FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 3 - janvier-juin 2002


Sisyphe : Histoire d'une liberté.
La version grecque du châtiment
comme illustration
de la pensée camusienne

par

Maggy Collard

 Licenciée en langues et littératures classiques


Synthèse d'un mémoire de licence en langues et littératures classiques, réalisé en 1992 à l'Université de Louvain, sous la direction du Professeur Monique Mund-Dopchie. Une version légèrement réduite de ce texte a paru dans Latinter, t. 10, 3-4, décembre 2001, p. 66-70, et t. 11, 1, avril 2002, p. 15-21.

Louvain, le 1 mai 2002


Plan


Présentation générale

1. Objet du travail

À l'heure actuelle, parmi les figures mythiques, celle de Sisyphe est surtout connue, pour une grande part d'entre nous, grâce à la recréation d'Albert Camus, inspirée par la tradition de l'Antiquité. La reprise partielle, manifestement unique dans l'oeuvre contemporaine, laissant entrevoir, dans une symbolisation de l'homme moderne, un supplicié soumis à la roche par l'éternité de son châtiment, néglige, d'une manière trop absolue, la diversité des composantes anecdotiques qu'il nous est offert de déceler parmi les productions littéraires grecques et latines. L'existence de Sisyphe est, en effet, très mouvementée et complexe. C'est pourquoi la sélection camusienne d'un Sisyphe aux Enfers n'est pas, selon nous, dénuée d'intérêt ni de signification.

Notre parcours proposera dans un premier temps une présentation de ce personnage imaginaire, et ceci d'une façon globale de par la complexité qu'exigerait l'analyse d'un point de vue philologique et littéraire. C'est en outre grâce aux multiples traditions - lyrique, épique, historique, philosophique, moralisatrice, théâtrale, scientifique - constituant l'histoire des écrits classiques et l'origine même du mythe, que nous pourrons étayer et étendre ce développement. Par cette imprégnation contextuelle du Sisyphe antique, il nous sera aussi permis, dans un second temps, de percevoir davantage les transferts thématiques et sémantiques qu'Albert Camus a effectués entre le mythe ancien et son adaptation métaphorique. Dans son livre, qui est avant tout un essai philosophique sur l'absurdité de la vie, Albert Camus recrée en effet une image de Sisyphe propre à exprimer l'homme contemporain qui trouve sa grandeur à ne pas consentir au destin qui l'opprime.

Aussi, la démarche de l'essayiste, loin de rester neutre, ne s'est pas faite sans erreurs d'interprétation. De plus, elle s'avère significative dans la sélection qu'il a opérée parmi l'éventail des mythes antiques qui auraient pu, en théorie du moins, illustrer le sujet et atteindre l'objectif de son oeuvre.

Devant le rapprochement d'un mythe et d'un essai allégorique, nous avons saisi l'occasion de confronter ces héros légendaires respectivement mis en valeur dans une intention comparative et idéologique. C'est également au travers de la prédilection de Camus pour Sisyphe que nous nous proposons de déceler le symbole manifeste de l'héroïsme du personnage.

La primauté que nous accordons à l'univers sisyphéen la plupart du temps inconnu ou mal connu, passe avant tout, et ce pour une familiarisation rapide, par la présentation biographique du personnage central de notre analyse et ensuite par la trame des épisodes qui animent son histoire.

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2. Le mythe antique de Sisyphe

Sisyphe - et ce depuis l'ère homérique où les premières mentions apparaissent - nous a été dépeint à travers des aventures diverses et sous différents traits [1].

Fils d'Éole, il appartient à la race de Deucalion. Il est roi mythique de Corinthe nommée alors Éphyre (Homère, Iliade, VI, 152), après avoir succédé à Corinthos dont il châtie les assassins (Nicolas de Damas, fr. 36), ou encore à Médée dont il reçoit le pouvoir lorsque celle-ci doit quitter précipitamment la ville (Eumélos, fr. 2 = Pausanias, II, 3, 10-11).

Rusé, Sisyphe l'est apparemment au-dessus de tous les mortels ; la légende de ce  héros comprend, en effet, plusieurs épisodes, dont chacun est l'histoire d'une rouerie.

Selon certains, il est prévoyant au point d'avoir gravé son nom sous le sabot de chacun des animaux de son troupeau ; il fait valoir ses titres à Autolycos qui les lui a volés et parvient à devenir l'amant d'Anticlée, fille de ce dernier, la veille même de son mariage avec Laërte (La Souda, s. v. Sisyphos). Il conçoit d'elle un fils, Ulysse (Sophocle, Inachos, 21).

Une autre version nous apprend qu'apercevant un jour un aigle immense qui emportait une jeune fille, Égine, vers une île voisine, il reçoit peu après la visite du dieu fleuve Asopos qui cherche en vain son enfant. Sisyphe, avisé de l'enlèvement, lui offre de l'instruire s'il reçoit de lui une eau jaillissante pour la citadelle de Corinthe. Aux foudres célestes que son chantage pourrait provoquer, il préfère la bénédiction de l'eau. C'est ce qui attire la colère du Maître des dieux, lequel le précipite aux Enfers où il lui impose comme châtiment de rouler éternellement un énorme rocher jusqu'au sommet d'une pente d'où il redescendra aussitôt (Phérécyde de Léros, fr. 119).

