Bibliotheca Classica Selecta - Autres traductions françaises dans la BCS

Métamorphoses d'Ovide: Plan - Notices - I - II - III Hypertexte louvaniste - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV - XV - corpora

MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


 

 

Ovide - Les Métamorphoses - III

 

 Traduction (légèrement adaptée)

de G.T. Villenave, Paris, 1806

 

 

LIVRE TROIS

 

 

ARGUMENT. Dents du dragon tué par Cadmus changées en soldats. Métamorphoses d'Actéon en cerf; de Narcisse, en fleur; d'Écho, en voix. Matelots qui insultent Bacchus, changés en dauphins. Tirésias aveugle et devin. Mystères de Bacchus. Penthée déchiré par les Bacchantes.

 

 

Cadmus (III, 1-137)

 

Déjà le dieu, ayant dépouillé les traits du taureau mensonger, s'était fait connaître à la fille d'Agénor; déjà il avait abordé aux rivages de Crète, lorsque ignorant le destin de sa fille, le roi de Tyr commande à Cadmus d'aller chercher sa sœur; et, tout à la fois père tendre et barbare, il le condamne à un exil éternel s'il ne peut la retrouver.

Après avoir inutilement parcouru l'univers (car qui pourrait découvrir les larcins de Jupiter !) Cadmus fuit et sa patrie et le courroux redoutable d'un père. Il consulte en tremblant l'oracle d'Apollon. Il demande quelle est la terre qu'il doit désormais habiter : "Tu trouveras, dit l'oracle, dans des campagnes désertes une génisse ignorant l'esclavage du joug et de la charrue. Suis ses pas et dans les lieux où tu la verras s'arrêter, bâtis une ville, et donne à cette contrée le nom de Béotie."

[14] À peine Cadmus est descendu de l'antre qu'arrose la fontaine de Castalie, il aperçoit une génisse errante sans gardien, allant avec lenteur, et ne portant sur son front aucune marque de servitude. Il marche après elle; il suit ses traces d'un pas rapide, adorant en silence le dieu qui le conduit.

Déjà il avait traversé le Céphise et les champs de Panope, lorsque la génisse s'arrête; et levant vers le ciel son large front paré de cornes élevées, remplit l'air de ses mugissements. Elle détourne sa tête, regarde ceux qui suivent ses pas, se couche, et sur l'herbe tendre repose ses flancs. Le Tyrien prosterné rend grâces à Phébus; il embrasse cette terre étrangère; il salue ces champs et ces monts inconnus. Il veut sacrifier à Jupiter : il ordonne à ses compagnons d'aller puiser dans des sources vives une eau pure pour les libations.

[28] Non loin s'élève une antique forêt que le fer a toujours respectée; dans son épaisse profondeur est un antre couvert de ronces et d'arbrisseaux. Des pierres grossières en arc disposées forment son humble entrée. Il en sort une onde abondante, et c'est là qu'est la retraite du dragon de Mars : sa tête est couverte d'une crête dorée; de ses yeux jaillissent des feux dévorants; tout son corps est gonflé de venin; sa gueule, armée de trois rangs de dents aiguës, agite rapidement un triple dard.

Les Tyriens ont à peine percé la sombre horreur de ce bois funeste; à peine l'urne plongée a retenti dans l'onde; le dragon à l'écaille d'azur élève sa tête hors de l'antre, et pousse d'horribles sifflements. L'urne échappe aux tremblantes mains des compagnons de Cadmus : leur sang se glace; une terreur soudaine les a frappés. Le monstre se plie et se replie précipitamment en cercles redoublés. Il s'allonge, et ses anneaux déroulés forment un arc immense. De la moitié de sa hauteur il se dresse dans les airs, et son œil domine sur toute la forêt; et quand on le voit tout entier, il paraît aussi grand que le Dragon céleste qui sépare les deux Ourses.

Soudain, soit que les Phéniciens se disposassent au combat ou à la fuite, soit qu'immobiles d'effroi la fuite ou le combat leur devînt impossible, le monstre s'élance sur eux, et les déchire par ses morsures, ou les étouffe pressés de ses nœuds tortueux, ou les tue de son haleine et de ses poisons.

[50] Déjà le soleil au milieu de sa course avait rétréci l'ombre dans les campagnes, lorsque le fils d'Agénor, inquiet du retard de ses compagnons, marche sur leurs traces couvert de la dépouille du lion, armé d'une lance et d'un javelot, mais plus fort encore de son courage, supérieur à sa lance et à ses traits. Il pénètre dans la forêt : il voit ses soldats expirants, et l'affreux serpent qui, sur leur corps étendu, de sa langue sanglante avec avidité suçait leurs horribles blessures : soudain il s'écrie : "Amis fidèles ! je vais vous suivre ou vous venger". Il dit : et soulevant une roche énorme, il lance avec un grand effort cette pesante masse dont le choc eût ébranlé les tours les plus élevées, et fait crouler les plus fortes murailles. Il atteint le monstre, et ne le blesse pas : d'épaisses écailles lui servent de cuirasse et repoussent le coup; mais elles ne sont point impénétrables au javelot, qui, s'enfonçant au milieu de la longue et flexible épine du dragon, descend tout entier dans ses flancs.

[68] Rendu plus terrible par la douleur, il replie sa tête sur son dos, regarde sa blessure, mord le trait qui l'a frappé, le secoue, l'ébranle, et semble près de l'arracher; mais le fer qui pénètre ses os y demeure attaché. Alors sa plaie ajoute encore à sa rage ordinaire; son col se grossit par ses veines gonflées; une blanchâtre écume découle abondamment de sa gueule empoisonnée. La terre retentit au loin du bruit de son écaille. Semblable aux noires exhalaisons du Styx, son haleine infecte les airs. Tantôt se repliant sur lui-même, il décrit des cercles divers; tantôt déroulant ses vastes nœuds, tel qu'un long chêne, il s'élève et s'étend. Soudain s'élançant comme un torrent grossi par les pluies, il renverse les arbres qui s'opposent à ses efforts. Cadmus recule lentement, l'évite, soutient ses attaques avec la dépouille du lion qui le couvre, et de la pointe de son dard écarte sa gueule menaçante. Cependant le dragon furieux fatigue, brise en impuissants efforts ses dents sur l'acier qui le déchire. Déjà la terre se souillait et l'herbe était teinte du sang qui coule de sa bouche empestée. Mais la blessure était encore légère; et le dragon repliant sa tête en arrière pour éviter la pointe du dard, l'empêchait de s'y plonger, lorsque enfin le fils d'Agénor l'enfonçant dans sa gorge, avance sur lui, le presse, le serre, et l'arrêtant contre un chêne, perce du même trait et le dragon et l'arbre qui plie sous le poids du monstre, et qui gémit sous les coups redoublés dont le frappe sa queue.

