongent dans un vaste sommeil ? Quiconque se désaltère à la fontaine de Clitorium déteste le vin et n'aime que l'onde pure, soit qu'il y ait dans cette fontaine une vertu contraire à Bacchus; soit, comme le racontent les indigènes, que le fils d'Amythaon, après avoir, par ses enchantements et par ses herbes, arraché aux Furies les Prétides étonnées, ait jeté dans la source ces médicaments si puissants sur la raison, et que l'eau en ait reçu le pouvoir d'inspirer cette horreur pour le vin. Les ondes du fleuve Lynceste produisent un effet contraire : celui qui en a trop bu chancelle comme un homme enivré du jus de la treille.

[332] "Il est, dans l'Arcadie, un lac aux eaux douteuses ou suspectes : les anciens l'ont appelé Phénéos; craignez l'usage de ces eaux : elles sont nuisibles pendant la nuit, et sans danger pendant le jour. Ainsi les lacs, et les fleuves ont des propriétés différentes et des effets divers. Il fut un temps où l'île d'Ortygie flottait sur les ondes; maintenant elle est assise au sein des mers. Le navire Argo craignit les Symplégades errantes, et les flots qu'elles soulevaient en s'entrechoquant. Aujourd'hui l'une et l'autre sont stables, immobiles, et résistent aux vents.

[340] "L'Etna, brûlant dans ses fournaises de soufre, ne vomira pas toujours des feux, et n'en a pas toujours vomi. Car si la terre est un animal, elle vit; elle a, en divers lieux, des bouches nombreuses pour sa brûlante haleine; et toutes les fois qu'elle est ébranlée par quelques secousses, elle peut fermer, dans une contrée, ses canaux souterrains, et en ouvrir d'autres ailleurs. Si les vents légers, comprimés dans des antres profonds, lancent des rochers dont le choc étincelant enflamme des matières qui recèlent les principes du feu, ces vents peuvent abandonner leurs cavernes, qui alors se refroidiront. Et si les feux souterrains s'allument d'eux- mêmes dans le soufre et dans le bitume, un jour cette source doit tarir; la terre épuisée cessera de fournir ces aliments : consumés par les siècles, ils manqueront à la voracité du gouffre, qui, ne pouvant s'en passer, verra ses feux éteints.

"On dit qu'à Pallène, dans les pays hyperboréens, il existe des hommes dont les corps, neuf fois plongés dans le marais Tritonien, se couvrent de plumes légères. Je ne puis croire à ce prodige, ni à ce qu'on raconte de ces femmes de Scythie qui, versées aussi dans l'art des enchantements, peuvent, en se teignant du suc de certaines herbes, se convertir en oiseaux. Si l'on doit croire aux choses merveilleuses, c'est du moins à celles qui sont prouvées.

[362] "Ne voyez-vous pas les corps qui sont tombés en dissolution par le temps ou par la chaleur, se convertir en insectes ? Si un taureau assommé est enterré par vous dans une fosse, l'expérience a prouvé ce fait, il sortira de ses entrailles en dissolution des abeilles amies des fleurs. Elles aimeront les champs comme celui qui les fit naître; elles seront laborieuses, et l'espérance conduira leur travail. Le coursier belliqueux qu'on enfouit dans la terre, engendre des frelons. Ôtez au cancre, ami de l’onde, ses serres recourbées, couvrez de terre le reste de son corps : vous verrez s'en élancer un scorpion qui vous menacera de sa queue à double dard. La chenille agreste, comme l'ont remarqué les laboureurs, roule ses fils blancs sur une feuille, et, s'enfermant dans le tissu qu'elle file, quitte sa forme et devient papillon.

"Dans le limon des marais, une semence féconde engendre la grenouille : d'abord, c'est un corps informe et sans pieds; bientôt la Nature lui donne des cuisses dont elle se sert pour nager; et, afin qu'elle puisse s'élancer sur le rivage et dans l'onde, ses parties postérieures sont plus hautes que celles de devant. L'ours qui vient de naître n'est qu'une masse de chair ébauchée, à peine vivante. Sa mère, en le léchant, façonne ses membres et lui fait prendre une forme pareille à la sienne. N'avez-vous pas vu la mouche ouvrière du miel, d'abord fœtus informe enfermé dans la cire hexagonale, recevoir plus tard ses pieds déliés, et plus tard ses ailes légères ?

[385] "Qui croirait que l'oiseau de Junon, dont la queue porte l'image des astres, que l'oiseau qui tient les foudres de Jupiter, que les colombes de la déesse de Cythère, et tout le peuple ailé, puissent éclore et sortir du sein d'un œuf, s'il n'avait vu ce phénomène ?

"Il est des hommes qui croient que lorsque l'épine dorsale a pourri dans la tombe, la moelle humaine se change en serpent.

