[Extrait de Folia Electronica Classica, t. 29, janvier-juin 2015]

 

LES « MARQUEURS » DE LA NATIVITÉ DU CHRIST DANS LA LITTÉRATURE MÉDIÉVALE.
La christianisation du matériel romain

par

Jacques Poucet

Membre de l’Académie royale de Belgique

Professeur émérite de l’Université de Louvain

 


[Page de Garde] [Table des Matières] [Introduction] [I. Généralités] [2. Phénomènes célestes] [3. Boeuf parlant]

 [4. Phénomènes divers] [5. Vision d'Octavien] [6. Prodige de l'huile] [7. En guise de conclusion] [Liste bibliographique]


 

 

Chapitre II. Les phénomènes célestes

 

Plan

 

1. Quelques généralités

2. Deux phénomènes solaires censés, selon Voragine, marquer la Nativité

3. Ils sont pourtant bien antérieurs à la Nativité : leur analyse

a. Les trois soleils

b. Le cercle autour du soleil

4. Le travail d’amplification de Calendre (entre 1213 et 1220)

5. La fusion avec le récit de la vision d’Octavien

a. Voragine et Innocent III

b. Renart le Contrefait (début XIVe)

c. Denys le Chartreux (XVe)

6. Un cas particulier : « le jour en pleine nuit »

7. Perspectives et élargissements

 

On commencera par des phénomènes touchant le soleil, essentiellement l’apparition de trois soleils ou encore d’un cercle autour de cet astre. Ils sont bien connus aujourd’hui, mais les Anciens, incapables de les expliquer, les considéraient comme des prodiges. Plusieurs de ceux qui se produisirent à la fin de l’époque de César et au début de celle d’Octave-Auguste furent considérés par les Romains comme se rapportant aux maîtres du moment.

Ils n’avaient donc au départ aucun rapport avec des événements de la vie du Christ. Mais les chrétiens les retravaillèrent pour les mettre en rapport avec la Nativité. Cette entreprise de christianisation progressive se fit d’abord dans le strict respect de la chronologie ; c’étaient simplement des signes annonciateurs de la Nativité. Mais ensuite, et au mépris des données de l’histoire, ces prodiges furent transformés en signes accompagnateurs, censés s’être produits au moment de la Nativité.

Une fois acquis le principe de la christianisation, le motif verra son contenu se modifier et se développer. Nous analyserons deux types de modification : d’abord, la description initiale qui s’enrichit sous la plume d’un poète ; ensuite l’utilisation du motif pour enrichir et compléter un motif différent, une fusion en quelque sorte.

Après les deux exemples, très clairs, des trois soleils et du cercle autour du soleil sera abordé un cas différent : celui d’une lumière semblable à l’éclat du soleil qui se manifeste en pleine obscurité (« le jour en pleine nuit »). En ce qui concerne ce dernier point toutefois, on ne sera plus vraiment en présence d’un élément antique, récupéré et transformé par les chrétiens, mais plutôt d’un motif propre au récit de la Nativité construit par les chrétiens. Il sera donc à considérer comme d’origine chrétienne, même s’il peut entretenir une vague ressemblance avec certains prodiges païens.

 

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1. Quelques généralités

Si les Anciens savaient expliquer correctement les éclipses, il n’en était pas de même de certains autres phénomènes solaires qui leur restaient incompréhensibles et qu’ils considéraient comme des prodiges. C’est le cas lorsqu’ils observaient des soleils multiples (ou des lunes), ou un soleil accompagné d’une couronne, d’un cercle (coloré ou non) ou d’un arc. Ces phénomènes, dont l'existence est incontestable, sont aujourd’hui parfaitement expliqués. Ce sont des illusions d’optique.

Ainsi les « faux soleils » et les « fausses lunes », apparaissant à gauche ou/et à droite du vrai soleil ou de la vraie lune et appelés dans le jargon astronomique parhélies et parasélènes, sont de simples images provoquées par la réfraction des rayons de lumière traversant les cristaux de glace en suspension dans certains nuages d'altitude. Ces phénomènes ne durent généralement pas très longtemps (de quelques secondes à quelques minutes), les parasélènes étant, semble-t-il, plus rares que les parhélies.

Les phénomènes du cercle ou de la couronne entourant le soleil sont dus à un autre type de diffraction des rayons lumineux. Ils peuvent se présenter sous différents aspects, mais se rattachent à deux catégories de base, appelées aujourd’hui « couronne » et « halo de 22° ».

* On trouvera sur la Toile des explications complémentaires détaillées ainsi que des photos illustrant la grande variété des aspects sous lesquels ces phénomènes se présentent. On comprendra, en voyant ces dernières, que les Anciens aient pu les interpréter comme autant de prodiges.

* Vidéo montrant un bel exemple de parhélie contemporain dans le ciel de Moscou, qui fut observé le 19 janvier 2014 :

* Exemple de halo lumineux en Provence :

* Article de synthèse chez Wikipédia, avec la discussion qui le concerne :

* Pour une « chronique des prodiges célestes antiques (et souvent en toc) », on pourra voir la rubrique Paranormal de « La Page de l’Oncle Dom » :

 

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 2. Deux phénomènes solaires censés, pour Voragine, marquer la Nativité

La liste des événements signalés comme marqueurs de la Nativité par Voragine contient deux de ces phénomènes solaires. Le premier est l’apparition de trois soleils qui se fondent en un seul :

In ipsa… die [= de la Nativité] tres soles in oriente apparuerunt qui paulatim in unum corpus solare redacti sunt. (éd. G.P. Maggioni, p. 69)

Ce même jour [= de la Nativité], trois soleils apparurent à l’orient, qui peu à peu se fondirent en un seul corps solaire. (trad. A. Boureau, p. 54)

Le second, un peu plus loin dans l’oeuvre, est l’apparition d’un cercle entourant le soleil :

Octaviani tempore hora circiter tertia repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem celestis arcus orbem solis ambiuit […] (éd. G.P. Maggioni, p. 70)

À l’époque d’Octavien, vers la troisième heure, brusquement, dans un ciel pur et serein, un cercle ressemblant à un arc-en-ciel entoura le disque du soleil […] (trad. A. Boureau, p. 55)

Ce sont essentiellement ces deux phénomènes qui seront étudiés dans les pages suivantes.

