FEC -  Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 28 - juillet-décembre 2014


 

La Fuite de la Sainte-Famille en Égypte chez Jean d’Outremeuse.

Un épisode de l’Évangile vu par un chroniqueur liégeois du XIVe siècle

 

par

Jacques Poucet

 

Professeur émérite de l'Université de Louvain

Membre de l'Académie royale de Belgique
<jacques.poucet@skynet.be>

 


[Note liminaire: Une sélection de textes apocryphes figure dans l'Introduction, accompagnée de quelques informations bibliographiques et chronologiques.]


 

DeuXième partie : COmmentaire

 

Chapitre IV : Les larrons et la rencontre avec Dismas (§ 25-29)

 

 

Fig. 4. Jésus et le Bon Larron en croix.
Source : Conocereis de verdad

 

Le paragraphe suivant (§ 25) mentionne d’abord le départ du Caire, le 12 octobre de l’an V de l’Incarnation. On sait combien Jean d’Outremeuse est féru de précisions chronologiques, plus souvent fictives que correctes d’ailleurs. Il signale que la Sainte-Famille chemine pendant quatre jours avant d’entrer « dans un bois qui abritait une bande de douze larrons ».

 

Bibliographie : Sur le motif des larrons crucifiés en même temps que le Christ, il n’existe pas, à notre connaissance, de livres réellement utiles à l’historien des légendes. Des ouvrages, comme ceux de Mgr Gaume, Histoire du Bon Larron, dédiée au XIXe siècle, Paris, 1868, 364 p. et de A. Bessières s.j., Le Bon Larron saint Dismas. Sa vie, sa mission d’après les Évangiles, les Apocryphes, les Pères et les Docteurs de l’Église, Paris, 1938, 232 p., émanent d’ecclésiastiques davantage orientés vers la pastorale que vers la recherche historique. – Il faut dire que, comme Marie-Madeleine, grande pécheresse repentie devenue sainte, le Larron, qui, après avoir vécu en brigand, avait reçu de Jésus sur la croix la promesse d’entrer au paradis, a intéressé l’église, qui en a d’ailleurs fait un saint (célébré le 12 octobre en Orient et le 25 mars en Occident.). – Un livre relativement récent de G. Collard (Assasaint : Jacques Fesch, l’histoire du bon larron moderne, Paris, 2003, 225 p.) semble montrer que le thème est toujours porteur. Il traite du cas d’un homme, guillotiné en France il y a un peu plus de 50 ans, pour le meurtre d’un policier, après s’être pourtant repenti en prison et être revenu à Dieu d’une manière tellement exemplaire qu’une enquête préliminaire à sa béatification avait été ouverte en 1993 par le cardinal Lustiger, archevêque de Paris.

Les larrons des Évangiles canoniques

Le terme « larron », qui signifie « voleur, brigand », un peu sorti aujourd’hui de l’usage courant, reste régulièrement utilisé dans le langage chrétien en référence aux « deux larrons » (un bon et un mauvais), censés avoir été crucifiés à la gauche et à la droite de Jésus. À la différence de beaucoup de motifs liés à l’épisode égyptien, celui des « larrons » est bien présent dans les évangiles canoniques, même si la distinction entre un bon et un mauvais, n’apparaît que chez un seul évangéliste, Luc.

Marc (XV, 27-28), Matthieu (XXVII, 38) et Jean (XIX, 18) ne les différencient d’aucune manière. Ils notent simplement qu’on crucifia Jésus entre deux brigands, Matthieu (XXVII, 43) précisant même que tous les deux insultaient Jésus, comme le faisaient les passants juifs. Cet évangéliste ne connaît donc pas de distinction entre un bon et un mauvais larron. Pour sa part, Marc rappelle la prophétie d’Isaïe (LIII, 12), laquelle explique probablement la présence des larrons au Calvaire : Et il a été compté parmi les malfaiteurs.

Seul Luc, après les avoir présentés (XXIII, 32-33) de la même manière que les autres évangélistes d’ailleurs, leur consacre quelques versets supplémentaires (XXIII, 39-43), importants parce qu’ils les différencient et enregistrent la promesse du Christ au larron crucifié à sa droite, le « Bon Larron ». Voici ce texte « fondateur » :

(39) Or, l’un des malfaiteurs mis en croix l’injuriait, disant : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et sauve-nous ! » (40) Mais l’autre le reprenait, disant : « Tu n’as pas même la crainte de Dieu, toi qui subis la même condamnation ! (41) Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce que méritent les choses que nous avons faites ; mais lui n’a rien fait de mal. » (42) Et il dit : « Jésus, souvenez-vous de moi, quand vous reviendrez avec votre royauté. » (43) Et il lui dit : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Ce texte ne donne aucun nom aux suppliciés. Plus important peut-être, il ne signale même pas que le larron de droite – celui qui reçoit la récompense suprême – a été, au cours de sa vie, un « meilleur hors-la-loi » que l’autre. S’il est récompensé d’une manière aussi extraordinaire, c’est – apparemment – pour avoir au dernier moment éprouvé pour son voisin crucifié des sentiments positifs : « Nous autres, nous méritons notre peine ; lui pas » et pour lui avoir adressé une requête : « On vous dit roi ; souvenez-vous de moi dans votre royaume ».

Jésus ayant promis le paradis au Bon Larron, la tradition chrétienne se devait d’en faire un saint, le saint de ceux qui se sont repentis – parfois à la dernière minute – après une vie moralement indéfendable. Marie-Madeleine, « la grande pécheresse de la tradition chrétienne » et que nous avons traité en détail dans un autre article, connaîtra la même promotion.

Les larrons des écrits apocryphes

Pour en revenir au bon larron, la tradition ne pouvait se contenter de ce « pardon » du Christ en croix. Elle devra imaginer des précisions, des noms et surtout un curriculum détaillé, susceptible d’expliquer pareille différence de traitement. Épinglons, sans y insister, quelques fruits de l’imagination fertile des apocryphes.