Le motif de cette expiation s'avère différer selon les versions. En effet, Zeus, courroucé par la dénonciation de Sisyphe, lui envoie le génie de la mort, Thanatos. Mais futé, Sisyphe parvient à l'enchaîner, si bien que pendant quelque temps aucun homme n'est confronté à la mort. Ne pouvant supporter ce spectacle inconcevable et inquiétant, Zeus dépêche le dieu de la guerre afin de délivrer la Mort des mains de son vainqueur. La première victime de celle-ci est naturellement Sisyphe (Théognis de Mégare, Élégies, 699-714). Mais loin d'accepter son sort, il enjoint secrètement à sa femme de jeter son corps sans sépulture au milieu de la place publique. Proie de l'impiété de celle-ci aux yeux des dieux des Enfers, il obtient la permission de revenir sur terre pour la châtier. Revenu en ces lieux où la splendeur des choses et le plaisir des sensations le retiennent, il ne désire plus retourner dans l'ombre infernale et continue à vivre pleinement pour des années encore dans ce monde gorgé de jouissances et de délices. Mais lorsqu'il meurt pour de bon, les dieux des Enfers, désireux d'éviter toute nouvelle évasion, lui imposent une tâche qui ne lui laisse aucun loisir et aucune possibilité de fuite (Phérécyde de Léros, fr. 119)

Ailleurs encore, Sisyphe qui hait son frère Salmonée, demande à l'oracle d'Apollon de quelle façon il pourrait tuer son « rival ». Celui-ci lui révèle alors qu'il trouvera des vengeurs s'il donne des enfants à sa propre nièce, Tyro, fille de Salmonée. Sisyphe devient donc l'amant de la jeune femme et lui donne des jumeaux. Apprenant la prophétie, celle-ci tue de ses propres mains ses jeunes fils (Hygin, Fables, 60, 239 et 254). Dans cette version, la tradition, lacunaire, nous plonge directement dans les profonds Enfers où Sisyphe se fatigue sous le poids de la roche (Homère, Odyssée, XI, 593-600. Encore chez Cicéron, Tusculanes, I, 5, 10).

Enfin, Sisyphe est parfois reconnu comme le fondateur des jeux Isthmiques en l'honneur du décès de son neveu Mélicerte, fils de son frère Athamas et qui avait été jeté à la mer par sa belle-soeur, Inô, devenue folle (Pindare, Odes triomphales, fr. 4). Notre héros a pour épouse Méropé, l'une des Pléiades, filles d'Atlas, la seule qui ait épousé un mortel (Ératosthène, Les Catastérismes, 23). Parmi sa descendance, nous comptons notamment un fils (Hellanicos, fr. 19), Glaucos, et Bellérophon, le fils de ce dernier (Apollodore, Bibliothèque, I, VII, 3).

Ce corpus antique, riche en descriptions qui évoquent le personnage de Sisyphe et les épisodes relatifs à sa vie, manifeste l'existence d'une bipolarité touchant non seulement la trame événementielle mais encore les moeurs et le caractère du héros [2].

En effet, coupable, Sisyphe l'est pour avoir porté offense aux dieux. Ou bien il a trahi leur secret, en croyant rester impuni - c'est le cas de la dénonciation du rapt d'Égine pour recevoir une source jaillissante - ; ou bien il a rusé avec la Mort, méritant d'être traité comme le sont les usurpateurs de la puissance divine - lorsqu'il enchaîne Thanatos, dieu venu le rechercher sur terre - ; ou enfin, bien conscient de sa ruse, cet homme trop heureux de vivre s'est cru au-dessus de la condition mortelle - cela concerne non seulement les duperies faites à Autolycos et son troupeau, à Salmonée, son frère détenteur du trône au même titre que lui, mais encore les liaisons illégitimes qu'il a tramées pour parvenir à ses fins.

En revanche, on le trouve aussi déchargé de toute faute quand la tradition l'évoque comme une figure imposante et fondatrice.

Il va de soi que la présence de dichotomies telles que innocence - culpabilité, vie - mort, révèle les traitements subis par le mythe de l'Antiquité et l'évolution surgie des différentes versions.

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3. L'optique de Camus

Si nous avons adopté une démarche tellement encline au découpage des composantes sisyphéennes et de leurs particularités, nous l'avons suivie dans les buts suivants : permettre au lecteur non antiquisant d'une part de s'imprégner du thème sisyphéen, de discerner d'autre part la reprise partielle et partiale qu'Albert Camus a opérée dans le champ littéraire diversifié de l'Antiquité et par conséquent de focaliser notre attention sur la thématique unique de l'oeuvre moderne.

Dans celle-ci, comme nous l'avons déjà dit brièvement, Albert Camus a cherché une leçon de vie, a voulu mettre en lumière la condition humaine de son temps, a tenté de décrire et de justifier le malheur de ses acteurs et a proposé un titre à la morale « du refus » développée dans son texte, le Mythe de Sisyphe. Avec pour toile de fond un mythe antique, Camus a rapproché sa conception de l'homme d'un personnage légendaire qui illustre, selon lui, la destinée et le déroulement de la vie humaine. Il a  eu recours à un récit imaginaire pour aborder un thème universel et crucial dans son oeuvre : la quête du bonheur et de la raison.

Reprenant fragmentairement et à titre d'illustration, uniquement dans les dernières pages de son livre, ce que la tradition textuelle a laissé depuis Homère, l'auteur, avec un manque de rigueur qui lui a manifestement fait commettre quelques erreurs descriptives, chronologiques et interprétatives, saisit essentiellement l'image la plus familière du personnage : celle du Sisyphe supplicié, plongé aux Enfers.