 

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3. Ils sont pourtant bien antérieurs à la Nativité : leur analyse

En fait ces deux événements, solidement attestés comme prodiges dans la tradition romaine, se produisirent plusieurs décennies avant la Nativité et n’avaient donc au départ, on l’a dit, aucun rapport avec elle.

 

a. Les trois soleils

Le premier motif figure déjà en bonne place, on l’a vu aussi, dans le Canon d’Eusèbe-Jérôme, lequel signale qu’« à Rome, trois soleils, apparus en même temps, se réunirent petit à petit pour ne plus former qu’un seul et même cercle » (Romae tres simul exorti soles paulatim in eundem orbem coierunt). L’auteur du Canon lui-même date le prodige de l’an 44 avant J.-C., année de la mort de Jules César (p. 157, éd. R. Helm).

Si Voragine en fait un événement contemporain de la naissance du Christ, il reconnaît toutefois, immédiatement après, l’existence de positions différentes de la sienne.

Il signale ainsi que, selon Pierre le Mangeur (XIIe s.), ces trois soleils apparurent « au moment de la mort de Jules César ». C’est effectivement ce qu’on peut lire dans l’Historia scolastica (II Macc. 16 ; P.L., t. 198, 1885, col. 1532 A).

Pierre le Mangeur (en latin Petrus Comestor) est un théologien né à Troyes vers 1110 et mort à Saint-Victor en 1179. Son Historia scholastica (achevée avant 1173), considérée comme « une des œuvres les plus originales de la fin du XIIe siècle », eut un très grand succès au Moyen Âge et on en a retrouvé plus de huit cents manuscrits datant du XIIe au XVIe siècle. « Il s'agit d'un abrégé des Écritures, une sorte d'adaptation de l'histoire sainte très narrative, insérée dans l'histoire générale de l'humanité, avec des gloses tirées des auteurs ecclésiastiques et profanes, mêlant les Écritures canoniques à toutes sortes d'emprunts aux apocryphes et aux commentaires des exégètes ». Longtemps classique dans les écoles, elle était destinée à la formation du clergé et des prédicateurs. Seul le livre sur la Genèse a fait l'objet jusqu'ici d'une édition scientifique (A. Sylwan, dans Corpus Christianorum, Brepols, 2005, 228 p.). Le reste doit toujours être consulté dans la Patrologie Latine, t. 198, 1855, facilement accessible sur la Toile. L’Historia scholastica y occupe les col. 1045-1721.

Voragine aurait pu ajouter que Godefroi de Viterbe, un contemporain de Pierre le Mangeur, était du même avis.

Né à Viterbe en Italie vers 1120, Godefroi reçoit son éducation à l’école cathédrale de Bamberg (Bavière), travaille un temps à la Chancellerie apostolique (Rome), puis revient en Allemagne comme chapelain des empereurs germaniques Conrad III, Frédéric Ier Barberousse et Henri IV. Avant de devenir évêque de Viterbe en 1184, il publie en 1183 un Speculum regum, une œuvre marginale qui est simplement un résumé d'histoire et non un « miroir au prince » au sens défini par les Modernes. Il mourra à Viterbe en 1191, après avoir terminé son ouvrage majeur, le Pantheon, une histoire universelle en vers latins. Les deux traités, édités par G. Waitz, sont accessibles dans le même volume des M.G.H., S.S., XXII, 1872 (p. 21-93 pour le Speculum regum, et p. 107-307 pour le Pantheon). Ils sont aussi disponibles en version numérique. Le Speculum regum est accompagné d’un commentaire en prose, qui ne peut pas être attribué à Godefroi lui-même et qui est plus tardif (cfr. éd. G. Waitz, p. 3-4).

Son Speculum Regum (éd. G. Waitz, p. 67) précise en effet, pour l’époque de César, aux vers 840-841 :

Istis temporibus tres fulgent ordine soles,

En ce temps-là, brillent trois soleils bien alignés,

Stant quoque tres lune nunc celitus in regione.

il y a aussi trois lunes dans cette région du ciel.

En écrivant cela, Godefroi n’est toutefois pas très fidèle à Eusèbe-Jérôme : il ne mentionne pas que les trois soleils ont fusionné en un seul et ne semble pas avoir peur de la surenchère puisqu’il ajoute trois lunes aux trois soleils.

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’au départ de la tradition le prodige des trois soleils n’était en rien lié à la Nativité du Seigneur.

*

Après la description et la chronologie du prodige, qu’en est-il de son interprétation ?

Le Canon d’Eusèbe-Jérôme n’en donnait aucune, expressis verbis en tout cas, mais on sait que dans l’antiquité ce prodige fut interprété, avec d’autres de la même époque, comme des présages de la mort de César. Pierre le Mangeur ne dit rien de la signification du phénomène. Mais ce n’est le cas ni de Godefroi de Viterbe – tout au moins du commentaire en prose de son Speculum –, ni de Voragine.

Ce commentaire, dont l’auteur et la date – on vient de le dire – sont incertains, note en effet :

Item sciendum est, quod tempore Iulii Cesaris premissi dum iam appropinquaret tempus quo Christus de virgine Maria nasci voluit, tres soles et tres lune apparuerunt in celo in figuram, ut fides sancte Trinitatis, Patris et Filii et Spiritus sancti, futura esset. (éd. G. Waitz, M.G.H., S.S., XXII, 1872, p. 68)

Il faut savoir aussi qu’à l’époque de Jules César dont on vient de parler, lorsqu’approchait le temps où le Christ voulut naître de la Vierge Marie, trois soleils et trois lunes apparurent dans le ciel, symbolisant l’arrivée future de la foi en la sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. (trad. personnelle)

C’est un texte, où les trois soleils – et bien sûr les trois lunes – sont interprétés comme une figure de la Sainte Trinité « à venir ». Dans la perspective d’un présage annonciateur, on voit évidemment l’intérêt qu’il y avait à surdéterminer le présage en ajoutant trois lunes aux trois soleils.