[391] "Tous ces prodiges ont cependant un principe qui les produit; mais il est sur la terre un oiseau unique qui s'engendre et se renouvelle lui-même : les Assyriens l'appellent le phénix. Il ne se nourrit ni d'herbes, ni de fruits : il vit des larmes de l'encens et des sucs de l'amome. Quand il a vu cinq siècles marquer le terme de sa vie, il construit, de ses ongles et de son bec, un nid sur les hautes branches d'un chêne ou sur la cime tremblante d'un palmier; il le remplit de légères tiges de cannelle, de nard, de myrrhe et de cinname, se couche sur ce bûcher odorant, et meurt dans les parfums. On raconte qu'un jeune phénix renaît alors des cendres de son père, et qu'un même nombre de siècles doit marquer son existence. Lorsque l'âge lui a donné des forces, et qu'il peut charger ses ailes, il dégage du poids du nid les rameaux de l'arbre, enlève ce pieux fardeau, l'emporte dans les airs, arrive dans la ville du Soleil, et, devant les portes sacrées du temple de ce dieu, dépose le tombeau de son père et son propre berceau.

"Si tous ces faits offrent des nouveautés merveilleuses, le pouvoir de changer de sexe doit paraître plus surprenant. Ne devons-nous pas admirer l'hyène qui est femelle et mâle tour à tour; et le caméléon, nourri d'air et de vent, qui soudain prend la couleur de tous les objets qu'il touche ? L'Inde soumise donna le lynx au dieu des vendanges; on rapporte que tout ce que rejette la vessie de cet animal se congèle et se durcit en pierre : c'est ainsi que le corail, plante molle et flexible sous l'onde, se pétrifie aux premières impressions de l'air.

[419] "Le jour finirait, et Phébus aurait plongé ses coursiers haletants dans l'onde, avant que j'eusse raconté les divers changements de toutes choses. Les temps changent eux-mêmes. Nous voyons des nations s'élever, et d'autres tomber. Ainsi, la superbe Troie, si riche en hommes et en trésors, qui put répandre tant de sang dans un siège de dix années, humble maintenant, n'offre plus que d'antiques ruines, et ne montre, pour toutes richesses, que les tombeaux de ses habitants. Sparte a été célèbre, Mycènes florissante; la ville de Cécrops, et les murs bâtis par Amphion ont eu leur puissance et leur éclat. Aujourd’hui Sparte est un sol misérable; Mycènes et ses hautes tours n'existent plus. Que reste-t-il de Thèbes, où régna Oedipe ? une fable. Que reste-t-il d'Athènes, où régna Pandion ? son nom et son souvenir.

"Déjà la Renommée annonce que, sur les bords du Tibre, qui descend de l'Apennin, Rome, bâtie par les Troyens, pose les fondements immenses d'un grand empire. Cette ville aura ses révolutions en s'agrandissant, et sera un jour la maîtresse du monde. Ainsi l'ont dit les poètes et l'ont annoncé les oracles. Si je m'en souviens, lorsque Énée déplorait ses destins douteux, dans les derniers temps de Troie, Hélénus, fils de Priam, lui adressa ce discours :

[439] "Fils d'une Déesse, si mon art de prédire les choses futures t'est assez connu, tu vivras, et Troie ne tombera pas tout entière. La flamme et le fer t'ouvriront un chemin. Tu emporteras les restes de Pergame, et tu trouveras des bords étrangers plus amis des Troyens et de toi que ta propre patrie. Je lis, dans le livre des Destins, qu'aux enfants de la Phrygie est promise une ville qui s'élèvera au-dessus de toutes celles qui ont été, qui sont encore, ou qui seront dans la suite des temps. Pendant plusieurs siècles, elle devra sa puissance à ses illustres citoyens; mais un descendant d'Iule la rendra maîtresse de l'univers. Quand la terre aura possédé ce héros, les dieux en jouiront à leur tour : le ciel l'attend après sa mort."

"Telles furent, je me les rappelle, les prédictions faites par Hélénus à Énée, qui porta ses Pénates avec lui. Je me réjouis de voir renaître, dans Rome, mon ancienne patrie : ainsi la victoire des Grecs aura fait la grandeur des Troyens.

[453] "Mais, pour ne pas m'écarter plus longtemps du but où je tends dans ma course, le Ciel et tout ce qu'il embrasse, la terre et tout ce qu'elle renferme, sont soumis à d'éternels changements. Nous-mêmes, portion passagère du Monde, nous subissons les mêmes lois, puisque nous sommes non seulement des corps, mais aussi des âmes légères, qui peuvent avoir pour demeure le sein de l'hôte farouche des forêts ou celui du paisible animal qui paît dans le bocage. Conservons donc, au lieu de les détruire, ces corps qui ont peut-être reçu l'âme d'un père, d'un frère, d'un parent, d'un homme du moins; et n'allons pas renouveler le festin de Thyeste.

