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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


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Historiographie médiévale

 

Guibert de Nogent (1055-1125)


Texte :

- Histoire des croisades, trad. F. GUIZOT, Paris, 1825 (Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France).

- Autobiographie, éd., trad. E.-R. LABANDE, Paris, 1981 (Les classiques de l'histoire de France au Moyen Age, 34).

- Geste de Dieu par les Francs. Histoire de la première croisade, trad. M.-C. GARAND, Turnhout, 1998.

Études :

- CHAURAND J., La conception de l'histoire de Guibert de Nogent (1053-1124), dans Cahiers de civilisation médiévale, 8, 1965, pp.381-395.

- DUBY G., Le chevalier, la femme et le prêtre. Le mariage dans la France féodale, Paris, 1981 [Ch.VIII, p.151-172 : Guibert de Nogent].

- MONOD B., De la méthode historique chez Guibert de Nogent, dans Revue historique, 84, 1904, pp.51-70.


Les "Gesta Dei per Francos" et les ambitions littéraires de l'auteur

En entreprenant d'écrire ce petit ouvrage, j'ai mis ma confiance, non dans ma science littéraire, laquelle est sans aucun doute infiniment légère, mais bien plutôt dans l'autorité d'une histoire toute spirituelle. Cette histoire, que j'ai toujours considérée comme accomplie par la seule puissance de Dieu, et par les mains des hommes qu'il a voulu choisir, je n'ai pas douté non plus qu'elle ne pût être écrite, même par les hommes grossiers qu'il lui plairait de désigner. Dieu ayant guidé ses serviteurs dans leur expédition, à travers tant d'obstacles, et ayant dissipé devant eux tant de périls toujours imminens, je n'ai pu hésiter à croire qu'il me ferait connaître la vérité sur les événemens passés, de la manière qui lui conviendrait le mieux, et m'accorderait l'élégance du langage, selon les convenances du sujet. Il est vrai que cette histoire existait déjà, mais écrite en termes plus négligés que de raison, qui souvent d'ailleurs offensent les règles de la grammaire, et sont capables par leur insipidité habituelle de dégoûter fréquemment le lecteur. Sans doute, la nouveauté du sujet rend ce récit suffisamment intéressant à ceux qui sont peu instruits ou qui ne s'arrêtent pas à considérer le mérite du style, et je reconnais que l'auteur n'a pas dû parler autrement que ces personnes-là ne comprennent. Mais ceux qui se plaisent à se nourrir d'éloquence s'endorment ou sourient, selon les paroles du poète, lorsqu'ils voient un récit peu soigné dans des sujets où il est certain que la narration eût dû être plus fleurie, lorsqu'ils rencontrent une relation succincte là où il eût fallu mettre de la faconde et une ingénieuse variété, lorsque l'histoire qu'on a entrepris de raconter se traîne péniblement, et dénuée de tout ornement ; enfin, ils prennent en dégoût le méchant discours d'un écrivain téméraire, lorsqu'ils en viennent à reconnaître qu'il eût fallu traiter son sujet d'une toute autre façon. Il n'est pas douteux que le langage des orateurs doit s'adapter toujours à la nature des objets dont ils s'occupent ; ainsi les faits de la guerre doivent être racontés avec une certaine âpreté de paroles, et ce qui se rapporte aux choses divines doit être dit d'un style plus doux et plus calme. Si mes moyens répondaient à ma volonté, je devrais dans cet ouvrage avoir satisfait à cette double condition, en sorte que l'orgueilleux dieu de la guerre ne trouvât rien dans mes récits qui fût indigne de ses illustres exploits, et que jamais, lorsqu'il s'agit de choses sacrées, la sagesse de Mercure ne rencontrât rien de contraire à la gravité que prescrit un tel sujet (Histoire des croisades, Préface, trad. F. Guizot, pp.3-5).