[95] Mais tandis que Cadmus promène ses regards sur le redoutable ennemi qu'il vient de terrasser, une voix invisible fait entendre ces mots : "Pourquoi, fils d'Agénor, regardes-tu ce serpent qui vient de tomber sous tes coups ? Toi-même un jour tu seras serpent comme lui ". À ces paroles menaçantes le héros pâlit; la terreur lui a ravi l'usage de ses sens, et ses cheveux hérissés se dressent sur sa tête.

Mais Pallas, qui le protège, descend de l'Olympe à travers les airs; elle s'offre à ses yeux, et lui ordonne d'enfouir dans la terre entrouverte les dents du dragon, qui seront la semence d'un peuple nouveau. Cadmus obéit; il trace de longs sillons; il y jette ces semences terribles; et soudain, ô prodige incroyable ! la terre commence à se mouvoir. Bientôt le fer des lances et des javelots perce à travers les sillons; puis paraissent des casques d'airain ornés d'aigrettes de diverses couleurs; puis des épaules, des corps, des bras chargés de redoutables traits; enfin s'élève et croit une moisson de guerriers. Ainsi, tandis qu'on les déploie, se montrent à nos yeux les décorations du théâtre. On aperçoit d'abord la tête des personnages, et successivement les autres parties de leur corps, jusqu'à ce que leurs pieds semblent toucher la terre.

[115] À la vue de ces nouveaux ennemis, Cadmus étonné se disposait à combattre : "Arrête, s'écrie un de ces enfants de la terre, et ne te mêle point dans nos sanglantes querelles". Il dit, et plonge son fer dans le sein d'un de ses frères, et tombe lui-même percé d'un trait mortel. Celui qui l'a frappé succombe au même instant, et perd la vie qu'il venait de recevoir. Une égale fureur anime cette nouvelle race de guerriers. Tour à tour assassins et victimes, détruits aussitôt qu'enfantés, par eux la terre est abreuvée du sang de ses enfants. Il n'en restait que cinq, lorsque l'un d'eux, Échion, par l'ordre de Pallas, jette ses armes, réclame la foi de ses frères, donne et reçoit les gages de la paix; et compagnons des travaux de Cadmus, ils bâtissent avec lui la ville ordonnée par Apollon.

Déjà Thèbes était une cité florissante. Fils d'Agénor, tu pouvais voir dans ton exil la source de ton bonheur. Époux de la fille de Mars et de Vénus, père d'une nombreuse postérité, les enfants de tes enfants, si chers à ton amour, brillaient de tous les dons de la jeunesse. Mais pour les juger, il faut attendre les hommes à leur dernier jour, et nul d'entre eux avant sa mort ne peut se dire heureux.

 

 

Actéon (III, 138-252)

 

Tu l'éprouvas, Cadmus, au sein de tes prospérités, lorsque ton fils vint causer tes premières douleurs. Il fut changé en cerf, et ses chiens de son sang s'abreuvèrent; mais il n'était point coupable : le hasard seul le perdit. Une erreur pouvait-elle donc le rendre criminel ?

[143] Le Cithéron était couvert du sang et du carnage des hôtes des forêts. Déjà le soleil, également éloigné de l'orient et de l'occident, rétrécissait les ombres, lorsque le jeune Actéon rassemble les Thébains que l'ardeur de la chasse avait emportés loin de lui : "Compagnons, leur dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des animaux. C'en est assez pour aujourd'hui. Demain, dès que l'Aurore sur son char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux. Maintenant que le soleil brûle la terre de ses rayons, pliez vos filets noueux, détendez vos toiles, et livrez-vous au repos." Soudain les Thébains obéissent, et leurs travaux sont suspendus.

Non loin était un vallon couronné de pins et de cyprès. On le nomme Gargaphie, et il est consacré à Diane, déesse des forêts. Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse et sombre, qui n'est point l'ouvrage de l'art. Mais la nature, en y formant une voûte de pierres ponces et de roches légères, semble avoir imité ce que l'art a de plus parfait. À droite coule une source vive, et son onde serpente et murmure sur un lit de gazon. C'est dans ces limpides eaux que la déesse, fatiguée de la chasse, aimait à baigner ses modestes attraits. Elle arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot, son carquois, et son arc détendu à celle de ses nymphes qui est chargée du soin de les garder. Une seconde nymphe détache sa robe retroussée; en même temps deux autres délacent sa chaussure; et Crocalé, fille du fleuve Isménus, plus adroite que ses compagnes, tresse et noue les cheveux épars de la déesse pendant que les siens flottent encore sur son sein. Néphélé, Hyalé, Rhanis, Psécas, et Phialé épanchent sur le corps de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes légères.

