FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 13 - janvier-juin 2007


De l'âge d'or à Médée.
L'ombre portée des Argonautes sur les rythmes du temps
dans la Medea de Sénèque

© Paul-Augustin Deproost, 2007


Ce texte a été publié une première fois dans P. Carmignani — J.-Y. Laurichesse — J. Thomas (éd.), Rythmes et lumières de la Méditerranée. Actes du colloque international du 20 au 23 mars 2002, Presses universitaires de Perpignan, 2003, p. 45-58 (Coll. Études). Je remercie mon collègue et ami, le Professeur Joël Thomas, de m'avoir autorisé à en publier ici une version électronique qui complète la contribution précédente de ce fascicule des FEC. Pour le confort d'une lecture en ligne, j'y ai ajouté quelques sous-titres directement accessibles au départ d'un plan introductif.


Plan

1. Le mythe de Médée à Corinthe et les antécédents de la quête des Argonautes

2. Les odes argonautiques de la Medea de Sénèque

2.1 Le premier chœur : les Argonautes et l'ambiguïté du temps humain
2.2 Le deuxième chœur : la « faute originelle » des Argonautes et son expiation dans le temps des dieux

3. Conclusion


 

« Ce n’est pas en croquant le fruit défendu que l’homme a irrité le Créateur, mais en prenant la mer ! Qu’il est présomptueux de s’engager ainsi corps et biens sur l’immensité bouillonnante, de tracer des routes au-dessus de l’abîme, en grattant du bout des rames serves le dos des monstres enfouis, Behémot, Rahab, Léviathan, Abaddôn, serpents, bêtes, dragons ! Là est l’insatiable orgueil des hommes, leur péché sans cesse renouvelé en dépit des châtiments [1]. » Dans un univers culturel pourtant très différent, mais en errance sur la même mer Méditerranée, le marchand génois Baldassare Embriaco retrouve, au cours du périple que lui prête Amin Maalouf, les peurs déjà partagées par les vieux Romains en face de l’audace des hommes qui osent s’aventurer sur les territoires incertains de la mer. À l’origine de ces désordres, une « faute originelle », l’impiété de cet équipage parti à la conquête de la Toison d’or sur le navire Argô, et que les poètes romains ont, les premiers, associé à une transgression au temps des commencements, après que le grec Euripide en eut donné une première image négative dans le prologue de sa tragédie Médée [2]. En transitant par Ennius et Catulle, le mythe des Argonautes postule, en effet, qu’Argô a été le premier navire construit par l’homme, non sans induire, au moins implicitement, que, nonobstant la complicité divine d’Athéna, cette audace fut aussi la première impiété dont l’homme s’est rendu coupable [3].

 

1. Le mythe de Médée à Corinthe et les antécédents de la quête des Argonautes

Comme on le sait, l’histoire de la magicienne Médée est étroitement associée au mythe des Argonautes, puisqu’après avoir aidé Jason, leur chef, à conquérir la Toison gardée par son père, elle s’est enfuie de Colchide avec le ravisseur, au prix de la mort atroce de son jeune frère Absyrte, démembré sur les flots pour retarder les poursuivants. Dans le prologue de la Médée d’Euripide, la nourrice déplore ce voyage, qui n’est pas encore un acte impie, mais qui a exilé sa maîtresse, « le cœur étourdi d’amour pour Jason ». Toutes les légendes relatives à cet épisode mythique s’accordent sur le fait que Jason avait promis le mariage à Médée pour les services rendus, et tous les crimes ultérieurs de la magicienne s’expliquent par rapport à cet amour d’abord engagé, puis déçu ; en particulier, l’histoire criminelle de Médée à Corinthe, mise en scène dans la pièce d’Euripide, associe le double infanticide, les meurtres royaux et l’incendie de la ville exclusivement au parjure de Jason.

Au moment de reprendre l’épisode dans sa Médée, Sénèque reste globalement fidèle au schéma légendaire, mais, pour la première fois, il réoriente l’histoire de Médée dans une perspective globale qui introduit l’impiété de la première navigation au cœur de la tragédie propre de la magicienne. Dès les premiers vers de la tragédie, Médée commence par invoquer Lucine et les dieux du mariage, la déesse qui apprit à Tiphys l’art de conduire « le bateau inédit », le dieu « cruel qui domine la mer profonde », et Titan qui est l’autre nom du soleil son aïeul, enchâssant ainsi au milieu des divinités conjugales et familiales Athéna et Neptune qui concernent plus précisément l’expédition d’Argô [4]. Une des caractéristiques de la tragédie de Sénèque est d’avoir associé le mythe de Médée à Corinthe et les antécédents de la quête argonautique dans une réflexion intégrée sur les « rythmes du temps » humain. Le drame privé est ainsi inclus dans le drame universel des âges du monde, où l’expédition d’Argô devient le premier moment de l’irréversible évolution des hommes vers le progrès et la civilisation, mais aussi vers la mort et le désordre [5].