 

La méthode de Guibert

Les nombreuses différences que l'on trouvera entre mon rapport et ceux de l'auteur qui a écrit avant moi, et que j'ai suivi, je les ai puisées dans les relations des hommes qui ont assisté à cette expédition. Tout ce qui était rapporté dans ce livre, je l'ai comparé très-souvent avec les paroles de ceux qui ont vu les faits, et je me suis assuré des discordances ; quant à ce que j'ai ajouté, ou je l'ai appris de ceux qui ont vu, ou j'en ai acquis la conviction par moi-même. Que si l'on reconnaît des choses rapportées autrement qu'elles n'ont été dans la réalité, vainement un rusé censeur voudrait-il m'accuser de mensonge; car je puis prendre Dieu à témoin que je n'ai absolument rien dit dans l'intention de tromper. Est-il donc étonnant que nous nous trompions, en rapportant des faits auxquels nous sommes étrangers, lorsque nous ne pouvons même, je ne dis pas exprimer par des paroles, mais seulement recueillir dans le calme de notre esprit, nos propres pensées et nos propres actions ? Que dirai-je donc des intentions, qui sont presque toujours tellement bien cachées que l'homme doué de l'esprit le plus pénétrant peut à peine les discerner en lui ? Ainsi, que l'on ne nous accuse point trop sévèrement, si nous tombons dans l'erreur par ignorance ; la seule chose digne d'un blâme irrémissible est de tresser artistement des faussetés, soit dans l'intention de tromper, soit par l'effet de toute espèce de corruption (Histoire des croisades, Préface, pp.7-8).

 

Appel au secours d'Alexis Comnène et culte des reliques

En traitant longuement et avec beaucoup de lamentations le sujet du siége de Constantinople, qu'il redoutait par dessus tout et dont il était sans cesse menacé dès que ses ennemis auraient franchi le bras de Saint-George, l'empereur disait entre autres choses. « Que si l'on ne voyait parmi les nôtres aucun autre motif de se porter à son secours, on s'y déterminât du moins pour défendre les six apôtres dont les corps avaient été ensevelis dans cette ville, pour empêcher les impies de les livrer aux flammes ou de les précipiter dans les gouffres de la mer; ensuite il faisait valoir l'illustration de la ville qu'il habitait, et disait qu'elle était bien digne d'être défendue par toutes sortes de moyens.» Et certes, rien n'est plus vrai; car cette ville est illustrée non seulement par les monumens qui renferment les corps de ces saints, mais aussi par le mérite et le nom de celui qui l'a fondée, et qui, en vertu d'une révélation d'en haut, transforma un petit bourg antique en cette Cité, digne des respects du monde entier, seconde Rome, où tous les hommes de l'univers devraient accourir, s'il était possible, pour l'honorer de leurs éloges. Après avoir fait mention des apôtres, l'empereur poursuit, et dit: « Qu'il a aussi chez lui la tête du bienheureux Jean-Baptiste, laquelle, ajoute-t-il (quoique ce ne soit qu'une fausseté), est encore aujourd'hui recouverte de la peau et des cheveux, et ressemble à une tête de vivant.» Si cette assertion était vraie, il faudrait donc demander aux moines de Saint-Jean-d'Angely quel est le Jean-Baptiste dont ils se vantent aussi d'avoir la tête, puisqu'il est certain, d'une part, qu'il n'a existé qu'un Jean-Baptiste ; et, d'autre part, qu'on ne saurait dire sans crime qu'un seul homme ait pu avoir deux têtes. A cette occasion, je crois devoir signaler une erreur pernicieuse sans doute, mais fort répandue, principalement dans les églises de France, au sujet des corps des Saints. Tandis que les uns se targuent de posséder le corps d'un martyr ou d'un confesseur de la foi, les autres prétendent aussi avoir ce même corps ; et cependant un corps entier ne saurait être en deux endroits simultanément. Ces prétentions contradictoires viennent toujours du tort que l'on a de ne pas laisser les Saints jouir en paix du repos qui leur est dû dans une tombe immuable. Je suis bien persuadé que ce n'est que par un sentiment de piété qu'on est dans l'usage de recouvrir leurs corps d'argent et d'or ; mais l'étalage que l'on fait de leurs ossemens, et l'habitude où l'on est de colporter leurs cercueils pour ramasser de l'argent, sont des preuves trop certaines d'une coupable avidité ; et ces inconvéniens n'existeraient pas si l'on avait soin, ainsi qu'il fut fait pour le sépulcre du Seigneur Jésus, de sceller solidement les tombeaux qui renferment les corps des Saints (Histoire des croisades, pp.35-36).

