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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


Historiographie gréco-romaine

 

ARRIEN DE NICOMÉDIE (c. 90-170)

 

Textes rassemblés et présentés par Jean-Marie HANNICK

Professeur émérite de l'Université de Louvain

 


L'auteur

Lucius (?) Flavius Arrianus est originaire de Bithynie. Il est né à Nicomédie, chef-lieu de cette province, à une date qu'on situe, par conjecture, vers les années 90/95 de notre ère : il accède en effet au consulat vers 130, poste qu'on obtenait d'ordinaire vers la quarantaine. Il appartient sans aucun doute à un milieu aisé, de culture grecque, où l'on a acquis la citoyenneté romaine à l'époque des empereurs flaviens, comme l'indique son gentilice.
On ne sait rien de la jeunesse d'Arrien, si ce n'est qu'il a suivi l'enseignement d'Épictète, philosophe stoïcien expulsé de Rome par Domitien et réfugié à Nicopolis en Épire. Arrien va recueillir ses leçons, les Διατριβαί, dont quatre livres sur huit nous sont parvenus ; il rédige aussi un résumé de la philosophie d'Épictète, connu sous le nom de « Manuel» (Ἐγχειρίδιον). La carrière « romaine » d'Arrien commence peut-être en Grèce : on retrouve en effet un Flavius Arrianus, sans doute notre personnage, dans l'état-major du légat propréteur d'Achaïe, C. Avidius Nigrinus ; nous sommes en 112/113. Dans les années suivantes (114-117), Arrien a peut-être participé à la guerre Parthique de Trajan, épisode qu'il racontera dans les Parthica, œuvre aujourd'hui perdue. C'est sous l'empereur Hadrien (117-138) qu'Arrien atteint le sommet de sa carrière. Il accède à la préture, devient ensuite proconsul en Bétique et enfin consul suffect en 119 ou 130. De 131 à 137, il est gouverneur de la province de Cappadoce (cf. Dessau, ILS, 8801 ; Baz, ZPE, 163, 2007, p.123-127). Il commence son mandat par une tournée d'inspection dans l'est da sa province, voyage qu'il raconte dans une autre œuvre perdue, le Périple du Pont-Euxin ; il doit aussi repousser une invasion des Alains, exploit militaire dont il reste une trace écrite, les quelques pages de l'Ordre de bataille contre les Alains (Ἔκταξις κατ' Ἀλανῶν). Après la mort d'Hadrien (138), Arrien se retire à Athènes où il obtient la citoyenneté : il devient même archonte éponyme en 145/6. A-t-il terminé ses jours à Athènes ? A quelle date est-il mort ? Nous ne le savons pas : ses dernières années restent entourées de mystère.

Arrien, un « nouveau Xénophon » ?
D'après Photius et la Souda, on appelait Arrien, le « nouveau Xénophon » : les ressemblances entre les deux auteurs sont effectivement frappantes. Tous deux ont suivi l'enseignement de philosophes qui n'ont rien écrit, Socrate et Épictète, et ont transmis à la postérité le contenu de leur leçons. Ils ont été l'un et l'autre des hommes de guerre et des historiens. Ils se ressemblaient jusque dans leurs loisirs : Arrien, comme Xénophon, aimait la chasse et l'un comme l'autre ont d'ailleurs écrit sur ce sujet. On ne doit pas voir là l'effet du hasard. Arrien admirait beaucoup son lointain prédécesseur, jusqu'à porter le même nom, et cette admiration, dit-il, remontait à ses années de jeunesse : ὁμώνυμός τε ὢν αὐτῷ καὶ πόλεως τῆς αὐτῆς καὶ ἀμφὶ ταὐτὰ ἀπὸ νέου ἐσπουδακώς, κυνηγέσια καὶ στρατηγίαν καὶ σοφίαν (Cynégétique, I, 4).

Œuvres

Arrien a beaucoup écrit , et dans des domaines très variés. On a déjà évoqué ci-dessus ses œuvres philosophiques, reprenant l'enseignement d'Épictète, les Diatribes et le Manuel. Il est aussi l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages techniques : un traité de Cynégétique, destiné à compléter celui de Xénophon ; le Périple du Pont-Euxin ; un traité de Tactique ; l'Ordre de bataille contre les Alains. Tous ces opuscules ont survécu. Ses œuvres historiques n'ont pas eu la même chance. Son Histoire de Bithynie, des origines à la mort de Nicomède et à l'annexion par Rome (74 a.C.n.), a disparu, de même que l'Histoire des Parthes et l'Histoire des successeurs d'Alexandre. Ne subsistent, dans le domaine historique, que l'Anabase d'Alexandre et la seconde partie du traité sur l'Inde, qui raconte le voyage de Néarque des bouches de l'Indus jusqu'à Suse ; la première partie, les chapitres I-XVII, est une description du pays et de ses habitants (T 11).