Les larrons n’ayant pas de nom au départ, il fallait d’abord leur en donner un. Ainsi, l’Évangile de Nicodème, appelé aussi les Actes de Pilate, très proche par ailleurs de Luc, appelle Dismas, celui à la droite du Christ, et Gestas, celui à sa gauche. Ces deux noms deviendront traditionnels en Occident, mais d’autres traditions en proposent d’autres (p. ex. Livre du Coq, VIII, 38, p. 193-194, dans EAC II, 2005 ; Miracles de Jésus, VII, 1-4, p. 618-623, éd. S. Grébaut, 1974 ; Vie de Jésus en arabe, XXIII, p. 22, dans EAC I, 1997).

Des amplifications suivront. On en rencontre une dans la Déclaration de Joseph d’Arimathie (p. 329-354 EAC II, 2005). Ce texte, de date inconnue, mais antérieur au XIIe siècle, enregistre dans un long chapitre (III, 1-4, p. 347-350) les échanges censés avoir eu lieu au Calvaire : discours d’un larron, puis de l’autre, réponse de Jésus. Il fournira aussi (I, 2, p. 342) une tentative, encore peu détaillée, d’expliquer le sort si différent réservé aux deux suppliciés. On ose à peine parler de curriculum, mais c’est un début, une sorte de rapide synthèse de leurs « exploits ».

Ce passage de la Déclaration explicite en effet les « chefs d’accusations » des deux brigands : ainsi Gestas, entre autres faits très condamnables, « assassinait par le glaive les voyageurs et en dépouillait d’autres ; il suspendait des femmes par les chevilles, la tête en bas, et leur coupait les seins ; il buvait le sang d’enfants démembrés ». Tout cela était horrible et méritait cent fois la mort. Dismas par contre, entre autres choses aussi, « rançonnait les riches, mais faisait du bien aux pauvres. Il était voleur, mais comme Tobie il ensevelissait les morts pauvres ». Bref un Robin des Bois avant la lettre. On conçoit qu’il ait été in fine pardonné.

Leur rencontre avec la Sainte-Famille en Égypte

Mais ni l’Évangile de Nicodème ni la Déclaration de Joseph d’Arimathie ne font état d’un quelconque contact que les larrons auraient eu avec la Sainte-Famille en Égypte, une question qui nous intéresse ici au premier chef. L’Évangile du pseudo-Matthieu non plus, dans son récit de la Fuite en Égypte, ne souffle mot d’une rencontre avec eux. On a évoqué par contre plus haut un texte anonyme du XVe siècle signalant sans insister que les voyageurs, sur le chemin de l’Égypte, « trouvèrent des larrons dont il en eut un qui leur fit bonne chère en les renvoyant moult doucement et leur montrait le chemin ». Mais c’est une version récente.

En fait, ce sujet a été abondamment exploité. Beaucoup d’auteurs au fil des siècles ont meublé l’épisode égyptien avec une rencontre entre les brigands et la Sainte-Famille. Celle-ci a pris diverses formes.

Voici par exemple un résumé de la version de la Vie de Jésus en arabe (XXIII, p. 221, dans EAC I, 1997), où les deux brigands s’appellent Titus et Dumachus. Leurs compagnons les avaient placés comme sentinelles. Pour des raisons non spécifiées par le rédacteur, Titus veut protéger les voyageurs et demande à l’autre factionnaire de les laisser passer sans problème. Devant son refus, il emporte finalement son accord en lui offrant quarante dirhems et deux ceintures de cuir  en gage. Marie le remercie de son geste : « Que la grâce du Seigneur notre Dieu te protège et t’accorde le pardon de tes péchés ». C’étaient, précise alors le narrateur, « les deux hommes qui furent crucifiés à la droite et à la gauche de Jésus ». Et un des manuscrits, développant l’information, insérera à cet endroit du texte une déclaration de Jésus lui-même sur sa propre crucifixion entre eux à Jérusalem.

Une autre actualisation du motif figure dans le septième des Miracles de Jésus (VII, 1-4, p. 618-623, éd. S. Grébaut, 1974). Elle exploite le même filon de la générosité d’un des larrons (ici aussi ils sont deux) à l’égard de la Sainte-Famille, en en donnant cette fois la raison, à savoir l’« émotion devant le divin Enfant ». Ici aussi, un des brigands « paie » au sens propre le libre passage de la Sainte-Famille, qu’il ira d’ailleurs jusqu’à accompagner en lieu sûr. L’intérêt du texte est d’expliquer clairement pourquoi le futur bon larron réagit ainsi :

Tandis qu'ils allaient leur chemin, ils parvinrent à l'endroit du désert dans lequel se trouvaient des brigands. Ces brigands ravissaient les biens de tous ceux qui allaient en ce chemin, chacun à leur tour, tous les jours. Lorsqu'ils virent Notre-Seigneur Jésus-Christ avec sa Mère et Joseph de loin, un brigand dit à son compagnon : « Aujourd'hui, c'est ton tour. Lève-toi ; va vers ces (gens) qui viennent ; prends leurs biens et apporte-(les) vers nous. »  (p. 620)

Le voleur descendit, afin de ravir leurs biens. Lorsqu'il eut vu Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le sein de sa Mère, alors qu'elle était montée sur une ânesse, son cœur s'adoucit aussitôt. Il prit l'Enfant du sein de sa Mère et lui baisa les yeux, les joues et la bouche. De plus il salua Joseph. Il mit dans le sein de Notre-Seigneur l'argent qui était avec lui. Il dit à Notre-Dame la Sainte Vierge Marie […] : « Le Christ nous a défendu de ravir vos biens. » En outre il dit à ses compagnons : « Abandonnez la part qui vous revient des biens de ces (gens). Que ce soit ma part à moi ! Moi-même je vous rétribuerai en échange de cela. »

Joseph conduisit l'Enfant et sa Mère. Lui-même le brigand alla devant eux, (p. 621) afin de les accompagner.