[173] Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d'un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l'enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. À peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive, que les nymphes l'apercevant, frémissent de paraître nues, frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s'empressent autour de la déesse pour la dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s'élevait de toute la tête au-dessus d'elles. Tel que sur le soir un nuage se colore des feux du soleil qui descend sur l'horizon; ou tel que brille au matin l'incarnat de l'aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards d'un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour d'elles rangées, elle détourne son auguste visage. Que n'a-t-elle à la main et son arc et ses traits rapides ! À leur défaut elle s'arme de l'onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front d'Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots, présages d'un malheur prochain :

[192] "Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux, j'y consens". Elle dit, et soudain sur la tête du prince s'élève un bois rameux; son cou s'allonge; ses oreilles se dressent en pointe; ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées; et tout son corps se couvre d'une peau tachetée. À ces changements rapides la déesse ajoute la crainte. Il fuit; et dans sa course il s'étonne de sa légèreté. À peine dans une eau limpide a-t-il vu sa nouvelle figure : Malheureux que je suis ! voulait-il s'écrier; mais il n'a plus de voix. Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs coulaient sur ses joues, qui n'ont plus leur forme première. Hélas ! il n'avait de l'homme conservé que la raison. Que fera cet infortuné ? retournera-t-il au palais de ses pères ? la honte l'en empêche. Ira-t-il se cacher dans les forêts ? la crainte le retient. Tandis qu'il délibère, ses chiens l'ont aperçu. Mélampus, né dans la Crète, et l'adroit Ichnobates, venu de Sparte, donnent par leurs abois le premier signal. Soudain, plus rapides que le vent, tous les autres accourent. Pamphagos, et Dorcée, et Oribasos, tous trois d'Arcadie; le fier Nébrophonos, le cruel Théron, suivi de Lélaps; le léger Ptérélas, Agré habile à éventer les traces du gibier; Hylée, récemment blessé par un sanglier farouche; Napé engendrée d'un loup; Péménis, qui jadis marchait à la tête des troupeaux; Harpyia, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyone, aux flancs resserrés; et Dromas, Canaché, Sticté, Tigris, Alcé, et Leucon, dont la blancheur égale celle de la neige; et le noir Asbolus, et le vigoureux Lacon; le rapide Aello et Thoüs; Lyciscé, et son frère le Cypriote; Harpalos, au front noir tacheté de blanc; Mélanée, Lachné, au poil hérissé; Labros, Agriodos, et Hylactor, à la voix perçante, tous trois nés d'un père de Crète et d'une mère de Laconie; et tous les autres enfin qu'il serait trop long de nommer.

[225] Cette meute, emportée par l'ardeur de la proie, poursuit Actéon, et s'élance à travers les montagnes, à travers les rochers escarpés ou sans voie. Actéon fuit, poursuivi dans ces mêmes lieux où tant de fois il poursuivit les hôtes des forêts. Hélas ! lui-même il fuit ses fidèles compagnons; il voudrait leur crier : "Je suis Actéon, reconnaissez votre maître". Mais il ne peut plus faire entendre sa voix. Cependant d'innombrables abois font résonner les airs. Mélanchétès lui fait au dos la première blessure; Thérodamas le mord ensuite; Orésitrophos l'atteint à l'épaule. Ils s'étaient élancés les derniers à sa poursuite, mais en suivant les sentiers coupés de la montagne, ils étaient arrivés les premiers. Tandis qu'ils arrêtent le malheureux Actéon, la meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt sur tout son corps il ne reste aucune place à de nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs qu'il fait entendre, s'ils différent de la voix de l'homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il remplit de ses cris ces lieux qu'il a tant de fois parcourus; et, tel qu'un suppliant, fléchissant le genou, mais ne pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa tête languissante.

[242] Cependant ses compagnons, ignorant son triste destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils cherchent Actéon, et le croyant éloigné de ces lieux, ils l'appellent à l'envi, et les bois retentissent de son nom. L'infortuné retourne la tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu'il ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers abois. Il n'est que trop présent; il voudrait ne pas l'être; il voudrait être témoin, et non victime. Mais ses chiens l'environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d'un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l'affreux trépas eut terminé ses jours.

 

 

Sémélé (III, 253-315)

 

L'univers parla diversement de cette action de la déesse. Les uns trouvèrent sa vengeance injuste et cruelle; les autres l'approuvant la jugèrent digne de sa sévère virginité; et chaque opinion eut ses preuves et ses raisons. La seule épouse de Jupiter songeait moins à louer ou à blâmer la déesse qu'à se réjouir des malheurs de la famille d'Agénor. Sa haine contre Europe, qui fut sa rivale, s'étendait à sa postérité. Une injure nouvelle ajoutait encore à son ressentiment. Sémélé portait dans son sein un gage de l'amour de Jupiter. Junon s'indigne et s'écrie : "Pourquoi ajouterais-je encore des plaintes à celles que j'ai tant de fois vainement fait entendre ? c'est ma rivale elle-même que je dois attaquer. Je la perdrai; elle périra, s'il est vrai que je m'appelle encore la puissante Junon; si ma main est digne de porter le sceptre de l'Olympe; si je suis la reine des Dieux, la sœur et l'épouse de Jupiter ! Ah ! je suis du moins sa sœur ! Mais peut-être que, contente de l'avoir rendu infidèle, Sémélé ne m'a fait qu'une légère injure ? Non, elle a conçu. Ma honte est manifeste. Elle porte dans son sein la preuve de son crime; elle veut donner des enfants à Jupiter, honneur dont moi-même à peine je jouis ! Est-ce donc sa beauté qui l'a rendue si vaine ? eh bien ! que sa beauté la perde ! et que je ne sois pas la fille de Saturne, si par son amant, par Jupiter lui-même, elle n'est précipitée dans le fleuve des Enfers".

[273] Elle dit, et descend de son trône. Un nuage épais l'environne; elle marche au palais de sa rivale. Bientôt, sous les traits d'une vieille, elle sort de la nue; elle ombrage son front de cheveux blancs; elle ride ses traits, courbe son corps, marche d'un pas tremblant, prend une voix cassée, et revêt enfin la figure de Béroé, qui naquit à Épidaure, et fut nourrice de Sémélé.

Après avoir avec adresse et par de longs détours fait tomber l'entretien sur le souverain des Dieux, elle soupire et dit : "Je souhaite que votre amant soit en effet Jupiter lui-même; mais enfin je crains tout. Plus d'un mortel osa se servir du nom des dieux pour tromper des vierges innocentes. Mais si c'est Jupiter qui vous aime, cela ne suffit pas encore. Il faut qu'il vous donne un gage éclatant de son amour. Priez-le de descendre en vos bras avec tout l'appareil de sa grandeur, tel qu'il est en un mot, lorsque Junon le reçoit dans les siens".