Voragine, dans son chapitre 6, propose même deux interprétations :

Per quod significatur quod trini et unius dei notitia toti orbi imminebat, uel quod natus erat ille in quo tria, scilicet anima, caro et deitas, in unam personam conuenerant. (éd. G.P. Maggioni, p. 69)

Il est ainsi signifié que la connaissance de Dieu trine et unique allait se répandre dans tout l’univers, ou bien qu’était né celui en qui trois choses, l’âme, la chair et la déité (anima, caro et deitas) se rejoignaient en une seule personne. (trad. d’après A. Boureau p. 54)

Ici le dogme de la Sainte-Trinité se double d’une autre idée : l’enfant Jésus réunissait en lui l’âme humaine, la chair et la divinité.

Jean d’Outremeuse également, au XIVe siècle, cette fois bien après Voragine, signalera les trois soleils dans sa liste des prodiges, présages et prédictions de tout ordre liés à la mort de César (Myreur, I, p. 243-244) :

 Item, adont apparurent en la citeit de Romme, vers Orient, lendemain que ihl [= Jules César] fut ochis, III soleas, dont Virgile dest que li temps venroit briefement que la triniteit s’apparoit. » (Myreur, I, p. 243)

Alors apparurent dans la ville de Rome, du côté de l’Orient, le lendemain du jour où il fut tué, trois soleils, à propos desquels Virgile dit que viendrait bien vite le moment où apparaîtrait la Trinité. (trad. personnelle)

Mais par rapport aux auteurs précédents, Jean d’Outremeuse est original en ce sens qu’il déplace le prodige au lendemain du meurtre et surtout en ce qu’il met l’interprétation chrétienne dans la bouche de Virgile, prophète chrétien pour le chroniqueur liégeois.

Christianisation évidente, faut-il le faire remarquer ?

*

Nous ne citerons pas les autres mentions du prodige des trois soleils dans la littérature médiévale. Elles n’offrent pas grand intérêt, mise à part peut-être celle de Frédégaire, écrivant vers 640.

On désigne conventionnellement sous le nom de Chronique de Frédégaire une compilation historiographique composée dans la Gaule du Haut Moyen Âge, relevant du genre de la Chronique universelle, et racontant donc l’histoire depuis la Création du monde. En fait, jusqu’aux événements de 584 le récit se présente comme une compilation de cinq chroniques anciennes (dont celle de saint Jérôme). Commence alors la partie propre de la chronique qui mène le lecteur de 584 à 641. Des Continuations de la Chronique de Frédégaire conduiront jusqu'en 768. Cfr Chronicarum quae dicuntur Fredegarii Scholastici libri IV cum continuationibus, éd. Bruno Krusch, dans les Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888. Accessible intégralement sur la Toile.

Le chapitre 32 du livre II, consacré au règne de César, se termine, comme Eusèbe-Jérôme qui lui sert de modèle, par le prodige du bœuf parlant et celui des trois soleils. La citation ne mériterait même pas d’être mentionnée, si elle ne révélait les difficultés qu’avait le chroniqueur du VIIe siècle à comprendre les textes qu’il utilisait et à rédiger en un latin correct :

Romae tres simul exorti consolis in eadem urbem fuerunt. (II, 32, éd. B. Kursch, p. 55, l. 13-16)

Les « trois soleils » sont devenus « trois consuls », et le « cercle » (orbis) s’est transformé en « ville » (urbs, urbis). Cette année-là, Rome aurait donc connu en même temps trois consuls. On retrouvera Frédégaire plus loin à propos du prodige du bœuf parlant.

 

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*

Quoi qu’il en soit, dans les cas examinés, le mécanisme de christianisation est bien visible. Un prodige de -44, lié dans l’antiquité romaine à la mort de César, est utilisé par les chrétiens qui lui donnent une interprétation chrétienne et le mettent en rapport avec la Nativité. Certains, comme Pierre le Mangeur ou Godefroi de Viterbe ou encore Jean d’Outremeuse, conservent l’ancrage chronologique originel (l’époque de César), mais d’autres, comme Jacques de Voragine, le font coïncider avec le moment de la Nativité, n’hésitant pas, pour ce faire, à le déplacer de quelques décennies.

 

b. Le cercle autour du soleil

Qu’en est-il du second prodige, celui du cercle autour du soleil ?

Lorsque Jacques de Voragine rapporte le phénomène, il se met explicitement sous la garantie d’Orose (De hoc autem Orosius ita dicit) :

Octaviani tempore hora circiter tertia repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem celestis arcus orbem solis ambiuit […]. (éd. G.P. Maggioni, p. 70)

À l’époque d’Octavien, vers la troisième heure, brusquement, dans un ciel pur et serein, un cercle ressemblant à un arc-en-ciel entoura le disque du soleil […]. (trad. A. Boureau, p. 55)

Mais si l’on vérifie le texte d’Orose, on découvre le passage suivant dont nous ne citons pour le moment que le début, nous réservant d’en donner la suite plus tard dans la discussion :

Nam cum primum, C. Caesare auunculo suo interfecto, ex Apollonia rediens Vrbem ingrederetur, hora circiter tertia repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem caelestis arcus orbem solis ambiuit […].

En effet, premièrement alors qu’après le meurtre de son grand-oncle C. César, il (= Octavien) faisait son entrée dans Rome en revenant d’Apollonie, soudain, vers la troisième heure, dans un ciel sans nuage, limpide et pur, un cercle, tel un arc-en-ciel, entoura le disque solaire […]. (Orose, VI, 20, 5 ; éd. M.-P. Arnaud-Lindet, p. 227)

La description du phénomène est la même, mais sa chronologie est tout à fait différente. Chez Orose, l’événement est daté avec précision, en -44, un peu après la mort de Jules César. Il est mis en rapport direct avec la « Joyeuse Entrée » à Rome du futur Auguste, et non avec la Nativité du Seigneur.