[463] "Ne s'accoutume-t-il pas au crime, ne se prépare-t-il pas à répandre le sang humain, l'impie qui enfonce le couteau dans la gorge d'une génisse, et dont l'oreille reste insensible à ses mugissements; qui peut égorger un chevreau, et l'entendre vagir comme un enfant; qui peut se nourrir de l'oiseau. que sa main a nourri ? Qu'il y a peu loin de cette cruauté au meurtre, à l'homicide ! et que facilement elle en ouvre le chemin !

"Ainsi, que le bœuf laboure, et ne puisse imputer sa mort qu'à la vieillesse. Que la brebis nous donne sa toison pour nous défendre des attaques du froid Borée. Que la chèvre présente ses mamelles gonflées à la main qui les presse. Que la baguette, enduite de glu, cesse de tromper l'oiseau trop crédule. N'enfermez plus, dans une enceinte, le cerf timide, effrayé par les plumes présentées à ses regards. Ne cachez plus l'hameçon sous une amorce perfide. Détruisez les animaux nuisibles, mais contentez-vous de les détruire. N'allez pas vous en nourrir, et ne prenez que des aliments convenables à l'homme."

On rapporte qu'après avoir recueilli avec soin ces leçons et d'autres encore, Numa retourna dans sa patrie. Appelé au trône des Latins, il prit les rênes de l'empire. Inspiré par la Nymphe dont il était l'heureux époux, éclairé par les conseils des Muses, il enseigna les rites sacrés, et fit aimer les arts de la paix a un peuple féroce et ami de la guerre.

 

 

Égérie. Hippolyte (XV, 479-546)

Lorsque, courbé sous le poids d'un grand âge, il eut achevé son règne avec sa vie, les femmes du Latium, le peuple, et le sénat, pleurèrent sa mort. La nymphe Égérie, s'éloignant de la ville de Rome, se retire dans la sombre forêt d'Aricie. Là, par ses gémissements et ses sanglots, elle trouble le culte de Diane, établi par Oreste. Combien de fois les Nymphes de la forêt et les Nymphes du lac cherchèrent, par de tendres soins, à consoler sa douleur ! Combien de fois le fils de Thésée lui dit : "Cessez, cessez vos pleurs. Votre destinée n'est pas la seule qui soit à plaindre. Jetez les yeux sur des malheurs pareils, le vôtre vous paraîtra moins difficile à supporter. Et plût aux dieux que, par d'autres exemples que le mien, je pusse soulager vos ennuis ! Mais mon exemple pourrait suffire.

[497] "Vous avez sans doute entendu parler d'un Hippolyte qui périt victime de la crédulité de son père, et des artifices d'une marâtre impie. Vous allez être étonné, vous m'en croirez à peine : je suis cet Hippolyte. Jadis la fille de Pasiphaé, qui voulut m'engager à souiller le lit de mon père, feignit que j'avais tenté le crime conçu par elle, et, soit dans le dépit de ses feux méprisés, soit qu'elle craignît d'être accusée par moi, elle osa m'accuser elle-même. Mon père m'exila d'Athènes, malgré mon innocence, et, par ses imprécations, appela sur ma tête la haine des dieux.

[506] "Debout sur mon char, je fuyais vers Trézène, où Pitthée prit soin de mon enfance. Déjà j'étais arrivé sur le rivage de Corinthe : soudain la mer se soulève, des flots immenses s'entassent, montent et s'inclinent courbes comme une montagne. L'horrible vague mugit, s'ouvre à son sommet, et, se brisant avec furie, chasse de ses flancs un taureau armé de cornes redoutables. Le monstre s'élève, de la moitié du corps, sur l'onde jaillissante. Il rejette des flots élancés de sa gueule et de ses naseaux. Mes compagnons épouvantés ont fui; mon âme n'est point ébranlée : qu'avais-je à craindre de plus terrible que mon exil ? Mes coursiers ardents tournent la tête vers la mer; leurs oreilles se dressent et leurs crins se hérissent. L'aspect du monstre les trouble, les effraie; ils précipitent le char à travers les rochers escarpés. Vainement ma main veut gouverner les rênes : ils ne craignent plus le mors, qu'ils blanchissent d'écume. Je penche en arrière mon corps, je tire et tends les guides; et mes efforts eussent dompté la fureur des coursiers, si, heurtée contre un arbre, vers le point où elle tourne rapidement sur son essieu, une roue ne se fût brisée en éclats. Je suis précipité du char : vous eussiez vu mes pieds embarrassés dans les rênes, mes entrailles vivantes traînées au loin, mes nerfs s'attacher aux ronces, mes membres épars emportés par les coursiers, ou laissés sur la plage; mes os, en se brisant, rendre un son terrible, et mon âme fatiguée s'exhaler dans ces affreux tourments : il ne restait de moi aucune partie qu'on eût pu reconnaître, et tout mon corps n'était qu'une blessure.