[287] L'innocente fille de Cadmus s'abandonne aux perfides conseils de la déesse. Elle demande à Jupiter une grâce, mais sans la désigner : "Choisis, dit le dieu; rien ne te sera refusé; et afin que tu ne puisses en douter, je le jure par le Styx, le Styx dieu lui-même et la terreur de tous les dieux".

Sémélé se réjouit du mal qu'elle s'apprête. Trop puissante sur son amant, et près de périr victime d'une complaisance fatale : "Montrez-vous à moi, dit-elle, avec l'appareil et la gloire qui vous suit dans le lit de Junon". Le dieu aurait voulu l'interrompre, mais ces mots précipités avaient déjà frappé les airs. Il gémit; il ne peut annuler ni le vœu de son amante, ni le serment qu'il a fait. Accablé de tristesse, il remonte dans les cieux. Il entraîne les nuées; il rassemble la pluie, les vents, les éclairs, le tonnerre, et la foudre inévitable. Il tâche, autant que cela lui est permis, d'en affaiblir la force. Il n'arme point son bras des feux trop redoutables avec lesquels il foudroya Typhon; il en est de plus légers : les Cyclopes en les forgeant y mêlèrent moins de flammes et de fureur. Les dieux les appellent des demi-foudres. Jupiter les saisit et descend avec tout l'appareil de sa puissance dans le palais des enfants d'Agénor. Mais une simple mortelle ne pouvait soutenir cet éclat immortel; et Sémélé fut consumée dans les bras même de son amant. Cependant Jupiter arracha de son sein l'enfant à demi formé qui devait naître de leur amour; et, s'il est permis de le croire, il le renferma dans sa cuisse, et l'y conserva tout le temps que sa mère aurait dû le porter. Sœur de Sémélé, Ino l'éleva secrètement dès le berceau, et le confia bientôt après aux nymphes de Nysa, qui le cachèrent dans leurs grottes profondes, et firent du lait son premier aliment.

 

 

Tirésias (III, 316-338)

[Cfr Actu'ITINERA pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert, des vers 316 à 510]

 

Tandis que, par la loi fatale des destins, ces événements se passaient sur la terre, et que, deux fois né, Bacchus voyait paisiblement s'écouler le premier âge de la vie, on dit qu'un jour Jupiter, égayé par le nectar, oubliant les soins et les soucis du sceptre, s'amusait à de folâtres jeux avec Junon, libre alors de ses jaloux ennuis : "Avouez-le, dit-il, l'amour a pour vous des transports qui nous sont inconnus" : et Junon soutenant un avis contraire, il fut convenu de s'en rapporter à la décision de Tirésias, qui sous les deux sexes avait connu l'une et l'autre Vénus.

[324] En effet, ayant un jour rencontré dans une forêt deux gros serpents par l'amour réunis, Tirésias les avait frappés de sa baguette, et soudain, ô prodige ! d'homme qu'il était il devint femme, et conserva ce sexe pendant sept ans. Le huitième printemps offrit encore les mêmes reptiles à ses regards : "Si quand on vous blesse, dit-il, votre pouvoir est assez grand pour changer la nature de votre ennemi, je vais vous frapper une seconde fois". Il les frappe, et soudain, reprenant son premier sexe, il redevint ce qu'il avait été.

Tel fut l'arbitre choisi pour juger ce joyeux différent. Il adopta l'avis de Jupiter; et l'on dit que Junon, plus offensée qu'il ne convenait de l'être pour un sujet aussi léger, condamna les yeux de son juge à des ténèbres éternelles. Mais le père tout puissant, pour alléger sa peine, car un dieu ne peut détruire ce qu'a fait un autre dieu, découvrit à ses yeux la science de l'avenir, et, par cette faveur signalée, le consola de la nuit qui les couvrait.

 

 

Narcisse (III, 339-355)

[Cfr Actu'ITINERA pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert, des vers 316 à 510]

 

Bientôt devenu célèbre dans la Béotie, toujours consulté, il rendit toujours des oracles certains. La blonde Liriope fit la première épreuve de son adresse à pénétrer dans l'obscur avenir. C'est elle dont le Céphise arrêta les pas dans ses flots tortueux, elle qu'il soumit à sa violence, et qu'il rendit mère d'un enfant si beau, que les Nymphes l'aimaient déjà dès sa plus tendre enfance. Narcisse était son nom. Tirésias, interrogé si cet enfant atteindrait une longue vieillesse : "Il l'atteindra, répondit-il, s'il ne se connaît pas". Cet oracle parut longtemps frivole et mensonger; mais l'aventure et le genre de mort de Narcisse, et son fatal délire, l'ont trop bien expliqué.

Déjà le fils de Céphise venait d'ajouter une année à son quinzième printemps : il réunissait les charmes de l'enfance aux fleurs de la jeunesse. Les Nymphes voulurent lui plaire; plusieurs jeunes Béotiens recherchèrent son amitié; mais à des grâces si tendres il joignait tant de fierté, qu'il rejeta tous les vœux qui lui furent adressés.

 

 

Écho (III, 336-510)

 [Cfr Actu'ITINERA pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert, des vers 316 à 510]

 

Écho le vit un jour qu'il poussait des cerfs timides dans ses toiles, Écho, qui ne peut se taire quand les autres parlent, qui pourtant jamais ne parla la première : elle était alors une nymphe, et non une simple voix; et cependant dès lors, quoique nymphe causeuse, sa voix ne lui servait qu'à redire, comme aujourd'hui, les derniers mots qu'elle avait entendus. C'était un effet de la vengeance de Junon. Cette déesse aurait souvent surpris dans les montagnes son époux infidèle; mais Écho l'arrêtait longtemps par ses discours, et donnait aux Nymphes le temps de s'échapper. La fille de Saturne ayant enfin connu cet artifice : "Cette langue qui m'a trompée perdra, dit-elle, de son pouvoir, et tu n'auras plus le libre usage de ta voix". L'effet suivit la menace, et depuis ce jour Écho ne peut que répéter le son et doubler la parole.

