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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


Historiographie gréco-romaine

 

CATON LE CENSEUR (234 - 149 a.c.)

 

Textes rassemblés et présentés par Jean-Marie HANNICK

Professeur émérite de l'Université de Louvain


Le personnage

M. Porcius Caton est né dans famille paysanne moyennement aisée de Tusculum et passe sa jeunesse, selon ses propres termes, in parsimonia atque in duritia atque industria (Malcovati, Oratorum romanorum fragmenta, Cato, F128). Il est en âge de porter les armes lorsqu'éclate la seconde guerre Punique ; il prend part, dit-il (cf. Plutarque, Caton l'Ancien, 1, 8), à sa première campagne à dix-sept ans, puis à bien d'autres batailles, jusqu'en 204. A cette date, il est élu questeur : c'est le début d'une brillante carrière politique. Caton est élu édile plébéien en 199 ; il est préteur en Sardaigne l'année suivante et accède au consulat en 195, à un moment où Rome est confrontée à de grosses difficultés en Espagne. Voilà Caton à la tête des légions chargées de mater la révolte des Espagnols et qui réussit fort bien : à son retour à Rome, le Sénat lui accorde les honneurs du triomphe.

En 192 éclate la guerre contre Antiochus III : Caton va servir en Grèce comme tribun militaire dans l'armée du consul Acilius Glabrio. Puis, en 184, il atteint le sommet de sa carrière en accédant à la censure, magistrature qu'il exerce avec une grande fermeté. Ayant achevé son cursus honorum, Caton continue à participer à la vie politique. Il prend la parole dans tous les grands débats de l'époque, déconseillant, par exemple, de faire la guerre à Rhodes après la victoire de Pydna (T 5), insistant en revanche pour qu'on détruise Carthage, après avoir participé à une ambassade dans cette ville en 152 et s'être rendu compte du danger qu'elle représentait à nouveau. La méfiance de Caton envers la culture grecque est un autre fait bien connu. En 155, quand les Athéniens envoient à Rome la célèbre délégation composée des chefs des trois grandes écoles philosophiques, Caton, irrité du succès de leurs conférences publiques, intervient au Sénat pour qu'on règle l'affaire au plus vite afin de permettre à ces philosophes « de retourner à leurs écoles pour y discuter avec les enfants des Grecs, tandis que les jeunes Romains écouteraient comme auparavant les lois et les magistrats » (Plutarque, Caton l'Ancien, 22, 7). L'année de sa mort, âgé de quatre-vingt-cinq ans, Caton monte encore à la tribune pour attaquer - sans succès - Ser. Sulpicius Galba qui, lors de sa campagne contre les Lusitaniens, les avait traîtreusement attirés dans un piège, puis massacrés ou vendus comme esclaves.

 

Œuvres

Caton n'était pas qu'un soldat courageux, un orateur brillant, un homme politique de premier plan. Il a aussi beaucoup écrit, en plus de ses discours (Cicéron en connaissait plus de cent cinquante). On a conservé des fragments d'un Ad Marcum) filium, recueil de conseils sur des sujets apparemment fort divers (T 8), des fragments d'un De re militari et d'un Carmen de moribus. Une seule œuvre nous est parvenue en entier, le De agricultura, texte relativement court qui ne prétend pas aborder le sujet sous tous ses aspects - il y est surtout question de la culture de la vigne et de l'olivier - mais qui, d'autre part, est riche en informations autres qu'agricoles, sur la religion romaine, la vie économique et sociale dans les campagnes d'Italie.