L'Anabase d'Alexandre

Le titre de l'ouvrage n'est pas assuré mais il apparaît sous cette forme dans le plus ancien manuscrit, chez Stéphane de Byzance et dans la Souda. D'autre part, Arrien rapporte un discours d'Alexandre lui-même où celui-ci comparait son expédition contre les Perses à celle de Xénophon (II, 7, 8). « Anabase d'Alexandre » n'a donc rien d'impossible, même s'il n'est pas interdit de préférer une formule comme τὰ περὶ Ἀλεξάνδρου. Le récit commence à la mort de Philippe (336 a.C.) et se termine avec celle de son fils, en juin 323. Les événements sont rapportés de façon très détaillée, dans l'ordre chronologique mais il arrive, exceptionnellement, que des faits survenus à des moments différents soient regroupés, en raison de leur similitudes (T 9). Arrien jalonne régulièrement son récit de dates, selon une formule constante, année archontale et mois du calendrier athénien (T 7; II, 11, 10 ; 24, 6 ; III, 7, 1 ; 15, 7). Ajoutons encore que, se conformant à l'usage de la plupart de ses collègues historiens anciens, Arrien agrémente son œuvre de discours, d'Alexandre et d'autres orateurs, dont l'authenticité est évidemment discutable.

La question des sources utilisées par Arrien ne présente pas de grande difficulté. D'emblée, il annonce que, parmi tous les auteurs qui ont parlé d'Alexandre, il a choisi Ptolémée et Aristobule (T 1). De fait, ces deux noms reviennent constamment dans le récit (T 4, 6, 9, 15, 16) avec, semble-t-il, une certaine préférence pour Ptolémée (voir, p.ex. VI, 2, 4 : ὡς λέγει Πτολεμαῖος ὁ Λάγου, ᾧ μάλιστα ἐγὼ ἕπομαι). Mais cela ne signifie pas qu'Arrien ait complètement négligé les autres témoins disponibles. Il cite Néarque (VI, 13, 5 ; 24, 2 ; VII, 3, 6), Mégasthène (VII, 2, 4), des inconnus comme Aristos et Asclépiade (T 16), d'autres encore anonymes, qui se cachent derrière des formules comme « on dit », « certains prétendent »,« d'autres racontent » (T 1, 4, 9, 12, 13, 15, 16). Il arrive aussi qu'Arrien cite des documents comme des lettres d'Alexandre (II, 14, 4-9 ; VII, 23, 6-7) ou les Ephémérides, le journal officiel de l'expédition tenu par Eumène de Cardie (VII, 25, 1) : il ne dit malheureusement pas s'il a eu un accès direct à de telles sources, ce qui est peu probable.

Arrien est incontestablement doté d'un esprit critique fort éveillé. Le choix de Ptolémée et Aristobule ? Il se justifie pour différentes raisons (T 1) : 1) ils ont pris part à l'expédition, ce sont des témoins directs ; 2) ce sont des témoins libres et désintéressés puisqu'ils ont écrit après la mort d'Alexandre ; 3) un dernier argument vaut pour le seul Ptolémée : il est devenu roi, ce qui devait l'inciter à ne pas mentir, ‒ une curieuse idée, à rapprocher du § 206 de la Lettre d'Aristée à Philocrate : μεγάλην αἰσχύνην ἐπιφέρει τὸ ψεῦδος πᾶσιν ἀνθρώποις, πολλῷ δὲ μᾶλλον τοῖς βασιλεῦσιν· ἐξουσίαν γὰρ ἔχοντες ὃ βούλονται πράσσειν, τίνος ἕνεκεν ἂν ψεύσαιντο; ‒ Ptolémée et Aristobule peuvent pourtant être en désaccord. Arrien s'en étonne (T 9), ajoutant simplement que, dans ce cas, il faut choisir la version la plus digne de foi, qui peut être la plus répandue (T 6). Notre historien utilise aussi l'argument du silence. Il se méfie de ce qu'il ne trouve pas chez ses auteurs préférés : Ptolémée et Aristobule, par exemple, n'ont pas parlé des relations entre Alexandre et les amazones (T 15), ni de l'envoi auprès du roi d'une ambassade romaine (T 16) ; ces faits, d'ailleurs invraisemblables, peuvent donc être négligés. Dans bien des cas, face aux divergences entre ses sources, Arrien évite de se prononcer, comme dans l'épisode du « nœud gordien » (T4) ; il n'est pas très sûr non plus de ce qui s'est passé entre Alexandre et la famille de Darius, faite prisonnière à la bataille d'Issos (T 5), et se dit incapable de préciser les plans que le roi nourrissait pour le futur (T 13). Il est également fort prudent face à des légendes comme celle de Dionysos parti à la conquête de l'Inde : le fait, s'il est peu vraisemblable, ne doit pourtant pas être rejeté hâtivement, car il s'agit ici d'une affaire divine (T 10).