Camus a eu le souci de remettre à l'honneur la littérature mythique - dans l'optique d'une adaptation moderne - par l'imitation d'un récit antique et par l'aveu, au sein même du texte et du sens qu'il lui confère, d'une modernité qui bouleversera le fond et le dénouement de la trame légendaire.

C'est essentiellement ce caractère novateur et audacieux, affichant la singularité camusienne, que nous voulons mettre en relief dans notre développement analytique.

En marge des grands courants de la pensée contemporaine, Camus a poursuivi une réflexion difficile sur la condition humaine. Parce qu'il a toujours refusé de formuler un acte de foi gratuit, que ce soit en Dieu, en l'histoire ou en la raison, il s'est opposé simultanément et avec respect au christianisme, au marxisme et aux différents aspects des doctrines existentialistes chrétiennes ou athées. Avec une méfiance affichée envers ceux qui construisent un empirisme analytique et un réalisme systématisant, son obstination à s'attarder aux problèmes humains sans échafauder une philosophie totale a le mérite de ramener sa pensée au niveau de la vie quotidienne et  à celui de l'individu saisi singulièrement.

C'est pourquoi, l'homme que Camus veut définir comme « absurde » n'est autre qu'un être qui prend conscience d'une destinée décevante  à ses yeux au fil du temps, un être frustré devant la vie qu'il mène, tiraillé entre le besoin de cohérence, de logique et le désordre du monde que son esprit appréhende. Le but qu'Albert Camus poursuit - réhabiliter la vie en tant que valeur significative en elle-même - l'a donc poussé à définir, de manière discursive et lucide, ce malaise de l'esprit et en outre à proposer un modèle individuel d'éthique.

Illustrée dans son essai comme une translation du héros de l'absurde à Sisyphe, la méditation approfondie de Camus sera débattue, dans notre développement, en deux points. Nous commencerons par traiter des conceptions camusiennes de l'homme moderne au quotidien, en quête d'un sens positif à sa vie. Nous tenterons ensuite de cerner non seulement l'intention qu'a eue l'auteur de poser à l'homme le masque d'une figure antique mais encore la présence d'antinomies entre les attitudes respectives des héros, Sisyphe et l'homme « absurde ».

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A. L'homme absurde à la recherche du bonheur

Dans son essai, Albert Camus conçoit que la condition exilée de l'homme est dite absurde parce qu'elle est étrangère aux désirs les plus profonds de l'esprit. Selon lui, en effet, l'élan essentiel de la nature humaine à la recherche de toute félicité qui certifierait la réussite du destin de son Ego est de s'approprier le monde, d'avoir l'assurance d'une congruence de base entre ses aspirations rationnelles à l'intelligibilité et l'état de la réalité. Mais devant cet univers où tout est donné et rien expliqué, la soif de clarté, qui garantirait l'épanouissement entier du quêteur est contrée par l'irrémédiable incohérence de l'existence.

La prise de conscience tragique du statut insensé de son être qu'il souhaite en parfaite osmose avec la vie qu'il mène - union avec le monde sensible, union avec l'homme dans la solidarité, union avec des valeurs transcendantes -, pour s'être heurté à la souffrance, avoir ressenti le rythme monotone des activités quotidiennes, renoncé à l'existence de Dieu et conçu la mort comme négation de toute valeur concevable, a renforcé en l'homme la certitude que rien n'assure son bonheur aussi bien présent qu'à venir et que la réalité est déraisonnable, irrationnelle.

De là, cette phrase d'ouverture du Mythe, qui est une des phrases les plus connues de la littérature contemporaine : il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide [3]. Le désespoir amer qui émane de cette phrase ne reflète cependant pas la réflexion menée dans l'essai. En effet, l'objectif premier est de démontrer que le suicide n'est pas une solution au problème car si ce dernier résulte d'un choc entre la recherche humaine de clarté et l'indifférence du monde, il ne peut être résolu en détruisant un terme de la polarité qui donne lieu à la contradiction et la complexité.

Aussi pour Camus, si l'ultime difficulté de notre existence ne peut être résolue par sa fuite, notre choix doit donc se reporter vers l'existence elle-même ainsi que vers la lucidité comme seule manière de vivre avec dignité dans et par l'absurde. L'homme camusien est donc un être sans nostalgie, qui consent à vivre dans de telles circonstances, sans acquiescer mais en défiant héroïquement, indifférent au futur, refusant toutes les consolations surnaturelles et soutenu par sa froide résolution de ne pas relâcher sa position de rébellion. Et c'est dans ce combat quotidien pour trouver un sens à ses réalisations que l'homme devient héros chaque fois vainqueur de ses exigences et trouve dans sa persistance une certaine fierté, une satisfaction, voire un bonheur métaphysique. L'absurdisme camusien est donc une certaine forme d'humanisme.

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B. Le couple sisyphéen harmonieusement et paradoxalement assorti

Pour mettre en lumière les certitudes insoupçonnées et latentes du psychisme humain, Albert Camus a pris appui et a cherché matière à réflexion parmi les héros et les mythes de l'humanité. Il s'inspire alors d'un personnage qui a imprégné les siècles de sa renommée et trouve à travers un parallélisme personnel le prototype même de héros, reflétant de manière singulière, l'homme contemporain aux prises avec ses questions existentielles.