 

2. Les odes argonautiques de la Medea de Sénèque

Sur les quatre chœurs, que compte chaque tragédie de Sénèque, la Médée en propose deux entièrement consacrés à la quête des Argonautes, au centre de la pièce. Les vers 301 à 379 décrivent à la fois les espérances et les dangers courus par les Argonautes en tant que marins au cours de leur voyage sur la mer : ils donnent, ainsi, de cette conquête une interprétation « positiviste » et humaine, qui n’est pas exclusivement positive. Plus tard, aux vers 579 à 669, une autre ode est consacrée aux châtiments personnels que les dieux ont infligés aux Argonautes pour « venger la mer » (v. 668) : le chœur des Corinthiens connote alors d’une dimension monstrueuse et inhumaine le jugement qu’il porte sur ce voyage impie et profanatoire. Au milieu des deux cantica, le diuerbium affronte Jason et Médée en un dialogue où les deux personnages font irrémédiablement le choix respectif de l’humanité et de l’inhumanité, imposant à Médée la décision de l’infanticide comme moyen de dépasser le temps éphémère de Jason et des hommes pour rester dans l’éternité de leur mémoire.

 

2.1. Le premier chœur : les Argonautes et l'ambiguïté du temps humain

Le premier chœur commence par stigmatiser l’audace des premiers marins — ou, plus exactement, du premier marin — en équilibre sur une « frontière fragile entre les chemins de la vie et de la mort », follement ignorants du nom et de l’usage des étoiles qui doivent orienter sa course [6]. L’ode poursuit sur un mode optimiste qui présente l’art de la navigation comme un sommet de la technologie des hommes pour contrôler la nature et la force des vents [7]. Mais cette conviction est bientôt dévaluée par la description des temps d’innocence ou des candida saecula qui ont précédé l’expédition : c’est le mythe de l’âge d’or, quand les anciens ne connaissaient pas la fraude, quand ils vieillissaient en paix sur leur terre, se contentaient de peu, vivaient soumis aux foedera mundi, avant que le voyage d’Argô ne leur substituât des nouae leges ; car une des caractéristiques de ces temps mythiques était précisément de ne pas connaître de « lois », comme le rappelle Ovide dans sa théorie des âges du monde, mais bien des « alliances » établies entre la nature et les premiers hommes, selon une opposition que l’on trouve déjà chez Lucrèce quand il décrit la formation des sociétés humaines [8]. Selon le chœur, le passage des foedera aux leges s’est fait dans la violence : le premier marin « a rompu les flots perfides », il a « coupé » la mer dans sa course incertaine ; le premier bateau a « réduit à une seule les règles du monde bien cloisonné », il a contraint la mer à « souffrir ses coups » ; Argô a obligé les flots à « céder » aux hommes et à « souffrir » leurs lois [9]. Pareille arrogance explique qu’Ovide situe l’invention de la navigation au dernier âge, l’âge du fer qui est celui de toutes les perfidies, de toutes les violences, de toutes les transgressions [10].

Ce progrès technologique n’a pas été sans risques pour ceux qui l’ont conçu. La peur a été plusieurs fois au rendez-vous des premiers marins affrontés au merveilleux dont ils ont violé et banalisé les mystères : et d’abord au moment de franchir le « verrou de la mer » et donc les frontières de l’interdit, quand ils ont traversé les roches mouvantes des Symplégades, qui brisent les navires à l’entrée du Pont-Euxin ; mais ils ont aussi croisé Scylla et les Sirènes, à l’autre bout de la Méditerranée, et, enfin, Médée, autant de monstres féminins, séducteurs et destructeurs comme la mer, suscités par cette première expédition, dont l’itinéraire, en dehors de toute cohérence géographique, a successivement parcouru les territoires fantastiques de l’imaginaire marin [11]. Aujourd’hui, c’est-à-dire dans le temps romain de la représentation théâtrale qu’anticipe le chœur, la mer est devenue accessible à la plus modeste embarcation, on construit de nouvelles villes sur des domaines qui lui ont été arrachés, et toutes les limites du monde ont été abolies, en une vision finale dont on ne sait trop si elle doit inquiéter ou rassurer : « N’importe quelle barque parcourt le large en tout sens ; toute borne a été déplacée et des villes ont installé leurs murailles sur une terre nouvelle ; accessible de partout, le monde n’a laissé aucune chose à la place où elle avait été : l’Indien boit les eaux glaciales de l’Araxe, les Perses boivent celles de l’Elbe et du Rhin. Viendront plus tard, avec les années, des temps où l’Océan relâchera les barrières des choses, où la terre s’ouvrira immense, où Thétys dévoilera de nouveaux mondes et où, parmi les terres, Thulé ne sera plus la dernière [12]. »

Relayant les critiques d’Horace qui s’était déjà indigné de la mode des constructions sur môle, Sénèque inclut, dans une lettre à Lucilius, parmi ceux qui vivent « contre la nature, les gens qui jettent jusque dans la mer les fondations de leurs thermes », et parmi lesquels il faut, sans doute, compter l’empereur Néron lui-même. Par ailleurs, les images de l’Indien et du Perse qui boivent l’eau de fleuves extrêmes sont un écho à des adynata énumérés par Tityre dans la première Bucolique de Virgile, mais dont Mélibée avait aussitôt souligné la tragique réalité dans les déplacements de population engendrés par les discordes et l’arbitraire du pouvoir romain [13]. Plutôt qu’un progrès, la conquête de la mer et l’effacement des frontières apparaissent alors comme un désordre causé par l’expédition des Argonautes, et l’arrivée de Médée à Corinthe, rendue possible par ce voyage impie, n’est qu’une des péripéties du désordre universel des peuples. Le passé des Argonautes, le présent confondu du chœur corinthien et de la Rome impériale, le futur d’un univers totalement indifférencié sont comme les étapes de cette inéluctable entropie ; à ce titre, la quête argonautique peut apparaître comme les prolégomènes d’un retour au chaos originel, d’un désordre cosmique et humain, de la fin de l’histoire et de la civilisation, pressentis par les contemporains de Sénèque devant les dérives de l’empire romain et le pessimisme politique ambiant [14].