En fait le motif est beaucoup plus ancien qu’Orose et le Vème siècle. Il figure en bonne place chez plusieurs auteurs antiques, comme Tite-Live (Per., 117 ; Obsequens, 68), Velleius Paterculus (II, 59, 6), Sénèque (Questions Naturelles, I, II, 1), Pline l’Ancien (Histoire Naturelle, II, 28)  Suétone (Aug., 95, 1) ou encore Dion Cassius (XLV, 4, 4). Ainsi par exemple, Suétone, le secrétaire de l’empereur Hadrien, écrit ceci :

Post necem Caesaris reuerso ab Apollonia et ingrediente eo urbem, repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem caelestis arcus orbem solis ambiit. (Suét., Aug., 95, 1)

Après la mort de César, lorsque, à son retour d'Apollonie, il [= le futur Auguste] entra dans Rome, on vit tout à coup, par un ciel pur et serein, un cercle semblable à l'arc-en-ciel, entourer le disque du soleil. (trad. personnelle)

l’on retrouve textuellement la même description du prodige que chez Orose et chez Voragine. Quant aux autres témoignages antiques, dont nous ferons grâce au lecteur, ils ne laissent également aucun doute sur la date : on est en -44.

Voilà pour la description et la chronologie. Qu’en est-il de l’interprétation ?

Celle des Anciens est claire. Suétone intègre ce prodige dans les chapitres de sa Vie d’Auguste (Aug., 94-97, six pages dans l’édition Budé !) où il énumère avec soin les signes « qui, soit avant sa naissance [= celle du futur Auguste], soit le jour même où il naquit, soit par la suite, firent prévoir et révélèrent sa grandeur future et son bonheur constant » (trad. H. Ailloud).

Sur cette entrée d’Octave à Rome, Velleius Paterculus, II, 59, 6, est lui aussi très explicite :

[…] cum intraret urbem, solis orbis super caput eius curvatus aequaliter rotundatusque in colorem arcus velut coronam tanti mox viri capiti imponens conspectus est. (II, 59, 6 ; éd. M. Elefante, 1997, p. 108-109).

Comme il entrait dans Rome, on vit au-dessus de sa tête un halo entourant le soleil d’un arc-en-ciel continu suspendre comme une couronne sur la tête de celui à qui tant de grandeur était promise. (trad. Ph. Verdier, Vision, 1982, p. 87)

Pour les Romains, ce cercle autour du soleil fait donc partie d’un groupe de prodiges qui annoncent ou qui marquent l’entrée en scène d’un grand souverain. C’est,  pour reprendre les mots de Ph. Verdier (Vision, 1982, p. 86), une « théophanie lumineuse », une sorte de présage d’investiture. Comme ces phénomènes concernent Auguste, les Modernes les qualifient de « présages augustéens ».

Pour une étude sur les présages, prodiges, signes, liés aux empereurs, mais étudiés dans la perspective d’une réflexion sur la religion et le pouvoir dans l’empire romain, on pourra voir A. Vigourt, Les présages impériaux d'Auguste à Dioclétien, Paris, 2001, 532 p. (Collections de l'Université Marc Bloch-Strasbourg. Études d'archéologie et d'histoire ancienne).

 

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Pour comprendre qu’on ait pu mettre ainsi en rapport avec la Nativité un « présage augustéen », il ne faut pas perdre de vue ce que nous avons dit plus haut d’Auguste, à savoir que cet empereur avait généralement été perçu par les chrétiens sous un jour très positif. Ne passe-t-il pas pour celui qui a ramené la paix dans tout son empire, préparant en quelque sorte la naissance de Jésus ? Ce dernier n’est-il pas né sous son règne ? Et à Bethléem, suite au recensement qu’il avait ordonné ? Par ailleurs, Auguste n’avait-il pas, comme l’atteste le motif de la vision d’Octavien que nous traiterons en détail plus loin, reconnu que son véritable maître – le seul et unique Dieu – était l’enfant qu’il avait entrevu sur les genoux ou dans les bras de sa mère lorsque le ciel s’était entrouvert sous ses yeux au Capitole ?

Historien chrétien du Ve siècle, Orose est très explicite sur le rôle d’Auguste et sur son importance dans le plan divin. Dans les lignes qui précèdent immédiatement la citation dont nous sommes parti (VI, 20, 4), il a affirmé vouloir montrer « que l’empire d’Auguste avait été préparé pour la venue prochaine du Christ » (ut uenturi Christi gratia praeparatum Caesaris imperium comprobetur). Selon lui, Auguste annonce le Christ et, pour reprendre le mot d’H. Inglebert, l’empire romain est « prédestiné » (H. Inglebert, Romains chrétiens, 1996, p. 570-576). Le Christ aurait d’ailleurs été, dès sa naissance, « inscrit sur les registres du cens romain » (Orose, VI, 22, 6). Il était donc, bel et bien « citoyen romain » (Orose, VII, 3, 4).

On comprend dès lors que des plumes chrétiennes n’aient guère eu de mal à transformer l’interprétation augustéenne de l’antiquité romaine en une interprétation chrétienne. C’est assez subtilement, mais fort clairement, ce que va exprimer Orose, immédiatement après avoir décrit le prodige.

Il le fera en effet dans la suite de la citation que nous avions interrompue un peu plus haut et qu’il est temps maintenant de compléter :

Nam cum primum, C. Caesare auunculo suo interfecto, ex Apollonia rediens Vrbem ingrederetur, hora circiter tertia repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem caelestis arcus orbem solis ambiuit, quasi eum unum ac potissimum in hoc mundo solumque clarissimum in orbe monstraret, cuius tempore uenturus esset, qui ipsum solem solus mundumque totum et fecisset et regeret.

En effet, dès qu’après le meurtre de son grand-oncle C. César, il [= Octavien] faisait son entrée dans Rome en revenant d’Apollonie, soudain, vers la troisième heure, dans un ciel sans nuage, limpide et pur, un cercle, tel un arc-en-ciel, entoura le disque solaire, comme s’il désignait le plus puissant dans ce monde et le plus illustre sur la terre : lui, César, à l’époque duquel allait venir celui qui, seul, avait fait et gouvernait le soleil lui-même et l’univers entier. (Orose, VI, 20, 5 ; trad. d’après éd. M.-P. Arnaud-Lindet, 1991, p. 227-228)

Orose ne met donc pas en question la date de l’événement, pas plus d’ailleurs que sa valeur de présage augustéen. Selon lui, le prodige porte toujours sur Auguste et c’est toujours un présage d’investiture : il annonce en effet l’arrivée à Rome d’un chef « le plus puissant dans ce monde et le plus illustre sur la terre » qui est Octave-Auguste. Mais – et c’est ici que l’interprétation chrétienne prend le dessus – si le futur empereur romain est ainsi marqué, c’est parce que sous son règne naîtra le seul véritable maître : celui qui avait créé et qui gouvernait le soleil et tout l’univers.