Arrien paraît en effet très sensible au fait religieux. Il signale volontiers les présages et les interventions des dieux (T 4, 6 ; voir aussi I, 19, 6 ; II, 6, 6-7 ; 18, 1 ; 26, 4...). Il aime aussi donner des leçons de morale, félicitant souvent Alexandre, mais condamnant certains de ses comportements (T 5, 8, 17). Et il connaît bien la nature humaine. S'interrogeant sur les projets du roi pour le futur, Arrien avoue son ignorance mais note qu'Alexandre n'aurait jamais été satisfait de ses conquêtes, il aurait toujours voulu aller plus loin, « en rival de lui-même » (T 13), une volonté de dépassement de soi dont la mort de Calanos est une autre illustration (T 14). Devenu historien, Arrien est donc resté psychologue et philosophe. On le voit encore au jugement global qu'il porte sur Alexandre et ses conquêtes : « il était désormais fatal que les Perses se voient retirer l'hégémonie sur l'Asie au profit des Macédoniens, comme elle l'avait été aux Mèdes au profit des Perses, et encore auparavant aux Assyriens au profit des Mèdes » (II, 6, 7).

Survie

Arrien se faisait une haute idée de son Anabase : il avait fait, dit-il, pour Alexandre ce qu'Homère avait fait pour Achille et ne s'estimait pas indigne de figurer parmi les principaux écrivains en langue grecque (T 3). Plus loin, il semble considérer son œuvre comme une mise au point définitive sur l'histoire d'Alexandre, qui fera disparaître à tout jamais les contrevérités sur ce sujet (T 12). Il est difficile de dire si des vues aussi ambitieuses se sont réalisées car les lacunes de notre documentation sont importantes. Dans ce qui nous reste de la littérature ancienne, en tout cas, les traces laissées par Arrien et son œuvre ne sont pas très marquées. A.B. Bosworth a consacré quelques pages à ce sujet (A Historical Commentary, I, p. 36-38). On en retiendra surtout que Dion Cassius, un autre Bithynien, avait publié une biographie d'Arrien, aujourd'hui perdue, et que le patriarche Photius admirait fort son style.

Au moyen-âge, si la geste d'Alexandre connaît un grand succès, ce n'est évidemment pas sur Arrien qu'elle se fonde, mais sur Quinte-Curce et sur le Pseudo-Callisthène, traduit par Julius Valerius.

Le premier manuscrit connu d'Arrien en Occident a été ramené de Constantinople par G. Aurispa (1421). Il est rapidement traduit en latin, notamment par P.P. Vergerio, auquel l'empereur Sigismond a demandé ce travail. Et les mérites d'Arrien sont cette fois bien mis en valeur. Dans une lettre à Sigismond, le traducteur souligne le fait qu'Arrien, ayant choisi les sources les plus sûres, est l'historien d'Alexandre le plus digne de foi, et qu'il n'est pas tombé dans les travers qui affectent l'œuvre de ses rivaux (on trouvera le texte de cette lettre dans G. Cary, The Medieval Alexander, Cambridge, 1956, p. 375-377). C'est dès lors la doctrine qui va prévaloir : à côté du groupe formé par Diodore, Quinte-Curce et Justin/Trogue-Pompée, qui nous livrent sur Alexandre une tradition qualifiée de « vulgate », il y a un auteur plus sérieux, Arrien, dont le récit remonterait, à travers Ptolémée et Aristobule, jusqu'à des sources d'archives (voir, p. ex., G. Glotz - R. Cohen, Histoire grecque, IV. Alexandre et l'hellénisation du monde antique, 1.  Alexandre et le démembrement de son empire, Paris, 1938, p. 38-39). Est-il nécessaire d'ajouter que cette thèse, sans doute trop flatteuse pour Arrien, n'est plus aujourd'hui unanimement admise ?

 

 

Bibliographie

 

Texte et/ou traduction

Histoire d'Alexandre. L'Anabase d'Alexandre le Grand et L'Inde, trad. P. Savinel, Paris, 1984.

Anabasis Alexandri - Indica, trad. P.A. Brunt, 2 vol., Cambridge (Mass) - Londres, 1976-1983 (Loeb Classical Library).

Études

‒ Baz F., Ein neues Ehrenmonument für Flavius Arrianus, dans ZPE, 163, 2007, p.123-127.

‒ Bosworth A.B., Arrian and the Alexander Vulgate, dans Alexandre le Grand. Image et réalité, Vandœuvres-Genève, 1976 (Fondation Hardt. Entretiens, T. XXII).