 

Les Origines

L'œuvre n'est conservée qu'à l'état fragmentaire mais Cornelius Nepos (Caton, 3, 3-4) en a noté la table des matières, assortie de quelques commentaires : " Une fois vieillard, il se voua à l'histoire, il en écrivit sept livres. Le premier contient tout ce qui eut lieu sous les rois des Romains ; le second et le troisième se rapportent à l'origine de tous les peuples italiens, ce qui l'a engagé, croit-on, à donner à l'ensemble de l'ouvrage le titre d'Origines ; dans le quatrième est racontée la première guerre punique ; dans le cinquième, la seconde. Dans ces diverses parties, le récit est sommaire [capitulatim] ; les autres guerres sont pareillement relatées jusqu'à la fin et l'ouvrage s'arrête à la préture de Ser. Galba qui pilla la Lusitanie. Ajoutons que dans toutes ces guerres il n'a pas donné le nom des généraux et, sans désignations personnelles, n'a cité que les faits. Dans le même ouvrage se trouvent rapportés au sujet de l'Italie et de l'Espagne et les événements et les curiosités dignes d'attention [quae… viderentur admiranda]. Il y fait preuve de beaucoup de recherches et de soin, mais non de culture générale [nulla doctrina] " (trad. A.-M. Guillemin). Le récit allait donc des origines à l'époque contemporaine, comme chez la plupart des annalistes. C'était l'ouvrage d'un homme âgé, qui voulait se limiter à l'essentiel (voir aussi T 3) et à ce qui pouvait passer pour remarquable ; dans tout cela, il y avait " beaucoup de recherches et de soin " mais, expression difficile à traduire, nulla dotrina. " Culture générale " n'est guère satisfaisant mais que choisir d'autre : « a lack of learned discussion or a failure to name other literary authorities "  (Astin, Cato the Censor, p.223) ? Ou, plus brièvement : " no learning " (J.C. Rolfe, Cornelius Nepos, Loeb Classical. Library) ?

Une question plus importante est de savoir ce qui distingue Caton de ses contemporains, les annalistes anciens, ce qui lui vaut le statut particulier qu'on lui reconnaît dans la naissance de l'historiographie romaine. Une réponse nette et claire est malheureusement impossible vu l'état lacunaire des œuvres à comparer. Mais il faut souligner d'abord que Caton écrit en latin et qu'il est le premier à le faire dans un ouvrage historique en prose. Qu'il n'a pas le culte des grands hommes. Si les annalistes se plaisaient à magnifier le rôle de leurs ancêtres, Caton donne à son récit un ton plus impersonnel : il évitait de citer les généraux vainqueurs par leur nom, mais avait consenti une exception pour le brave éléphant Surus (T 4) et n'avait pas scrupule de transcrire des extraits de ses propres discours (T 5). Plus significative est l'information fournie par Cornelius Nepos disant que Caton avait consacré deux des sept livres des Origines aux peuples d'Italie (T 2) : l'histoire romaine était replacée ainsi dans un contexte plus vaste et le concept même d'histoire s'élargissait par l'inclusion de notations géographiques (T 6), ce qui, par parenthèse, était déjà le cas dans les débuts de l'historiographie grecque. On notera enfin l'intérêt du fragment VII 13 (T 7), rare témoignage sur l'existence dans la Rome archa´que de chants de banquet à la gloire des grands hommes, Tafellieder qui occuperont une place importante dans la reconstruction des premiers siècles de l'histoire romaine par Niebuhr (cf. Momigliano, Les fondations du savoir historique, p.107-109).

 

Bibliographie

Texte

- Caton, Les Origines (Fragments), éd., trad., comm. M. Chassignet, Paris, 1986 (C.U.F.).

 

Études

- Agache S., Caton le Censeur, Les fortunes d'une légende, dans R. Chevallier (éd.), Colloque Histoire et historiographie Clio, p.71-107.

- Astin A.E., Cato the Censor, Oxford, 1978.

- Badian E., The Early Historians, dans T.A. Dorey (ed.), Latin Historians, Londres, 1966, p.1-38 [en particulier p.7-11].

 

Les Origines - Textes choisis (trad. M. Chassignet)

T 1 - I, 17 (= Denys d'Halicarnasse, Ant.rom., I, 74, 2) Quant à Porcius Caton, il n'adopte pas la méthode grecque de datation [ère des Olympiades] mais, écrivain attentif s'il en fut à la chronologie de l'histoire ancienne, il place sa fondation [de Rome] quatre cent trente-deux ans après la guerre de Troie.