Rien dans le texte du chœur, pas même l’ultime et célèbre prophétie sur le dépassement de Thulé, ne suggère l’idée d’un retour ou d’un nouvel avènement de la paix et de l’ordre. Au contraire : on est ici très loin de l’optimisme de Virgile qui imaginait, dans sa quatrième Bucolique, une marche inversée des siècles amenant un retour d’Argô, précurseur d’un retour de l’âge d’or : « Alors il y aura un second Tiphys et une seconde Argô pour transporter l’élite des héros ; il y aura même une seconde guerre et, de nouveau, contre Troie, on enverra un grand Achille. Ensuite, quand l’âge, désormais affermi, aura fait de toi un homme, de lui-même le voyageur renoncera à la mer et le pin marin n’échangera plus des marchandises : toute terre produira tout [15]. »

Cela dit, l’absence même de jugement moral sur l’avènement de ces temps à venir invite aussi à nuancer le pessimisme de Sénèque à leur propos et à propos du voyage des Argonautes qui a rendu cet avènement possible. Car les dieux ont, peu ou prou, cautionné cette expédition en autorisant Athéna à participer à la construction du bateau, comme le rappelle Sénèque dès les tout premiers vers du prologue de la tragédie et dans le chœur au v. 365 [16]. Le navire Argô est donc, au moins en partie, l'œuvre des dieux qui ont, dès lors, autorisé, sinon encouragé, la violence des hommes contre l’ordre naturel primordial. Rappelant cette implication divine, Sénèque ne peut pas se limiter à condamner la quête argonautique comme un acte impie ou un nefas. Par ailleurs, plusieurs fois, dans les Questions naturelles ou dans les Lettres à Lucilius, Sénèque a proclamé sa foi dans le progrès humain, en des expressions qui rappellent la tournure prophétique des derniers vers du chœur, jusque dans ce passage où Sénèque annonce l’avènement d’un temps « où nos descendants s’étonneront que nous ayons ignoré des choses si manifestes » [17]. Car, en définitive, le progrès en tant que tel n’est pas soumis à un jugement moral ; il est objectivement « neutre » ; ce qui le rend bon ou mauvais, c’est l’usage que l’homme en fait : « Qu’est-ce qui est important dans les choses humaines ? Ce n’est pas d’avoir rempli les mers avec des bateaux ni d’avoir planté ses étendards sur le rivage de la Mer Rouge, ni, alors que la terre se dérobait à de nouvelles offenses, d’avoir erré sur l’océan à la recherche de l’inconnu, mais d’avoir tout vu dans son cœur et d’avoir vaincu ses vices, par rapport à quoi il n’y a pas de plus grande victoire [18]. »

On comprend alors mieux le double prix dont le chœur récompense la course d’Argô : « La Toison d’or et Médée, mal plus grand que la mer, digne récompense de ce premier navire », soulignant ainsi les ambiguïtés qui sont au cœur de tout processus de civilisation [19]. Les progrès techniques qui contribuent au développement des sociétés peuvent être aussi l’occasion de leur destruction quand le furor et la dementia des humains s’en emparent [20]. Comme les hommes d’aujourd’hui, les anciens ont eu cette conscience, paradoxale et tragique, des menaces que font peser sur l’homme les avancées technologiques dont il est lui-même l’auteur ; Lucrèce, déjà, avait montré que le progrès de l’humanité est proportionnel à son éloignement de l’âge d’or, caractérisé par une inertie absolue au sein d’un univers qui échappe au contrôle des hommes. En maîtrisant la nature, et donc en grandissant en civilisation, l’homme prend le risque de rompre les alliances originelles et d’accélérer son propre anéantissement, comme s’il était condamné à ne progresser qu’« à reculons », en s’éloignant toujours plus du bonheur primordial vers les âges de douleur. Entre ingenium et nefas, l’expédition des Argonautes apparaît, dans la tragédie de Sénèque, comme la perspective inversée d’un moment d’origine à partir duquel se déploie toute l’ambiguïté du temps humain.