‒ Bosworth A.B., A Historical Commentary on Arrian's History of Alexander, I. Commentary on Books I-III, Oxford, 1980 ; II. Commentary on Books IV-V, 1995.

‒ Bosworth A.B., From Arrian to Alexander. Studies in Historical Interpretation, Oxford, 1988.

‒ Gray V.J., The Moral Interpretation of the 'Second Preface' to Arrian's Anabasis, dans JHS, 110, 1990, p. 180-186.

‒ Schepens G., Arrian's View of his Task as Alexander-Historian, dans Ancient Society, 2, 1971, p. 254-268.

‒ Stadter P.A., Flavius Arrianus : the New Xenophon, dans GRBS, 82, 1967, p.155-161.

‒ Stadter P.A., Arrian of Nicomedia, Chapel Hill, 1980.²

‒ Syme R., The Career of Arrian, dans HSPh, 86, 1982, p.181-211 [= Roman Papers, ed. A.R. Birley, t. IV, Oxford, 1988, p. 21-49].

‒ Tonnet H., Recherches sur Arrien. Sa personnalité et ses écrits atticistes, 2 vol., Amsterdam, 1988.

 

 

Textes choisis

 

T 1 - Anabase, Introduction (trad. P. Savinel)  Dans l'ouvrage qu'ils ont consacré chacun à Alexandre, fils de Philippe, il y a des passages où Ptolémée, fils de Lagos, et Aristobule, fils d'Aristobule, sont tous lPPes deux d'accord : ces passages-là, je les suivrai dans mon récit comme entièrement véridiques ; mais, où ils divergent, je choisirai la version qui me paraîtra la plus digne à la fois d'être crue et d'être mentionnée. Il existe, c'est certain, des ouvrages variés sur Alexandre, et il n'y a pas de personnage qui ait suscité plus d'historiens et de témoignages contradictoires ; mais Ptolémée et Aristobule m'ont semblé les plus dignes de foi dans leur exposé des faits, l'un, Aristobule, parce qu'il a pris part à l'expédition du roi Alexandre, l'autre, Ptolémée, parce qu'il a non seulement pris part à l'expédition mais que, roi lui-même, il était plus déshonorant pour lui que pour un autre de mentir ; en outre, vu qu'ils ont écrit tous les deux après la mort d'Alexandre, déformer les faits n'était pour eux ni une nécessité ni une source de profit. Il y a aussi des faits rapportés par d'autres historiens que j'ai retenus parce qu'eux aussi me semblaient mériter d'être mentionnés et en même temps n'être pas totalement  sans fondement, mais uniquement comme des on-dit se rapportant à Alexandre. Par ailleurs, si l'on s'étonne de ce que, après de si nombreux historiens, moi aussi j'aie eu l'idée d'entreprendre le présent ouvrage, il ne faudra s'étonner qu'après avoir lu à fond ces historiens et ensuite avoir pris une bonne connaissance de mon livre.

T 2 - I, 4, 6-8  C'est alors que se présentèrent à Alexandre des ambassadeurs de la part des autres peuples indépendants riverains du Danube, de Syrmos, le roi des Triballes, et aussi des Celtes qui habitent sur le golfe d'Ionie [la mer Adriatique]. Ces Celtes étaient de grande taille et avaient une haute opinion d'eux-mêmes ; tous disaient qu'ils venaient demander à Alexandre son amitié ; et Alexandre leur donna des gages et en reçut d'eux. Mais, de plus, il demanda aux Celtes ce qui leur faisait le plus peur parmi les choses humaines ; il espérait que sa grande renommée était arrivée jusqu'aux Celtes et au-delà, et qu'ils allaient lui répondre que c'était lui qui leur faisait le plus peur. Mais la réponse des Celtes trompa son attente : en effet, vu qu'ils habitaient loin d'Alexandre, dans une contrée difficilement accessible, qu'en outre ils se rendaient compte que la marche d'Alexandre prenait une autre direction, ils répondirent qu'ils avaient peur qu'un jour le ciel ne leur tombe dessus et que, tout en admirant Alexandre, ce n'était ni par peur ni par intérêt qu'ils étaient venus le trouver en ambassadeurs.

