FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 9 - janvier-juin 2005


Vespa, le Iudicium coci et pistoris iudice Vulcano (Anthologie Latine, 199) : introduction, texte latin, traduction et notes

 par

Jean-Frédéric Lespect

Doctorant à l'Université Paris IV - Sorbonne

<fredlespect@yahoo.fr>


Introduction - Texte latin et traduction française - Notes de commentaire

Introduction


 

L’auteur

En l’absence de témoignage extérieur, c’est dans son œuvre que nous devons glaner le peu de chose que nous savons sur Vespa, si bien que nous ne connaissons avec certitude que son nom, cité au vers 3 du texte. Ce cognomen est rare, il n’a que trois autres occurrences, chez Cicéron (de Orat. 2, 253 : Terentius Vespa) et dans deux inscriptions de Cisalpine (CIL, V, 2538 et 3545/3546).

Dans le préambule, l’auteur se présente comme un poète voyageur qui profite de ses haltes dans les villes de l’empire pour pratiquer son art devant la foule. On peut s’interroger sur la valeur de ce renseignement, car il n’est pas impossible qu’il soit une mise en scène littéraire dont le but nous échappe.

Vespa laisse également entendre qu’il jouit d’un certain succès et qu’avec le Iudicium, il n’en est pas à son coup d’essai. D’autres écrits de lui existaient donc, dont nous ne possédons malheureusement pas même les titres. Faut-il imaginer un recueil assez lâche (peut-être de taille, de genre et de fond variés) trouvant éventuellement sa cohérence dans les allusions aux voyages de l’auteur ?

L’œuvre : sujet, plan et tonalité

Conformément à son titre, le Iudicium coci et pistoris iudice Vulcano présente la querelle fictive entre un cuisinier et un pâtissier à propos de l’utilité de leur travail. L’arbitrage en revient au dieu Vulcain. Le plan général de l’œuvre, d’une grande simplicité, est à peu près celui d’un duel oratoire.

Le poème débute par un prologue de six vers en forme d’invocation aux Muses. Puis l’auteur explique succinctement la situation et donne la parole au premier de ses personnages (v. 7-10). Le pâtissier expose alors ses titres à la victoire dans un discours qui occupe à lui seul plus du tiers de la pièce (v. 11-57). C’est ensuite au tour du cuisinier de faire valoir ses arguments. Il se montre un peu plus bref dans sa réponse (v. 60-94) et ne tarde pas à se tourner vers Vulcain pour qu’il les départage. En guise de sentence, le dieu émet un avertissement (v. 96-99) : vos mérites sont égaux ; cessez donc de vous disputer, sans quoi je vous punirai l’un et l’autre. Les transitions que l’auteur ménage entre chaque tirade sont réduites à l’essentiel (v. 58-59 ; 95).

Vespa se livre à une parodie de controverse. Chaque partie tente d’invalider point par point les arguments adverses. C’est pourquoi nous trouvons de multiples correspondances dans l’organisation interne des deux discours :

Discours du pâtissier

Discours du cuisinier

v. 11-15 : prise à témoin de Vulcain et tentative pour discréditer le cuisinier.
v. 15-16 : prise à témoin de Janus et de Saturne, garants du pâtissier.

v. 60-64 : prise à témoin de Vulcain et tentative pour discréditer le pâtissier.

v. 21-29 : le pain est indispensable ; les sauces du cuisinier n’ont pas d’intérêt sans lui.

v. 65-73 : diversité des produits culinaires ; le pain du boulanger ne plaît que si les sauces du cuisinier lui prêtent leur goût.

v. 30-32 : le pâtissier est un professionnel réputé.
v. 33-37 : le cuisinier transgresse les enseignements que le sage Pythagore a énoncés pour le bien du peuple.

v. 74-75 : tout le monde félicite le cuisinier.

v. 38-45 : comparaison entre le pâtissier et les dieux.

v. 76-82 : comparaison entre le cuisinier et les dieux.

v. 46-50 : les bienfaits du pâtissier et leurs bénéficiaires.
v. 51-55 : les méfaits du cuisinier et leurs victimes (exemples mythologiques).

v. 83-93 : les plats du cuisinier et leurs destinataires (exemples mythologiques).

v. 56-57 : conclusion revendiquant la victoire.

v. 94 : conclusion appelant le jugement de Vulcain.

Cependant, si le Iudicium témoigne du goût des anciens pour l’éloquence et le genre des controverses, il reste une caricature de joute oratoire et Vespa un poète. Aussi a-t-il certainement trouvé son inspiration chez ses illustres prédécesseurs. Ovide, en particulier, qui avait suivi un enseignement rhétorique poussé, était friand de ces confrontations opposant des personnages imaginaires, dont le jugement de Pâris est l’archétype ; on peut notamment citer la dispute d'Ulysse et d’Ajax devant les chefs grecs au sujet des armes d’Achille (Métamorphoses, 13, 1-383) ou la querelle entre Junon, Hébé/Juventus et Concordia pour l’honneur d’avoir donné son nom au mois de juin (Fastes, 6, 1-100).

L’érudition de Vespa transparaît dans chacun de ses vers. Il multiplie les références aux grandes œuvres littéraires de la latinité, les devinettes mythologiques abondent. Il faut lui reconnaître en ce domaine de réelles qualités d’invention. D’ailleurs, sans doute était-ce là le principal motif de délectation des lecteurs, qui ne manquaient pas de partager la même culture que lui.