 

Plaidoyer de Guibert pour lui-même

Personne, je pense, ne serait en droit de se moquer de moi à raison de l'entreprise que j'exécute en ce moment. Quoique je n'aie pu aller moi-même à Jérusalem, ni connaître la plupart des personnages et tous les lieux dont il est ici question, l'utilité générale de mon travail ne saurait en être diminuée, s'il est certain que je n'ai appris les choses que j'ai écrites ou que j'écrirai encore, que d'hommes dont le témoignage est parfaitement conforme à la vérité. Si l'on me reproche de n'avoir pas vu par moi-même, on ne saurait du moins me reprocher de n'avoir pas entendu, et je suis fort disposé à croire qu'il vaut autant entendre que voir. Un poète a dit, il est vrai:

Segnius irritant animos demissa per aurem,
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus.

"L'esprit est moins vivement frappé des choses que les oreilles ont entendues, que de celles que les yeux mêmes ont vues."

Et cependant qui ne sait que les historiens, et ceux qui ont publié les vies des saints, ont écrit non-seulement ce qu'ils avaient pu voir, mais encore ce qu'ils avaient appris par les relations d'autrui ? Si l'homme véridique, comme dit saint Jean, rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu, on ne saurait refuser d'admettre l'authenticité des récits d'un homme sincère, lorsqu'il n'est pas possible de voir par soi-même. Si donc quelqu'un nous blâme ou dédaigne notre travail, il peut choisir librement entre ces deux partis, ou de corriger nos écrits, si cela lui convient, ou d'écrire lui-même, s'il est mécontent de nous (Histoire des croisades, pp.112-113).

 

Les croisés à Jérusalem

O Dieu tout-puissant ! que de tressaillemens d'entrailles, que de joie, que de larmes, lorsqu'après avoir souffert des douleurs inouïes, telles qu'aucune autre armée n'en éprouva jamais, et semblables aux douleurs d'un enfantement, les Chrétiens se virent parvenus, comme des enfans qui naissent à la vie, au bonheur tout nouveau pour eux de voir enfin les lieux si ardemment désirés ! Ils pleurent, et, tout en versant des larmes plus douces que toute espèce de pain, ils éprouvent des transports de joie ; et dans l'effusion de leur tendresse, en visitant chacun des lieux objets de précieux souvenirs, ils embrassent le très-saint Jésus, pour qui ils ont supporté tant de fatigues et de tourmens, comme s'il était encore suspendu sur la croix, ou recouvert encore du linceul du sépulcre. L'or et l'argent sont offerts par eux en présens magnifiques, mais la dévotion du cœur est la plus précieuse de leurs offrandes.

Le lendemain, dès que le jour parut, les Francs, s'affligeant d'avoir laissé vivre ceux qui s'étaient réfugiés sur le faîte du temple, et auxquels Tancrède et Gaston avaient fait remettre leurs propres bannières, comme je l'ai déjà dit, se portèrent avec ardeur sur les toits du temple, et déchirèrent et massacrèrent les Sarrasins, tant les femmes que les hommes. Quelques-uns de ceux-ci choisissant leur genre de mort, plutôt qu'ils ne la recherchaient spontanément, se précipitèrent du sommet de l'édifice en bas. Tancrède cependant vit avec douleur cette scène de carnage, parce qu'il avait, ainsi que Gaston, envoyé sa bannière, et fait des promesses à ceux qui périrent ainsi. Après cela les nôtres ordonnèrent à quelques Sarrasins d'enlever les cadavres qui les infectaient de leur puanteur, car la ville en était tellement encombrée de tous côtés, que les Francs ne pouvaient marcher qu'à travers des corps morts. Les païens transportèrent donc les leurs hors de la ville, en avant des portes; et les ayant rassemblés en tas élevés comme des montagnes, ils y mirent le feu et les brûlèrent. Nous lisons rarement, et nous n'avons jamais vu qu'on ait fait un si grand massacre de Gentils ; Dieu, leur rendant la pareille, frappa, par un juste retour, ceux qui avaient si long-temps infligé toutes sortes de châtimens et de supplices aux pélerins qui voyageaient pour l'amour de lui. Il n'est personne, en effet, sous le ciel qui puisse comprendre tous les maux, toutes les tribulations, toutes les tortures mortelles que les insolens Gentils faisaient endurer à ceux qui allaient visiter les lieux saints, et l'on doit croire sans aucun doute que Dieu en était bien plus affligé que de la captivité même de sa croix et du sépulcre livré entre des mains profanes (Histoire des croisades, pp.254-256).