[530] "Maintenant, ô Nymphe, pouvez-vous ou voudrez-vous comparer votre malheur an mien ? l'ai vu les royaumes privés du jour, et j'ai lavé mes membres déchirés dans les ondes du Phlégéthon. Mais la vie ne m'eût point été rendue sans l'art puissant du fils d'Apollon : je la dus à la vertu de ses plantes, en dépit de Pluton indigné. Alors, craignant que ma présence, qui manifeste un si grand bienfait, n'excite encore contre moi les fureurs de l'envie, Diane m'enveloppe d'un nuage épais; et, afin que je puisse être vu sans danger pour mes jours, elle augmente mon âge, altère et change tous mes traits. Elle hésite longtemps entre la Crète et Délos pour fixer mon séjour; mais enfin, renonçant à Délos, à la Crète, elle me transporte dans ces lieux, et m'ordonne de quitter un nom qui peut me rappeler le cruel souvenir de mes coursiers : "Tu fus Hippolyte, dit-elle; sois Hippolyte encore sous le nom de Virbius". Depuis ce temps, j'habite cette forêt : mis au rang, des dieux inférieurs, je vis caché sous la protection de la déesse, et je sers ses autels.

 

 

Tagès. Cipus (XV, 547-621)

Cependant le deuil d'Égérie ne peut s'affaiblir dans le récit de malheurs étrangers. Couchée au pied d'une montagne, elle ne cesse de fondre en larmes, jusqu'à ce que, touchée de sa pieuse douleur, la soeur d'Apollon fait de son corps une fontaine, et change ses membres mortels en ondes éternelles.

Ce prodige émut les nymphes d'Aricie. Le fils de l'Amazone n'en fut pas moins surpris que ce laboureur tyrrhénien, lorsqu'il aperçut, dans son champ, une glèbe, sans que le soc l'agitât, se mouvoir d'elle-même, se dépouiller de sa forme, prendre celle d'un homme, et commencer la vie en ouvrant la bouche pour prédire l'avenir. Les indigènes l'appelèrent Tagès. Il enseigna, le premier, aux Étrusques, l'art de connaître les choses futures.

[560] Romulus ne fut pas moins étonné quand il vit le javelot par lui lancé sur les collines du Palatin s'attacher à la terre, s'affermir sur des racines nouvelles, et non sur le fer dont il était armé, se couvrir de feuillage, n'être déjà plus un dard, mais un arbre à la tige flexible, donnant au peuple, qui admire ce prodige, une ombre inattendue

[565] Tel fut encore l'étonnement de Cipus, lorsque, dans l'onde du Tibre, il vit les cornes récentes dont son front était armé : il les vit, et d'abord, refusant sa foi à ce qu'il crut une image trompeuse, il porta souvent ses doigts à son front, toucha ce qu'il avait vu, et cessa d'accuser ses yeux d'imposture. Il revenait à Rome, vainqueur des ennemis; il s'arrête, et, levant ses yeux et ses bras vers le ciel : "Dieux, s'écrie-t-il, quel que soit l'événement qu'annonce ce prodige, s'il est heureux, qu'il soit pour ma patrie et pour le peuple romain; s'il est funeste, qu'il soit pour moi seul." Il dit, et, sur des autels de gazon, l'encens fume pour apaiser les dieux. Le héros fait, avec la patère, des libations de vin, immole deux brebis, et, dans leurs entrailles palpitantes, cherche l'explication du prodige. L'haruspice tyrrhénien, qui les interroge avec lui, entrevoit de grands événements, d'abord obscurs et confus; mais, lorsqu'il détourne des fibres de la victime son regard perçant, qu'il porte sur le front de Cipus : "Ô roi, s'écrie-t-il, je te salue ! Oui, Cipus, ces lieux et les citadelles du Latium obéiront à tes lois. Hâte-toi : marche vers ces murs dont les portes s'ouvrent devant toi : ainsi les Destins l'ordonnent. À peine entré dans Rome, tu seras roi, et tu porteras longtemps un sceptre pacifique."

Cipus étonné recule, et, d'un air sombre, détournant ses regards de Rome : "Puissent les dieux, s'écrie-t-il, chasser loin de moi de tels présages ! Je m'imposerai pour toujours un juste exil, avant que le Capitole me reçoive comme roi d'un peuple libre."

[590] Il dit, et soudain il convoque le peuple et le sénat. Cependant il cache le présage funeste sous le laurier de la paix qu'a donné la victoire; il monte sur un tertre que ses soldats robustes viennent d'élever, et, après avoir, selon l'usage antique, invoqué les dieux :

"Romains, dit-il, ici même est un homme qui, si vous ne le chassez de la ville, sera votre roi. Cet homme, je vous le désignerai plutôt par un signe que par son nom : des cornes s'élèvent sur sa tête. L'augure vous avertit que, s'il entre dans Rome, il y donnera ses lois. Il pouvait y paraître, les portes étaient ouvertes; je l'en ai empêché; et cependant personne ne lui est attaché de plus près que moi. Romains, défendez-lui votre ville; et si vous le jugez coupable, chargez-le de fortes chaînes ou mettez fin à vos alarmes par la mort du tyran."