La double récompense des Argonautes résume les attitudes contrastées d’un Manilius et d’un Horace face aux conséquences induites par la première navigation. En commentant le signe astral du navire Argô dans l’hémisphère sud, l’astronome Manilius avait rendu hommage au bateau et à ceux qui avaient « vaincu la mer », après avoir, au début de son poème, loué les mérites du premier marin dont l’ingenium avait sorti les hommes de l’obscurantisme des premiers temps [21]. En revanche, dans le célèbre propempticon d’Horace au bateau de Virgile, la navigation  est explicitement un nefas et les bateaux qui franchissent les mers sont « impies », à la façon de ces héros orgueilleux — Prométhée, Dédale et Hercule — qui ont osé défier les dieux et entreprendre des chemins interdits [22]. En situant l'impiété des Argonautes « entre mythe et philosophie », Jacqueline Fabre-Serris souligne la dette de la théorie de Sénèque sur les âges et les premiers temps de l'humanité notamment par rapport à l'ode d'Horace ; mais, Sénèque ajoute à la lecture mythique une dimension plus proprement philosophique, en explicitant la transgression des Argonautes comme une violation des foedera naturae, qui, selon Lucrèce, organisaient les rapports des hommes et de la nature aux origines du monde. Contrairement à la conception néronienne, qui  envisageait l'âge d'or comme un temps où l'homme ne connaissait aucune limite spatiale ni morale, comme un univers d'où n'avait émergé aucun ordre, comme une nature déliée de toute contrainte, Sénèque postule l'existence de règles et de normes primitives du monde, notamment concrétisée par la séparation des terres et des mers ; l'histoire des Argonautes est, chez Sénèque, l'équivalent mythique de la rupture de ces foedera primitifs, qui a précisément supprimé les séparations, les limites, les normes originelles, engageant ainsi l'histoire du monde dans le règne du désordre, du chaos, de la luxuria.

Situé entre les confrontations successives de Médée et de Créon puis de Médée et de Jason, cette première ode du chœur sur l’expédition des Argonautes semble souligner, jusque dans l’organisation dramatique, les rapports mutuels qu’entretiennent les ruptures naturelles et humaines : le désordre de l’univers a un effet immédiat sur les désordres humains ; la rupture entre Médée et le monde des hommes est la conséquence de la rupture originelle entre les hommes et la nature. De la même façon qu’en violant les lois de la nature, les hommes sont entrés dans l’ère de la peur et de la destruction, Créon et Jason, en violant les lois de la fides, ont mis en branle un mécanisme de peur et de vengeance, car, comme les premiers marins ont craint la mer, les hommes craignent désormais Médée. Les Argonautes ont, certes, conquis la Toison d’or, mais, en même temps, ils ont indirectement provoqué la destruction de Créuse, de Créon, de Corinthe et des enfants, qui fut le châtiment lointain de la mer contre les premiers marins. Aux yeux du chœur, en effet, Médée est d’abord un monstre, au même titre que les monstres marins rencontrés par les Argonautes, mais celui-ci a réussi à venger la mer là où les autres avaient échoué : Médée est « un mal plus grand que la mer » (v. 362), car elle a pris sur elle de punir le crime des Argonautes, et plus particulièrement de leur chef, alors que les flots eux-mêmes n’étaient pas parvenus à briser leur arrogance. Pour le chœur, Médée a été l’instrument de la justice et de la vengeance de la nature contre les hommes. Dès le prologue, Médée avait annoncé qu’elle brûlerait Corinthe et réunifierait ainsi les deux mers (v. 35). Cette prophétie acquiert ici une dimension cosmique où la vengeance privée de Médée répond plus globalement à la prétention des hommes de briser les cloisons du monde et d’en mélanger les éléments (v. 335-336). Chez Sénèque, le voyage d’Argô annonce définitivement la fin de l’âge d’or, le temps du chaos, le temps de Médée. Le chœur intègre ainsi totalement le mythe de Médée à celui des Argonautes et, indirectement, à celui des âges du monde, où, paradoxalement, les hommes installent au milieu d’eux l’inhumanité et la confusion à mesure qu’ils tentent d’humaniser les interdits.

 

2.2. Le deuxième chœur : la « faute originelle » des Argonautes et son expiation dans le temps des dieux

Après la confrontation centrale entre Jason et Médée, aucune compromission n’est plus possible entre les deux êtres désormais figés dans des temps irréconciliables : le temps humain, où Jason espère trouver le repos du conquérant auprès d’une épouse et d’une famille normales ; le temps mythologique, où Médée quitte sa condition humaine d’épouse répudiée pour basculer dans l’univers ensauvagé des monstres, régressant ainsi vers une forme de virginité originelle d’ « avant la faute ». Au cœur du conflit plane toujours l’ombre d’Argô, qui a ramené Jason et Médée, mais la progression tragique contraint le chœur à sortir du discours historique et convenu sur l’éloignement de l’âge d’or, qui était le propos de la première ode, pour ne retenir que la dimension profanatoire et proprement inhumaine du voyage des Argonautes. Après la faute qu’il a commise contre la mer, il serait injuste que Jason pût trouver la paix dans le temps des hommes ; Médée est là, qui est la mémoire de cette faute, et qui se charge de la punir, si Jason renonce à s’en souvenir. Les Argonautes ont accumulé les sacrilèges en « dépouillant » les forêts sacrées du Pélion, en « ravissant un or étranger », en « profanant les droits de l’océan ». De tels crimes portent en eux-mêmes leur propre damnation mythologique : « La mer provoquée exige un châtiment », proclame le chœur [23] ; ce châtiment accompagne les marins d’Argô au retour de Colchide, jusqu’à la mort du dernier d’entre eux et de ses descendants et donc de tous les hommes jusqu’à la fin des temps, qui ont banalisé les territoires interdits.