La convergence dans la translation qu'il a effectuée est évidente. Mais délibérément ou involontairement, il a également transféré de façon inexacte et quelque peu inadaptée ou même infidèle l'image légendaire au symbolisme de sa pensée. L'imbrication de l'un et l'autre personnages s'avérant analogues d'un point de vue évident cause néanmoins une distanciation et une divergence à d'autres niveaux.

Notre démarche se propose d'être méthodique. Après avoir observé la similitude des deux versions et perçu le motif qui a incité le choix de Camus, nous dégagerons, par la suite, les divers points de discordances que la confrontation des interprétations laisse déceler.


1. Adaptation adéquate du couple sisyphéen

Pour Albert Camus, le plus commun des mortels - le Sisyphe moderne - acteur et spectateur d'un univers indicible où règnent contradiction, antinomie, angoisse ou impuissance, lucide quant à l'aberration de son vécu et de ses actes, est le parfait Sisyphe antique, amoureux de la terre et conscient de la stupidité de la punition que les dieux lui ont infligée parce qu'il a voulu trop embrasser les délices de la nature.

Le cours de la vie de l'homme dans ses étapes successives de bonheur, de lucidité, de drame et de révolte sera, dans ce cas, rapproché des épisodes fictifs vécus par le héros prisé par l'auteur.

Le détail des diverses phases caractéristiques dans le rapprochement des Sisyphe s'enchaîne chronologiquement comme suit :

a) Noces avec le monde

Dans son texte aussi bien que dans le mythe emprunté à titre d'illustration, Camus décrit peu le bien-être que l'homme tire de la beauté du décor terrestre. S'il s'y attarde subrepticement, ce n'est que dans le but de confirmer ce qu'il avance : le sens de la vie.

Cette recherche intellectuelle est une réflexion présente dans Noces où le dualisme attraits matériels - incontournable mort entame la question du sentiment absurde qui bouleverse l'homme, à cette période,  en parfaite union avec le monde.

Dans Noces, comme dans L'Envers et l'Endroit, Camus ne se contente pas de traduire, par d'éclatants exemples, la richesse des impressions et sensations qui investissent l'homme ni de décrire de façon exhaustive un paysage bariolé sous un ciel lumineux et chaud. Il manifeste également une finesse d'esprit capable d'appréhender les variations de l'univers, les rythmes changeants d'une nature enchanteresse.

On passe alors de l'abondance des émotions à la diversité de leurs nuances et à la qualité du sentiment qui en résulte. Grâce à sa capacité de vibrer à la cadence du monde, le corps jouit et est en proie à une forme d'émotivité qui le confirmera dans son être propre et ses aspirations rationnelles, de sorte que la seule et unique vérité consiste, selon lui, à s'enivrer à l'envi de ce matérialisme jouissif. La prévision de la mort en tant qu'aboutissement ultime ne fera que renforcer cette conviction.

Si donc il y a une leçon à tirer de cet état de fait, c'est qu'il ne faut pas se détourner du monde et surtout pas du présent vers un au-delà mystérieusement aléatoire, mais priser pleinement l'existence d'ici-bas comme une certitude orientée vers le contentement euphorique à en attendre. L'espérance qui mise sur un futur chimérique, sur une transcendance illusoire, minimise le prix de la réalité. Albert Camus avoue clairement ici son antithéisme et sa conception philosophique.

Le Sisyphe des Anciens n'a-t-il pas lui aussi goûté pleinement à sa manière aux charmes de la terre ? N'a-t-il pas mené à sa guise une rocambolesque existence ? N'a-t-il pas usé de multiples stratagèmes (l'enchaînement de la Mort, la supercherie à l'égard des dieux grâce à la complicité de sa femme) pour contempler à nouveau le visage du monde qu'il refuse de quitter ? N'a-t-il pas rejeté la puissance implacable des dieux (la tromperie de Zeus, l'assujettissement de la Mort, la duperie de Pluton) qui lui dictaient sa vie vouée à une mort inévitable ?

Sisyphe est un personnage qui a soif de vivre intensément et de jouir des sensations que lui offre le décor corinthien. Il a besoin de ce cadre pour concrétiser ses multiples desseins et pour répondre à l'élan bouillonnant du fond de son être qui le pousse parfois à agir au détriment des autres mais qui l'attache surtout à cette terre.

Camus en déduit avec autant de vigueur que de clarté que « c'est bien ce monde-ci qui est l'unique terre natale et nourricière de l'homme où l'amour de vivre atteste cet accord profond entre l'homme et le monde, garantie du bonheur. » [4]

Textuellement, il semble s'être insensiblement servi du Sisyphe antique pour expliquer le lien qui incorpore l'homme à son ensemble. (Le symbolisme terrestre sous-jacent fera l'objet d'un développement ultérieur). Cet attachement sera davantage illustré lors de la mention du châtiment. Dans la reprise du mythe, il a soulevé quelques motifs de la punition du condamné et nous ne pouvions passer sous silence le point de départ de cette réflexion, le réel attachement de Sisyphe à sa terre corinthienne illustré par son retour de l'Hadès.

C'est aussi avec une autre métaphore que Camus en appelle à l'exemple de Sisyphe. Utilisant principalement dans son oeuvre l'épisode des Enfers, il met en scène un héros attaché au monde par un rocher et qui doit se résigner à une sanction relative à son passionnel attrait pour les agréments terrestres.