[503] Tel que les sifflements de l'Eurus dans une forêt de pins, ou tel que le bruit sourd des flots de la mer, entendu dans le lointain; tel est le murmure qui s'élève dans l'assemblée du peuple romain. Mais au milieu des confuses clameurs de la foule frémissante, une voix s'élève, et crie : "Quel est cet homme ?" Tous se regardent les uns les autres, et cherchent des yeux l'homme que son front et l'oracle désignent. Cipus, reprenant la parole : "Celui que vous cherchez, le voici !" Et, ôtant sa couronne, malgré le peuple, qui veut l'en empêcher, il découvre son front, chargé du signe funeste.

Tous ont baissé les yeux, tous font entendre des gémissements; et, qui le croirait, le peuple regarde à regret ce front couvert de gloire; et, ne pouvant souffrir qu'il reste plus longtemps sans honneur, il lui rend et replace lui-même le laurier qui le couvrait

Ô Cipus ! puisque vous ne pouviez plus entrer dans Rome, le sénat voulut honorer votre vertu, et vous décerna autant de terrain que pouvait en enfermer un sillon tracé par la charrue depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, et fit graver, sur les portes d'airain de la ville, votre image, pour perpétuer la mémoire de cet événement.

 

 

Esculape (XV, 622-744)

Maintenant, inspirez-moi, divinités protectrices des poètes, Muses, qui savez toutes choses, et que ne peuvent tromper les voiles de la vaste antiquité. Apprenez-moi de quelle contrée le fils de Coronis fut amené dans l'île qu'embrasse le Tibre, et comment Rome le mit au nombre de ses dieux.

Jadis une contagion cruelle avait corrompu l'air du Latium; ses habitants erraient comme des spectres languissants. Fatigués de funérailles, voyant tous les efforts humains inutiles, et tout l'art de la médecine impuissant, ils implorent le secours céleste, et envoient à Delphes, située au milieu du monde, consulter l'oracle d'Apollon. On invoque une réponse favorable; on le prie de sauver les Latins, et de finir les malheurs de Rome. Alors le temple et le carquois du dieu, et le laurier qui le couronne, tout tremble à la fois, et, du fond du trépied mouvant, sort une voix qui remplit tous les coeurs d'épouvante :

[637] "Romains, dit-elle, ce que vous demandez ici, vous pouviez et vous devez le demander dans un lieu plus près de vous. Dans le deuil qui vous afflige, ce n'est point d'Apollon que vous avez besoin, mais du fils d'Apollon. Allez sous d'heureux auspices, et appelez mon fils dans votre ville."

Quand le sénat auguste a connu la réponse de l'oracle, il s'informe du lieu où l'on adore le jeune fils d'Apollon, et des ambassadeurs partent pour Épidaure. Dès que le vaisseau qui les porte a touché le rivage, ils se présentent devant le conseil des Grecs; ils le prient de donner à Rome ce dieu dont la présence dans l'Ausonie doit mettre un terme à tant de funérailles, et font connaître l'oracle infaillible qui l'a prononcé.

Les avis des Grecs sont partagés : les uns pensent qu'on ne peut refuser le secours que Rome demande; les autres, en plus grand nombre, conseillent de ne point priver Épidaure d'un si puissant appui, et de ne pas livrer le dieu qui la protège.

[651] Tandis qu'on délibère, le crépuscule succède aux derniers rayons du jour, et la nuit enveloppe la terre de ses ombres. Le dieu salutaire, ô Romain qui viens le demander, t'apparaît au milieu de ton sommeil : tu le vois tel qu'il est dans son temple, tenant un bâton champêtre dans sa main gauche; de la droite, caressant sa longue barbe, et, d'une voix paisible, il t'adresse ces mots : "Cesse de craindre : j'irai. Je changerai les traits sous lesquels on m'honore. Regarde ce serpent dont les noeuds embrassent mon bâton : attache sur lui tes regards, pour bien le reconnaître : je prendrai sa forme, mais je serai plus grand, et tel qu'il convient aux corps célestes de se montrer." Soudain le dieu disparaît avec la voix; avec la voix et le dieu le sommeil a disparu, et le jour suit la fuite du sommeil.