Le voyage d’Argô n’a pas seulement privé la mer de ses mystères, en humanisant des espaces merveilleux ; il n’a pas seulement supprimé les altérités naturelles imposées par les cloisonnements primitifs, entraînant ainsi le monde totalement unifié dans une décadence chaotique dont l’expansion impérialiste de Rome a alimenté le lieu commun. Il n’a pas été d’abord une folie humaine, qui a banalisé pour toujours les dangers et les risques de la navigation. Les Argonautes ont commis, dans un temps immémorial et mythologique auquel l’homme n’a plus accès pour en corriger les erreurs, un crime d’impiété, un nefas monstrueux qui viole les droits de la nature et des dieux, une « faute originelle » qui a installé irrémédiablement le désordre dans le monde et dont il faut acquitter la dette tout au long de l’histoire des hommes. Même domestiquée dans le temps humain, la mer continue de faire payer à l’homme d’avoir violé son secret, au sens étymologique du terme, son état « à part » tel qu’il existait au moment où les hommes n’avaient pas encore d’histoire. En ce sens, la première navigation d’Argô a marqué, hors du temps, le début du temps des hommes, et elle l’a inauguré sous le signe d’une impiété irréversible, châtiée par un catalogue de punitions outrancières, à la mesure de l’offense qui a été faite à la nature et au dieu de la mer.

Parmi les coupables épinglés par le chœur, il y a ceux qui ont déjà payé avant que Médée n’arrive à Corinthe et ceux qui paieront après, mais tous ont partie liée avec l’histoire de la magicienne : Tiphys, le pilote du bateau, qui est mort « sur un rivage étranger », partageant, d’une certaine manière, dans l’anonymat des « ombres inconnues », l’exil de Médée ; Orphée, dont les membres éparpillés parmi les campagnes de Thrace doivent, sans doute, venger le démembrement du jeune Absyrte dans la mer ; Hercule, qui périt brûlé par le poison de la tunique du Centaure, annonçant le cadeau empoisonné de Médée à Créuse, la nouvelle épouse de Jason ; Méléagre qui, à l’occasion de la chasse du sanglier Calydon, commet un crime familial avant d’être lui-même tué par sa propre mère. Les prophètes d’Argô, Idmon, puis Mopsus, sont également morts, et d’autres héros qui périront bientôt lors de la guerre de Troie, avant que le chœur ne termine son catalogue sur le châtiment exemplaire du commanditaire de l’expédition : Pélias, qui a péri bouilli et dépecé par Médée dans « l’eau étroite » du chaudron de jouvence, en figure symbolique des membres mutilés d’Absyrte errant sur les eaux infinies de l’océan. Même la fidélité conjugale, pourtant idolâtrée par Médée, ne suffira pas à conjurer le châtiment de l’Argonaute Admète ; au contraire, elle sera son châtiment, puisque son épouse Alceste choisira de mourir pour « racheter le destin de son mari » [24].

Le chœur donne ainsi un sens nouveau à toutes ces morts héroïques, constituées en autant de légendes éclatées dans la tradition mythologique ; il les rationalise, il les met en perspective, il leur donne une nouvelle cohérence née de l’immense transgression du premier voyage, jusqu’à la guerre de Troie elle-même qui deviendra ainsi un des moments de la punition universelle due à la première offense. Après le premier châtiment, celui de Tiphys, le port d’« Aulis, au souvenir du roi disparu, retient les bateaux qui se plaignent de rester immobiles » : la mort du barreur d’Argô induit donc, indirectement, le prochain sacrifice d’Iphigénie, qui permettra aux navires grecs de faire, enfin, voile vers Troie, mais qui inaugurera l’expédition, comme on le sait, dans un sang innocent qu’il faudra payer par des violences sans fin [25]. Nauplius paiera sa participation à l’équipage d’Argô en perdant son fils injustement tué par les Grecs pendant la guerre de Troie ; pour le venger, avant de périr lui-même noyé, il « nuira aux Argiens avec ses feux trompeurs », provoquant le naufrage d’une partie importante de la flotte grecque à son retour contre les récifs des Gyres [26]. Le « crime du père » sera aussi au cœur de la mort d’Ajax « le petit », qui paiera, dans ce naufrage, la dette paternelle, alors que la tradition mythologique rapporte ce châtiment à un sacrilège commis contre la statue d’Athéna à l’occasion du viol de Cassandre [27].

Toutes ces morts constituent la deuxième partie de l’ode ; elles sont chantées en sept longues strophes de neuf vers basées sur le schéma de la strophe saphique, mais le rythme des châtiments s’accélère au fur et à mesure du poème : Tiphys, Orphée et Hercule occupent chacun une strophe, mais déjà Hercule a tué les fils de Borée et l’enfant de Neptune, avant qu’une dizaine d’Argonautes ne se partagent les strophes restantes, comme si, après la surprise des premières morts, le temps de l’expiation avait pris un « rythme de croisière », dramatiquement situé par le chœur dans le temps de Médée et de sa vengeance. Car ce temps d’expiation, qui succède à la transgression des Argonautes, est bien « le temps de Médée » vers lequel convergent les châtiments de l’impiété primordiale. Au dernier vers de l’ode, le chœur demande aux dieux d’arrêter leur vengeance et d’épargner Jason, qui a agi sur ordre. Cette prière porte en elle-même son échec, car elle définit la place exacte de Jason dans la tragédie de Médée : il ne s’agit pas ici de châtier d’abord l’indélicatesse d’un époux infidèle, mais le crime contre l’ordre du monde dont Jason s’est rendu coupable en prenant la direction de cette expédition sacrilège.