T 3 - I, 12, 2  Et certes, Alexandre pouvait bien proclamer Achille heureux pour ce privilège [d'avoir été chanté par Homère], car, malgré sa chance dans les autres domaines, il a manqué quelque chose à Alexandre : ses exploits n'ont pas été célébrés comme ils le méritaient, ni en prose ni en vers ; il n'a même pas été chanté par les lyriques, comme le furent Hiéron, Gélon, Théron et beaucoup d'autres qui ne peuvent soutenir la comparaison avec lui ; en sorte que les prouesses d'Alexandre sont beaucoup moins connues que des faits très quelconques du passé...
4-5 C'est ce qui m'a incité, je le déclare, à composer le présent ouvrage : car je ne me crois pas indigne de faire connaître aux hommes la geste d'Alexandre. Qui que je sois pour porter ce jugement sur moi-même, je n'ai aucun besoin d'inscrire mon nom, car il est loin d'être ignoré des hommes, ni de dire quelle est ma patrie, ma famille, ni les magistratures que j'ai pu exercer dans mon pays ; il me suffit de dire que mes ouvrages sont et ont été, depuis mon enfance, ma patrie, ma famille et mes magistratures. Fort de cela, je ne m'estime pas indigne des plus grands écrivains grecs, puisque aussi bien j'écris sur Alexandre, qui compte parmi les plus grands capitaines.

T 4 - II, 3, 6-8  Mais, outre cela, il y a aussi une fable au sujet de ce char, disant que celui qui déferait le nœud par lequel le joug était fixé au char, celui-là serait nécessairement le maître de l'Asie. Le nœud était en écorce de cornouiller, et on ne voyait ni où il commençait ni où il finissait. Alexandre, tout en n'ayant aucun moyen de défaire ce nœud, n'admettait pas de le laisser intact, car il craignait que cela ne provoquât des troubles dans la multitude : alors, d'après certains, il le coupa en deux d'un coup d'épée  et dit : « Le voilà dénoué ! » Mais Aristobule dit qu'il retira la cheville du timon, qui était un piquet de bois traversant le timon de part en part, et que, tenant en même temps le nœud, il tira et sépara le joug du timon. Je ne peux rien affirmer sur la façon dont Alexandre s'y prit à propos de ce nœud mais, ce qui est sûr, c'est que lui et sa suite s'éloignèrent de ce char avec la conviction que la prédiction au sujet de ce nœud à défaire était réalisée : et de fait, dans la nuit qui suivit, le ciel fit aussi comprendre sa volonté au moyen du tonnerre et des éclairs. Par suite, Alexandre offrit le lendemain un sacrifice aux dieux qui lui avaient montré ces signes et le moyen de défaire le nœud.

T 5 - II, 12, 8  Personnellement, j'ai rapporté ces faits en ne les donnant ni pour vrais ni pour complètement invraisemblables. Quoi qu'il en soit, si les choses se sont passées ainsi, je loue Alexandre de sa compassion pour ces femmes [la mère et l'épouse de Darius], et en même temps des marques de confiance et d'honneur données à son ami [Héphestion] ; s'il semble vraisemblable à ses historiens qu'il ait pu agir et parler ainsi, je ne l'en félicite pas moins pour cela.

T 6 - III, 3, 4-6  Et effectivement Alexandre et sa troupe se perdirent, et les guides hésitaient sur la route à suivre. Alors, d'après Ptolémée, fils de Lagos, deux serpents avaient pris la tête de la colonne en poussant des cris, et Alexandre avait commandé aux guides d'avoir confiance dans la divinité et de les suivre ; ils les avaient alors guidés jusqu'à l'oracle [d'Ammon], puis pour en revenir. Mais Aristobule, en accord avec la version la plus répandue, et qui a prévalu, dit que ce furent deux corbeaux, volant devant la colonne, qui servirent de guides à Alexandre. Et qu'il ait bénéficié du secours d'un dieu, cela je peux l'affirmer, parce que même la vraisemblance le permet ; mais l'exactitude du récit a été perdue, du fait des interprétations divergentes à son sujet.

T 7 - III, 22, 2-6  Telle fut la fin de Darius, sous l'archontat, à Athènes, d'Aristophon, dans le mois Hécatombéon : il fut, plus que personne, mou et peu avisé en ce qui concerne la guerre, mais, pour le reste, il ne fit jamais preuve de cruauté, ou bien il n'en eut jamais l'occasion, parce que son accession au pouvoir coïncida avec l'ouverture des hostilités des Macédoniens et des Grecs contre lui : donc, même s'il l'avait voulu, il ne lui était plus possible de se montrer arrogant envers ses sujets, vu qu'il courait de plus grands dangers qu'eux. Sa vie fut une succession ininterrompue de malheurs, et il ne connut aucun répit dès qu'il eut accédé au pouvoir : tout de suite, ses satrapes furent battus dans le combat de cavalerie du Granique, tout de suite l'Ionie tomba aux mains des ennemis, ainsi que les deux Phrygies, la Lydie, la Carie moins Halicarnasse ; mais peu après, Halicarnasse aussi fut prise, et en plus toute la région côtière jusqu'à la Cilicie. Puis vint sa propre défaite à Issos, où il vit sa mère, sa femme et ses enfants prisonniers de guerre. Là-dessus la Phénicie avait été perdue et l'Égypte tout entière. En outre lui-même, à Arbèles, s'était déshonoré en prenant la fuite dans les premiers, et avait causé la perte de la plus grande armée de toute la race barbare. Puis, banni de son propre empire et errant, il avait, pour finir, été victime de la pire trahison de la part des siens, puisque se retrouvant dans un chariot d'infamie, à la fois roi et prisonnier dans les fers ; et finalement, il avait péri sous les coups de ses plus intimes familiers conjurés contre lui ; voilà ce qui arriva à Darius de son vivant. Mort il obtint d'Alexandre une sépulture royale, et pour ses enfants, les soins et l'éducation qu'ils auraient reçus s'il avait régné, et il eut Alexandre pour gendre. Quand il mourut, il avait environ cinquante ans.