La mise en exergue du facteur émotionnel

Le facteur émotionnel qui se manifeste dans le précédent extrait va être utilisé comme appui à la méditation dans certains monastères.

Le plus ancien exemple est tiré d’un traité (de uita eremitica), longtemps attribué à saint Augustin mais qui pourrait bien être de saint Anselme de Canterbury (XIe siècle). Le bon larron y est présenté comme « le fils du chef des voleurs ». Mais l’essentiel n’est pas dans ce détail.

Le texte s’adresse à des moines :

Regardez comme vrai ce qu'on dit, que la sainte Famille, arrêtée par les voleurs, dut sa délivrance au bon vouloir d'un jeune homme. La tradition rapporte qu'il était le fils du chef des voleurs. Ayant arrêté les augustes voyageurs, il aperçut un petit enfant dans le giron de sa mère. La majesté qui brillait sur l'admirable visage de cet enfant le frappa tellement, qu'il ne douta point qu'il ne fût plus qu'un homme ; et épris de tendresse, il l'embrassa. « O bienheureux enfant, s'écria-t-il !, si jamais l'occasion se présente d'avoir pitié de moi, souvenez-vous de moi, et n'oubliez pas la rencontre d'aujourd'hui. »

La tradition tient que ce jeune homme est le larron qui fut crucifié à la droite de Jésus-Christ. S'étant retourné vers le Seigneur, il reconnut en lui le majestueux enfant qu'il avait vu dans sa jeunesse. Alors, se rappelant son pacte : « Souvenez-vous de moi, lui dit-il, lorsque vous serez dans votre royaume ». Comme motif d'amour, je ne crois pas inutile de faire usage de cette tradition, sans me permettre aucune affirmation téméraire. (J. Gaume, Histoire du Bon Larron, Paris, 1868, p. 21-22, où on trouvera le texte latin et quelques mots sur l'attribution du traité)

 

Ce type de développement se retrouve, presque à l’identique, dans un programme de méditation proposé par Aelred de Rievaulx à ses religieuses (La vie de recluse, XXX, p. 120-123, éd. Ch. Dumont, Paris, 1961), ainsi que dans la Vita Christi de Ludolphe de Saxe, dit Ludolphe le Chartreux, faisant réfléchir ses lecteurs sur la Fuite en Égypte (p. 268-269, trad. F. Broquin, Paris, 1883).

Il serait trop lourd de citer ces deux derniers textes in extenso, leurs correspondances avec le premier étant évidentes. Ainsi les trois citations présentent le larron comme « le fils du chef des voleurs » et insistent sur le fait que l’histoire pourrait ne pas être authentique, mais qu’elle peut aider à la méditation, notamment à développer l’amour pour l’Enfant Jésus.

Le sort du bon larron après la mort

Certains auteurs médiévaux s’intéressèrent aussi au sort du bon larron après sa mort. La promesse du Christ en croix : « Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis » posait en effet un problème.

C’est que, selon la tradition, le Christ, après sa mort, n’était pas monté immédiatement au Ciel. Avant « de ressusciter d’entre les morts », pendant les trois jours où son corps était resté au tombeau, il était – expression consacrée – « descendu dans les Enfers », en Sauveur bien sûr, pour proclamer la bonne nouvelle aux esprits qui y étaient détenus et libérer les âmes de ceux qui étaient dignes de le suivre au Paradis. Les textes apocryphes insisteront beaucoup sur cette « descente aux Enfers » qu’ils prendront parfois plaisir à raconter en détail (Sur ce motif, cfr R. Gounelle, La descente du Christ aux enfers, Paris, 2004, 112 p. [Cahiers Évangile. Supplément, 128] et surtout R. Gounelle, La descente du Christ aux enfers : institutionnalisation d'une croyance, Paris, 2000, 475 p. [Collection des études augustiniennes. Série Antiquité, 162]).

Quoi qu’il en soit, si on prend les mots du Christ au pied de la lettre, le bon larron est censé avoir précédé de trois jours au Paradis le Christ et les âmes qu’il ramenait avec lui des Enfers.

Des homélies iront ainsi jusqu’à décrire l’arrivée-surprise du larron, dans un Paradis encore vide et gardé par des chérubins refusant de le laisser entrer (ils n’avaient pas reçu d’ordres !). Heureusement – si l’on en croit toujours les auteurs des homélies – le Christ, toujours en croix, avait remis au larron un « libelle » l’autorisant à y pénétrer. Le chérubin de garde avait alors dû s’incliner (cfr M. Van Esbroeck, Une homélie inédite éphrémienne sur le bon larron en grec, géorgien et arabe, dans Analecta Bollandiana, t. 101, 1983, p. 327-362).

Toutefois, sur cette délicate question de l’heure exacte de l’arrivée au Paradis du bon larron, des nuances semblent avoir séparé les théologiens chrétiens du Moyen Âge. Ainsi, pour l’auteur de l’Évangile de Nicodème (XXV-XXVI, p. 295-296 EAC II, 2005), le Paradis, avant l’arrivée du cortège des saints libérés par le Christ, aurait déjà abrité deux personnages bibliques, Hénoch et Élie. Le bon larron n’y aurait pas eu accès immédiatement : il aurait dû attendre pour entrer l’arrivée du cortège qu’il rejoindra, « portant sur ses épaules une croix ».

On le voit, la tradition ne s’était pas seulement intéressée au curriculum terrestre du bon larron mais aussi à son destin dans l’au-delà. Laissons toutefois les discussions théologiques médiévales pour revenir sur terre et reprendre le récit de ses contacts avec la Sainte-Famille en Égypte.