L'Aurore avait chassé les astres de la nuit; incertains de ce qu'ils doivent résoudre, le peuple et ses chefs s'assemblent dans le riche temple du dieu : ils le prient de faire connaître, par des signes célestes, le séjour qu'il veut habiter. À peine ils ont fini de prier, caché sous la forme d'un serpent, le dieu lève sa tête émaillée d'or, et annonce sa présence par de longs sifflements. Il s'avance; et la statue, et l'autel, et les portes, et le marbre du parvis, et le faite doré du temple, sont ébranlés. Il s'arrête au centre, se dresse et s'élève de la moitié de son corps, et promène autour de lui des yeux étincelants. Le peuple frémit épouvanté. Le prêtre, dont des bandelettes de lin ceignent la tête, a reconnu la divinité, et s'écrie : "C'est le dieu, c'est le dieu lui-même ! Mortels ici présents, adorez et priez. Et toi, divinité bienfaisante, que ton aspect nous soit propice, et protège les peuples qui révèrent tes autels !"

[680] Chacun adore et répète les paroles du pontife. Les Romains invoquent Esculape, et le prient de la voix et du coeur. Favorable à leurs voeux, et pour annoncer qu'ils sont exaucés, trois fois il agite les écailles de sa crête, et, trois fois vibrée, sa langue fait entendre trois sifflements. Alors, glissant sur les degrés du temple, il tourne en arrière sa tête, regarde les autels antiques qu'il va abandonner, et salue sa demeure et son temple accoutumés. Son corps immense serpente et roule en cercles sur la terre jonchée de fleurs; il traverse la ville, et arrive aux remparts qui défendent le port; il s'arrête : ses regards sereins s'attachent sur la foule qui l'a suivi avec respect, et il monte, en rampant, sur le vaisseau latin. Le navire sent le poids de la divinité : les Romains se réjouissent de le voir pressé par un dieu; ils immolent un taureau sur le rivage, et lèvent l'ancre qui retient la nef couronnée de fleurs.

[697] Un vent léger enfle les voiles. Le dieu se redresse, repose sa tête sur la poupe, et regarde les ondes. Le vaisseau, sous la douce haleine des Zéphyrs, vogue sur la mer d'Ionie, et, au lever de la sixième Aurore, il fend les flots qui baignent l'Ausonie. Il dépasse Lacinium, célèbre par le temple de Junon; et le golfe de Scylacium; s'éloigne de l’Iapygie, laisse à gauche, à force de rames, les rochers d'Amphrise; à droite les monts de Célennie; côtoie Rométhium, et Caulon, et Narycie; surmonte tous les dangers de ces mers difficiles; double le promontoire de Pélore; poursuit sa route devant le royaume d'Éole, devant Témèse, riche de ses métaux, devant Leucosie, et Paestum, au doux climat, que parfument les roses. Il cingle vers Caprée, et le promontoire de Minerve, et les collines de Sorrente, si fertiles en vins généreux; et la ville d'Héraclée, et celle de Stabies, et celle de Parthénope, séjour des doux loisirs. Il laisse derrière lui le temple de la Sibylle de Cumes, Baïes et ses fontaines brûlantes; Literne, dont la campagne est couverte de lentisques; le Volturne, qui roule tant de sable avec ses flots; Sinuesse, où l'on voit tant de blanches colombes; Minturne et son air pesant; Caïète, où le pieux Énée ensevelit sa nourrice; Formium, où régna le cruel Antiphate; Thrachas, qu'un marais environne; et la terre de Circé, et le rivage resserré d'Antium.

[719] Les Romains tournent leurs voiles vers ce rivage, car les flots de la mer étaient alors trop agités : le dieu déroule les cercles de son corps, se replie en immenses volumes, s'étend, et entre dans le temple de son père, élevé sur ces bords. Quand le calme est rétabli sur l'onde, le dieu d'Épidaure quitte les autels d'Apollon, et, après avoir joui de l'asile paternel, il sillonne le sable de sa bruyante écaille, rampe vers le navire, s'appuie sur le gouvernail, et repose sa tête sur la poupe, jusqu'à ce qu'abordant Castrum, aux champs sacrés de Lavinium, il se montre à l'embouchure du Tibre.

C'est là que tout un peuple, que les hommes et les femmes, et les vierges qui gardent les feux de Vesta, accourent au-devant du dieu, et le saluent de joyeuses clameurs. Tandis que le navire remonte rapidement les eaux du fleuve, des autels sont dressés sur les deux rives; partout l'encens brûle, des nuages de parfums s'élèvent dans les airs, qui retentissent; et la victime frappée échauffe le couteau de son sang. Enfin le navire entre dans Rome, reine superbe du Monde. Le serpent s'élève en rampant au haut du mât; promène autour de lui sa tête, et regarde quelle demeure il devra choisir.

Le Tibre, dans son cours, se divise en deux parties : il laisse au milieu de ses flots un espace de terre qu'environnent deux bras d'égale largeur, et forme une île qui porte son nom. C'est là qu'en descendant du vaisseau latin, le serpent se retire. Il reprend sa figure céleste; sa présence met fin au deuil du Latium, et il devient le dieu conservateur de Rome.