[370] Elle vit Narcisse chassant dans les forêts. Elle le vit et l'aima. Depuis elle suit secrètement ses pas. Plus près elle est de lui, plus s'accroît son amour. Tel le soufre léger attire et reçoit la flamme qui l'approche. Ô combien de fois elle désira lui adresser des discours passionnés, et y joindre de tendres prières ! Mais l'état où Junon l'a réduite lui défend de commencer; tout ce qu'il permet du moins elle est prête à l'oser. Elle écoutera la voix de Narcisse, et répétera ses accents.

Un jour que dans les bois il se trouvait écarté de sa suite fidèle il s'écrie : Quelqu'un est-il ici près de moi ? Écho répond, Moi. Narcisse s'étonne, il regarde autour de lui, et dit d'une voix forte, Venez ! Écho redit, Venez! Il regarde encore, et personne ne s'offrant à ses regards, Pourquoi, s'écrie-t-il, me fuyez-vous ? Écho reprend, Me fuyez-vous ? Trompé par cette voix prochaine, Joignons-nous, dit Narcisse. Écho, dont cette demande vient de combler tous les vœux, répète, Joignons-nous : et soudain, interprétant ces paroles au gré de ses désirs, elle sort du taillis. Elle avançait les bras tendus; mais il s'éloigne, il fuit, et se dérobant à ses embrassements : Que je meure, dit-il, avant que d'être à toi ! Et la Nymphe ne répéta que ces mots, être à toi !

[393] Écho méprisée se retire au fond des bois. Elle cache sous l'épais feuillage la rougeur de son front, et depuis elle habite dans des antres solitaires. Mais elle n'a pu vaincre son amour; il s'accroît irrité par les mépris de Narcisse. Les soucis vigilants la consument; une affreuse maigreur dessèche ses attraits; toute l'humide substance de son corps s'évapore: il ne reste d'elle que les os et la voix. Bientôt ses os sont changés en rochers. Cachée dans l'épaisseur des forêts, la voix d'Écho répond toujours à la voix qui l'appelle; mais nul ne peut voir cette Nymphe infortunée, et ce n'est plus maintenant qu'un son qui vit encore en elle.

Les autres Nymphes qui habitent les monts ou les fontaines éprouvèrent aussi les dédains de Narcisse. Mais enfin une d'elles, élevant vers le ciel des mains suppliantes, s'écria dans son désespoir : "Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé" ! Elle dit; et Rhamnusie exauça cette juste prière.

[407] Près de là était une fontaine dont l'eau pure, argentée, inconnue aux bergers, n'avait jamais été troublée ni par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par les troupeaux des environs. Nul oiseau, nulle bête sauvage, nulle feuille tombée des arbres n'avait altéré le cristal de son onde. Elle était bordée d'un gazon frais qu'entretient une humidité salutaire; et les arbres et leur ombre protégeaient contre l'ardeur du soleil la source et le gazon. C'est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse vint s'asseoir, attiré par la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces lieux. Mais tandis qu'il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l'onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l'ombre qu'il aime : il s'admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu'on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l'onde, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d'Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l'ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il admire enfin la beauté qui le fait admirer. Imprudent ! il est charmé de lui-même : il est à la fois l'amant et l'objet aimé; il désire, et il est l'objet qu'il a désiré; il brûle, et les feux qu'il allume sont ceux dont il est consumé. Ah ! que d'ardents baisers il imprima sur cette onde trompeuse ! combien de fois vainement il y plongea ses bras croyant saisir son image ! Il ignore ce qu'il voit; mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'erreur qui flatte ses yeux irrite ses désirs.

[432] Insensé ! pourquoi suivre ainsi cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n'est point. Éloigne-toi, et tu verras s'évanouir le fantastique objet de ton amour. L'image qui s'offre à tes regards n'est que ton ombre réfléchie; elle n'a rien de réel; elle vient et demeure avec toi; elle disparaîtrait si tu pouvais toi-même t'éloigner de ces lieux. Mais ni le besoin de nourriture, ni le besoin de repos ne peuvent l'en arracher.

Étendu sur l'herbe épaisse et fleurie, il ne peut se lasser de contempler l'image qui l'abuse; il périt enfin par ses propres regards. Soulevant sa tête languissante, et tendant les bras, il adresse ces plaintes aux forêts d'alentour :

"Ô vous dont l'ombre fut si souvent favorable aux amants, vîtes-vous un amant plus malheureux que moi ? et depuis que les siècles s'écoulent sur vos têtes, connûtes-vous des destins si cruels ? L'objet que j'aime est près de moi; je le vois, il me plaît; et, tant est grande l'erreur qui me séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et pour irriter ma peine, ce n'est ni l'immense océan qui nous sépare; ce ne sont ni des pays lointains, ni des montagnes escarpées, ni des murs élevés, ni de fortes barrières : une onde faible et légère est entre lui et moi ! lui-même il semble répondre à mes désirs. Si j'imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près de l'atteindre; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur des amants.

[454] "Ô toi, qui que tu sois, parais ! sors de cette onde, ami trop cher ! Pourquoi tromper ainsi mon empressement, et toujours me fuir ? Ce n'est ni ma jeunesse ni ma figure qui peuvent te déplaire : les plus belles Nymphes m'ont aimé. Mais je ne sais quel espoir soutient encore en moi l'intérêt qui se peint sur ton visage ! Si je te tends les bras, tu me tends les tiens; tu ris si je ris; tu pleures si je pleure; tes signes répètent les miens; et si j'en puis juger par le mouvement de tes lèvres, tu réponds à mes discours par des accents qui ne frappent point mon oreille attentive.

"Mais où m'égarai-je? je suis en toi, je le sens : mon image ne peut plus m'abuser; je brûle pour moi-même, et j'excite le feu qui me dévore. Que dois-je faire ? faut-il prier, ou attendre qu'on m'implore ? Mais qu'ai-je enfin à demander ? ne suis-je pas le bien que je demande ? Ainsi pour trop posséder je ne possède rien. Que ne puis-je cesser d'être moi-même ! Ô vœu nouveau pour un amant ! je voudrais être séparé de ce que j'aime ! La douleur a flétri ma jeunesse. Peu de jours prolongeront encore ma vie : je la commençais à peine et je meurs dans mon printemps ! Mais le trépas n'a rien d'affreux pour moi; il finira ma vie et ma douleur. Seulement je voudrais que l'objet de ma passion pût me survivre; mais uni avec moi il subira ma destinée; et mourant tous deux nous ne perdrons qu'une vie".