Deux développements détaillés de la biographie terrestre du bon larron

Nous avons déjà signalé des passages qui envisageaient des contacts de la Sainte-Famille avec les larrons lors de l’épisode égyptien de la vie de Jésus : dans la Vie de Jésus en arabe (XXIII), dans les Miracles de Jésus (VII, 1-4), dans un écrit anonyme du XVe siècle. Il était bien normal que les auteurs médiévaux tentent d’expliquer le privilège extraordinaire accordé à l’un d’eux de pouvoir pénétrer dans le Paradis. Certains n’hésitèrent pas à s’étendre sur des biographies inventées de toutes pièces.

Avant d’analyser la vision de Jean d’Outremeuse, nous voudrions présenter deux textes, qui sont en fait des interpolations apportées à des récits bien attestés par ailleurs. Elles permettront de mettre en évidence la fantaisie des auteurs du Moyen Âge et fourniront du matériel de comparaison supplémentaire.

Première interpolation : le manuscrit 80 du pseudo-Matthieu latin au Grand Séminaire de Namur

Il a déjà été fait allusion plus haut à la première de ces interpolations. Elle a été découverte en 1984 dans un manuscrit (mss 80) du Grand Séminaire de Namur (Belgique) qui, parmi d’autres textes, contenait celui de l’Évangile du pseudo-Matthieu.

* Sur le manuscrit : G. Philippart, Le Pseudo-Matthieu au risque de la critique textuelle, dans Scriptorium, t. 38, 1, 1984, p. 121-131, et Carine Billiard, Présentation et description du manuscrit 80 [Grand Séminaire, Salzinnes-Namur], 2 vol., Louvain-la-Neuve, mémoire de licence, 1984.

* Sur l’interpolation : Une étude approfondie de cette interpolation figure chez M. Geerard, Le Bon Larron. Un apocryphe inédit, dans R. Gryson [Éd.], Philologia sacra : biblische und patristische Studien für Hermann J. Frede und Walter Thiele zu ihrem siebzigsten Geburtstag, Fribourg, t. 1, 1993, p. 355-363 (Vetus latina. Die Reste der altlateinischen Bibel. Aus der Geschichte der lateinischen Bibel, 24/1).

Pour comprendre l’importance et l’intérêt de cette interpolation, il faut avoir à l’esprit que, dans ses branches les plus anciennes (les familles A et P de l’époque carolingienne), le pseudo-Évangile de Matthieu, traite bien de la Fuite en Égypte et de la Chute des Idoles (XVIII-XXIV) mais ne fait aucune place à l’épisode des larrons. Le manuscrit de Namur, inconnu de J. Gijsel au moment de sa monumentale édition, donne en fait un texte qui se rattache « à la branche la plus archaïque » (la famille A) (Chute des Idoles en Égypte, p. 9).

C’est dans ce manuscrit, entre les chapitres 19 et 20 de l’épisode égyptien, qu’un interpolateur a inséré (f. 13v-15 v) une légende inédite du bon larron, appelé ici Dimas. Le récit trouve d’ailleurs son dénouement dans une autre addition placée cette fois à la fin de l'apocryphe (f. 17r, l. 25 à 17v, l. 23). Cette interpolation ne peut donc pas être datée avec précision : la fourchette chronologique va de la période carolingienne au XIIe siècle.

L’article de M. Geerard (cfr l’encadré ci-dessus) en donne le texte latin (p. 361-363) sans traduction. Nous en traduirons ci-dessous de larges extraits. C’est surtout la première partie de l’interpolation, la plus longue, qui nous intéresse. Elle concerne un détail du départ de Bethléem qu’elle amplifie sans guère de mesure ni de vraisemblance. Mais anecdotique, elle n’apporte rien de vraiment neuf sur le fond.

*

Le récit, qui commence au moment où Hérode projette le massacre des jeunes enfants, fait de Dimas le fils d’un personnage important, en l’espèce un procurateur d’Hérode. C’est une nouveauté. D’autres textes en faisaient « le fils du chef des brigands » (cfr plus haut). Il est chargé avec son père de surveiller les routes pour éviter que des enfants réussissent à s’échapper.

Or le larron Dimas, qui fut crucifié à la droite du Seigneur, comme on le lira dans la suite, issu d’une famille noble, de la terre promise, en fait celle du roi, était le fils d’un procurateur. Au temps de l’incarnation du Seigneur, quand se manifesta la cruauté d’Hérode à l’égard des enfants, c’était un jeune homme qui avait reçu du roi l’ordre de surveiller avec son père les routes et les frontières, pour éviter qu’un enfant ne réussisse à s’échapper de l’une ou l’autre manière.

Un jour de grand passage, le père décide d’aller inspecter lui-même les environs en confiant à son fils seul la surveillance du point de contrôle. C’est alors que la Sainte-Famille se présente.

Le père était à peine parti que le fils vit arriver Joseph, avec Marie tenant un enfant dans les bras : le couple n’avait qu’un très pauvre équipement. Poussé par la miséricorde de Dieu vers un sentiment de piété, Dimas s’approcha, en regardant l’enfant plus attentivement. Comme les voyageurs défaillaient de peur, il les salua très obligeamment en disant : « Que le Seigneur soit avec vous et dirige vos pas, parce que vous paraissez être de pauvres gens et possédez un enfant très beau ».

Assurément, continue l’interpolateur, cette amabilité du factionnaire ne pouvait s’expliquer que parce que l’enfant Jésus, « cette source de bonté et de clémence que Dimas regardait, chassait la dureté de son cœur ». Néanmoins, Dimas doit remplir son devoir et poser des questions ; il explique même pourquoi il les pose :

« Je dois savoir d’où vous venez, qui vous êtes et où vous allez, pour quelle raison aussi vous fatiguez un si bel enfant en voyageant ainsi. Un ordre du roi nous prescrit de ne pas laisser partir les enfants. Et cet enfant au visage si beau, vous le transportez peut-être pour qu’il puisse revenir et prendre le pouvoir au moment opportun. Si je m’aperçois que vous tentez d’échapper à la main du roi et de cacher l’enfant pour comploter contre le pouvoir royal, ce sera une tout autre affaire ».