 

Les oies à la conquête de Jérusalem

Ce que je vais dire est bien ridicule, et cependant la chose est établie sur des témoignages dont on ne saurait se moquer. Une petite femme avait entrepris le voyage de Jérusalem: instruite à je ne sais quelle nouvelle école, et faisant bien plus que ne comporte sa nature dépourvue de raison, une oie marchait en se balançant à la suite de cette femme. Aussitôt la renommée volant avec rapidité, répandit dans les châteaux et dans les villes la nouvelle que les oies étaient envoyées de Dieu à la conquête de Jérusalem, et l'on n'accorda pas même à cette malheureuse femme que ce fût elle qui conduisît son oie, au contraire, c'était l'oie, disait-on, qui la guidait elle-même. On en fit si bien l'épreuve à Cambrai, que le peuple se tenant de côté et d'autre, la femme s'avança dans l'église jusqu'à l'autel, et l'oie marchant toujours sur ses pas, s'avança à sa suite, sans que personne la poussât. Bientôt après, selon ce que nous avons appris, cette oie mourut dans le pays de Lorraine. Et certes elle fût allée bien plus sûrement à Jérusalem, si la veille de son départ, elle se fût donnée à sa maîtresse pour être mangée en un festin. Je n'ai rapporté tout ce détail, dans cette histoire destinée à constater la vérité, qu'afin que tous se tiennent pour avertis de prendre garde à ne pas rabaisser la gravité de leur qualité de chrétiens, en adoptant légèrement les fables répandues dans le peuple (Histoire des croisades, pp.313-314).

 

Examen de conscience de Guibert

Telles sont les choses faites par la grâce de Dieu, que nous avons pu découvrir jusqu'à ce jour par les récits d'hommes d'une bien certaine sincérité. Que si, en suivant ainsi les opinions des autres, nous avons erré en quelque chose, nous ne l'avons point fait dans l'intention de tromper. Nous rendons grâces à Dieu, rédempteur de cette Cité sainte, par les efforts de nos frères. Lui-même en effet, lorsqu'on eut entrepris de l'assiéger, révéla, selon ce qui nous a été donné pour certain, à un anachorète habitant de Béthanie, que la ville devait être assiégée très-vivement ; mais qu'elle ne serait envahie que la veille du jour, et prise qu'à l'heure même où le Christ fut mis sur la croix, afin de montrer que c'était bien lui qui la rachetait enfin de ses souffrances, par les maux faits à ses propres membres. Ce même homme ayant alors rassemblé quelques-uns de nos princes, leur rapporta ces choses, qui se trouvèrent ensuite prouvées par la manière dont la ville fut prise. Nous rendons grâces aussi à Dieu, qui par son esprit a mis tous ces faits dans notre bouche. Du reste, si quelqu'un pense que nous les avons moins bien exposés que n'ont écrit Jules-César et Hirtius Pansa, historiens des guerres des Gaules, des Espagnes, de Pharsale, d'Alexandrie et de Numidie, il doit considérer que ces hommes ont assisté eux-mêmes aux guerres qu'ils ont décrites. Aussi ne trouve-t-on omise dans leurs relations aucune des choses générales ou particulières qui ont été faites. On y voit combien il y avait de milliers d'hommes, et combien de chaque contrée, quels étaient les commandans en chef et les lieutenans chargés de diriger l'armée, les généraux et les princes du parti opposé, ce qu'ont fait la cavalerie et les troupes légères, combien de boucliers ont été transpercés par les javelots; et, pour me servir de leurs propres expressions, « après que les consuls ou leurs délégués eurent fait sonner la retraite », combien d'hommes manquèrent à la suite d'un combat, et combien il y eut de blessés. Mais nous qui avons écrit ces choses, qui sommes retenus par d'autres occupations, et qui ne les ayant pas vues ne pouvons avoir autant de confiance en nous-mêmes, en rapportant ce que nous avons appris, nous avons cru quelquefois devoir user d'une juste réserve. Selon la discipline des soldats de Jules-César, les légionnaires, les compagnies, les brigades de cavalerie et les cohortes étaient tenus de se rassembler autour de leurs étendards ; si les localités étaient favorables, ils retranchaient leur camp avec un fossé et des tours, presque aussi bien que nos bourgs ou nos villes en sont garnis ; lorsque l'armée devait se porter en avant, ils allaient à l'avance occuper les abords des montagnes et aplanir les obstacles que présentait le terrain, et pour cela il y avait dans l'armée d'innombrables emplois de valets, de serviteurs et des bagages très-considérables. Mais comme chez les nôtres on ne trouve presque aucun exemple de dispositions, ou plutôt d'habiletés semblables, je ne dirai point que les événemens se sont accomplis par le courage des Francs, mais plutôt par l'activité et la force de leur foi. Que ceux qui le voudront disent que j'ai omis plus de choses que je n'en ai rapporté; j'ai mieux aimé être trop concis que trop long. Si quelqu'un connaît d'autres faits, qu'il prenne soin de les écrire comme il le trouvera bon. Rendons grâces à Dieu et à de si grands vainqueurs, qui lorsqu'ils n'avaient pas de froment à manger, ont appris à se nourrir des racines qu'ils arrachaient à la terre. Si quelqu'un conserve des doutes au sujet des Parthes, que nous avons appelés Turcs, et du mont Caucase, qu'il consulte Solin dans son livre de Memorabilibus, Trogue-Pompée, sur l'origine des Parthes, et Jornandès le Goth sur la Bétique.

