FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 4 - juillet-décembre 2002


Le Conte de Psyché chez Apulée et La Fontaine. I. Généralités
par
 
Maud André
Licenciée en langues et littératures classiques
Professeur au Collège du Christ-Roi (Ottignies)

<andremaud@hotmail.com>


Un mot de l'éditeur

En 2001, Maud André, étudiante en langues et littératures classiques à l'Université de Louvain, a présenté, sous la direction du Prof. Paul-Augustin Deproost, un mémoire de licence intitulé Le Conte de Psyché. Étude comparée d'Apulée et de Jean de La Fontaine, 134 p. de texte + un dossier de 80 p. contenant diverses illustrations.

Après une introduction comprenant une biographie comparée, le résumé du conte et un exposé de la transmission du conte dans l'histoire littéraire jusqu'à La Fontaine, le mémoire se développe en trois parties. La première présente Les Amours de Psyché et de Cupidon de Jean de La Fontaine, mettant particulièrement en lumière la source, la structure et la nature du conte. La deuxième partie, la plus importante, compare la version d'Apulée et celle de La Fontaine sur cinq points retenus comme significatifs : la géographie et les lieux de l'action, les personnages, les sentiments, les épreuves et enfin la rhétorique. La troisième partie met en parallèle le conte de La Fontaine et les idées du XVIIe siècle : elle analyse la morale et la philosophie, la mythologie et la société aristocratique de Versailles.

Nous avons pensé que quelques extraits de ce mémoire pourraient intéresser les lecteurs des Folia Electronica Classica. On trouvera ainsi successivement :

Apulée est cité d'après l'édition de la Collection des Universités de France (Les Métamorphoses. Livres IV-VI. Texte établi par D.S. Robertson et traduit par P. Vallette, Paris, Les Belles Lettres, 1972), et La Fontaine, Les amours de Psyché et de Cupidon, d'après le texte de l'édition de la Bibliotheca Magna, 176, dir. C. Castera, Paris, 1939.

Jacques Poucet


Plan

Apulée: résumé du conte

 La Fontaine


Apulée : résumé du conte

Une princesse, du nom de Psyché, troisième fille d'un roi et d'une reine, est d'une beauté si extraordinaire que nul n'ose prétendre à sa main. Les mortels croient qu'elle est une incarnation de Vénus, et lui rendent des honneurs divins - personne n'allait plus à Paphos, à Cnide ou à Cythère -, ce qui suscite la jalousie de la véritable Vénus. La déesse veut se venger ; elle convoque son fils, le dieu Amour, et lui demande d'inspirer à la jeune fille une passion déshonorante pour un homme disgracié, aussi laid qu'on le voudra. Mais Amour, au moment d'exécuter sa mission, s'éprend de la belle Psyché, et décide d'avoir avec elle une aventure. Pour cela, il provoque une réponse mystérieuse de la part de l'oracle d'Apollon Milésien, que le père de Psyché est allé consulter, désespéré par le manque de prétendants pour sa fille. La jeune fille doit être conduite, comme pour un mariage, sur le sommet d'une montagne et là, abandonnée, un monstre viendra la dévorer. Les parents de Psyché vont-ils abandonner leur joyau à une telle prédiction ? On sait qu'il n'est pas permis d'éviter les préceptes des oracles divins. C'est donc en pleurant que les parents de Psyché obéissent à l'oracle. Psyché est conduite sur la montagne par toute la ville navrée du sort de celle-ci ; elle est abandonnée mais, au lieu d'un monstre, c'est le dieu Zéphyre qui l'enlève et la dépose doucement dans un jardin enchanté. Psyché, sans le savoir, vient d'être conduite au palais de l'Amour.