Chez Voragine aussi, la description du prodige est suivie d’une interprétation, mais cette dernière ne correspond pas exactement à celle d’Orose. Voragine l’a transformée fort habilement : d’une part il a éliminé la référence chronologique précise et d’autre part il en a laissé tomber la partie centrale. Qu’on en juge :

Octaviani tempore hora circiter tertia repente liquido ac puro sereno circulus ad speciem celestis arcus orbem solis ambiuit quasi uenturus esset qui ipsum solem solus mundumque totum fecisset et regeret. (éd. G.P. Maggioni, p. 70)

Au temps d’Octavien, vers la troisième heure, par un temps serein, clair et pur, un cercle qui ressemblait à un arc-en-ciel entoura le disque solaire, comme pour indiquer que Celui qui allait venir était le seul à avoir créé et gouverné le soleil et le monde entier. (trad. A. Boureau, p. 55)

Localisant sans plus le prodige à l’époque d’Octavien, Voragine élimine la datation (44 avant Jésus-Christ) très explicite chez Orose et fait disparaître une étape importante dans le raisonnement d’Orose, à savoir l’interprétation augustéenne. Au lieu de la séquence : « un prodige – annonçant Auguste – lequel prépare l’arrivée du Christ », Voragine saute l’étape intermédiaire : « un prodige – annonçant l’arrivée du Christ ».

En présentant de la sorte le cas du cercle autour du soleil, Voragine a donc modifié sa source en profondeur. Un lecteur de La légende dorée qui ne se référerait pas au texte d’Orose ne se rendrait pas compte que plus de 40 années séparent l’apparition du cercle autour du soleil de la naissance de Jésus. De plus, Orose, sans lier chronologiquement le prodige au jour de la Naissance de Jésus, l’interprétait comme un signe annonciateur de la Nativité, à un double niveau en quelque sorte : d’abord Auguste, puis le Christ. Chez Voragine, l’événement est contemporain de la Nativité et il annonce le Christ.

*

D’autres mentions médiévales du prodige sont plus banales, comme celle de Paul Diacre, écrivant vers 760 une Historia Romana, où le prodige est daté de l’époque de César et sans interprétation chrétienne :

Tunc etiam circulus ad speciem caelestis arcus circa solem apparuit. (VII, 8 ; éd. A. Crivellucci, 1914, p. 100-101 ; cfr aussi M.G.H., A.A., II, 1879, p. 119)

Alors aussi un cercle apparut autour du soleil, sous la forme d’un arc-en-ciel (trad. personnelle)

ou comme celle, beaucoup plus tardive, de Jean d’Outremeuse, où l’événement, livré tel quel, sans fioriture, est donné comme « marqueur » de la Nativité, après le prodige de l’huile et avant l’entrée à Jérusalem d’une bête parlante :

Et enssi apparut I circle entour le soleal, al manere del arch celeste. (Myreur, I, p. 345)

Un cercle apparut aussi autour du soleil, sous la forme d’un arc-en-ciel. (trad. personnelle)

*

Mais nous n’en avons pas encore fini avec le cercle autour du soleil. Dans l’évolution du motif, la description du prodige aussi va être transformée, tout comme d’ailleurs l’interprétation, qui restera toutefois profondément chrétienne. Ce développement peut s’opérer de deux manières différentes : sous la forme d’une amplification d’abord, sous la forme d’une fusion avec le motif de la vision d’Octavien ensuite.

 

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4. Le travail d’amplification de Calendre (entre 1213 et 1220)

Calendre est un clerc d'origine champenoise, rattaché à la cour des ducs de Lorraine au début du XIIIe siècle. Il rédige entre 1213 et 1220, en vers octosyllabiques, un abrégé de l’histoire de Rome, intitulé Les Empereors de Rome et composé à partir d'une adaptation latine des Historiae adversum paganos d'Orose.

Les empereors de Rome par Calendre. Édité par G. Millard, Ann Arbor, University of Michigan Press (University of Michigan Contributions in Modern Philology, 22), 1957, viii + 179 p. – Pour les rapports avec Orose : J. Bately, Alfred's « Orosius » and « Les Empereors de Rome », dans Studies in Philology, t. 57, 1960, p. 567-586.

Après avoir raconté à sa manière, aux vers 2233-2244, le phénomène de l’huile dont il sera question plus loin, l’auteur passe à celui du cercle autour du soleil qu’il considère comme « plus grand encore », et auquel « nul autre, dit-il, n’est comparable » (vers 2245-2246). Cette mise en appétit est suivie d’une longue description du prodige, emphatique et anthropomorphique, qui se prolongera par une interprétation un peu lourde, mais originale. Voici l’intégralité du passage.

 

Ancor vit an plus grant mervoille                                        On vit encore un plus grand prodige,

A coi nule ne s'aparoille,                                                       auquel nul autre n’est comparable,

De coi je molt plus me mervoil :                                            ce dont je m’émerveille bien davantage.

 

Car an vit antor le soloil                                      2248         On vit autour du soleil,

A la reonde .I. cercle d'or                                                       l’entourant, un cercle d’or

Qui descendi del haut tresor.                                                qui descendit du haut du ciel.

Li cercles de sa grant clarté                                                  Le cercle, de sa grande clarté,

Tint le soloil an oscurté                                        2252         maintient le soleil dans l’obscurité

Et de sa biauté le mestroie                                                     et le surpasse par sa beauté.

Et il li consant et otroie,                                                         Lui, il y consent et l’admet,

Enor li porte et reverance ;                                                    lui rend hommage et révérence.