Mais cette coalition de l'homme et du monde pourrait bien n'être qu'une association de frères ennemis et, en fin de compte, une alliance malheureuse, celle de l'homme aspirant à l'intelligibilité et rivé à un monde hostile et muet, celle de Sisyphe passionné par et pour la vie et contraint à la domination divine qui fait entrave à ses désirs.

b)  Le temps de l'éveil et du malheur

C'est la conscience qui caractérise l'homme et qui lui permet de s'affirmer en évitant de voiler les problèmes inhérents à sa condition. Il lui revient donc de tenir son attention en éveil.

« Vivre dans l'inconscience revient pour l'homme à s'identifier à tout ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire, dans tous les domaines, aux habitudes, aux routines, aux moeurs et aux coutumes qui font de lui non pas un être pensant mais une sorte d'automate. » [5]

La vie quotidienne agréablement supportée jusque-là, l'osmose du corps et de l'esprit avec les « objets » de bonheur deviennent lassantes parce que l'homme sent peu à peu qu'elles n'ont plus de sens. Dès lors, jugeant cela absurde, il est contraint à s'interroger.

C'est aussi en se heurtant à la souffrance, au conformisme et à la peur de la mort que l'homme sort de sa léthargie et découvre le non-sens, l'inexpliquable et l'étrange. Grâce à sa lucidité, tout change progressivement de visage et en cette ineptie insupportable, le divorce est consommé.

L'évasion du sommeil quotidien et le refus de toutes les idées qui installent l'homme dans l'avenir ou dans la transcendance, assurent le retour de l'homme à la conscience et l'obligent aussitôt à regarder son destin de front. Il y a véritablement une antinomie entre le sujet qui vit et ce même sujet qui regarde vivre.

Sisyphe, lui aussi, aura ses moments de lucidité. En effet, quel intérêt auraient donc eu les dieux de le contraindre à un tel supplice s'il ne saisissait pas, au fil du temps, l'insignifiance de ses actes ? La peine est encore plus lourde à porter. Nous percevons mal le temps où Camus marque cet éveil du héros mais il est évident que celui-ci se rend compte du rouage de sa vie dirigée par le Fatum, engrenage qu'il contestera. Il comprend que son chemin est tracé et qu'il devra le suivre indiscutablement.

Nous sommes amenée à penser que Camus a associé davantage le Sisyphe aux Enfers, soumis aux souffrances de sa pénitence avec l'entière conscience sans laquelle il ne percevrait pas la rudesse et la futilité insoutenable de sa tâche, avec l'homme instruit du dédoublement de son être et de l'absurde qui surgit de la dérision de ses actes.

Ni Sisyphe contre les dieux, face à la stupidité de son supplice, ni l'homme reniant Dieu face au monde qu'il découvre étranger à ses attentes ne resteront impassibles. Il leur faudra volonté, dynamisme et obstination, pour vivre avec ce qu'ils savent, pour trouver dans leur incontournable destinée un soupçon de consolation. Tel est le poids de leur avenir que n'allègeront ni les dieux défiés et trompés par Sisyphe ni Dieu repoussé par l'homme parce qu'il déserte le présent et empêche toute union.

c) Tourment lié à la multiplicité de l'agissement

Face à cette déraisonnable existence qui aboutit à un désespoir inéluctable, Camus refuse le choix décisif qui mènerait à l'annulation de toute réalité et au reniement de toute valeur. Car l'homme s'avouerait vaincu sans avoir tenté de résoudre la problématique. Ainsi l'ultime difficulté de l'existence ne peut être résolue qu'en restant indifférent au futur, en refusant les soulagements « surnaturels », dans la froide résolution de ne pas lâcher sa position de factieux.L'homme décide donc de surmonter la fatalité par toutes formes de divertissement afin de surpasser ce qui l'attirerait vers la crise, et de tracer lui-même le chemin de sa vie. L'assurance de sa temporalité entraîne l'indifférence à l'avenir et il convient dès lors à l'homme de tout donner au présent dont la multiplication des expériences  fait la richesse.

« L'indifférence de l'homme absurde, prisonnier du présent et privé d'espoir, entraîne ainsi la frénésie de l'action, mais ce n'est pas pour un idéal, sinon pour celui-là seul que représente l'ambition de vivre le plus, à une condition toutefois, c'est que la conscience soit présente toujours. C'est là, sans doute, la seule qualité exigée d'une éthique de la quantité. » [6]

Camus utilise le mythe antique pour transposer le vécu de l'homme absurde. Mais il va plus loin dans sa métaphore en attribuant à Sisyphe des pensées et des intentions révolutionnaires auxquelles les auteurs anciens n'avaient nullement pensé. Son Sisyphe est doué d'une volonté peu commune qui fait toute sa singularité et sa personnalité. Le héros humain pense donc, réfléchit sur sa situation et envisage lucidement l'action.

Dans le seul but d'éclairer les interrogations abstraites des esprits inquiets à propos du séjour des âmes, l'Antiquité a décrit au fil du temps l'île des Bienheureux et l'Hadès dans lequel les suppliciés payaient durement et sans repos la douloureuse condition qui leur était infligée. Les victimes n'avaient nullement le temps de ressasser leur peine ; ils étaient simplement conscients de celle-ci et d'autant plus accablés par leur vaine situation. Ils n'avaient en aucun cas le choix ni la liberté de porter un jugement ou d'émettre le moindre refus. Ils étaient donc, à nos yeux, dépourvus de toute opinion. Suivant leurs motifs d'accusation, ils obéissaient indiscutablement aux exigences divines établies conformément à leur vécu perfide.