Alors commence pour elle une vie extraordinaire ; elle est seule, dans la demeure la plus riche qui soit, des serviteurs invisibles exécutent ses moindres volontés, et, le soir, un amant, invisible lui aussi, vient lui rendre visite. Cette vie dure pendant quelque temps, mais aussi merveilleuse soit-elle, Psyché s'ennuie ; elle regrette les siens, et, lorsque ses soeurs viennent pleurer sur la montagne où elle a été exposée, et que leurs voix parviennent jusqu'à elle, elle n'y tient plus. Elle obtient de son invisible amant que Zéphyre conduise les deux soeurs auprès d'elle. Non sans résistance de celui-ci, la permission est accordée. Mais Psyché est mise en garde : qu'elle ne révèle à personne le secret de ses nuits, et, surtout qu'elle ne cherche pas à découvrir le visage de celui qui lui donne son amour et dont elle attend déjà un enfant. Psyché promet ; elle tient parole quelque temps, mais, finalement, les deux soeurs, jalouses de sa fortune car elles ont contracté des mariages médiocres, complotent contre elle. Contre toute vraissemblance, elles la persuadent que ce mari, dont elle ne peut dire qui il est, est en réalité un monstre, conformément à l'oracle, un serpent affreux, qui feint de l'aimer, et l'engraisse, pour la dévorer lorsqu'elle sera à point. Ce mensonge grossier trompe Psyché - faible de corps et d'esprit, poussée par le destin - et, sur les conseils perfides des deux jalouses, elle décide de tuer le monstre avant que lui-même ne la tue. Pour ce faire, elle dissimule une lampe allumée sous un vase, se munit d'un rasoir bien tranchant, et lorsque l'époux mystérieux est endormi, elle sort la lampe de sa cachette, donne vie à la lumière et se prépare à frapper. Mais le spectacle qu'elle a sous les yeux lui ôte tout courage : l'amant qui dort paisiblement n'est autre que l'Amour, avec ses ailes blanches, son corps de marbre et ses cheveux bouclés. Ne sachant plus que faire, elle tourne son rasoir contre son corps ; heureusement celui-ci glisse de ses mains. Ensuite, elle joue avec les armes, attributs du dieu, et de la pointe d'une flèche, se fait une blessure au doigt : la voici définitivement et passionnément amoureuse de l'Amour. Elle couvre son époux de baisers ardents mais la lampe, perfide ou jalouse, laisse échapper une goutte d'huile bouillante, qui tombe sur l'épaule du dieu et le brûle cruellement. L'Amour s'éveille, voit son secret trahi, et s'échappe. Il s'envole, non sans avoir prévenu Psyché qu'elle ne le verra plus, puisqu'elle a désobéi.

Psyché est transformée par le malheur ; chassée du domaine merveilleux, elle pense d'abord à se suicider, elle veut se jeter dans un fleuve, mais elle en est détournée par le dieu de l'onde qui la dépose sur le rivage. Là, le dieu Pan lui donne le conseil de chercher à reconquérir son amant. Elle décide alors de punir ses soeurs. À chacune d'elles, elle raconte que le mari mystérieux n'était autre que l'Amour, mais ne veut plus d'autre femme que la soeur de Psyché - celle, précisément, à qui elle s'adresse. L'une après l'autre, les deux méchantes se laissent tromper, elles courent au rocher d'où Zéphyre les avait autrefois emmenées vers le palais de l'Amour, mais, cette fois, le dieu est absent, et elles tombent misérablement du haut de la montagne, expiant de leur vie la jalousie et les conseils perfides qui avaient provoqué le malheur de Psyché.

Mais Psyché ne se résigne pas à ne plus revoir celui qu'elle aime maintenant d'un amour insurmontable. Elle parcourt le monde à sa recherche, tandis que le dieu, gravement brûlé, souffre sur un lit, dans la demeure de sa mère. Et celle-ci apprend, par une mouette bavarde, ce qui est arrivé. Elle en éprouve une grande colère. Ainsi, Psyché, sa rivale, lui a ravi l'amour de son fils. Elle commence par enfermer le jeune dieu dans une chambre haute du palais, puis elle fait rechercher partout Psyché, qu'elle présente comme une esclave fugitive. Psyché se sent perdue. Elle implore en vain les secours de Cérès, puis de Junon. Les deux déesses, peu soucieuses de s'attirer la colère de Vénus, refusent de lui donner asile. Et, comme Mercure a publié partout le signalement de la fugitive, Psyché se rend d'elle-même chez Vénus, et se livre.

Vénus, pour la punir, impose à la jeune fille des épreuves de plus en plus difficiles : séparer par espèces des grains de toutes sortes qu'elle a mêlés à dessein, aller chercher des flocons d'or, qu'abandonnent dans une prairie des moutons merveilleux, mais d'une grande férocité, lui rapporter de l'eau puisée aux sources mêmes du Styx. Psyché échouerait certainement si, chaque fois, elle ne se trouvait des alliés : des fourmis, un roseau, un aigle l'aident successivement à réaliser ces tâches impossibles. Mais Vénus imagine un quatrième travail : Psyché devra se rendre aux Enfers et demander à Proserpine un certain onguent de beauté dont Vénus a besoin. La déesse compte bien que Psyché ne surmontera pas les mille difficultés de l'entreprise -qu'elle a soin de multiplier elle-même. Mais une tour, d'où Psyché veut se précipiter, pour mettre fin à sa vie misérable, prend la parole et donne des instructions précises, qui permettent à Psyché de mener à bien son voyage outre-tombe. Tout s'arrangerait donc si la curiosité de Psyché ne l'amenait à ouvrir le coffret où elle doit trouver l'onguent divin, elle soulève le couvercle, mais il n y a dans la boîte qu'un sommeil de mort, qui s'empare de la pauvre fille et la terrasse.