Ci ot bele senefiance                                             2256          Cela est une belle image

Et de hautesce et de pitié                                                       de noblesse, de pitié

Et de justise et d'amistié.                                                        de justice et d’amitié.

Li solauz au cercle obeï                                                          Le soleil obéit au cercle

Qant ancontre lui s'esbloï                                    2260          tant il est ébloui face à lui ;

Et li consanti la clarté                                                            et il reconnaît la clarté

Dont il avoit a grant planté.                                                  qu’il avait en abondance.

 

Li cercles fist .I. grant sejor,                                                   Le cercle resta longtemps,

Molt par fist bel et cler le jor                                 2264        il rendit très beau et clair le jour

Qant Augustus fu coronez,                                                     où Auguste fut couronné.

 

Qu'a son tans fu li sires nez                                                    À son époque naquit le Seigneur

Dont tant de bien dit li escriz ;                                              dont disent tant de bien les écritures.

Ce fu li hauz rois Jhesu Criz.                                 2268        Ce fut le grand roi Jésus-Christ.

 

Tuit cil qui estoient an Rome,                                                Tous ceux qui étaient à Rome,

Li sage clerc et li haut home                                                  sages clercs et grands personnages,

Ont veüe la demostrance,                                                       ont vu l’apparition.

Tant an cerchierent l'esciance                               2272       Ils en ont tant cherché le sens

Qu'a la verité s'aresterent                                                      qu’ils s’arrêtèrent à la vérité

Et qu'a l'empereor conterent,                                                et contèrent à l’empereur

Chose dont il molt s'esjoï                                                       une chose qui le réjouit beaucoup

Et que molt volantiers ,                                        2276      et qu’il entendit très volontiers :

Qu'a son tans uns rois nestroit                                             que de son temps naîtrait un roi

Qui desor toz rois esteroit                                                     qui serait au-dessus de tous les rois,

Et qui de tot avroit puissance                                               qui aurait le pouvoir sur tout,

Et sor toz saiges sapiance                                       2280      plus de sagesse que tous les sages

Et tot seroit a son pleisir                                                       et qui aurait plaisir à saisir

Ce qu'a son oés voldroit seisir.                                            à son gré ce qu’il voudrait.

 

Le prodige décrit est bien celui du cercle d’or, apparu dans le ciel autour du soleil, en -44, lorsqu’Octave, après la mort de César, rentre à Rome. Il fut interprété, on l’a dit, comme un présage d’investiture, destiné à marquer d’une manière solennelle le début du règne d’Auguste. Calendre reste dans cet esprit lorsqu’il le date du « couronnement » d’Auguste (vers 2265).

Mais notre poète, comme il le fera dans sa présentation du prodige de l’huile, n’a pas peur de modifier la description classique, dans laquelle cercle et soleil apparaissent en même temps, chacun dans une position bien précise : un cercle statique qui entoure le soleil. Calendre va travailler sur cette idée du cercle et du soleil, mais en distinguant les deux éléments et en leur donnant, avec le mouvement, une sorte d’existence indépendante.

Dans un premier temps en effet, le soleil est seul dans le ciel. Puis un cercle d’or apparaît, descend du ciel et vient l’entourer. Ce cercle est tellement lumineux qu’il obscurcit l’éclat du soleil, le réduisant pour ainsi dire à rien : « il maintient le soleil dans l’obscurité et le surpasse de sa beauté ». Mais le soleil, doué de sentiments et de vie, ne s’en offusque pas, bien au contraire : « il lui rend hommage et révérence », « lui obéit » ; en d’autres termes il reconnaît sa supériorité. Il diffusait pourtant, avant l’arrivée du cercle, de la clarté en abondance (vers 2251-2262).

Pour les contemporains de Calendre, l’interprétation de ce prodige devait être obvie. Mais le poète ne craint pas de l’expliciter.

Aussi, après avoir signalé brièvement (vers 2266-2268) la naissance de Jésus à cette époque, Calendre donne, dans les vers 2269-2282, la parole aux notables de Rome (« sages clercs et grands personnages ») pour qu’ils livrent leur interprétation. Le soleil, c’est l’empereur, seul dans le ciel jusqu’à ce que le cercle d’or vienne l’entourer et l’estomper, l’éteindre en quelque sorte. La lumière impériale est ainsi remplacée par une autre, beaucoup plus éclatante, celle du Christ, un « roi qui est au-dessus de tous les rois, qui a pouvoir sur tout et plus de sagesse que tous les sages ». Et ce qu’il faut souligner, c’est que l’empereur est très heureux de cette nouvelle qui le réjouit beaucoup. Le prodige, amplifié et modifié, conserve une interprétation chrétienne et vient prendre place dans la théorisation médiévale de la hiérarchisation des pouvoirs (cfr plus loin).

Ce récit de Calendre a en réalité un rapport étroit avec les versions plus classiques de la vision d’Octavien, comme nous le montrerons plus loin, dans l’exposé consacré à cette dernière.

*

Dans l’exemple suivant, le prodige du cercle autour du soleil n’est plus simplement amplifié. Il est modifié par fusion avec un autre motif, celui de la vision d’Octavien. Ce développement nouveau se rencontre chez Voragine, qui influencera l’auteur de Renart le Contrefait, Denys le Chartreux et le rédacteur du Passional allemand.

 

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5. La fusion avec le récit de la vision d’Octavien

Nous discuterons plus loin en détail les évolutions médiévales de la vision d’Octavien. Résumons pour l’instant le récit le plus courant en Occident.

L’empereur Octavien – notre Octave-Auguste –, dont les Romains veulent faire un dieu, demande à la Sibylle s’il peut accepter ce statut prestigieux. La réponse lui vient d’une vision céleste : dans le ciel entrouvert devant lui, il aperçoit l’image resplendissante d’une Vierge très belle tenant un enfant dans les bras. La Sibylle lui désigne cet enfant comme le vrai Dieu et l’empereur se met à l’adorer. Le plus souvent, l’apparition se manifeste dans le ciel, sans plus de précision.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que certaines versions placent l’image de la Vierge et de l’Enfant non plus simplement dans le ciel, mais au milieu du cercle d’or entourant le soleil. En d’autres termes, leurs rédacteurs fusionnent deux motifs.