Les sept premières strophes de l’ode condamnent, du reste, par avance la prière du chœur, en comparant la colère de l’ « épouse outragée » à la violence des forces naturelles élémentaires de l’eau et du feu. « Coniunx uiduata », ces deux mots contradictoires réagissent comme une explosion fantastique qui libère toutes les énergies primaires dont Médée s’était précédemment revendiquée : « Ici, tu vois la mer et les terres et le fer et les feux et les dieux et la foudre [28]. » Avant d’inventorier les punitions des Argonautes, le chœur mesure, effectivement, la « brûlure et la haine » de Médée à « la force de la flamme ou de la tempête », à celle des pluies d’hiver que transporte le vent du sud, celle des grands fleuves en crue, comme le Danube torrentueux, qui détruit les ponts sur son passage, et le Rhône, qui repousse la mer, ou encore celle des boues qui croulent des montagnes sous la fonte des neiges, toutes catastrophes qui suppriment les frontières entre les choses pour les unifier dans le chaos [29].

Mais Médée est aussi le feu suicidaire de la colère, qui avait déjà horrifié sa nourrice avant la rencontre avec Jason [30]. Son allégeance à cette passion mortifère, dont Sénèque a décrit la pathologie dans son dialogue Sur la colère, transforme l’épouse blessée en un être chaotique et monstrueux, proprement inhumain, prêt à accueillir les forces les plus contradictoires dans une alchimie terrifiante. Seul un être à ce point investi des violences paradoxales de l’eau et du feu, qui le rendent méconnaissable à la commune humanité, pouvait punir le crime qui a désordonné le monde. Lorsque le messager annoncera, plus tard, que « fille et père gisent, cendres confondues » et que le feu dévore le palais « comme sur ordre », il authentifiera ce mélange destructeur, en racontant avec horreur comment, loin d’annuler les flammes, l’eau les alimente [31].

Comme l’eau, le feu confond les choses et les êtres qu’il brûle. En imaginant de précipiter le char du Soleil sur Corinthe, Médée se souvient, sans doute, de l’immense chaos provoqué par la chute de Phaéton sur le monde [32]. La deuxième ode argonautique rappelle cette transgression du ciel, en prélude aux châtiments des Argonautes, lorsque le jeune Phaéton « osa » s’écarter du chemin tracé par son père le Soleil. Les érudits alexandrins avaient déjà associé cette légende et celle des Argonautes, qui auraient croisé, sur le chemin du retour, l’endroit de la chute de Phaéton [33]. Mais, contrairement à la vulgate mythologique, où la faute du jeune homme est plutôt celle d’un étourdi et d’un imprudent, le chœur de Sénèque fait de l’errance céleste de Phaéton une désobéissance et une impiété dont la violence a, une première fois, rompu les foedera mundi. Instruits de ce précédent, les Argonautes auraient dû renoncer à leur propre « audace », et se souvenir que Médée était la petite-fille du Soleil [34]. Phaéton a péri par le feu qu’il a lui-même déclenché ; les flots qu’ils ont eux-mêmes provoqués sont le lieu où périssent plusieurs Argonautes. La tête d’Orphée erre sur l’ « Hèbre affligé » ; le jeune Hylas disparaît dans les eaux, pourtant « sans danger », d’une source ; Nauplius périra noyé ; Oïlé perdra son fils « dans la mer et la foudre » ; Pélias, enfin, sera démembré dans un chaudron d’eau bouillante, où le chœur souligne le mélange de l’eau et du feu dans une versification à la fois précieuse et expressive [35].

Un seul personnage humain survivra à l’accumulation des cataclysmes, et il s’agit, paradoxalement, de celui qui a mis en branle la vengeance conjointe de Médée et de la nature : Jason, le chef des Argonautes, l’époux infidèle que Médée renonce finalement à tuer à la fin de la tragédie. Mais pour quelle vie ! Il aura assisté à l’écroulement du monde, sous les déluges conjoints de l’eau et du feu, au meurtre de ses enfants ; il sera condamné à vivre avec la mémoire d’un traumatisme sans nom dont Médée se plaît à souligner qu’il aura été lui-même le spectateur : « Une seule chose manquait à mon plaisir : le spectateur que tu es [36]. » Le voyeurisme insoutenable auquel Jason est ainsi contraint est celui de l’humanité qui travaille et assiste à sa propre destruction, car la Médée de Sénèque, englobée dans la transgression argonautique, est aussi une « simulation tragique » de l’entropie du monde dont le chœur avait donné la clé en prophétisant la disparition des frontières à la fin de sa première ode.

 