La tonalité du poème est burlesque. Le choix des personnages, annoncé par le titre, en est la preuve, avant même le premier vers. Les adversaires sont des hommes de la plus basse extraction et non des dieux ou des héros. Le cuisinier, en particulier, évoque immédiatement le cocus des comédies de Plaute. Vulcain, quant à lui, fait souvent l’objet de moqueries dans la littérature, tant à cause de sa disgrâce physique qu’en raison de l’infidélité de Vénus avec Mars : il est le modèle antique du mari cocu. Sa présence dans une pièce comique n’est pas étonnante. Enfin, le sujet de la querelle est pour le moins futile.

Le comique règne donc tout au long du poème, jusqu’à la pointe finale, qui illustre le motif du refus de départager. Cette échappatoire est un dernier trait d’esprit de l’auteur, qui parvient de la sorte à quitter le lecteur sur une note ascendante. Il y a probablement quelque chose de convenu dans cet exercice : on voit mal dans quel sens le débat aurait pu être tranché, si tant est que cela ait eu un intérêt… Au contraire, le lecteur antique avait l’habitude de ces effets de surprise. Ovide, par exemple, se dérobe par deux fois à son devoir de juge, en invoquant la crainte de froisser les déesses perdantes [1]. Les fabulistes étaient certainement coutumiers de ces conclusions à contre-pied des attentes, propres à mettre en exergue un enseignement moral. Ainsi, dans le Lupus et uulpis iudice simio de Phèdre, le singe donne tort au loup et au renard à la fois [2]. Mais l’originalité du jugement de Vulcain réside dans le recours à l’autorité et à l’intimidation : les adversaires ne sont ni vainqueurs, ni vaincus, mais sous le coup d’un avertissement, ils sont engagés à s’entendre. On notera l’ironie du dernier vers, où le dieu menace de leur retirer son aide, au moment même où il se soustrait habilement à l’office pour lequel il était là ! En introduisant cette variation, Vespa réussit à renouveler un motif littéraire éprouvé.

Le texte : manuscrits et éditions modernes

Avec ses 99 hexamètres, le Iudicium coci et pistoris iudice Vulcano, généralement daté du IVe siècle de notre ère, est l’une des plus longues pièces de l’Anthologie Latine. Constitué dans l’Afrique vandale du VIe siècle, ce recueil est conservé dans le Codex Salmasianus (Parisinus Lat. 10 318 - VIIIe siècle). Seul un second manuscrit, le Codex Thuaneus (Parisinus Lat. 8 071 - fin du IXe siècle), nous a également transmis le poème de Vespa.

Plusieurs éditions ont été établies par les philologues modernes depuis A. Riese (Anthologia Latina, I, Leipzig, 1869, 1894) et E. Baehrens (Poetae Latini minores, IV, Leipzig, 1882). Nous avons utilisé celle de A. J. Baumgartner (Untersuchungen zur Anthologie des Codex Salmasianus, Diss. Literaturwissenschaft Zürich : 1980, Baden, Köpfli, 1981). Elle est pourvue d’une traduction, de notes et de commentaires en allemand. Nous la reproduisons ici, en toute fidélité, mis à part quelques détails de ponctuation. Nous lui devons également l’essentiel de cette introduction. À notre connaissance, aucune traduction française de ce texte n’est jamais parue.

On signalera aussi la nouvelle édition Teubner de D. R. Shackleton Bailey, Anthologia Latina, I, Carmina in codicibus scripta, Fasc. 1, Libri Salmasiani aliorumque carmina, Stuttgart, Teubner, 1982. Le Iudicium porte le numéro 190 et occupe les p. 135-139. Le texte établi par Shackleton Bailey diffère parfois de celui de Baumgartner, dont l'éditeur anglais ne semble pas avoir eu connaissance.

Orientations bibliographiques

Pour les travaux parus avant 1981, on se reportera à la bibliographie donnée par A. J. Baumgartner, Untersuchungen zur Anthologie des Codex Salmasianus, Baden, 1981, p. 4-6.

Pour la période ultérieure, on ira voir les exposés de K. Smolak dans :

  • Nouvelle histoire de la littérature latine, t. 5, Restauration et renouveau 284-374, R. Herzog et P. L. Schmidt dir., Paris, Brepols, 1993, p. 292-293.

  • Der Neue Pauly. Enzyklopädie der Antike, t. 12/2, Stuttgart, J. B. Metzler, 2003, article « Vespa ».

On retiendra en particulier

  • V. Milazzo, « Polisemia e parodia nel Iudicium coci et pistoris di Vespa », dans Orpheus, t. 3, 1983, p. 250-274.

  • M. C. Rabuzzi, « Imitazione e parodia in A. L. 199R (Iudicium coci et pistoris di Vespa) », dans Sileno, t. 17, 1991, p. 259-279.

  • M. C. Rabuzzi, « La fortuna di Vespa », dans Sileno, t. 18, 1992, p. 157-167.

  • F. Gasti, « 'Grandezza' e 'dolcezza' poetica di Vespa (Anth. Lat. 199, 5 R. = 190, 5 Sh. B.) », dans Bollettino di studi latini, t. 32, 2002, p. 522-530.

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Notes

[1] Conclusion de la joute entre les muses Polymnie, Uranie et Calliope pour expliquer l'étymologie du mois de mai, Ovide, Fastes, 5, 108-110 :

Quid faciam ? Turbae pars habet omnis idem.
Gratia Pieridum nobis aequaliter adsit,
Nullaque laudetur plusue minusue mihi.

Conclusion de la querelle entre Junon, Hébé/Juventus et Concordia pour l'honneur d'avoir donné son nom au mois de juin, Ovide, Fastes, 6, 99-100 : 

Ite pares a me. Perierunt iudice formae
Pergama : plus laedunt , quam iuuat una, duae.

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[2] Phèdre, 1, 11, 9-10 :

Tu non uideris perdidisse quos petis ;
Te credo subripuisse quod pulchre negas.

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