 

a. Voragine et Innocent III

Cette variante apparaît dans le passage de La légende dorée que Voragine attribue à Innocent III, pape de 1198 à 1216. La valeur de cette attribution sera discutée plus loin. Précisons simplement ici qu’il n’est pas sûr du tout que Voragine se soit basé sur celui qu’il présente comme son garant. Mais peu importe la date et l’auteur de cette opération, l’essentiel pour nous est de constater le développement.

Voici en tout cas ce qu’écrit Voragine, avec en grasses, les mots qui nous intéressent. C’est bien évidemment d’Octavien qu’il s’agit :

 (§ 2) Cum ergo in die natiuitatis domini concilium super hac re conuocasset et Sibylla in camera imperatoris oraculis insisteret, in die media circulus aureus apparuit circa solem et in medio circuli uirgo pulcherrima stans super aram puerum gestans in gremio. Tunc Sibylla hoc Cesari ostendit. Cum autem imperator ad predictam uisionem plurimum admiraretur, audiuit uocem dicentem : « Hec est ara celi. » Dixitque ei Sibylla : « Hic puer maior te est et ideo ipsum adora ». (éd. G.P. Maggioni, p. 69-70)

 (§ 2) Il avait convoqué son conseil, à propos de cette affaire, le jour de la nativité du Seigneur, et la Sibylle dans la chambre de l’empereur se livrait à ses oracles, lorsqu’à midi un cercle d’or apparut autour du soleil, avec, au centre de ce cercle, debout sur un autel, une vierge très belle, portant un enfant dans ses bras. La Sibylle montra alors à César cette apparition, que l’empereur admira fort. Et il entendit une voix qui lui disait : « Tel est l’autel du ciel » ; et la Sibylle ajouta : « Cet enfant est plus grand que toi ; aussi adore-le. » (trad. d’après A. Boureau, p. 55)

 

b. Renart le Contrefait (début XIVe)

La fusion figure aussi dans Renart le Contrefait, dont le rédacteur, au début du XIVe siècle, a suivi de près Voragine. On retrouvera encore cette œuvre plus loin dans la discussion du prodige du bœuf parlant, où elle sera présentée plus en détail.

Donnons simplement ici une traduction en français moderne du passage qui nous intéresse (éd. G. Raynaud et H. Lemaitre, Paris, 1914, vol. 1, p. 231-232). C’est la Sibylle qui est le sujet de la phrase :

Et à l’heure de midi, elle vit autour du soleil un cercle d’or, à ce qui lui sembla, et au milieu de ce cercle, une vierge très belle sur un autel, qui tenait un enfant sur ses genoux. Alors la Sibylle appela l’empereur et lui montra cette vision ; et tandis que l’empereur regardait et s’émerveillait de cette apparition, on entendit une voix qui disait ainsi : « C’est l’aire du ciel », c’est-à-dire c’est l’autel du ciel. Et ainsi l’empereur comprit que cet enfant était plus grand que lui ; il l’adora, lui offrit de l’encens, et dorénavant ne toléra plus d’être appelé dieu. (trad. personnelle)

c. Denys le Chartreux (1402 ? -1471)

D. Dionysii Cartusiani enarratio epistolarum et evangeliorum de Sanctis per totum anni circulum. […]. Pars altera. Homiliarum Dionysii, quae peculiariter est de Sanctis. Ad verum originale diligenter recognita, & sermonibus aliquot, qui alias desiderant, studiose adaucta. Editio Tertia, Coloniae, Petrus Quentel, 1542, 398 folios.

Beaucoup plus tard, au XVe siècle, dans le septième de ses Sermons de Noël (In summa missa nativitatis Domini), Denys le Chartreux rapporte une série de miracles rattachés à la naissance du Christ. Ce Sermo VII s'étend sur les folios XLVIII verso et XLIX recto et verso de l’édition utilisée. Le passage qui nous intéresse se trouve à la fin du sermon et le prédicateur y déclare explicitement utiliser des textes d'Innocent III, pape de 1198 à 1216. Il contient un récit de la vision d’Octavien.

L’empereur est dans sa chambre (in camera), en présence de la Sibylle, le jour même de la Nativité :

Cumque in die natiuitatis Christi Sibylla instaret oraculis, quaerendo de hoc certificationem a Deo in camera imperatoris, ecce media die uidit circa solem aureum circulum, atque in medio circuli uirginem speciosissimam, puerum in sinu gestantem. Quam uisionem imperatori ostendens, dixit : Hic puer maior te erit, ideo ipsum adora.

Le jour de la Nativité du Christ, la Sibylle s’appliquait à ses oracles dans la chambre de l’empereur, attendant une réponse sûre de Dieu à la question posée, et voilà qu’au milieu du jour, elle vit un cercle d’or autour du soleil et, au milieu de ce cercle, une vierge très belle, portant un enfant sur son sein. Elle montra cette apparition à l’empereur en lui disant : « Cet enfant est plus que roi ; aussi adore-le. » (trad. personnelle)

À la différence des deux auteurs précédents, Denys le Chartreux ne signale pas d’autel, ni céleste ni terrestre. Nous retrouverons plus loin une version plus complète de son texte. Contentons-nous de noter ici que le prédicateur, comme les deux autres auteurs, introduit la vision céleste à l’intérieur du cercle entourant le soleil.

À ces exemples, on pourrait encore en ajouter un quatrième, tiré du Passional, un poème anonyme allemand du XIIIe siècle, fortement influencé lui aussi par La légende dorée, et que nous retrouverons plus loin.

 

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6. Un cas particulier : « le jour en pleine nuit »

Toujours au chapitre 6 de sa Légende dorée, dans sa liste des marqueurs de la Nativité, Jacques de Voragine envisage ce qu’il appelle des transformations, comme l’eau qui devient de l’huile, ou comme l’obscurité qui se transforme en clarté. Sur ce dernier point, reprenant presque textuellement la notice de son prédécesseur Barthélemy de Trente (XVII, p. 33, éd. E. Paoli, noctis obscuritas in claritatem diei est conversa), il écrit :

Nam in ipsa nocte obscuritas aeris in claritatem diei uersa est. (éd. G.P. Maggioni, p. 68)

En effet, en cette nuit, l’obscurité de l’air fut transformée en la clarté du jour. (trad. A. Boureau, p. 54).