 

 

Apothéose de César (XV, 745-870)

Mais Esculape n'est, dans nos temples, qu'un dieu venu de l'étranger : César, né dans Rome, est dieu dans sa patrie. Sans égal dans la guerre comme dans la paix, ce n'est pas plus à ses travaux guerriers achevés dans la victoire, au sage gouvernement de l'État, au cours rapide de ses conquêtes, qu'aux vertus de son fils, qu'il doit d'avoir été changé en comète, et de briller parmi les astres : car, dans tout ce que César a fait, sa gloire la plus éclatante est d'être père d'Auguste.

[750] Est-il, en effet, plus grand d'avoir dompté les Bretons que protègent les mers, d'avoir conduit ses vaisseaux triomphants sur le Nil, qui voit croître le papyrus, et se divise en sept canaux, d'avoir soumis au peuple romain le Numide rebelle, Juba l'Africain, et le Pont, encore tout plein du nom de Mithridate; d'avoir obtenu quelquefois et souvent mérité les honneurs du triomphe; que d'avoir eu pour fils ce grand homme par qui, ô dieux ! vous avez tout fait pour le Monde, en le soumettant à ses lois ? Afin qu'Auguste ne sortît pas d'un sang mortel, il fallait faire un dieu de César. Quand la mère d'Énée a vu se préparer l'apothéose du souverain pontife, quand, en même temps, elle a vu les apprêts de sa mort cruelle, et les conjurés aiguisant leurs poignards, elle pâlit d'épouvante, et, s'adressant à tous les dieux, qu'elle va trouver :

[765] "Voyez, dit-elle, quels noirs complots sont tramés contre moi ! avec quelle fureur on attaque le dernier rejeton d'Iule et de mon sang ! Serai-je donc la seule déesse toujours livrée à de justes alarmes ! Blessée par la lance calydonienne du fils de Tydée, j'ai vu tomber, mal défendus, les remparts de Troie. J'ai vu mon fils, battu par les tempêtes, errer longtemps sur les mers, descendre au séjour des ombres, soutenir de grandes guerres contre Turnus, et, s'il faut dire la vérité, de plus grandes guerres contre Junon. Mais pourquoi rappeler aujourd'hui les antiques maux que les miens ont soufferts ! La crainte de ceux qu'on prépare encore ne permet plus le souvenir de ceux qui sont passés. Vous voyez les glaives impies aiguisés contre moi. Ah ! détournez-les, je vous en conjure; repoussez le crime, et ne souffrez point que le feu sacré de Vesta s'éteigne dans le sang de son pontife."

[779] C'est ainsi que Vénus, dans son deuil, remplit le ciel de plaintes inutiles : mais les dieux en sont émus; et, ne pouvant changer les décrets immuables des trois antiques Sœurs, ils annoncent leur douleur par des signes certains.

On raconte qu'annonçant un grand crime, le cliquetis des armes fut entendu dans de noires nuées; que le son terrible des trompettes et des clairons retentit dans les airs. Le dieu du jour voila son visage, et ne semblait donner à la terre alarmée qu'une pâle lumière. On vit souvent, au-dessous des astres, des torches flamboyantes; souvent des gouttes de sang tombèrent mêlées avec la pluie. L'Étoile brillante du matin offrit, sur son front, la couleur livide du fer, et le char de la Lune parut ensanglanté. Le hibou, sombre oiseau du Styx, fit entendre, en mille lieux, de sinistres présages; en mille lieux on vit pleurer l'ivoire. On dit que le silence des bois sacrés fut troublé par des chants lugubres et des voix menaçantes. Aucune victime ne paraissait agréable aux dieux. La fibre interrogée annonçait de grands tumultes prochains. On trouva même, dans des flancs palpitants, la partie supérieure du foie coupée. On ajoute qu'on entendit, au milieu des ténèbres, des chiens hurlants dans le Forum, autour des maisons et des temples des dieux. On vit errer des mânes silencieux, et la ville ébranlée trembla sur ses fondements.

[808] Mais les avis des dieux ne peuvent ni prévenir la trahison, ni vaincre les Destins qui vont s'accomplir. Des glaives nus sont portés dans le sénat, qui s'assemble au palais de Pompée; et, dans Rome, aucun autre lieu n'a paru préférable pour le meurtre de César.

Alors Vénus frappe son sein d'albâtre de ses deux mains. Elle veut envelopper César du nuage éthéré dans lequel elle enleva Pâris à la fureur de Ménélas, et déroba Énée au glaive de Diomède. Mais son père lui parle en ces termes : "Ma fille, prétends-tu seule surmonter le Destin insurmontable ? Entre, tu le peux, dans le palais des trois Sœurs : tu y verras le sort des mortels gravé sur des tables de fer et d'airain, immuables, éternelles, qui bravent et le choc des Cieux et mes foudres terribles, et ne craignent ni ruine, ni changement. Tu y trouveras, écrits sur le diamant, qui résiste aux siècles, les Destins de tes descendants : moi-même je les ai lus et recueillis dans ma mémoire : je vais te les apprendre, afin que tu n'ignores plus l'avenir de ta postérité.