En voyant le garde, debout près de l’enfant Jésus et l’examinant attentivement,  Marie a peur, est angoissée même, craignant qu’il ne le lui arrache par la force. Mais elle ne dit rien, laissant à Joseph le soin de plaider la cause de la famille.

Celui-ci dira en substance : « De pauvres gens comme nous, écrasés par les malheurs, songent simplement à survivre, et non à remplacer les puissants. Ce sont les riches et leurs enfants qu’il faut surveiller. En ce qui nous concerne, nous sommes des réfugiés, exilés de Galilée, à la recherche d’un peu de nourriture et d’un  peu de travail. On nous a dit qu’on pouvait en trouver plus facilement du côté de l’Égypte. »

De son long plaidoyer d’allure rhétorique, nous ne retiendrons que des éléments de la conclusion :

Ma compagne et moi venons d’un coin de la Galilée, de Nazareth pour être précis, d’où nous avons été chassés. C’est par manque de nourriture que nous sommes obligés de traverser la frontière. Nous voudrions en trouver un peu par ici. Des nécessiteux qui ont mendié dans la région nous ont dit qu’on trouvait plus de nourriture et de travail du côté des portes de sortie vers l’Égypte. Voilà, maître, ce que vous avez cherché à savoir. Nous voulons nous rendre là où cela vaudra la peine de vivre, pour nous-mêmes et cet enfant que vous voyez.

En résumé, Dimas s’entend donc expliquer en détail par Joseph qu’il a devant lui de malheureux réfugiés économiques dont les préoccupations immédiates ne sont pas de renverser le régime mais tout simplement de survivre.

À lire la suite du récit, le garde n’a pas uniquement été sensible au contenu du discours de Joseph. Quelque chose d’autre a dû jouer, où l’on sent l’influence divine. Qu’on en juge par son comportement :

Entendre [cela] le rend heureux. Il s’avance encore un peu et regarde le petit enfant, l’admirant, le bénissant et le glorifiant, entremêlant aussi ses louanges de mots bienveillants pour les parents. Il n’a rien d’autre à offrir que la déférence de son affection. Il les laisse alors partir.

Ce qu’ils se hâtent de faire, craignant un revirement de situation. Cela aurait pu se produire, car Dimas est resté ébloui par l’enfant et songe même à partir à sa recherche. Mais il n’osera pas abandonner son poste et attendra son père.

Le jeune homme […] regrette ardemment le charme de l’enfant, dont il n’a pu rassasier ses yeux. Comme son père tarde, il […] se reproche de l’avoir si rapidement laissé aller ; son esprit est tiraillé en sens divers, ne sachant s’il va attendre son père ou suivre l’enfant. La crainte du père triompha.

Bref, on voit qu’ici aussi le charme de l’enfant Jésus a opéré. C’est un motif qu’ont mis en valeur plusieurs des textes rencontrés plus haut.

Mais tout bascule au retour du père qui exige un rapport sur ce qui s’est passé. Dimas s’exécute, sans entrer toutefois dans trop de détails et surtout sans avouer l’attirance qu’il a éprouvée pour l’enfant :

À son retour, son père l’interroge sous serment sur ce qu’il avait vu. Mais lui, dissimulant son secret et évitant de mentir, répondit : « Je n’ai absolument rien vu, sinon un paysan très pauvre et une jeune femme portant un enfant vagissant, enveloppé de langes crasseux. C’étaient des mendiants. Comme je savais que notre maître ne se préoccupe pas de telles choses, et surtout que c’étaient des étrangers, je les ai laissé passer. »

Le père ne contient pas sa colère. Il sait, lui, que les ordres formels d’Hérode n’ont pas été respectés, et fait à son fils de sévères remontrances :

« Malheureux, qu’as-tu fait ? Ne m’avais-tu pas entendu dire que notre maître avait décrété – et maintenant encore je frémis d’horreur à ce rappel – que si je tenais à la vie et à tous mes biens, je ne laisse en aucune manière passer ni riche ni pauvre, ni indigène ni étranger ?

L’affaire ne restera pas sans suites. Après le massacre des Innocents, le père sera appelé devant Hérode et devra reconnaître sa négligence. Pour échapper lui-même au châtiment, il rejettera la faute sur son fils qu’il reniera. Quel sera le sort de ce dernier ?

Dimas, fils d’un haut personnage du royaume qui l’a renié, n’aura plus d’autre choix que de devenir brigand. Un brigand redoutable, à en croire le texte, mais aussi un brigand, qui, au fond de lui-même, aura toujours conscience d’avoir agi par bonté en violant l’ordre du roi.

Qu’aurait pu faire Dimas ? Chassé de la maison de son père et du voisinage, il commença à exercer des brigandages ; des incidents violents se produisirent, parce qu’il était rompu aux armes et à la perversité, mais à cause de l’influence de ses parents, le peuple n’osait pas lui résister. Et quand parfois, rentrant en lui-même, il réfléchissait à l’énormité de l’action ignominieuse du roi, il reprenait un peu de confiance, se souvenant qu’il avait négligé son ordre uniquement par bonté.

L’histoire du brigand se terminera sur le Calvaire, comme le raconte, tout à la fin du récit, la seconde partie de l’interpolation.

Mais ce larron, qui permit, comme on l’a dit plus haut, la fuite du Sauveur enfant et qui avait commis des crimes durant de nombreuses années, fut pris au piège sur l’ordre de Pilate, condamné et conduit au gibet ; mais suite à son humble confession, il trouva la miséricorde qu’il demandait auprès de son compagnon de supplice, torturé comme les coupables, et il participa à sa joie.