T 8 - IV, 7, 3-5  Alors Alexandre , ayant convoqué une réunion des présents, fit amener Bessus devant eux ; après lui avoir reproché d'avoir trahi Darius, il donna l'ordre de lui trancher le nez et les oreilles, puis de le conduire à Ecbatane pour le mettre à mort là-bas, devant l'assemblée des Mèdes et des Perses. Eh bien, moi, loin d'approuver ce châtiment excessif de Bessus, je juge barbare cette mutilation des extrémités, et je reconnais qu'Alexandre s'est laissé entraîner à rivaliser avec la richesse des Mèdes et des Perses, et avec l'habitude des rois barbares de maintenir l'inégalité entre eux et leurs sujets, pour les rapports de tous les jours ; et je ne loue absolument pas le fait qu'étant un descendant d'Héraclès il ait adopté la tenue mède au lieu de la tenue macédonienne de ses ancêtres ; et qu'il n'ait pas eu honte d'échanger pour la tiare perse des vaincus les coiffures que lui, le vainqueur, portait depuis toujours, je ne vois là rien à louer ; au contraire, les hauts faits d'Alexandre, plus que toute autre chose, font la preuve, selon mon jugement, que ni la force physique, ni l'éclat de la race, ni des succès militaires continus et encore plus grands que ceux d'Alexandre, même pas si un conquérant ajoutait la Lybie à l'Asie, après en avoir fait le tour par mer (comme Alexandre en eut effectivement l'intention), même s'il ajoutait à l'Asie et à la Lybie l'Europe comme troisième acquisition, rien de tout cela n'est de quelque utilité pour le bonheur de l'homme, si l'homme qui a accompli des hauts faits, à ce qu'il semble, ne possède pas, en même temps, la maîtrise de ses passions.

T 9 - IV, 14, 3-4  Il [Hermolaos] avait été alors lapidé par les assistants, lui et ses coinculpés. Quant à Callisthène, il fut, selon Aristobule, chargé de chaînes et mené partout à la ronde devant l'armée ; il mourut peu après de maladie ; mais d'après Ptolémée, il mourut par pendaison, après avoir été supplicié. Ainsi, même des gens dignes de foi dans leur récit, et qui étaient alors des familiers d'Alexandre, ne sont pas d'accord dans ce qu'ils rapportent au sujet de faits connus de tous, et dont le déroulement ne pouvait leur échapper. Il existe beaucoup de versions différentes au sujet de ces mêmes événements ; mais ce que j'en ai rapporté doit me suffire. J'ai exposé en même temps que l'affaire entre Alexandre et Clitus ces événements, qui se sont déroulés, en fait, un peu plus tard, mais parce que je les considère plus en rapport avec cette affaire pour mon récit.

T 10 - V, 1, 1-2  Dans cette région située entre le Cophen et l'Indus, que traversait Alexandre, se trouve, dit-on, la ville de Nysa, fondée par Dionysos. Dionysos avait fondé Nysa après avoir soumis les Indiens, quel que soit ce Dionysos et quels que soient le moment et et l'endroit d'où était partie son expédition contre les Indiens ; car je n'ai pas les moyens de me faire une idée sur la question de savoir si le Dionysos thébain est parti de Thèbes ou du Tmolus lydien quand il a marché contre les Indiens à la tête d'une armée, attaquant tant de nations belliqueuses et inconnues aux Grecs de ce temps, et dont il ne soumit d'ailleurs que les seuls Indiens. Il ne faut d'ailleurs pas appliquer aux anciennes légendes concernant les dieux une critique rigoureuse. Des choses auxquelles on ne peut croire, si l'on juge d'après la vraisemblance, n'apparaissent plus comme complètement incroyables quand intervient dans le récit une volonté divine.

T 11 - V, 5, 1-2  D'ailleurs, j'ai l'intention de consacrer aux Indiens un ouvrage spécial, où prendront place les récits les plus dignes de foi des compagnons d'armes d'Alexandre, de Néarque, qui a longé avec sa flotte la côte de la Grande Mer dans sa partie indienne, et en outre ce qu'en ont écrit Mégasthène et Eratosthène, tous les deux écrivains estimés ; j'étudierai aussi les coutumes des Indiens, les animaux étranges que produit cette contrée et la navigation elle-même le long du littoral de la mer Extérieure ; mais pour le moment j'ai jugé qu'il me suffisait de consigner seulement ce qui se rapporte aux « travaux » d'Alexandre.