[474] Il dit, et retombant dans sa fatale illusion, il retourne vers l'objet que l'onde lui retrace. Il pleure, l'eau se trouble, l'image disparaît; et croyant la voir s'éloigner : "Où fuis-tu, s'écria-t-il, cruel ? je t'en conjure, arrête, et ne quitte point ton amant; ah ! s'il ne m'est permis de m'unir à toi, souffre du moins que je te voie, et donne ainsi quelque soulagement à ma triste fureur".

À ces mots il déchire sa robe, découvre et frappe son sein qui rougit sous ses coups. Telle la pomme à sa blancheur mélange l'incarnat; telle la grappe à demi colorée se peint de pourpre aux rayons du soleil. Mais l'onde est redevenue transparente; Narcisse y voit son image meurtrie. Soudain sa fureur l'abandonne; et, comme la cire fond auprès d'un feu léger; ou comme la rosée se dissipe aux premiers feux de l'astre du jour : ainsi, brûlé d'une flamme secrète, l'infortuné se consume et périt. Son teint n'a plus l'éclat de la rose et du lis; il a perdu cette force et cette beauté qu'il avait trop aimée, cette beauté qu'aima trop la malheureuse Écho.

[494] Quoiqu'elle n'eût point oublié les mépris de Narcisse, elle ne put le voir sans le plaindre. Elle avait redit tous ses soupirs, tous ses gémissements; et lorsqu'il frappait ses membres délicats, et que le bruit de ses coups retentissait dans les airs, elle avait de tous ses coups répété le bruit retentissant. Enfin Narcisse regarde encore son image dans l'onde, et prononce ces derniers mots: Objet trop vainement aimé! Écho reprend: Objet trop vainement aimé! Adieu! s'écria-t-il. Adieu! répéta-t-elle.

Il laisse alors retomber sur le gazon sa tête languissante; une nuit éternelle couvre ses yeux épris de sa beauté. Mais sa passion le suit au séjour des ombres, et il cherche encore son image dans les ondes du Styx. Les Naïades, ses sœurs, pleurèrent sa mort; elle coupèrent leurs cheveux, et les consacrèrent sur ses restes chéris : les Dryades gémirent, et la sensible Écho répondit à leurs gémissements. On avait déjà préparé le bûcher, les torches, le tombeau; mais le corps de Narcisse avait disparu; et à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu'une fleur d'or de feuilles d'albâtre couronnée.

 

 

Penthée (III, 511-563)

 

Cette aventure s'étant répandue dans toutes les villes de la Grèce, rendit plus célèbre le nom de Tirésias, et donna plus de crédit à ses oracles. Le fils d'Échion, Penthée, qui méprisait les dieux, seul osa dédaigner son savoir fatidique. Il le raillait sur la perte de sa vue, et sur le sujet qui provoqua la vengeance de Junon. Alors le vieil augure secouant sa tête ornée de cheveux blancs : "Que tu serais heureux, dit-il, si privé comme moi de la lumière des cieux, tu pouvais ne pas voir les mystères de Bacchus ! Un jour viendra, et déjà je pressens qu'il s'approche, où le jeune fils de Sémélé paraîtra dans ces lieux. Si ton encens ne fume sur ses autels, tes membres seront déchirés en lambeaux; et ton sang souillera les forêts, et les mains de ta mère, et les mains de tes sœurs. Mais cette prédiction s'accomplira; oui, tu oseras refuser au nouveau dieu les honneurs immortels; et trop tard tu te plaindras qu'un aveugle ait pu si bien lire au livre des destins".

[524] Il dit, et le fils d'Échion le chasse avec mépris. Mais la prédiction du vieillard va bientôt s'accomplir. Bacchus arrive, et au loin tous les champs retentissent de hurlements sacrés; la foule se précipite au devant de ses pas; ensemble confondus les mères, les époux, les enfants, et le peuple, et ses chefs, s'empressent à ces nouvelles solennités. "Dignes enfants de Mars, ô Thébains ! s'écrie Penthée, quelle fureur a saisi vos esprits ? le bruit de l'airain frappé contre l'airain, ces flûtes recourbées, et tous ces vains prestiges ont-ils tant de pouvoir ? Quoi ! vous que n'ont point effrayés le glaive des combats, la trompette guerrière, et les bataillons hérissés de dards, vous céderiez aux cris insensés de ces femmes, à ce vil troupeau qu'agite le délire du vin et le bruit des tambours ? n'êtes-vous plus ces vieux soldats qui, traversant les vastes mers, vinrent dans ces contrées fonder une nouvelle Tyr, et transporter leurs pénates errants ? livrerez-vous vos dieux sans les défendre ? et vous, jeunes Thébains, dont l'âge approche plus du mien, vous à qui sans doute le thyrse convenait moins que le fer, le pampre que le casque."

[543] "Souvenez-vous encore, je vous en conjure, du sang dont vous sortez ! Imitez la belliqueuse audace du dragon qui périt pour défendre son antre et la fontaine de Mars. Ah ! combattez du moins pour votre gloire ! Le dragon vainquit des guerriers valeureux, et vous n'avez devant vous qu'une troupe lâche et efféminée. Soutenez l'honneur de votre race ! et si, par la loi des destins, Thèbes doit périr, que ses murs s'écroulent retentissant sous les coups du bélier, sous l'effort des combattants, au bruit du fer, au milieu de la flamme ! Alors nous n'aurons point à rougir de nos malheurs; alors nous pourrons déplorer notre destin sans chercher à le cacher. Mais la cité de Cadmus serait-elle donc subjuguée par un faible enfant, qui ne connut jamais les armes, ni les combats, ni l'usage des coursiers; qui, dans sa mollesse, ne sait que parfumer ses cheveux de myrrhe, les couronner de lierre, se revêtir de pourpre et d'habits tissus d'or ! Cessez de le suivre, et je vais le contraindre d'avouer la supposition de sa naissance, et la fausseté de ses mystères. Acrisius aura donc eu le courage de mépriser cet imposteur sacré; il lui aura fermé les portes d'Argos; et cet étranger ferait aujourd'hui trembler Penthée et les Thébains ! Allez, que rien ne vous arrête ! (et il commandait à ses compagnons) saisissez le méprisable chef de cette troupe; amenez-le devant moi chargé de fers, et que mes ordres soient promptement exécutés".