 Ainsi le Sisyphe antique doit pousser inlassablement vers le sommet de la montagne son rocher qui lui rappelle sa terre. Il ne cherche pas à s'échapper, il ne pense pas à la morne mélancolie du mouvement inutile, il la ressent durement et il endosse la multiplication des allées et venues.

C'est par ce biais que le mythe rejoint le thème camusien de la condition humaine. L'homme refuse de succomber à la solution facile du suicide, garde lucidement les pieds sur terre, reste désireux de vivre à sa guise avec ses propres valeurs et entame une nouvelle forme d'hédonisme en accumulant les expériences, attitude que l'on appellera éthique quantitative. Il imite par là Sisyphe cloîtré au séjour des morts, accumulant sans relâche les soulèvements de la lourde pierre. Nous décelons bien le désir de Camus d'utiliser le thème de la pluralité de l'effort pour justifier son rapprochement.

En soi, il semble faire le bon choix en recourant à ce mythe lorsque l'on examine la trame des diverses phases événementielles des deux protagonistes : l'attachement à la terre, la prise de conscience du drame, l'opposition aux dieux et le ressassement interminable. En revanche, dès que nous portons attention au fond des choses et des êtres dans notre analyse symbolisante, il nous semble discerner des différences voire des contradictions. Nous avons dès lors tenté, dans le point suivant, de les systématiser sous un titre qui, paradoxalement, rapproche les deux histoires. Ces contradictions se succéderont également dans notre exposé selon l'ordre chronologique qui suit l'évolution événementielle de chaque version.

Résumé de l'adaptation du mythe antique à la symbolique moderne

Version antique
Version moderne
1. Amour pour la terre :
- ruse, tromperie contre les dieux
- rocher de son châtiment
Union à la terre et opposition à la transcendance divine
2. Lucidité :
- de la vie dirigée par le Fatum
- de sa punition
Conscience de l'Absurdité du monde
3. Soulèvement interminable de la pierre
Révolte renouvelée contre tout accablement

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2. Adaptation étrange du couple sisyphéen

Albert Camus  choisit manifestement Sisyphe en raison de l'analogie qu'il veut établir. Il néglige toutefois certaines caractéristiques qui s'avèrent étonnamment contradictoires. Peut-être ne juge-t-il tout simplement pas bon de mentionner ce qui, à ses yeux, ne revêt pas un caractère déterminant. Néanmoins, l'approfondissement de la problématique camusienne nous amène à les développer synthétiquement, de façon à se représenter clairement les paradoxes inhérents aux textes et surtout leurs implications.

a) Existences antithétiques des héros

Notre  première remarque sur l'adaptation qu'Albert Camus ose faire, cerne l'essence même de ses personnages. L'homme, dans toute sa vitalité, son ardeur à palper la matérialité, son bonheur anéanti par la découverte de l'Absurdité, est rapproché symboliquement du Sisyphe visité par Thanatos en raison de son excessive passion de la vie qui l'a poussé aux multiples ruses et qui le jette dans le sombre séjour des morts. L'homme, épuisant toutes les jouissances de la vie qui s'avérera par la suite décevante, est ce Sisyphe mort dans l'Hadès obligé de pousser cette pierre inerte, triste souvenir de voluptés trop consommées.

Ce contraste vie/mort peut cependant se comprendre sous un autre angle. La version moderne qui décrit strictement et véritablement le jeu de la vie, qui en établit sans ambiguïté les règles, se propose comme modèle comportemental cogité avec assurance, comme réflexion exemplaire, comme prescription  éthique à laquelle l'homme peut s'astreindre et s'affairer activement.

La version antique, par contre, se limite à seulement décrire le héros actif mais impuissant face à son sort et se résignant à la conséquence de ses méfaits. Le mythe ne se présente donc ni comme une invitation à agir ni comme une morale détaillée mais bien comme une image dissuasive, celle du résultat manifeste d'une impudence.

b) Inversion temporelle

Camus consacre la plus grande partie de son livre à décrire les représentations du monde les plus diverses qu'élabore l'homme absurde. Face à l'inintelligibilité que sécrète l'univers, l'esprit convoitant la clarté de son statut d'homme se résout à la révolte. L'amertume infernale dans laquelle il gît, malheureux, ramène cet inconscient à l'état de révolutionnaire. Dans ce cas, le supplice anticipe la réaction.

La discordance avec la version antique se situe à ce niveau. Sisyphe reprochant aux dieux  leur cruauté et leur stupidité s'oppose inévitablement à leur discipline. Fermement décidé à prendre en charge le déroulement de sa vie, il se rebiffe contre le Fatum revêtant le masque des dieux. Cette rébellion contre la transcendance inéluctable entame la faute tragique. Pour s'être dressé contre l'indéfectibilité divine, Sisyphe se trouve aux prises avec son châtiment. La révolte anticipe donc et provoque le châtiment.

Dans cette mesure, l'effort incessant dont Camus fait mention dans son rapprochement, se détermine différemment dans les deux versions.

c) Divergence des interminables tensions héroïques

C'est en s'affirmant sur des plans distincts que les acteurs s'exécutent, interminablement. Le premier soutiendra une révolte éternelle dans sa poursuite de béatitude dissoute par la lucidité et transformera en règle de vie ce qui l'invitait à la mort. Le second endurera un châtiment éternel, restant attaché dans sa punition à ce qu'il chérissait de plus et dont il est privé [7]. Mais le mode de vie auquel il s'efforce de s'adapter résulte d'une responsabilité différente.

d) Antinomie de l'engagement personnel

Le Sisyphe moderne que Albert Camus modélise a besoin de prendre en mains lui-même son propre destin pour supporter l'Absurde, pour assumer « sa condition d'exil ». Forger sa position vitale par la création quantitative dans une fidélité au combat qu'il s'est imposé manifeste le courage et la grandeur de l'homme qui font sa dignité [8]. C'est avec une volonté certaine qu'il veut payer le prix de son enthousiasme pour la vie.