Que Dieu veuille mettre enfin un terme à ces pieux travaux. Amen ! (Histoire de croisades, pp.335-338).

 

Guibert archéologue

Le lieu dont il s'agit est appelé Novigentum [Nogent]. Il est « nouveau » pour ce qui est de son affectation monastique, mais fut habité depuis des temps fort reculés en ce qui concerne l'usage profane. Même si cette opinion n'était appuyée sur aucune source écrite, la disposition tout à fait inhabituelle et, à mon avis, non chrétienne des sépultures qui y ont été trouvées suffirait à la soutenir. Autour de l'église en effet, et dans l'église même, l'antiquité a réuni une telle quantité de sarcophages que cette masse de cadavres amoncelés en un tel endroit démontre quelle était la renommée d'un lieu aussi recherché. La disposition des tombes n'est pas du tout la nôtre, mais on les voit groupées en cercle autour de l'une d'entre elles; en outre, dans ces tombes on a découvert des vases qui ne semblent correspondre à aucun usage des temps chrétiens. En sorte que nous ne trouvons là d'autre explication que celle-ci: ce sont des tombeaux, ou bien païens, ou bien établis à une époque très ancienne pour des chrétiens, mais encore à la manière des païens. A l'intérieur de l'église on peut voir certaines inscriptions en vers, auxquelles à vrai dire je n'aurais prêté personnellement qu'une médiocre autorité si je n'avais constaté que, encore aujourd'hui, il existe certains éléments pour en renforcer singulièrement le témoignage. Voici donc l'histoire telle qu'elle résulte de ces textes (Autobiographie, trad. E.- R. Labande,  pp.211-213).

 

Révolte du peuple de Laon contre son évêque

Le lendemain jeudi, tandis que dans l'après-midi il [l'évêque Gaudry] s'entretenait avec l'archidiacre Gautier des moyens de réclamer de l'argent, voici que, à travers la ville, éclata le tumulte de gens qui criaient: « Commune ! » Dans le même temps, passant par l'intérieur de l'église Notre-Dame, et empruntant la porte même par où naguère étaient entrés et sortis les assassins de Gérard, des habitants en troupe considérable, porteurs d'épées, de haches doubles, d'arcs, de cognées, d'épieux et de piques, envahirent le palais épiscopal. On vit alors accourir de toute part, vers l'évêque, des grands qui avaient eu connaissance du début de cette subversion: ils avaient juré de lui porter secours si une telle attaque se produisait. Tandis que s'opérait leur rassemblement, le châtelain Guimar, homme noble, vieillard de très belle allure comme de mœurs irréprochables, après avoir traversé l'église en courant, muni seulement d'un écu et d'une pique, à peine mettait-il le pied dans la cour de l'évêque, fut frappé d'un coup de hache à la nuque par un certain Raimbert, qui n'en avait pas moins été son compère : Guimar fut la première victime. Aussitôt après, ce Rainier dont j'ai déjà parlé, mari de ma cousine, comme il se hâtait pour accéder lui-même au palais, fut atteint par derrière d'un coup de pique au moment même où, gravissant les marches de la chapelle épiscopale, il cherchait à y pénétrer, et là il fut jeté à terre; peu après, le feu allumé au palais allait consumer son corps des pieds à la ceinture. Le vidame Adon, la menace à la bouche et non moins au fond du cœur, comme il voulait gagner la demeure de l'évêque, se rendit compte que le fait d'être seul le rendrait inefficace au combat, car il était pressé par toute la troupe; mais il résista si bien avec pique et glaive que, en un instant, il abattit trois de ses adversaires. Ensuite il grimpa sur la table des repas dans la salle; il fut alors frappé aux genoux, ce qui ajouta à ses blessures; et ce fut à genoux qu'il continua longtemps de frapper ici et là, repoussant les agresseurs, jusqu'à ce que son corps épuisé fût transpercé d'un trait. L'instant d'après, ce corps allait être à son tour entièrement réduit en cendres par l'incendie des bâtiments.