 

 

Les matelots tyrrhéniens (III, 564-733)

 

Il dit : cependant Cadmis, aïeul de Penthée; Athamas, son oncle, et tous les siens, condamnent ce discours impie, et vainement s'efforcent de le détourner de sa résolution : leurs sages conseils irritent sa fureur; elle s'accroît des efforts mêmes qu'ils font pour la calmer. Tel j'ai vu le torrent rouler plus lentement, et avec moins de fracas, son onde dans les champs ouverts à son passage; mais si des arbres, si des rochers l'arrêtent dans son cours, sa violence s'accroît encore de cet obstacle : il s'enfle, mugit, et furieux précipite ses flots.

Bientôt les soldats reviennent couverts de sang et de blessures. Penthée leur demande ce qu'ils ont fait de Bacchus : "Nous ne l'avons point vu, répondent-ils; mais voici un de ses compagnons, ministre de ses mystères sacrés"; et ils lui livrent enchaîné cet homme qui avait quitté l'Étrurie pour suivre le nouveau dieu.

[577] Penthée lance sur lui de farouches regards, et diffère à peine son supplice. "Tu périrais, s'écrie-t-il, et ta mort servira d'exemple à tes pareils. Dis-moi ton nom; quels sont tes parents ? quelle est ta patrie ? et pourquoi t'es-tu fait le ministre de cette fausse divinité ?" Le captif répond sans se troubler :

"Mon nom est Acétès; mon pays, la Méonie; je suis né de parents obscurs; mon père ne m'a laissé ni champs que retournent les taureaux infatigables, ni troupeaux chargés d'une riche toison. Il fut aussi pauvre que moi; il s'occupait à tendre des pièges aux avides poissons, et à les prendre bondissants au fer dont il armait sa ligne. Son métier était toute sa fortune; lorsqu'il me l'eut enseigné : "Héritier et successeur de mes travaux, dit-il, reçois toutes les richesses que je possède". Et en mourant il ne me laissa que les eaux pour héritage; c'est ce que je puis appeler le seul bien de mes pères. Bientôt las de vivre, toujours retenu sur les mêmes rochers, j'appris à gouverner le timon, j'observai l'astre pluvieux de la chèvre Amalthée, les Pléiades, les Hyades, la grande Ourse; je connus les maisons des vents et les ports amis des matelots.

[597] "Un jour que je naviguais vers l'île de Délos, je fus forcé de relâcher à Naxos : la rame propice me conduit au rivage; j'y descends d'un pied léger, et je foule le sable humide qui le couvre. La nuit venait de replier ses voiles; l'orient brillait des premières clartés de l'aurore: je me lève; je commande aux nautoniers d'apporter de l'eau vive; je montre le chemin des fontaines; et cependant du haut d'un rocher j'observe le ciel, et je recueille la promesse des vents; je retourne au rivage, j'appelle mes compagnons : "Me voici", s'écria le premier Opheltès. Il amenait un enfant d'une beauté ravissante, et qu'il avait surpris dans un champ solitaire : cet enfant semble le suivre à peine; il chancelle appesanti de sommeil et de vin. J'observe l'éclat de sa figure, son air, son maintien; je ne reconnais rien en lui qui soit d'un mortel; je le sens, et m'écrie : "Compagnons ! je ne sais quelle divinité se cache sous les traits de cet enfant; mais, je n'en doute point, ses traits annoncent la présence d'un dieu. Ô toi, qui que tu sois, daigne nous protéger; rends-nous la mer favorable, et pardonne à mes compagnons de t'avoir méconnu". -- "Cesse de l'implorer pour nous", reprend Dyctis, Dyctis de tous le plus agile pour monter à la cime des mâts et pour en redescendre; Lybis, le blond Mélanthus, qui veille à la proue; Alcimédon, Épopée, dont la voix excite les nautoniers, et commande aux rames le mouvement et le repos, tous se déclarent contre mon avis; tant est grand chez eux l'aveugle désir d'une injuste proie ! "Non, m'écriai-je alors, je ne souffrirai point que notre vaisseau soit souillé par un sacrilège; et plus que vous ici j'ai le droit de commander". Mais je résistais en vain : le plus emporté, le plus audacieux de cette troupe impie, Lycabas, banni de l'Étrurie pour un meurtre qu'il avait commis, me frappe à la gorge d'un poing ferme et nerveux; et si je n'eusse été retenu par un câble propice, je serais tombé sans connaissance dans la mer.

[629] "La troupe mutinée applaudit à cette extrême violence. Mais enfin Bacchus (car c'était Bacchus lui-même), comme si les clameurs des matelots eussent interrompu son sommeil, et dégagé ses sens de la vapeur du vin : "Que faites-vous ? dit-il, pourquoi ce tumulte et ces cris ? comment me trouvé-je au milieu de vous ? et dans quels lieux prétendez-vous me conduire ?" -- "Ne craignez rien, répond celui qui était à la proue : faites-nous connaître les bords où vous voulez descendre, nous vous y conduirons".-- "Tournez, dit le dieu, vos voiles vers l'île de Naxos : c'est là qu'est ma demeure, et vous y trouverez un sol hospitalier".

