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MOTEUR DE RECHERCHE DANS LA BCS


Historiographie gréco-romaine

 

LACTANCE (c. 250-325)

Textes rassemblés et présentés par Jean-Marie HANNICK

Professeur émérite de l'Université de Louvain


L'auteur 

La vie de cet auteur n'est connue que de façon très sommaire. Il est né, sans doute à Cirta (Afrique du Nord), vers 250 et a été l'élève d'Arnobe. Devenu professeur de rhétorique, il est appelé par Dioclétien pour enseigner cette discipline à Nicomédie, une des nouvelles capitales de l'Empire, en Bithynie. C'est là qu'il se convertit au christianisme, vers 300. Un peu plus tard, commence la « grande persécution » : Lactance ne semble pas avoir été inquiété mais il abandonne son poste de professeur et commence à écrire. Paraissent successivement L'ouvrage du Dieu créateur (c.303-304), les sept livres des Institutions divines (c.304-311), le De mortibus persecutorum (c.314-315), puis le De ira Dei (c.316). Lactance est toujours à Nicomédie lorsqu'est publié le fameux « Édit de Milan » (juin 313) mais, peu après, il est appelé à Trèves par Constantin qui veut lui confier la formation de son fils, Crispus. C'est sur les bords de la Moselle que Lactance meurt, sans doute en 325.

 

De mortibus persecutorum

Ce texte n'est connu que par un seul manuscrit, du XIe siècle, découvert en 1678 à l'abbaye de Moissac (Tarn et Garonne). Il est dédié à un certain Donat (T 1), confesseur de la foi qui a été torturé à neuf reprises (XVI, 5), puis incarcéré pendant six ans et maintenant libéré grâce à l'édit de tolérance de Galère (T 5). Cette dédicace est un peu artificielle puisque Donat connaît bien les événements que l'on va raconter : en réalité, Lactance s'adresse à ceux qui n'ont pas vécu les persécutions parce que trop éloignés des régions où elles se sont déroulées (T 1) et à ceux qui, à l'avenir, voudront en écrire l'histoire (T 6).

Lactance commence son récit avec la mort et la résurrection de Jésus-Christ et passe très rapidement sur les premiers persécuteurs : Néron (ch.II), Domitien (III), Dèce (IV), Valérien (V), Aurélien (VI). Dès le chapitre VII, on entre dans l'époque contemporaine avec Dioclétien. Le récit se fait maintenant beaucoup plus détaillé et ne se limite plus à la politique religieuse des empereurs. Lactance veut montrer que Dioclétien, Maximien, Galère, Maximin ont non seulement persécuté les chrétiens mais qu'ils ont mené une politique criminelle envers l'ensemble de leurs administrés. Notre auteur condamne l'institution de la tétrarchie par Dioclétien, l'accroissement des armées, le poids des impôts, la multiplication des provinces, l'édit du Maximum (T 3) ; il dénonce le recensement des personnes et des biens sous Galère (T 4). Sans doute y a-t-il de l'exagération, et un peu de mauvaise foi, dans cette description de la politique impériale : il n'empêche que le récit de Lactance contient bien des informations non dénuées d'intérêt.