À ce moment survient Amour, échappé de sa prison, Amour qui a pardonné et ne peut, lui non plus, se guérir de sa passion. Amour désenchante Psyché, la réveille, et se rend auprès de Jupiter, à qui il demande la permission d'épouser Psyché. Jupiter, bienveillant, et toujours désireux de se concilier les bonnes grâces du dieu de l'amour, donne son consentement, et tout finit sur le rythme d'un festin divin et par l'apothéose de Psyché, devenue la femme légitime d'Amour, réconciliée avec Vénus, et bientôt mère d'une petite fille, que l'on appellera Volupté.


La Fontaine : Amours de Psyché et de Cupidon

Sources

Les Amours de Psyché et de Cupidon parurent en 1669, mais l'oeuvre était sur le chantier depuis plusieurs années, ainsi que nous l'apprend l'Épilogue du livre VI des Fables. L'ouvrage était dédié à la Duchesse de Bouillon, la jeune inspiratrice des Contes, nièce de Mazarin et dont le mari, en tant que seigneur de Château-Thierry, était le suzerain du poète. L'auteur fit imprimer à la suite de ce nouvel ouvrage une version remaniée de son Adonis. Cette réunion ne semble pas simplement occasionnelle : le poète a sans doute songé que l'Adone du « Cavalier » Marino, qui avait paru en 1623, contait dans son quatrième chant l'histoire de Psyché (R. Derche, Quatre mythes poétiques, Paris, 1962).

De qui s'inspira La Fontaine ? Ainsi qu'il le confesse dans sa préface, La Fontaine a emprunté à Apulée :

« ...pour le principal point qui est la conduite, j'avois mon guide : il m'étoit impossible de m'égarer. Apulée me fournissait la matière... » (Préface, p. 9) ;

dans les grandes lignes, son récit suit celui de son devancier, sauf sur quelques points que ne manque pas de signaler le poète :

« Il y a quelques épisodes de moi, comme l'aventure de la grotte, le vieillard et les deux bergères, le temple de Vénus et son origine, la description des Enfers, et tout ce qui arrive à Psyché, pendant le voyage qu'elle y fait, et à son retour jusqu'à la conclusion de l'ouvrage. » (Préface, p. 10)

Apulée est donc la principale source de La Fontaine, mais on peut remarquer que celui-ci emprunte également divers éléments un peu partout : la rencontre de Psyché et de Cupidon dans une grotte (innovation par rapport à Apulée), tant de romans et de contes font les amants se rencontrer dans une grotte comme Énée et Didon ; l'épisode du philosophe isolé se retrouve également dans divers romans.

La Fontaine puise d'autres épisodes chez de grands noms tels que Marino, Boccace... et surtout Platon. La Fontaine s'est en effet inspiré de Platon en la figure du vieillard philosophe dialoguant avec Psyché, mais également pour la forme de son oeuvre. Platon rapporte en général lui-même une conversation au cours d'une promenade réelle. Il met en scène, dans un lieu délicieux, un petit nombre de disciples de Socrate, auditeurs qui prennent part au récit, au mythe, le coupent, en discutent la conduite ou la moralité. On ne manquera donc pas de remarquer le parrallélisme avec notre oeuvre. La Fontaine s'était déjà essayé à ce genre de forme dans le Songe de Vaux ; on peut d'ailleurs noter de nombreuses similitudes entre les deux oeuvres de La Fontaine : mêmes descriptions, même mélange de prose et de vers, trois mêmes personnages : Ariste, Acanthe et Gélaste.

Par ailleurs, La Fontaine fait deux fois allusion à un certain manuscrit dans lequel il aurait puisé certaines informations. Il nous est permis de penser que ce manuscrit ferait allusion aux mémoires du vieillard et de sa famille, car le vieillard raconte toute l'histoire de sa famille à Psyché et il dit qu'il écrit.

Mais à côté de tous ces emprunts, La Fontaine innove en insérant quelques épisodes de sa plume, le tout par souci de vraisemblance et au goût de l'époque (Il célèbre d'ailleurs dans son récit Versailles et le Roi-Soleil, Louis XIV).