Dans ce long texte, il n’y a pas beaucoup de choses à commenter. Il s’agit pour l’essentiel d’une amplification démesurément longue qui porte sur un point très ponctuel du récit, le moment où la Sainte-Famille se présente à la porte de Bethléem pour quitter la cité. On a un peu l’impression de se trouver devant un exercice de style, où la rhétorique tient une grande place.

Il n’apporte rien de vraiment neuf, mis à part le point de départ. Dimas est de garde et le rédacteur semble manifestement intéressé par ce personnage, dont il fait un fils de grande famille, appartenant même à la lignée royale. Un acte de générosité l’a amené à désobéir aux ordres. Il s’est vu rejeté à la fois par sa famille et par la société, ce qui l’a conduit à devenir un brigand redoutable. Mais même alors, il n’était pas entièrement mauvais et réfléchissait à ce qui l’avait amené au mal.

Seconde interpolation : la recension byzantine de l’Évangile de Nicodème

Rappelons que cette légende du bon larron avait été interpolée (au plus tard au XIIe siècle) dans un manuscrit latin du pseudo-Évangile de Matthieu, texte apocryphe dont la composition remonte probablement, pour l’essentiel, au VIIe-VIIIe siècle (cfr plus haut).

L’interpolation que nous allons maintenant examiner ne concerne plus un simple détail de la Fuite en Égypte. C’est un récit complet de cette dernière, qui fut introduit entre les XIIe et XIVe siècles dans une recension byzantine de l’Évangile de Nicodème, après le chapitre X. Dans son état ancien, cet Évangile de Nicodème, appelé aussi Actes de Pilate, qui fut composé en grec au IVe siècle et « qui a fait l’objet de multiples traductions et réécritures jusqu’au début du XXe siècle » (EAC II, 2005 p. 251), donnait le nom des deux larrons, Dismas et Gestas en croix, mais ne connaissait pas d’épisode égyptien.

L’édition critique et le commentaire de cette version qui porte le n° BHG 2119y dans le Novum Auctarium de Fr. Halkin ont été proposés par Rémi Gounelle (Une légende apocryphe relatant la rencontre du bon larron et de la Sainte Famille en Égypte, dans Analecta Bollandiana, t. 121, 2003, p. 241-272).

a. Le texte et sa traduction française

Vu l'état fragmentaire de la tradition, Rémi Gounelle a donné en parallèle deux formes de texte de la légende. Il a en outre, dans une longue introduction, présenté et discuté les nombreux traits particuliers de cette légende tardive, qui semble, selon lui, se situer « au carrefour des traditions orientales et occidentales ». Son article (p. 263-269) contient également une traduction française du texte, divisé en neuf paragraphes et intitulé : « À propos du larron de droite ». On la trouvera ci-dessous débarrassée des notes du traducteur et de toutes les références aux textes évangéliques dont il est nourri :

1. Lors de la naissance du Christ, c'est-à-dire il y a trente-trois ans, quand un ange adressa la parole à Joseph pour qu'il emmène le nourrisson et sa mère, la très sainte Dame Théotokos, et qu'ils quittent Jérusalem de Judée pour se rendre en Égypte par peur d'Hérode quand celui-ci ordonna que l'on tue tous les nourrissons âgés de trois ans ou de moins que l'on pourrait trouver – ceci arriva afin que l'on tue Jésus –, alors Joseph prit le nourrisson et sa mère, et s'en alla en Égypte, un âne se hâtant à leur côté pour les porter à tour de rôle le long du chemin.

2. Lorsqu'ils arrivèrent dans le pays d'Égypte, Joseph aussi bien que la Théotokos eurent faim. Ils virent aussitôt un palmier chargé de fruits parfaitement mûrs. Alors la Théotokos dit : « Ploie, mon bel arbre, et accorde-nous de tes fruits mûrs ». Aussitôt, au moment même où elle parla, l'arbre ploya et ils prirent de ses fruits tout ce dont ils avaient besoin pour manger. Et l'arbre se redressa comme auparavant. Ils se remirent ensuite en route.

3. Après s'en être allés un peu plus loin, ils rencontrèrent ce larron, c'est-à-dire Dysmas. Lorsque le larron vit la Théotokos, il fut émerveillé par sa beauté – elle resplendissait comme un éclair du ciel. Elle prit le nourrisson sur son sein et le larron fut à nouveau émerveillé du prodige. Il s'approcha et se prosterna devant elle, ne sachant pas qu'il s'agissait de la Théotokos. Et le larron dit à la Théotokos : « En vérité, Madame, si Dieu avait une mère, je dirais que c'est toi ». Et il l'invita à se rendre, avec Joseph, dans sa maison.

4. Il les amena dans sa maison et les confia à sa femme en disant : « Femme, moi, je vais à la chasse. Toi, accorde-leur l'hospitalité et honore-les autant que cela t'est possible jusqu'à ce que je revienne de la chasse, et restaurons le très noble honneur de cette noble étrangère, car elle est, à ce qu'il semble, d'une race très noble ». Le larron partit chasser des bêtes comme il en avait l'habitude.

5. Ce larron avait lui aussi un enfant ; celui-ci était lépreux de naissance ; il n'était jamais calme, c'est-à-dire qu'il ne cessait jamais de pleurer. Ladite femme du larron prépara de l'eau chaude pour laver le nourrisson de la Théotokos. Elle lava d'abord l'enfant Jésus, puis lava aussi son enfant avec l'eau du bain de Jésus. Et aussitôt l'enfant fut guéri de la lèpre et de toutes les maladies qu'il avait et il cessa de pleurer.