3. Conclusion

L’expédition des Argonautes a ameuté tous les fantasmes mythologiques dont les anciens avaient investi les territoires de la mer ; l’incohérence géographique de leur voyage les a transportés sur une Méditerranée imaginaire, peuplée d’utopies et de monstres, dont ils ont cru triompher en ramenant la Toison d’or, mais qui les ont finalement engloutis dans l’avènement d’un temps nouveau, ou, tout simplement, dans l’avènement du temps, le temps des hommes, le temps des punitions, le temps de Médée. Totalement intégrée au mythe de la quête argonautique, l’histoire de la magicienne à Corinthe et des crimes qu’elle y accomplit donne à cette expédition un sens, entendu à la fois comme une signification et une orientation : impunie avant la récriture de Sénèque, la transgression d’Argô connaît, dans le furor de Médée, un dénouement à la mesure de son audace, grâce au chaînage de maillons mythiques, jusqu’ici autonomes, dans une nouvelle cohérence tragique ; d’autre part, ce dénouement installe, dans la durée de la tragédie, un temps légendaire qui est la simulation du temps de l’humanité depuis le moment d’une faute jusqu’à celui d’une fin, car, en allumant des incendies et des conflagrations extrêmes, Médée préfigure l’ekpurôsis dont les stoïciens scandent les ruines et les recommencements périodiques de l’univers. Une des originalités de Sénèque est, peut-être, d’avoir perçu que cet embrasement final devait répondre à un « péché d’origine », cherchant à justifier ainsi la progression irréversible du temps vers le mal absolu. Le premier et le dernier mots de la pièce convoquent les dieux, pour les prier dans le monologue d’ouverture de Médée, pour les nier dans le cri ultime de Jason [37]. Entre les deux, l’ombre des Argonautes pèse de tout son poids sur un monde désenchanté, où la mer a cessé d’être un territoire opaque au milieu des terres, poussant les hommes vers ce qu’ils croient être la lumière de la Toison d’or, et qui est, en réalité, le soleil noir de Médée.

 


[1] A. Maalouf, Le Périple de Baldassare, Paris, Grasset, 2000, p. 185.

[2] Voir Euripide, Médée, 1 sq.

[3] Voir Enn., scaen., 208-216 (Jocelyn, p. 113 ; = 246-254 Vahlen, p. 162-164) ; Catull., LXIV, 1-11.

[4] Sen., Med., 1-5 : « Di coniugales tuque genialis tori,/ Lucina, custos quaeque domituram freta/ Tiphyn nouam frenare docuisti ratem,/ et tu, profundi saeue dominator maris,/ clarumque Titan diuidens orbi diem… »

[5] Cette question a fait l’objet des études de J. Henderson, Poetic Technique and Rhetorical Amplification : Seneca Medea 579-669, dans A. J. Boyle (éd.), Seneca Tragicus. Ramus Essays on Senecan Drama, Victoria, Aureal Publications, 1983, p. 94-113 ; N. Kuwahara, Sea-faring and Crime. On the Surrounding Problems of Seneca’s Medea 301-379, dans Mediterraneus, t. 6 (1983), p. 57-80 ; G. Biondi, Il mito argonautico nella Medea. Lo stilo filosofico del drammatico Seneca, dans Seneca e il teatro, dans Dioniso, t. 52 (1981), p. 421-445 ; Id., Il nefas argonautico. Mythos e logos nella Medea di Seneca, Bologna, 1984 ; J. Fabre-Serris, Entre mythe et philosophie : l’impiété des Argonautes et la théorie sénéquienne des âges, dans Ead., (éd.), Mythe et/ou philosophie dans les textes grecs et latins sur les origines de l’humanité. Uranie, t. 9 (2000), p. 125-134.

[6] Voir Sen., Med., 301-317.

[7] Ibid., 318-328.

[8] Cfr. ibid., 329-335 ; Ov., met. I, 89-93 ; Lucr., V, 1019-1027 et 1110-1160.

[9] Voir Sen., Med., 301-302 : « Audax nimium qui freta primus/ rate tam fragili perfida rupit » ; 305 : « dubioque secans aequora cursu » ; 335-337 : « Bene dissaepti foedera mundi/ traxit in unum Thessala pinus/ iussitque pati uerbera pontum » ; 364-365 : « Nunc iam cessit pontus et omnes/ patitur leges », où le rejet expressif traduit la souffrance de la mer.

[10] Voir Ov., met. I, 127 sq.

[11] Voir Sen., Med., 339-363.

[12] Ibid., 368-379 : « Quaelibet altum cumba pererrat ;/ terminus omnis motus et urbes/ muros terra posuere noua,/ nil qua fuerat sede reliquit/ peruius orbis : Indus gelidum/ potat Araxen, Albin Persae/ Rhenumque bibunt. Venient annis/ saecula seris quibus Oceanus/ uincula rerum laxet et ingens/ pateat tellus Thethysque nouos/ detegat orbes nec sit terris/ ultima Thule. »

[13] Voir Verg., ecl. I, 59 sq. Horace a plusieurs fois critiqué la célèbre station thermale construite sur les bords du golfe de Baïes et fréquentée par des particuliers fortunés (voir carm. II, 18, 18-22 ; III, 1, 33-37 ; III, 24, 3) ; cfr. Sen., epist. CXXII, 8 : « Non uiuunt contra naturam qui fundamenta thermarum  in mari iaciunt et delicate natare ipsi sibi non uidentur nisi calentia stagna fluctu ac tempestate feriantur ? » ; ce texte est peut-être dirigé contre Néron lui-même qui avait commencé le creusement d'une piscine du cap Misène au lac Averne pour y conduire les eaux thermales de Baïes, suscitant cette interrogation indignée de Sénèque (voir aussi Sen., epist. LXXXIX, 21).

[14] Comme le montre notamment Biondi, Il mito argonautico… (n. 5).