Le Sisyphe antique, quant à lui, en raison de son extravagance, subit les circonstances. Il n'a pas voulu délibérément la conjoncture déplorable dans laquelle il accomplit l'éternel et stérile effort. Il a, de fait, risqué par son audace et sa ruse le pire auquel il pensait orgueilleusement pouvoir échapper. Il a échoué dans les perspectives qu'il avait envisagées. Désormais, il doit obligatoirement acquiescer à l'inévitable répression divine dont il lui revient de s'acquitter perpétuellement et indiscutablement.

L'initiative et l'activité de l'un, la soumission et la passivité de l'autre ne peuvent qu'engendrer des sentiments différents.

e) Désarroi et salut de la révolte

À l'heure de la conscience, l'homme se rend maître de ses jours et tente d'apprécier la vanité des recommencements sans fin. Dans ce monde qui crée le malheur, le bonheur se fait contradictoirement trop pressant. La joie silencieuse de l'homme se manifeste dans l'acquisition victorieuse de son destin. Celui-ci veut vivre, car il a décidé de surpasser l'idée trop facile du suicide. Il se bat sans pour autant éviter la misère du monde, il essaie au contraire d'y trouver à force de volonté une part de satisfaction et de quiétude créées pour lui et par lui. Ne faut-il pas imaginer Sisyphe heureux, suggère Albert Camus à la fin de son mythe ?

Le Sisyphe antique, par contre, est le héros orgueilleux d'un mythe tragique qui subit d'autant plus sa peine qu'il en est conscient et qu'aucun espoir d'y échapper ne le soutient. Victime de la décision des dieux, il n'a aucune alternative : il est contraint à pousser sans cesse son rocher. L'état d'obéissance engendre le malheur chez celui qui n'avait qu'une seule ambition, celle de vivre à sa guise sans la transcendance du Fatum.

Résumé des discordances
Version antique
Version moderne
1. Révolte contre les dieux
Châtiment quotidien et rejet de la transcendance
2. Châtiment éternel non voulu
Révolte éternelle voulue
3. Malheur
Bonheur

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Des questions en guise de conclusion

Nous sommes à présent en mesure de nous poser quelques questions. Après avoir décelé des rapprochements indéniables qu'a établis Albert Camus entre les Sisyphe, en l'occurrence leur attachement à la terre, l'éveil de leur conscience, leur interminable action, qui viennent justifier avec certitude l'option de son modèle, nous avons été amenée à soulever quelques oppositions : l'anachronisme de la révolte et du châtiment, la discordance dans l'attribution de l'infinité de leur action (châtiment ou révolte), l'opposition de leur responsabilité ainsi que le dénouement émotionnel. Devant de tels paradoxes, pouvons-nous dire que Camus a adopté le personnage adéquat parmi la diversité mythique que lui proposait l'Antiquité  et même celle de la littérature contemporaine ?

Avant d'avoir reconstitué son mythe à l'image de l'ancien, il nous a exposé sa vision de l'homme au quotidien pris dans l'engrenage de la vie, vision qui se justifie par les idéologies de l'époque et son conditionnement personnel. L'homme que Camus nous décrit est un être frustré dans ses souvenirs de parfait bonheur et d'union avec le monde. La réflexion camusienne propose une démarche que l'individu doit adopter quand, consciemment ou inconsciemment, il ressent la déception : la révolte quotidienne contre toute forme de découragement qui provoquerait la décision de mourir. Par celle-ci, l'homme dirige lui-même sa vie qu'il veut comblée de félicité.

La description camusienne de l'homme absurde est conforme à des motifs anciens et familiers pour la plupart, représentant la condition humaine. L'absurde tient lieu d'une situation similaire, entre autres, à celle de Tantale, tourmenté par l'eau et les arbres fruitiers hors de sa portée, à celle de Prométhée, enchaîné et transformé en nourriture éternelle pour le vautour, à celle de Sisyphe poussant inlassablement son rocher au haut d'une colline et à celle des Danaïdes qui remplissent en vain leur tonneau percé.

Dans cette conception fondamentale, l'absurde rappelle la prétention des hommes à égaler les dieux, et par là le reniement de leur transcendance. Camus n'est pas prêt à accepter l'absurde sans questions. Il le représente comme le résultat du choc entre la passion et la distanciation qui ne peuvent être assumées par des êtres humains mais qui doivent être supportées d'une manière ou d'une autre. Camus a besoin d'une part d'un homme pour sa capacité de réfléchir, de se représenter sa situation et de ce fait de réagir intelligemment, et d'autre part d'un héros mythique dont la force du refus et du défi dépasse démesurément la force humaine.

« L'homme ne peut vivre en acceptant éternellement la haine et la séparation. C'est peut-être pour cela que l'auteur a voulu nous montrer le champion de la révolte dans un personnage mythique et non dans un personnage humain. »

Sisyphe subit la similitude du châtiment éternel tout autant que d'autres condamnés aux Enfers. Mais pourquoi Camus a-t-il focalisé son attention plutôt sur ce mythe et sur ce héros, personnage central de sa réflexion ?