6. Lorsque le larron s'en revint de la chasse, ils préparèrent la table et lui firent honneur. Alors qu'ils étaient assis à table et qu'ils mangeaient, le larron pensa à son enfant et dit à sa femme : « Où est notre enfant ? » Elle lui dit : « Sache en vérité que, comme tu m'as ordonné d'accorder l'hospitalité à cette noble femme, j'ai préparé de l'eau chaude pour qu'elle lave son nourrisson comme on le fait d'habitude pour les enfants. Elle baigna son nourrisson et j'ai lavé notre enfant dans l'eau du bain de son fils. Aussitôt il a été guéri de toute maladie. Il était calme par la grâce de Dieu et n'a plus du tout hurlé comme il en avait l'habitude. À ce qu'il semble, je crois que cette noble femme est comblée de grâce par le Dieu Très-Haut et que c'est par la même grâce que notre enfant a été guéri ». Et elle présenta l'enfant guéri, qui était calme et avenant.

7. Lorsque le larron le vit en bonne santé, il fut émerveillé du miracle et dit : « Par le Très-Haut, comme je ne l'entendais pas pleurer, j'ai pensé qu'il avait quitté ce monde. Mais je pense en vérité que cette noble femme qui est venue chez nous est grandement bénie par le Dieu Très-Haut ». Il se prosterna devant elle, lui exprima abondamment sa reconnaissance et fit pour elle ce qui était en son pouvoir tant qu'elle resta dans le pays d'Égypte.

8. Après son retour – elle revenait en Judée, c'est-à-dire à Jérusalem –, le larron accompagna la Théotokos avec une joie et une considération extrêmes. Il marchait devant elle pour veiller à ce qu'elle évitât tout passage traître, accidenté et dangereux. Lorsqu'ils arrivèrent dans un passage agréable et sans détours, il la pria de pouvoir s'en retourner chez lui. Il lui exprima toute sa reconnaissance avec un grand respect. La Toute-Pure lui dit : « Va en paix. Je veux qu'un jour le temps te récompense de ce que tu as fait pour nous ».

9. Vois ce larron : celui qui a tant fait a été jugé digne, par la grâce du Christ miséricordieux et de sa mère, de ce qu'elle avait ordonné pour lui en ceci qu'il allait rendre témoignage sur la croix en même temps que le Christ. Il dit, comme on l'a dit : « Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ». Jésus dit : « En vérité, je te le dis : aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis ».

 

b. le commentaire

Cette interpolation grecque présente un certain nombre de caractéristiques. Elle livre un récit de l’épisode égyptien beaucoup plus complet que ce qui figurait dans l’interpolation latine de l’Évangile du pseudo-Matthieu de Namur. Si elle est essentiellement axée sur l’histoire du larron, elle évoque aussi le départ de Judée par peur d’Hérode et « le miracle du palmier », un épisode largement répandu dans la littérature. Mais nous nous concentrerons sur le personnage qui deviendra le bon larron.

Ce Dysmas – c’est le nom qu’il porte – est décrit dans ses activités de brigandage en Égypte même. Rien n’est dit de son passé, ce à quoi précisément s’intéressait la légende latine qui vient d’être présentée.

Ce Dysmas ne semble pas avoir d’autres brigands comme compagnons, et de plus il ne se livre à aucune forme d’attaque contre la Sainte-Famille. C’est d’une simple rencontre qu’il s’agit.

Une autre différence, beaucoup plus significative, est la grande importance donnée par le rédacteur à Marie, toujours désignée par le terme Théotokos (= « Mère de Dieu »). Alors que le rôle de la Vierge était presque épisodique dans la légende précédente, il est ici central. C’est la Mère plus que l’Enfant qui suscite l’émerveillement du brigand, pour ne pas dire plus. Certaines de ses attitudes sont en effet proches de l’adoration et, tout au long de l’histoire, il ne cesse d’entourer la Théotokos de témoignages de considération et de respect. Il l’accueille chez lui, demande à son épouse de la traiter avec le plus grand honneur et, quand elle quitte la maison, il l’escorte jusqu’au moment où la route ne présente plus aucun risque.

On notera aussi qu’au moment de la séparation c’est Marie qui évoque la récompense finale qui attend le larron : « Va en paix. Je veux qu’un jour le temps te récompense de ce que tu as fait pour nous ». C’est un peu comme si Jésus n’existait pas. Le § 9 toutefois rétablit l’ordre des choses (si l’on peut dire) en faisant intervenir, dans l’octroi de la grâce du  Paradis au larron, le Christ miséricordieux aux côtés de sa mère.

Quant à Joseph, il n’apparaît même pas. L’optique du récit est la valorisation de Marie comme Mère de Dieu. C’est un des éléments en faveur d’une origine ou d’une influence orientale.

Mais ce n’est pas tout.

Cette interpolation grecque appartient au groupe des récits donnant une image totalement positive des contacts du bon larron avec la Sainte-Famille. Il ne s’agit pas seulement pour lui d’indiquer la route aux voyageurs, ou de prendre leur défense contre les autres brigands. Son investissement (si l’on peut dire) est plus important. Il leur accorde l’hospitalité, les accueille dans sa maison avec les plus grands honneurs, les faisant même participer à l’intimité de la vie familiale.

Cette communauté temporaire est d’ailleurs récompensée par un miracle. Le fils du brigand, lépreux de naissance, n’arrêtait pas de pleurer et de hurler. Une fois lavé avec l’eau du bain de Jésus, il est immédiatement guéri et, lorsqu’on le présente à son père, il est devenu calme et avenant, presque métamorphosé.

Après cette longue présentation, venons-en maintenant à la version de Jean d’Outremeuse.

 

La version de Jean d’Outremeuse

Selon le chroniqueur liégeois, on l’a dit au début du chapitre, la Sainte-Famille quitte Le Caire le 12 octobre de l’an V de l’Incarnation. Le voyage n’est pas sans danger. Ainsi, le quatrième jour, le petit groupe tombe sur une bande de brigands, au nombre desquels se trouvait Dismas (§ 25-26).