T 12 - VI, 11, 1-2  Certains historiens ont écrit que c'est un médecin de Cos, de la famille des Asclépiades, qui arracha le trait de la blessure après avoir incisé la plaie ; d'après d'autres, ce fut le garde du corps Perdiccas, vu l'urgence et l'absence de tout médecin, qui incisa la plaie avec son glaive, à la demande expresse d'Alexandre, et qui retira le trait. Mais l'extraction provoqua une abondante hémorragie, de sorte qu'Alexandre eut une nouvelle faiblesse, et cette faiblesse arrêta l'hémorragie. Il existe beaucoup d'autres récits de ce malheur chez les historiens, et la légende, qui les a hérités des premières versions mensongères, se perpétue encore de nos jours, et elle ne cessera jamais de transmettre ces mensonges à d'autres indéfiniment, à moins que le présent récit n'y mette fin.

T 13 - VII, 1, 1-4  Arrivé à Pasargades et à Persépolis, Alexandre fut pris du désir de descendre l'Euphrate et le Tigre jusqu'à la mer Persique, et de voir comment ces fleuves se jettent dans la mer, comme il avait fait pour l'Indus et la mer de cette région. Certains historiens ont même raconté qu'Alexandre avait l'intention de faire avec sa flotte le tour de la plus grande partie de l'Arabie, de l'Ethiopie et de la Lybie et du territoire des Nomades au-delà du mont Atlas, jusqu'à Gadeires [Cadix], dans notre mer ; une fois qu'il aurait soumis la Lybie et Carthage, il pourrait être appelé à juste titre roi de toute l'Asie ; car les rois des Perses et des Mèdes, qui n'avaient même pas établi leur souveraineté sur la plus petite partie de l'Asie, n'avaient aucun droit à se donner le titre de Grand Roi. Ensuite, à ce que disent certains, il avait l'intention de conduire sa flotte, à travers le Pont-Euxin, jusqu'en Scythie et au Palus Méotide, selon d'autres jusqu'en Sicile et au promontoire d'Iapygie : car dès ce moment la gloire romaine, qui s'étendait de plus en plus loin, lui travaillait l'esprit.

En ce qui me concerne, je n'ai pas les moyens de conjecturer avec précision ce qu'Alexandre avait en tête, et il m'importe peu de m'en faire une idée ; mais, même moi, il me semble que je peux affirmer qu'Alexandre n'avait rien de petit ni de mesquin dans ses projets, et qu'il ne serait pas demeuré en repos après aucune de ses conquêtes, même s'il avait ajouté l'Europe à l'Asie, les îles britanniques à l'Europe, mais qu'il aurait encore cherché, au-delà de ces contrées lointaines, quelque terre inconnue, se faisant, faute d'autres rivaux, le rival de lui-même.

T 14 -  VII, 3, 5-6  Ainsi donc il monta sur le bûcher, sur lequel il s'étendit avec beaucoup de dignité, sous les regards de l'armée tout entière ;  s'agissant d'un ami, Alexandre jugea qu'il n'était pas convenable d'assister à un pareil spectacle ; mais le reste de l'assistance fut émerveillé de voir qu'au milieu des flammes pas une partie de son corps ne bougea. Au moment où ceux qui en avaient reçu l'ordre avaient mis le feu au bûcher, Néarque dit que les trompettes sonnèrent, sur l'ordre d'Alexandre, que toute l'armée poussa le cri de guerre, comme elle faisait en marchant au combat, et que les éléphants lui firent écho en poussant leur barrissement aigu de guerre, en l'honneur de Calanos. Ce récit, et d'autres du même genre, que nous ont laissés des auteurs dignes de foi à propos de l'Indien Calanos, ne sont pas complètement inutiles pour l'humanité, en particulier pour qui se soucie de savoir combien forte et inflexible peut être la résolution d'un homme à réaliser ce qu'il veut.