"Ô ma fille, celui pour qui tu t'affliges a rempli les temps qui lui furent donnés; César a achevé les jours qu'il dut à la terre : il faut que César soit reçu parmi les dieux du ciel, et qu'il ait, dans le Monde, des autels. Ce seront tes soins, et ceux de son fils, qui, héritier de son nom, portera seul, après lui, le poids de l'Empire. Il vengera, dans les champs de Mars, la mort de son père, et aura pour lui son courage et les dieux. Modène assiégée, et ne pouvant plus se défendre, lui devra son salut. Pharsale le verra; les champs de Philippes seront encore teints du sang des Romains. Il triomphera d'un grand nom dans les mers de Sicile. Une reine d'Égypte, fière d'être la femme d'un général romain, tombera dans son fol orgueil, et aura menacé en vain d'asservir à Canope notre Capitole.

[829] "Qu'est-il besoin de dénombrer les nations barbares qu'embrassent les deux océans ? Tous les peuples de la terre obéiront à ses loi, et la mer lui sera soumise.

"Lorsque il aura donné la paix à la terre, il appliquera ses soins aux lois civiles. Législateur juste et sage, c'est par son exemple qu'il réglera les mœurs : étendant ensuite ses regards sur les temps à venir, et sur sa postérité, il ordonnera que le fils de sa chaste épouse porte en même temps son nom et son Empire; et, lorsque ses années auront égalé ses actions, enlevé aux demeures éthérées, il prendra place auprès de ses aïeux.

"Va cependant recevoir l'âme de César, prête à s'échapper dans le meurtre qui se prépare; fais- en un astre tutélaire, et que le dieuJules veille, du haut du ciel, sur le Forum et sur le Capitole."

Jupiter se tait : Vénus, invisible à tous les yeux, descend et s'arrête au milieu du sénat. Elle sépare du corps de César l'âme de ce grand homme, et, l'empêchant de s'évaporer dans les airs, l'emporte vers les astres. En s'élevant, la déesse la voit s'embraser, se ceindre de feux éclatants, et la laisse échapper de son sein. Ce nouvel astre s'envole au-dessus de la Lune, et brille en étoile, traînant, dans un long, espace, une chevelure enflammée. C'est du ciel que voyant les hauts faits d'Auguste, César avoue qu'ils sont au-dessus des siens, et qu'il se réjouit d'être surpassé par lui.

[852] Mais quoique Auguste défende qu'on préfère ses actions à celles de son père, la Renommée, libre, et qui ne reconnaît point de lois, leur donne, malgré lui, la préférence, et, sur ce point seul, s'obstine à lui être contraire. Ainsi le fier Atride est moins illustre qu'Agamemnon; ainsi Thésée l'emporte sur Égée; ainsi Achille s'élève au-dessus de Pélée; et, pour citer des exemples dignes, par leur grandeur, de mon sujet, ainsi Saturne est inférieur à Jupiter. Jupiter commande dans le ciel et règne sur les trois mondes; la terre est soumise à Auguste : tous deux sont souverains et pères de l'Univers.

Dieux, compagnons d'Énée, qui, avec lui, vous ouvrîtes un chemin à travers le fer et la flamme; Dieux Indigètes; Quirinus, fondateur de l'Empire romain; Mars, père de l'invincible Romulus; Vesta, consacrée parmi les Pénates de César; Apollon, qu'on voit, avec Vesta, au nombre de ses Dieux domestiques; et toi, Jupiter Tarpéien, dont l'autel est dans le Capitole; et vous tous, dieux immortels, qu'il est permis, et qu'il convient aux poètes d'implorer : ah ! retardez et reculez loin de notre âge le jour où, abandonnant le monde qu'il gouverne, Auguste ira s'asseoir parmi les dieux ! et qu'alors il reçoive et accueille les voeux des mortels.

 

 

Épilogue (XV, 871-879)

Enfin, je l'ai achevé cet ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni les flammes, ni le fer, ni la rouille des âges ! Qu'il arrive quand il voudra ce jour suprême qui n'a de pouvoir que sur mon corps, et qui doit finir de mes ans la durée incertaine : immortel dans la meilleure partie de moi-même, je serai porté au-dessus des astres, et mon nom durera éternellement. Je serai lu partout où les Romains porteront leurs lois et leur Empire; et s'il est quelque chose de vrai dans les présages des poètes, ma renommée traversera les siècles; et, par elle, je vivrai.

 

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