Le chroniqueur liégeois présente d’abord (§ 26-29) ce brigand que la tradition considère comme le bon larron. Tout au début de l’épisode égyptien (§ 4), il en avait fait un soldat chargé par Hérode de garder une des portes de Bethléem et qui avait laissé passer la Sainte-Famille. Il rappelle cet intéressant détail au § 26 en précisant son sort ultérieur : « Il fut plus tard pendu à la droite du Christ ». On songe bien évidemment à la légende latine interpolée dans l’Évangile du pseudo-Matthieu, mais l’auteur du Myreur n’explique toutefois comment ce soldat était devenu brigand.

Si Dismas est le seul brigand à être mis en scène, il n’est pas seul. C’est souvent le cas. Généralement les textes parallèles citent deux, parfois trois noms, ou parlent, sans autre précision, de plusieurs personnes. Mais aucun autre auteur que Jean d’Outremeuse (§ 25) n’évoque une bande de douze. Ce nombre interpelle, d’abord parce qu’il n’apparaît qu’ici, ensuite parce qu’il évoque celui des apôtres du Christ.

Cette bande en tout cas travaille d’une manière bien organisée. Ses membres sont de garde à tour de rôle (§ 25). Le jour où passe la Sainte-Famille, c’est Dismas qui surveille la route (§ 26). Il sera donc le seul à agresser les voyageurs. L’endroit de l’embuscade, soigneusement choisi, est précisé : un pont surmontant une profonde rivière, endroit de passage obligé.  Dismas interpelle Joseph qu’il menace d’un couteau (§ 26).

 Comme il est seul, les échanges verbaux qui vont suivre se dérouleront entre lui et la Sainte-Famille. Ce détail non plus n’est pas courant. Il n’est pas rare en effet que quand plusieurs brigands, généralement deux, bloquent la Sainte-Famille, ils débattent entre eux, parfois d’une manière assez tendue, du sort à réserver aux voyageurs. Mais dans le cas présent, le brigand est seul.

La suite du récit (§ 27-29) sera surtout constituée de dialogues, explicites ou implicites : Dismas à Joseph, Joseph à Dismas, Marie à Jésus, Jésus à Marie, Dismas à Jésus, Jésus à Dismas. Notre-Dame a peur et fait appel à Jésus, lequel ne semble pas vouloir intervenir directement et s’en remet à Dieu, son Père. Dans le récit de Jean d’Outremeuse, à Bethléem aussi, Jésus n’était pas intervenu : c’était Dieu qui avait inspiré Dismas. Le scénario se répète.

Quoi qu’il en soit, on hésite à caractériser de miracle l’issue de ces échanges : « Quand Dismas entendit l’enfant si jeune parler si sagement », il fut en quelque sorte saisi par la grâce, lui demanda pardon, « et Dieu lui pardonna » (§ 29). On songe mutatis mutandis au bref dialogue qui aura lieu au Calvaire entre Jésus et le bon larron, suivi par la promesse du Paradis.

Mais l’épisode de Dismas et de la Sainte-Famille est loin d’être terminé. Le larron va en  effet l’inviter dans sa maison et lui faire rencontrer sa famille, ce qui donnera lieu à une série de miracles et sera examiné dans le chapitre suivant.

Le récit de Jean d’Outremeuse présente des points communs avec l’interpolation latine de l’Évangile du pseudo-Matthieu et surtout avec l’interpolation grecque de l’Évangile de Nicodème, mais sans permettre toutefois d’envisager une communauté d’origine. Manifestement, certains motifs étaient assez largement diffusés et pouvaient être accueillis et utilisés de diverses manières par les auteurs. Jean d’Outremeuse écrivait, rappelons-le, au XIVe siècle ; les interpolations présentées plus haut figuraient dans les textes aux XIIe-XIVe siècles.

Résumé de l’histoire des larrons

Dans un certain sens, la présence au Golgotha de larrons suppliciés de part et d’autre de la croix du Christ s’imposait, étant donné la prophétie d’Isaïe (Et il a été compté parmi les malfaiteurs). En tout cas, les quatre évangélistes les y mentionnent. Pour Matthieu, Marc et Jean, les deux condamnés entourant Jésus se valent. Seul Luc (XXIII, 39-43) les différencie. Son récit nous fait ainsi assister à l’émergence d’un « bon » larron, celui de droite, qui, pour avoir éprouvé et manifesté des sentiments positifs envers Jésus, va se voir attribuer par ce dernier la récompense suprême : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Les textes canoniques n’en disent pas plus. Pour en savoir davantage, il faudra se tourner vers les écrits postérieurs, très prolixes sur le sujet, et qui sont généralement des apocryphes. Ils ne donneront pas seulement des noms aux deux larrons, mais ils fourniront aussi sur eux nombre de précisions. Leur intérêt ira surtout au bon larron, qui va ainsi bénéficier d’un curriculum susceptible de justifier l’extraordinaire faveur qu’il recevra à la fin de sa vie. Les auteurs de ces récits complémentaires s’intéresseront d’ailleurs beaucoup moins à son sort dans l’au-delà qu’aux détails de son parcours terrestre. Ils eurent en tout cas l’idée géniale de le faire intervenir, seul ou avec d’autres complices, dans l’épisode égyptien de la Fuite en Égypte, très marginal dans les évangiles canoniques. Les auteurs se trouvaient en fait devant un vide béant : rien d’officiel n’avait encore été dit sur les voyages et le séjour. Pour le combler, ils pouvaient donner libre cours à une imagination débordante. Et ils l’ont fait avec brio.

C’est cette histoire que nous avons essayé de retrouver d’une manière assez détaillée dans les pages précédentes en épinglant au passage les aspects originaux de Jean d’Outremeuse.

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 Bruxelles, 5 octobre 2014


FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 28 - juillet-décembre 2012

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