Dans sa Préface, La Fontaine avoue nettement :

« Mon principal but est toujours de plaire ! pour en venir là, je considère le goût du siècle. » (Préface, p. 10)

 et il confesse la peine qu'il a prise pour atteindre ce but avec son nouvel ouvrage :

« J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. »

Or, les Amours de Psyché et de Cupidon ne remportèrent aucun succès auprès du public, et la flatteuse évocation de la splendeur de Versailles ne réussit pas à attirer à l'ancien poète de Fouquet les bonnes grâces de Louis XIV et de Colbert. La postérité devait être plus favorable à Psyché ; après les Fables, c'est l'ouvrage de La Fontaine qui contribue le plus à perpétuer sa gloire. Mais l'intérêt que nous prenons à sa lecture est sans limite.

Structure

L'ouvrage de La Fontaine est divisé comme suit : une Préface et deux livres, le premier exposant les faits et la curiosité maladive de Psyché qui la menera à sa perte ; le deuxième évoque les épreuves encourues par Psyché avant de retrouver son mari. À la fin du premier livre, La Fontaine s'interrompt, parce que l'épisode de Psyché rejetée par Cupidon lui paraît si douloureux, qu'il redoute d'arracher des larmes à ses amis. Mais ceux-ci protestent. Acanthe chérit les émotions pénétrantes, la tendresse qui bouleverse les coeurs. Gélaste, à vrai dire, ne tient pas fort au pathétique ; ce qu'il préfère dans le récit de son ami, c'est l'ironie, et le sérieux lui semble déplacé dans ce conte. Mais Ariste, prudent conseiller, tout en proclamant sa préférence pour ce qu'il nomme «  la pitié  », estime pourtant qu'un écrivain doit d'abord s'accommoder à son génie. Là-dessus, s'engage entre les quatre amis une longue discussion, spirituelle et subtile, sur la valeur comparée du rire et des larmes, c'est-à-dire, au fond de la tragédie et de la comédie ; et c'est comme un dialogue platonicien, qui s'intercale dans le roman et oppose l'une à l'autre la douleur et la joie. Après cet intermède, Polyphile reprend la lecture.

Le récit de l'histoire de Psyché est enclavé dans un autre texte, mais non à la manière d'Apulée, où le contenant est lui-même romanesque et chargé de sens symbolique. Le texte qui encadre et ponctue la narration est la description de la promenade dans les jardins de Versailles. Telle une oeuvre baroque, Les Amours de Psyché et de Cupidon présentent une structure bi-focale, dans laquelle le conte qui est prétexte à l'oeuvre n'est pas le centre unique, et dans laquelle la part descriptive l'emporte sur l'action. Dans ce jardin de plaisir qu'est Versailles, les spectateurs sont les auditeurs du conte.

La Fontaine a donc imaginé que, par une belle journée de l'automne 1668, quatre amis Polyphile, Acanthe, Ariste et Gélaste allaient se promener dans les jardins de Versailles, dont les divers aspects, notamment l'Orangerie, et les bains de Téthys (qui ont fait place à l'aile nord du palais) nous sont décrits. Au cours de cette promenade, Polyphile lit à ses amis l'histoire de Psyché ; il interrompt cette lecture après la brûlure de Cupidon par l'huile de la lampe fatale. Les quatre amis dissertent alors sur les plaisirs respectifs de la pitié et du rire, de la comédie et de la tragédie. Cet intermède clôt le premier livre. Dans le second, la fiction de la promenade n'est rappelée qu'en quelques lignes à la fin de l'ouvrage, après l'Hymne à la Volupté qui sert de conclusion au conte.

Dans la première partie, La Fontaine choisit son cadre : Versailles, et cela pour créer une ambiance favorable au récit. Les volatiles exotiques, les oeuvres d'art, les jardins, le palais : voilà pour les auditeurs et lecteurs, que nous sommes, le meilleur prélude, l'avant-propos qui les met en état d'écouter et de croire les aventures de Psyché.

La seconde partie est tout aussi agréable : on parcourt les endroits les plus charmants des jardins et cela est mêlé par la Fontaine aux descriptions des pérégrinations de Psyché et à la découverte d'un temple à Vénus

À l'intérieur même du conte, deux types de structures digressives sont interposées par La Fontaine : le récit du pêcheur-philosophe qui raconte son histoire à Psyché, et la fable allégorique de Myrtis et de Mégano, parenthèse au moment où Psyché parvient au temple de Vénus pour se livrer à sa rivale.

S'intègre également à la structure enchâssée de type mariniste, l'éducation de Psyché dans le Palais d'Amour, éducation sensitive et esthétique dont la description fait écho à celle des jardins de Versailles. Nous reviendrons sur ces points dans la suite de notre exposé.