 

T 2 - II, 26 (= Solin, II, 7) Tibur a été fondée, selon le témoignage de Caton, par Catilius l'Arcadien, préfet de la flotte d'Évandre.

 

T 3 - IV, 1 (= Aulu-Gelle, Nuits attiques, II, 28, 4) L'esprit des savants ne s'est pas moins exercé sur la recherche des causes des éclipses de lune ou de soleil. M. Caton, ce profond scrutateur des phénomènes de la nature, n'a donné sur cette matière que des conjectures vagues et peu propres à satisfaire la curiosité. Voici comment il s'exprime au quatrième livre de ses Origines: «Il ne me plaît pas de rapporter ce qui figure sur le tableau du Grand Pontife, combien de fois le cours des denrées a monté, combien de fois un nuage ou quelque autre phénomène a fait écran à la lumière de la lune ou du soleil. »

 

T 4 - IV, 11 (= Pline, Hist. Nat., VIII, 11) Aux dires d'Antipater, le roi Antiochos avait deux éléphants de guerre célèbres même par leurs noms : le fait est qu'ils [les éléphants] les connaissaient. Caton en tout cas, bien qu'il ait supprimé le nom des généraux dans ses Annales, nous dit que l'éléphant qui avait combattu avec le plus de courage dans l'armée punique était appelé Surus parce qu'il lui manquait une défense.

 

T 5 - V, 3 (= Aulu-Gelle, Nuits attiques, VI, 3, 14) Tiron transcrit ensuite cet exorde [du discours de Caton pour les Rhodiens] dont voici les termes : «Je sais que, habituellement, chez la plupart des hommes, quand la conjoncture est prospère, heureuse et favorable, leur esprit s'exalte, leur orgueil et leur fierté augmentent et croissent. Dans le cas présent j'ai grand souci, du fait que cette affaire s'est si bien terminée [allusion à la victoire de Pydna], que dans notre délibération ne survienne quelque malheur qui bouleverse notre prospérité ou que notre joie ne se transforme en dérèglement excessif. Si les malheurs domptent et enseignent souvent ce qu'il faut faire, la joie de la prospérité nous fourvoie d'habitude loin d'une bonne délibération et d'une saine appréciation des choses. J'insiste donc d'autant plus pour dire et conseiller de reporter cette affaire à quelques jours jusqu'à ce qu'après une si grande joie, nous reprenions le contrôle de nous-mêmes. »

 

T 6 - VII, 5 (= Nonius Marcellus, p.121 Lindsay) Caton, au livre V des Origines : « Le fleuve Èbre : il prend sa source dans les Cantabres, il est grand et beau, poissonneux. »

 

T 7 - VII, 13 (= Cicéron, Tusc., IV, 3) Caton, auteur de grand poids, signale dans les Origines cette coutume en usage chez nos ancêtres : au cours des festins, les convives chantaient à tour de rôle au son de la flûte les mérites et les vertus des hommes illustres.

 

Ad (Marcum) Filium

T 8 - F 1 Jordan (= Pline, Histoire naturelle, 29, 7, 14 ; trad. A.Ernout) Je te parlerai de ces Grecs, Marcus mon fils, en temps et lieu; je te dirai ce que je trouve d'excellent à Athènes et que, s'il est bon de jeter un oeil sur leur littérature, il ne faut pas l'étudier à fond. Je prouverai que c'est une race perverse et indocile, et sache bien qu'un oracle te parle lorsque je dis: le jour où cette nation apportera ses sciences [ou sa littérature: suas litteras], elle corrompra tout, et ce sera bien pis si elle envoie ses médecins.


Les commentaires éventuels peuvent être envoyés à Jean-Marie Hannick

[ 28 août 2007 ]


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