[15] Verg., ecl. IV, 34-39 : « Alter erit tum Tiphys, et altera quae uehat Argo/ delectos heroas ; erunt etiam altera bella,/ atque iterum ad Troiam magnus mittetur Achilles./ Hinc, ubi iam firmata uirum te fecerit aetas,/ cedet et ipse mari uector, nec nautica pinus/ mutabit merces ; omnis feret omnia tellus. »

[16] Cfr. Sen., Med., 2-3 : « …quaeque domituram freta/ Tiphyn nouam frenare docuisti ratem » ; 365-367 : « Non Palladia/ compacta manu regum referens/ inclita remos quaeritur Argo. »

[17] Sen., nat. VII, 25, 5 : « Veniet tempus quo posteri nostri tam aperta nos nescisse mirentur ». Pour l’expression prophétique « ueniet tempus quo, erit qui », cfr. Med. 374 sq : « Venient annis/ saecula seris quibus… », et  e.g. nat. VII, 25, 4-7. Voir aussi Sen., nat. VII, 30, 5-6 ou epist. LXIV, 7-8, où Sénèque présente le progrès comme le dévoilement progressif des mystères de la nature ou comme un héritage commun qui se transmet de générations en générations.

[18] Sen., nat. III, praef. 10 : « Quid praecipuum in rebus humanis est ? Non classibus maria complesse nec in Rubri maris litore signa fixisse nec, deficiente ad iniurias terra, errasse in oceano ignota quaerentem, sed animo omne uidisse et, qua maior nulla uictoria est, uitia domuisse. »

[19] Sen., Med., 360-363 : « Quod fuit huius/ pretium cursus ? Aurea pellis/ maiusque mari Medea malum,/ merces prima digna carina. »

[20] Voir Sen., nat. V, 18, 6-16.

[21] Voir Manil., I, 75 sq (cfr. I, 412-415 : « [nobilis Argo]… seruando dea facta deos » ; I, 623 : « Ratis quae uicerat aequor » ; V, 32 : « Vir gregis et ponti uictor »).

[22] Voir Hor., carm. I, 3.

[23] Sen., Med., 616 : « Exigit poenas mare prouocatum. »

[24] La série de toutes ces morts héroïques se trouve en ibid., 616-667.

[25] Ibid., 622-624 : « Aulis amissi memor inde regis/ portibus lentis retinet carinas/ stare querentes. »

[26] Ibid., 658-659 : « Igne fallaci nociturus Argis/ Nauplius praeceps cadet in profundum. »

[27] Ibid., 660-661. Nonobstant la difficulté textuelle du v. 660, il est clair que le passage évoque la mort d’Ajax, le fils d’Oïlé.

[28] Ibid., 166-167 : « Hic mare et terras uides/ ferrumque et ignes et deos et fulmina. » Aux v. 397-425, l’inhumanité de Médée défie les forces naturelles les plus extrêmes.

[29] Ibid., 579-590.

[30] Voir ibid., 380-396. Dès le prologue de la pièce, l’eau et le feu ponctuent les invocations de Médée pour structurer ses projets de vengeance : Neptune et Titan comptent parmi les premières divinités invoquées par la magicienne (v. 4-5) ; ensuite, invoquant son ascendance solaire, elle demande à son aïeul de lui confier les rênes de son char pour mettre le feu à Corinthe et réunir les deux mers en un immense incendie (v. 32-36). Plus tard, lorsqu’elle entend les rumeurs du mariage royal, elle annonce que le palais de Créon ne sera bientôt plus qu’un gigantesque tas de cendres, visible du cap Malée, à l’autre bout du Péloponnèse (v. 147-149). Au moment d’appeler les faveurs d’Hécate lors de son rituel magique, Médée fait valoir une longue liste de ses pouvoirs sur la pluie, l’océan, les fleuves (v. 752-770). Le feu du soleil est caché dans le manteau empoisonné qu’elle offre à sa rivale, Créuse (v. 817-839).

[31] Voir ibid., 889-890 : « Alit unda flammas, quoque prohibetur magis,/ magis ardet ignis ».

[32] Voir ibid., 32-36.

[33] Voir e.g. Apollonios de Rhodes, IV, 619-626.

[34] Le vocabulaire de l’audacia, qui est l’équivalent latin de l’hybris grecque, apparaît plusieurs fois dans les deux chœurs pour désigner l’expédition des Argonautes : v. 301, 318, 346, 607 ; au v. 599, le participe ausus désigne l’impiété de Phaéton, conçue comme un précédent céleste à l’audacia des Argonautes.

[35] Voir Sen., Med., 666-667 : « Vstus accenso Pelias aeno/ arsit angustas uagus inter undas » : le vocabulaire de l’eau et du feu se retrouve aux extrémités des deux vers ; les « angustae undae » du chaudron s’opposent à l’immense étendue de la mer sur laquelle erre le souvenir du corps démembré du jeune Absyrte ; l’adjectif « uagus » renvoie également à cet épisode, en même temps qu’à l’errance torrentueuse du Danube à laquelle le chœur comparait la rage de Médée au v. 586.

[36] Ibid., 992-993 : « Derat hoc unum mihi/ spectator iste. »

[37] La pièce commence sur le vocatif di, qui désigne tous les dieux convoqués par Médée dans le prologue ; elle se termine sur l’accusatif deos, dans le cri désespéré de Jason : « Per alta uade spatia sublimi aetheris/ testare nullos esse, qua ueheris, deos » (v. 1026-1027).


[Déposé sur la Toile le 26 janvier 2007]


FEC - Folia Electronica Classica  (Louvain-la-Neuve) - Numéro 13 - janvier-juin 2007

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