Quant à la politique religieuse des empereurs, les idées de Lactance sont très simples. Il y eut des princes tolérants, les Antonins, par exemple, sous lesquels l'Église put se développer, faisant du même coup régner la justice et l'humanité dans le monde (ch.III) ; des princes récompensés par une mort paisible comme Constance qui, après avoir transmis ses pouvoirs à son fils Constantin, « mourut tranquillement dans son lit, comme il le désirait » (XXIV, 8). Les persécuteurs, en revanche, connaissent des morts atroces - qui parfois en rappellent d'autres. Valérien, par exemple (T 2), est fait prisonnier par les Perses, humilié, écorché et sa peau teinte en rouge est suspendue dans un temple (pour un cas semblable, cf. E. Reiner, The Reddling of Valerian, dans Classical Quarterly, 56, 2006, p.325-329). Galère est atteint d'une affreuse maladie dans le bas-ventre (ch. XXXIII) qui fait songer à celle d'Antiochus IV Épiphane, lui aussi victime de la vengeance divine (II Maccabées, IX, 5-10). Maxence meurt noyé dans le Tibre (ch. XLIV, 9) ; Maximin Daïa s'empoisonne et meurt dans de terribles souffrances (ch. XLIX). L'histoire, on l'aura compris, est ici au service de l'apologétique, et sur un mode assez manichéen : les bons empereurs sont protégés par Dieu, les persécuteurs n'échappent pas au châtiment. Le De mortibus reste pourtant une source importante pour cette époque qui a vu le triomphe du christianisme, source qui nous fournit aussi le copie de textes essentiels comme l'édit de tolérance de Galère (ch. XXXIV) ou le célèbre « édit de Milan » (ch. XLVIII)

Voir aussi Introduction à l'historiographie chrétienne.

 

Bibliographie

Texte

- Lactantius, De mortibus persecutorum, ed., transl. J.L. Creed, Oxford, 1984 (Oxford Early Christian Texts).

- Lactance, De la mort des persécuteurs, éd., trad., comm. J. Moreau, 2 vol., Paris, 1954 (Sources chrétiennes, 39).

Études

- Barnes T.D., Lactantius and Constantine, dans Journal of Roman Studies, 63, 1973, p.29-46.

- Colot B., Historiographie chrétienne et romanesque : le De mortibus persecutorum de Lactance (250-325 ap. J.C.), dans Vigiliae Christianae, 59, 2005, p.135-151.

- Fontaine J. - Perrin M. (éd.), Lactance et son temps. Recherches actuelles, Paris, 1978 (Théologie historique, 48).

- Pichon R., Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin, Paris, 1901.

- Søby Christensen A., Lactantius the Historian, Copenhague, 1980.

 

 

Textes choisis (trad. J. Moreau)

 

T 1 - De la mort des persécuteurs, I, 1-8   Le Seigneur, très cher Donat, a exaucé les prières qu'à chaque heure, chaque jour, tu élevais vers lui, et celles de nos autres frères, à qui leur glorieux témoignage a valu la couronne éternelle, récompense de leur foi. Voici tous nos adversaires écrasés, la paix rendue à l'univers, l'Eglise, naguère abattue, debout à nouveau: la miséricorde du Seigneur relève, plus glorieux que jamais, le temple de Dieu qu'avaient ruiné les impies. C'est que Dieu a suscité des princes qui ont aboli l'empire criminel et sanglant des tyrans et ont pourvu au salut du genre humain, en dissipant pour ainsi dire le nuage de cette sinistre époque et en accordant à tous les curs la joie et la douceur d'une paix sereine. Aujourd'hui, après les violents tourbillons de cette sombre tourmente, l'air a repris son calme, et la lumière si désirée, tout son éclat. Aujourd'hui, Dieu, apaisé par les prières de ses serviteurs, a relevé par son céleste secours ceux qui gisaient abattus. Aujourd'hui, il a étouffé la conspiration des impies et séché les larmes de ceux qui pleuraient. Ceux qui avaient outragé Dieu sont à terre ; ceux qui avaient jeté à bas le saint temple ont été précipités d'une chute plus terrible ; ceux qui s'étaient faits les bourreaux des justes ont rendu leur âme malfaisante, frappés par le ciel des fléaux et des tourments qu'ils avaient mérités. Châtiment tardif sans doute, mais sévère et digne de leur forfait. Car Dieu avait différé leur punition pour donner en leur personne de grandes et d'admirables leçons et pour enseigner à la postérité que Dieu est un, et que Dieu est un juge qui sait frapper les persécuteurs impies des supplices dignes d'un vengeur céleste. C'est de le fin de ces hommes que j'ai voulu porter témoignage par écrit, pour que tous ceux que la distance a tenus à l'écart de ces événements, comme tous ceux qui viendront après nous, sachent comment le Dieu suprême, faisant éclater sa puissance et sa majesté, a détruit et exterminé les ennemis de son nom. Il n'est pas hors de propos, toutefois, de remonter jusqu'aux origines, jusqu'à la fondation de l'Église, et d'exposer quels furent ses persécuteurs, et par quels châtiments la sévérité du Juge céleste exerça contre eux sa vindicte.