T 15 - VII, 13, 2-6  C'est là, dit on, que le satrape de Médie, Atropatès, lui fit don de cent femmes, dont il disait qu'elles faisaient partie des Amazones ; elles avaient le même équipement que les cavaliers hommes, sauf qu'elles portaient des haches au lieu de lances, et le petit bouclier des peltastes au lieu du bouclier normal ; certains prétendent qu'elles ont le sein droit plus petit, et qu'elles le laissent à l'air pendant le combat. Alexandre les renvoya de l'armée pour éviter que leur présence ne provoque des désordres, et qu'elles ne subissent des violences de la part des Macédoniens ou des Barbares ; mais il leur demanda d'annoncer à leur reine qu'il lui rendrait visite pour lui faire un enfant. Cependant il n'est fait mention de cela ni chez Aristobule ni chez Ptolémée, ni chez aucun de ceux dont le témoignage est digne de foi en ces matières. D'ailleurs je ne pense pas que la race des Amazones existait encore à cette époque et, même avant l'époque d'Alexandre, Xénophon n'en fait aucunement mention, alors qu'il mentionne les peuples du Phase, de Colchide, et d'autres peuples barbares que les Grecs ont rencontrés en partant de Trapézonte, ou avant d'y arriver, dans une région où ils auraient également rencontré des Amazones si les Amazones avaient encore existé. Et même, personnellement, il me semble invraisemblable qu'une telle race de femmes ait tout simplement existé, bien qu'elles aient été si souvent célébrées, et par des auteurs si estimés : car le bruit s'est répandu qu'Héraclès fit une expédition contre elles, et rapporta en Grèce la ceinture de leur reine Hippolyte, et que les Athéniens, avec Thésée, furent les premiers à vaincre en bataille ces femmes, au moment où elles envahissaient l'Europe. Et ce combat entre les Athéniens et les Amazones fut peint par Cimon, dans un tableau d'aussi grandes dimensions que celui dans lequel il avait représenté le combat des Athéniens et des Perses. Hérodote aussi a souvent fait mention de ces femmes, et les Athéniens qui ont fait l'éloge funèbre des combattants tués à la guerre ont également mis au premier plan cette action des Athéniens contre les Amazones. Mais je pense que, si Atropatès a vraiment présenté à Alexandre des femmes combattant à cheval, il s'agissait de femmes barbares exercées à l'équitation, et ayant revêtu la tenue que la tradition prête aux Amazones.

T 16 - VII, 15, 5-6  On dit même que certains confièrent à Alexandre le soin de juger les différends, qu'ils avaient entre eux : c'est l'époque où, tant à ses yeux qu'à ceux de son entourage, Alexandre apparut le plus incontestablement comme le maître de toute la terre et de toutes les mers. Aristos et Asclépiade, parmi les historiens d'Alexandre, disent que même les Romains lui envoyèrent une ambassade et que, après l'entrevue accordée à leurs ambassadeurs, Alexandre pressentit ce que deviendrait par la suite la puissance des Romains en voyant leur discipline, leur ardeur au travail, leur fierté, et aussi d'après ce qu'il avait appris de leur Constitution. J'ai rapporté cela comme ni tout à fait certain ni tout à fait indigne de foi ; sauf que personne, parmi les Romains, n'a jamais fait mention d'une telle ambassade qui aurait été envoyée auprès d'Alexandre, ni parmi les historiens d'Alexandre sur lesquels je m'appuie principalement, à savoir Ptolémée, fils de Lagos, et Aristobule ; que, de plus, il est invraisemblable que la République romaine, qui connaissait alors son plus haut degré de liberté, ait envoyé des ambassadeurs chez un roi étranger, et en particulier si loin de leur patrie, sans être poussée par la crainte ou l'espoir d'un profit, et alors que le peuple romain nourrissait à l'égard des rois et du nom même de roi une haine sans égale.

T 17 - VII, 30, 3  C'est un fait que, moi aussi, j'ai blâmé certaines actions d'Alexandre dans mon ouvrage ; mais je n'ai aucune honte à exprimer l'admiration que j'éprouve pour Alexandre lui-même. D'ailleurs, les actions en question, je les ai blâmées à cause de mon respect de la vérité, et en même temps pour rendre service à l'humanité : et c'est la raison pour laquelle j'ai entrepris cet ouvrage, poussé par la divinité, moi aussi.

T 18 - L'Inde (trad. P. Chantraine), 31, 6-9  Il [Néarque] entendit rapporter encore une autre histoire sur cette île [Nosala] : elle avait été habitée par une Néréide, dont on ne disait pas le nom ; si un homme y abordait, elle en faisait son amant, mais elle le transformait ensuite en poisson et elle le rejetait à la mer. Aussi le soleil irrité lui ordonna de quitter l'île ; elle consentit à s'en aller, mais lui demanda de faire cesser son charme et le soleil l'exauça ; pris de pitié pour les hommes qu'elle avait métamorphosés en poissons, il leur rendit la forme humaine, et c'est d'eux que descend la race des Ichtyophages que connurent encore les marins d'Alexandre. Néarque prouve que ces récits sont mensongers, mais je ne loue pas la peine et l'habileté qu'il dépense là : la réfutation n'était pas difficile, et c'est se donner, je pense, un mal inutile que de recueillir les vieilles fables pour en démontrer l'inanité.


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[22  janvier 2013]


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