Le conte chez Apulée est étalé sur trois livres : le livre IV, V et VI des Métamorphoses ; La Fontaine a tout d'abord fait de ce conte un seul recueil et l'a divisé en deux parties précédées d'une préface.

Comme La Fontaine nous l'explique dans sa Préface, la structure et les meilleures inventions lui viennent directement d'Apulée :

« ...venons aux inventions. Presque toutes sont d'Apulée, j'entends les principales et les meilleures. Il y a quelques épisodes de moi... La manière de conter est aussi de moi, et les circonstances, et ce que disent les personnages. Enfin ce que j'ai pris de mon auteur est la conduite et la fable ; et c'est en effet le principal, le plus ingénieux, et le meilleur de beaucoup. Avec cela j'y ai changé quantité d'endroits selon la liberté ordinaire que je me donne... » (Préface, p. 10)

Les additions et amplifications abondent puisque les quarante pages d'Apulée sont devenues plus de deux cents chez La Fontaine. Dans toutes les innovations, La Fontaine ne dissimule pas ses emprunts de détail. Il met à contribution Corneille, Caldéron, Amyot et beaucoup d'autres auteurs, mais c'est toujours sur la trame d'Apulée qu'il attache ses divers embellissements. On peut donc dire qu'il ne supprime aucun épisode, aucune circonstance importante du récit latin [1].

Dans ses grandes lignes, la structure des Amours de Psyché et de Cupidon frappe par une simplicité et par un équilibre dont l'importance esthétique est considérable.

Nature

Comment conviendrait-il de qualifier l'oeuvre de La Fontaine ? L'histoire chez Apulée est présentée comme un conte, celui-ci raconté par une vieille femme à une jeune mariée enlevée par des bandits ; pourrait-on pour cela qualifier l'oeuvre de La Fontaine de « conte », La Fontaine qui a fait de ce récit un ouvrage intégral ? Pourrait-on, face à ce mélange de prose et vers, parler d'histoire, de poème, de récit imaginaire, de conte de fée... ? Nous avons donc les plus grandes difficultés à qualifier ce récit mais il en a été de même pour La Fontaine :

« Je ne savois quel caractère choisir : celui de l'histoire est trop simple ; celui du roman n'est pas encore assez orné ; et celui du poème l'est plus qu'il ne faut. Mes personnages me demandoient quelque chose de galant : leurs aventures, étant pleines de merveilleux en beaucoup d'endroits me demandoient quelque chose d'héroïque et de relevé... dans un conte comme celui-ci qui est plein de merveilleux... » (Préface, p. 11)

Dans Les Amours de Psyché et Cupidon, il y a de l'histoire : c'est le récit détaillé et exact d'une excursion à Versailles, mais ce récit est soulevé par les ailes de la poésie. Pas moins de huit cent quinze vers sont semés à travers toute l'oeuvre en vingt-huit fragments poétiques d'une étendue variant de deux furtifs octosyllabes au bataillon de cent trente alexandrins [2].

La Fontaine, tout en évoquant son oeuvre dans sa Préface, nous parle tantôt de conte (le conte admet peut-être le plus de variétés de formes et présente énormément de féérie ; La Fontaine ne manque pas de faire référence à ce genre illustré par Perrault) tantôt de fable. Nous pouvons aisément trouver les caractéristiques des deux genres dans son récit, le tout agrémenté d'un mélange de vers et de prose.

Remarquons également que l'élément descriptif a beaucoup plus d'importance chez La Fontaine que chez Apulée : la description de Versailles se mêle à celle du palais de l'Amour... Précisons que ce sont les vers qui sont préférés à la prose pour toutes les descriptions.

On pourrait donc dire que la Psyché de La Fontaine comme ses Fables comprend presque tous les genres : l'épopée, le poème philosophique, le poème lyrique, l'idylle, la pastorale, la nouvelle...

Apulée est empreint de magie et de merveilleux, La Fontaine l'est encore plus mais à certains endroits, pour être sûr d'être bien compris, il devient plus humain : pour cette raison, il remplacera les voix sans corps des servantes de Psyché par des nymphes, et Pan par un vieillard-sage et ses deux petites-filles.


Notes

[1] Il n'y a que la grossesse de Psyché annoncée dès le début chez Apulée, et ici mentionnée après l'apothéose et le mariage régulier. [Retour au texte]

[2] H. Le Maître, Essai sur le mythe de Psyché, dans la littérature française des origines à 1890, Paris, 1945. [Retour au texte]


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