 

T 2 - V, 1-6  Peu après, Valérien, saisi lui aussi de semblable folie, éleva contre Dieu ses mains impies et, en un temps pourtant bien court, parvint à répandre abondamment le sang des justes. Mais Dieu le frappa d'un châtiment d'un genre nouveau et singulier, pour montrer à la postérité, par cet exemple, que les ennemis de Dieu reçoivent toujours la punition que mérite leur crime. Fait prisonnier par les Perses, Valérien ne perdit pas seulement le pouvoir dont il avait abusé sans mesure, mais aussi la liberté qu'il avait ravie aux autres, et vécut dans l'esclavage, ignominieusement; car le roi des Perses Sapor, celui-là même qui l'avait capturé, obligeait le Romain à tendre l'échine pour lui servir de marchepied, chaque fois qu'il lui prenait la fantaisie de monter à cheval ou sur son char. Le pied sur le dos de son captif, le roi lui disait avec un sourire outrageant: "Voilà pourtant l'histoire vraie, bien différente assurément de celle que les Romains peignent sur les tableaux ou sur les murs!" Ayant ainsi dignement, comme on voit, orné le triomphe de son adversaire, Valérien vécut encore assez pour que le nom romain fût longuement le jouet et la risée des Barbares. Ce qui ajouta encore à la cruauté de son châtiment, ce fut d'avoir un fils empereur et personne pour venger une captivité qui l'avait réduit à l'esclavage le plus abject: jamais, en effet, on ne pensa à réclamer son retour. Mais lorsqu'il eut, au milieu de pareil déshonneur, atteint le terme d'une vie infâmante, on lui ôta la peau et on la teignit en rouge après l'enlèvement des viscères, pour la placer dans un temple des dieux barbares, en commémoration d'une si éclatante victoire.

 

T 3 - VII, 1-5  Esprit fécond en inventions et en machinations scélérates, Dioclétien, acharné à tout détruire, ne put s'empêcher de porter la main sur Dieu lui-même. On peut dire que sa cupidité, jointe à sa peur, fut la perte du monde. Il associa en effet trois princes à son pouvoir, divisant le monde en quatre parties, et multipliant le nombre des armées, car chacun des empereurs s'efforçait de posséder beaucoup plus de troupes que n'en avaient eues leurs prédécesseurs, lorsqu'ils étaient seuls à diriger l'État. Le nombre des parties prenantes en était arrivé à dépasser tellement celui des contribuables que les colons, voyant leurs ressources épuisées par l'énormité des impôts, abandonnaient leurs champs, qui retournaient à la forêt. Pour que le terreur fût partout, on morcela à l'infini les provinces, et voici que plusieurs gouverneurs et de multiples bureaux écrasent chaque pays, presque chaque cité: ce n'étaient que fonctionnaires des finances, magistrats et vicaires des préfets. Or, on voyait bien rarement ces hommes de justice occupés d'affaires civiles: ils n'étaient zélés qu'à condamner et à proscrire. Quant à saisir les biens, ils s'y appliquaient, je ne dirai pas souvent, mais perpétuellement, et ces saisies s'accompagnaient d'injustices révoltantes. Tout aussi intolérables étaient les exigences relatives à la fourniture des troupes. Cet empereur à l'insatiable cupidité ne voulait jamais voir diminuer ses trésors, mais il ne cessait d'amasser recettes et fonds extraordinaires, afin de conserver intactes les réserves qu'il accumulait. Comme ses diverses iniquités avaient tout fait enchérir considérablement, il s'efforça de fixer par une loi les prix des marchandises. Alors on vit, pour des articles infimes et de misérables denrées, le sang couler à flots. La crainte fit tout disparaître du marché, et la hausse des prix sévit plus gravement encore. Enfin, la loi tomba en désuétude par la seule force des choses, mais non sans avoir causé la mort de bien des gens.