Les traîtres jurent par la mer et ses divinités qu'ils vont obéir : ils m'ordonnent de déployer les voiles, et de cingler vers l'île de Naxos. Elle était à droite; à droite je dirige le vaisseau : "Insensé ! s'écrie-t-on de toutes parts; Acétès, quelle fureur t'aveugle ! tourne à gauche". La plupart me font connaître leur dessein par des signes; plusieurs me l'expliquent à l'oreille; je frémis : "Qu'un autre, m'écriai-je, prenne le gouvernail, je cesse de prêter mon ministère au crime et à ses artifices". Un murmure général s'élève contre moi : "Crois-tu, dit Éthalion, qu'ici le salut de tous de toi seul va dépendre ?" et soudain il vole au gouvernail, commande à ma place, s'éloigne de Naxos, et tient une autre route.

[650] Alors le dieu, comme s'il feignait d'ignorer leurs complots, du haut de la poupe regarde la mer, et affectant des pleurs : "Nochers, dit-il, où sont les rivages que vous m'aviez promis ? où est la terre que je vous ai demandée ? comment ai-je mérité ce traitement ? est-ce donc pour vous une grande victoire si, dans la force de l'âge, réunis tous contre un seul, vous trompez un enfant" ! Cependant je pleurais : l'impie nautonier riait de mes larmes, et la rame fendait les flots à coups précipités.

"Thébains ! j'en atteste Bacchus, et il n'est point de dieu plus puissant que Bacchus. Les faits que je vais raconter sont aussi vrais qu'ils sont peu vraisemblables. Le vaisseau s'arrête au milieu des flots, comme s'il eût été à sec sur le rivage. Les nautoniers surpris continuent d'agiter leurs rames. Toutes les voiles sont déployées. Inutiles efforts ! le lierre serpente sur l'aviron, l'embrasse de ses nœuds et le rend inutile; ses grappes d'azur pendent aux voiles appesanties. Alors Bacchus se montre le front couronné de raisins : il agite un javelot que le pampre environne; autour de lui couchés, simulacres terribles, paraissent des lynx, des tigres, et d'affreux léopards.

[670] Soudain, frappés de vertige, ou saisis de terreur, les nautoniers s'élancent dans les flots. Médon est le premier dont le corps resserre en arc, se recourbe, et noircit sous l'écaille : Quel prodige te transforme en poisson, lui criait Lycabas ? et déjà la bouche de Lycabas ouverte s'élargissait sous de larges naseaux. Lybis veut de sa main agiter la rame qui résiste, et sa main se retirant, en nageoire est changée. Un autre veut du lierre débarrasser les cordages, mais il n'a plus de bras, il tombe dans les flots, et les sillonne de sa queue en croissant terminée. On les voit tous dans la mer bondissant : de leurs naseaux l'eau jaillit élancée; ils se plongent dans l'élément liquide, reparaissent à sa surface, se replongent encore, nagent en troupe, jouent ensemble, meuvent leurs corps agiles, aspirent l'onde et la rejettent dans les airs.

De vingt que nous étions je restais seul, pâle, glacé, tremblant. Le dieu me rassure à peine par ces mots : "Cesse de craindre, et prends la route de Naxos". J'obéis; et arrivé dans cette île, je m'empresse aux autels de Bacchus, et j'embrasse ses mystères sacrés".

[692] "J'ai longtemps écouté, reprit le fils d'Échion, le long artifice de tes discours, pour voir si ce retard pourrait vaincre ma colère. Amis, saisissez cet imposteur, et, par les tourments les plus cruels, faites-le descendre chez les morts". Soudain on entraîne Acétès; on l'enferme dans une affreuse prison; et tandis qu'on prépare contre lui le fer et la flamme, instruments de son supplice, d'elle-même, dit-on, la porte de sa prison fut ouverte; et, sans être détachés, les fers tombèrent de ses mains.

Cependant le fils d'Échion persiste. Il n'ordonne plus d'aller, il court lui-même d'un pas rapide sur le Cithéron, où vont se célébrer les mystères de Bacchus, mont sacré, qui déjà des cris des Bacchantes au loin retentissait. Tel qu'un coursier ardent, quand l'airain sonore de la trompette guerrière a donné le signal, frémit et respire le feu des combats, tel s'émeut Penthée quand les cris des Ménades remplissent les airs, et sa fureur s'anime au bruit confus de leurs longs hurlements.

[708] Vers le milieu du mont est un vaste champ qu'embrassent les forêts; mais dans son enceinte on ne découvre aucun arbre qui soit un obstacle à la vue. C'est là que, d'un œil profane, Penthée regarde les mystères sacrés. Agavé, sa mère est la première qui l'aperçoit; et soudain, de fureur transportée, elle lui lance son thyrse, et s'écrie : "Io ! voyez, mes sœurs, cet énorme sanglier qui erre dans nos campagnes: c'est moi qui vais le frapper". Elle dit : les Bacchantes accourent, se rassemblent, et, rendues furieuses par le dieu qui les agite, s'élancent sur lui. Il fuit, il tremble, il ne menace plus. Déjà même il se condamne, il reconnaît son crime; déjà blessé, il s'écriait : "Autonoé, secourez-moi ! ayez pitié du fils de votre sœur; je vous en conjure par l'ombre d'Actéon". Mais Autonoé ne se souvient plus de son fils Actéon. Elle arrache le bras qui l'implore; Ino déchire l'autre. Infortuné ! il n'a plus de main qu'il puisse tendre à sa mère; il lui montrait son corps sanglant et déchiré : "Voyez, s'écriait-il, ô ma mère, voyez" ! Mais Agavé ne peut le reconnaître. Elle jette d'affreux hurlements, secoue sa tête et ses cheveux abandonnés aux vents; et d'une main au carnage échauffée, elle enlève la tête de son fils et s'écrie : "Io ! Accourez, ô mes compagnes ! cette victoire m'appartient". Alors ces femmes cruelles dispersent ses membres sanglants. Telles, mais moins rapidement, détachées par le vent froid de l'automne, les feuilles volent dans les forêts.

Instruites par ce terrible exemple, les Thébaines célèbrent avec ardeur les fêtes de Bacchus, font fumer l'encens sur ses autels, et révèrent ses mystères sacrés.

 

Autres traductions françaises dans la BCS

Métamorphoses d'Ovide: Plan - Notices - I - II - III Hypertexte louvaniste - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV - XV - corpora


Bibliotheca Classica Selecta - FUSL - UCL (FLTR)