Et voici que la populace insolente, qui hurlait devant les murailles du palais, attaque enfin l'évêque. Celui-ci, aidé de quelques-uns de ceux qui s'étaient portés à son secours, tint l'ennemi en respect tant qu'il put en jetant des pierres, en tirant des flèches. A cette heure comme auparavant, il affirma l'âpreté au combat qui toujours l'avait caractérisé ; mais parce qu'il s'était servi de l'autre glaive indûment et en vain, il périt par le glaive. Incapable de contenir les assauts audacieux du peuple, il prit les vêtements d'un de ses esclaves, se réfugia dans le cellier diocésain et s'y cacha dans un petit fût où il se fit enfermer, un domestique fidèle appliquant le couvercle: il se croyait ainsi bien dissimulé. «Où donc est ce pendard ?» criaient les gens parlant de l'évêque et courant çà et là. Les voici qui portent la main sur un de ses petits valets, mais celui-ci demeure fidèle, ils ne lui peuvent soutirer rien de satisfaisant. Ils en saisissent un autre, et ce perfide, d'un signe de tête, leur fait comprendre de quel côté il faut chercher. Ils pénètrent alors dans le cellier, fouillent de toute part et finissent par découvrir l'évêque de la manière que je vais dire.

Theudegaud était un grand scélérat; serf de l'église Saint-Vincent, il avait été longtemps ministérial et prévôt au service d'Enguerran de Coucy, et percevait des droits de péage au pont de Sort. Il lui arrivait alors de guetter le moment où il y avait peu de voyageurs, il dépouillait ceux-ci de tout, mais ensuite, pour éviter des actions qu'ils eussent intentées contre lui, il les jetait, une pierre au cou, dans la rivière. Dieu seul sait combien de fois il procéda de la sorte ; il ne servirait à rien d'énumérer ses vols, ses larcins. D'ailleurs son visage repoussant reflétait la perversité, incurable oserai-je dire, de son cœur. Lorsqu'il fut tombé en disgrâce auprès d'Enguerran, il épousa entièrement la cause de la commune de Laon. Cet homme, qui n'avait naguère épargné ni moine, ni clerc, ni pèlerin, ni homme ni femme, se proposa finalement de tuer l'évêque. Chef et animateur d'une machination impie, il se mit à traquer par tous les moyens ce prélat, qu'il haïssait plus âprement que quiconque.

Ainsi donc, tandis que les émeutiers cherchaient notre homme dans les tonneaux, l'un après l'autre, Theudegaud s'arrêta devant celui-là même où Gaudry se cachait, en fit sauter le fond et, à deux reprises, il lança: «Qui est ici?» Sous les coups, l'autre put à peine remuer ses lèvres glacées pour articuler: « Un prisonnier. » Or sachez que l'évêque avait coutume, par raillerie, d'appeler cet homme Isengrin, à cause de son profil de loup, car c'est ainsi que certains appellent habituellement les loups. Aussi cette canaille répliqua-t-elle au prélat: « Serait-ce monseigneur Isengrin qui se cache ici ? » Alors celui qui, tout pécheur qu'il fût, n'en était pas moins l'oint du Seigneur, est arraché du tonneau, tiré par les cheveux, roué de coups, puis entraîné en plein air, dans une ruelle du quartier des clercs, devant la maison du chapelain Godefroy. Là, il se mit à les implorer lamentablement, à leur garantir par serment que jamais plus il ne serait leur évêque, leur promettant d'énormes sommes d'argent et assurant qu'il quitterait le pays; mais eux tous, comme des obstinés, s'acharnaient sur lui. Finalement, un nommé Bernard, dit de Bruyères, brandit une hache double, frappa à la tête cette homme sacré, encore que pécheur, et en fit brutalement jaillir la cervelle.