 

T 4 - XXIII, 1- 4   Mais voici ce qui devint une calamité publique et plongea le monde entier dans un deuil commun: le cens, imposé dans leur ensemble aux provinces et aux cités [sous Galère]. Les censiteurs répandus partout bouleversaient tout: c'était l'image du tumulte de la guerre et de l'affreuse captivité. On mesurait les champs motte par motte, on dénombrait les pieds de vigne et les arbres, on enregistrait les animaux de toute espèce, on notait individuellement les noms des hommes; dans chaque cité, on rassemblait la population de la ville et de la campagne, toutes les places étaient remplies de familles entassées en troupeaux; tous étaient présents avec leurs enfants et leurs esclaves; instruments de torture et verges ne cessaient de résonner, on suspendait les fils pour les faire témoigner contre leurs parents, les serviteurs les plus fidèles étaient mis à la question contre leurs maîtres, les épouses contre leur mari. Quand tout avait échoué, on suppliciait les gens pour qu'ils se dénonçassent eux-mêmes et, quand la douleur les avait vaincus, on leur assignait des biens qu'ils n'avaient pas. Ni l'âge, ni la maladie n'étaient une excuse. On faisait comparaître des malades et des infirmes, on estimait l'âge de chacun, ajoutant des années aux enfants, en retranchant aux vieillards. Ce n'était partout que deuil et tristesse.

 

T 5 - XXXV, 1-3 Cet édit fut affiché à Nicomédie le 30 avril de l'année pendant laquelle il [Galère] était consul pour la huitième fois, et Maximin pour la seconde [= a.311]. C'est alors qu'on ouvrit les prisons, très cher Donat, et que tu fus, avec les autres confesseurs, libéré du cachot qui, pendant six années, avait été ta demeure. Et pourtant, par cet acte, Galère n'obtint pas de Dieu le pardon de son crime: quelques jours plus tard, après avoir recommandé et confié à Licinius son épouse et son fils, il succomba à l'horrible putréfaction, au moment où toutes les parties de son corps se décomposaient.

 

T 6 - LII, 1-3 Si j'ai cru devoir consigner par écrit, fidèlement, tous ces événements comme ils se sont passés - puisque je m'adresse à un homme qui les connaît bien - c'est pour que le souvenir de faits si importants ne périsse pas, ou que tous ceux qui voudront écrire l'histoire n'altèrent pas la vérité en passant sous silence les crimes de ces hommes contre Dieu ou la sentence que Dieu prononça contre eux. C'est à son éternelle équité que nous devons rendre grâce d'avoir enfin pris en considération cette terre, d'avoir daigné réconforter et rassembler Son troupeau en partie dispersé, en partie ravagé par les loups voraces, et exterminer les bêtes malfaisantes qui avaient désolé les pâturages du divin troupeau et anéanti ses bergeries. Où sont-ils donc, ces surnoms de Jovien et d'Herculien, naguère orgueilleux et célèbres parmi les nations, ces surnoms que Dioclès et Maximien s'étaient d'abord insolemment arrogés et qui, transmis à leurs successeurs, restèrent après eux en usage ? Le Seigneur les a anéantis, les a fait disparaître de la terre. Célébrons donc avec transport le triomphe de Dieu, fêtons ensemble par nos louanges la victoire du Seigneur; nuit et jour, célébrons, oui, célébrons-Le par nos prières, pour qu'il maintienne à jamais la paix, qu'après dix ans Il a donnée à son peuple.


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[ 21 avril 2009 ]


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