S’il ne le déclare pas explicitement, il fait ici allusion à la grande clarté censée apparaître en pleine nuit au moment de la naissance du Christ. Ce sont les apocryphes qui font état de ce phénomène. En effet, dans le Protévangile de Jacques (XIX, 2) et surtout dans l’Évangile du pseudo-Matthieu (XIII, 2-3), l’arrivée de Jésus sur terre s’accompagne d’une lumière très vive, mystérieuse, apparue brusquement et symbolisant vraisemblablement « la lumière du Christ ».

Citons le pseudo-Matthieu :

Et après avoir dit cela, il [= Joseph] fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l’entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d’une grande clarté, et, comme si le soleil y eût été, ainsi elle commença tout entière à produire une lumière éclatante, et, comme s’il eût été midi, ainsi une lumière divine éclairait cette grotte. Et cette lumière ne s’éteignit ni le jour ni la nuit, jjusqu’à ce que Marie accouchât d’un fils, que des anges entourèrent pendant sa naissance […] (trad. d’après EAC, 1, 1997, p. 133)

 Les Évangiles canoniques ne mentionnent rien de tel. Luc (II, 9) signale bien qu’une grande clarté enveloppa les bergers (claritas Dei circumfulsit illos) lorsque l’ange vient leur annoncer la naissance, mais ce que vient de décrire le pseudo-Matthieu dans la grotte obscure ne peut se comparer au motif – plus classique – d’une lumière accompagnant assez systématiquement les anges lorsqu’ils apparaissent aux hommes.

Le motif du « jour en pleine nuit », caractéristique du récit du pseudo-Matthieu, ne sera pas réservé aux seuls apocryphes. On le retrouve dans la suite de la tradition, aux XIIIe et XIVe siècles en particulier, sous la forme d’une lumière très vive, égale à celle d’un soleil très clair, que diffusent dans la grotte ou l’étable des cierges réputés « inextinguibles », mystérieusement descendus du ciel et placés sur des candélabres d’or fin. Voici par exemple la version de Jean d’Outremeuse  au XIVe siècle :

Et quant chu vient enssi que le meynuit, si descendirent en le stauble III candelabre de fin or, et par-desus III grans cierges alumeis, qui jettoient oussi grant clarteit que le soleal fait à medis. (Myreur, I, p. 341)

Et quand arriva ainsi le milieu de la nuit, trois candélabres d’or fin descendirent dans l’étable, et sur eux trois grands cierges allumés, qui répandaient autant de clarté que le soleil à midi. (trad. personnelle)

Ces cierges « inextinguibles » éclairant d’une lumière éclatante l’étable ou la grotte de la naissance représentent certainement un développement du motif plus ancien, une sorte d’explication rationaliste, si l’on ose risquer cet adjectif. En d’autres termes, le motif initial de l’intense lumière divine de la grotte aurait été remplacé par (ou aurait donné naissance à) celui des chandeliers aux cierges « inextingibles » descendus du ciel.

*

Quelle que soit l’origine de cette lumière semblable à l’éclat du soleil apparue à la naissance du Seigneur, elle ne semble pas pouvoir être rattachée à un motif romain précis, comme c’était le cas pour le prodige du soleil triple ou celui du cercle qui l’entoure. Voyons ce qu’il en est à ce propos.

La littérature latine, dans son riche répertoire de prodiges romains, fait effectivement état de nuits aussi claires que le jour. Ainsi par exemple ce texte de Pline l’Ancien signalant un prodige survenu en l’an -113 :

Lumen de caelo noctu uisum est C. Caecilio Cn. Papirio consulibus et saepe alias, ut diei species nocte luceret. (Pline, H.N., II, 33 [100])

On a vu pendant la nuit, sous le consulat de C. Caecilius et de Cn. Papirius [= 113 a.C.], et d'autres fois encore, une lumière se répandre dans le ciel, de sorte qu'une espèce de jour remplaçait les ténèbres. [cfr le catalogue Engels RVW 240, p. 559]

mais on pourrait en citer plusieurs autres.

Pour ce type de phénomènes, les Anciens parlent parfois de « ciel en feu », parfois de « soleil nocturne », parfois de « lumières nocturnes », mais faute d’une description plus précise, les Modernes ne savent pas comment les expliquer (une lune anormalement brillante ? des parasélènes ? une aurore boréale ?). Mais de toute manière, aucun de ces phénomènes antiques ne ressemble vraiment à l’événement censé s’être produit lors de la naissance et où, pendant un certain temps, une grotte obscure ou une étable plongée dans l’obscurité a été éclairée comme en plein jour.

Nous considérerons donc comme peu vraisemblable que la tradition chrétienne de la Nativité ait puisé dans l’Antiquité romaine le motif qui nous occupe ici. Apparemment, en ce qui concerne la Nativité, cette lumière est un « marqueur » proprement chrétien (la « lumière du Christ »), et non un « marqueur » païen repris et christianisé, comme ce fut le cas pour les prodiges des trois soleils ou du cercle autour du soleil.

 

7. Perspectives et élargissements

Ainsi, des phénomènes exceptionnels et inexpliqués qui, dans la tradition « romaine », sont datés de la mort de César et/ou de la prise de pouvoir d’Octave-Auguste, se voient, dans la tradition chrétienne, rapportés à la Nativité, dont ils sont censés être des marqueurs. Un glissement se marque tantôt sur le plan de la chronologie, tantôt sur celui de l’interprétation, tantôt sur les deux. On aura l’occasion de le voir se manifester pour d’autres prodiges que les deux retenus jusqu’ici.

 

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[Suite]


[Page de Garde] [Table des Matières] [Introduction] [I. Généralités] [2. Phénomènes célestes] [3. Boeuf parlant]

 [4. Phénomènes divers] [5. Vision d'Octavien] [6. Prodige de l'huile] [7. En guise de conclusion] [Liste bibliographique]


FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 29 - juillet-décembre 2015