Sans doute Camus a-t-il trouvé en Sisyphe toute une série de traits différents ou absents chez Prométhée, tout d'abord de par l'inanité éternelle du châtiment de ce dernier, son désir éperdu et salvateur donné à la l'intelligence et la jouissance terrestres, voué aussi à l'Humanité et ensuite de par le dénouement favorablement heureux de son supplice ; différents également chez Tantale par le peu d'effort et de courage que celui-ci déploie pour sa peine ; absents chez les Danaïdes dont le nombre ne pouvait être assimilé à la singularité et la solitude de l'homme absurde.

Sisyphe, par contre, se présente à l'esprit de Camus comme la figure adéquate de son essai. Attaché à son rocher, symbole des désirs terrestres, il offre la possibilité d'une assimilation à l'homme absurde amoureux de la vie, décevante il est vrai. L'effort qu'il produit à la force de ses bras sous le poids de son supplice, la fatigue des interminables va-et-vient sont en parfaite concordance avec l'acharnement de l'homme camusien à trouver le bonheur dans un monde absurde et vide. Il devra lutter sans répit contre tout ce qui l'amène à la déception. De la sorte, l'homme prendra en main son propre destin en le forgeant au jour le jour et rejettera toute transcendance qui le détourne du monde dans lequel il vit et qui lui impose ces insupportables années de vie. Sisyphe aussi s'opposera aux dieux qui l'ont empêché de concrétiser tous ses désirs de jouissance terrestre et qui l'attirent, en fin de compte, à la mort.

                                                                                                         

Maggy Collard

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Orientations bibliographiques

BREE (G), Camus, New Brunswick (N.J.), Tutgers University Press, 1959.

BRUNEL (P.), Dictionnaire des mythes littéraires, Ed. du Rocher, 1988.

CAMUS (A.), Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, Coll. Folio-essais.

DIEL (P.), Le Symbolisme dans la mythologie grecque : étude psychanalytique, préface de G. Bachelard, Paris, Payot, 1952, Coll. Bibliothèque scientifique.

Dossier « Albert Camus », dans Le Magazine littéraire, n° 276, avril 1990, pp. 18-53.

GRENIER (R.), Albert Camus, soleil et ombre, une biographie intellectuelle, Paris, Gallimard, 1987, Coll. Folio.

HAMILTON (E.), La Mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes, traduit de l'anglais par A. de BEUGHEM, Paris, Marabout, 1978, Coll. Marabout-Université.

HERMET (J.), Albert Camus et le christianisme : l'espérance en procès, préface de J.-M. DOMENACH, Paris, Beauchesne, 1976.

NGUYEN-VAN-HUY (P.), La Métaphysique du bonheur chez Albert Camus, Neuchâtel, La Baconnière, 1962, Coll. Langages.

SAID (S.), La faute tragique, Paris, François Maspero, 1978, Coll. Textes à l'appui.


Notes

[1] Les limites de notre développement ne nous permettent pas de rassembler de façon exhaustive toutes les références bibliographiques des littératures grecque et latine. Nous en mentionnerons, toutefois, les plus importantes et les plus révélatrices, nous appuyant sur les encyclopédies Roscher et Realencyclopädie. [Retour au texte]

[2] Le double caractère que l'on attribue à Sisyphe se vérifie lexicalement à juste titre. (Les différentes acceptions lexicales sont basées sur la consultation spontanée des dictionnaires Bailly, Gaffiot et Liddell-Scott). En effet, le châtiment final qui contraint Sisyphe à sa roche nous amène à penser que ce personnage subit les conséquences d'actes nuisibles accomplis tout au long de sa vie et ceci à raison. Il sera de ce point de vue qualifié de rusé et de fourbe, entre autres par Sophocle (Inachos, 21) qui mentionne ses « malices, ruses, machinations » ou par le dictionnaire La Souda (s. v. Sisyphos) qui livre ce personnage « fin et fourbe ». La tradition qui attente à la réputation de Sisyphe est évidemment la plus marquante. Par contre, l'idée que ce dernier n'avait pas toujours été jugé comme fourbe et sournois a cependant été défendue par certains auteurs. C'est alors qu'il apparaît doué de sagesse et de bon sens et plus souvent encore d'une habileté à laquelle s'associe une certaine finesse des gestes. Il représente alors pour les Anciens - et plus particulièrement pour Homère (Iliade, VI, 154) parlant de lui comme « le plus habile des hommes », ou pour Théognis de Mégare (Élégies, 699-714) qui parle de « intelligence et habileté » - un homme de référence et de prestige souvent cité ou de qui on s'inspire pour glorifier un être quelconque. [Retour au texte]

[3] CAMUS (A.), Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, p. 17. [Retour au texte]

[4] HERMET (J.), Albert Camus et le Christianisme : l'espérance en procès, Paris, Beauchesne, 1976, p. 38. [Retour au texte]

[5] HERMET (J.), Albert Camus, p. 45. [Retour au texte]

[6] HERMET (J.), Albert Camus, p. 68. [Retour au texte]

[7] Le motif de perversion et le châtiment sont une seule et même chose. [Retour au texte]

[8] Peut-on soupçonner Camus d'avoir rapproché l'éthique quantitative de l'homme absurde à l'effort que Sisyphe fournit pour soulever indéfiniment son rocher ? [Retour au texte]

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FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 3 - janvier-juin 2002

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