Voici Gaudry qui s'effondre entre les mains de ceux qui le tiennent, mais à peine est-il jeté à terre qu'un autre coup lui est porté en travers du nez, sous les orbites; cette fois, il est mort. Aussitôt on brise les jambes de ce cadavre, et on lui porte encore bien d'autres coups. Cependant, Theudegaud, apercevant l'anneau au doigt du feu pontife, et ne réussissant pas à l'arracher facilement, tranche le doigt du défunt d'un coup d'épée et s'empare de l'anneau. Dépouillé de ses vêtements, le corps est enfin jeté, entièrement nu, dans un coin, devant la demeure de son chapelain. Dieu ! qui pourrait retracer de combien d'affreuses railleries les passants accablèrent ce corps, de combien de boue, de pierres et de gravats ils le criblèrent?

Cependant, avant de poursuivre, il me faut ajouter qu'un acte tout récent de la victime a dû grandement contribuer à sa perte. Quelque deux jours, je crois, avant son trépas, il avait été abordé en plein milieu de la cathédrale par d'éminents membres de son clergé, lesquels lui demandèrent pourquoi il les avait calomniés auprès du roi, au cours du récent séjour de ce dernier à Laon. Selon eux, il avait dit que ses clercs n'étaient guère dignes de respect, étant presque tous issus de serfs des domaines royaux. Face à une telle accusation, il nia en ces termes: « Que la sainte communion récemment reçue par moi à l'autel que voici » et il étendit la main en cette direction « tourne à ma ruine, et j'en appelle au glaive de l'Esprit-Saint pour qu'il transperce mon âme si jamais j'ai tenu de tels propos devant le roi à votre sujet ! » Entendant cela, certains d'entre eux marquèrent un profond étonnement et garantirent par serment qu'ils avaient entendu ces paroles de sa bouche tandis qu'il conversait avec le roi. Assurément, une telle versatilité d'esprit et de langage le conduisit à la catastrophe (Autobiographie, pp.337-345).

 

Prodiges à Laon

L'on rapporte encore d'autres forfaits qui furent perpétrés en ce pays, dans les mêmes années. Des visions se manifestèrent également, présages des malheurs que nous avons narrés. C'est ainsi que quelqu'un a cru voir le globe de la lune qui tombait sur Laon, ce qui signifiait le rapide déclin qu'allait connaître la ville. L'un de nous vit enfin dans l'église Notre-Dame, devant les genoux du Crucifié, trois énormes poutres disposées parallèlement. Quant à l'emplacement où Gérard avait été assassiné, il le voyait couvert de sang. Et voici ce que cela signifie : le Crucifié désignait un personnage particulièrement important du diocèse, et les trois poutres qui lui faisaient obstacle, c'était la pierre d'achoppement qu'allaient représenter pour lui, l'empêchant de parvenir à ses fins, son accession criminelle à l'épiscopat, puis son péché contre Gérard, enfin son péché contre le peuple. Et si le lieu du meurtre était couvert de sang, c'était parce que nulle pénitence n'avait effacé la perversité d'un tel attentat.

J'ai encore appris, par les moines de Saint-Vincent, que dans la ville, une nuit, on entendit un grand vacarme causé, peut-on penser, par des esprits malins, et l'air parut s'embraser. Quelques jours encore avant les événements était né là un enfant qui était double au-dessus des hanches, c'est-à-dire qu'il avait deux têtes, et deux corps jusqu'aux reins, avec leurs bras; il était donc double par le haut, unique par le bas. On le baptisa, et il vécut trois jours. De nombreux prodiges firent encore l'objet de visions ou se produisirent qui, sans doute aucun, prédisaient les très grands malheurs qui s'ensuivirent (Autobiographie, p.377).


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